SCRIPTURA

Albert Camus · The Fall · 1 of 1

The Fall · La Chute

Translated by Justin O’Brien

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MAY I, monsieur, offer my services without running the risk of intruding? I fear you may not be able to make yourself understood by the worthy ape who presides over the fate of this establishment. In fact, he speaks nothing but Dutch. Unless you authorize me to plead your case, he will not guess that you want gin. There, I dare hope he understood me; that nod must mean that he yields to my arguments. He is taking steps; indeed, he is making haste with prudent deliberation. You are lucky; he didn’t grunt. When he refuses to serve someone, he merely grunts. No one insists. Being master of one’s moods is the privilege of the larger animals. Now I shall withdraw, monsieur, happy to have been of help to you. Thank you; I’d accept if I were sure of not being a nuisance. You are too kind. Then I shall bring my glass over beside yours.

Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ? Je crains que vous ne sachiez vous faire entendre de l’estimable gorille qui préside aux destinées de cet établissement. Il ne parle, en effet, que le hollandais. A moins que vous ne m’autorisiez à plaider votre cause, il ne devinera pas que vous désirez du genièvre. Voilà, j’ose espérer qu’il m’a compris ; ce hochement de tête doit signifier qu’il se rend à mes arguments. Il y va, en effet, il se hâte, avec une sage lenteur. Vous avez de la chance, il n’a pas grogné. Quand il refuse de servir, un grognement lui suffit : personne n’insiste. Etre roi de ses humeurs, c’est le privilège des grands animaux. Mais je me retire, monsieur, heureux de vous avoir obligé. Je vous remercie et j’accepterais si j’étais sûr de ne pas jouer les fâcheux. Vous êtes trop bon. J’installerai donc mon verre auprès du vôtre.

You are right. His silence is deafening. It’s the silence of the primeval forest, heavy with threats. At times I am amazed by his obstinacy in snubbing civilized languages. His business consists in enter­taining sailors of all nationalities in this Amsterdam bar, which for that matter he named—no one knows why— Mexico City. With such duties wouldn’t you think there might be some fear that his ignorance would be awkward? Fancy the Cro-­Magnon man lodged in the Tower of Babel! He would certainly feel out of his element. Yet this one is not aware of his exile; he goes his own sweet way and nothing touches him. One of the rare sen­tences I have ever heard from his mouth proclaimed that you could take it or leave it. What did one have to take or leave? Doubtless our friend himself. I confess I am drawn by such creatures who are all of a piece. Anyone who has considerably meditated on man, by profession or vocation, is led to feel nostalgia for the primates. They at least don’t have any ulterior motives.

Vous avez raison, son mutisme est assourdissant. C’est le silence des forêts primitives, chargé jusqu’à la gueule. Je m’étonne parfois de l’obstination que met notre taciturne ami à bouder les langues civilisées. Son métier consiste à recevoir des marins de toutes les nationalités dans ce bar d’Amsterdam qu’il a appelé d’ailleurs, on ne sait pourquoi, *Mexico-City*. Avec de tels devoirs, on peut craindre, ne pensez-vous pas, que son ignorance soit inconfortable ? Imaginez l’homme de Cro-Magnon pensionnaire à la tour de Babel ! Il y souffrirait de dépaysement, au moins. Mais non, celui-ci ne sent pas son exil, il va son chemin, rien ne l’entame. Une des rares phrases que j’aie entendues de sa bouche proclamait que c’était à prendre ou à laisser. Que fallait-il prendre ou laisser ? Sans doute, notre ami lui-même. Je vous l’avouerai, je suis attiré par ces créatures tout d’une pièce. Quand on a beaucoup médité sur l’homme, par métier ou par vocation, il arrive qu’on éprouve de la nostalgie pour les primates. Ils n’ont pas, eux, d’arrière-pensées.

Our host, to tell the truth, has some, although he harbors them deep within him. As a result of not understanding what is said in his presence, he has adopted a distrustful disposition. Whence that look of touchy dignity as if he at least suspected that all is not perfect among men. That disposition makes it less easy to discuss anything with him that does not concern his business. Notice, for instance, on the back wall above his head that empty rec­tangle marking the place where a picture has been taken down. Indeed, there was a picture there, and a particularly interesting one, a real masterpiece. Well, I was present when the master of the house received it and when he gave it up. In both cases he did so with the same distrust, after weeks of rumination. In that regard you must admit that society has somewhat spoiled the frank simplicity of his nature.

Notre hôte, à vrai dire, en a quelques-unes, bien qu’il les nourrisse obscurément. A force de ne pas comprendre ce qu’on dit en sa présence, il a pris un caractère défiant. De là cet air de gravité ombrageuse, comme s’il avait le soupçon, au moins, que quelque chose ne tourne pas rond entre les hommes. Cette disposition rend moins faciles les discussions qui ne concernent pas son métier. Voyez, par exemple, au-dessus de sa tête, sur le mur du fond, ce rectangle vide qui marque la place d’un tableau décroché. Il y avait là, en effet, un tableau, et particulièrement intéressant, un vrai chef-d’œuvre. Eh bien, j’étais présent quand le maître de céans l’a reçu et quand il l’a cédé. Dans les deux cas, ce fut avec la même méfiance, après des semaines de rumination. Sur ce point, la société a gâté un peu, il faut le reconnaître, la franche simplicité de sa nature.

Mind you, I am not judging him. I consider his distrust justified and should be inclined to share it if, as you see, my communicative nature were not opposed to this. I am talkative, alas, and make friends easily. Although I know how to keep my distance, I seize any and every opportunity. When I used to live in France, were I to meet an intelli­gent man I immediately sought his company. If that be foolish... Ah, I see you smile at that use of the subjunctive. I confess my weakness for that mood and for fine speech in general. A weakness that I criticize in myself, believe me. I am well aware that an addiction to silk underwear does not necessarily imply that one’s feet are dirty. None­theless, style, like sheer silk, too often hides eczema. My consolation is to tell myself that, after all, those who murder the language are not pure either. Why yes, let’s have another gin.

Notez bien que je ne le juge pas. J’estime sa méfiance fondée et la partagerais volontiers si, comme vous le voyez, ma nature communicative ne s’y opposait. Je suis bavard, hélas ! et me lie facilement. Bien que je sache garder les distances qui conviennent, toutes les occasions me sont bonnes. Quand je vivais en France, je ne pouvais rencontrer un homme d’esprit sans qu’aussitôt j’en fisse ma société. Ah ! je vois que vous bronchez sur cet imparfait du subjonctif. J’avoue ma faiblesse pour ce mode, et pour le beau langage, en général. Faiblesse que je me reproche, croyez-le. Je sais bien que le goût du linge fin ne suppose pas forcément qu’on ait les pieds sales. N’empêche. Le style, comme la popeline, dissimule trop souvent de l’eczéma. Je m’en console en me disant qu’après tout, ceux qui bafouillent, non plus, ne sont pas purs. Mais oui, reprenons du genièvre.

Are you staying long in Amsterdam? A beau­tiful city, isn’t it? Fascinating? There’s an adjective I haven’t heard in some time. Not since leaving Paris, in fact, years ago. But the heart has its own memory and I have forgotten nothing of our beau­tiful capital, nor of its quays. Paris is a real trompel’œil , a magnificent stage-setting inhabited by four million silhouettes. Nearly five million at the last census? Why, they must have multiplied. And that wouldn’t surprise me. It always seemed to me that our fellow citizens had two passions: ideas and fornication. Without rhyme or reason, so to speak. Still, let us take care not to condemn them; they are not the only ones, for all Europe is in the same boat. I sometimes think of what future historians will say of us. A single sentence will suffice for modern man: he fornicated and read the papers. After that vigorous definition, the subject will be, if I may say so, exhausted.

Ferez-vous un long séjour à Amsterdam ? Belle ville, n’est-ce pas ? Fascinante ? Voilà un adjectif que je n’ai pas entendu depuis longtemps. Depuis que j’ai quitté Paris, justement, il y a des années de cela. Mais le cœur a sa mémoire et je n’ai rien oublié de notre belle capitale, ni de ses quais. Paris est un vrai trompe-l’œil, un superbe décor habité par quatre millions de silhouettes. Près de cinq millions, au dernier recensement ? Allons, ils auront fait des petits. Je ne m’en étonnerai pas. Il m’a toujours semblé que nos concitoyens avaient deux fureurs : les idées et la fornication. A tort et à travers, pour ainsi dire. Gardons-nous, d’ailleurs, de les condamner ; ils ne sont pas les seuls, toute l’Europe en est là. Je rêve parfois de ce que diront de nous les historiens futurs. Une phrase leur suffira pour l’homme moderne : il forniquait et lisait des journaux. Après cette forte définition, le sujet sera, si j’ose dire, épuisé.

Oh, not the Dutch; they are much less mod­ern! They have time—just look at them. What do they do? Well, these gentlemen over here live off the labors of those ladies over there. All of them, moreover, both male and female, are very middle-class creatures who have come here, as usual, out of myth mania or stupidity. Through too much or too little imagination, in short. From time to time, these gentlemen indulge in a little knife or re­volver play, but don’t get the idea that they’re keen on it. Their role calls for it, that’s all, and they are dying of fright as they shoot it out. Nevertheless, I find them more moral than the others, those who kill in the bosom of the family by attrition. Haven’t you noticed that our society is organized for this kind of liquidation? You have heard, of course, of those tiny fish in the rivers of Brazil that attack the unwary swimmer by thousands and with swift little nibbles clean him up in a few minutes, leaving only an immaculate skeleton? Well, that’s what their organization is. “Do you want a good clean life? Like everybody else?” You say yes, of course. How can one say no?“O.K. You’ll be cleaned up. Here’s a job, a family, and organized leisure activities.” And the little teeth attack the flesh, right down to the bone. But I am unjust. I shouldn’t say their organization. It is ours , after all: it’s a question of which will clean up the other.

Les Hollandais, oh non, ils sont beaucoup moins modernes ! Ils ont le temps, regardez-les. Que font-ils ? Eh bien, ces messieurs-ci vivent du travail de ces dames-là. Ce sont d’ailleurs, mâles et femelles, de fort bourgeoises créatures, venues ici, comme d’habitude, par mythomanie ou par bêtise. Par excès ou par manque d’imagination, en somme. De temps en temps, ces messieurs jouent du couteau ou du revolver, mais ne croyez pas qu’ils y tiennent. Le rôle l’exige, voilà tout, et ils meurent de peur en lâchant leurs dernières cartouches. Ceci dit, je les trouve plus moraux que les autres, ceux qui tuent en famille, à l’usure. N’avez-vous pas remarqué que notre société s’est organisée pour ce genre de liquidation ? Vous avez entendu parler, naturellement, de ces minuscules poissons des rivières brésiliennes qui s’attaquent par milliers au nageur imprudent, le nettoient, en quelques instants, à petites bouchées rapides, et n’en laissent qu’un squelette immaculé ? Eh bien, c’est ça, leur organisation. « Voulez-vous d’une vie propre ? Comme tout le monde ? » Vous dites oui, naturellement. Comment dire non ? « D’accord. On va vous nettoyer. Voilà un métier, une famille, des loisirs organisés. » Et les petites dents s’attaquent à la chair, jusqu’aux os. Mais je suis injuste. Ce n’est pas leur organisation qu’il faut dire. Elle est la nôtre, après tout : c’est à qui nettoiera l’autre.

Here is our gin at last. To your prosperity. Yes, the ape opened his mouth to call me doctor. In these countries everyone is a doctor, or a pro­fessor. They like showing respect, out of kindness and out of modesty. Among them, at least, spite­fulness is not a national institution. Besides, I am not a doctor. If you want to know, I was a lawyer before coming here. Now, I am a judge-penitent.

On nous apporte enfin notre genièvre. A votre prospérité. Oui, le gorille a ouvert la bouche pour m’appeler docteur. Dans ces pays, tout le monde est docteur, ou professeur. Ils aiment à respecter, par bonté, et par modestie. Chez eux, du moins, la méchanceté n’est pas une institution nationale. Au demeurant, je ne suis pas médecin. Si vous voulez le savoir, j’étais avocat avant de venir ici. Maintenant, je suis juge-pénitent.

But allow me to introduce myself: Jean-Baptiste Clamence, at your service. Pleased to know you. You are in business, no doubt? In a way? Ex­cellent reply! Judicious too: in all things we are merely “in a way.” Now, allow me to play the de­tective. You are my age in a way, with the sophis­ticated eye of the man in his forties who has seen everything, in a way; you are well dressed in a way, that is as people are in our country; and your hands are smooth. Hence a bourgeois, in a way! But a cultured bourgeois! Smiling at the use of the subjunctive, in fact, proves your culture twice over because you recognize it to begin with and then because you feel superior to it. Lastly, I amuse you. And be it said without vanity, this implies in you a certain open-mindedness. Consequently you are in a way... But no matter. Professions interest me less than sects. Allow me to ask you two questions and don’t answer if you consider them indiscreet. Do you have any possessions? Some? Good. Have you shared them with the poor? No? Then you are what I call a Sadducee. If you are not familiar with the Scriptures, I admit that this won’t help you. But it does help you? So you know the Scriptures? Decidedly, you interest me.

Mais permettez-moi de me présenter : Jean-Baptiste Clamence, pour vous servir. Heureux de vous connaître. Vous êtes sans doute dans les affaires ? A peu près ? Excellente réponse ! Judicieuse aussi ; nous ne sommes qu’à peu près en toutes choses. Voyons, permettez-moi de jouer au détective. Vous avez à peu près mon âge, l’œil renseigné des quadragénaires qui ont à peu près fait le tour des choses, vous êtes à peu près bien habillé, c’est-à-dire comme on l’est chez nous, et vous avez les main lisses. Donc, un bourgeois, à peu près ! Mais un bourgeois raffiné ! Broncher sur les imparfaits du subjonctif, en effet, prouve deux fois votre culture puisque vous les reconnaissez d’abord et qu’ils vous agacent ensuite. Enfin, je vous amuse, ce qui, sans vanité, suppose chez vous une certaine ouverture d’esprit. Vous êtes donc à peu près... Mais qu’importe ? Les professions m’intéressent moins que les sectes. Permettez-moi de vous poser deux questions et n’y répondez que si vous ne les jugez pas indiscrètes. Possédez-vous des richesses ? Quelques-unes ? Bon. Les avez-vous partagées avec les pauvres ? Non. Vous êtes donc ce que j’appelle un saducéen. Si vous n’avez pas pratiqué les Ecritures, je reconnais que vous n’en serez pas plus avancé. Cela vous avance ? Vous connaissez donc les Ecritures ? Décidément, vous m’intéressez.

As for me... Well, judge for yourself. By my stature, my shoulders, and this face that I have often been told was shy, I rather look like a rugby player, don’t I? But if I am judged by my conver­sation I have to be granted a little subtlety. The camel that provided the hair for my overcoat was probably mangy; yet my nails are manicured. I, too, am sophisticated, and yet I confide in you without caution on the sole basis of your looks. Finally, despite my good manners and my fine speech, I frequent sailors’ bars in the Zeedijk. Come on, give up. My profession is double, that’s all, like the human being. I have already told you, I am a judge-peni­tent. Only one thing is simple in my case: I possess nothing. Yes, I was rich. No, I shared nothing with the poor. What does that prove? That I, too, was a Sadducee... Oh, do you hear the foghorns in the harbor? There’ll be fog tonight on the Zuider Zee.

Quant à moi... Eh bien, jugez vous-même. Par la taille, les épaules, et ce visage dont on m’a souvent dit qu’il était farouche, j’aurais plutôt l’air d’un joueur de rugby, n’est-ce pas ? Mais si l’on en juge par la conversation, il faut me consentir un peu de raffinement. Le chameau qui a fourni le poil de mon pardessus souffrait sans doute de la gale ; en revanche, j’ai les ongles faits. Je suis renseigné, moi aussi, et pourtant, je me confie à vous, sans précautions, sur votre seule mine. Enfin, malgré mes bonnes manières et mon beau langage, je suis un habitué des bars à matelots du Zeedijk. Allons, ne cherchez plus. Mon métier est double, voilà tout, comme la créature. Je vous l’ai déjà dit, je suis juge-pénitent. Une seule chose est simple dans mon cas, je ne possède rien. Oui, j’ai été riche, non, je n’ai rien partagé avec les autres. Qu’est-ce que cela prouve ? Que j’étais aussi un saducéen... Oh ! entendez-vous les sirènes du port ? Il y aura du brouillard cette nuit, sur le Zuyderzee.

You’re leaving already? Forgive me for having perhaps detained you. No, I beg you; I won’t let you pay. I am at home at Mexico City and have been particularly pleased to receive you here. I shall certainly be here tomorrow, as I am every evening, and I shall be pleased to accept your invitation. Your way back?... Well... But if you don’t have any objection, the easiest thing would be for me to accompany you as far as the harbor. Thence, by going around the Jewish quar­ter you’ll find those fine avenues with their parade of streetcars full of flowers and thundering sounds. Your hotel is on one of them, the Damrak. You first, please. I live in the Jewish quarter or what was called so until our Hitlerian brethren made room. What a cleanup! Seventy-five thousand Jews deported or assassinated; that’s real vacuum-clean­ing. I admire that diligence, that methodical pa­tience! When one has no character one has to apply a method. Here it did wonders incontrovertibly, and I am living on the site of one of the greatest crimes in history. Perhaps that’s what helps me to understand the ape and his distrust. Thus I can struggle against my natural inclination carrying me toward fraternizing. When I see a new face, some­thing in me sounds the alarm. “Slow! Danger!” Even when the attraction is strongest, I am on my guard.

Vous partez déjà ? Pardonnez-moi de vous avoir peut-être retenu. Avec votre permission, vous ne paierez pas. Vous êtes chez moi à *Mexico-City*, j’ai été particulièrement heureux de vous y accueillir. Je serai certainement ici demain, comme les autres soirs, et j’accepterai avec reconnaissance votre invitation. Votre chemin... Eh bien... Mais verriez-vous un inconvénient, ce serait le plus simple, à ce que je vous accompagne jusqu’au port ? De là, en contournant le quartier juif, vous trouverez ces belles avenues ou défilent des tramways chargés de fleurs et de musiques tonitruantes. Votre hôtel est sur l’une d’elles, le Damrak. Après vous, je vous en prie. Moi, j’habite le quartier juif, ou ce qui s’appelait ainsi jusqu’au moment où nos frères hitlériens y ont fait de la place. Quel lessivage ! Soixante-quinze mille juifs déportés ou assassinés, c’est le nettoyage par le vide. J’admire cette application, cette méthodique patience ! Quand on n’a pas de caractère, il faut bien se donner une méthode. Ici, elle a fait merveille, sans contredit, et j’habite sur les lieux d’un des plus grands crimes de l’histoire. Peut-être est-ce cela qui m’aide à comprendre le gorille et sa méfiance. Je peux lutter ainsi contre cette pente de nature qui me porte irrésistiblement à la sympathie. Quand je vois une tête nouvelle, quelqu’un en moi sonne l’alarme. « Ralentissez. Danger ! » Même quand la sympathie est la plus forte, je suis sur mes gardes.

Do you know that in my little village, during a punitive operation, a German officer courteously asked an old woman to please choose which of her two sons would be shot as a hostage? Choose!—can you imagine that? That one? No, this one. And see him go. Let’s not dwell on it, but believe me, monsieur, any surprise is possible. I knew a pure heart who rejected distrust. He was a pacifist and libertarian and loved all humanity and the animals with an equal love. An exceptional soul, that’s certain. Well, during the last wars of religion in Eu­rope he had retired to the country. He had written on his threshold: “Wherever you come from, come in and be welcome.” Who do you think answered that noble invitation? The militia, who made them­selves at home and disemboweled him.

Savez-vous que dans mon petit village, au cours d’une action de représailles, un officier allemand a courtoisement prié une vieille femme de bien vouloir choisir celui de ses deux fils qui serait fusillé comme otage ? Choisir, imaginez-vous cela ? Celui-là ? Non, celui-ci. Et le voir partir. N’insistons pas, mais croyez-moi, monsieur, toutes les surprises sont possibles. J’ai connu un cœur pur qui refusait la méfiance. Il était pacifiste, libertaire, il aimait d’un seul amour l’humanité entière et les bêtes. Une âme d’élite, oui, cela est sûr. Eh bien, pendant les dernières guerres de religion, en Europe, il s’était retiré à la campagne. Il avait écrit sur le seuil de sa maison : « D’où que vous veniez, entrez et soyez les bienvenus. » Qui, selon vous, répondit à cette belle invitation ?* *Des miliciens, qui entrèrent comme chez eux et l’étripèrent.

Oh pardon, madame! But she didn’t understand a word of it anyway. All these people, eh? out so late despite this rain which hasn’t let up for days. Fortunately there is gin, the sole glimmer of light in this darkness. Do you feel the golden, cop­per-colored light it kindles in you? I like walking through the city of an evening in the warmth of gin. I walk for nights on end, I dream or talk to myself interminably. Yes, like this evening—and I fear making your head swim somewhat. Thank you, you are most courteous. But it’s the overflow; as soon as I open my mouth, sentences start to flow. Besides, this country inspires me. I like these peo­ple swarming on the sidewalks, wedged into a little space of houses and canals, hemmed in by fogs, cold lands, and the sea steaming like a wet wash. I like them, for they are double. They are here and elsewhere.

Oh ! pardon, madame ! Elle n’a d’ailleurs rien compris. Tout ce monde, hein, si tard, et malgré la pluie, qui n’a pas cessé depuis des jours ! Heureusement, il y a le genièvre, la seule lueur dans ces ténèbres. Sentez-vous la lumière dorée, cuivrée, qu’il met en vous ? J’aime marcher à travers la ville, le soir, dans la chaleur du genièvre. Je marche des nuits durant, je rêve, ou je me parle interminablement. Comme ce soir, oui, et je crains de vous étourdir un peu, merci, vous êtes courtois. Mais c’est le trop-plein ; dès que j’ouvre la bouche, les phrases coulent. Ce pays m’inspire, d’ailleurs. J’aime ce peuple, grouillant sur les trottoirs, coincé dans un petit espace de maisons et d’eaux, cerné par des brumes, des terres froides, et la mer fumante comme une lessive. Je l’aime, car il est double. Il est ici et il est ailleurs.

Yes, indeed! From hearing their heavy tread on the damp pavement, from seeing them move heavily between their shops full of gilded herrings and jewels the color of dead leaves, you probably think they are here this evening? You are like everybody else; you take these good people for a tribe of syndics and merchants counting their gold crowns with their chances of eternal life, whose only lyricism consists in occasionally, without doff­ing their broad-brimmed hats, taking anatomy les­sons? You are wrong. They walk along with us, to be sure, and yet see where their heads are: in that fog compounded of neon, gin, and mint em­anating from the shop signs above them. Holland is a dream, monsieur, a dream of gold and smoke—smokier by day, more gilded by night. And night and day that dream is peopled with Lohengrins like these, dreamily riding their black bicycles with high handle-bars, funereal swans constantly drift­ing throughout the whole land, around the seas, along the canals. Their heads in their copper-col­ored clouds, they dream; they cycle in circles; they pray, somnambulists in the fog’s gilded incense; they have ceased to be here. They have gone thousands of miles away, toward Java, the distant isle. They pray to those grimacing gods of Indonesia with which they have decorated all their shop-windows and which at this moment are floating aim­lessly above us before alighting, like sumptuous monkeys, on the signs and stepped roofs to remind these homesick colonials that Holland is not only the Europe of merchants but also the sea, the sea that leads to Cipango and to those islands where men die mad and happy.

Mais oui ! À écouter leurs pas lourds, sur le pavé gras, à les voir passer pesamment entre leurs boutiques, pleines de harengs dorés et de bijoux couleur de feuilles mortes, vous croyez sans doute qu’ils sont là, ce soir ? Vous êtes comme tout le monde, vous prenez ces braves gens pour une tribu de syndics et de marchands, comptant leurs écus avec leurs chances de vie éternelle, et dont le seul lyrisme consiste à prendre parfois, couverts de larges chapeaux, des leçons d’anatomie ? Vous vous trompez. Ils marchent près de nous, il est vrai, et pourtant, voyez où se trouvent leurs têtes : dans cette brume de néon, de genièvre et de menthe qui descend des enseignes rouges et vertes. La Hollande est un songe, monsieur, un songe d’or et de fumée, plus fumeux le jour, plus doré la nuit, et nuit et jour ce songe est peuplé de Lohengrin comme ceux-ci, filant rêveusement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons, cygnes funèbres qui tournent sans trêve, dans tout le pays, autour des mers, le long des canaux. Ils rêvent la tête dans leurs nuées cuivrées, ils roulent en rond, ils prient, somnambules, dans l’encens doré de la brume, ils ne sont plus là. Ils sont partis à des milliers de kilomètres, vers Java, l’île lointaine. Ils prient ces dieux grimaçants de l’Indonésie dont ils ont garni toutes leurs vitrines, et qui errent en ce moment au-dessus de nous, avant de s’accrocher, comme des singes somptueux, aux enseignes et aux toits en escaliers, pour rappeler à ces colons nostalgiques que la Hollande n’est pas seulement l’Europe des marchands, mais la mer, la mer qui mène à Cipango, et à ces îles où les hommes meurent fous et heureux.

But I am letting myself go! I am pleading a case! Forgive me. Habit, monsieur, vocation, also the desire to make you fully understand this city, and the heart of things! For we are at the heart of things here. Have you noticed that Amsterdam’s concentric canals resemble the circles of hell? The middle-class hell, of course, peopled with bad dreams. When one comes from the outside, as one gradually goes through those circles, life—and hence its crimes—becomes denser, darker. Here, we are in the last circle. The circle of the... Ah, you know that? By heaven, you become harder to classify. But you understand then why I can say that the center of things is here, although we stand at the tip of the continent. A sensitive man grasps such oddities. In any case, the newspaper readers and the fornicators can go no further. They come from the four corners of Europe and stop facing the inner sea, on the drab strand. They listen to the foghorns, vainly try to make out the silhouettes of boats in the fog, then turn back over the canals and go home through the rain. Chilled to the bone, they come and ask in all languages for gin at Mexico City. There I wait for them.

Mais je me laisse aller, je plaide ! Pardonnez-moi. L’habitude, monsieur, la vocation, le désir aussi où je suis de bien vous faire comprendre cette ville, et le cœur des choses ! Car nous sommes au cœur des choses. Avez-vous remarqué que les canaux concentriques d’Amsterdam ressemblent aux cercles de l’enfer ? L’enfer bourgeois, naturellement peuplé de mauvais rêves. Quand on arrive de l’extérieur, à mesure qu’on passe ces cercles, la vie, et donc ses crimes, devient plus épaisse, plus obscure. Ici, nous sommes dans le dernier cercle. Le cercle des... Ah ! Vous savez cela ? Diable, vous devenez plus difficile à classer. Mais vous comprenez alors pourquoi je puis dire que le centre des choses est ici, bien que nous nous trouvions à l’extrémité du continent. Un homme sensible comprend ces bizarreries. En tout cas, les lecteurs de journaux et les fornicateurs ne peuvent aller plus loin. Ils viennent de tous les coins de l’Europe et s’arrêtent autour de la mer intérieure, sur la grève décolorée. Ils écoutent les sirènes, cherchent en vain la silhouette des bateaux dans la brume, puis repassent les canaux et s’en retournent à travers la pluie. Transis, ils viennent demander, en toutes langues, du genièvre à *Mexico-City*. Là, je les attends.

Till tomorrow, then, monsieur et cher compatriote. No, you will easily find your way now: I’ll leave you near this bridge. I never cross a bridge at night. It’s the result of a vow. Suppose, after all, that someone should jump in the water. One of two things—either you do likewise to fish him out and, in cold weather, you run a great risk! Or you forsake him there and suppressed dives sometimes leave one strangely aching. Good night. What? Those ladies behind those windows? Dream, monsieur, cheap dream, a trip to the Indies! Those per­sons perfume themselves with spices. You go in, they draw the curtains, and the navigation begins. The gods come down onto the naked bodies and the islands are set adrift, lost souls crowned with the tousled hair of palm trees in the wind. Try it.

À demain donc, monsieur et cher compatriote. Non, vous trouverez maintenant votre chemin ; je vous quitte près de ce pont. Je ne passe jamais sur un pont, la nuit. C’est la conséquence d’un vœu. Supposez, après tout, que quelqu’un se jette à l’eau. De deux choses l’une, ou vous l’y suivez pour le repêcher et, dans la saison froide, vous risquez le pire ! Ou vous l’y abandonnez et les plongeons rentrés laissent parfois d’étranges courbatures. Bonne nuit ! Comment ? Ces dames, derrière ces vitrines ? Le rêve, monsieur, le rêve à peu de frais, le voyage aux Indes ! Ces personnes se parfument aux épices. Vous entrez, elles tirent les rideaux et la navigation commence. Les dieux descendent sur les corps nus et les îles dérivent, démentes, coiffées d’une chevelure ébouriffée de palmiers sous le vent. Essayez.

WHAT is a judge-penitent? Ah, I intrigued you with that business. I meant no harm by it, believe me, and I can explain myself more clearly. In a way, that even belongs to my official duties. But first I must set forth a certain number of facts that will help you to understand my story.

Qu’est-ce qu’un juge-pénitent ? Ah ! je vous ai intrigué avec cette histoire. Je n’y mettais aucune malice, croyez-le, et je peux m’expliquer plus clairement. Dans un sens, cela fait même partie de mes fonctions. Mais il me faut d’abord vous exposer un certain nombre de faits qui vous aideront à mieux comprendre mon récit.

A few years ago I was a lawyer in Paris and, indeed, a rather well-known lawyer. Of course, I didn’t tell you my real name. I had a specialty: no­ble cases. Widows and orphans, as the saying goes—I don’t know why, because there are improper widows and ferocious orphans. Yet it was enough for me to sniff the slightest scent of victim on a defendant for me to swing into action. And what action! A real tornado! My heart was on my sleeve. You would really have thought that justice slept with me every night. I am sure you would have admired the rightness of my tone, the appropriate­ness of my emotion, the persuasion and warmth, the restrained indignation of my speeches before the court. Nature favored me as to my physique, and the noble attitude comes effortlessly. Further­more, I was buoyed up by two sincere feelings: the satisfaction of being on the right side of the bar and an instinctive scorn for judges in general. That scorn, after all, wasn’t perhaps so instinctive. I know now that it had its reasons. But, seen from the outside, it looked rather like a passion. It can’t be denied that, for the moment at least, we have to have judges, don’t we? However, I could not understand how a man could offer himself to per­form such a surprising function. I accepted the fact because I saw it, but rather as I accepted locusts. With this difference: that the invasions of those Orthoptera never brought me a son whereas I earned my living by carrying on a dialogue with people I scorned.

Il y a quelques années, j’étais avocat à Paris et, ma foi, un avocat assez connu. Bien entendu, je ne vous ai pas dit mon vrai nom. J’avais une spécialité : les nobles causes. La veuve et l’orphelin, comme on dit, je ne sais pourquoi, car enfin il y a des veuves abusives et des orphelins féroces. Il me suffisait cependant de renifler sur un accusé la plus légère odeur de victime pour que mes manches entrassent en action. Et quelle action ! Une tempête ! J’avais le cœur sur les manches. On aurait cru vraiment que la justice couchait avec moi tous les soirs. Je suis sûr que vous auriez admiré l’exactitude de mon ton, la justesse de mon émotion, la persuasion et la chaleur, l’indignation maîtrisée de mes plaidoiries. La nature m’a bien servi quant au physique, l’attitude noble me vient sans effort. De plus, j’étais soutenu par deux sentiments sincères : la satisfaction de me trouver du bon coté de la barre et un mépris instinctif envers les juges en général. Ce mépris, après tout, n’était peut-être pas si instinctif. Je sais maintenant qu’il avait ses raisons. Mais, vu du dehors, il ressemblait plutôt à une passion. On ne peut pas nier que, pour le moment, du moins, il faille des juges, n’est-ce pas ? Pourtant, je ne pouvais comprendre qu’un homme se désignât lui­-même pour exercer cette surprenante fonction. Je l’admettais, puisque je le voyais, mais un peu comme j’admettais les sauterelles. Avec la différence que les invasions de ces orthoptères ne m’ont jamais rapporté un centime, tandis que je gagnais ma vie en dialoguant avec des gens que je méprisais.

But, after all, I was on the right side; that was enough to satisfy my conscience. The feeling of the law, the satisfaction of being right, the joy of self-esteem, cher monsieur, are powerful incentives for keeping us upright or keeping us moving for­ward. On the other hand, if you deprive men of them, you transform them into dogs frothing with rage. How many crimes committed merely because their authors could not endure being wrong! I once knew a manufacturer who had a perfect wife, ad­mired by all, and yet he deceived her. That man was literally furious to be in the wrong, to be blocked from receiving, or granting himself, a cer­tificate of virtue. The more virtues his wife manifested, the more vexed he became. Eventually, liv­ing in the wrong became unbearable to him. What do you think he did then? He gave up deceiving her? Not at all. He killed her. That is how I entered into relations with him.

Mais voilà, j’étais du bon côté, cela suffisait à la paix de ma conscience. Le sentiment du droit, la satisfaction d’avoir raison, la joie de s’estimer soi-même, cher monsieur, sont des ressorts puissants pour nous tenir debout ou nous faire avancer. Au contraire, si vous en privez les hommes, vous les transformez en chiens écumants. Combien de crimes commis simplement parce que leur auteur ne pouvait supporter d’être en faute ! J’ai connu autrefois un industriel qui avait une femme parfaite, admirée de tous, et qu’il trompait pourtant. Cet homme enrageait littéralement de se trouver dans son tort, d’être dans l’impossibilité de recevoir, ni de se donner, un brevet de vertu. Plus sa femme montrait de perfections, plus il enrageait. A la fin, son tort lui devint insupportable. Que croyez-vous qu’il fît alors ? Il cessa de la tromper ? Non. Il la tua. C’est ainsi que j’entrai en relations avec lui.

My situation was more enviable. Not only did I run no risk of joining the criminal camp (in particular I had no chance of killing my wife, being a bachelor), but I even took up their defense, on the sole condition that they should be noble mur­derers, as others are noble savages. The very manner in which I conducted that defense gave me great satisfactions. I was truly above reproach in my professional life. I never accepted a bribe, it goes without saying, and I never stooped either to any shady proceedings. And—this is even rarer—­I never deigned to flatter any journalist to get him on my side, nor any civil servant whose friendship might be useful to me. I even had the luck of see­ing the Legion of Honor offered to me two or three times and of being able to refuse it with a discreet dignity in which I found my true reward. Finally, I never charged the poor a fee and never boasted of it. Don’t think for a moment, cher monsieur, that I am bragging. I take no credit for this. The avidity which in our society substitutes for ambition has always made me laugh. I was aiming higher; you will see that the expression is exact in my case.

Ma situation était plus enviable. Non seulement, je ne risquais pas de rejoindre le camp des criminels (en particulier, je n’avais aucune chance de tuer ma femme, étant célibataire), mais encore je prenais leur défense, à la seule condition qu’ils fussent de bons meurtriers, comme d’autres sont de bons sauvages. La manière même dont je menais cette défense me donnait de grandes satisfactions. J’étais vraiment irréprochable dans ma vie professionnelle. Je n’ai jamais accepté de pot-de-vin, cela va sans dire, mais je ne me suis jamais abaissé non plus à aucune démarche. Chose plus rare, je n’ai jamais consenti à flatter aucun journaliste, pour me le rendre favorable, ni aucun fonctionnaire dont l’amitié pût être utile. J’eus même la chance de me voir offrir deux ou trois fois la Légion d’honneur que je pus refuser avec une dignité discrète où je trouvais ma vraie récompense. Enfin, je n’ai jamais fait payer les pauvres et ne l’ai jamais crié sur les toits. Ne croyez pas, cher monsieur, que je me vante en tout ceci. Mon mérite était nul : l’avidité qui, dans notre société, tient lieu d’ambition, m’a toujours fait rire. Je visais plus haut ; vous verrez que l’expression est exacte en ce qui me concerne.

But you can already imagine my satisfaction. I enjoyed my own nature to the fullest, and we all know that there lies happiness, although, to soothe one another mutually, we occasionally pretend to condemn such joys as selfishness. At least I enjoyed that part of my nature which reacted so appropri­ately to the widow and orphan that eventually, through exercise, it came to dominate my whole life. For instance, I loved to help blind people cross streets. From as far away as I could see a cane hesi­tating on the edge of a sidewalk, I would rush for­ward, sometimes only a second ahead of another charitable hand already outstretched, snatch the blind person from any solicitude but mine, and lead him gently but firmly along the crosswalk among the traffic obstacles toward the refuge of the other sidewalk, where we would separate with a mutual emotion. In the same way, I always enjoyed giving directions in the street, obliging with a light, lend­ing a hand to heavy pushcarts, pushing a stranded car, buying a paper from the Salvation Army lass or flowers from the old peddler, though I knew she stole them from the Montparnasse cemetery. I also liked—and this is harder to say—I liked to give alms. A very Christian friend of mine admitted that one’s initial feeling on seeing a beggar approach one’s house is unpleasant. Well, with me it was worse: I used to exult. But let’s not dwell on this.

Mais jugez déjà de ma satisfaction. Je jouissais de ma propre nature, et nous savons tous que c’est là le bonheur bien que, pour nous apaiser mutuellement, nous fassions mine parfois de condamner ces plaisirs sous le nom d’égoïsme. Je jouissais, du moins, de cette partie de ma nature qui réagissait si exactement à la veuve et à l’orphelin qu’elle finissait, à force de s’exercer, par régner sur toute ma vie. Par exemple, j’adorais aider les aveugles à traverser les rues. Du plus loin que j’apercevais une canne hésiter sur l’angle d’un trottoir, je me précipitais, devançais d’une seconde, parfois, la main charitable qui se tendait déjà, enlevais l’aveugle à toute autre sollicitude que la mienne et le menais d’une main douce et ferme sur le passage clouté, parmi les obstacles de la circulation, vers le havre tranquille du trottoir où nous nous séparions avec une émotion mutuelle. De la même manière, j’ai toujours aimé renseigner les passants dans la rue, leur donner du feu, prêter la main aux charrettes trop lourdes, pousser l’automobile en panne, acheter le journal de la salutiste, ou les fleurs de la vieille marchande, dont je savais pour tant qu’elle les volait au cimetière Montparnasse. J’aimais aussi, ah, cela est plus difficile à dire, j’aimais faire l’aumône. Un grand chrétien de mes amis reconnaissait que le premier sentiment qu’on éprouve à voir un mendiant approcher de sa maison est désagréable. Eh bien moi, c’était pire : j’exultais. Passons là-dessus.

Let us speak rather of my courtesy. It was fa­mous and unquestionable. Indeed, good manners provided me with great delights. If I had the luck, certain mornings, to give up my seat in the bus or subway to someone who obviously deserved it, to pick up some object an old lady had dropped and return it to her with a smile I knew well, or merely to forfeit my taxi to someone in a greater hurry than I, it was a red-letter day. I even rejoiced, I must admit, those days when the transport system being on strike I had a chance to load into my car at the bus stops some of my unfortunate fellow citizens unable to get home. Giving up my seat in the theater to allow a couple to sit together, hoist­ing a girl’s suitcases onto the rack in a train—these were all deeds I performed more often than others because I paid more attention to the opportunities and was better able to relish the pleasure they give.

Parlons plutôt de ma courtoisie. Elle était célèbre et pourtant indiscutable. La politesse me donnait en effet de grandes joies. Si j’avais la chance, certains matins, de céder ma place, dans l’autobus ou le métro, à qui la méritait visiblement, de ramasser quelque objet qu’une vieille dame avait laissé tomber et de le lui rendre avec un sourire que je connaissais bien, ou simplement de céder mon taxi à une personne plus pressée que moi, ma journée en était éclairée. Je me réjouissais même, il faut bien le dire, de ces jours où, les transports publics étant en grève, j’avais l’occasion d’embarquer dans ma voiture, aux points d’arrêt des autobus, quelques-uns de mes malheureux concitoyens, empêchés de rentrer chez eux. Quitter enfin mon fauteuil, au théâtre, pour permettre à un couple d’être réuni, placer en voyage les valises d’une jeune fille dans le filet placé trop haut pour elle, étaient autant d’exploits que j’accomplissais plus souvent que d’autres parce que j’étais plus attentif aux occasions de le faire et que j’en retirais des plaisirs mieux savourés.

Consequently I was considered generous, and so I was. I gave a great deal in public and in private. But far from suffering when I had to give up an object or a sum of money, I derived constant pleasures from this—among them a sort of melan­choly which occasionally rose within me at the thought of the sterility of those gifts and the prob­able ingratitude that would follow. I even took such pleasure in giving that I hated to be obliged to do so. Exactitude in money matters bored me to death and I conformed ungraciously. I had to be the master of my liberalities.

Je passais aussi pour généreux et je l’étais. J’ai beaucoup donné, en public et dans le privé. Mais loin de souffrir quand il fallait me séparer d’un objet ou d’une somme d’argent, j’en tirais de constants plaisirs dont le moindre n’était pas une sorte de mélancolie qui, parfois, naissait en moi, à la considération de la stérilité de ces dons et de l’ingratitude probable qui les suivrait. J’avais même un tel plaisir à donner que je détestais d’y être obligé. L’exactitude dans les choses de l’argent m’assommait et je m’y prêtais avec mauvaise humeur. Il me fallait être maître de mes libéralités.

These are just little touches but they will help you grasp the constant delights I experienced in my life, and especially in my profession. Being stopped in the corridor of the law courts by the wife of a defendant you represented out of justice or pity alone—I mean without charge— hearing that woman whisper that nothing, no, nothing could ever repay what you had done for them, replying that it was quite natural, that anyone would have done as much, even offering some financial help to tide over the bad days ahead, then—in order to cut the effusions short and preserve their proper resonance—kissing the hand of a poor woman and breaking away—believe me, cher monsieur, this is achieving more than the vulgar ambitious man and rising to that supreme summit where virtue is its own reward Let’s pause on these heights. Now you under­stand what I meant when I spoke of aiming higher. I was talking, it so happens, of those supreme sum­mits, the only places I can really live. Yes, I have never felt comfortable except in lofty places. Even in the details of daily life, I needed to feel above. I preferred the bus to the subway, open carriages to taxis, terraces to closed-in places. An enthusiast for sport planes in which one’s head is in the open, on boats I was the eternal pacer of the top deck. In the mountains I used to flee the deep valleys for the passes and plateaus; I was the man of the mesas at least. If fate had forced me to choose between work at a lathe or as a roofer, don’t worry, I’d have chosen the roofs and become acquainted with dizziness. Coalbins, ships’ holds, undergrounds, grot­toes, pits were repulsive to me. I had even de­veloped a special loathing for speleologists, who had the nerve to fill the front page of our newspapers, and whose records nauseated me. Striving to reach elevation minus eight hundred at the risk of getting one’s head caught in a rocky funnel (a siphon, as those fools say!) seemed to me the exploit of per­verted or traumatized characters. There was some­thing criminal underlying it.

Ce sont là de petits traits, mais qui vous feront comprendre les continuelles délectations que je trouvais dans ma vie, et surtout dans mon métier. Etre arrêté, par exemple, dans les couloirs du Palais, par la femme d’un accusé qu’on a défendu pour la seule justice ou pitié, je veux dire gratuitement, entendre cette femme murmurer que rien, non, rien ne pourra reconnaître ce qu’on a fait pour eux, répondre alors que c’était bien naturel, n’importe qui en aurait fait autant, offrir même une aide pour franchir les mauvais jours à venir, puis, afin de couper court aux effusions et leur garder ainsi une juste résonance, baiser la main d’une pauvre femme et briser là, croyez-moi, cher monsieur, c’est atteindre plus haut que l’ambitieux vulgaire et se hisser à ce point culminant où la vertu ne se nourrit plus que d’elle-même. Arrêtons-nous sur ces cimes. Vous comprenez maintenant ce que je voulais dire en parlant de viser plus haut. Je parlais justement de ces points culminants, les seuls où je puisse vivre. Oui, je ne me suis jamais senti à l’aise que dans les situations élevées. Jusque dans le détail de la vie, j’avais besoin d’être au-dessus. Je préférais l’autobus au métro, les calèches aux taxis, les terrasses aux entresols. Amateur des avions de sport où l’on porte la tête en plein ciel, je figurais aussi, sur les bateaux, l’éternel promeneur des dunettes. En montagne, je fuyais les vallées encaissées pour les cols et les plateaux ; j’étais l’homme des pénéplaines, au moins. Si le destin m’avait obligé de choisir un métier manuel, tourneur ou couvreur, soyez tranquille, j’eusse choisi les toits et fait amitié avec les vertiges. Les soutes, les cales, les souterrains, les grottes, les gouffres me faisaient horreur. J’avais même voué une haine spéciale aux spéléologues, qui avaient le front d’occuper la première page des journaux, et dont les performances m’écœuraient. S’efforcer de parvenir à la cote moins huit cents, au risque de se trouver la tête coincée dans un goulet rocheux (un siphon, comme disent ces inconscients !) me paraissait l’exploit de caractères pervertis ou traumatisés. Il y avait du crime là-dessous.

A natural balcony fifteen hundred feet above a sea still visible bathed in sunlight, on the other hand, was the place where I could breathe most freely, especially if I were alone, well above the human ants. I could readily understand why sermons, decisive preachings, and fire miracles took place on accessible heights. In my opinion no one meditated in cellars or prison cells (unless they were situated in a tower with a broad view); one just became moldy. And I could understand that man who, hav­ing entered holy orders, gave up the frock because his cell, instead of overlooking a vast landscape as he expected, looked out on a wall. Rest assured that as far as I was concerned I did not grow moldy. At every hour of the day, within myself and among others, I would scale the heights and light conspicu­ous fires, and a joyful greeting would rise toward me. Thus at least I took pleasure in life and in my own excellence.

Un balcon naturel, à cinq ou six cents mètres au-dessus d’une mer encore visible et baignée de lumière, était au contraire l’endroit où je respirais le mieux, surtout si j’étais seul, bien au-dessus des fourmis humaines. Je m’expliquais sans peine que les sermons, les prédications décisives, les miracles de feu se fissent sur des hauteurs accessibles. Selon moi, on ne méditait pas dans les caves ou les cellules des prisons (à moins qu’elles fussent situées dans une tour, avec une vue étendue) ; on y moisissait. Et je comprenais cet homme qui, étant entré dans les ordres, défroqua parce que sa cellule, au lieu d’ouvrir, comme il s’y attendait, sur un vaste paysage, donnait sur un mur. Soyez sûr qu’en ce qui me concerne, je ne moisissais pas. À toute heure du jour, en moi-même et parmi les autres, je grimpais sur la hauteur, j’y allumais des feux apparents, et une joyeuse salutation s’élevait vers moi. C’est ainsi, du moins, que je prenais plaisir à la vie et à ma propre excellence.

My profession satisfied most happily that vo­cation for summits. It cleansed me of all bitterness toward my neighbor, whom I always obligated without ever owing him anything. It set me above the judge whom I judged in turn, above the de­fendant whom I forced to gratitude. Just weigh this, cher monsieur, I lived with impunity. I was concerned in no judgment; I was not on the floor of the courtroom, but somewhere in the flies like those gods that are brought down by machinery from time to time to transfigure the action and give it its meaning. After all, living aloft is still the only way of being seen and hailed by the largest num­ber.

Ma profession satisfaisait heureusement cette vocation des sommets. Elle m’enlevait toute amertume à l’égard de mon prochain que j’obligeais toujours sans jamais rien lui devoir. Elle me plaçait au-dessus du juge que je jugeais à son tour, au-dessus de l’accusé que je forçais à la reconnaissance. Pesez bien cela, cher monsieur : je vivais impunément. Je n’étais concerné par aucun jugement, je ne me trouvais pas sur la scène du tribunal, mais quelque part, dans les cintres, comme ces dieux que, de temps eu temps, on descend, au moyen d’une machine, pour transfigurer l’action et lui donner son sens. Après tout, vivre au-dessus reste encore la seule manière d’être vu et salué par le plus grand nombre.

Besides, some of my good criminals had killed in obedience to the same feeling. Reading the news­papers afterward, in the sorry condition in which they then were, doubtless brought them a sort of unhappy compensation. Like many men, they had no longer been able to endure anonymity, and that impatience had contributed to leading them to un­fortunate extremities. To achieve notoriety it is enough, after all, to kill one’s concierge. Unhap­pily, this is usually an ephemeral reputation, so many concierges are there who deserve and receive the knife. Crime constantly monopolizes the head­lines, but the criminal appears there only fugitively, to be replaced at once. In short, such brief triumphs cost too dear. Defending our unfortunate aspirants after a reputation amounted, on the other hand, to becoming really well known, at the same time and in the same places, but by more economical means. Consequently this encouraged me to making more meritorious efforts so that they would pay as little as possible. What they were paying they were do­ing so to some extent in my place. The indignation, talent, and emotion I expended on them washed away, in return, any debt I might feel toward them. The judges punished and the defendants expiated, while I, free of any duty, shielded from judgment as from penalty, I freely held sway bathed in a light as of Eden.

Quelques-uns de mes bons criminels avaient d’ailleurs, en tuant, obéi au même sentiment. La lecture des journaux, dans la triste situation où ils se trouvaient, leur apportait sans doute une sorte de compensation malheureuse. Comme beaucoup d’hommes, ils n’en pouvaient plus de l’anonymat et cette impatience avait pu, en partie, les mener à de fâcheuses extrémités. Pour être connu, il suffit en somme de tuer sa concierge. Malheureusement, il s’agit d’une réputation éphémère, tant il y a de concierges qui méritent et reçoivent le couteau. Le crime tient sans trêve le devant de la scène, mais le criminel n’y figure que fugitivement, pour être aussitôt remplacé. Ces brefs triomphes enfin se payent trop cher. Défendre nos malheureux aspirants à la réputation revenait, au contraire, à être vraiment reconnu, dans le même temps et aux mêmes places, mais par des moyens plus économiques. Cela m’encourageait aussi à déployer de méritoires efforts pour qu’ils payassent le moins possible : ce qu’ils payaient, ils le payaient un peu à ma place. L’indignation, le talent, l’émotion que le dépensais m’enlevaient, en revanche, toute dette à leur égard. Les juges punissaient, les accusés expiaient et moi, libre de tout devoir, soustrait au jugement comme à la sanction, je régnais, librement, dans une lumière édénique.

Indeed, wasn’t that Eden, cher monsieur: no intermediary between life and me? Such was my life. I never had to learn how to live. In that re­gard, I already knew everything at birth. Some people’s problem is to protect themselves from men or at least to come to terms with them. In my case, the understanding was already established. Familiar when it was appropriate, silent when necessary, capable of a free and easy manner as readily as of dignity, I was always in harmony. Hence my popularity was great and my successes in society in­numerable. I was acceptable in appearance; I revealed myself to be both a tireless dancer and an unobtrusively learned man; I managed to love simultaneously—and this is not easy—women and justice; I indulged in sports and the fine arts—in short, I’ll not go on for fear you might suspect me of self-flattery. But just imagine, I beg you, a man at the height of his powers, in perfect health, gen­erously gifted, skilled in bodily exercises as in those of the mind, neither rich nor poor, sleeping well, and fundamentally pleased with himself without showing this otherwise than by a felicitous socia­bility. You will readily see how I can speak, with­out immodesty, of a successful life.

N’était-ce pas cela, en effet, l’Eden, cher monsieur : la vie en prise directe ? Ce fut la mienne. Je n’ai jamais eu besoin d’apprendre à vivre. Sur ce point, je savais déjà tout en naissant. Il y a des gens dont le problème est de s’abriter des hommes, ou du moins de s’arranger d’eux. Pour moi, l’arrangement était fait. Familier quand il le fallait, silencieux si nécessaire, capable de désinvolture autant que de gravité, j’étais de plain-pied. Aussi ma popularité était-elle grande et je ne comptais plus mes succès dans le monde. Je n’étais pas mal fait de ma personne, je me montrais à la fois danseur infatigable et discret érudit, j’arrivais à aimer en même temps, ce qui n’est guère facile, les femmes et la justice, je pratiquais les sports et les beaux-arts, bref, je m’arrête, pour que vous ne me soupçonniez pas de complaisance. Mais imaginez, je vous prie, un homme dans la force de l’âge, de parfaite santé, généreusement doué, habile dans les exercices du corps comme dans ceux de l’intelligence, ni pauvre ni riche, dormant bien, et profondément content de lui-même sans le montrer autrement que par une sociabilité heureuse. Vous admettrez alors que je puisse parler, en toute modestie, d’une vie réussie.

Yes, few creatures were more natural than I. I was altogether in harmony with life, fitting into it from top to bottom without rejecting any of its ironies, its grandeur, or its servitude. In particular the flesh, matter, the physical in short, which dis­concerts or discourages so many men in love or in solitude, without enslaving me, brought me steady joys. I was made to have a body. Whence that har­mony in me, that relaxed mastery that people felt, even to telling me sometimes that it helped them in life. Hence my company was in demand. Often, for instance, people thought they had met me be­fore. Life, its creatures and its gifts, offered them­selves to me, and I accepted such marks of homage with a kindly pride. To tell the truth, just from be­ing so fully and simply a man, I looked upon myself as something of a superman.

Oui, peu d’êtres ont été plus naturels que moi. Mon accord avec la vie était total, j’adhérais à ce qu’elle était, du haut en bas, sans rien refuser de ses ironies, de sa grandeur, ni de ses servitudes. En particulier, la chair, la matière, le physique en un mot, qui déconcerte ou décourage tant d’hommes dans l’amour ou dans la solitude, m’apportait, sans m’asservir, des joies égales. J’étais fait pour avoir un corps. De là cette harmonie en moi, cette maîtrise détendue que les gens sentaient et dont ils m’avouaient parfois qu’elle les aidait à vivre. On recherchait donc ma compagnie. Souvent, par exemple, on croyait m’avoir déjà rencontré. La vie, ses êtres et ses dons venaient au-devant de moi ; j’acceptais ces hommages avec une bienveillante fierté. En vérité, à force d’être homme, avec tant de plénitude et de simplicité, je me trouvais un peu surhomme.

I was of respectable but humble birth (my fa­ther was an officer), and yet, certain mornings, let me confess it humbly, I felt like a king’s son, or a burning bush. It was not a matter, mind you, of the certainty I had of being more intelligent than everyone else. Besides, such certainty is of no con­sequence because so many imbeciles share it. No, as a result of being showered with blessings, I felt, I hesitate to admit, marked out. Personally marked out, among all, for that long and uninterrupted success. This, after all, was a result of my modesty. I refused to attribute that success to my own mer­its and could not believe that the conjunction in a single person of such different and such extreme virtues was the result of chance alone. This is why in my happy life I felt somehow that that happi­ness was authorized by some higher decree. When I add that I had no religion you can see even better how extraordinary that conviction was. Whether ordinary or not, it served for some time to raise me above the daily routine and I literally soared for a period of years, for which, to tell the truth, I still long in my heart of hearts. I soared until the evening when... But no, that’s another matter and it must be forgotten. Anyway, I am perhaps exaggerating. I was at ease in everything, to be sure, but at the same time satisfied with nothing. Each joy made me desire another. I went from fes­tivity to festivity. On occasion I danced for nights on end, ever madder about people and life. At times, late on those nights when the dancing, the slight intoxication, my wild enthusiasm, everyone’s violent unrestraint would fill me with a tired and overwhelmed rapture, it would seem to me—at the breaking point of fatigue and for a second’s flash—that at last I understood the secret of creatures and of the world. But my fatigue would disappear the next day, and with it the secret; I would rush forth anew. I ran on like that, always heaped with favors, never satiated, without knowing where to stop, until the day—until the evening rather when the music stopped and the lights went out. The gay party at which I had been so happy... But al­low me to call on our friend the primate. Nod your head to thank him and, above all, drink up with me, I need your understanding.

J’étais d’une naissance honnête, mais obscure (mon père était officier) et pourtant, certains matins, je l’avoue humblement, je me sentais fils de roi, ou buisson ardent. Il s’agissait, notez-le bien, d’autre chose que la certitude où je vivais d’être plus intelligent que tout le monde. Cette certitude d’ailleurs est sans conséquence du fait que tant d’imbéciles la partagent. Non, à force d’être comblé, je me sentais, j’hésite à l’avouer, désigné. Désigné personnellement, entre tous, pour cette longue et constante réussite. C’était là, en somme, un effet de ma modestie. Je refusais d’attribuer cette réussite à mes seuls mérites, et je ne pouvais croire que la réunion, en une personne unique, de qualités si différentes et si extrêmes, fût le résultat du seul hasard. C’est pourquoi, vivant heureux, je me sentais, d’une certaine manière, autorisé à ce bonheur par quelque décret supérieur. Quand je vous aurai dit que je n’avais nulle religion, vous apercevrez encore mieux ce qu’il y avait d’extraordinaire dans cette conviction. Ordinaire ou non, elle m’a soulevé longtemps au-dessus du train quotidien et j’ai plané, littéralement, pendant des années dont, à vrai dire, j’ai encore le regret au cœur. J’ai plané jusqu’au soir où... Mais non, ceci est une autre affaire et il faut l’oublier. D’ailleurs, j’exagère peut-être. J’étais à l’aise en tout, il est vrai, mais en même temps satisfait de rien. Chaque joie m’en faisait désirer une autre. J’allais de fête en fête. Il m’arrivait de danser pendant des nuits, de plus en plus fou des êtres et de la vie. Parfois, tard dans ces nuits où la danse, l’alcool léger, mon déchaînement, le violent abandon de chacun, me jetaient dans un ravissement à la fois las et comblé, il me semblait, à l’extrémité de la fatigue, et l’espace d’une seconde, que je comprenais enfin le secret des êtres et du monde. Mais la fatigue disparaissait le lendemain et, avec elle, le secret ; je m’élançais de nouveau. Je courais ainsi, toujours comblé, jamais rassasié, sans savoir où m’arrêter, jusqu’au jour, jusqu’au soir plutôt où la musique s’est arrêtée, les lumières se sont éteintes. La fête où j’avais été heureux... Mais permettez-moi de faire appel à notre ami le primate. Hochez la tête pour le remercier et, surtout, buvez avec moi, j’ai besoin de votre sympathie.

I see that that declaration amazes you. Have you never suddenly needed understanding, help, friendship ? Yes, of course. I have learned to be sat­isfied with understanding. It is found more readily and, besides, it’s not binding. “I beg you to believe in my sympathetic understanding” in the inner dis­course always precedes immediately “and now, let’s turn to other matters.” It’s a board chairman’s emotion; it comes cheap, after catastrophes. Friend­ship is less simple. It is long and hard to obtain, but when one has it there’s no getting rid of it; one simply has to cope with it. Don’t think for a min­ute that your friends will telephone you every eve­ning, as they ought to, in order to find out if this doesn’t happen to be the evening when you are deciding to commit suicide, or simply whether you don’t need company, whether you are not in a mood to go out. No, don’t worry, they’ll ring up the evening you are not alone, when life is beauti­ful. As for suicide, they would be more likely to push you to it, by virtue of what you owe to your­self, according to them. May heaven protect us, cher monsieur, from being set on a pedestal by our friends! Those whose duty is to love us—I mean relatives and connections (what an expression!)—are another matter. They find the right word, all right, and it hits the bull’s-eye; they telephone as if shooting a rifle. And they know how to aim. Oh, the Bazaines!

Je vois que cette déclaration vous étonne. N’avez-vous jamais eu subitement besoin de sympathie, de secours, d’amitié ? Oui, bien sûr. Moi, j’ai appris à me contenter de la sympathie. On la trouve plus facilement, et puis elle n’engage à rien. « Croyez à ma sympathie », dans le discours intérieur, précède immédiatement « et maintenant, occupons-nous d’autre chose ». C’est un sentiment de président du conseil : on l’obtient à bon marché, après les catastrophes. L’amitié, c’est moins simple. Elle est longue et dure à obtenir, mais quand on l’a, plus moyen de s’en débarrasser, il faut faire face. Ne croyez pas surtout que vos amis vous téléphoneront tous les soirs, comme ils le devraient, pour savoir si ce n’est pas justement le soir où vous décidez de vous suicider, ou plus simplement si vous n’avez pas besoin de compagnie, si vous n’êtes pas en disposition de sortir. Mais non, s’ils téléphonent, soyez tranquille, ce sera le soir où vous n’êtes pas seul, et où la vie est belle. Le suicide, ils vous y pousseraient plutôt, en vertu de ce que vous vous devez à vous-même, selon eux. Le ciel nous préserve, cher monsieur, d’être placés trop haut par nos amis ! Quant à ceux dont c’est la fonction de nous aimer, je veux dire les parents, les alliés (quelle expression !), c’est une autre chanson. Ils ont le mot qu’il faut, eux, mais c’est plutôt le mot qui fait balle ; ils téléphonent comme on tire à la carabine. Et ils visent juste. Ah ! les Bazaine !

What? What evening? I’ll get to it, be patient with me. In a certain way I am sticking to my sub­ject with all that about friends and connections. You see, I’ve heard of a man whose friend had been imprisoned and who slept on the floor of his room every night in order not to enjoy a comfort of which his friend had been deprived. Who, cher monsieur, will sleep on the floor for us? Whether I am capable of it myself? Look, I’d like to be and I shall be. Yes, we shall all be capable of it one day, and that will be salvation. But it’s not easy, for friendship is absent-minded or at least unavailing. It is incapable of achieving what it wants. Maybe, after all, it doesn’t want it enough? Maybe we don’t love life enough? Have you noticed that death alone awakens our feelings? How we love the friends who have just left us? How we admire those of our teachers who have ceased to speak, their mouths filled with earth! Then the expression of admiration springs forth naturally, that admira­tion they were perhaps expecting from us all their lives. But do you know why we are always more just and more generous toward the dead? The rea­son is simple. With them there is no obligation. They leave us free and we can take our time, fit the testimonial in between a cocktail party and a nice little mistress, in our spare time, in short. If they forced us to anything, it would be to remem­bering, and we have a short memory. No, it is the recently dead we love among our friends, the pain­ful dead, our emotion, ourselves after all!

Comment ? Quel soir ? J’y viendrai, soyez patient avec moi. D’une certaine manière, d’ailleurs, je suis dans mon sujet, avec cette histoire d’amis et d’alliés. Voyez-vous, on m’a parlé d’un homme dont l’ami avait été emprisonné et qui couchait tous les soirs sur le sol de sa chambre pour ne pas jouir d’un confort qu’on avait retiré à celui qu’il aimait. Qui, cher monsieur, qui couchera sur le sol pour nous ? Si j’en suis capable moi-même ? Ecoutez, je voudrais l’être, je le serai. Oui, nous en serons tous capables un jour, et ce sera le salut. Mais ce n’est pas facile, car l’amitié est distraite, ou du moins impuissante. Ce qu’elle veut, elle ne le peut pas. Peut-être, après tout, ne le veut-elle pas assez ? Peut-être n’aimons-nous pas assez la vie ? Avez-vous remarqué que la mort seule réveille nos sentiments ? Comme nous aimons les amis qui viennent de nous quitter, n’est-ce pas ? Comme nous admirons ceux de nos maîtres qui ne parlent plus, la bouche pleine de terre ! L’hommage vient alors tout naturellement, cet hommage que, peut-être, ils avaient attendu de nous toute leur vie. Mais savez-vous pourquoi nous sommes toujours plus justes et plus généreux avec les morts ? La raison est simple ! Avec eux, il n’y a pas d’obligation. Ils nous laissent libres, nous pouvons prendre notre temps, caser l’hommage entre le cocktail et une gentille maîtresse, à temps perdu, en somme. S’ils nous obligeaient à quelque chose, ce serait à la mémoire, et nous avons la mémoire courte. Non, c’est le mort frais que nous aimons chez nos amis, le mort douloureux, notre émotion, nous-mêmes enfin !

For instance, I had a friend I generally avoided. He rather bored me, and, besides, he was something of a moralist. But when he was on his death bed, I was there—don’t worry. I never missed a day. He died satisfied with me, holding both my hands. A woman who used to chase after me, and in vain, had the good sense to die young. What room in my heart at once! And when, in addition, it’s a suicide! Lord, what a delightful commotion! One’s telephone rings, one’s heart overflows, and the intentionally short sentences yet heavy with implications, one’s restrained suffering and even, yes, a bit of self-accusation!

J’avais ainsi un ami que j’évitais le plus souvent. Il m’ennuyait un peu, et puis il avait de la morale. Mais à l’agonie, il m’a retrouvé, soyez tranquille. Je n’ai pas raté une journée. Il est mort, content de moi, en me serrant les mains. Une femme qui me relançait trop souvent, et en vain, eut le bon goût de mourir jeune. Quelle place aussitôt dans mon cœur ! Et quand, de surcroît, il s’agit d’un suicide ! Seigneur, quel délicieux branlebas ! Le téléphone fonctionne, le cœur déborde, et les phrases volontairement brèves, mais lourdes de sous-entendus, la peine maîtrisée, et même, oui, un peu d’auto-accusation !

That’s the way man is, cher monsieur. He has two faces: he can’t love without self-love. Notice your neighbors if perchance a death takes place in the building. They were asleep in their little routine and suddenly, for example, the concierge dies. At once they awake, bestir themselves, get the details, commiserate. A newly dead man and the show begins at last. They need tragedy, don’t you know; it’s their little transcendence, their apéritif. Moreover, is it mere chance that I should speak of a concierge? I had one, really ill favored, malice incarnate, a monster of insignificance and rancor, who would have discouraged a Franciscan. I had even given up speaking to him, but by his mere existence he compromised my customary contented­ness. He died and I went to his funeral. Can you tell me why?

L’homme est ainsi, cher monsieur, il a deux faces : il ne peut pas aimer sans s’aimer. Observez vos voisins, si, par chance, il survient un décès dans l’immeuble. Ils dormaient dans leur petite vie et voilà, par exemple, que le concierge meurt. Aussitôt, ils s’éveillent, frétillent, s’informent, s’apitoient. Un mort sous presse, et le spectacle commence enfin. Ils ont besoin de la tragédie, que voulez-vous, c’est leur petite transcendance, c’est leur apéritif. D’ailleurs, est-ce un hasard si je vous parle de concierge ? J’en avais un, vraiment disgracié, la méchanceté même, un monstre d’insignifiance et de rancune, qui aurait découragé un franciscain. Je ne lui parlais même plus, mais, par sa seule existence, il compromettait mon contentement habituel. Il est mort, et je suis allé à son enterrement. Voulez-vous me dire pourquoi ?

Anyway, the two days preceding the cere­mony were full of interest. The concierge’s wife was ill, lying in the single room, and near her the coffin had been set on sawhorses. Everyone had to get his mail himself. You opened the door, said “Bonjour, madame,” listened to her praise of the dear departed as she pointed to him, and took your mail. Nothing very amusing about that. And yet the whole building passed through her room, which stank of carbolic acid. And the tenants didn’t send their servants either; they came themselves to take advantage of the unexpected attraction. The serv­ants did too, of course, but on the sly. The day of the funeral, the coffin was too big for the door. “Oh my dearie,” the wife said from her bed with a surprise at once delighted and grieved, “how big he was!” “Don’t worry, madame ,” replied the fu­neral director, “we’ll get him through edgewise, and upright.” He was got through upright and then laid down again, and I was the only one (with a former cabaret doorman who, I gathered, used to drink his Pernod every evening with the do­parted) to go as far as the cemetery and strew flowers on a coffin of astounding luxury. Then I paid a visit to the concierge’s wife to receive her thanks expressed as by a great tragedienne. Tell me, what was the reason for all that? None, except the apértif.

Les deux jours qui précédèrent la cérémonie furent d’ailleurs pleins d’intérêt. La femme du concierge était malade, couchée dans la pièce unique, et, près d’elle, on avait étendu la caisse sur des chevalets. Il fallait prendre son courrier soi-même. On ouvrait, on disait : « Bonjour, madame », on écoutait l’éloge du disparu que la concierge désignait de la main, et on emportait son courrier. Rien de réjouissant là-dedans, n’est-ce pas ? Toute la maison, pourtant, a défilé dans la loge qui puait le phénol. Et les locataires n’envoyaient pas leurs domestiques, non, ils venaient profiter eux-mêmes de l’aubaine, Les domestiques aussi, d’ailleurs, mais en catimini. Le jour de l’enterrement, la caisse était trop grande pour la porte de la loge. « O mon chéri, disait dans son lit la concierge, avec une surprise à la fois ravie et navrée, comme il était grand ! » « Pas d’inquiétude, madame, répondait l’ordonnateur, on le passera de champ, et debout. » On l’a passé debout, et puis on l’a couché, et j’ai été le seul (avec un ancien chasseur de cabaret, dont j’ai compris qu’il buvait son pernod tous les soirs avec le défunt) à aller jusqu’au cimetière et à jeter des fleurs sur un cercueil dont le luxe m’étonna. Ensuite, j’ai fait une visite à la concierge, pour recevoir ses remerciements de tragédienne. Quelle raison à tout cela, dites-moi ? Aucune, sinon l’apéritif.

I likewise buried an old fellow member of the Lawyers’ Guild. A clerk to whom no one paid attention, but I always shook his hand. Where I worked I used to shake everyone’s hand, moreover, being doubly sure to miss no one. Without much effort, such cordial simplicity won me the popularity so necessary to my contentment. For the funeral of our clerk the President of the Guild had not gone out of his way. But I did, and on the eve of a trip, as was amply pointed out. It so happened that I knew my presence would be noticed and fa­vorably commented on. Hence, you see, not even the snow that was falling that day made me with­draw.

J’ai enterré aussi un vieux collaborateur de l’Ordre des avocats. Un commis, assez dédaigné, à qui je serrais toujours la main. Là ou je travaillais, je serrais toutes les mains d’ailleurs, et plutôt deux fois qu’une. Cette cordiale simplicité me valait, à peu de frais, la sympathie de tous, nécessaire à mon épanouissement. Pour l’enterrement de notre commis, le bâtonnier ne s’était pas dérangé. Moi, oui, et à la veille d’un voyage, ce qui fut souligné. Justement, je savais que ma présence serait remarquée, et favorablement commentée. Alors, vous comprenez, même la neige qui tombait ce jour-là ne m’a pas fait reculer.

What? I’m getting to it, never fear; besides, I have never left it. But let me first point out that my concierge’s wife, who had gone to such an out lay for the crucifix, heavy oak, and silver handles in order to get the most out of her emotion, had shacked up a month later with an overdressed yo­kel proud of his singing voice. He used to beat her; frightful screams could be heard and immediately afterward he would open the window and give forth with his favorite song: “Women, how pretty you are!” “All the same!” the neighbors would say. All the same what? I ask you. All right, appearances were against the baritone, and against the concierge’s wife, too. But nothing proves that they were not in love. And nothing proves either that she did not love her husband. Moreover, when the yokel took flight, his voice and arm exhausted, she that faithful wife—resumed her praises of the departed. After all, I know of others who have ap­pearances on their side and are no more faithful or sincere. I knew a man who gave twenty years of his life to a scatterbrained woman, sacrificing every­thing to her, his friendships, his work, the very respectability of his life, and who one evening rec­ognized that he had never loved her. He had been bored, that’s all, bored like most people. Hence he had made himself out of whole cloth a life full of complications and drama. Something must happen—and that explains most human commitments. Something must happen, even loveless slavery, even war or death. Hurray then for funerals!

Comment ? J’y viens, ne craignez rien, j’y suis encore, du reste. Mais laissez-moi auparavant vous faire remarquer que ma concierge, qui s’était ruinée en crucifix, en beau chêne, et en poignées d’argent, pour mieux jouir de son émotion, s’est collée, un mois plus tard, avec un faraud à belle voix. Il la cognait, on entendait des cris affreux, et tout de suite après, il ouvrait la fenêtre et poussait sa romance préférée : « Femmes, que vous êtes jolies ! » « Tout de même ! » disaient les voisins. Tout de même quoi, je vous le demande ? Bon, ce baryton avait les apparences contre lui, et la concierge aussi. Mais rien ne prouve qu’ils ne s’aimaient pas. Rien ne prouve, non plus, qu’elle n’aimait pas son mari. Du reste, quand le faraud s’envola, la voix et le bras fatigués, elle reprit l’éloge du disparu, cette fidèle ! Après tout, j’en sais d’autres qui ont les apparences pour eux, et qui n’en sont pas plus constants ni sincères. J’ai connu un homme qui a donné vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifié, ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui reconnut un soir qu’il ne l’avait jamais aimée. Il s’ennuyait, voilà tout, il s’ennuyait, comme la plupart des gens. Il s’était donc créé de toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l’explication de la plupart des engagements humains. Il faut que quelque chose arrive, même la servitude sans amour, même la guerre, ou la mort. Vivent donc les enterrements !

But I at least didn’t have that excuse. I was not bored because I was riding on the crest of the wave. On the evening I am speaking about I can say that I was even less bored than ever. And yet...You see, cher monsieur , it was a fine autumn evening, still warm in town and already damp over the Seine. Night was falling; the sky, still bright in the west, was darkening; the street lamps were glowing dimly. I was walking up the quays of the Left Bank toward the Pont des Arts. The river was gleaming between the stalls of the secondhand booksellers. There were but few people on the quays; Paris was already at dinner. I was treading on the dusty yel­low leaves that still recalled summer. Gradually the sky was filling with stars that could be seen for a moment after leaving one street lamp and heading toward another. I enjoyed the return of silence, the evening’s mildness, the emptiness of Paris. I was happy. The day had been good: a blind man, the reduced sentence I had hoped for, a cordial hand­clasp from my client, a few liberalities, and in the afternoon, a brilliant improvisation in the company of several friends on the hardheartedness of our gov­erning class and the hypocrisy of our leaders.

Moi, du moins, je n’avais pas cette excuse. Je ne m’ennuyais pas puisque je régnais. Le soir dont je vous parle, je peux même dire que je m’ennuyais moins que jamais. Non, vraiment, je ne désirais pas que quelque chose arrivât. Et pourtant... Voyez-vous, cher monsieur, c’était un beau soir d’automne, encore tiède sur la ville, déjà humide sur la Seine. La nuit venait, le ciel était encore clair à l’ouest, mais s’assombrissait, les lampadaires brillaient faiblement. Je remontais les quais de la rive gauche vers le pont des Arts. On voyait luire le fleuve, entre les boîtes fermées des bouquinistes. Il y avait peu de monde sur les quais : Paris mangeait déjà. Je foulais les feuilles jaunes et poussiéreuses qui rappelaient encore l’été. Le ciel se remplissait peu à peu d’étoiles qu’on apercevait fugitivement en s’éloignant d’un lampadaire vers un autre. Je goûtais le silence revenu, la douceur du soir, Paris vide. J’étais content. La journée avait été bonne : un aveugle, la réduction de peine que j’espérais, la chaude poignée de main de mon client, quelques générosités et, dans l’après-midi, une brillante improvisation, devant quelques amis, sur la dureté de cœur de notre classe dirigeante et l’hypocrisie de nos élites.

I had gone up on the Pont des Arts, deserted at that hour, to look at the river that could hardly be made out now night had come. Facing the statue of the Vert-Galant, I dominated the island. I felt rising within me a vast feeling of power and—I don’t know how to express it—of completion, which cheered my heart. I straightened up and was about to light a cigarette, the cigarette of satisfaction, when, at that very moment, a laugh burst out behind me. Taken by surprise, I suddenly wheeled around; there was no one there. I stepped to the rail­ing; no barge or boat. I turned back toward the island and, again, heard the laughter behind me, a little farther off as if it were going downstream. I stood there motionless. The sound of the laughter was decreasing, but I could still hear it distinctly behind me, come from nowhere unless from the water. At the same time I was aware of the rapid beating of my heart. Please don’t misunderstand me; there was nothing mysterious about that laugh; it was a good, hearty, almost friendly laugh, which re-established the proper proportions. Soon I heard nothing more, anyway. I returned to the quays, went up the rue Dauphine, bought some cigarettes I didn’t need at all. I was dazed and had trouble breathing. That evening I rang up a friend, who wasn’t at home. I was hesitating about going out when, suddenly, I heard laughter under my win­dows. I opened them. On the sidewalk, in fact, some youths were loudly saying good night. I shrugged my shoulders as I closed the windows; after all, I had a brief to study. I went into the bathroom to drink a glass of water. My reflection was smiling in the mirror, but it seemed to me that my smile was double...

J’étais monté sur le pont des Arts, désert à cette heure, pour regarder le fleuve qu’on devinait à peine dans la nuit maintenant venue. Face au Vert-Galant, je dominais l’île. Je sentais monter en moi un vaste sentiment de puissance et, comment dirais-je, d’achèvement, qui dilatait mon cœur. Je me redressai et j’allais allumer une cigarette, la cigarette de la satisfaction, quand, au même moment, un rire éclata derrière moi. Surpris, je fis une brusque volte-face : il n’y avait personne. J’allai jusqu’au garde-fou : aucune péniche, aucune barque. Je me retournai vers l’île et, de nouveau, j’entendis le rire dans mon dos, un peu plus lointain, comme s’il descendait le fleuve. Je restais là, immobile. Le rire décroissait, mais je l’entendais encore distinctement derrière moi, venu de nulle part, sinon des eaux. En même temps, je percevais les battements précipités de mon cœur. Entendez-moi bien, ce rire n’avait rien de mystérieux ; c’était un bon rire, naturel, presque amical, qui remettait les choses en place. Bientôt d’ailleurs, je n’entendis plus rien. Je regagnai les quais, pris la rue Dauphine, achetai des cigarettes dont je n’avais nul besoin. J’étais étourdi, je respirais mal. Ce soir-là, j’appelai un ami qui n’était pas chez lui. J’hésitais à sortir, quand, soudain, j’entendis rire sous mes fenêtres. J’ouvris. Sur le trottoir, en effet, des jeunes gens se séparaient joyeusement. Je refermai les fenêtres en haussant les épaules ; après tout, j’avais un dossier à étudier. Je me rendis dans la salle de bains pour boire un verre d’eau. Mon image souriait dans la glace, mais il me sembla que mon sourire était double...

What? Forgive me, I was thinking of something else. I’ll see you again tomorrow, probably. Tomorrow, yes, that’s right. No, no, I can’t stay. Be­sides, I am called in consultation by that brown bear of a man you see over there. A decent fellow, for sure, whom the police are meanly persecuting out of sheer perversity. You think he looks like a killer? Rest assured that his actions conform to his looks. He burgles likewise, and you will be surprised to learn that that cave man is specialized in the art trade. In Holland everyone is a specialist in paint­ings and in tulips. This one, with his modest mien, is the author of the most famous theft of a painting. Which one? I may tell you. Don’t be surprised at my knowledge. Although I am a judge-penitent, I have my side line here: I am the legal counselor of these good people. I studied the laws of the coun­try and built up a clientele in this quarter where diplomas are not required. It wasn’t easy, but I inspire confidence, don’t I? I have a good, hearty laugh and an energetic handshake, and those are trump cards. Besides, I settled a few difficult cases, out of self-interest to begin with and later out of conviction. If pimps and thieves were invariably sen­tenced, all decent people would get to thinking they themselves were constantly innocent, cher monsieur. And in my opinion— all right, all right, I’m coming!—that’s what must be avoided above all. Otherwise, everything would be just a joke.

Comment ? Pardonnez-moi, je pensais à autre chose. Je vous reverrai demain, sans doute. Demain, oui, c’est cela. Non, non, je ne puis rester. D’ailleurs, je suis appelé en consultation par l’ours brun que vous voyez là-bas. Un honnête homme, à coup sûr, que la police brime vilainement, et par pure perversité. Vous estimez qu’il a une tête de tueur ? Soyez sûr que c’est la tête de l’emploi. Il cambriole, aussi bien, et vous serez surpris d’apprendre que cet homme des cavernes est spécialisé dans le trafic des tableaux. En Hollande, tout le monde est spécialiste en peintures et en tulipes. Celui-ci, avec ses airs modestes, est l’auteur du plus célèbre des vols de tableau. Lequel ? Je vous le dirai peut-être. Ne vous étonnez pas de ma science. Bien que je sois juge-pénitent, j’ai ici un violon d’Ingres : je suis le conseiller juridique de ces braves gens. J’ai étudié les lois du pays et je me suis fait une clientèle dans ce quartier où l’on n’exige pas vos diplômes. Ce n’était pas facile, mais j’inspire confiance, n’est-ce pas ? J’ai un beau rire franc, ma poignée de main est énergique, ce sont là des atouts. Et puis j’ai règle quelques cas difficiles, par intérêt d’abord, par conviction ensuite. Si les souteneurs et les voleurs étaient toujours et partout condamnés, les honnêtes gens se croiraient tous et sans cesse innocents, cher monsieur. Et selon moi – voilà, voilà, je viens ! – c’est surtout cela qu’il faut éviter. Il y aurait de quoi rire, autrement.

REALLY, mon cher compatriote, I am grateful to you for your curiosity. However, there is nothing extraordinary about my story. Since you are interested, I’ll tell you that I thought a little about that laugh, for a few days, then forgot about it. Once in a great while, I seemed to hear it within me. But most of the time, without making any ef­fort, I thought of other things.

Vraiment, mon cher compatriote, je vous suis reconnaissant de votre curiosité. Pourtant, mon histoire n’a rien d’extraordinaire. Sachez, puisque vous y tenez, que j’ai pensé un peu à ce rire, pendant quelques jours, puis je l’ai oublié. De loin en loin, il me semblait l’entendre, quelque part en moi. Mais, la plupart du temps, je pensais, sans effort, à autre chose.

Yet I must admit that I ceased to walk along the Paris quays. When I would ride along them in a car or bus, a sort of silence would descend on me. I was waiting, I believe. But I would cross the Seine, nothing would happen, and I would breathe again. I also had some health problems at that time. Nothing definite, a dejection perhaps, a sort of dif­ficulty in recovering my good spirits. I saw doc­tors, who gave me stimulants. I was alternately stimulated and depressed. Life became less easy for me: when the body is sad the heart languishes. It seemed to me that I was half unlearning what I had never learned and yet knew so well—how to live. Yes, I think it was probably then that every­thing began.

Je dois reconnaître cependant que je ne mis plus les pieds sur les quais de Paris. Lorsque j’y passais, en voiture ou en autobus, il se faisait une sorte de silence en moi. J’attendais, je crois. Mais je franchissais la Seine, rien ne se produisait, je respirais. J’eus aussi, à ce moment, quelques misères de santé. Rien de précis, de l’abattement si vous voulez, une sorte de difficulté à retrouver ma bonne humeur. Je vis des médecins qui me donnèrent des remontants. Je remontais, et puis redescendais. La vie me devenait moins facile : quand le corps est triste, le cœur languit. Il me semblait que je désapprenais en partie ce que je n’avais jamais appris et que je savais pourtant si bien, je veux dire vivre. Oui, je crois bien que c’est alors que tout commença.

But this evening I don’t feel quite up to snuff either. I even find trouble expressing myself. I’m not talking so well, it seems to me, and my words are less assured. Probably the weather. It’s hard to breathe; the air is so heavy it weighs on one’s chest. Would you object, mon cher compatriote, to go­ing out and walking in the town a little? Thank you.

Mais ce soir, non plus, je ne me sens pas en forme. J’ai même du mal à tourner mes phrases. Je parle moins bien, il me semble, et mon discours est moins sûr. Le temps, sans doute. On respire mal, l’air est si lourd qu’il pèse sur la poitrine. Verriez-vous un inconvénient, mon cher compatriote, à ce que nous sortions pour marcher un peu dans la ville ? Merci.

How beautiful the canals are this evening! I like the breath of stagnant waters, the smell of dead leaves soaking in the canal and the funereal scent rising from the barges loaded with flowers. No, no, there’s nothing morbid about such a taste, I assure you. On the contrary, it’s deliberate with me. The truth is that I force myself to admire these canals. What I like most in the world is Sicily, you see, and especially from the top of Etna, in the sunlight, provided I dominate the island and the sea. Java, too, but at the time of the trade winds. Yes, I went there in my youth. In a gen­eral way, I like all islands. It is easier to dominate them.

Comme les canaux sont beaux, le soir ! J’aime le souffle des eaux moisies, l’odeur des feuilles mortes qui macèrent dans le canal et celle, funèbre, qui monte des péniches pleines de fleurs. Non, non, ce goût n’a rien de morbide, croyez-moi. Au contraire, c’est, chez moi, un parti-pris. La vérité est que je me force à admirer ces canaux. Ce que j’aime le plus au monde, c’est la Sicile, vous voyez bien, et encore du haut de l’Etna, dans la lumière, à condition de dominer l’île et la mer. Java, aussi, mais à l’époque des alizés. Oui, j’y suis allé dans ma jeunesse. D’une manière générale, j’aime toutes les îles. Il est plus facile d’y régner.

Charming house, isn’t it? The two heads you see up there are heads of Negro slaves. A shop sign. The house belonged to a slave dealer. Oh, they weren’t squeamish in those days! They had assurance; they announced: “You see, I’m a man of substance; I’m in the slave trade; I deal in black flesh.” Can you imagine anyone today making it known publicly that such is his business? What a scandal! I can hear my Parisian colleagues right now. They are adamant on the subject; they wouldn’t hesitate to launch two or three manifes­toes, maybe even more! And on reflection, I’d add my signature to theirs. Slavery?—certainly not, we are against it! That we should be forced to establish it at home or in our factories—well, that’s natural; but boasting about it, that’s the limit!

Délicieuse maison, n’est-ce pas ? Les deux têtes que vous voyez là sont celles d’esclaves nègres. Une enseigne. La maison appartenait à un vendeur d’esclaves. Ah ! on ne cachait pas son jeu, en ce temps-là ! On avait du coffre, on disait : « Voilà, j’ai pignon sur rue, je trafique des esclaves, je vends de la chair noire ». Vous imaginez quelqu’un, aujourd’hui, faisant connaître publiquement que tel est son métier ? Quel scandale ! J’entends d’ici mes confrères parisiens. C’est qu’ils sont irréductibles sur la question, ils n’hésiteraient pas à lancer deux ou trois manifestes, peut-être même plus ! Réflexion faite, j’ajouterais ma signature à la leur. L’esclavage, ah, mais non, nous sommes contre ! Qu’on soit contraint de l’installer chez soi, ou dans les usines, bon, c’est dans l’ordre des choses, mais s’en vanter, c’est le comble.

I am well aware that one can’t get along with­out domineering or being served. Every man needs slaves as he needs fresh air. Commanding is breathing—you agree with me? And even the most desti­tute manage to breathe. The lowest man in the social scale still has his wife or his child. If he’s unmarried, a dog. The essential thing, after all, is being able to get angry with someone who has no right to talk back. “One doesn’t talk back to one’s father”—you know the expression? In one way it is very odd. To whom should one talk back in this world if not to what one loves? In another way, it is convincing. Somebody has to have the last word. Otherwise, every reason can be answered with another one and there would never be an end to it. Power, on the other hand, settles everything. It took time, but we finally realized that. For in­stance, you must have noticed that our old Europe at last philosophizes in the right way. We no longer say as in simple times: “This is the way I think. What are your objections?” We have become lucid. For the dialogue we have substituted the communi­qué: “This is the truth,” we say. “You can discuss it as much as you want; we aren’t interested. But in a few years there’ll be the police who will show you we are right.”

Je sais bien qu’on ne peut se passer de dominer ou d’être servi. Chaque homme a besoin d’esclaves comme d’air pur. Commander, c’est respirer, vous êtes bien de cet avis ? Et même les plus déshérités arrivent à respirer. Le dernier, dans l’échelle sociale a encore son conjoint, ou son enfant. S’il est célibataire, un chien. L’essentiel, en somme, est de pouvoir se fâcher sans que l’autre ait le droit de répondre. « On ne répond pas à son père », vous connaissez la formule ? Dans un sens, elle est singulière. A qui répondrait-on en ce monde sinon à ce qu’on aime ? Dans un autre sens, elle est convaincante. Il faut bien que quelqu’un ait le dernier mot. Sinon, à toute raison peut s’opposer une autre : on n’en finirait plus. La puissance, au contraire, tranche tout. Nous y avons mis le temps, mais nous avons compris cela. Par exemple, vous avez dû le remarquer, notre vieille Europe philosophe enfin de la bonne façon. Nous ne disons plus, comme aux temps naïfs : « Je pense ainsi. Quelles sont vos objections ? » Nous sommes devenus lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. « Telle est la vérité, disons-nous. Vous pouvez toujours la discuter, ça ne nous intéresse pas. Mais dans quelques années, il y aura la police, qui vous montrera que j’ai raison. »

Ah, this dear old planet! All is clear now. We know ourselves; we now know of what we are capable. Just take me, to change examples if not subjects, I have always wanted to be served with a smile. If the maid looked sad, she poisoned my days. She had a right not to be cheerful, to be sure. But I told myself that it was better for her to perform her service with a laugh than with tears. In fact, it was better for me. Yet, without boasting, my reasoning was not altogether idiotic. Likewise, I always refused to eat in Chinese restaurants. Why? Because Orientals when they are silent and in the presence of whites often look scornful. Naturally they keep that look when serving. How then can you enjoy the glazed chicken? And, above all, how can you look at them and think you are right?

Ah ! Chère planète ! Tout y est clair maintenant. Nous nous connaissons, nous savons ce dont nous sommes capables. Tenez, moi, pour changer d’exemple, sinon de sujet, j’ai toujours voulu être servi avec le sourire. Si la bonne avait l’air triste, elle empoisonnait mes journées. Elle avait bien le droit de ne pas être gaie, sans doute. Mais je me disais qu’il valait mieux pour elle qu’elle fît son service en riant plutôt qu’en pleurant. En fait, cela valait mieux pour moi. Pourtant, sans être glorieux, mon raisonnement n’était pas tout à fait idiot. De la même manière, je refusais toujours de manger dans les restaurants chinois. Pourquoi ? Parce que les Asiatiques, lorsqu’ils se taisent, et devant les blancs, ont souvent l’air méprisant. Naturellement, ils le gardent, cet air, en servant ! Comment jouir alors du poulet laqué, comment surtout, en les regardant, penser qu’on a raison ?

Just between us, slavery, preferably with a smile, is inevitable then. But we must not admit it. Isn’t it better that whoever cannot do without having slaves should call them free men? For the principle to begin with, and, secondly, not to drive them to despair. We owe them that compensation, don’t we? In that way, they will continue to smile and we shall maintain our good conscience. Other­wise, we’d be obliged to reconsider our opinion of ourselves; we’d go mad with suffering, or even be­come modest—for everything would be possible. Consequently, no shop signs, and this one is shock­ing. Besides, if everyone told all, displayed his true profession and identity, we shouldn’t know which way to turn! Imagine the visiting cards: Dupont, jittery philosopher, or Christian landowner, or adulterous humanist—indeed, there’s a wide choice. But it would be hell! Yes, hell must be like that: streets filled with shop signs and no way of ex­plaining oneself. One is classified once and for all.

Tout à fait entre nous, la servitude, souriante de préférence, est donc inévitable. Mais nous ne devons pas le reconnaître. Celui qui ne peut s’empêcher d’avoir des esclaves, ne vaut-il pas mieux qu’il les appelle hommes libres ? Pour le principe d’abord, et puis pour ne pas les désespérer. On leur doit bien cette compensation, n’est-ce pas ? De cette manière, ils continueront de sourire et nous garderons notre bonne conscience. Sans quoi, nous serions forces de revenir sur nous-mêmes, nous deviendrions fous de douleur, ou même modestes, tout est à craindre. Aussi, pas d’enseignes, et celle-ci est scandaleuse. D’ailleurs, si tout le monde se mettait à table, hein, affichait son vrai métier, son identité, on ne saurait plus où donner de la tête ! Imaginez des cartes de visite : Dupont, philosophe froussard, ou propriétaire chrétien, ou humaniste adultère, on a le choix, vraiment. Mais ce serait l’enfer ! Oui, l’enfer doit être ainsi : des rues à enseignes et pas moyen de s’expliquer. On est classé une fois pour toutes.

You, for instance, mon cher compatriote, stop and think of what your sign would be. You are silent? Well, you’ll tell me later on. I know mine in any case: a double face, a charming Janus, and above it the motto of the house: “Don’t rely on it.” On my cards: “Jean-Baptiste Clamence, play actor.” Why, shortly after the evening I told you about, I discovered something. When I would leave a blind man on the sidewalk to which I had con­voyed him, I used to tip my hat to him. Obviously the hat tipping wasn’t intended for him, since he couldn’t see it. To whom was it addressed? To the public. After playing my part, I would take the bow. Not bad, eh? Another day during the same period, to a motorist who was thanking me for helping him, I replied that no one would have done as much. I meant, of course, anyone. But that unfortunate slip weighed heavy on me. For modesty, really, I took the cake.

Vous, par exemple, mon cher compatriote, pensez un peu à ce que serait votre enseigne. Vous vous taisez ? Allons, vous me répondrez plus tard. Je connais la mienne en tout cas : une face double, un charmant Janus, et, au-dessus, la devise de la maison : « Ne vous y fiez pas. » Sur mes cartes : « Jean-Baptiste Clamence, comédien. » Tenez, peu de temps après le soir dont le vous ai parlé, j’ai découvert quelque chose. Quand je quittais un aveugle sur le trottoir où je l’avais aidé à atterrir, je le saluais. Ce coup de chapeau ne lui était évidemment pas destiné, il ne pouvait pas le voir. A qui donc s’adressait-il ? Au public. Après le rôle, les saluts. Pas mal, hein ? Un autre jour, à la même époque, à un automobiliste qui me remerciait de l’avoir aide, je répondis que personne n’en aurait fait autant. Je voulais dire, bien sûr, n’importe qui. Mais ce malheureux lapsus me resta sur le cœur. Pour la modestie, vraiment, j’étais imbattable.

I have to admit it humbly, mon cher com­ patriote , I was always bursting with vanity. I, I, I is the refrain of my whole life, which could be heard in everything I said. I could never talk with­out boasting, especially if I did so with that shat­tering discretion that was my specialty. It is quite true that I always lived free and powerful. I simply felt released in regard to all for the excellent reason that I recognized no equals. I always considered myself more intelligent than everyone else, as I’ve told you, but also more sensitive and more skillful, a crack shot, an incomparable driver, a better lover. Even in the fields in which it was easy for me to verify my inferiority—like tennis, for instance, in which I was but a passable partner—it was hard for me not to think that, with a little time for prac­tice, I would surpass the best players. I admitted only superiorities in me and this explained my good will and serenity. When I was concerned with others, I was so out of pure condescension, in utter freedom, and all the credit went to me: my self­-esteem would go up a degree.

Il faut le reconnaître humblement, mon cher compatriote, j’ai toujours crevé de vanité. Moi, moi, moi, voilà le refrain de ma chère vie, et qui s’entendait dans tout ce que je disais. Je n’ai jamais pu parler qu’en me vantant, surtout si je le faisais avec cette fracassante discrétion dont j’avais le secret. Il est bien vrai que j’ai toujours vécu libre et puissant. Simplement, je me sentais libéré à l’égard de tous pour l’excellente raison que je ne me reconnaissais pas d’égal. Je me suis toujours estimé plus intelligent que tout le monde, je vous l’ai dit, mais aussi plus sensible et plus adroit, tireur d’élite, conducteur incomparable, meilleur, amant. Même dans les domaines où il m’était facile de vérifier mon infériorité, comme le tennis par exemple, où je n’étais qu’un honnête partenaire, il m’était difficile de ne pas croire que, si j’avais le temps de m’entraîner, je surclasserais les premières séries. Je ne me reconnaissais que des supériorités, ce qui expliquait ma bienveillance et ma sérénité. Quand je m’occupais d’autrui, c’était pure condescendance, en toute liberté, et le mérite entier m’en revenait : je montais d’un degré dans l’amour que je me portais.

Along with a few other truths, I discovered these facts little by little in the period following the evening I told you about. Not all at once nor very clearly. First I had to recover my memory. By gradual digress I saw more clearly, I learned a little of what I knew. Until then I had always been aided by an extraordinary ability to forget. I used to forget everything, beginning with my resolutions. Fundamentally, nothing mattered. War, suicide, love, poverty got my attention, of course, when circumstances forced me, but a courteous, superficial attention. At times, I would pretend to get excited about some cause foreign to my daily life. But basically I didn’t really take part in it ex­cept, of course, when my freedom was thwarted. How can I express it? Everything slid off—yes, just rolled off me.

Avec quelques autres vérités, j’ai découvert ces évidences peu à peu, dans la période qui suivit le soir dont je vous ai parlé. Pas tout de suite, non, ni très distinctement. Il a fallu d’abord que je retrouve la mémoire. Par degrés, j’ai vu plus clair, j’ai appris un peu de ce que je savais. Jusque-là, j’avais toujours été aidé par un étonnant pouvoir d’oubli. J’oubliais tout, et d’abord mes résolutions. Au fond, rien ne comptait. Guerre, suicide, amour, misère, j’y prêtais attention, bien sûr, quand les circonstances m’y forçaient, mais d’une manière courtoise et superficielle. Parfois, je faisais mine de me passionner pour une cause étrangère à ma vie la plus quotidienne. Dans le fond pourtant, je n’y participais pas, sauf, bien sûr, quand ma liberté était contrariée. Comment vous dire ? Ça glissait. Oui, tout glissait sur moi.

In the interest of fairness, it should be said that sometimes my forgetfulness was praiseworthy. You have noticed that there are people whose religion consists in forgiving all offenses, and who do in fact forgive them but never forget them? I wasn’t good enough to forgive offenses, but eventually I always forgot them. And the man who thought I hated him couldn’t get over seeing me tip my hat to him with a smile. According to his nature, he would then admire my nobility of char­acter or scorn my ill breeding without realizing that my reason was simpler: I had forgotten his very name. The same infirmity that often made me indifferent or ungrateful in such cases made me magnanimous.

Soyons justes : il arrivait que mes oublis fussent méritoires. Vous avez remarqué qu’il y a des gens dont la religion consiste à pardonner toutes les offenses et qui les pardonnent en effet, mais ne les oublient jamais. Je n’étais pas d’assez bonne étoffe pour pardonner aux offenses, mais je finissais toujours par les oublier. Et tel qui se croyait détesté de moi n’en revenait pas de se voir salué avec un grand sourire. Selon sa nature, il admirait alors ma grandeur d’âme ou méprisait ma pleutrerie sans penser que ma raison était plus simple : j’avais oublié jusqu’à son nom. La même infirmité qui me rendait indifférent ou ingrat me faisait alors magnanime.

I lived consequently without any other con­tinuity than that, from day to day, of I, I,I. From day to day women, from day to day virtue or vice, from day to day, like dogs—but every day myself secure at my post. Thus I progressed on the surface of life, in the realm of words as it were, never in reality. All those books barely read, those friends barely loved, those cities barely visited, those women barely possessed! I went through the ges­tures out of boredom or absentmindedness. Then came human beings; they wanted to cling, but there was nothing to cling to, and that was unfortunate—for them. As for me, I forgot. I never remem­bered anything but myself.

Je vivais donc sans autre continuité que celle, au jour le jour, du moi-moi-moi. Au jour le jour les femmes, au jour le jour la vertu ou le vice, au jour le jour, comme les chiens, mais tous les jours, moi-même, solide au poste. J’avançais ainsi à la surface de la vie, dans les mots en quelque sorte, jamais dans la réalité. Tous ces livres à peine lus, ces amis à peine aimés, ces villes à peine visitées, ces femmes à peine prises ! Je faisais des gestes par ennui, ou par distraction. Les êtres suivaient, ils voulaient s’accrocher, mais il n’y avait rien, et c’était le malheur. Pour eux. Car, pour moi, j’oubliais. Je ne me suis jamais souvenu que de moi-même.

Gradually, however, my memory returned. Or rather, I returned to it, and in it I found the recol­lection that was awaiting me. But before telling you of it, allow me, mon cher compatriote, to give you a few examples (they will be useful to you, I am sure) of what I discovered in the course of my exploration.

Peu à peu, la mémoire m’est cependant revenue. Ou plutôt je suis revenu à elle, et j’y ai trouvé le souvenir qui m’attendait. Avant de vous en parler, permettez-moi, mon cher compatriote, de vous donner quelques exemples (qui vous serviront, j’en suis sûr) de ce que j’ai découvert au cours de mon exploration.

One day in my car when I was slow in mak­ing a getaway at the green light while our patient fellow citizens immediately began honking furi­ously behind me, I suddenly remembered another occasion set in similar circumstances. A motorcycle ridden by a spare little man wearing spectacles and plus fours had gone around me and planted itself in front of me at the red light. As he came to a stop the little man had stalled his motor and was vainly striving to revive it. When the light changed, I asked him with my usual courtesy to take his motorcycle out of my way so I might pass. The little man was getting irritable over his wheezy motor. Hence he replied, according to the rules of Parisian courtesy, that I could go climb a tree. I insisted, still polite, but with a slight shade of im­patience in my voice. I was immediately told that in any case I could go straight to hell. Meanwhile several horns began to be heard behind me. With greater firmness I begged my interlocutor to be polite and to realize that he was blocking traffic. The irascible character, probably exasperated by the now evident ill will of his motor, informed me that if I wanted what he called a thorough dusting off he would gladly give it to me. Such cynicism filled me with a healthy rage and I got out of my car with the intention of thrashing this coarse in­dividual. I don’t think I am cowardly (but what doesn’t one think!); I was a head taller than my adversary and my muscles have always been re­liable. I still believe the dusting off would have been received rather than given. But I had hardly set foot on the pavement when from the gathering crowd a man stepped forth, rushed at me, assured me that I was the lowest of the low and that he would not allow me to strike a man who had a motorcycle between his legs and hence was at a dis­advantage. I turned toward this musketeer and, in truth, didn’t even see him. Indeed, hardly had I turned my head when, almost simultaneously, I heard the motorcycle begin popping again and re­ceived a violent blow on the ear. Before I had the time to register what had happened, the motorcycle rode away. Dazed, I mechanically walked toward d’Artagnan when, at the same moment, an exas­perated concert of horns rose from the now con­siderable line of vehicles. The light was changing to green. Then, still somewhat bewildered, instead of giving a drubbing to the idiot who had addressed me, I docilely returned to my car and drove off. As I passed, the idiot greeted me with a “poor dope” that I still recall.

Un jour où, conduisant ma voiture, je tardais une seconde à démarrer au feu vert, pendant que nos patients concitoyens déchaînaient sans délai leurs avertisseurs dans mon dos, je me suis souvenu soudain d’une autre aventure, survenue dans les mêmes circonstances. Une motocyclette conduite par un petit homme sec, portant lorgnons et pantalons de golf, m’avait doublé et s’était installée devant moi, au feu rouge. En stoppant, le petit homme avait calé son moteur et s’évertuait en vain à lui redonner souffle. Au feu vert, je lui demandai, avec mon habituelle politesse, de ranger sa motocyclette pour que je puisse passer. Le petit homme s’énervait encore sur son moteur poussif. Il me répondit donc, selon les règles de la courtoisie parisienne, d’aller me rhabiller. J’insistai, toujours poli, mais avec une légère nuance d’impatience dans la voix. On me fit savoir aussitôt que, de toute manière, on m’emmenait à pied et à cheval. Pendant ce temps, quelques avertisseurs commençaient, derrière moi, de se faire entendre. Avec plus de fermeté, je priai mon interlocuteur d’être poli et de considérer qu’il entravait la circulation. L’irascible personnage, exaspéré sans doute par la mauvaise volonté, devenue évidente, de son moteur, m’informa que si je désirais ce qu’il appelait une dérouillée, il me l’offrirait de grand cœur. Tant de cynisme me remplit d’une bonne fureur et je sortis de ma voiture dans l’intention de frotter les oreilles de ce mal embouché. Je ne pense pas être lâche (mais que ne pense-t-on pas !), je dépassais d’une tête mon adversaire, mes muscles m’ont toujours bien servi. Je crois encore maintenant que la dérouillée aurait été reçue plutôt qu’offerte. Mais j’étais à peine sur la chaussée que, de la foule qui commençait à s’assembler, un homme sortit, se précipita sur moi, vint m’assurer que j’étais le dernier des derniers et qu’il ne me permettrait pas de frapper un homme qui avait une motocyclette entre les jambes et s’en trouvait, par conséquent, désavantagé. Je fis face à ce mousquetaire et, en vérité, ne le vis même pas. A peine, en effet, avais-je la tête tournée que, presque en même temps, j’entendis la motocyclette pétarader de nouveau et je reçus un coup violent sur l’oreille. Avant que j’aie eu le temps d’enregistrer ce qui s’était passé, la motocyclette s’éloigna. Etourdi, je marchai machinalement vers d’Artagnan quand, au même moment, un concert exaspéré d’avertisseurs s’éleva de la file, devenue considérable, des véhicules. Le feu vert revenait. Alors, encore un peu égaré, au lieu de secouer l’imbécile qui m’avait interpellé, je retournai docilement vers ma voiture et je démarrai, pendant qu’à mon passage l’imbécile me saluait d’un « pauvre type » dont je me souviens encore.

A totally insignificant story, in your opinion? Probably. Still it took me some time to forget it, and that’s what counts. Yet I had excuses. I had let myself be beaten without replying, but I could not be accused of cowardice. Taken by surprise, addressed from both sides, I had mixed everything up and the horns had put the finishing touch to my embarrassment. Yet I was unhappy about this as if I had violated the code of honor. I could see myself getting back into my car without a reaction, under the ironic gaze of a crowd especially de­lighted because, as I recall, I was wearing a very elegant blue suit. I could hear the “poor dope” which, in spite of everything, struck me as justified. In short, I had collapsed in public. As a result of a series of circumstances, to be sure, but there are always circumstances. As an afterthought I clearly saw what I should have done. I saw myself felling d’Artagnan with a good hook to the jaw, getting back into my car, pursuing the monkey who had struck me, overtaking him, jamming his machine against the curb, taking him aside, and giving him the licking he had fully deserved. With a few vari­ants, I ran off this little film a hundred times in my imagination. But it was too late, and for several days I chewed a bitter resentment.

Histoire sans importance, direz-vous ? Sans doute. Simplement, je mis longtemps à l’oublier, voilà l’important. J’avais pourtant des excuses. Je m’étais laissé battre sans répondre, mais on ne pouvait pas m’accuser de lâcheté. Surpris, interpellé des deux côtés, j’avais tout brouillé et les avertisseurs avaient achevé ma confusion. Pourtant, j’en étais malheureux comme si j’avais manqué à l’honneur. Je me revoyais, montant dans ma voiture, sans une réaction, sous les regards ironiques d’une foule d’autant plus ravie que je portais, je m’en souviens, un costume bleu très élégant. J’entendais le « pauvre type ! » qui, tout de même, me paraissait justifié. Je m’étais en somme dégonflé publiquement. Par suite d’un concours de circonstances, il est vrai, mais il y a toujours des circonstances. Après coup, j’apercevais clairement ce que j’eusse dû faire. Je me voyais descendre d’Artagnan d’un bon crochet, remonter dans ma voiture, poursuivre le sagouin qui m’avait frappé, le rattraper, coincer sa machine contre un trottoir, le tirer à l’écart et lui distribuer la raclée qu’il avait largement méritée. Avec quelques variantes, je tournai cent fois ce petit film dans mon imagination. Mais il était trop tard, et je dévorai pendant quelques jours un vilain ressentiment.

Why, it’s raining again. Let’s stop, shall we, under this portico? Good. Where was I? Oh, yes, honor! Well, when I recovered the recollection of that episode, I realized what it meant. After all, my dream had not stood up to facts. I had dreamed—this was now clear—of being a complete man who managed to make himself respected in his per­son as well as in his profession. Half Cerdan, half de Gaulle, if you will. In short, I wanted to domi­nate in all things. This is why I assumed the man­ner, made a particular point of displaying my physi­cal skill rather than my intellectual gifts. But after having been struck in public without reacting, it was no longer possible for me to cherish that fine picture of myself. If I had been the friend of truth and intelligence I claimed to be, what would that episode have mattered to me? It was already for­gotten by those who had witnessed it. I’d have barely accused myself of having got angry over nothing and also, having got angry, of not having managed to face up to the consequences of my anger, for want of presence of mind. Instead of that, I was eager to get my revenge, to strike and conquer. As if my true desire were not to be the most intelligent or most generous creature on earth, but only to beat anyone I wanted, to be the stronger, in short, and in the most elementary way. The truth is that every intelligent man, as you know, dreams of being a gangster and of ruling over society by force alone. As it is not so easy as the detective novels might lead one to believe, one generally relies on politics and joins the cruelest party. What does it matter, after all, if by humili­ating one’s mind one succeeds in dominating everyone? I discovered in myself sweet dreams of op­pression.

Tiens, la pluie tombe de nouveau. Arrêtons-nous, voulez-vous, sous ce porche. Bon. Où en étais-je ? Ah ! oui, l’honneur ! Eh bien, quand je retrouvai le souvenir de cette aventure, je compris ce qu’elle signifiait. En somme, mon rêve n’avait pas résisté à l’épreuve des faits. J’avais rêvé, cela était clair maintenant, d’être un homme complet, qui se serait fait respecter dans sa personne comme dans son métier. Moitié Cerdan, moitié de Gaulle, si vous voulez. Bref, je voulais dominer en toutes choses. C’est pourquoi je prenais des airs, je mettais mes coquetteries à montrer mon habileté physique plutôt que mes dons intellectuels. Mais, après avoir été frappé en public sans réagir, il ne m’était plus possible de caresser cette belle image de moi-même. Si j’avais été l’ami de la vérité et de l’intelligence que je prétendais être, que m’eût fait cette aventure déjà oubliée de ceux qui en avaient été les spectateurs ? À peine me serais-je accusé de m’être fâché pour rien, et aussi, étant fâché, de n’avoir pas su faire face aux conséquences de ma colère, faute de présence d’esprit. Au lieu de cela, je brûlais de prendre ma revanche, de frapper et de vaincre. Comme si mon véritable désir n’était pas d’être la créature la plus intelligente ou la plus généreuse de la terre, mais seulement de battre qui je voudrais, d’être le plus fort enfin, et de la façon la plus élémentaire. La vérité est que tout homme intelligent, vous le savez bien, rêve d’être un gangster et de régner sur la société par la seule violence. Comme ce n’est pas aussi facile que peut le faire croire la lecture des romans spécialisés, on s’en remet généralement à la politique et l’on court au parti le plus cruel. Qu’importe, n’est-ce pas, d’humilier son esprit si l’on arrive par là à dominer tout le monde ? Je découvrais en moi de doux rêves d’oppression.

I learned at least that I was on the side of the guilty, the accused, only in exactly so far as their crime caused me no harm. Their guilt made me eloquent because I was not its victim. When I was threatened, I became not only a judge in turn but even more: an irascible master who wanted, regard­less of all laws, to strike down the offender and get him on his knees. After that, mon cher compatriote, it is very hard to continue seriously be­lieving one has a vocation for justice and is the predestined defender of the widow and orphan.

J’apprenais du moins que je n’étais du côté des coupables, des accusés, que dans la mesure exacte où leur faute ne me causait aucun dommage. Leur culpabilité me rendait éloquent parce que je n’en étais pas la victime. Quand j’étais menacé, je ne devenais pas seulement un juge à mon tour, mais plus encore : un maître irascible qui voulait, hors de toute loi, assommer le délinquant et le mettre à genoux. Après cela, mon cher compatriote, il est bien difficile de continuer sérieusement à se croire une vocation de justice et le défenseur prédestiné de la veuve et de l’orphelin.

Since the rain is coming down harder and we have the time, may I impart to you another dis­covery I made, soon after, in my memory? Let’s sit down on this bench out of the rain. For cen­turies pipe smokers have been watching the same rain falling on the same canal. What I have to tell you is a bit more difficult. This time it concerns a woman. To begin with, you must know that I always succeeded with women—and without much effort. I don’t say succeed in making them happy or even in making myself happy through them. No, simply succeed. I used to achieve my ends just about whenever I wanted I was considered to have charm. Fancy that! You know what charm is: a way of getting the answer yes without having asked any clear question. And that was true of me at the time. Does that surprise you? Come now, don’t deny it. With the face I now have, that’s quite natural. Alas, after a certain age every man is re­sponsible for his face. Mine... But what matter? It’s a fact—I was considered to have charm and I took advantage of it.

Puisque la pluie redouble et que nous avons le temps, oserais-je vous confier une nouvelle découverte que je fis, peu après, dans ma mémoire ? Asseyons-nous à l’abri, sur ce banc. Il y a des siècles que des fumeurs de pipe y contemplent la même pluie tombant sur le même canal. Ce que j’ai à vous raconter est un peu plus difficile. Il s’agit, cette fois, d’une femme. Il faut d’abord savoir que j’ai toujours réussi, et sans grand effort, avec les femmes. Je ne dis pas réussir à les rendre heureuses, ni même à me rendre heureux par elles. Non, réussir, tout simplement. J’arrivais à mes fins, à peu près quand je voulais. On me trouvait du charme, imaginez cela ! Vous savez ce qu’est le charme : une manière de s’entendre répondre oui sans avoir posé aucune question claire. Ainsi de moi, à l’époque. Cela vous surprend ? Allons, ne le niez pas. Avec la tête qui m’est venue, c’est bien naturel. Hélas ! après un certain âge, tout homme est responsable de son visage. Le mien... Mais qu’importe ! Le fait est là, on me trouvait du charme et j’en profitais.

Without calculation, however; I was in good faith, or almost. My relationship with women was natural, free, easy , as the saying goes. No guile in it except that obvious guile which they look upon as a homage. I loved them, according to the hal­lowed expression, which amounts to saying that I never loved any of them. I always considered misogyny vulgar and stupid, and almost all the women I have known seemed to me better than I. Nevertheless, setting them so high, I made use of them more often than I served them. How can one make it out?

Je n’y mettais cependant aucun calcul ; j’étais de bonne foi, ou presque. Mon rapport avec les femmes était naturel, aisé, facile comme on dit. Il n’y entrait pas de ruse ou seulement celle, ostensible, qu’elles considèrent comme un hommage. Je les aimais, selon l’expression consacrée, ce qui revient à dire que je n’en ai jamais aimé aucune. J’ai toujours trouvé la misogynie vulgaire et sotte, et presque toutes les femmes que j’ai connues, je les ai jugées meilleures que moi. Cependant, les plaçant si haut, je les ai utilisées plus souvent que servies. Comment s’y retrouver ?

Of course, true love is exceptional—two or three times a century, more or less. The rest of the time there is vanity or boredom. As for me, in any case I was not the Portuguese Nun. I am not hard-hearted; far from it—full of pity on the contrary and with a ready tear to boot. Only, my emotional impulses always turn toward me, my feelings of pity concern me. It is not true, after all, that I never loved. I conceived at least one great love in my life, of which I was always the object. From that point of view, after the inevitable hardships of youth, I was early focused: sensuality alone dom­inated my love life. I looked merely for objects of pleasure and conquest. Moreover, I was aided in this by my constitution: nature had been generous with me. I was considerably proud of this and de­rived many satisfactions there from—without my knowing now whether they were physical or based on prestige. Of course you will say that I am boast­ing again. I shan’t deny it and I am hardly proud of doing so, for here I am boasting of what is true.

Bien entendu, le véritable amour est exceptionnel, deux ou trois par siècle à peu près. Le reste du temps, il y a la vanité ou l’ennui. Pour moi, en tout cas, je n’étais pas la Religieuse portugaise. Je n’ai pas le cœur sec, il s’en faut, plein d’attendrissement au contraire, et la larme facile avec ça. Seulement, mes élans se tournent toujours vers moi, mes attendrissements me concernent. Il est faux, après tout, que je n’aie jamais aimé. J’ai contracté dans ma vie au moins un grand amour, dont j’ai toujours été l’objet. De ce point de vue, après les inévitables difficultés du très jeune âge, j’avais été vite fixé : la sensualité, et elle seule, régnait dans ma vie amoureuse. Je cherchais seulement des objets de plaisir et de conquête. J’y étais aidé d’ailleurs par ma complexion : la nature a été généreuse avec moi. Je n’en étais pas peu fier et j’en tirais beaucoup de satisfactions dont je ne saurais plus dire si elles étaient de plaisir ou de prestige. Bon, vous allez dire que je me vante encore. Je ne le nierai pas et j’en suis d’autant moins fier qu’en ceci je me vante de ce qui est vrai.

In any case, my sensuality (to limit myself to it) was so real that even for a ten-minute adventure I’d have disowned father and mother, even were I to regret it bitterly. Indeed— especially for a ten-minute adventure and even more so if I were sure it was to have no sequel. I had principles, to be sure, such as that the wife of a friend is sacred. But I simply ceased quite sincerely, a few days be­fore, to feel any friendship for the husband. Maybe I ought not to call this sensuality? Sensuality is not repulsive. Let’s be indulgent and use the word “in­firmity,” a sort of congenital inability to see in love anything but the physical. That infirmity, after all, was convenient. Combined with my faculty for forgetting, it favored my freedom. At the same time, through a certain appearance of inaccessibility and unshakable independence it gave me, it pro­vided the opportunity for new successes. As a result of not being romantic, I gave romance something to work on. Our feminine friends have in common with Bonaparte the belief that they can succeed where everyone else has failed.

Dans tous les cas, ma sensualité pour ne parler que d’elle, était si réelle que, même pour une aventure de dix minutes, j’aurais renié père et mère, quitte à le regretter amèrement. Que dis-je ! Surtout pour une aventure de dix minutes et plus encore si j’avais la certitude qu’elle serait sans lendemain. J’avais des principes, bien sûr, et, par exemple, que la femme des amis était sacrée. Simplement, je cessais, en toute sincérité, quelques jours auparavant, d’avoir de l’amitié pour les maris. Peut-être ne devrais-je pas appeler ceci de la sensualité ? La sensualité n’est pas répugnante, elle. Soyons indulgents et parlons d’infirmité, d’une sorte d’incapacité congénitale à voir dans l’amour autre chose que ce qu’on y fait. Cette infirmité, après tout, était confortable. Conjuguée à ma faculté d’oubli, elle favorisait ma liberté. Du même coup, par un certain air d’éloignement et d’indépendance irréductible qu’elle me donnait, elle me fournissait l’occasion de nouveaux succès. A force de n’être pas romantique, je donnais un solide aliment au romanesque. Nos amies, en effet, ont ceci de commun avec Bonaparte qu’elles pensent toujours réussir là où tout le monde a échoué.

In this exchange, moreover, I satisfied some­thing in addition to my sensuality: my passion for gambling. I loved in women my partners in a cer­tain game, which had at least the taste of innocence. You see, I can’t endure being bored and appreciate only diversions in life. Any society, however bril­liant, soon crushes me, whereas I have never been bored with the women I liked. It hurts me to con­fess it, but I’d have given ten conversations with Einstein for an initial rendezvous with a pretty chorus girl. It’s true that at the tenth rendezvous I was longing for Einstein or, a serious book. In short, I was never concerned with the major prob­lems except in the intervals between my little excesses. And how often, standing on the sidewalk involved in a passionate discussion with friends, I lost the thread of the argument being developed because a devastating woman was crossing the street at that very moment.

Dans ce commerce, du reste, je satisfaisais encore autre chose que ma sensualité : mon amour du jeu. J’aimais dans les femmes les partenaires d’un certain jeu, qui avait le goût, au moins, de l’innocence. Voyez-vous, je ne peux supporter de m’ennuyer et je n’apprécie, dans la vie, que les récréations. Toute société, même brillante, m’accable rapidement tandis que je ne me suis jamais ennuyé avec les femmes qui me plaisaient. J’ai de la peine à l’avouer, j’aurais donné dix entretiens avec Einstein pour un premier rendez-vous avec une jolie figurante. Il est vrai qu’au dixième rendez-vous, je soupirais après Einstein, ou de fortes lectures. En somme, je ne me suis jamais soucié des grands problèmes que dans les intervalles de mes petits débordements. Et combien de fois, planté sur le trottoir, au cœur d’une discussion passionnée avec des amis, j’ai perdu le fil du raisonnement qu’on m’exposait parce qu’une ravageuse, au même moment, traversait la rue.

Hence I played the game. I knew they didn’t like one to reveal one’s purpose too quickly. First, there had to be conversation, fond attentions, as they say. I wasn’t worried about speeches, being a lawyer, nor about glances, having been an ama­teur actor during my military service. I often changed parts, but it was always the same play. For instance, the scene of the incomprehensible at­traction, of the “mysterious something,” of the “it’s unreasonable, I certainly didn’t want to be at­tracted, I was even tired of love, etc. …” always worked, though it is one of the oldest in the reper­tory. There was also the gambit of the mysterious happiness no other woman has ever given you; it may be a blind alley—indeed, it surely is (for one cannot protect oneself too much)—but it just hap­pens to be unique. Above all, I had perfected a little speech which was always well received and which, I am sure, you will applaud. The essential part of that act lay in the assertion, painful and resigned, that I was nothing, that it was not worth getting involved with me, that my life was elsewhere and not related to everyday happiness—a happiness that maybe I should have preferred to anything, but there you were, it was too late. As to the reasons behind this decisive lateness, I maintained secrecy, knowing that it is always better to go to bed with a mystery. In a way, moreover, I believed what I said; I was living my part. It is not surprising that my partners likewise began to “tread the boards” enthusiastically. The most sensitive among them tried to understand me, and that effort led them to melancholy surrenders. The others, satisfied to note that I was respecting the rules of the game and had the tactfulness to talk before acting, progressed without delay to the realities. This meant I had won—and twice over, since, besides the desire I felt for them, I was satisfying the love I bore myself by verifying each time my special powers.

Donc, je jouais le jeu. Je savais qu’elles aimaient qu’on n’allât pas trop vite au but. Il fallait d’abord de la conversation, de la tendresse, comme elles disent. Je n’étais pas en peine dé discours, étant avocat, ni de regards, ayant été, au régiment, apprenti-comédien. Je changeais souvent de rôle ; mais il s’agissait toujours de la même pièce. Par exemple, le numéro de l’attirance incompréhensible, du « je ne sais quoi », du « il n’y a pas de raisons, je ne souhaitais pas d’être attiré, j’étais pourtant lassé de l’amour, etc... » était toujours efficace, bien qu’il soit un des plus vieux du répertoire. Il y avait aussi celui du bonheur mystérieux qu’aucune autre femme ne vous a jamais donné, qui est peut-être sans avenir, sûrement même (car on ne saurait trop se garantir), mais qui, justement, est irremplaçable. Surtout, j’avais perfectionné une petite tirade, toujours bien reçue, et que vous applaudirez, j’en suis sûr. L’essentiel de cette tirade tenait dans l’affirmation, douloureuse et résignée, que je n’étais rien, ce n’était pas la peine qu’on s’attachât à moi, ma vie était ailleurs, elle ne passait pas par le bonheur de tous les jours, bonheur que, peut-être, j’eusse préféré à toutes choses, mais voilà, il était trop tard. Sur les raisons de ce retard décisif, je gardais le secret, sachant qu’il est meilleur de coucher avec le mystère. Dans un sens, d’ailleurs, je croyais à ce que je disais, je vivais mon rôle. Il n’est pas étonnant alors que mes partenaires, elles aussi, se missent à brûler les planches. Les plus sensibles de mes amies s’efforçaient de me comprendre et cet effort les menait à de mélancoliques abandons. Les autres, satisfaites de voir que je respectais la règle du jeu et que j’avais la délicatesse de parler avant d’agir, passaient sans attendre aux réalités. J’avais alors gagné, et deux fois, puisque, outre le désir que j’avais d’elles, je satisfaisais l’amour que je me portais, en vérifiant chaque fois mes beaux pouvoirs.

This is so true that even if some among them provided but slight pleasure, I nevertheless tried to resume relations with them, at long intervals, helped doubtless by that strange desire kindled by absence and a suddenly recovered complicity, but also to verify the fact that our ties still held and that it was my privilege alone to tighten them. Sometimes I went so far as to make them swear not to give themselves to any other man, in order to quiet my worries once and for all on that score. My heart, however, played no part in that worry, nor even my imagination. A certain type of pretension was in fact so personified in me that it was hard for me to imagine, despite the facts, that a woman who had once been mine could ever belong to another. But the oath they swore to me liberated me while it bound them. As soon as I knew they would never belong to anyone, I could make up my mind to break off—which otherwise was al­most always impossible for me. As far as they were concerned, I had proved my point once and for all and assured my power for a long time. Strange, isn’t it? But that’s the way it was, mon cher com­patriote. Some cry: “Love me!” Others: “Don’t love me!” But a certain genus, the worst and most unhappy , cries: “Don’t love me and be faithful to me!”

Cela est si vrai que même s’il arrivait que certaines ne me fournissent qu’un plaisir médiocre, je tâchais cependant de renouer avec elles, de loin en loin, aidé sans doute par ce désir singulier que favorise l’absence, suivie d’une complicité soudain retrouvée, mais aussi pour vérifier que nos liens tenaient toujours et qu’il n’appartenait qu’à moi de les resserrer. Parfois, j’allais même jusqu’à leur faire jurer de n’appartenir à aucun autre homme, pour apaiser, une fois pour toutes, mes inquiétudes sur ce point. Le cœur pourtant n’avait point de part à cette inquiétude, ni même l’imagination. Une certaine sorte de prétention était en effet si incarnée en moi que j’avais de la difficulté à imaginer, malgré l’évidence, qu’une femme qui avait été à moi pût jamais appartenir à un autre. Mais ce serment qu’elles me faisaient me libérait en les liant. Du moment qu’elles n’appartiendraient à personne, je pouvais alors me décider à rompre, ce qui, autrement, m’était presque toujours impossible. La vérification, en ce qui les concernait, était faite une fois pour toutes, mon pouvoir assuré pour longtemps. Curieux, non ? C’est ainsi pourtant, mon cher compatriote. Les uns crient : « Aime-moi ! ». Les autres : « Ne m’aime pas ! ». Mais une certaine race, la pire et la plus malheureuse : « Ne m’aime pas et sois-moi fidèle ! »

Except that the proof is never definitive, after all; one has to begin again with each new person. As a result of beginning over and over again, one gets in the habit. Soon the speech comes without thinking and the reflex follows; and one day you find yourself taking without really desiring. Believe me, for certain men at least, not taking what one doesn’t desire is the hardest thing in the world.

Seulement, voilà, la vérification n’est jamais définitive, il faut la recommencer avec chaque être. A force de recommencer, on contracte des habitudes. Bientôt le discours vous vient sans y penser, le réflexe suit : on se trouve un jour dans la situation de prendre sans vraiment désirer. Croyez-moi, pour certains êtres, au moins, ne pas prendre ce qu’on ne désire pas est la chose la plus difficile du monde.

This is what happened eventually and there’s no point in telling you who she was except that, without really stirring me, she had attracted me by her passive, avid manner. Frankly, it was a shabby experience, as I should have expected. But I never had any complexes and soon forgot the person, whom I didn’t see again. I thought she hadn’t no­ticed anything and didn’t even imagine she could have an opinion. Besides, in my eyes her passive manner cut her off from the world. A few weeks later, however, I learned that she had related my deficiencies to a third person. At once I felt as if I had been somewhat deceived; she wasn’t so passive as I had thought and she didn’t lack judgment. Then I shrugged my shoulders and pretended to laugh. I even laughed outright; clearly the incident was unimportant. If there is any realm in which modesty ought to be the rule, isn’t it sex with all the unforeseeable there is in it? But no, each of us tries to show up to advantage, even in solitude. Despite having shrugged my shoulders, what was my be­havior in fact? I saw that woman again a little later and did everything necessary to charm her and really take her back. It was not very difficult, for they don’t like either to end on a failure. From that moment onward, without really intending it, I began, in fact, to mortify her in every way. I would give her up and take her back, force her to give herself at inappropriate times and in inappro­priate places, treat her so brutally, in every regard, that eventually I attached myself to her as I imagine the jailer is bound to his prisoner. And this kept up till the day when, in the violent disorder of pain­ful and constrained pleasure, she paid a tribute aloud to what was enslaving her. That very day I began to move away from her. I have forgotten her since. I’ll agree with you, despite your polite silence, that that adventure is not very pretty. But just think of your life, mon cher compatriote! Search your memory and perhaps you will find some sim­ilar story that you’ll tell me later on. In my case, when that business came to mind, I again began to laugh. But it was another kind of laugh, rather like the one I had heard on the Pont des Arts. I was laughing at my speeches and my pleadings in court. Even more at my court pleading than at my speeches to women. To them, at least, I did not lie much. Instinct spoke clearly, without subterfuges, in my attitude. The act of love, for instance, is a confession. Selfishness screams aloud, vanity shows off, or else true generosity reveals itself. Ultimately in that regrettable story, even more than in my other affairs, I had been more outspoken than I thought; I had declared who I was and how I could live. Despite appearances, I was therefore more worthy in my private life—even when (one might say: especially when) I behaved as I have told you—than in my great professional flights about innocence and justice. At least, seeing myself act with others, I couldn’t deceive myself as to the truth of my nature. No man is a hypocrite in his pleas­ures—have I read that or did I think it myself, mon cher compatriote?

C’est ce qui arriva un jour et il n’est pas utile de vous dire qui elle était, sinon que, sans me troubler vraiment, elle m’avait attiré, par son air passif et avide. Franchement, ce fut médiocre, comme il fallait s’y attendre. Mais je n’ai jamais eu de complexes et j’oubliai bien vite la personne, que je ne revis plus. Je pensais qu’elle ne s’était aperçue de rien, et je n’imaginais même pas qu’elle pût avoir une opinion. D’ailleurs, son air passif la retranchait du monde à mes yeux. Quelques semaines après, pourtant, j’appris qu’elle avait confié à un tiers mes insuffisances. Sur le coup, j’eus le sentiment, d’avoir été un peu trompé ; elle n’était pas si passive que je le croyais, le jugement ne lui manquait pas. Puis je haussai les épaules et fis mine de rire. J’en ris tout à fait même ; il était clair que cet incident était sans importance. S’il est un domaine où la modestie devrait être la règle, n’est-ce pas la sexualité, avec tout ce qu’elle a d’imprévisible ? Mais non, c’est à qui sera le plus avantageux, même dans la solitude. Malgré mes haussements d’épaules, quelle fut, en effet, ma conduite ? Je revis un peu plus tard cette femme, je fis ce qu’il fallait pour la séduire, et la reprendre vraiment. Ce ne fut pas très difficile : elles non plus n’aiment pas rester sur un échec. Dès cet instant, sans le vouloir clairement, je me mis, en fait, à la mortifier de toutes les façons. Je l’abandonnais et la reprenais, la forçais à se donner dans des temps et des lieux qui ne s’y prêtaient pas, la traitais de façon si brutale, dans tous les domaines, que je finis par m’attacher à elle comme j’imagine que le geôlier se lie à son prisonnier. Et cela jusqu’au jour où, dans le violent désordre d’un plaisir douloureux et contraint, elle rendit hommage à voix haute à ce qui l’asservissait. Ce jour-là, je commençai de m’éloigner d’elle. Depuis, je l’ai oubliée. Je conviendrai avec vous, malgré votre courtois silence, que cette aventure n’est pas très reluisante. Songez pourtant à votre vie, mon cher compatriote ! Creusez votre mémoire, peut-être y trouverez-vous quelque histoire semblable que vous me conterez plus tard. Quant à moi, lorsque cette affaire me revint à l’esprit, je me mis encore à rire. Mais c’était d’un autre rire, assez semblable à celui que j’avais entendu sur le pont des Arts. Je riais de mes discours et de mes plaidoiries. Plus encore de mes plaidoiries, d’ailleurs, que de mes discours aux femmes. À celles-ci, du moins, je mentais peu. L’instinct parlait clairement, sans faux-fuyants, dans mon attitude. L’acte d’amour, par exemple, est un aveu. L’égoïsme y crie, ostensiblement, la vanité s’y étale, ou bien la vraie générosité s’y révèle. Finalement, dans cette regrettable histoire, mieux encore que dans mes autres intrigues, j’avais été plus franc que je ne pensais, j’avais dit qui j’étais, et comment je pouvais vivre. Malgré les apparences, j’étais donc plus digne dans ma vie privée, même, et surtout, quand je me conduisais comme je vous l’ai dit, que dans mes grandes envolées professionnelles sur l’innocence et la justice. Du moins, me voyant agir avec les êtres, je ne pouvais pas me tromper sur la vérité de ma nature. Nul homme n’est hypocrite dans ses plaisirs, ai-je lu cela ou l’ai-je pensé, mon cher compatriote ?

When I examined thus the trouble I had in separating definitively from a woman—a trouble which used to involve me in so many simultaneous liaisons—I didn’t blame my soft-heartedness. That was not what impelled me when one of my mis­tresses tired of waiting for the Austerlitz of our passion and spoke of leaving me. At once I was the one who made a step forward, who yielded, who became eloquent. As for affection and soft-hearted­ness, I aroused them in women, experiencing merely the appearance of them myself—simply a little ex­cited by this refusal, alarmed also by the possible loss of someone’s affection. At times I truly thought I was suffering, to be sure. But the rebellious fe­male had merely to leave in fact for me to forget her without effort, as I forgot her presence when, on the contrary, she had decided to return. No, it was not love or generosity that awakened me when I was in danger of being forsaken, but merely the desire to be loved and to receive what in my opin­ion was due me. The moment I was loved and my partner again forgotten, I shone, I was at the top of my form, I became likable.

Quand je considérais, ainsi, la difficulté que j’avais à me séparer définitivement d’une femme, difficulté qui m’amenait à tant de liaisons simultanées, je n’en accusais pas, la tendresse de mon cœur. Ce n’était pas elle qui me faisait agir, lorsque l’une de mes amies se lassait d’attendre l’Austerlitz de notre passion et parlait de se retirer. Aussitôt, c’était moi qui faisais un pas en avant, qui concédais, qui devenais éloquent. La tendresse, et la douce faiblesse d’un cœur, je les réveillais en elles, n’en ressentant moi-même que l’apparence, simplement un peu excité par ce refus, alarmé aussi par la possible perte d’une affection. Parfois, je croyais souffrir véritablement, il est vrai. Il suffisait pourtant que la rebelle partît vraiment pour que je l’oubliasse sans effort, comme je l’oubliais près de moi quand elle avait décidé, au contraire, de revenir. Non, ce n’était pas l’amour, ni la générosité qui me réveillait lorsque j’étais en danger d’être abandonné, mais seulement le désir d’être aimé et de recevoir ce qui, selon moi, m’était dû. Aussitôt aimé, et ma partenaire à nouveau oubliée, je reluisais, j’étais au mieux, je devenais sympathique.

Be it said, moreover, that as soon as I had re-­won that affection I became aware of its weight. In my moments of irritation I told myself that the ideal solution would have been the death of the person I was interested in. Her death would, on the one hand, have definitively fixed our relationship and, on the other, removed its compulsion. But one cannot long for the death of everyone or, in the extreme, depopulate the planet in order to enjoy a freedom that cannot be imagined other­wise. My sensibility was opposed to this, and my love of mankind.

Notez d’ailleurs que cette affection, dès que je l’avais regagnée, j’en ressentais le poids. Dans mes moments d’agacement, je me disais alors que la solution idéale eût été la mort pour la personne qui m’intéressait. Cette mort eût définitivement fixé notre lien, d’une part, et, de l’autre, lui eût ôté sa contrainte. Mais on ne peut souhaiter la mort de tout le monde ni, à la limite, dépeupler la planète pour jouir d’une liberté inimaginable autrement. Ma sensibilité s’y opposait, et mon amour des hommes.

The only deep emotion I occasionally felt in these affairs was gratitude, when all was going well and I was left, not only peace, but freedom to come and go—never kinder and gayer with one woman than when I had just left another’s bed, as if I ex­tended to all others the debt I had just contracted toward one of them. In any case, however ap­parently confused my feelings were, the result I achieved was clear: I kept all my affections within reach to make use of them when I wanted. On my own admission, I could live happily only on condition that all the individuals on earth, or the greatest possible number, were turned toward me, eternally in suspense, devoid of independent life and ready to answer my call at any moment, doomed in short to sterility until the day I should deign to favor them. In short, for me to live happily it was essential for the creatures I chose not to live at all. They must receive their life, sporadically, only at my bidding.

Le seul sentiment profond qu’il m’arrivât d’éprouver dans ces intrigues était la gratitude, quand tout marchait bien et qu’on me laissait, en même temps que la paix, la liberté d’aller et de venir, jamais plus gentil et gai avec l’une que lorsque je venais de quitter le lit d’une autre, comme si j’étendais à toutes les autres femmes la dette que je venais de contracter près de l’une d’elles. Quelle que fût, d’ailleurs, la confusion apparente de mes sentiments, le résultat que j’obtenais était clair : je maintenais toutes mes affections autour de moi pour m’en servir quand je le voulais. Je ne pouvais donc vivre, de mon aveu même, qu’à la condition que, sur toute la terre, tous les êtres, ou le plus grand nombre possible, fussent tournés vers moi, éternellement vacants, privés de vie indépendante, prêts à répondre à mon appel à n’importe quel moment, voués enfin à la stérilité, jusqu’au jour où je daignerais les favoriser de ma lumière. En somme, pour que je vive heureux, il fallait que les êtres que j’élisais ne vécussent point. Ils ne devaient recevoir leur vie, de loin en loin, que de mon bon plaisir.

Oh, I don’t feel any self-satisfaction, believe me, in telling you this. Upon thinking of that time when I used to ask for everything without paying anything myself, when I used to mobilize so many people in my service, when I used to put them in the refrigerator, so to speak, in order to have them at hand some day when it would suit me, I don’t know how to name the odd feeling that comes over me. Isn’t it shame, perhaps? Tell me, mon cher compatriote , doesn’t shame sting a little? It does? Well, it’s probably shame, then, or one of those silly emotions that have to do with honor. It seems to me in any case that that feeling has never left me since the adventure I found at the heart of my memory, which I cannot any longer put off relating, despite my digressions and the inven­tive efforts for which, I hope, you give me credit.

Ah ! Je ne mets aucune complaisance, croyez-le bien, à vous raconter cela. Quand je pense à cette période où je demandais tout sans rien payer moi-même, où je mobilisais tant d’êtres à mon service, où je les mettais en quelque sorte au frigidaire, pour les avoir un jour ou l’autre sous la main, à ma convenance, je ne sais comment nommer le curieux sentiment qui me vient. Ne serait-ce pas la honte ? La honte, dites-moi, mon cher compatriote, ne brûle-t-elle pas un peu ? Oui ? Alors, il s’agit peut-être d’elle, ou d’un de ces sentiments ridicules qui concernent l’honneur. Il me semble en tout cas que ce sentiment ne m’a plus quitté depuis cette aventure que j’ai trouvée au centre de ma mémoire et dont je ne peux différer plus longtemps le récit, malgré mes digressions et les efforts d’une invention à laquelle, je l’espère, vous rendez justice.

Look, the rain has stopped! Be kind enough to walk home with me. I am strangely tired, not from having talked so much but at the mere thought of what I still have to say. Oh, well, a few words will suffice to relate my essential discovery. What’s the use of saying more, anyway? For the statue to stand bare, the fine speeches must take flight like pigeons. So here goes. That particular night in November, two or three years before the evening when I thought I heard laughter behind me, I was returning to the Left Bank and my home by way of the Pont Royal. It was an hour past midnight, a fine rain was falling, a drizzle rather, that scattered the few people on the streets. I had just left a mis­tress, who was surely already asleep. I was enjoy­ing that walk, a little numbed, my body calmed and irrigated by a flow of blood gentle as the falling rain. On the bridge I passed behind a figure leaning over the railing and seeming to stare at the river. On closer view, I made out a slim young woman dressed in black. The back of her neck, cool and damp between her dark hair and coat collar, stirred me. But I went on after a moment’s hesitation. At the end of the bridge I followed the guys toward Saint-Michel, where I lived. I had already gone some fifty yards when I heard the sound—which, despite the distance, seemed dreadfully loud in the midnight silence—of a body striking the water. I stopped short, but without turning around. Almost at once I heard a cry, repeated several times, which was going downstream; then it suddenly ceased. The silence that followed, as the night suddenly stood still, seemed interminable. I wanted to run and yet didn’t stir. I was trembling, I believe from cold and shock. I told myself that I had to be quick and I felt an irresistible weakness steal over me. I have forgotten what I thought then.“Too late, too far...” or something of the sort. I was still listen­ing as I stood motionless. Then, slowly under the rain, I went away. I informed no one.

Tiens, la pluie a cessé ! Ayez la bonté de me raccompagner chez moi. Je suis fatigué, étrangement, non d’avoir parlé, mais à la seule idée de ce qu’il me faut encore dire. Allons ! Quelques mots suffiront pour retracer ma découverte essentielle. Pourquoi en dire plus, d’ailleurs ? Pour que la statue soit nue, les beaux discours doivent s’envoler. Voici. Cette nuit-là, en novembre, deux ou trois ans avant le soir où je crus entendre rire dans mon dos, je regagnais la rive gauche, et mon domicile, par le pont Royal. Il était une heure après minuit, une petite pluie tombait, une bruine plutôt, qui dispersait les rares passants. Je venais de quitter une amie qui, sûrement, dormait déjà. J’étais heureux de cette marche, un peu engourdi, le corps calmé, irrigué par un sang doux comme la pluie qui tombait. Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. Au bout du pont, je pris les quais en direction de Saint-Michel, où je demeurais. J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors. « Trop tard, trop loin... » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne.

But here we are; here’s my house, my shelter! Tomorrow? Yes, if you wish. I’d like to take you to the island of Marken so you can see the Zuider Zee. Let’s meet at eleven at Mexico City. What? That woman? Oh, I don’t know. Really I don’t know. The next day, and the days following, I didn’t read the papers.

Mais nous sommes arrivés, voici ma maison, mon abri ! Demain ? Oui, comme vous voudrez. Je vous mènerai volontiers à l’île de Marken, vous verrez le Zuyderzee. Rendez-vous à onze heures à *Mexico-City*. Quoi ? Cette femme ? Ah, je ne sais pas, vraiment, je ne sais pas. Ni le lendemain, ni les jours qui suivirent, je n’ai lu les journaux.

A DOLL’S village, isn’t it? No shortage of quaintness here! But I didn’t bring you to this island for quaintness, cher ami. Anyone can show you peasant headdresses, wooden shoes, and orna­mented houses with fishermen smoking choice to­bacco surrounded by the smell of furniture wax. I am one of the few people, on the other hand, who can show you what really matters here.

Un village de poupée, ne trouvez-vous pas ? Le pittoresque ne lui a pas été épargné ! Mais je ne vous ai pas conduit dans cette île pour le pittoresque, cher ami. Tout le monde peut vous faire admirer des coiffes, des sabots, et des maisons décorées où les pêcheurs fument du tabac fin dans l’odeur de l’encaustique. Je suis un des rares, au contraire, à pouvoir vous montrer ce qu’il y a d’important ici.

We are reaching the dike. We’ll have to follow it to get as far as possible from these too charm­ing houses. Please, let’s sit down. Well, what do you think of it? Isn’t it the most beautiful negative landscape? Just see on the left that pile of ashes they call a dune here, the gray dike on the right, the livid beach at our feet, and in front of us, the sea the color of a weak lye-solution with the vast sky reflecting the colorless waters. A soggy hell, indeed! Everything horizontal, no relief; space is colorless, and life dead. Is it not universal oblitera­tion, everlasting nothingness made visible? No hu­man beings, above all, no human beings! You and I alone facing the planet at last deserted! The sky is alive? You are right, cher ami. It thickens, be­comes concave, opens up air shafts and doses cloudy doors. Those are the doves. Haven’t you noticed that the sky of Holland is filled with millions of doves, invisible because of their altitude, which flap their wings, rise or fall in unison, filling the heavenly space with dense multitudes of gray­ish feathers carried hither and thither by the wind? The doves wait up there all year round. They wheel above the earth, look down, and would like to come down. But there is nothing but the sea and the canals, roofs covered with shop signs, and never a head on which to light.

Nous atteignons la digue. Il faut la suivre pour être aussi loin que possible de ces trop gracieuses maisons. Asseyons-nous, je vous en prie. Qu’en dites-vous ? Voilà, n’est-ce pas, le plus beau des paysages négatifs ! Voyez, à notre gauche, ce tas de cendres qu’on appelle ici une dune, la digue grise à notre droite, la grève livide à nos pieds et, devant nous, la mer couleur de lessive faible, le vaste ciel où se reflètent les eaux blêmes. Un enfer mou, vraiment ! Rien que des horizontales, aucun éclat, l’espace est incolore, la vie morte. N’est-ce pas l’effacement universel, le néant sensible aux yeux ? Pas d’hommes, surtout, pas d’hommes ! Vous et moi, seulement, devant la planète enfin déserte ! Le ciel vit ? Vous avez raison, cher ami. Il s’épaissit, puis se creuse, ouvre des escaliers d’air, ferme des portes de nuées. Ce sont les colombes. N’avez-vous pas remarque que le ciel de Hollande est rempli de millions de colombes, invisibles tant elles se tiennent haut, et qui battent des ailes, montent et descendent d’un même mouvement, remplissant l’espace céleste avec des flots épais de plumes grisâtres que le vent emporte ou ramène. Les colombes attendent là-haut, elles attendent toute l’année. Elles tournent au-dessus de la terre, regardent, voudraient descendre. Mais il n’y a rien, que la mer et les canaux, des toits couverts d’enseignes, et nulle tête ou se poser.

You don’t understand what I mean? I’ll admit my fatigue. I lose the thread of what I am saying; I’ve lost that lucidity to which my friends used to enjoy paying respects. I say “my friends,” moreover, as a convention. I have no more friends; I have nothing but accomplices. To make up for this, their number has increased; they are the whole hu­man race. And within the human race, you first of all. Whoever is at hand is always the first. How do I know I have no friends? It’s very easy: I discovered it the day I thought of killing myself to play a trick on them, to punish them, in a way. But punish whom? Some would be surprised, and no one would feel punished. I realized I had no friends. Besides, even if I had had, I shouldn’t be any better off. If I had been able to commit suicide and then see their reaction, why, then the game would have been worth the candle. But the earth is dark, cher ami, the coffin thick, and the shroud opaque, The eyes of the soul—to be sure—if there is a soul and it has eyes! But you see, we’re not sure, we can’t be sure. Otherwise, there would be a solution; at least one could get oneself taken seri­ously. Men are never convinced of your reasons, of your sincerity, of the seriousness of your suffer­ings, except by your death. So long as you are alive, your case is doubtful; you have a right only to their skepticism. So if there were the least cer­tainty that one could enjoy the show, it would be worth proving to them what they are unwilling to believe and thus amazing them. But you kill your­self and what does it matter whether or not they believe you? You are not there to see their amaze­ment and their contrition (fleeting at best), to wit­ness, according to every man’s dream, your own funeral. In order to cease being a doubtful case, one has to cease being, that’s all.

Vous ne comprenez pas ce que je veux dire ? Je vous avouerai ma fatigue. Je perds le fil de mes discours, je n’ai plus cette clarté d’esprit à laquelle mes amis se plaisaient à rendre hommage. Je dis mes amis, d’ailleurs, pour le principe. Je n’ai plus d’amis, je n’ai que des complices. En revanche, leur nombre a augmenté, ils sont le genre humain. Et dans le genre humain, vous le premier. Celui qui est là est toujours le premier. Comment je sais que je n’ai pas d’amis ? C’est très simple : je l’ai découvert le jour où j’ai pensé à me tuer pour leur jouer une bonne farce, pour les punir, en quelque sorte. Mais punir qui ? Quelques-uns seraient surpris ; personne ne se sentirait puni. J’ai compris que je n’avais pas d’amis. Du reste, même si j’en avais eu, je n’en serais pas plus avancé. Si j’avais pu me suicider et voir ensuite leur tête, alors, oui, le jeu en valait la chandelle. Mais la terre est obscure, cher ami, le bois épais, opaque le linceul. Les yeux de l’âme, oui, sans doute, s’il y a une âme et si elle a des yeux ! Mais voilà, on n’est pas sûr, on n’est jamais sûr. Sinon, il y aurait une issue, on pourrait enfin se faire prendre au sérieux. Les hommes ne sont convaincus de vos raisons, de votre sincérité, et de la gravité de vos peines, que par votre mort. Tant que vous êtes en vie, votre cas est douteux, vous n’avez droit qu’à leur scepticisme. Alors, s’il y avait une seule certitude qu’on puisse jouir du spectacle, cela vaudrait la peine de leur prouver ce qu’ils ne veulent pas croire, et de les étonner. Mais vous vous tuez et qu’importe qu’ils vous croient au non : vous n’êtes pas là pour recueillir leur étonnement et leur contrition, d’ailleurs fugace, pour assister enfin, selon le rêve de chaque homme, à vos propres funérailles. Pour cesser d’être douteux, il faut cesser d’être, tout bellement.

Besides, isn’t it better thus? We’d suffer too much from their indifference. “You’ll pay for this!” a daughter said to her father who had prevented her from marrying a too well groomed suitor. And she killed herself. But the father paid for nothing. He loved fly-casting. Three Sundays later he went back to the river—to forget, as he said. He was right; he forgot. To tell the truth, the contrary would have been surprising. You think you are dy­ing to punish your wife and actually you are free­ing her. It’s better not to see that. Besides the fact that you might hear the reasons they give for your action. As far as I am concerned, I can hear them now: “He killed himself because he couldn’t bear...”Ah, cher ami, how poor in invention men are! They always think one commits suicide for a reason. But it’s quite possible to commit suicide for two reasons. No, that never occurs to them. So what’s the good of dying intentionally, of sacrific­ing yourself to the idea you want people to have of you? Once you are dead, they will take advantage of it to attribute idiotic or vulgar motives to your action. Martyrs, cher ami , must choose be­tween being forgotten, mocked, or made use of. As for being understood—never!

Du reste, n’est-ce pas mieux ainsi ? Nous souffririons trop de leur indifférence. « Tu me le paieras ! », disait une fille à son père qui l’avait empêchée de se marier à un soupirant trop bien peigné. Et elle se tua. Mais le père n’a rien payé du tout. Il adorait la pêche au lancer. Trois dimanches après, il retournait à la rivière, pour oublier, disait-il. Le calcul était juste, il oublia. A vrai dire, c’est le contraire qui eût surpris. On croit mourir pour punir sa femme, et on lui rend la liberté. Autant ne pas voir ça. Sans compter qu’on risquerait d’entendre les raisons qu’ils donnent de votre geste. Pour ce qui me concerne, je les entends déjà : « Il s’est tué parce qu’il n’a pu supporter de... » Ah ! cher ami, que les hommes sont pauvres en invention. Ils croient toujours qu’on se suicide pour une raison. Mais on peut très bien se suicider pour deux raisons. Non, ça ne leur rentre pas dans la tête. Alors, à quoi bon mourir volontairement, se sacrifier à l’idée qu’on veut donner de soi. Vous mort, ils en profiteront pour donner à votre geste des motifs idiots, ou vulgaires. Les martyrs, cher ami, doivent choisir d’être oubliés, raillés ou utilisés. Quant à être compris, jamais.

Besides, let’s not beat about the bush; I love life—that’s my real weakness. I love it so much that I am incapable of imagining what is not life. Such avidity has something plebeian about it, don’t you think? Aristocracy cannot imagine itself with­out a little distance surrounding itself and its life. One dies if necessary, one breaks rather than bend­ing. But I bend, because I continue to love myself. For example, after all I have told you, what do you think I developed? An aversion for myself? Come, come, it was especially with others that I was fed up. To be sure, I knew my failings and re­gretted them. Yet I continued to forget them with a rather meritorious obstinacy. The prosecution of others, on the contrary, went on constantly in my heart. Of course—does that shock you? Maybe you think it’s not logical? But the question is not to remain logical. The question is to slip through and, above all—yes, above all, the question is to elude judgment. I’m not saying to avoid punishment, for punishment without judgment is bearable. It has a name, besides, that guarantees our innocence: it is called misfortune. No, on the contrary, it’s a matter of dodging judgment, of avoiding being forever judged without ever having a sentence pronounced.

Et puis, allons droit au but, j’aime la vie, voilà ma vraie faiblesse. Je l’aime tant que je n’ai aucune imagination pour ce qui n’est pas elle. Une telle avidité a quelque chose de plébéien, vous ne trouvez pas ? L’aristocratie ne s’imagine pas sans un peu de distance à l’égard de soi-même et de sa propre vie. On meurt s’il le faut, on rompt plutôt que de plier. Mais moi, je plie, parce que je continue de m’aimer. Tenez, après tout ce que je vous ai raconté, que croyez-vous qu’il me soit venu ? Le dégoût de moi-même ? Allons donc, c’était surtout des autres que j’étais dégoûté. Certes, je connaissais mes défaillances et je les regrettais. Je continuais pourtant de les oublier, avec une obstination assez méritoire. Le procès des autres, au contraire, se faisait sans trêve dans mon cœur. Certainement, cela vous choque ? Vous pensez peut-être que ce n’est pas logique ? Mais la question n’est pas de rester logique. La question est de glisser au travers, et surtout, oh ! oui, surtout, la question est d’éviter le jugement. Je ne dis pas d’éviter le châtiment. Car le châtiment sans jugement est supportable. Il a un nom d’ailleurs qui garantit notre innocence : le malheur. Non, il s’agit au contraire de couper au jugement, d’éviter d’être toujours juge, sans que jamais la sentence soit prononcée.

But one can’t dodge it so easily. Today we are always ready to judge as we are to fornicate. With this difference, that there are no inadequacies to fear. If you doubt this, just listen to the table conversation during August in those summer hotels where our charitable fellow citizens take the bore­dom cure. If you still hesitate to conclude, read the writings of our great men of the moment. Or else observe your own family and you will be edified. Mon cher ami, let’s not give them any pretext, no matter how small, for judging us! Otherwise, we’ll be left in shreds. We are forced to take the same precautions as the animal tamer. If, before going into the cage, he has the misfortune to cut himself while shaving, what a feast for the wild animals! I realized this all at once the moment I had the suspi­cion that maybe I wasn’t so admirable. From then on, I became distrustful. Since I was bleeding slightly, there was no escape for me; they would devour me.

Mais on n’y coupe pas si facilement. Pour le jugement, aujourd’hui, nous sommes toujours prêts, comme pour la fornication. Avec cette différence qu’il n’y a pas à craindre de défaillances. Si vous en doutez, prêtez l’oreille aux propos de table, pendant le mois d’août, dans ces hôtels de villégiature où nos charitables compatriotes viennent faire leur cure d’ennui. Si vous hésitez encore à conclure, lisez donc les écrits de nos grands hommes du moment. Ou bien observez votre propre famille, vous serez édifié. Mon cher ami, ne leur donnons pas de prétexte à nous juger, si peu que ce soit ! Ou sinon, nous voilà en pièces. Nous sommes obligés aux mêmes prudences que le dompteur. S’il a le malheur, avant d’entrer dans la cage, de se couper avec son rasoir, quel gueuleton pour les fauves ! J’ai compris cela d’un coup, le jour où le soupçon m’est venu que, peut-être, je n’étais pas si admirable. Dès lors, je suis devenu méfiant. Puisque je saignais un peu, j’y passerais tout entier : ils allaient me dévorer.

My relations with my contemporaries were apparently the same and yet subtly out of tune. My friends hadn’t changed. On occasion, they still extolled the harmony and security they found in my company. But I was aware only of the dissonances and disorder that filled me; I felt vulner­able and open to public accusation. In my eyes my fellows ceased to be the respectful public to which I was accustomed. The circle of which I was the center broke and they lined up in a row as on the judge’s bench. In short, the moment I grasped that there was something to judge in me, I realized that there was in them an irresistible vocation for judg­ment. Yes, they were there as before, but they were laughing. Or rather it seemed to me that everyone I encountered was looking at me with a hidden smile. I even had the impression, at that time, that people were tripping me up. Two or three times, in fact, I stumbled as I entered public places. Once, even, I went sprawling on the floor. The Cartesian Frenchman in me didn’t take long to catch hold of himself and attribute those accidents to the only reasonable divinity—that is, chance. Nonetheless, my distrust remained.

Mes rapports avec mes contemporains étaient les mêmes, en apparence, et pourtant devenaient subtilement désaccordés. Mes amis n’avaient pas changé. Ils vantaient toujours, à l’occasion, l’harmonie et la sécurité qu’on trouvait auprès de moi. Mais je n’étais sensible qu’aux dissonances, au désordre qui m’emplissait ; je me sentais vulnérable, et livré à l’accusation publique. Mes semblables cessaient d’être à mes yeux l’auditoire respectueux dont j’avais l’habitude. Le cercle dont j’étais le centre se brisait et ils se plaçaient sur une seule rangée, comme au tribunal. A partir du moment où j’ai appréhendé qu’il y eût en moi quelque chose à juger, j’ai compris, en somme, qu’il y avait en eux une vocation irrésistible de jugement. Oui, ils étaient là,* *comme avant, mais ils riaient. Ou plutôt il me semblait que chacun de ceux que je rencontrais me regardait avec un sourire caché. J’eus même l’impression, à cette époque, qu’on me faisait des crocs-en-jambe. Deux ou trois fois, en effet, je butai, sans raison, en entrant dans des endroits publics. Une fois même, je m’étalai. Le Français cartésien que je suis eut vite fait de se reprendre et d’attribuer ces accidents à la seule divinité raisonnable, je veux dire le hasard. N’importe, il me restait de la défiance.

Once my attention was aroused, it was not hard for me to discover that I had enemies. In my profession, to begin with, and also in my social life. Some among them I had obliged. Others I should have obliged. All that, after all, was natural, and I discovered it without too much grief. It was harder and more painful, on the other hand, to ad­mit that I had enemies among people I hardly knew or didn’t know at all. I had always thought, with the ingenuousness I have already illustrated to you, that those who didn’t know me couldn’t resist lik­ing me if they came to know me. Not at all! I encountered hostility especially among those who knew me only at a distance without my knowing them myself. Doubtless they suspected me of living fully, given up completely to happiness; and that cannot be forgiven. The look of success, when it is worn in a certain way, would infuriate a jackass. Then again, my life was full to bursting, and for lack of time, I used to refuse many advances. Then I would forget my refusals, for the same reason. But those advances had been made me by people whose lives were not full and who, for that very reason, would remember my refusals.

Mon attention éveillée, il ne me fut pas difficile de découvrir que j’avais des ennemis. Dans mon métier d’abord, et puis dans ma vie mondaine. Pour les uns, je les avais obligés. Pour d’autres, j’aurais dû les obliger. Tout cela, en somme, était dans l’ordre et je le découvris sans trop de chagrin. Il me fut plus difficile et douloureux, en revanche, d’admettre que j’avais des ennemis parmi des gens que je connaissais à peine, ou pas du tout. J’avais toujours pensé, avec l’ingénuité dont je vous ai donné quelques preuves, que ceux qui ne me connaissaient pas ne pourraient s’empêcher de m’aimer s’ils venaient à me fréquenter. Eh bien, non ! Je rencontrai des inimitiés surtout parmi ceux qui ne me connaissaient que de très loin, et sans que je les connusse moi-même. Sans doute me soupçonnaient-ils de vivre pleinement et dans un libre abandon au bonheur : cela ne se pardonne pas. L’air de la réussite, quand il est porté d’une certaine manière, rendrait un âne enragé. Ma vie, d’autre part, était pleine à craquer et, par manque de temps, je refusais beaucoup d’avances. J’oubliais ensuite, pour la même raison, mes refus. Mais ces avances m’avaient été faites par des gens dont la vie n’était pas pleine et qui, pour cette même raison, se souvenaient de mes refus.

Thus it is that in the end, to take but one ex­ample, women cost me dear. The time I used to devote to them I couldn’t give to men, who didn’t always forgive me this. Is there any way out? Your successes and happiness are forgiven you only if you generously consent to share them. But to be happy it is essential not to be too concerned with others. Consequently, there is no escape. Happy and judged, or absolved and wretched. As for me, the injustice was even greater: I was condemned for past successes. For a long time I had lived in the illusion of a general agreement, whereas, from all sides, judgments, arrows, mockeries rained upon me, inattentive and smiling. The day I was alerted I became lucid; I received all the wounds at the same time and lost my strength all at once. The whole universe then began to laugh at me.

C’est ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, que les femmes, au bout du compte, me coûtaient cher. Le temps que je leur consacrais, je ne pouvais le donner aux hommes, qui ne me le pardonnaient pas toujours. Comment s’en tirer ? On ne vous pardonne votre bonheur et vos succès que si vous consentez généreusement à les partager. Mais pour être heureux, il ne faut pas trop s’occuper des autres. Dès lors, les issues sont fermées. Heureux et jugé, ou absous et misérable. Quant à moi, l’injustice était plus grande : j’étais condamné pour des bonheurs anciens. J’avais vécu longtemps dans l’illusion d’un accord général, alors que, de toutes parts, les jugements, les flèches et les railleries fondaient sur moi, distrait et souriant. Du jour où je fus alerté, la lucidité me vint, je reçus toutes les blessures en même temps et je perdis mes forces d’un seul coup. L’univers entier se mit alors à rire autour de moi.

That is what no man (except those who are not really alive—in other words, wise men) can endure. Spitefulness is the only possible ostentation. People hasten to judge in order not to be judged themselves. What do you expect? The idea that comes most naturally to man, as if from his very nature, is the idea of his innocence. From this point of view, we are all like that little Frenchman at Buchenwald who insisted on registering a com­plaint with the clerk, himself a prisoner, who was recording his arrival. A complaint? The clerk and his comrades laughed: “Useless, old man. You don’t lodge a complaint here.” “But you see, sir,” said the little Frenchman, “my case is exceptional I am innocent!”

Voilà ce qu’aucun homme (sinon ceux qui ne vivent pas, je veux dire les sages) ne peut supporter. La seule parade est dans la méchanceté. Les gens se dépêchent alors de juger pour ne pas l’être eux-mêmes. Que voulez-vous ? L’idée la plus naturelle à l’homme, celle qui lui vient naïvement, comme du fond de sa nature, est l’idée de son innocence. De ce point de vue, nous sommes tous comme ce petit Français qui, à Buchenwald, s’obstinait à vouloir déposer une réclamation auprès du scribe, lui-même prisonnier, et qui enregistrait son arrivée. Une réclamation ? Le scribe et ses camarades riaient : « Inutile, mon vieux. On ne réclame pas, ici. » « C’est que, voyez-vous, monsieur, disait le petit Français, mon cas est exceptionnel. Je suis innocent ! »

We are all exceptional cases. We all want to appeal against something! Each of us insists on be­ing innocent at all cost, even if he has to accuse the whole human race and heaven itself. You won’t delight a man by complimenting him on the efforts by which he has become intelligent or generous. On the other hand, he will beam if you admire his natural generosity. Inversely, if you tell a criminal that his crime is not due to his nature or his char­acter but to unfortunate circumstances, he will be extravagantly grateful to you. During the counsel’s speech, this is the moment he will choose to weep. Yet there is no credit in being honest or intelligent by birth. Just as one is surely no more responsible for being a criminal by nature than for being a criminal by circumstance. But those rascals want grace, that is, irresponsibility, and they shamelessly allege the justifications of nature or the excuses of circumstances, even if they are contradictory. The essential thing is that they should be innocent, that their virtues, by grace of birth, should not be ques­tioned and that their misdeeds, born of a momen­tary misfortune, should never be more than pro­visional. As I told you, it’s a matter of dodging judgment. Since it is hard to dodge it, tricky to get one’s nature simultaneously admired and ex­cused, they all strive to be rich. Why? Did you ever ask yourself? For power, of course. But espe­cially because wealth shields from immediate judg­ment, takes you out of the subway crowd to en­close you in a chromium-plated automobile, isolates you in huge protected lawns, Pullmans, first-class cabins. Wealth, cher ami , is not quite acquittal, but reprieve, and that’s always worth taking.

Nous sommes tous des cas exceptionnels. Nous voulons tous faire appel de quelque chose ! Chacun exige d’être innocent, à tout prix, même si, pour cela, il faut accuser le genre humain et le ciel. Vous réjouirez médiocrement un homme en lui faisant compliment des efforts grâce auxquels il est devenu intelligent ou généreux. Il s’épanouira au contraire si vous admirez sa générosité naturelle. Inversement, si vous dites à un criminel que sa faute ne tient pas à sa nature ni à son caractère, mais à de malheureuses circonstances, il vous en sera violemment reconnaissant. Pendant la plaidoirie, il choisira même ce moment pour pleurer. Pourtant, il n’y a pas de mérite à être honnête, ni intelligent, de naissance. Comme on n’est sûrement pas plus responsable à être criminel de nature qu’à l’être de circonstance. Mais ces fripons veulent la grâce, c’est-à-dire l’irresponsabilité, et ils excipent sans vergogne des justifications de la nature ou des excuses des circonstances, même si elles sont contradictoires. L’essentiel est qu’ils soient innocents, que leurs vertus, par grâce de naissance, ne puissent être mises en doute, et que leurs fautes, nées d’un malheur passager, ne soient jamais que provisoires. Je vous l’ai dit, il s’agit de couper au jugement. Comme il est difficile d’y couper, délicat de faire en même temps admirer et excuser sa nature, ils cherchent tous à être riches. Pourquoi ? Vous l’êtes-vous demandé ? Pour la puissance, bien sûr. Mais surtout parce que la richesse soustrait au jugement immédiat, vous retire de la foule du métro pour vous enfermer dans une carrosserie nickelée, vous isole dans de vastes parcs gardés, des wagons-lits, des cabines de luxe. La richesse, cher ami, ce n’est pas encore l’acquittement, mais le sursis, toujours bon à prendre...

Above all, don’t believe your friends when they ask you to be sincere with them. They merely hope you will encourage them in the good opinion they have of themselves by providing them with the additional assurance they will find in your promise of sincerity. How could sincerity be a con­dition of friendship? A liking for truth at any cost is a passion that spares nothing and that nothing re­sists. It’s a vice, at times a comfort, or a selfish­ness. Therefore, if you are in that situation, don’t hesitate: promise to tell the truth and then lie as best you can. You will satisfy their hidden desire and doubly prove your affection.

Surtout, ne croyez pas vos amis, quand ils vous demanderont d’être sincère avec eux. Ils espèrent seulement que vous les entretiendrez dans la bonne idée qu’ils ont d’eux-mêmes, en les fournissant d’une certitude supplémentaire qu’ils puiseront dans votre promesse de sincérité. Comment la sincérité serait-elle une condition de l’amitié ? Le goût de la vérité à tout prix est une passion qui n’épargne rien et à quoi rien ne résiste. C’est un vice, un confort parfois, ou un égoïsme. Si, donc, vous vous trouvez dans ce cas, n’hésitez pas : promettez d’être vrai et mentez le mieux possible. Vous répondrez à leur désir profond et leur prouverez doublement votre affection.

This is so true that we rarely confide in those who are better than we. Rather, we are more in­clined to flee their society. Most often, on the other hand, we confess to those who are like us and who share our weaknesses. Hence we don’t want to im­prove ourselves or be bettered, for we should first have to be judged in default. We merely wish to be pitied and encouraged in the course we have chosen. In short, we should like, at the same time, to cease being guilty and yet not to make the effort of cleansing ourselves. Not enough cynicism and not enough virtue. We lack the energy of evil as well as the energy of good. Do you know Dante? Really? The devil you say! Then you know that Dante accepts the idea of neutral angels in the quarrel between God and Satan. And he puts them in Limbo, a sort of vestibule of his Hell. We are in the vestibule, cher ami. Patience? You are probably right. It would take patience to wait for the Last Judgment. But that’s it, we’re in a hurry. So much in a hurry, indeed, that I was obliged to make myself a judge­-penitent. However, I first had to make shift with my discoveries and put myself right with my con­temporaries’ laughter. From the evening when I was called—for I was really called—I had to answer or at least seek an answer. It wasn’t easy; for some time I floundered. To begin with, that perpetual laugh and the laughers had to teach me to see clearly within me and to discover at last that I was not simple. Don’t smile; that truth is not so basic as it seems. What we call basic truths are simply the ones we discover after all the others.

C’est si vrai que nous nous confions rarement à ceux qui sont meilleurs que nous. Nous fuirions plutôt leur société. Le plus souvent, au contraire, nous nous confessons à ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos faiblesses. Nous ne désirons donc pas nous corriger, ni être améliorés : il faudrait d’abord que nous fussions jugés défaillants. Nous souhaitons seulement être plaints et encouragés dans notre voie. En somme, nous voudrions, en même temps, ne plus être coupables et ne pas faire l’effort de nous purifier. Pas assez de cynisme et pas assez de vertu. Nous n’avons ni l’énergie du mal, ni celle du bien. Connaissez-vous Dante ? Vraiment ? Diable. Vous savez donc que Dante admet des anges neutres dans la querelle entre Dieu et Satan. Et il les place dans les Limbes, une sorte de vestibule de son enfer. Nous sommes dans le vestibule, cher ami. De la patience ? Vous avez raison, sans doute. Il nous faudrait la patience d’attendre le jugement dernier. Mais voilà, nous sommes pressés. Si pressés même que j’ai été obligé de me faire juge-pénitent. Cependant, j’ai dû d’abord m’arranger de mes découvertes et me mettre en règle avec le rire de mes contemporains. A partir du soir où j’ai été appelé, car j’ai été appelé réellement, j’ai dû répondre ou du moins chercher la réponse. Ce n’était pas facile ; j’ai longtemps erré. Il a fallu d’abord que ce rire perpétuel, et les rieurs, m’apprissent à voir plus clair en moi, à découvrir enfin que je n’étais pas simple. Ne souriez pas, cette vérité n’est pas aussi première qu’elle paraît. On appelle vérités premières, celles qu’on découvre après toutes les autres, voilà tout.

However that may be, after prolonged re­search on myself, I brought out the fundamental duplicity of the human being. Then I realized, as a result of delving in my memory, that modesty helped me to shine, humility to conquer, and virtue to oppress. I used to wage war by peaceful means and eventually used to achieve, through disinter­ested means, everything I desired. For instance, I never complained that my birthday was overlooked; people were even surprised, with a touch of admira­tion, by my discretion on this subject. But the rea­son for my disinterestedness was even more dis­creet: I longed to be forgotten in order to be able to complain to myself. Several days before the famous date (which I knew very well) I was on the alert, eager to let nothing slip that might arouse the atten­tion and memory of those on whose lapse I was counting (didn’t I once go so far as to contemplate falsifying a friend’s calendar?). Once my solitude was thoroughly proved, I could surrender to the charms of a virile self-pity.

Toujours est-il qu’après de longues études sur moi-même, j’ai mis au jour la duplicité profonde de la créature. J’ai compris alors, à force de fouiller dans ma mémoire, que la modestie m’aidait à briller, l’humilité à vaincre et la vertu à opprimer. Je faisais la guerre par des moyens pacifiques et j’obtenais enfin, par les moyens du désintéressement, tout ce que je convoitais. Par exemple, je ne me plaignais jamais qu’on oubliât la date de mon anniversaire ; on s’étonnait même, avec une pointe d’admiration, de ma discrétion à ce sujet. Mais la raison de mon désintéressement était encore plus discrète : je désirais être oublié afin de pouvoir m’en plaindre à moi-même. Plusieurs jours avant la date, entre toutes glorieuse, que je connaissais bien, j’étais aux aguets, attentif à ne rien laisser échapper qui puisse éveiller l’attention et la mémoire de ceux dont j’escomptais la défaillance (n’ai-je pas eu un jour l’intention de truquer un calendrier d’appartement ?). Ma solitude bien démontrée, je pouvais alors m’abandonner aux charmes d’une virile tristesse.

Thus the surface of all my virtues had a less imposing reverse side. It is true that, in another sense, my shortcomings turned to my advantage. For example, the obligation I felt to conceal the vicious part of my life gave me a cold look that was confused with the look of virtue; my indifference made me loved; my selfishness wound up in my generosities. I stop there, for too great a symmetry would upset my argument. But after all, I presented a harsh exterior and yet could never resist the offer of a glass or of a woman! I was considered active, energetic, and my kingdom was the bed. I used to advertise my loyalty and I don’t believe there is a single person I loved that I didn’t eventually betray. Of course, my betrayals didn’t stand in the way of my fidelity; I used to knock off a considerable pile of work through successive periods of idleness; and I had never ceased aiding my neighbor, thanks to my enjoyment in doing so. But however much I re­peated such facts to myself, they gave me but super­ficial consolations. Certain mornings, I would get up the case against myself most thoroughly, coming to the conclusion that I excelled above all in scorn. The very people I helped most often were the most scorned. Courteously , with a solidarity charged with emotion, I used to spit daily in the face of all the blind.

La face de toutes mes vertus avait ainsi un revers moins imposant. Il est vrai que, dans un autre sens, mes défauts tournaient à mon avantage. L’obligation où je me trouvais de cacher la partie vicieuse de ma vie me donnait par exemple un air froid que l’on confondait avec celui de la vertu, mon indifférence me valait d’être aimé, mon égoïsme culminait dans mes générosités. Je m’arrête : trop de symétrie nuirait à ma démonstration. Mais quoi, je me faisais dur et je n’ai jamais pu résister à l’offre d’un verre ni d’une femme ! Je passais pour actif, énergique, et mon royaume était le lit. Je criais ma loyauté et il n’est pas, je crois, un seul des êtres que j’aie aimés que, pour finir, je n’aie aussi trahi. Bien sûr, mes trahisons n’empêchaient pas ma fidélité, j’abattais un travail considérable à force d’indolences, je n’avais jamais cessé d’aider mon prochain, grâce au plaisir que j’y trouvais. Mais j’avais beau me répéter ces évidences, je n’en tirais que de superficielles consolations. Certains matins, J’instruisais mon procès jusqu’au bout et j’arrivais à la conclusion que j’excellais surtout dans le mépris. Ceux mêmes que j’aidais le plus souvent étaient le plus méprisés. Avec courtoisie, avec une solidarité pleine d’émotion, je crachais tous les jours à la figure de tous les aveugles.

Tell me frankly, is there any excuse for that? There is one, but so wretched that I cannot dream of advancing it. In any case, here it is: I have never been really able to believe that human affairs were serious matters. I had no idea where the serious might lie, except that it was not in all this I saw around me—which seemed to me merely an amus­ing game, or tiresome. There are really efforts and convictions I have never been able to understand. I always looked with amazement, and a certain suspi­cion, on those strange creatures who died for money, fell into despair over the loss of a “posi­tion,” or sacrificed themselves with a high and mighty manner for the prosperity of their family. I could better understand that friend who had made up his mind to stop smoking and through sheer will power had succeeded. One morning he opened the paper, read that the first H-bomb had been ex­ploded, learned about its wonderful effects, and hastened to a tobacco shop.

Franchement, y a-t-il une excuse à cela ? Il y en a une, mais si misérable que je ne puis songer à la faire valoir. En tout cas, voilà : je n’ai jamais pu croire profondément que les affaires humaines fussent choses sérieuses. Où était le sérieux, je n’en savais rien, sinon qu’il n’était pas dans tout ceci que je voyais et qui m’apparaissait seulement comme un jeu amusant, ou importun. Il y a vraiment des efforts et des convictions que je n’ai jamais compris. Je regardais toujours d’un air étonné, et un peu soupçonneux, ces étranges créatures qui mouraient pour de l’argent, se désespéraient pour la perte d’une « situation » ou se sacrifiaient avec de grands airs pour la prospérité de leur famille. Je comprenais mieux cet ami qui s’était mis en tête de ne plus fumer et, à force de volonté, y avait réussi. Un matin, il ouvrit le journal, lut que la première bombe H avait explose, s’instruisit de ses admirables effets et entra sans délai dans un bureau de tabac.

To be sure, I occasionally pretended to take life seriously. But very soon the frivolity of serious­ness struck me and I merely went on playing my role as well as I could. I played at being efficient, intelligent, virtuous, civic-minded, shocked, in­dulgent, fellow-spirited, edifying... In short, there’s no need of going on, you have already grasped that I was like my Dutchmen who are here without being here: I was absent at the moment when I took up the most space. I have never been really sincere and enthusiastic except when I used to indulge in sports, and in the army, when I used to act in plays we put on for our own amusement. In both cases there was a rule of the game, which was not serious but which we enjoyed taking as if it were. Even now, the Sunday matches in an over­flowing stadium, and the theater, which I loved with the greatest passion, are the only places in the world where I feel innocent.

Sans doute, je faisais mine, parfois, de prendre la vie au sérieux. Mais, bien vite, la frivolité du sérieux lui-même m’apparaissait et je continuais seulement de jouer mon rôle, aussi bien que je pouvais. Je jouais à être efficace, intelligent, vertueux, civique, indigné, indulgent, solidaire, édifiant... Bref, je m’arrête, vous avez déjà compris que j’étais comme mes Hollandais qui sont là sans y être : j’étais absent au moment où je tenais le plus de place. Je n’ai vraiment été sincère et enthousiaste qu’au temps où je faisais du sport, et, au régiment, quand je jouais dans les pièces que nous représentions pour notre plaisir. Il y avait dans les deux cas une règle du jeu, qui n’était pas sérieuse, et qu’on s’amusait à prendre pour telle. Maintenant encore, les matches du dimanche, dans un stade plein à craquer, et le théâtre, que j’ai aimé avec une passion sans égale, sont les seuls endroits du monde où je me sente innocent.

But who would consider such an attitude legiti­mate in the face of love, death, and the wages of the poor? Yet what can be done about it? I could imagine the love of Isolde only in novels or on the stage. At times people on their deathbed seemed to me convinced of their roles. The lines spoken by my poor clients always struck me as fitting the same pattern. Whence, living among men without sharing their interests, I could not manage to believe in the commitments I made. I was courteous and indolent enough to live up to what was expected of me in my profession, my family, or my civic life, but each time with a sort of indifference that spoiled every­thing. I lived my whole life under a double code, and my most serious acts were often the ones in which I was the least involved. Wasn’t that after all the reason that, added to my blunders, I could not forgive myself, that made me revolt most vio­lently against the judgment I felt forming, in me and around me, and that forced me to seek an es­cape?

Mais qui admettrait qu’une pareille attitude soit légitime quand il s’agit de l’amour, de la mort et du salaire des misérables ? Que faire pourtant ? Je n’imaginais l’amour d’Yseult que dans les romans ou sur une scène. Les agonisants me paraissaient parfois pénétrés de leurs rôles. Les répliques de mes clients pauvres me semblaient toujours conformes au même canevas. Dès lors, vivant parmi les hommes sans partager leurs intérêts, je ne parvenais pas à croire aux engagements que je prenais. J’étais assez courtois, et assez indolent, pour répondre à ce qu’ils attendaient de moi dans mon métier, ma famille ou ma vie de citoyen, mais, chaque fois, avec une sorte de distraction, qui finissait par tout gâter. J’ai vécu ma vie entière sous un double signe et mes actions les plus graves ont été souvent celles où j’étais le moins engagé. N’était-ce pas cela, après tout, que, pour ajouter à mes bêtises, je n’ai pu me pardonner, qui m’a fait regimber avec le plus de violence contre le jugement que je sentais à l’œuvre, en moi et autour de moi, et qui m’a obligé à chercher une issue ?

For some time, my life continued outwardly as if nothing had changed I was on rails and speed­ing ahead As if purposely, people’s praises increased. And that’s just where the trouble came from. You remember the remark: “Woe to you when all men speak well of you!”Ah, the one who said that spoke words of wisdom! Woe to me! Consequently, the engine began to have whims, inexplicable breakdowns.

Pendant quelque temps, et en apparence, ma vie continua comme si rien n’était changé. J’étais sur des rails et je roulais. Comme par un fait exprès, les louanges redoublaient autour de moi. Justement, le mal vint de là. Vous vous rappelez : « Malheur à vous quand tous les hommes diront du bien de vous ! » Ah ! celui-là parlait d’or ! Malheur à moi ! La machine se mit donc à avoir des caprices, des arrêts inexplicables.

Then it was that the thought of death burst into my daily life. I would measure the years separating me from my end I would look for examples of men of my age who were already dead. And I was tormented by the thought that I might not have time to accomplish my task. What task? I had no idea. Frankly, was what I was doing worth continu­ing? But that was not quite it. A ridiculous fear pursued me, in fact: one could not die without hav­ing confessed all one’s lies. Not to God or to one of his representatives; I was above that, as you well imagine. No, it was a matter of confessing to men, to a friend, to a beloved woman, for example. Oth­erwise, were there but one lie hidden in a life, death made it definitive. No one, ever again, would know the truth on this point, since the only one to know it was precisely the dead man sleeping on his secret. That absolute murder of a truth used to make me dizzy. Today, let me interject, it would cause me, instead, subtle joys. The idea, for instance, that I am the only one to know what everyone is looking for and that I have at home an object which kept the police of three countries on the run is a sheer delight. But let’s not go into that. At the time, I had not yet found the recipe and I was fretting.

C’est à ce moment que la pensée de la mort fit irruption dans ma vie quotidienne. Je mesurais les années qui me séparaient de ma fin. Je cherchais des exemples d’hommes de mon âge qui fussent déjà morts. Et j’étais tourmenté par l’idée que je n’aurais pas le temps d’accomplir ma tâche. Quelle tâche ? Je n’en savais rien. À franchement parler, ce que je faisais valait-il la peine d’être continué ? Mais ce n’était pas exactement cela. Une crainte ridicule me poursuivait, en effet : on ne pouvait mourir sans avoir avoué tous ses mensonges. Non pas à Dieu, ni à un de ses représentants, j’étais au-dessus de ça, vous le pensez bien. Non, il s’agissait de l’avouer aux hommes, à un ami, ou à une femme aimée, par exemple. Autrement, et n’y eût-il qu’un seul mensonge de caché dans une vie, la mort le rendait définitif. Personne, jamais plus, ne connaîtrait la vérité sur ce point puisque le seul qui la connût était justement le mort, endormi sur son secret. Ce meurtre absolu d’une vérité me donnait le vertige. Aujourd’hui, entre parenthèses, il me donnerait plutôt des plaisirs délicats. L’idée, par exemple, que je suis seul à connaître ce que tout le monde cherche et que j’ai chez moi un objet qui a fait courir en vain trois polices est purement délicieuse. Mais laissons cela. À l’époque, je n’avais pas trouvé la recette et je me tourmentais.

I pulled myself together, of course. What did one man’s lie matter in the history of generations? And what pretension to want to drag out into the full light of truth a paltry fraud, lost in the sea of ages like a grain of sand in the ocean! I also told myself that the body’s death, to judge from those I had seen, was in itself sufficient punishment that absolved all. Salvation was won (that is, the right to disappear definitively) in the sweat of the death agony. Nonetheless the discomfort grew; death was faithful at my bedside; I used to get up with it every morning, and compliments became more and more unbearable to me. It seemed to me that the falsehood increased with them so inordinately that never again could I put myself right.

Je me secouais, bien sûr. Qu’importait le mensonge d’un homme dans l’histoire des générations et quelle prétention de vouloir amener dans la lumière de la vérité une misérable tromperie, perdue dans l’océan des âges comme le grain de sel dans la mer ! Je me disais aussi que la mort du corps, si j’en jugeais par celles que j’avais vues, était, par elle-même, une punition suffisante et qui absolvait tout. On y gagnait son salut (c’est-à-dire le droit de disparaître définitivement) à la sueur de l’agonie. Il n’empêche, le malaise grandissait, la mort était fidèle à mon chevet, je me levais avec elle, et les compliments me devenaient de plus en plus insupportables. Il me semblait que le mensonge augmentait avec eux, si démesurément, que jamais plus je ne pourrais me mettre en règle.

A day came when I could bear it no longer. My first reaction was excessive. Since I was a liar, I would reveal this and hurl my duplicity in the face of all those imbeciles, even before they discov­ered it. Provoked to truth, I would accept the chal­lenge. In order to forestall the laughter, I dreamed of hurling myself into the general derision. In short, it was still a question of dodging judgment. I wanted to put the laughers on my side, or at least to put myself on their side. I contemplated, for in­stance, jostling the blind on the street; and from the secret, unexpected joy this gave me I recognized how much a part of my soul loathed them; I planned to puncture the tires of invalids’ vehicles, to go and shout “Lousy proletarian” under the scaffoldings on which laborers were working, to slap infants in the subway. I dreamed of all that and did none of it, or if I did something of the sort, I have forgotten it. In any case, the very word “justice” gave me strange fits of rage. I continued, of necessity, to use it in my speeches to the court. But I took my revenge by publicly inveighing against the humanitarian spirit; I announced the publication of a manifesto exposing the oppression that the oppressed inflict on decent people. One day while I was eating lobster at a side­walk restaurant and a beggar bothered me, I called the proprietor to drive him away and loudly ap­proved the words of that administrator of justice: “You are embarrassing people,” he said. “Just put yourself in the place of these ladies and gents, after all!” Finally, I used to express, to whoever would listen, my regret that it was no longer possible to act like a certain Russian landowner whose charac­ter I admired. He would have a beating adminis­tered both to his peasants who bowed to him and to those who didn’t bow to him in order to punish a boldness he considered equally impudent in both cases.

Un jour vint où je n’y tins plus. Ma première réaction fut désordonnée. Puisque j’étais menteur, j’allais le manifester et jeter ma duplicité à la figure de tous ces imbéciles avant même qu’ils la découvrissent. Provoqué à la vérité, je répondrai au défi. Pour prévenir le rire, j’imaginai donc de me jeter dans la dérision générale. En somme, il s’agissait encore de couper au jugement. Je voulais mettre les rieurs de mon côté ou, du moins, me mettre de leur côté. Je méditais par exemple de bousculer des aveugles dans la rue, et à la joie sourde et imprévue que j’en éprouvais, je découvrais à quel point une partie de mon âme les détestait ; je projetais de crever les pneumatiques des petites voitures d’infirmes, d’aller hurler « sale pauvre » sous les échafaudages où travaillaient les ouvriers, de gifler des nourrissons dans le métro. Je rêvais de tout cela et n’en fis rien, ou, si je fis quelque chose d’approchant, je l’ai oublié. Toujours est-il que le mot même de justice me jetait dans d’étranges fureurs. Je continuais, forcément, de l’utiliser dans mes plaidoiries. Mais je m’en vengeais en maudissant publiquement l’esprit d’humanité ; j’annonçais la publication d’un manifeste dénonçant l’oppression que les opprimés faisaient peser sur les honnêtes gens. Un jour où je mangeais de la langouste à la terrasse d’un restaurant et où un mendiant m’importunait, j’appelai le patron pour le chasser et j’applaudis à grand bruit le discours de ce justicier : « Vous gênez, disait-il. Mettez-vous à la place de ces messieurs-dames, à la fin ! » Je disais aussi, à qui voulait l’entendre, mon regret qu’il ne fût plus possible d’opérer comme un propriétaire russe dont j’admirais le caractère : il faisait fouetter en même temps ceux de ses paysans qui le saluaient et ceux qui ne le saluaient pas pour punir une audace qu’il jugeait dans les deux cas également effrontée.

However, I recall more serious excesses. I be­gan to write an “Ode to the Police” and an “Apotheosis of the Guillotine.” Above all, I used to force myself to visit regularly the special cafés where our professional humanitarian free thinkers gathered. My good past record assured me of a wel­come. There, without seeming to, I would let fly a forbidden expression: “Thank God...” I would say, or more simply: “My God …” You know what shy little children our café atheists are. A mo­ment of amazement would follow that outrageous expression, they would look at one another dumbfounded, then the tumult would burst forth. Some would flee the café, others would gabble indig­nantly without listening to anything, and all would writhe in convulsions like the devil in holy water.

Je me souviens cependant de débordements plus graves. Je commençais d’écrire une *Ode à la police* et une *Apothéose du couperet*. Surtout, je m’obligeais à visiter régulièrement les cafés spécialisés où se réunissaient nos humanistes professionnels. Mes bons antécédents m’y faisaient naturellement bien recevoir. Là, sans y paraître, je lâchais un gros mot : « Dieu merci ! » disais-je ou plus simplement : « Mon Dieu... » Vous savez comme nos athées de bistrots sont de timides communiants. Un moment de stupeur suivait l’énoncé de cette énormité, ils se regardaient, stupéfaits, puis le tumulte éclatait, les uns fuyaient hors du café, les autres caquetaient avec indignation sans rien écouter, tous se tordaient de convulsions, comme le diable sous l’eau bénite.

You must look on that as childish. Yet maybe there was a more serious reason for those little jokes. I wanted to upset the game and above all to destroy that flattering reputation, the thought of which threw me into a rage. “A man like you...” people would say sweetly, and I would blanch. I didn’t want their esteem because it wasn’t general, and how could it be general, since I couldn’t share it? Hence it was better to cover everything, judg­ment and esteem, with a cloak of ridicule. I had to liberate at all cost the feeling that was stifling me. In order to reveal to all eyes what he was made of, I wanted to break open the handsome wag-figure I presented everywhere. For instance, I recall an in­formal lecture I had to give to a group of young fledgling lawyers. Irritated by the fantastic praises of the president of the bar, who had introduced me, I couldn’t resist long. I had begun with the enthu­siasm and emotion expected of me, which I had no trouble summoning up on order. But I suddenly be­gan to advise alliance as a system of defense. Not, I said, that alliance perfected by modern inquisi­tions which judge simultaneously a thief and an honest man in order to crush the second under the crimes of the first. On the contrary, I meant to de­fend the thief by exposing the crimes of the honest man, the lawyer in this instance. I explained myself very clearly on this point:

Vous devez trouver cela puéril. Pourtant, il y avait peut-être une raison plus sérieuse à ces plaisanteries. Je voulais déranger le jeu et surtout, oui, détruire cette réputation flatteuse dont la pensée me mettait en fureur. « Un homme comme vous... » me disait-on avec gentillesse, et je blêmissais. Je n’en voulais plus de leur estime puisqu’elle n’était pas générale et comment aurait-elle été générale puisque je ne pouvais la partager ? Alors, il valait mieux tout recouvrir, jugement et estime, d’un manteau de ridicule. Il me fallait libérer de toutes façons le sentiment qui m’étouffait. Pour exposer aux regards ce qu’il avait dans le ventre, je voulais fracturer le beau mannequin que je présentais en tous lieux. Je me souviens ainsi d’une causerie que je devais faire devant de jeunes avocats stagiaires. Agacé par les incroyables éloges du bâtonnier qui m’avait présenté, je ne pus tenir longtemps. J’avais commencé avec la fougue et l’émotion qu’on attendait de moi et que je n’avais aucune difficulté à livrer sur commande. Mais je me mis soudain à conseiller l’amalgame comme méthode de défense. Non pas, disais-je, cet amalgame perfectionné par les inquisitions modernes qui jugent en même temps un voleur et un honnête homme pour accabler le second des crimes du premier. Il s’agissait au contraire de défendre le voleur en faisant valoir les crimes de l’honnête homme, l’avocat en l’occurrence. Je m’expliquai fort clairement sur ce point :

“Let us suppose that I have accepted the de­fense of some touching citizen, a murderer through jealousy. Gentlemen of the jury, consider, I should say, how venial it is to get angry when one sees one’s natural goodness put to the test by the malig­nity of the fair sex. Is it not more serious, on the contrary, to be by chance on this side of the bar, on my own bench, without ever having been good or suffered from being duped? I am free, shielded from your severities, yet who am I? A Louis XIV in pride, a billy goat for lust, a Pharaoh for wrath, a king of laziness. I haven’t killed anyone? Not yet, to be sure! But have I not let deserving creatures die? Maybe. And maybe I am ready to do so again. Whereas this man—just look at him—will not do so again. He is still quite amazed to have accom­plished what he has.” This speech rather upset my young colleagues. After a moment, they made up their minds to laugh at it. They became completely reassured when I got to my conclusion, in which I invoked the human individual and his supposed rights. That day, habit won out.

« Supposons que j’aie accepté de défendre quelque citoyen attendrissant, meurtrier par jalousie. Considérez, dirais-je, messieurs les jurés, ce qu’il y a de véniel à se fâcher, lorsqu’on voit sa bonté naturelle mise à l’épreuve par la malignité du sexe. N’est-il pas plus grave au contraire de se trouver de ce côté-ci de la barre, sur mon propre banc, sans avoir jamais été bon, ni souffert d’être dupe. Je suis libre, soustrait à vos rigueurs, et qui suis-je pourtant ? Un citoyen-soleil quant à l’orgueil, un bouc de luxure, un pharaon dans la colère, un roi de paresse. Je n’ai tué personne ? Pas encore sans doute ! Mais n’ai-je pas laissé mourir de méritantes créatures ? Peut-être. Et peut-être suis-je prêt à recommencer. Tandis que celui-ci, regardez-le, il ne recommencera pas. Il est encore tout étonné d’avoir si bien travaillé. » Ce discours troubla un peu mes jeunes confrères. Au bout d’un moment, ils prirent le parti d’en rire. Ils se rassurèrent tout à fait lorsque j’en vins à ma conclusion, où j’invoquais avec éloquence la personne humaine, et ses droits supposés. L’habitude, ce jour-là, fut la plus forte.

By repeating these pleasant indiscretions, I merely succeeded in disconcerting opinion some­what. Not in disarming it, or above all in disarming myself. The amazement I generally encountered in my listeners, their rather reticent embarrassment, somewhat like what you are showing—no, don’t protest—did not calm me at all. You see, it is not enough to accuse yourself in order to clear yourself; otherwise, I’d be as innocent as a lamb. One must accuse oneself in a certain way, which it took me considerable time to perfect. I did not discover it until I fell into the most utterly forlorn state. Until then, the laughter continued to drift my way, without my random efforts succeeding in divesting it of its benevolent, almost tender quality that hurt me.

En renouvelant ces aimables incartades, je réussis seulement à désorienter un peu l’opinion. Non à la désarmer, ni surtout à me désarmer. L’étonnement que je rencontrais généralement chez mes auditeurs, leur gêne un peu réticente, assez semblable à celle que vous montrez – non, ne protestez pas – ne m’apportèrent aucun apaisement. Voyez-vous, il ne suffit pas de s’accuser pour s’innocenter, ou sinon je serais un pur agneau. Il faut s’accuser d’une certaine manière, qu’il m’a fallu beaucoup de temps pour mettre au point, et que je n’ai pas découverte avant de m’être trouve dans l’abandon le plus complet. Jusque-là, le rire a continué de flotter autour de moi, sans que mes efforts désordonnés réussissent à lui ôter ce qu’il avait de bienveillant, de presque tendre, et qui me faisait mal.

But the sea is rising, it seems to me. It won’t be long before our boat leaves; the day is ending. Look, the doves are gathering up there. They are crowding against one another, hardly stirring, and the light is waning. Don’t you think we should be silent to enjoy this rather sinister moment? No, I interest you? You are very polite. Moreover, I now run the risk of really interesting you. Before ex­plaining myself on the subject of judges-penitent, I must talk to you of debauchery and of the little-ease.

Mais la mer monte, il me semble. Notre bateau ne va pas tarder à partir, le jour s’achève. Voyez, les colombes se rassemblent là-haut. Elles se pressent les unes contre les autres, elles remuent à peine, et la lumière baisse. Voulez-vous que nous nous taisions pour savourer cette heure assez sinistre ? Non, je vous intéresse ? Vous êtes bien honnête. Du reste, je risque maintenant de vous intéresser vraiment. Avant de m’expliquer sur les juges-pénitents, j’ai à vous parler de la débauche et du malconfort.

You are wrong, cher, the boat is going at top speed. But the Zuider Zee is a dead sea, or al­most. With its flat shores, lost in the fog, there’s no saying where it begins or ends. So we are steaming along without any landmark; we can’t gauge our speed. We are making progress and yet nothing is changing. It’s not navigation but dreaming.

Vous vous trompez, cher, le bateau file à bonne allure. Mais le Zuyderzee est une mer morte, ou presque. Avec ses bords plats, perdus dans la brume, on ne sait où elle commence, où elle finit. Alors, nous marchons sans aucun repère, nous ne pouvons évaluer notre vitesse. Nous avançons, et rien ne change. Ce n’est pas de la navigation, mais du rêve.

In the Greek archipelago I had the contrary feeling. Constantly new islands would appear on the horizon. Their treeless backbone marked the limit of the sky and their rocky shore contrasted sharply with the sea. No confusion possible; in the sharp light everything was a landmark. And from one island to another, ceaselessly on our little boat, which was nevertheless dawdling, I felt as if we were scudding along, night and day, on the crest of the short, cool waves in a race full of spray and laughter. Since then, Greece itself drifts somewhere within me, on the edge of my memory, tirelessly... Hold on, I, too, am drifting; I am becoming lyrical! Stop me, cher, I beg you.

Dans l’archipel grec, j’avais l’impression contraire. Sans cesse, de nouvelles îles apparaissaient sur le cercle de l’horizon. Leur échine sans arbres traçait la limite du ciel, leur rivage rocheux tranchait nettement sur la mer. Aucune confusion ; dans la lumière précise, tout était repère. Et d’une île à l’autre, sans trêve, sur notre petit bateau, qui se traînait pourtant, j’avais l’impression de bondir, nuit et jour, à la crête des courtes vagues fraîches, dans une course pleine d’écume et de rires. Depuis ce temps, la Grèce elle-même dérive quelque part en moi, au bord de ma mémoire, inlassablement... Eh ! là, je dérive, moi aussi, je deviens lyrique ! Arrêtez-moi, cher, je vous en prie.

By the way, do you know Greece? No? So much the better. What should we do there, I ask you? There one has to be pure in heart. Do you know that there male friends walk along the street in pairs holding hands? Yes, the women stay home and you often see a middle-aged, respectable man, sporting mustaches, gravely striding along the side­walks, his fingers locked in those of his friend. In the Orient likewise, at times? All right. But tell me, would you take my hand in the streets of Paris? Oh, I’m joking. We have a sense of decorum; scum makes us stilted. Before appearing in the Greek is­lands, we should have to wash at length. There the air is chaste and sensual enjoyment as transparent as the sea. And we...

À propos, connaissez-vous la Grèce ? Non ? Tant mieux ! Qu’y ferions-nous, je vous le demande ? Il y faut des cœurs purs. Savez-vous que, là-bas, les amis se promènent dans la rue, deux par deux, en se tenant la main. Oui, les femmes restent à la maison, et l’on voit des hommes mûrs, respectables, ornés de moustaches, arpenter gravement les trottoirs, leurs doigts mêlés à ceux de l’ami. En Orient, aussi, parfois ? Soit. Mais dites-moi, prendriez-vous ma main dans les rues de Paris ? Ah ! je plaisante. Nous avons de la tenue, nous, la crasse nous guinde. Avant de nous présenter dans les îles grecques, il faudrait nous laver longuement. L’air y est chaste, la mer et la jouissance claires. Et nous...

Let’s sit down on these steamer chairs. What a fog! I interrupted myself, I believe, on the way to the little-ease. Yes, I’ll tell you what I mean. After having struggled, after having used up all my in­solent airs, discouraged by the uselessness of my efforts, I made up my mind to leave the society of men. No, no, I didn’t look for a desert island; there are no more. I simply took refuge among women. As you know, they don’t really condemn any weak­ness; they would be more inclined to try to humili­ate or disarm our strength. This is why woman is the reward, not of the warrior, but of the criminal. She is his harbor, his haven; it is in a woman’s bed that he is generally arrested. Is she not all that re­mains to us of earthly paradise? In distress, I has­tened to my natural harbor. But I no longer in­dulged in pretty speeches. I still gambled a little, out of habit; but invention was lacking. I hesitate to admit it for fear of using a few more naughty words: it seems to me that at that time I felt the need of love. Obscene, isn’t it? In any case, I ex­perienced a secret suffering, a sort of privation that made me emptier and allowed me, partly through obligation and partly out of curiosity, to make a few commitments. Inasmuch as I needed to love and be loved, I thought I was in love. In other words, I acted the fool.

Asseyons-nous sur ces transatlantiques. Quelle brume ! J’étais resté, je crois, sur le chemin du malconfort. Oui, je vous dirai de quoi il s’agit. Après m’être débattu, après avoir épuisé mes grands airs insolents, découragé par l’inutilité de mes efforts, je décidai de quitter la société des hommes. Non, non, je n’ai pas cherché d’île déserte, il n’y en a plus. Je me suis réfugié seulement auprès des femmes. Vous le savez, elles ne condamnent vraiment aucune faiblesse : elles essaieraient plutôt d’humilier ou de désarmer nos forces. C’est pourquoi la femme est la récompense, non du guerrier, mais du criminel. Elle est son port, son havre, c’est dans le lit de la femme qu’il est généralement arrêté. N’est-elle pas tout ce qui nous reste du paradis terrestre ? Désemparé, je courus à mon port naturel. Mais je ne faisais plus de discours. Je jouais encore un peu, par habitude ; l’invention manquait cependant. J’hésite à l’avouer, de peur de prononcer encore quelques gros mots : il me semble bien qu’à cette époque je ressentis le besoin d’un amour. Obscène, n’est-ce pas ? J’éprouvais en tout cas une sourde souffrance, une sorte de privation qui me rendit plus vacant, et me permit, moitié forcé, moitié curieux, de prendre quelques engagements. Puisque j’avais besoin d’aimer et d’être aimé, je crus être amoureux. Autrement dit, je fis la bête.

I often caught myself asking a question which, as a man of experience, I had always previously avoided. I would hear myself asking: “Do you love me?” You know that it is customary to answer in such cases: “And you?” If I answered yes, I found myself committed beyond my real feelings. If I dared to say no, I ran the risk of ceasing to be loved, and I would suffer therefore. The greater the threat to the feeling in which I had hoped to find calm, the more I demanded that feeling of my part­ner. Hence I was led to ever more explicit promises and came to expect of my heart an ever more sweeping feeling. Thus I developed a deceptive passion for a charming fool of a woman who had so thoroughly read “true love” stories that she spoke of love with the assurance and conviction of an in­tellectual announcing the classless society. Such conviction, as you must know, is contagious. I tried myself out at tallying likewise of love and eventually convinced myself. At least until she became my mistress and I realized that the “true love” stories, though they taught how to talk of love, did not teach how to make love. After having loved a par­rot, I had to go to bed with a serpent. So I looked elsewhere for the love promised by books, which I had never encountered in life.

Je me surprenais à poser souvent une question qu’en homme d’expérience j’avais toujours évitée jusque-là. Je m’entendais demander : « Tu m’aimes ? » Vous savez qu’il est d’usage de répondre en pareil cas : « Et toi ? » Si je répondais oui, je me trouvais engagé au delà de mes vrais sentiments. Si j’osais dire non, je risquais de ne plus être aimé, et j’en souffrais. Plus le sentiment où j’avais espéré trouver le repos se trouvait alors menacé, et plus je le réclamais de ma partenaire. J’étais donc amené à des promesses de plus en plus explicites, j’en venais à exiger de mon cœur un sentiment de plus en plus vaste. Je me pris ainsi d’une fausse passion pour une charmante ahurie qui avait si bien lu la presse du cœur qu’elle parlait de l’amour avec la sûreté et la conviction d’un intellectuel annonçant la société sans classes. Cette conviction, vous ne l’ignorez pas, est entraînante. Je m’essayai à parler aussi de l’amour et finis par me persuader moi-même. Jusqu’au moment du moins où elle devint ma maîtresse et où je compris que la presse du cœur, qui enseignait à parler de l’amour, n’apprenait pas à le faire. Après avoir aimé un perroquet, il me fallut coucher avec un serpent. Je cherchai donc ailleurs l’amour promis par les livres, et que je n’avais jamais rencontré dans la vie.

But I lacked practice. For more than thirty years I had been in love exclusively with myself. What hope was there of losing such a habit? I didn’t lose it and remained a trifler in passion. I multiplied the promises. I contracted simultaneous loves as, at an earlier period, I had multiple liaisons. In this way I piled up more misfortunes, for others, than at the time of my fine indifference. Have I told you that in despair my parrot wanted to let herself die of hunger? Fortunately I arrived in time and submitted to holding her hand until she met, on his return from a journey to Bali, the engineer with graying temples who had already been described to her by her favorite weekly. In any case, far from finding myself transported and absolved in the whirlwind—as the saying goes—of passion, I added even more to the weight of my crimes and to my deviation from virtue. As a result, I conceived such a loathing for love that for years I could not hear “La Vie en rose” or the “Liebestod” without gritting my teeth. I tried accordingly to give up women, in a certain way, and to live in a state of chastity. After all, their friendship ought to satisfy me. But this was tantamount to giving up gambling. Without desire, women bored me beyond all expectation, and obvi­ously I bored them too. No more gambling and no more theater—I was probably in the realm of truth. But truth, cher ami, is a colossal bore.

Mais je manquais d’entraînement. Il y avait plus de trente ans que je m’aimais exclusivement. Comment espérer perdre une telle habitude ? Je ne la perdis point et restai un velléitaire de la passion. Je multipliai les promesses. Je contractai des amours simultanées, comme j’avais eu, en d’autres temps, des liaisons multiples. J’accumulai alors plus de malheurs, pour les autres, qu’au temps de ma belle indifférence. Vous ai-je dit que mon perroquet, désespéré, voulut se laisser mourir de faim ? Heureusement, j’arrivai à temps et me résignai à lui tenir la main, jusqu’à ce qu’elle rencontrât, revenu d’un voyage à Bali, l’ingénieur aux tempes grises, que lui avait déjà décrit son hebdomadaire favori. En tout cas, loin de me trouver transporté et absous dans l’éternité, comme on dit, de la passion, j’ajoutai encore au poids de mes fautes et à mon égarement. J’en conçus une telle horreur de l’amour que, pendant des années, je ne pus entendre sans grincer des dents *La Vie en rose* ou *La Mort d’amour d’Yseult*. J’essayai alors de renoncer aux femmes, d’une certaine manière, et de vivre en état de chasteté. Après tout, leur amitié devait me suffire. Mais cela revenait à renoncer au jeu. Hors du désir, les femmes m’ennuyèrent au delà de toute attente et, visiblement, je les ennuyais aussi. Plus de jeu, plus de théâtre, j’étais sans doute dans la vérité. Mais la vérité, cher ami, est assommante.

Despairing of love and of chastity, I at last bethought myself of debauchery, a substitute for love, which quiets the laughter, restores silence, and above all, confers immortality. At a certain degree of lucid intoxication, lying late at night between two prostitutes and drained of all desire, hope ceases to be a torture, you see; the mind dominates the whole past, and the pain of living is over forever. In a sense, I had always lived in debauchery, never having ceased wanting to be immortal. Wasn’t this the key to my nature and also a result of the great self-love I have told you about? Yes, I was bursting with a longing to be immortal. I was too much in love with myself not to want the precious object of my love never to disappear. Since, in the waking state and with a little self-knowledge, one can see no reason why immortality should be conferred on a salacious monkey, one has to obtain substitutes for that immortality. Because I longed for eternal life, I went to bed with harlots and drank for nights on end. In the morning, to be sure, my mouth was filled with the bitter taste of the mortal state. But, for hours on end, I had soared in bliss. Dare I admit it to you? I still remember with affection certain nights when I used to go to a sordid night club to meet a quick-change dancer who honored me with her favors and for whose reputation I even fought one evening with a bearded braggart. Every night I would strut at the bar, in the red light and dust of that earthly paradise, lying fantastically and drink­ing at length. I would wait for dawn and at last end up in the always unmade bed of my princess, who would indulge mechanically in sex and then sleep without transition. Day would come softly to throw light on this disaster and I would get up and stand motionless in a dawn of glory.

Désespérant de l’amour et de la chasteté, je m’avisai enfin qu’il restait la débauche qui remplace très bien l’amour, fait taire les rires, ramène le silence, et, surtout, confère l’immortalité. À un certain degré d’ivresse lucide, couché, tard dans la nuit, entre deux filles, et vidé de tout désir, l’espoir n’est plus une torture, voyez-vous, l’esprit règne sur tous les temps, la douleur de vivre est à jamais révolue. Dans un sens, j’avais toujours vécu dans la débauche, n’ayant jamais cessé de vouloir être immortel. N’était-ce pas le fond de ma nature, et aussi un effet du grand amour de moi-même dont je vous ai parlé ? Oui, je mourais d’envie d’être immortel. Je m’aimais trop pour ne pas désirer que le précieux objet de mon amour ne disparût jamais. Comme, à l’état de veille, et pour peu qu’on se connaisse, on n’aperçoit pas de raisons valables pour que l’immortalité soit conférée à un singe salace, il faut bien se procurer des succédanés de cette immortalité. Parce que je désirais la vie éternelle, je couchais donc avec des putains et je buvais pendant des nuits. Le matin, bien sûr, j’avais dans la bouche le goût amer de la condition mortelle. Mais, pendant de longues heures, j’avais plané, bienheureux. Oserais-je vous l’avouer ? Je me souviens encore avec tendresse de certaines nuits où j’allais, dans une boîte sordide, retrouver une danseuse à transformations qui m’honorait de ses faveurs et pour la gloire de laquelle je me battis même, un soir, avec un barbillon vantard. Je paradais toutes les nuits au comptoir, dans la lumière rouge et la poussière de ce lieu de délices, mentant comme un arracheur de dents et buvant longuement. J’attendais l’aube, j’échouais enfin dans le lit toujours défait de ma princesse qui se livrait mécaniquement au plaisir, puis dormait sans transition. Le jour venait doucement éclairer ce désastre et je m’élevais, immobile, dans un matin de gloire.

Alcohol and women provided me, I admit, the only solace of which I was worthy. I’ll reveal this secret to you, cher ami , don’t fear to make use of it. Then you’ll see that true debauchery is liberating because it creates no obligations. In it you possess only yourself; hence it remains the favorite pastime of the great lovers of their own person. It is a jungle without past or future, without any promise above all, nor any immediate penalty. The places where it is practiced are separated from the world. On en­tering, one leaves behind fear and hope. Conversa­tion is not obligatory there; what one comes for can be had without words, and often indeed with­out money. Ah, I beg you, let me pay honor to the unknown and forgotten women who helped me then! Even today, my recollection of them con­tains something resembling respect.

L’alcool et les femmes m’ont fourni, avouons-le, le seul soulagement dont je fusse digne. Je vous livre ce secret, cher ami, ne craignez pas d’en user. Vous verrez alors que la vraie débauche est libératrice parce qu’elle ne crée aucune obligation. On n’y possède que soi-même, elle reste donc l’occupation préférée des grands amoureux de leur propre personne. Elle est une jungle, sans avenir ni passé, sans promesse surtout, ni sanction immédiate. Les lieux où elle s’exerce sont séparés du monde. On laisse en y entrant la crainte comme l’espérance. La conversation n’y est pas obligatoire ; ce qu’on vient y chercher peut s’obtenir sans paroles, et souvent même, oui, sans argent. Ah ! laissez-moi, je vous prie, rendre un hommage particulier aux femmes inconnues et oubliées qui m’ont aidé alors. Aujourd’hui encore, il se mêle au souvenir que j’ai gardé d’elles quelque chose qui ressemble à du respect.

In any case, I freely took advantage of that liberation. I was even seen in a hotel dedicated to what is called sin, living simultaneously with a ma­ture prostitute and an unmarried girl of the best society. I played the gallant with the first and gave the second an opportunity to learn the realities. Un­fortunately the prostitute had a most middle-class nature; she since consented to write her memoirs for a confessions magazine quite open to modern ideas. The girl, for her part, got married to satisfy her unbridled instincts and make use of her remark­able gifts. I am not a little proud likewise to have been admitted as an equal, at that time, by a mascu­line guild too often reviled. But I’ll not insist on that: you know that even very intelligent people glory in being able to empty one bottle more than the next man. I might ultimately have found peace and release in that happy dissipation. But, there too, I encountered an obstacle in myself. This time it was my liver, and a fatigue so dreadful that it hasn’t yet left me. One plays at being immortal and after a few weeks one doesn’t even know whether or not one can hang on till the next day.

J’usai en tout cas sans retenue de cette libération. On me vit même dans un hôtel, voué à ce qu’on appelle le péché, vivre à la fois avec une prostituée mûre et une jeune fille du meilleur monde. Je jouai les chevaliers servants avec la première et mis la seconde à même de connaître quelques réalités. Malheureusement la prostituée avait une nature fort bourgeoise : elle a consenti depuis à écrire ses souvenirs pour un journal confessionnel très ouvert aux idées modernes. La jeune fille, de son côté, s’est mariée pour satisfaire ses instincts débridés et donner un emploi à des dons remarquables. Je ne suis pas peu fier non plus d’avoir été accueilli comme un égal, à cette époque, par une corporation masculine trop souvent calomniée. Je glisserai là-dessus : vous savez que même des gens très intelligents tirent gloire de pouvoir vider une bouteille de plus que le voisin. J’aurais pu enfin trouver la paix et la délivrance dans cette heureuse dissipation. Mais, là encore, je rencontrai un obstacle en moi-même. Ce fut mon foie, pour le coup, et une fatigue si terrible qu’elle ne m’a pas encore quitté. On joue à être immortel et, au bout de quelques semaines, on ne sait même plus si l’on pourra se traîner jusqu’au lendemain.

The sole benefit of that experience, when I had given up my nocturnal exploits, was that life be­came less painful for me. The fatigue that was gnawing at my body had simultaneously cauterized many raw spots in me. Each excess decreases vital­ity, hence suffering. There is nothing frenzied about debauchery, contrary to what is thought. It is but a long sleep. You must have noticed that men who really suffer from jealousy have no more urgent desire than to go to bed with the woman they nevertheless think has betrayed them. Of course, they want to assure themselves once more that their dear treasure still belongs to them. They want to possess it, as the saying goes. But there is also the fact that immediately afterward they are less jeal­ous. Physical jealousy is a result of the imagination at the same time that it is a self-judgment. One at­tributes to the rival the nasty thoughts one had one­self in the same circumstances. Fortunately excess of sensual satisfaction weakens both imagination and judgment. The suffering then lies dormant as long as virility does. For the same reasons adoles­cents lose their metaphysical unrest with their first mistress; and certain marriages, which are merely formalized debauches, become the monotonous hearses of daring and invention. Yes, cher ami, bourgeois marriage has put our country into slip­pers and will soon lead it to the gates of death.

Le seul bénéfice de cette expérience, quand j’eus renoncé à mes exploits nocturnes, fut que la vie me devint moins douloureuse. La fatigue qui rongeait mon corps avait érodé en même temps beaucoup de points vifs en moi. Chaque excès diminue la vitalité, donc la souffrance. La débauche n’a rien de frénétique, contrairement à ce qu’on croit. Elle n’est qu’un long sommeil. Vous avez dû le remarquer, les hommes qui souffrent vraiment de jalousie n’ont rien de plus pressé que de coucher avec celle dont ils pensent pourtant qu’elle les a trahis. Bien sûr, ils veulent s’assurer une fois de plus que leur cher trésor leur appartient toujours. Ils veulent le posséder, comme on dit. Mais c’est aussi que, tout de suite après, ils sont moins jaloux. La jalousie physique est un effet de l’imagination en même temps qu’un jugement qu’on porte sur soi-même. On prête au rival les vilaines pensées qu’on a eues dans les mêmes circonstances. Heureusement, l’excès de la jouissance débilite l’imagination comme le jugement. La souffrance dort alors avec la virilité, et aussi longtemps qu’elle. Pour les mêmes raisons, les adolescents perdent avec leur première maîtresse l’inquiétude métaphysique et certains mariages, qui sont des débauches bureaucratisées, deviennent en même temps les monotones corbillards de l’audace et de l’invention. Oui, cher ami, le mariage bourgeois a mis notre pays en pantoufles, et bientôt aux portes de la mort.

I am exaggerating? No, but I am straying from the subject. I merely wanted to tell you the advan­tage I derived from those months of orgy. I lived in a sort of fog in which the laughter became so muffled that eventually I ceased to notice it. The indifference that already had such a hold over me now encountered no resistance and extended its sclerosis. No more emotions! An even temper, or rather no temper at all. Tubercular lungs are cured by drying up and gradually asphyxiate their happy owner. So it was with me as I peacefully died of my cure. I was still living on my work, although my reputation was seriously damaged by my flights of language and the regular exercise of my profes­sion compromised by the disorder of my life. It is noteworthy, however, that I aroused less resentment by my nocturnal excesses than by my verbal provocations. The reference, purely verbal, that I often made to God in my speeches before the court awak­ened mistrust in my clients. They probably feared that heaven could not represent their interests as well as a lawyer invincible when it came to the code of law. Whence it was but a step to conclude that I invoked the divinity in proportion to my ignorance. My clients took that step and became scarce. Now and then I still argued a case. At times even, for­getting that I no longer believed in what I was say­ing, I was a good advocate. My own voice would lead me on and I would follow it; without really soaring, as I once did, I at least got off the ground and did a little hedgehopping. Outside of my pro­fession, I saw but few people and painfully kept alive one or two tired liaisons. It even happened that I would spend purely friendly evenings, with­out any element of desire, yet with the difference that, resigned to boredom, I scarcely listened to what was being said. I became a little fatter and at last was able to believe that the crisis was over. Nothing remained but to grow older.

J’exagère ? Non, mais je m’égare. Je voulais seulement vous dire l’avantage que je tirai de ces mois d’orgie. Je vivais dans une sorte de brouillard où le rire se faisait assourdi, au point que je finissais par ne plus le percevoir. L’indifférence qui occupait déjà tant de place en moi ne trouvait plus de résistance et étendait sa sclérose. Plus d’émotions ! Une humeur égale, ou plutôt pas d’humeur du tout. Les poumons tuberculeux guérissent en se desséchant et asphyxient peu à peu leur heureux propriétaire. Ainsi de moi qui mourais paisiblement de ma guérison. Je vivais encore de mon métier, quoique ma réputation fût bien entamée par mes écarts de langage, l’exercice régulier de ma profession compromis par le désordre de ma vie. Il est intéressant de noter pourtant qu’on me fit moins grief de mes excès nocturnes que de mes provocations de langage. La référence, purement verbale, que parfois je faisais à Dieu dans mes plaidoiries, donnait de la méfiance à mes clients. Ils craignaient sans doute que le ciel ne pût prendre en main leurs intérêts aussi bien qu’un avocat imbattable sur le code. De là à conclure que j’invoquais la divinité dans la mesure de mes ignorances, il n’y avait qu’un pas. Mes clients firent ce pas et se raréfièrent. De loin en loin, je plaidais encore. Parfois même, oubliant que je ne croyais plus à ce que je disais, je plaidais bien. Ma propre voix m’entraînait, je la suivais ; sans vraiment planer, comme autrefois, je m’élevais un peu au-dessus du sol, je faisais du rase-mottes. Hors de mon métier enfin, je voyais peu de monde, entretenais la survie pénible d’une ou deux liaisons fatiguées. Il m’arrivait même de passer des soirées de pure amitié, sans que le désir s’y mêlât, à cette différence près que, résigné à l’ennui, j’écoutais à peine ce qu’on me disait. Je grossissais un peu et je pus croire enfin que la crise était terminée. Il ne s’agissait plus que de vieillir.

One day, however, during a trip’ to which I was treating a friend without telling her I was doing so to celebrate my cure, I was aboard an ocean liner—on the upper deck, of course. Suddenly, far off at sea, I perceived a black speck on the steel-gray ocean. I turned away at once and my heart began to beat wildly. When I forced myself to look, the black speck had disappeared. I was on the point of shouting, of stupidly calling for help, when I saw it again. It was one of those bits of refuse that ships leave behind them. Yet I had not been able to en­dure watching it; for I had thought at once of a drowning person. Then I realized, calmly as you resign yourself to an idea the truth of which you have long known, that that cry which had sounded over the Seine behind me years before had never ceased, carried by the river to the waters of the Channel, to travel throughout the world, across the limitless expanse of the ocean, and that it had waited for me there until the day I had encountered it. I realized likewise that it would continue to await me on seas and rivers, everywhere, in short, where lies the bitter water of my baptism. Here, too, by the way, aren’t we on the water? On this flat, monoto­nous, interminable water whose limits are indistin­guishable from those of the land? Is it credible that we shall ever reach Amsterdam? We shall never get out of this immense holy-water fount. Listen. Don’t you hear the cries of invisible gulls? If they are cry­ing in our direction, to what are they calling us?

Un jour pourtant, au cours d’un voyage que j’offris à une amie, sans lui dire que je le faisais pour fêter ma guérison, je me trouvais à bord d’un transatlantique, sur le pont supérieur, naturellement. Soudain, j’aperçus au large un point noir sur l’océan couleur de fer. Je détournai les yeux aussitôt, mon cœur se mit à battre. Quand je me forçai à regarder, le point noir avait disparu. J’allais crier, appeler stupidement à l’aide, quand je le revis. Il s’agissait d’un de ces débris que les navires laissent derrière eux. Pourtant, je n’avais pu supporter de le regarder, j’avais tout de suite pensé à un noyé. Je compris alors, sans révolte, comme on se résigne à une idée dont on connaît depuis longtemps la vérité, que ce cri qui, des années auparavant, avait retenti sur la Seine, derrière moi, n’avait pas cessé, porté par le fleuve vers les eaux de la Manche, de cheminer dans le monde, à travers l’étendue illimitée de l’océan, et qu’il m’y avait attendu jusqu’à ce jour où je l’avais rencontré. Je compris aussi qu’il continuerait de m’attendre sur les mers et les fleuves, partout enfin où se trouverait l’eau amère de mon baptême. Ici encore, dites-moi, ne sommes-nous pas sur l’eau ? Sur l’eau plate, monotone, interminable, qui confond ses limites à celles de la terre ? Comment croire que nous allons arriver à Amsterdam ? Nous ne sortirons jamais de ce bénitier immense. Ecoutez ! N’entendez-vous pas les cris de goélands invisibles ? S’ils crient vers nous, à quoi donc nous appellent-ils ?

But they are the same gulls that were crying, that were already calling over the Atlantic the day I realized definitively that I was not cured, that I was still cornered and that I had to make shift with it. Ended the glorious life, but ended also the frenzy and the convulsions. I had to submit and admit my guilt. I had to live in the little-ease. To be sure, you are not familiar with that dungeon cell that was called the little-ease in the Middle Ages. In gen­eral, one was forgotten there for life. That cell was distinguished from others by ingenious dimensions. It was not high enough to stand up in nor yet wide enough to lie down in. One had to take on an awkward manner and live on the diagonal; sleep was a collapse, and waking a squatting. Mon cher, there was genius—and I am weighing my words—­in that so simple invention. Every day through the unchanging restriction that stiffened his body, the condemned man learned that he was guilty and that innocence consists in stretching joyously. Can you imagine in that cell a frequenter of summits and upper decks? What? One could live in those cells and still be innocent? Improbable! Highly improb­able! Or else my reasoning would collapse. That innocence should be reduced to living hunchbacked—I refuse to entertain for a second such a hypothe­sis. Moreover, we cannot assert the innocence of anyone, whereas we can state with certainty the guilt of all. Every man testifies to the crime of all the others—that is my faith and my hope.

Mais ce sont les mêmes qui criaient, qui appelaient déjà sur l’Atlantique, le jour où je compris définitivement que je n’étais pas guéri, que j’étais toujours coincé, et qu’il fallait m’en arranger. Finie la vie glorieuse, mais finis aussi la rage et les soubresauts. Il fallait se soumettre et reconnaître sa culpabilité. Il fallait vivre dans le malconfort. C’est vrai, vous ne connaissez pas cette cellule de basse-fosse qu’au Moyen-Age on appelait le malconfort. En général, on vous y oubliait pour la vie. Cette cellule se distinguait des autres par d’ingénieuses dimensions. Elle n’était pas assez haute pour qu’on s’y tînt debout, mais pas assez large pour qu’on pût s’y coucher. Il fallait prendre le genre empêché, vivre en diagonale ; le sommeil était une chute, la veille un accroupissement. Mon cher, il y avait du génie, et je pèse mes mots, dans cette trouvaille si simple. Tous les jours, par l’immuable contrainte qui ankylosait son corps, le condamné apprenait qu’il était coupable et que l’innocence consiste à s’étirer joyeusement. Pouvez-vous imaginer dans cette cellule un habitué des cimes et des ponts supérieurs ? Quoi ? On pouvait vivre dans ces cellules et être innocent ? Improbable, hautement improbable ! Ou sinon mon raisonnement se casserait le nez. Que l’innocence en soit réduite à vivre bossue, je me refuse à considérer une seule seconde cette hypothèse. Du reste, nous ne pouvons affirmer l’innocence de personne, tandis que nous pouvons affirmer à coup sûr la culpabilité de tous. Chaque homme témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi, et mon espérance.

Believe me, religions are on the wrong track the moment they moralize and fulminate commandments. God is not needed to create guilt or to punish. Our fellow men suffice, aided by ourselves. You were speaking of the Last Judgment. Allow me to laugh respectfully. I shall wait for it resolutely, for I have known what is worse, the judgment of men. For them, no extenuating circumstances; even the good intention is ascribed to crime. Have you at least heard of the spitting-cell, which a nation re­cently thought up to prove itself the greatest on earth? A walled-up box in which the prisoner can stand without moving. The solid door that locks him in his cement shell stops at chin level. Hence only his face is visible, and every passing jailer spits copiously on it. The prisoner, wedged into his cell, cannot wipe his face, though he is allowed, it is true, to close his eyes. Well, that, mon cher, is a human invention. They didn’t need God for that little mas­terpiece.

Croyez-moi, les religions se trompent dès l’instant qu’elles font de la morale et qu’elles fulminent des commandements. Dieu n’est pas nécessaire pour créer la culpabilité, ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par nous-mêmes. Vous parliez du jugement dernier. Permettez-moi d’en rire respectueusement. Je l’attends de pied ferme : j’ai connu ce qu’il y a de pire, qui est le jugement des hommes. Pour eux, pas de circonstances atténuantes, même la bonne intention est imputée à crime. Avez-vous au moins entendu parler de la cellule des crachats qu’un peuple imagina récemment pour prouver qu’il était le plus grand de la terre ? Une boîte maçonnée où le prisonnier se tient debout, mais ne peut pas bouger. La solide porte qui le boucle dans sa coquille de ciment s’arrête à hauteur de menton. On ne voit donc que son visage sur lequel chaque gardien qui passe crache abondamment. Le prisonnier, coincé dans la cellule, ne peut s’essuyer, bien qu’il lui soit permis, il est vrai, de fermer les yeux. Eh bien, ça, mon cher, c’est une invention d’hommes. Ils n’ont pas eu besoin de Dieu pour ce petit chef-d’œuvre.

What of it? Well, God’s sole usefulness would be to guarantee innocence, and I am inclined to see religion rather as a huge laundering venture—as it was once but briefly, for exactly three years, and it wasn’t called religion. Since then, soap has been lacking, our faces are dirty, and we wipe one an­other’s noses. All dunces, all punished, let’s all spit on one another and—hurry! to the little-ease! Each tries to spit first, that’s all. I’ll tell you a big secret, mon cher. Don’t wait for the Last Judgment. It takes place every day.

Alors ? Alors, la seule utilité de Dieu serait de garantir l’innocence et je verrais plutôt la religion comme une grande entreprise de blanchissage, ce qu’elle a été d’ailleurs, mais brièvement, pendant trois ans tout juste, et elle ne s’appelait pas religion. Depuis, le savon manque, nous avons le nez sale et nous nous mouchons mutuellement. Tous cancres, tous punis, crachons-nous dessus, et hop ! au malconfort ! C’est à qui crachera le premier, voilà tout. Je vais vous dire un grand secret, mon cher. N’attendez pas le jugement dernier. Il a lieu tous les jours.

No, it’s nothing; I’m merely shivering a little in this damned humidity. We’re landing anyway. Here we are. After you. But stay a little, I beg you, and walk home with me. I haven’t finished; I must go on. Continuing is what is hard. Say, do you know why he was crucified—the one you are per­haps thinking of at this moment? Well, there were heaps of reasons for that. There are always reasons for murdering a man. On the contrary, it is impos­sible to justify his living. That’s why crime always finds lawyers, and innocence only rarely. But, be­side the reasons that have been very well explained to us for the past two thousand years, there was a major one for that terrible agony, and I don’t know why it has been so carefully hidden. The real rea­son is that he knew he was not altogether innocent. If he did not bear the weight of the crime he was accused of, he had committed others—even though he didn’t know which ones. Did he really not know them? He was at the source, after all; he must have heard of a certain Slaughter of the Innocents. The children of Judea massacred while his parents were taking him to a safe place— why did they die if not because of him? Those blood-spattered soldiers, those infants cut in two filled him with horror. But given the man he was, I am sure he could not forget them. And as for that sadness that can be felt in his every act, wasn’t it the incurable melan­choly of a man who heard night after night the voice of Rachel weeping for her children and re­fusing all comfort? The lamentation would rend the night, Rachel would call her children who had been killed for him, and he was still alive!

Non, ce n’est rien, je frissonne un peu dans cette sacrée humidité. Nous sommes arrivés d’ailleurs. Voilà. Après vous. Mais restez encore, je vous prie, et accompagnez-moi. Je n’en ai pas fini, il faut continuer. Continuer, voilà ce qui est difficile. Tenez, savez-vous pourquoi on l’a crucifié, l’autre, celui auquel vous pensez en ce moment, peut-être ? Bon, il y avait des quantités de raisons à cela. Il y a toujours des raisons au meurtre d’un homme. Il est, au contraire, impossible de justifier qu’il vive. C’est pourquoi le crime trouve toujours des avocats et l’innocence parfois, seulement. Mais, à côté des raisons qu’on nous a très bien expliquées pendant deux mille ans, il y en avait une grande à cette affreuse agonie, et je ne sais pourquoi on la cache si soigneusement. La vraie raison est qu’il savait, lui, qu’il n’était pas tout à fait innocent. S’il ne portait pas le poids de la faute dont on l’accusait, il en avait commis d’autres, quand même il ignorait lesquelles. Les ignorait-il d’ailleurs ? Il était à la source, après tout ; il avait dû entendre parler d’un certain massacre des innocents. Les enfants de la Judée massacrés pendant que ses parents l’emmenaient en lieu sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui ? Il ne l’avait pas voulu, bien sûr. Ces soldats sanglants, ces enfants coupés en deux, lui faisaient horreur. Mais, tel qu’il était, je suis sûr qu’il ne pouvait les oublier. Et cette tristesse qu’on devine dans tous ses actes, n’était-ce pas la mélancolie inguérissable de celui qui entendait au long des nuits la voix de Rachel, gémissant sur ses petits et refusant toute consolation ? La plainte s’élevait dans la nuit, Rachel appelait ses enfants tués pour lui, et il était vivant !

Knowing what he knew, familiar with every­thing about man—ah, who would have believed that crime consists less in making others die than in not dying oneself!—brought face to face day and night with his innocent crime, he found it too hard for him to hold on and continue. It was better to have done with it, not to defend himself, to die, in order not to be the only one to live, and to go else­where where perhaps he would be upheld. He was not upheld, he complained, and as a last straw, he was censored. Yes, it was the third evangelist, I believe, who first suppressed his complaint. “Why hast thou forsaken me?”—it was a seditious cry, wasn’t it? Well, then, the scissors! Mind you, if Luke had suppressed nothing, the matter would hardly have been noticed; in any case, it would not have assumed such importance. Thus the censor shouts aloud what he proscribes. The world’s order likewise is ambiguous.

Sachant ce qu’il savait, connaissant tout de l’homme – ah ! qui aurait cru que le crime n’est pas tant de faire mourir que de ne pas mourir soi-même ! – confronté jour et nuit à son crime innocent, il devenait trop difficile pour lui de se maintenir et de continuer. Il valait mieux en finir, ne pas se défendre, mourir, pour ne plus être seul à vivre et pour aller ailleurs, là où, peut-être, il serait soutenu. Il n’a pas été soutenu, il s’en est plaint et, pour tout achever, on l’a censuré. Oui, c’est le troisième évangéliste, je crois, qui a commencé de supprimer sa plainte. « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », c’était un cri séditieux, n’est-ce pas ? Alors, les ciseaux ! Notez d’ailleurs que si Luc n’avait rien supprimé, on aurait à peine remarqué la chose ; elle n’aurait pas pris tant de place, en tout cas. Ainsi, le censeur crie ce qu’il proscrit. L’ordre du monde aussi est ambigu.

Nonetheless, the censored one was unable to carry on. And I know, cher, whereof I speak. There was a time when I didn’t at any minute have the slightest idea how I could reach the next one. Yes, one can wage war in this world, ape love, torture one’s fellow man, or merely say evil of one’s neigh­bor while knitting. But, in certain cases, carrying on, merely continuing, is superhuman. And he was not superhuman, you can take my word for it. He cried aloud his agony and that’s why I love him, my friend who died without knowing.

Il n’empêche que le censuré, lui, n’a pu continuer. Et je sais, cher, ce dont je parle. Il fut un temps où j’ignorais, à chaque minute, comment je pourrais atteindre la suivante. Oui, on peut faire la guerre en ce monde, singer l’amour, torturer son semblable, parader dans les journaux, ou simplement dire du mal de son voisin en tricotant. Mais, dans certains cas, continuer, seulement continuer, voilà ce qui est surhumain. Et lui n’était pas surhumain, vous pouvez m’en croire. Il a crié son agonie et c’est pourquoi je l’aime, mon ami, qui est mort sans savoir.

The unfortunate thing is that he left us alone, to carry on, whatever happens, even when we are lodged in the little-ease, knowing in turn what he knew, but incapable of doing what he did and of dying like him. People naturally tried to get some help from his death. After all, it was a stroke of genius to tell us: “You’re not a very pretty sight, that’s certain! Well, we won’t go into the details! We’ll just liquidate it all at once, on the cross!” But too many people now climb onto the cross merely to be seen from a greater distance, even if they have to trample somewhat on the one who has been there so long. Too many people have decided to do without generosity in order to practice charity. Oh, the injustice, the rank injustice that has been done him! It wrings my heart! Good heavens, the habit has seized me again and I’m on the point of making a speech to the court. Forgive me and realize that I have my reasons. Why, a few streets from here there is a museum called Our Lord in the Attic. At the time, they had the catacombs in the attic. After all, the cellars are flooded here. But today—set your mind at rest—their Lord is neither in the attic nor in the cellar. They have hoisted him onto a judge’s bench, in the secret of their hearts, and they smite, they judge above all, they judge in his name. He spoke softly to the adulteress: “Neither do I condemn thee!” but that doesn’t matter; they condemn with­out absolving anyone. In the name of the Lord, here is what you deserve. Lord? He, my friend, didn’t expect so much. He simply wanted to be loved, nothing more. Of course, there are those who love him, even among Christians. But they are not nu­merous. He had foreseen that too; he had a sense of humor. Peter, you know, the coward, Peter de­nied him: “I know not the man... I know not what thou sayest... etc.” Really, he went too far! And my friend makes a play on words: “Thou art Peter, and upon this rock I will build my church.” Irony could go no further, don’t you think? But no, they still triumph! “You see, he had said it!” He had said it indeed; he knew the question thoroughly. And then he left forever, leaving them to judge and condemn, with pardon on their lips and the sentence in their hearts.

Le malheur est qu’il nous a laissés seuls, pour continuer, quoi qu’il arrive, même lorsque nous nichons dans le malconfort, sachant à notre tour ce qu’il savait, mais incapables de faire ce qu’il a fait et de mourir comme lui. On a bien essayé, naturellement, de s’aider un peu de sa mort. Après tout, c’était un coup de génie de nous dire : « Vous n’êtes pas reluisants, bon, c’est un fait. Eh bien, on ne va pas faire le détail ! On va liquider ça d’un coup, sur la croix ! » Mais trop de gens grimpent maintenant sur la croix seulement pour qu’on les voie de plus loin, même s’il faut pour cela piétiner un peu celui qui s’y trouve depuis si longtemps. Trop de gens ont décidé de se passer de la générosité pour pratiquer la charité. O l’injustice, l’injustice qu’on lui a faite et qui me serre le cœur ! Allons, voilà que ça me reprend, je vais plaider. Pardonnez-moi, comprenez que j’ai mes raisons. Tenez, à quelques rues d’ici, il y a un musée qui s’appelle « Notre Seigneur au grenier ». A l’époque, ils avaient placé leurs catacombes sous les combles. Que voulez-vous, les caves, ici, sont inondées. Mais aujourd’hui, rassurez-vous, leur Seigneur n’est plus au grenier, ni à la cave. Ils l’ont juché sur un tribunal, au secret de leur cœur, et ils cognent, ils jugent surtout, ils jugent en son nom. Il parlait doucement à la pécheresse : « Moi non plus, je ne te condamne pas ! » ; ça n’empêche rien, ils condamnent, ils n’absolvent personne. Au nom du Seigneur, voilà ton compte. Seigneur ? Il n’en demandait pas tant, mon ami. Il voulait qu’on l’aime, rien de plus. Bien sûr, il y a des gens qui l’aiment, même parmi les chrétiens. Mais on les compte. Il avait prévu ça d’ailleurs, il avait le sens de l’humour. Pierre, vous savez, le froussard, Pierre, donc, le renie : « Je ne connais pas cet homme... Je ne sais pas ce que tu veux dire... etc. » Vraiment, il exagérait ! Et lui fait un jeu de mots : « Sur cette pierre, je bâtirai mon église. » On ne pouvait pas pousser plus loin l’ironie, vous ne trouvez pas ? Mais non, ils triomphent encore ! « Vous voyez, il l’avait dit ! » Il l’avait dit en effet, il connaissait bien la question. Et puis il est parti pour toujours, les laissant juger et condamner, le pardon à la bouche et la sentence au cœur.

For it cannot be said there is no more pity; no, good Lord, we never stop talking of it. Simply, no one is ever acquitted any more. On dead inno­cence the judges swarm, the judges of all species, those of Christ and those of the Antichrist, who are the same anyway, reconciled in the little-ease. For one mustn’t blame everything exclusively on the Christians. The others are involved too. Do you know what has become of one of the houses in this city that sheltered Descartes? A lunatic asylum. Yes, general delirium and persecution. We, too, naturally, are obliged to come to it. You have had a chance to observe that I spare nothing, and as for you, I know that you agree in thought. Wherefore, since we are all judges, we are all guilty before one another, all Christs in our mean manner, one by one crucified, always without knowing. We should be at least if I, Clamence, had not found a way out, the only solution, truth at last...

Car on ne peut pas dire qu’il n’y a plus de pitié, non, grands dieux, nous n’arrêtons pas d’en parler. Simplement, on n’acquitte plus personne. Sur l’innocence morte, les juges pullulent, les juges de toutes les races, ceux du Christ et ceux de l’Antéchrist, qui sont d’ailleurs les mêmes, réconciliés dans le malconfort. Car il ne faut pas accabler les seuls chrétiens. Les autres aussi sont dans le coup. Savez-vous ce qu’est devenue, dans cette ville, l’une des maisons qui abrita Descartes ? Un asile d’aliénés. Oui, c’est le délire général, et la persécution. Nous aussi, naturellement, nous sommes forcés de nous y mettre. Vous avez pu vous apercevoir que je n’épargne rien et, de votre côté, je sais que vous n’en pensez pas moins. Dès lors, puisque nous sommes tous juges, nous sommes tous coupables les uns devant les autres, tous christs à notre vilaine manière, un à un crucifiés, et toujours sans savoir. Nous le serions du moins, si moi, Clamence, je n’avais trouvé l’issue, la seule solution, la vérité enfin...

No, I am stopping, cher ami, fear nothing! Besides, I’m going to leave you, for we are at my door. In solitude and when fatigued, one is after all inclined to take oneself for a prophet. When all is said and done, that’s really what I am, having taken refuge in a desert of stones, fogs, and stagnant waters—an empty prophet for shabby times, Elijah without a messiah, choked with fever and alcohol, my back up against this moldy door, my finger raised toward a threatening sky, showering impre­cations on lawless men who cannot endure any judgment. For they can’t endure it, très cher, and that’s the whole question. He who clings to a law does not fear the judgment that reinstates him in an order he believes in. But the keenest of human tor­ments is to be judged without a law. Yet we are in that torment. Deprived of their natural curb, the judges, loosed at random, are racing through their job. Hence we have to try to go faster than they, don’t we? And it’s a real madhouse. Prophets and quacks multiply; they hasten to get there with a good law or a flawless organization before the world is deserted Fortunately, I arrived! I am the end and the beginning; I announce the law. In short, I am a judge-penitent.

Non, je m’arrête, cher ami, ne craignez rien ! Je vais d’ailleurs vous quitter, nous voici à ma porte. Dans la solitude, la fatigue aidant, que voulez-vous, on se prend volontiers pour un prophète. Après tout, c’est bien là ce que je suis, réfugié dans un désert de pierres, de brumes et d’eaux pourries, prophète vide pour temps médiocres, Elie sans messie, bourré de fièvre et d’alcool, le dos collé à cette porte moisie, le doigt levé vers un ciel bas, couvrant d’imprécations des hommes sans loi qui ne peuvent supporter aucun jugement. Car ils ne peuvent le supporter, très cher, et c’est toute la question. Celui qui adhère à une loi ne craint pas le jugement qui le replace dans un ordre auquel il croit. Mais le plus haut des tourments humains est d’être jugé sans loi. Nous sommes pourtant dans ce tourment. Privés de leur frein naturel, les juges, déchaînés au hasard, mettent les bouchées doubles. Alors, n’est-ce pas, il faut bien essayer d’aller plus vite qu’eux ? Et c’est le grand branle-bas. Les prophètes et les guérisseurs se multiplient, ils se dépêchent pour arriver avec une bonne loi, ou une organisation impeccable, avant que la terre ne soit déserte. Heureusement, je suis arrivé, moi ! Je suis la fin et le commencement, j’annonce la loi. Bref, je suis juge-pénitent.

Yes, yes, I’ll tell you tomorrow what this noble profession consists of. You are leaving the day after tomorrow, so we are in a hurry. Come to my place, will you? Just ring three times. You are going back to Paris? Paris is far; Paris is beautiful; I haven’t forgotten it. I remember its twilights at about this same season. Evening falls, dry and rustling, over the roofs blue with smoke, the city rumbles, the river seems to flow backward. Then I used to wan­der in the streets. They wander now too, I know! They wander, pretending to hasten toward the tired wife, the forbidding home...Ah, mon ami , do you know what the solitary creature is like as he wanders in big cities?...

Oui, oui, je vous dirai demain en quoi consiste ce beau métier. Vous partez après-demain, nous sommes donc pressés. Venez chez moi, voulez-vous, vous sonnerez trois fois. Vous retournez à Paris ? Paris est loin, Paris est beau, je ne l’ai pas oublié. Je me souviens de ses crépuscules, à la même époque, à peu près. Le soir tombe, sec et crissant, sur les toits bleus de fumée, la ville gronde sourdement, le fleuve semble remonter son cours. J’errais alors dans les rues. Ils errent aussi, maintenant, je le sais ! Ils errent, faisant semblant de se hâter vers la femme lasse, la maison sévère... Ah ! mon ami, savez-vous ce qu’est la créature solitaire, errant dans les grandes villes ?...

I’M EMBARASSED to be in bed when you ar­rive. It’s nothing, just a little fever that I’m treating with gin. I’m accustomed to these attacks. Malaria, I think, that I caught at the time I was pope. No, I’m only half joking. I know what you’re thinking: it’s very hard to disentangle the true from the false in what I’m saying. I admit you are right. I myself... You see, a person I knew used to di­vide human beings into three categories: those who prefer having nothing to hide rather than being obliged to lie, those who prefer lying to having nothing to hide, and finally those who like both lying and the hidden. I’ll let you choose the pigeon­hole that suits me.

Je suis confus de vous recevoir couché. Ce n’est rien, un peu de fièvre que je soigne au genièvre. J’ai l’habitude de ces accès. Du paludisme, je crois, que j’ai contracté du temps que j’étais pape. Non, je ne plaisante qu’à moitié. Je sais ce que vous pensez : il est bien difficile de démêler le vrai du faux dans ce que je raconte. Je confesse que vous avez raison. Moi-même... Voyez-vous, une personne de mon entourage divisait les êtres en trois catégories : ceux qui préfèrent n’avoir rien à cacher plutôt que d’être obligés de mentir, ceux qui préfèrent mentir plutôt que de n’avoir rien à cacher, et ceux enfin qui aiment en même temps le mensonge et le secret. Je vous laisse choisir la case qui me convient le mieux.

But what do I care? Don’t lies eventually lead to the truth? And don’t all my stories, true or false, tend toward the same conclusion? Don’t they all have the same meaning? So what does it matter whether they are true or false if, in both cases, they are significant of what I have been and of what I am? Sometimes it is easier to see clearly into the liar than into the man who tells the truth. Truth, like light, blinds. Falsehood, on the contrary, is a beautiful twilight that enhances every object. Well, make of it what you will, but I was named pope in a prison camp. Sit down, please. You are examining this room. Bare , to be sure, but clean. A Vermeer, without furniture or copper pots. Without books either, for I gave up reading some time ago. At one time, my house was full of half-read books. That’s just as disgusting as those people who cut a piece off a foie gras and have the rest thrown out. Any­way, I have ceased to like anything but confes­sions, and authors of confessions write especially to avoid confessing, to tell nothing of what they know. When they claim to get to the painful admissions, you have to watch out, for they are about to dress the corpse. Believe me, I know what I’m talking about. So I put a stop to it. No more books, no more useless objects either; the bare necessities, clean and polished like a coffin. Besides, these Dutch beds, so hard and with their immaculate sheets—one dies in them as if already wrapped in a shroud, em­balmed in purity.

Qu’importe, après tout ? Les mensonges ne mettent-ils pas finalement sur la voie de la vérité ? Et mes histoires, vraies ou fausses, ne tendent-elles pas toutes à la même fin, n’ont-elles pas le même sens ? Alors, qu’importe qu’elles soient vraies ou fausses si, dans les deux cas, elles sont significatives de ce que j’ai été et de ce que je suis. On voit parfois plus clair dans celui qui ment que dans celui qui dit vrai. La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule, qui met chaque objet en valeur. Enfin, prenez-le comme vous voudrez, mais j’ai été nommé pape dans un camp de prisonniers. Asseyez-vous, je vous en prie. Vous regardez cette pièce. Nue, c’est vrai, mais propre. Un Vermeer, sans meubles ni casseroles. Sans livres, non plus, j’ai cessé de lire depuis longtemps. Autrefois, ma maison était pleine de livres à moitié lus. C’est aussi dégoûtant que ces gens qui écornent un foie gras et font jeter le reste. D’ailleurs, je n’aime plus que les confessions, et les auteurs de confession écrivent surtout pour ne pas se confesser, pour ne rien dire de ce qu’ils savent. Quand ils prétendent passer aux aveux, c’est le moment de se méfier, on va maquiller le cadavre. Croyez-moi, je suis orfèvre. Alors, j’ai coupé court. Plus de livres, plus de vains objets non plus, le strict nécessaire, net et verni comme un cercueil. D’ailleurs, ces lits hollandais, si durs, avec des draps immaculés, on y meurt dans un linceul déjà, embaumés de pureté.

You are curious to know my pontifical adven­tures? Nothing out of the ordinary, you know. Shall I have the strength to tell you of them? Yes, the fever is going down. It was all so long ago. It was in Africa where, thanks to a certain Rommel, war was raging. I wasn’t involved in it—no, don’t worry. I had already dodged the one in Europe. Mobilized of course, but I never saw action. In a way, I regret it. Maybe that would have changed many things? The French army didn’t need me on the front; it merely asked me to take part in the retreat. A little later I got back to Paris, and the Germans. I was tempted by the Resistance, about which people were beginning to talk just about the time I discovered that I was patriotic. You are smil­ing? You are wrong. I made my discovery on a subway platform, at the Châtelet station. A dog had strayed into the labyrinth of passageways. Big, wiry-haired, one ear cocked, eyes laughing, he was cavorting and sniffing the passing legs. I have a very old and very faithful attachment for dogs. I like them because they always forgive. I called this one, who hesitated, obviously won over, wagging his tail enthusiastically a few yards ahead of me. Just then, a young German soldier, who was walking briskly, passed me. Having reached the dog, he caressed the shaggy head. Without hesitating, the animal fell in step with the same enthusiasm and disappeared with him. From the resentment and the sort of rage I felt against the German soldier, it was dear to me that my reaction was patriotic. If the dog had followed a French civilian, I’d not even have thought of it. But, on the contrary, I imagined that friendly dog as the mascot of a German regi­ment and that made me fly into a rage. Hence the test was convincing.

Vous êtes curieux de connaître mes aventures pontificales ? Rien que de banal, vous savez. Aurai-je la force de vous en parler ? Oui, il me semble que la fièvre diminue. Il y a si longtemps de cela. C’était en Afrique où, grâce à M. Rommel, la guerre flambait. Je n’y étais pas mêlé, non, rassurez-vous. J’avais déjà coupé à celle d’Europe. Mobilisé bien sûr, mais je n’ai jamais vu le feu. Dans un sens, je le regrette. Peut-être cela aurait-il changé beaucoup de choses ? L’armée française n’a pas eu besoin de moi sur le front. Elle m’a seulement demandé de participer à la retraite. J’ai retrouvé Paris ensuite, et les Allemands. J’ai été tenté par la Résistance dont on commençait à parler, à peu près au moment où j’ai découvert que j’étais patriote. Vous souriez ? Vous avez tort. Je fis ma découverte dans les couloirs du métro, au Châtelet. Un chien s’était égaré dans le labyrinthe. Grand, le poil raide, une oreille cassée, les yeux amusés, il gambadait, flairait les mollets qui passaient. J’aime les chiens d’une très vieille et très fidèle tendresse. Je les aime parce qu’ils pardonnent toujours. J’appelai celui-ci qui hésita, visiblement conquis, l’arrière-train enthousiaste, à quelques mètres devant moi. A ce moment, un jeune soldat allemand qui marchait allégrement me dépassa. Arrivé devant le chien, il lui caressa la tête. Sans hésiter, l’animal lui emboîta le pas, avec le même enthousiasme, et disparut avec lui. Au dépit, et à la sorte de fureur que je sentis contre le soldat allemand, il me fallut bien reconnaître que ma réaction était patriotique. Si le chien avait suivi un civil français, je n’y aurais même pas pensé. J’imaginais au contraire ce sympathique animal devenu mascotte d’un régiment allemand et cela me mettait en fureur. Le test était donc convaincant.

I reached the Southern Zone with the inten­tion of finding out about the Resistance. But once there and having found out, I hesitated. The under taking struck me as a little mad and, in a word, romantic. I think especially that underground ac­tion suited neither my temperament nor my preference for exposed heights. It seemed to me that I was being asked to do some weaving in a cellar, for days and nights on end, until some brutes should come to haul me from hiding, undo my weaving, and then drag me to another cellar to beat me to death. I admired those who indulged in such hero­ism of the depths, but couldn’t imitate them.

Je gagnai la zone sud avec l’intention de me renseigner sur la résistance. Mais une fois rendu, et renseigné, j’hésitai, L’entreprise me paraissait un peu folle et, pour tout dire, romantique. Je crois surtout que l’action souterraine ne convenait ni à mon tempérament, ni à mon goût des sommets aérés. Il me semblait qu’on me demandait de faire de la tapisserie dans une cave, à longueur de jours et de nuits, en attendant que des brutes viennent m’y débusquer, défaire d’abord ma tapisserie et me traîner ensuite dans une autre cave pour m’y frapper jusqu’à la mort. J’admirais ceux qui se livraient à cet héroïsme des profondeurs, mais ne pouvais les imiter.

So I crossed over to North Africa with the vague intention of getting to London. But in Africa the situation was not clear; the opposing parties seemed to be equally right and I stood aloof. I can see from your manner that I am skipping rather fast, in your opinion, over these details which have a certain significance. Well, let’s say that, having judged you at your true value, I am skipping over them so that you will notice them the better. In any case, I eventually reached Tunisia, where a fond friend gave me work. That friend was a very intelligent woman who was involved in the movies. I followed her to Tunis and didn’t discover her real business until the days following the Allied landing in Algeria. She was arrested that day by the Ger­mans and I , too, but without having intended it. I don’t know what became of her. As for me, no harm was done me and I realized, after considerable anguish, that it was chiefly as a security measure. I was interned near Tripoli in a camp where we suf­fered from thirst and destitution more than from brutality. I’ll not describe it to you. We children of the mid-century don’t need a diagram to imagine such places. A hundred and fifty years ago, people became sentimental about lakes and forests. Today we have the lyricism of the prison cell. Hence, I’ll leave it to you. You need add but a few details: the heat, the vertical sun, the flies, the sand, the lack of water.

Je passai donc en Afrique du Nord avec la vague intention de rejoindre Londres. Mais, en Afrique, la situation n’était pas claire, les partis opposés me paraissaient avoir également raison et je m’abstins. Je vois à votre air que je passe bien vite, selon vous, sur ces détails qui ont du sens. Eh bien, disons que, vous ayant jugé sur votre vraie valeur, je les passe vite pour que vous les remarquiez mieux. Toujours est-il que je gagnai finalement la Tunisie où une tendre amie m’assurait du travail. Cette amie était une créature fort intelligente qui s’occupait de cinéma. Je la suivis à Tunis et je ne connus son vrai métier que les jours qui suivirent le débarquement des Alliés en Algérie. Elle fut arrêtée ce jour-là par les Allemands et moi aussi, mais sans l’avoir voulu. Je ne sais ce qu’elle devint. Quant à moi, on ne me fit aucun mal et je compris, après de fortes angoisses, qu’il s’agissait surtout d’une mesure de sûreté. Je fus interné près de Tripoli, dans un camp où l’on souffrait de soif et de dénuement plus que de mauvais traitements. Je ne vous en fais pas la description. Nous autres, enfants du demi-siècle, n’avons pas besoin de dessin pour imaginer ces sortes d’endroits. Il y a cent cinquante ans, on s’attendrissait sur les lacs et les forêts. Aujourd’hui, nous avons le lyrisme cellulaire. Donc, je vous fais confiance. Vous n’ajouterez que quelques détails : la chaleur, le soleil vertical, les mouches, le sable, l’absence d’eau.

There was a young Frenchman with me who had faith. Yes, it’s decidedly a fairy tale! The Du Guesclin type, if you will. He had crossed over from France into Spain to go and fight. The Catho­lic general had interned him, and having seen that in the Franco camps the chick-peas were, if I may say so, blessed by Rome, he had developed a pro­found melancholy. Neither the sky of Africa, where he had next landed, nor the leisures of the camp had distracted him from that melancholy. But his reflections, and the sun, too, had somewhat unhinged him. One day when, under a tent that seemed to drip molten lead, the ten or so of us were panting among the flies, he repeated his diatribes against the Roman, as he called him. He looked at us with a wild stare, his face unshaven for days. Bare to the waist and covered with sweat, he drummed with his hands on the visible keyboard of his ribs. He declared to us the need for a new pope who should live among the wretched instead of praying on a throne, and the sooner the better. He stared with wild eyes as he shook his head. “Yes,” he re­peated, “as soon as possible!” Then he calmed down suddenly and in a dull voice said that we must choose him among us, pick a complete man with his vices and virtues and swear allegiance to him, on the sole condition that he should agree to keep alive, in himself and in others, the community of our suf­ferings. “Who among us,” he asked, “has the most failings?” As a joke, I raised my hand and was the only one to do so. “O.K., Jean-Baptiste will do.” No, he didn’t say just that because I had another name then. He declared at least that nominating oneself as I had done presupposed also the greatest virtue and proposed electing me. The others agreed, in fun, but with a trace of seriousness all the same. The truth is that Du Guesclin had impressed us. It seems to me that even I was not altogether laugh­ing. To begin with, I considered that my little prophet was right; and then with the sun, the ex­hausting labor, the struggle for water, we were not up to snuff. In any case, I exercised my pontificate for several weeks, with increasing seriousness.

Il y avait avec moi un jeune Français, qui avait la foi. Oui ! c’est un conte de fées, décidément. Le genre Duguesclin, si vous voulez. Il était passé de France en Espagne pour aller se battre. Le général catholique l’avait interné et d’avoir vu que, dans les camps franquistes, les pois chiches étaient, si j’ose dire, bénis par Rome, l’avait jeté dans une profonde tristesse. Ni le ciel d’Afrique, où il avait échoué ensuite, ni les loisirs du camp ne l’avaient tiré de cette tristesse. Mais ses réflexions, et aussi le soleil, l’avaient un peu sorti de son état normal. Un jour où, sous une tente ruisselante de plomb fondu, la dizaine d’hommes que nous étions haletaient parmi les mouches, il renouvela ses diatribes contre celui qu’il appelait le Romain. Il nous regardait d’un air égaré, avec sa barbe de plusieurs jours. Son torse nu était couvert de sueur, ses mains pianotaient sur le clavier visible des côtes. Il nous déclarait qu’il fallait un nouveau pape qui vécût parmi les malheureux, au lieu de prier sur un trône, et que le plus vite serait le mieux. Il nous fixait de ses yeux égarés en secouant la tête. « Oui, répétait-il, le plus vite possible ! » Puis il se calma d’un coup, et, d’une voix morne, dit qu’il fallait le choisir parmi nous, prendre un homme complet, avec ses défauts et ses vertus, et lui jurer obéissance, à la seule condition qu’il acceptât de maintenir vivante, en lui et chez les autres, la communauté de nos souffrances. « Qui d’entre nous, dit-il, a le plus de faiblesses ? » Par plaisanterie, je levai le doigt, et fus seul à le faire. « Bien, Jean-Baptiste fera l’affaire. » Non, il ne dit pas cela puisque j’avais alors un autre nom. Il déclara du moins que se désigner comme je l’avais fait supposait aussi la plus grande vertu et proposa de m’élire. Les autres acquiescèrent, par jeu, avec, cependant, une trace de gravité. La vérité est que Duguesclin nous avait impressionnés. Moi-même, il me semble bien que je ne riais pas tout à fait. Je trouvai d’abord que mon petit prophète avait raison et puis le soleil, les travaux épuisants, la bataille pour l’eau, bref, nous n’étions pas dans notre assiette. Toujours est-il que j’exerçai mon pontificat pendant plusieurs semaines, de plus en plus sérieusement.

Of what did it consist? Well, I was something like a group leader or the secretary of a cell. The others, in any case, and even those who lacked faith, got into the habit of obeying me. Du Guesclin was suffering; I administered his suffering. I discov­ered then that it was not so easy as I thought to be a pope, and I remembered this just yesterday after having given you such a scornful speech on judges, our brothers. The big problem in the camp was the water allotment. Other groups, political or sectar­ian, had formed, and each prisoner favored his com­rades. I was consequently led to favor mine, and this was a little concession to begin with. Even among us, I could not maintain complete equality. Accord­ing to my comrades’ condition, or the work they had to do, I gave an advantage to this or that one. Such distinctions are far-reaching, you can take my word for it. But decidedly I am tired and no longer want to think of that period. Let’s just say that I closed the circle the day I drank the water of a dying comrade. No, no, it wasn’t Du Guesclin; he was already dead, I believe, for he stinted himself too much. Besides, had he been there, out of love for him I’d have resisted longer, for I loved him—yes, I loved him, or so it seems to me. But I drank the water, that’s certain, while convincing myself that the others needed me more than this fellow who was going to die anyway and that I had a duty to keep myself alive for them. Thus, cher , empires and churches are born under the sun of death. And in order to correct somewhat what I said yesterday, I am going to tell you the great idea that has come to me while telling all this, which—I’m not sure now—I may have lived or only dreamed. My great idea is that one must forgive the pope. To begin with, he needs it more than anyone else. Secondly, that’s the only way to set oneself above him...

En quoi consistait-il ? Ma foi, j’étais quelque chose comme chef de groupe ou secrétaire de cellule. Les autres, de toute manière, et même ceux qui n’avaient pas la foi, prirent l’habitude de m’obéir. Duguesclin souffrait ; j’administrais sa souffrance. Je me suis aperçu alors qu’il n’était pas si facile qu’on le croyait d’être pape et je m’en suis encore souvenu, hier, après vous avoir fait tant de discours dédaigneux sur les juges, nos frères. Le grand problème, dans-le camp, était la distribution d’eau. D’autres groupe s’étaient formés, politiques et confessionnels, et chacun favorisait ses camarades. Je fus donc amené à favoriser les miens, ce qui était déjà une petite concession. Même parmi nous, je ne pus maintenir une parfaite égalité. Selon l’état de mes camarades, ou les travaux qu’ils avaient à faire, j’avantageais tel ou tel. Ces distinctions mènent loin, vous pouvez m’en croire. Mais, décidément, je suis fatigué et n’ai plus envie de penser à cette époque. Disons que j’ai bouclé la boucle le jour ou j’ai bu l’eau d’un camarade agonisant. Non, non, ce n’était pas Duguesclin, il était déjà mort, je crois, il se privait trop. Et puis, s’il avait été là, pour l’amour de lui, j’aurais résisté plus longtemps, car je l’aimais, oui, je l’aimais, il me semble du moins. Mais j’ai bu l’eau, cela est sûr, en me persuadant que les autres avaient besoin de moi, plus que de celui-ci qui allait mourir de toutes façons, et je devais me conserver à eux. C’est ainsi, cher, que naissent les empires et les églises, sous le soleil de la mort. Et pour corriger un peu mes discours d’hier, je vais vous dire la grande idée qui m’est venue en parlant de tout ceci dont je ne sais même plus si je l’ai vécu ou rêvé. Ma grande idée est qu’il faut pardonner au pape. D’abord, il en a plus besoin que personne. Ensuite, c’est la seule manière de se mettre au-dessus de lui...

Did you close the door thoroughly? Yes? Make sure, please. Forgive me, I have the bolt complex. On the point of going to sleep, I can never remem­ber whether or not I pushed the bolt. And every night I must get up to verify. One can be sure of nothing, as I’ve told you. Don’t think that this worry about the bolt is the reaction of a frightened pos­sessor. Formerly I didn’t lock my apartment or my car. I didn’t lock up my money; I didn’t cling to what I owned. To tell the truth, I was a little ashamed to own anything. Didn’t I occasionally, in my social remarks, exclaim with conviction: “Property, gentlemen, is murder!” Not being suf­ficiently big-hearted to share my wealth with a deserving poor man, I left it at the disposal of pos­sible thieves, hoping thus to correct injustice by chance. Today, moreover, I possess nothing. Hence I am not worried about my safety, but about my­self and my presence of mind I am also eager to block the door of the closed little universe of which I am the king, the pope, and the judge.

Oh ! Avez-vous bien fermé la porte ? Oui. Vérifiez, s’il vous plaît. Pardonnez-moi, j’ai le complexe du verrou. Au moment de m’endormir, je ne puis jamais savoir si j’ai poussé le verrou. Chaque soir, je dois me lever pour le vérifier. On n’est sûr de rien, je vous l’ai dit. Ne croyez pas que cette inquiétude du verrou soit chez moi une réaction de propriétaire apeuré. Autrefois, je ne fermais pas mon appartement à clé, ni ma voiture. Je ne serrais pas mon argent, je ne tenais pas à ce que je possédais. À vrai dire, j’avais un peu honte de posséder. Ne m’arrivait-il pas, dans mes discours mondains, de m’écrier avec conviction : « La propriété, messieurs, c’est le meurtre ! » N’ayant pas le cœur assez grand pour partager mes richesses avec un pauvre bien méritant, je les laissais à la disposition des voleurs éventuels, espérant ainsi corriger l’injustice par le hasard. Aujourd’hui, du reste, je ne possède rien. Je ne m’inquiète donc pas de ma sécurité, mais de moi-même et de ma présence d’esprit. Je tiens aussi à condamner la porte du petit univers bien clos dont je suis le roi, le pape et le juge.

By the way, will you please open that cup­board? Yes, look at that painting. Don’t you recog­nize it? It is “The Just Judges.” That doesn’t make you jump? Can it be that your culture has gaps? Yet if you read the papers, you would recall the theft in 1934 m the St. Bavon Cathedral of Ghent, of one of the panels of the famous van Eyck altar­piece, “The Adoration of the Lamb.” That panel was called “The Just Judges.” It represented judges on horseback coming to adore the sacred animal. It was replaced by an excellent copy, for the origi­nal was never found. Well, here it is. No, I had nothing to do with it. A frequenter of Mexico City you had a glimpse of him the other evening­—sold it to the ape for a bottle, one drunken evening. I first advised our friend to hang it in a place of honor, and for a long time, while they were being looked for throughout the world, our devout judges sat enthroned at Mexico City above the drunks and pimps. Then the ape, at my request, put it in cus­tody here. He balked a little at doing so, but he got a fright when I explained the matter to him. Since then, these estimable magistrates form my sole company. At Mexico City , above the bar, you saw what a void they left.

À propos, voulez-vous ouvrir ce placard, s’il vous plaît. Ce tableau, oui, regardez-le. Ne le reconnaissez-vous pas ? Ce sont *Les Juges intègres*. Vous ne sursautez pas ? Votre culture aurait donc des trous ? Si vous lisiez pourtant les journaux, vous vous rappelleriez le vol, en 1934, à Gand, dans la cathédrale Saint-Bavon, d’un des panneaux du fameux retable de Van Eyck, *l’Agneau Mystique *? Ce panneau s’appelait *Les Juges intègres*. Il représentait des juges à cheval venant adorer le saint animal. On l’a remplacé par une excellente copie, car l’original est demeuré introuvable. Eh bien, le voici. Non, je n’y suis pour rien. Un habitué de *Mexico City*, que vous avez aperçu l’autre soir, l’a vendu pour une bouteille au gorille, un soir d’ivresse. J’ai d’abord conseillé à notre ami de l’accrocher en bonne place et longtemps, pendant qu’on les recherchait dans le monde entier, nos juges dévots ont trôné à *Mexico-City*, au-dessus des ivrognes et des souteneurs. Puis le gorille, sur ma demande, l’a mis en dépôt ici. Il rechignait un peu à le faire, mais il a pris peur quand je lui ai expliqué l’affaire. Depuis, ces estimables magistrats font ma seule compagnie. Là-bas, au-dessus du comptoir, vous avez vu quel vide ils ont laissé.

Why I did not return the panel? Ah! Ah! You have a policeman’s reflex, you do! Well, I’ll answer you as I would the state’s attorney, if it could ever occur to anyone that this painting had wound up in my room. First, because it belongs not to me but to the proprietor of Mexico City , who deserves it as much as the Archbishop of Ghent. Secondly, be­cause among all those who file by “The Adoration of the Lamb” no one could distinguish the copy from the original and hence no one is wronged by my misconduct. Thirdly, because in this way I dominate. False judges are held up to the world’s admiration and I alone know the true ones. Fourth, because I thus have a chance of being sent to prison—an attractive idea in a way. Fifth, because those judges are on their way to meet the Lamb, because there is no more lamb or innocence, and because the clever rascal who stole the panel was an instrument of the unknown justice that one ought not to thwart. Finally, because this way everything is in harmony. Justice being definitively separated from innocence—the latter on the cross and the former in the cupboard—I have the way clear to work according to my convictions. With a clear conscience I can practice the difficult pro­fession of judge-penitent, in which I have set my­self up after so many blighted hopes and contradic­tions; and now it is time, since you are leaving, for me to tell you what it is.

Pourquoi je n’ai pas restitué le panneau ? Ah ! ah ! vous avez le réflexe policier, vous ! Eh bien, je vous répondrai comme je le ferais au magistrat instructeur, si seulement quelqu’un pouvait enfin s’aviser que ce tableau a échoué dans ma chambre. Premièrement, parce qu’il n’est pas à moi, mais au patron de *Mexico-City *qui le mérite bien autant que l’évêque de Gand. Deuxièmement, parce que parmi ceux qui défilent devant *l’Agneau Mystique*, personne ne saurait distinguer la copie de l’original et qu’en conséquence nul, par ma faute, n’est lésé. Troisièmement, parce que, de cette manière, je domine. De faux juges sont proposés à l’admiration du monde et je suis seul à connaître les vrais. Quatrièmement, parce que j’ai une chance, ainsi, d’être envoyé en prison, idée alléchante, d’une certaine manière. Cinquièmement, parce que ces juges vont au rendez-vous de l’Agneau, qu’il n’y a plus d’agneau, ni d’innocence, et qu’en conséquence, l’habile forban qui a volé le panneau était un instrument de la justice inconnue qu’il, convient de ne pas contrarier. Enfin, parce que de cette façon, nous sommes dans l’ordre. La justice étant définitivement séparée de l’innocence, celle-ci sur la croix, celle-là au placard, j’ai le champ libre pour travailler selon mes convictions. Je peux exercer avec bonne conscience la difficile profession de juge-pénitent où je me suis établi après tant de déboires et de contradictions, et dont il est temps, puisque vous partez, que je vous dise enfin ce qu’elle est.

Allow me first to sit up so I can breathe more easily. Oh, how weak I am! Lock up my judges, please. As for the profession of judge-penitent, I am practicing it at present. Ordinarily, my offices are at Mexico City. But real vocations are carried beyond the place of work. Even in bed, even with a fever, I am functioning. Besides, one doesn’t prac­tice this profession, one breathes it constantly. Don’t get the idea that I have talked to you at such length for five days just for the fun of it. No, I used to talk through my hat quite enough in the past. Now my words have a purpose. They have the purpose, obviously, of silencing the laughter, of avoiding judgment personally, though there is ap­parently no escape. Is not the great thing that stands in the way of our escaping it the fact that we are the first to condemn ourselves? Therefore it is essential to begin by extending the condemna­tion to all, without distinction, in order to thin it out at the start.

Permettez auparavant que je me redresse pour mieux respirer. Oh ! que je suis fatigué ! Mettez mes juges sous clé, merci. Ce métier de juge-pénitent, je l’exerce en ce moment. D’habitude, mes bureaux se trouvent à *Mexico-City*. Mais les grandes vocations se prolongent au delà du lieu de travail. Même au lit, même fiévreux, je fonctionne. Ce métier-là, d’ailleurs, on ne l’exerce pas, on le respire, à toute heure. Ne croyez pas en effet que, pendant cinq jours, je vous aie fait de si longs discours pour le seul plaisir. Non, j’ai assez parlé pour ne rien dire, autrefois. Maintenant mon discours est orienté. Il est orienté par l’idée, évidemment, de faire taire les rires, d’éviter personnellement le jugement, bien qu’il n’y ait, en apparence, aucune issue. Le grand empêchement à y échapper n’est-il pas que nous sommes les premiers à nous condamner ? Il faut donc commencer par étendre la condamnation à tous, sans discrimination, afin de la délayer déjà.

No excuses ever, for anyone; that’s my prin­ciple at the outset. I deny the good intention, the respectable mistake, the indiscretion, the extenuating circumstance. With me there is no giving of ab­solution or blessing. Everything is simply totted up, and then: “It comes to so much. You are an evil­doer, a satyr, a congenital liar, a homosexual, an artist, etc.” Just like that. Just as flatly. In philos­ophy as in politics, I am for any theory that refuses to grant man innocence and for any practice that treats him as guilty. You see in me, très cher, an enlightened advocate of slavery.

Pas d’excuses, jamais, pour personne, voilà mon principe, au départ. Je nie la bonne intention, l’erreur estimable, le faux pas, la circonstance atténuante. Chez moi, on ne bénit pas, on ne distribue pas d’absolution. On fait l’addition, simplement, et puis : « Ça fait tant. Vous êtes un pervers, un satyre, un mythomane, un pédéraste, un artiste, etc. » Comme ça. Aussi sec. En philosophie comme en politique, je suis donc pour toute théorie qui refuse l’innocence à l’homme et pour toute pratique qui le traite en coupable. Vous voyez en moi, très cher, un partisan éclairé de la servitude.

Without slavery, as a matter of fact, there is no definitive solution. I very soon realized that. Once upon a time, I was always talking of freedom. At breakfast I used to spread it on my toast, I used to chew it all day long, and in company my breath was delightfully redolent of freedom. With that key word I would bludgeon whoever contra­dicted me; I made it serve my desires and my power. I used to whisper it in bed in the ear of my sleeping mates and it helped me to drop them I would slip it... Tchk! Tchk! I am getting ex­cited and losing all sense of proportion. After all, I did on occasion make a more disinterested use of freedom and even—just imagine my naïveté—defended it two or three times without of course going so far as to die for it, but nevertheless taking a few risks. I must be forgiven such rash acts; I didn’t know what I was doing. I didn’t know that freedom is not a reward or a decoration that is cel­ebrated with champagne. Nor yet a gift, a box of dainties designed to make you lick your chops. Oh, no! It’s a chore, on the contrary, and a long-dis­tance race, quite solitary and very exhausting. No champagne, no friends raising their glasses as they look at you affectionately. Alone in a forbidding room, alone in the prisoner’s bog before the judges, and alone to decide in face of oneself or in the face of others’ judgment. At the end of all freedom is a court sentence; that’s why freedom is too heavy to bear, especially when you’re down with a fever, or are distressed, or love nobody.

Sans elle, à vrai dire, il n’y a point de solution définitive. J’ai très vite compris cela. Autrefois, je n’avais que la liberté à la bouche. Je l’étendais au petit déjeuner sur mes tartines, je la mastiquais toute la journée, je portais dans le monde une haleine délicieusement rafraîchie à la liberté. J’assenais ce maître mot à quiconque me contredisait, je l’avais mis au service de mes désirs et de ma puissance. Je le murmurais au lit, dans l’oreille endormie de mes compagnes et il m’aidait à les planter là. Je le glissais... Allons, je m’excite et je perds la mesure. Après tout, il m’est arrivé de faire de la liberté un usage plus désintéressé et même, jugez de ma naïveté, de la défendre deux ou trois fois, sans aller sans doute jusqu’à mourir pour elle, mais en prenant quelques risques. Il faut me pardonner ces imprudences ; je ne savais pas ce que je faisais. Je ne savais pas que la liberté n’est pas une récompense, ni une décoration qu’on fête dans le champagne. Ni d’ailleurs un cadeau, une boîte de chatteries propres à vous donner des plaisirs de babines. Oh ! non, c’est une corvée, au contraire, et une course de fond, bien solitaire, bien exténuante. Pas de champagne, point d’amis qui lèvent leur verre en vous regardant avec tendresse. Seul dans une salle morose, seul dans le box, devant les juges, et seul pour décider, devant soi-même ou devant le jugement des autres. Au bout de toute liberté, il y a une sentence ; voilà pourquoi la liberté est trop lourde à porter, surtout lorsqu’on souffre de fièvre, ou qu’on a de la peine, ou qu’on n’aime personne.

Ah, mon cher, for anyone who is alone, with­out God and without a master, the weight of days is dreadful. Hence one must choose a master, God being out of style. Besides, that word has lost its meaning; it’s not worth the risk of shocking any­one. Take our moral philosophers, for instance, so serious, loving their neighbor and all the rest—nothing distinguishes them from Christians, except that they don’t preach in churches. What, in your opinion, keeps them from becoming converted? Respect perhaps, respect for men; yes, human re­spect. They don’t want to start a scandal, so they keep their feelings to themselves. For example, I knew an atheistic novelist who used to pray every night. That didn’t stop anything: how he gave it to God in his books! What a dusting off, as some­one or other would say. A militant freethinker to whom I spoke of this raised his hands—with no evil intention, I assure you—to heaven: “You’re telling me nothing new,” that apostle sighed, “they are all like that.” According to him, eighty per cent of our writers, if only they could avoid signing, would write and hail the name of God. But they sign, according to him, because they love themselves, and they hail nothing at all because they loathe themselves. Since, nevertheless, they cannot keep themselves from judging, they make up for it by moralizing. In short, their Satanism is virtuous. An odd epoch, indeed! It’s not at all surprising that minds are confused and that one of my friends, an atheist when he was a model husband, got con­verted when he became an adulterer!

Ah ! mon cher, pour qui est seul, sans dieu et sans maître, le poids des jours est terrible. Il faut donc se choisir un maître, Dieu n’étant plus à la mode. Ce mot d’ailleurs n’a plus de sens ; il ne vaut pas qu’on risque de choquer personne. Tenez, nos moralistes, si sérieux, aimant leur prochain et tout, rien ne les sépare, en somme, de l’état de chrétien, si ce n’est qu’ils ne prêchent pas dans les églises. Qu’est-ce qui les empêche, selon vous, de se convertir ? Le respect, peut-être, le respect des hommes, oui, le respect humain. Ils ne veulent pas faire scandale, ils gardent leurs sentiments pour eux. J’ai connu ainsi un romancier athée qui priait tous les soirs. Ça n’empêchait rien : qu’est-ce qu’il passait à Dieu dans ses livres ! Quelle dérouillée, comme dirait je ne sais plus qui ! Un militant libre penseur à qui je m’en ouvris, leva, sans mauvaise intention d’ailleurs, les bras au ciel : « Vous ne m’apprenez rien, soupirait cet apôtre, ils sont tous comme ça. » A l’en croire, quatre-vingts pour cent de nos écrivains, si seulement ils pouvaient ne pas signer, écriraient et salueraient le nom de Dieu. Mais ils signent, selon lui, parce qu’ils s’aiment, et ils ne saluent rien du tout, parce qu’ils se détestent. Comme ils ne peuvent tout de même pas s’empêcher de juger, alors ils se rattrapent sur la morale. En somme, ils ont le satanisme vertueux. Drôle d’époque, vraiment ! Quoi d’étonnant à ce que les esprits soient troublés et qu’un de mes amis, athée lorsqu’il était un mari irréprochable, se soit converti en devenant adultère !

Ah, the little sneaks, play actors, hypocrites—and yet so touching! Believe me, they all are, even when they set fire to heaven. Whether they are atheists or churchgoers, Muscovites or Bosto­nians, all Christians from father to son. But it so hap­pens that there is no more father , no more rule! They are free and hence have to shift for them­selves; and since they don’t want freedom or its judgments, they ask to be rapped on the knuckles, they invent dreadful rules, they rush out to build piles of faggots to replace churches. Savonarolas, I tell you. But they believe solely in sin, never in grace. They think of it, to be sure. Grace is what they want—acceptance, surrender, happiness, and maybe, for they are sentimental too, betrothal, the virginal bride, the upright man, the organ music. Take me, for example, and I am not sentimental­—do you know what I used to dream of? A total love of the whole heart and body, day and night, in an uninterrupted embrace, sensual enjoyment and mental excitement—all lasting five years and end­ing in death. Alas!

Ah ! les petits sournois, comédiens, hypocrites, si touchants avec ça ! Croyez-moi, ils en sont tous, même quand ils incendient le ciel. Qu’ils soient athées ou dévots, moscovites ou bostoniens, tous chrétiens, de père en fils. Mais justement, il n’y a plus de père, plus de règle ! On est libre, alors il faut se débrouiller et comme ils ne veulent surtout pas de la liberté, ni de ses sentences, ils prient qu’on leur donne sur les doigts, ils inventent de terribles règles, ils courent construire des bûchers pour remplacer les églises. Des Savonarole, je vous dis. Mais ils ne croient qu’au péché, jamais à la grâce. Ils y pensent, bien sûr. La grâce, voilà ce qu’ils veulent, le oui, l’abandon, le bonheur d’être et qui sait, car ils sont sentimentaux aussi, les fiançailles, la jeune fille fraîche, l’homme droit, la musique. Moi, par exemple, qui ne suis pas sentimental, savez-vous ce dont j’ai rêvé : un amour complet de tout le cœur et le corps, jour et nuit, dans une étreinte incessante, jouissant et s’exaltant, et cela cinq années durant, et après quoi la mort. Hélas !

So, after all, for want of betrothal or uninter­rupted love, it will be marriage, brutal marriage, with power and the whip. The essential is that everything should become simple, as for the child, that every act should be ordered, that good and evil should be arbitrarily, hence obviously, pointed out. And I agree, however Sicilian and Javanese I may be and not at all Christian, though I feel friendship for the first Christian of all. But on the bridges of Paris I, too, learned that I was afraid of freedom. So hurray for the master, whoever he may be, to take the place of heaven’s law. “Our Father who art provisionally here... Our guides, our delightfully severe masters, O cruel and beloved leaders...” In short, you see, the essen­tial is to cease being free and to obey, in repent­ance, a greater rogue than oneself. When we are all guilty, that will be democracy. Without count­ing, cher ami, that we must take revenge for hav­ing to die alone. Death is solitary, whereas slavery is collective. The others get theirs, too, and at the same time as we—that’s what counts. All together at last, but on our knees and heads bowed.

Alors, n’est-ce pas, faute de fiançailles ou de l’amour incessant, ce sera le mariage, brutal, avec la puissance et le fouet. L’essentiel est que tout devienne simple, comme pour l’enfant, que chaque acte soit commandé, que le bien et le mal soient désignés de façon arbitraire, donc évidente. Et moi, je suis d’accord, tout sicilien et javanais que je sois, avec ça pas chrétien pour un sou, bien que j’aie de l’amitié pour le premier d’entre eux. Mais sur les ponts de Paris, j’ai appris moi aussi que j’avais peur de la liberté. Vive donc le maître, quel qu’il soit, pour remplacer la loi du ciel. « Notre père qui êtes provisoirement ici... Nos guides, nos chefs délicieusement sévères, ô conducteurs cruels et bien-aimés... » Enfin, vous voyez, l’essentiel est de n’être plus libre et d’obéir, dans le repentir, à plus coquin que soi. Quand nous serons tous coupables, ce sera la démocratie. Sans compter, cher ami, qu’il faut se venger de devoir mourir seul. La mort est solitaire tandis que la servitude est collective. Les autres ont leur compte aussi, et en même temps que nous, voilà l’important. Tous réunis, enfin, mais à genoux, et la tête courbée.

Isn’t it good likewise to live like the rest of the world, and for that doesn’t the rest of the world have to be like me? Threat, dishonor, police are the sacraments of that resemblance. Scorned, hunted down, compelled, I can then show what I am worth, enjoy what I am, be natural at last. This is why, très cher, after having solemnly paid my respects to freedom, I decided on the sly that it had to be handed over without delay to anyone who comes along. And every time I can, I preach in my church of Mexico City , I invite the good people to submit to authority and humbly to solicit the comforts of slavery, even if I have to present it as true freedom.

N’est-il pas bon aussi bien de vivre à la ressemblance de la société et pour cela ne faut-il pas que la société me ressemble ? La menace, le déshonneur, la police sont les sacrements de cette ressemblance. Méprisé, traqué, contraint, je puis alors donner ma pleine mesure, jouir de ce que je suis, être naturel enfin. Voilà pourquoi, très cher, après avoir salué solennellement la liberté, je décidai en catimini qu’il fallait la remettre sans délai à n’importe qui. Et chaque fois que je le peux, je prêche dans mon église de *Mexico-City*, j’invite le bon peuple à se soumettre et à briguer humblement les conforts de la servitude, quitte à la présenter comme la vraie liberté.

But I’m not being crazy; I’m well aware that slavery is not immediately realizable. It will be one of the blessings of the future, that’s all. In the meantime, I must get along with the present and seek at least a provisional solution. Hence I had to find another means of extending judgment to everybody in order to make it weigh less heavily on my own shoulders. I found the means. Open the window a little, please; it’s frightfully hot. Not too much, for I am cold also. My idea is both simple and fertile. How to get everyone involved in or­der to have the right to sit calmly on the outside myself? Should I climb up to the pulpit, like many of my illustrious contemporaries, and curse human­ity? Very dangerous, that is! One day, or one night, laughter bursts out without a warning. The judgment you are passing on others eventually snaps back in your face, causing some damage. And so what? You ask. Well, here’s the stroke of genius. I discovered that while waiting for the masters with their rods, we should, like Copernicus, re­verse the reasoning to win out. Inasmuch as one couldn’t condemn others without immediately judging oneself, one had to overwhelm oneself to have the right to judge others. Inasmuch as every judge someday ends up as a penitent, one had to travel the road in the opposite direction and prac­tice the profession of penitent to be able to end up as a judge. You follow me? Good. But to make myself even clearer, I’ll tell you how I operate.

Mais je ne suis pas fou, je me rends bien compte que l’esclavage n’est pas pour demain. Ce sera un des bienfaits de l’avenir, voilà tout. D’ici là, je dois m’arranger du présent et chercher une solution, au moins provisoire. Il m’a donc fallu trouver un autre moyen d’étendre le jugement à tout le monde pour le rendre plus léger à mes propres épaules. J’ai trouve ce moyen. Ouvrez un peu la fenêtre, je vous prie, il fait ici une chaleur extraordinaire. Pas trop, car j’ai froid aussi. Mon idée est à la fois simple et féconde. Comment mettre tout le monde dans le bain pour avoir le droit de se sécher soi-même au soleil ? Allais-je monter en chaire, comme beaucoup de mes illustres contemporains, et maudire l’humanité ? Très dangereux, ça ! Un jour, ou une nuit, le rire éclate sans crier gare. La sentence que vous portez sur les autres finit par vous revenir dans la figure, tout droit, et y pratique quelques dégâts. Alors ? dites-vous. Eh bien, voilà le coup de génie. J’ai découvert qu’en attendant la venue des maîtres et de leurs verges, nous devions, comme Copernic, inverser le raisonnement pour triompher. Puisqu’on ne pouvait condamner les autres sans aussitôt se juger, il fallait s’accabler soi-même pour avoir le droit de juger les autres. Puisque tout juge finit un jour en pénitent, il fallait prendre la route en sens inverse et faire métier de pénitent pour pouvoir finir en juge. Vous me suivez ? Bon. Mais pour être encore plus clair, je vais vous dire comment je travaille.

First I closed my law office, left Paris, trav­eled. I aimed to set up under another name in some place where I shouldn’t lack for a practice. There are many in the world, but chance, convenience, irony, and also the necessity for a certain mortifi­cation made me choose a capital of waters and fogs, girdled by canals, particularly crowded, and visited by men from all corners of the earth. I set up my office in a bar in the sailors’ quarter. The clientele of a port-town is varied. The poor don’t go into the luxury districts, whereas eventually the gentlefolk always wind up at least once, as you have seen, in the disreputable places. I lie in wait particularly for the bourgeois, and the straying bourgeois at that; it’s with him that I get my best results. Like a virtuoso with a rare violin, I draw my subtlest sounds from him.

J’ai d’abord fermé mon cabinet d’avocat, quitté Paris, voyagé ; j’ai cherché à m’établir sous un autre nom dans quelque endroit où la pratique ne me manquerait pas. Il y en a beaucoup dans le monde, mais le hasard, la commodité, l’ironie, et la nécessité aussi d’une certaine mortification, m’ont fait choisir une capitale d’eaux et de brumes, corsetée de canaux, particulièrement encombrée, et visitée par des hommes venus du monde entier. J’ai installé mon cabinet dans un bar du quartier des matelots. La clientèle des ports est diverse. Les pauvres ne vont pas dans les districts luxueux, tandis que les gens de qualité finissent toujours par échouer, une fois au moins, vous l’avez bien vu, dans les endroits mal famés. Je guette particulièrement le bourgeois, et le bourgeois qui s’égare ; c’est avec lui que je donne mon plein rendement. Je tire de lui, en virtuose, les accents les plus raffinés.

So I have been practicing my useful profes­sion at Mexico City for some time. It consists to be­gin with, as you know from experience, in indulging in public confession as often as possible. I ac­cuse myself up and down. It’s not hard, for I now have acquired a memory. But let me point out that I don’t accuse myself crudely, beating my breast. No, I navigate skillfully, multiplying distinctions and digressions, too—in short, I adapt my words to my listener and lead him to go me one better. I mingle what concerns me and what concerns oth­ers. I choose the features we have in common, the experiences we have endured together, the failings we share—good form, in other words, the man of the hour as he is rife in me and in others. With all that I construct a portrait which is the image of all and of no one. A mask, in short, rather like those carnival masks which are both lifelike and stylized, so that they make people say: “Why, surely I’ve met him!” When the portrait is finished, as it is this evening, I show it with great sorrow: “This, alas, is what I am!” The prosecutor’s charge is finished. But at the same time the portrait I hold out to my contemporaries becomes a mirror.

J’exerce donc à *Mexico-City*, depuis quelque temps, mon utile profession. Elle consiste d’abord, vous en avez fait l’expérience, à pratiquer la confession publique aussi souvent que possible. Je m’accuse, en long et en large. Ce n’est pas difficile, j’ai maintenant de la mémoire. Mais attention, je ne m’accuse pas grossièrement, à grands coups sur la poitrine. Non, je navigue souplement, je multiplie les nuances, les digressions aussi, j’adapte enfin mon discours à l’auditeur, j’amène ce dernier à renchérir. Je mêle ce qui me concerne et ce qui regarde les autres. Je prends les traits communs, les expériences que nous avons ensemble souffertes, les faiblesses que nous partageons, le bon ton, l’homme du jour enfin, tel qu’il sévit en moi et chez les autres. Avec cela, je fabrique un portrait qui est celui de tous et de personne. Un masque, en somme, assez semblable à ceux du carnaval, à la fois fidèles et simplifiés, et devant lesquels on se dit : « Tiens, je l’ai rencontré, celui-là ! » Quand le portrait est terminé, comme ce soir, je le montre, plein de désolation : « Voilà, hélas ! ce que je suis. » Le réquisitoire est achevé. Mais, du même coup, le portrait que je tends à mes contemporains devient un miroir.

Covered with ashes, tearing my hair, my face scored by clawing, but with piercing eyes, I stand before all humanity recapitulating my shames without losing sight of the effect I am producing, and saying: “I was the lowest of the low.” Then imperceptibly I pass from the “I” to the “we.” When I get to “This is what we are,” the trick has been played and I can tell them off. I am like them, to be sure; we are in the soup together. However, I have a superiority in that I know it and this gives me the right to speak. You see the advantage, I am sure. The more I accuse myself, the more I have a right to judge you. Even better, I provoke you into judging yourself, and this relieves me of that much of the burden. Ah, mon cher, we are odd, wretched creatures, and if we merely look back over our lives, there’s no lack of occasions to amaze and horrify ourselves. Just try. I shall listen, you may be sure, to your own confession with a great feel­ing of fraternity.

Couvert de cendres, m’arrachant lentement les cheveux, le visage labouré par les ongles, mais le regard perçant, je me tiens devant l’humanité entière, récapitulant mes hontes, sans perdre de vue l’effet que je produis, et disant : « J’étais le dernier des derniers. » Alors, insensiblement, je passe, dans mon discours, du « je » au « nous ». Quand j’arrive au « voilà ce que nous sommes », le tour est joué, je peux leur dire leurs vérités. Je suis comme eux, bien sûr, nous sommes dans le même bouillon. J’ai cependant une supériorité, celle de le savoir, qui me donne le droit de parler. Vous voyez l’avantage, j’en suis sûr. Plus je m’accuse et plus j’ai le droit de vous juger. Mieux, je vous provoque à vous juger vous-même, ce qui me soulage d’autant. Ah ! mon cher, nous sommes d’étranges, de misérables créatures et, pour peu que nous revenions sur nos vies, les occasions ne manquent pas de nous étonner et de nous scandaliser nous-mêmes. Essayez. J’écouterai, soyez-en sûr, votre propre confession, avec un grand sentiment de fraternité.

Don’t laugh! Yes, you are a difficult client; I saw that at once. But you’ll come to it inevitably. Most of the others are more sentimental than intel­ligent; they are disconcerted at once. With the in­telligent ones it takes time. It is enough to explain the method fully to them. They don’t forget it; they reflect. Sooner or later, half as a game and half out of emotional upset, they give up and tell all. You are not only intelligent, you look polished by use. Admit, however, that today you feel less pleased with yourself than you felt five days ago? Now I shall wait for you to write me or come back. For you will come back, I am sure! You’ll find me unchanged. And why should I change, since I have found the happiness that suits me? I have accepted duplicity instead of being upset about it. On the contrary, I have settled into it and found there the comfort I was looking for throughout life. I was wrong, after all, to tell you that the essential was to avoid judgment. The es­sential is being able to permit oneself everything, even if, from time to time, one has to profess vo­ciferously one’s own infamy. I permit myself ev­erything again, and without the laughter this time. I haven’t changed my way of life; I continue to love myself and to make use of others. Only, the confession of my crimes allows me to begin again lighter in heart and to taste a double enjoyment, first of my nature and secondly of a charming re­pentance.

Ne riez pas ! Oui, vous êtes un client difficile, je l’ai vu du premier coup. Mais vous y viendrez, c’est inévitable. La plupart des autres sont plus sentimentaux qu’intelligents ; on les désoriente tout de suite. Les intelligents, il faut y mettre le temps. Il suffit de leur expliquer la méthode à fond. Ils ne l’oublient pas, ils réfléchissent. Un jour ou l’autre, moitié par jeu, moitié par désarroi, ils se mettent à table. Vous, vous n’êtes pas seulement intelligent, vous avez l’air rodé. Avouez cependant que vous vous sentez, aujourd’hui, moins content de vous-même que vous ne l’étiez il y a cinq jours ? J’attendrai maintenant que vous m’écriviez ou que vous reveniez. Car vous reviendrez, j’en suis sûr ! Vous me trouverez inchangé. Et pourquoi changerais-je puisque j’ai trouvé le bonheur qui me convient ? J’ai accepté la duplicité au lieu de m’en désoler. Je m’y suis installé, au contraire, et j’y ai trouvé le confort que j’ai cherché toute ma vie. J’ai eu tort, au fond, de vous dire que l’essentiel était d’éviter le jugement. L’essentiel est de pouvoir tout se permettre, quitte à professer de temps en temps, à grands cris, sa propre indignité. Je me permets tout, à nouveau, et sans rire, cette fois. Je n’ai pas changé de vie, je continue de m’aimer et de me servir des autres. Seulement, la confession de mes fautes me permet de recommencer plus légèrement et de jouir deux fois, de ma nature d’abord, et ensuite d’un charmant repentir.

Since finding my solution, I yield to every­thing, to women, to pride, to boredom, to resent­ment, and even to the fever that I feel delightfully rising at this moment. I dominate at last, but for­ever. Once more I have found a height to which I am the only one to climb and from which I can judge everybody. At long intervals, on a really beautiful night I occasionally hear a distant laugh and again I doubt. But quickly I crush everything, people and things, under the weight of my own in­firmity, and at once I perk up.

Depuis que j’ai trouvé ma solution, je m’abandonne à tout, aux femmes, à l’orgueil, à l’ennui, au ressentiment, et même à la fièvre qu’avec délices je sens monter en ce moment. Je règne enfin, mais pour toujours. J’ai encore trouvé un sommet, où je suis seul à grimper et d’où je peux juger tout le monde. Parfois, de loin en loin, quand la nuit est vraiment belle, j’entends un rire lointain, je doute à nouveau. Mais, vite, j’accable toutes choses, créatures et création, sous le poids de ma propre infirmité, et me voilà requinqué.

So I shall await your respects at Mexico City as long as necessary. But remove this blanket; I want to breathe. You will come, won’t you? I’ll show you the details of my technique, for I feel a sort of affection for you. You will see me teaching them night after night that they are vile. This very evening, moreover, I shall resume. I can’t do with­out it or deny myself those moments when one of them collapses, with the help of alcohol, and beats his breast. Then I grow taller, très cher, I grow taller, I breathe freely, I am on the mountain, the plain stretches before my eyes. How intoxicating to feel like God the Father and to hand out defini­tive testimonials of bad character and habits. I sit enthroned among my bad angels at the summit of the Dutch heaven and I watch ascending toward me, as they issue from the fogs and the water, the multitude of the Last Judgment. They rise slowly; I already see the first of them arriving. On his be­wildered face, half hidden by his hand, I read the melancholy of the common condition and the de­spair of not being able to escape it. And as for me, I pity without absolving, I understand without for­giving, and above all, I feel at last that I am being adored!

J’attendrai donc vos hommages à *Mexico-City*, aussi longtemps qu’il le faudra. Mais ôtez cette couverture, je veux respirer. Vous viendrez, n’est-ce pas ? Je vous montrerai même les détails de ma technique, car j’ai une sorte d’affection pour vous. Vous me verrez leur apprendre à longueur de nuit qu’ils sont infâmes. Dès ce soir, d’ailleurs, je recommencerai. Je ne puis m’en passer, ni me priver de ces moments où l’un d’eux s’écroule, l’alcool aidant, et se frappe la poitrine. Alors je grandis, très cher, je grandis, je respire librement, je suis sur la montagne, la plaine s’étend sous mes yeux. Quelle ivresse de se sentir Dieu le père et de distribuer des certificats définitifs de mauvaise vie et mœurs. Je trône parmi mes vilains anges, à la cime du ciel hollandais, je regarde monter vers moi, sortant des brumes et de l’eau, la multitude du jugement dernier. Ils s’élèvent lentement, je vois arriver déjà le premier d’entre eux. Sur sa face égarée, à moitié cachée par une main, je lis la tristesse de la condition commune, et le désespoir de ne pouvoir y échapper. Et moi, je plains sans absoudre, je comprends sans pardonner et surtout, ah, je sens enfin que l’on m’adore !

Yes, I am moving about. How could I remain in bed like a good patient? I must be higher than you, and my thoughts lift me up. Such nights, or such mornings rather (for the fall occurs at dawn), I go out and walk briskly along the canals. In the livid sky the layers of feathers become thinner, the doves move a little higher, and above the roofs a rosy light announces a new day of my creation. On the Damrak the first streetcar sounds its bell in the damp air and marks the awakening of life at the extremity of this Europe where, at the same mo­ment, hundreds of millions of men, my subjects, painfully slip out of bed, a bitter taste in their mouths, to go to a joyless work. Then, soaring over this whole continent which is under my sway with­out knowing it, drinking in the absinthe-colored light of breaking day, intoxicated with evil words, I am happy—I am happy, I tell you, I won’t let you think I’m not happy, I am happy unto death! Oh, sun, beaches, and the islands in the path of the trade winds, youth whose memory drives one to despair!

Oui, je m’agite, comment resterais-je sagement couché ? Il me faut être plus haut que vous, mes pensées me soulèvent. Ces nuits-là, ces matins plutôt, car la chute se produit à l’aube, je sors, je vais, d’une marche emportée, le long des canaux. Dans le ciel livide, les couches de plumes s’amincissent, les colombes remontent un peu, une lueur rosée annonce, au ras des toits, un nouveau jour de ma création. Sur le Damrak, le premier tramway fait tinter son timbre dans l’air humide et sonne l’éveil de la vie à l’extrémité de cette Europe où, au même moment, des centaines de millions d’hommes, mes sujets, se tirent péniblement du lit, la bouche amère, pour aller vers un travail sans joie. Alors, planant par la pensée au-dessus de tout ce continent qui m’est soumis sans le savoir, buvant le jour d’absinthe qui se lève, ivre enfin de mauvaises paroles, je suis heureux, je suis heureux, vous dis-je, je vous interdis de ne pas croire que je suis heureux, je suis heureux à mourir ! Oh, soleil, plages, et les îles sous les alizés, jeunesse dont le souvenir désespère !

I’m going back to bed; forgive me. I fear I got worked up; yet I’m not weeping. At times one wanders, doubting the facts, even when one has discovered the secrets of the good life. To be sure, my solution is not the ideal. But when you don’t like your own life, when you know that you must change lives, you don’t have any choice, do you? What can one do to become another? Impossible. One would have to cease being anyone, forget one­self for someone else, at least once. But how? Don’t bear down too hard on me. I’m like that old beggar who wouldn’t let go of my hand one day on a café terrace: “Oh, sir,” he said, “it’s not just that I’m no good, but you lose track of the light.” Yes, we have lost track of the light, the mornings, the holy innocence of those who forgive themselves.

Je me recouche, pardonnez-moi. Je crains de m’être exalté ; je ne pleure pas, pourtant. On s’égare parfois, on doute de l’évidence, même quand on a découvert les secrets d’une bonne vie. Ma solution, bien sûr, ce n’est pas l’idéal. Mais quand on n’aime pas sa vie, quand on sait qu’il faut en changer, on n’a pas le choix, n’est-ce pas ? Que faire pour être un autre ? Impossible. Il faudrait n’être plus personne, s’oublier pour quelqu’un, une fois, au moins. Mais comment ? Ne m’accablez pas trop. Je suis comme ce vieux mendiant qui ne voulait pas lâcher ma main, un jour, à la terrasse d’un café : « Ah ! monsieur, disait-il, ce n’est pas qu’on soit mauvais homme, mais on perd la lumière. » Oui, nous avons perdu la lumière, les matins, la sainte innocence de celui qui se pardonne à lui-même.

Look, it’s snowing! Oh, I must go out! Am­sterdam asleep in the white night, the dark jade canals under the little snow-covered bridges, the empty streets, my muted steps—there will be pu­rity, even if fleeting, before tomorrow’s mud. See the huge flakes drifting against the windowpanes. It must be the doves, surely. They finally make up their minds to come down, the little dears; they are covering the waters and the roofs with a thick layer of feathers; they are fluttering at every win­dow. What an invasion! Let’s hope they are bring­ing good news. Everyone will be saved, eh?—and not only the elect. Possessions and hardships will be shared and you, for example, from today on you will sleep every night on the ground for me. The whole shooting match, eh? Come now, admit that you would be flabbergasted if a chariot came down from heaven to carry me off, or if the snow sud­denly caught fire. You don’t believe it? Nor do I. But still I must go out.

Regardez, la neige tombe ! Oh, il faut que je sorte ! Amsterdam endormie dans la nuit blanche, les canaux de jade sombre sous les petits ponts neigeux, les rues désertes, mes pas étouffés, ce sera la pureté, fugitive, avant la boue de demain. Voyez les énormes flocons qui s’ébouriffent contre les vitres. Ce sont les colombes, sûrement. Elles se décident enfin à descendre, ces chéries, elles couvrent les eaux et les toits d’une épaisse couche de plumes, elles palpitent à toutes les fenêtres. Quelle invasion ! Espérons qu’elles apportent la bonne nouvelle. Tout le monde sera sauvé, hein, et pas seulement les élus, les richesses et les peines seront partagées et vous, par exemple, à partir d’aujourd’hui, vous coucherez toutes les nuits sur le sol, pour moi. Toute la lyre, quoi ! Allons, avouez que vous resteriez pantois si un char descendait du ciel pour m’emporter, ou si la neige soudain prenait feu. Vous n’y croyez pas ? Moi non plus. Mais il faut tout de même que je sorte.

All right, all right, I’ll be quiet; don’t get up­set! Don’t take my emotional outbursts or my rav­ings too seriously. They are controlled. Say, now that you are going to talk to me about yourself, I shall find out whether or not one of the objectives of my absorbing confession is achieved. I always hope, in fact, that my interlocutor will be a police­man and that he will arrest me for the theft of “The Just Judges.” For the rest—am I right?—no one can arrest me. But as for that theft, it falls within the provisions of the law and I have ar­ranged everything so as to make myself an accom­plice: I am harboring that painting and showing it to whoever wants to see it. You would arrest me then; that would be a good beginning. Perhaps the rest would be taken care of subsequently; I would be decapitated, for instance, and I’d have no more fear of death; I’d be saved. Above the gathered crowd, you would hold up my still warm head, so that they could recognize themselves in it and I could again dominate—an exemplar. All would be consummated; I should have brought to a close, unseen and unknown, my career as a false prophet crying in the wilderness and refusing to come forth.

Bon, bon, je me tiens tranquille, ne vous inquiétez pas ! Ne vous fiez pas trop d’ailleurs à mes attendrissements, ni à mes délires. Ils sont dirigés. Tenez, maintenant que vous allez me parler de vous, je vais savoir si l’un des buts de ma passionnante confession est atteint. J’espère toujours, en effet, que mon interlocuteur sera policier et qu’il m’arrêtera pour le vol des *Juges Intègres*. Pour le reste, n’est-ce pas, personne ne peut m’arrêter. Mais quant à ce vol, il tombe sous le coup de la loi et j’ai tout arrangé pour me rendre complice ; je recèle ce tableau et le montre à qui veut le voir. Vous m’arrêteriez donc, ce serait un bon début. Peut-être s’occuperait-on ensuite du reste, on me décapiterait, par exemple, et je n’aurais plus peur de mourir, je serais sauvé. Au-dessus du peuple assemblé, vous élèveriez alors ma tête encore fraîche, pour qu’ils s’y reconnaissent et qu’à nouveau je les domine, exemplaire. Tout serait consommé, j’aurais achevé, ni vu ni connu, ma carrière de faux prophète qui crie dans le désert et refuse d’en sortir.

But of course you are not a policeman; that would be too easy. What? Ah, I suspected as much, you see. That strange affection I felt for you had sense to it then. In Paris you practice the noble profession of lawyer! I sensed that we were of the same species. Are we not all alike, constantly talk­ing and to no one, forever up against the same ques­tions although we know the answers in advance? Then please tell me what happened to you one night on the quays of the Seine and how you man­aged never to risk your life. You yourself utter the words that for years have never ceased echoing through my nights and that I shall at last say through your mouth: “O young woman, throw yourself into the water again so that I may a sec­ond time have the chance of saving both of us!” A second time, eh, what a risky suggestion! Just suppose, cher maître, that we should be taken lit­erally? We’d have to go through with it. Brr...! The water’s so cold! But let’s not worry! It’s too late now. It will always be too late. Fortunately!

Mais, bien entendu, vous n’êtes pas policier, ce serait trop simple. Comment ? Ah ! je m’en doutais, voyez-vous. Cette étrange affection que je sentais pour vous avait donc du sens. Vous exercez à Paris la belle profession d’avocat ! Je savais bien que nous étions de la même race. Ne sommes-nous pas tous semblables, parlant sans trêve et à personne, confrontés toujours aux mêmes questions bien que nous connaissions d’avance les réponses ? Alors, racontez-moi, je vous prie, ce qui vous est arrivé un soir sur les quais de la Seine et comment vous avez réussi à ne jamais risquer votre vie. Prononcez vous-même les mots qui, depuis des années, n’ont cessé de retentir dans mes nuits, et que je dirai enfin par votre bouche : « O jeune fille, jette-toi encore dans l’eau pour que j’aie une seconde fois la chance de nous sauver tous les deux ! » Une seconde fois, hein, quelle imprudence ! Supposez, cher maître, qu’on nous prenne au mot ? Il faudrait s’exécuter. Brr... ! l’eau est si froide ! Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement !

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