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title: "A Happy Death · La Mort heureuse"
author: "Albert Camus"
translator: "Richard Howard"
languages: [fr, en]
shelf: "Literature"
url: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/
cite: "Albert Camus, tr. Richard Howard, A Happy Death · La Mort heureuse. Scriptura (scriptura.si), https://scriptura.si/works/camus-happydeath/"
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# A Happy Death · La Mort heureuse

*Albert Camus, tr. Richard Howard*

Patrice Mersault takes a dying man’s money, and his life, to buy time for happiness: the novel Camus set aside before The Stranger. In French and English.

> # La mort heureuse 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain
 français [1913-1960] 

> (1971) 

> Cahiers Albert Camus 

> I 

> ## La mort heureuse 

> [Roman élaboré entre 1936 et 1938.] 

> Un document produit en version
 numérique par Diane Brunet, bénévole, 

> Diane Brunet, bénévole, guide,
 Musée de La Pulperie, Chicoutimi 

> Courriel: Brunet_diane@hotmail.com 

> Dans le cadre de: "Les
 classiques des sciences sociales" 

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 fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, 

> professeur de sociologie au
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> Une collection développée en
 collaboration avec la Bibliothèque 

> Paul-Émile-Boulet de
 l'Université du Québec à Chicoutimi 

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> Jean-Marie Tremblay, sociologue 

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> LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES. 

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faut attendre 70 ans après la mort de l’auteur(e). 

> Respectez la loi des droits d’auteur de votre pays. 

> OEUVRES D'ALBERT CAMUS 

> ***Aux Éditions Gallimard*** 

> L'ENVERS ET L'ENDROIT, *essais*. 

> NOCES. 

> L'ÉTRANGER. Roman. 

> LE MYTHE DE SISYPHE. 

> LE MALENTENDU suivi de CALIGULA. 

> LA PESTE. Récit. 

> L'ÉTAT DE SIÈGE. Théâtre 

> ACTUELLES : 

> I. CHRONIQUES 1944-1948. 

> II. CHRONIQUES 1948-1953 

> III. CHRONIQUES ALGÉRIENNES, 1939-1958 

> LES JUSTES. Théâtre. 

> L'HOMME RÉVOLTÉ. Essai. 

> L'ÉTÉ. Essai. 

> LA CHUTE. Récit. 

> L’EXIL ET LE ROYAUME. Nouvelles 

> DISCOURS DE SUÈDE 

> CARNETS 

> I. Mai 1935-février 1941. 

> II. Janvier 1942-mars 1951. 

> III. Mars 1951-décembre 1959. 

> Journaux de voyage. 

> Correspondance avec Jean Grenier. 

> ***Adaptations théâtrales*** 

> LA DÉVOTION À LA CROIX, de Pedro Calderon de la Barca. 

> LES ESPRITS, de Pierre de Larivey. 

> REQUIEM POUR UN NONNE, de William Faulkner. 

> LE CHEVEALIER D’OLMEDO, de Lope de Vega. 

> LES POSSÉDÉS, d’après le roman de Dostoïevski. 

> ***Cahiers Albert Camus*** 

> I. La mort heureuse. Roman. 

> II. Paul Viallaneiz : *Le premier Camus*, suivi d’*Écrits
de jeunesse d’Albert Camus.* 

> III. Fragments d’un combat (1938-1940) – Articles d’Alger Républicain. 

> IV. Caligula (version de 1941), théâtre. 

> V. Albert Camus : œuvre fermée, œuvre ouverte ? Actes du colloque
de Cerisy (juin 1982) 

> VI. Albert Camus éditorialiste à *L’Express* (mai 1955-février
1958). 

> ***Aux Calman-Lévy*** 

> Réflexions sur la guillotine, in *Réflexions sur la peine de mort*,
de Camus et Koestler, essai. 

> ***À l’Avant-scène*** 

> Un cas intéressant. Adaptation de Dino Buzzati. Théâtre. 

> Cette édition électronique a été réalisée par [Diane
Brunet](http://classiques.uqac.ca/inter/benevoles_equipe/liste_brunet_diane.html), bénévole, guide, Musée de La Pulperie, Chicoutimi, à partir de : 

> Albert CAMUS [1913-1960] 

> **Cahiers Albert Camus. I.** 

> **La mort heureuse.** 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971,
233 pp. Collection NRF. 

> Polices de caractères utilisée : 

> Pour le texte: Comic Sans, 12 points. 

> Pour les citations : Comic Sans, 12 points. 

> Pour les notes de bas de page : Comic Sans, 10
points. 

> Édition électronique réalisée avec le traitement de
textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. 

> Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter),
8.5’’ x 11’’) 

> Édition numérique réalisée le 26 janvier 2011 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, Québec. 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain français [1913-1960] 

> Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse. 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971, 233 pp. Collection NRF. 

> Table des matières 

> [Quatrième de couverture](#mort_heureuse_couverture) 

> [Première partie](#mort_heureuse_pt_I). Mort naturelle. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_I_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_I_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_I_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_I_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_I_chap_V) 

> [Deuxième partie](#mort_heureuse_pt_II). La mort consciente. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_II_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_II_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_II_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_II_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_II_chap_V) 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Quatrième de couverture 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> Ce *Cahier
*no 1 contient exclusivement *La mort heureuse, *texte présenté et
annoté par Jean Sarocchi, maître assistant à l'Université de Strasbourg. 

> Il
s'agit de la première entreprise romanesque d'Albert Camus, élaborée entre 1936
et 1938 (époque à laquelle il écrivait *L’Envers et l’Endroit *et *Noces).
*Il travaillait encore à la remanier lorsque se forma en lui le premier
projet de *L’Étranger, *auquel il ne tarda pas à se consacrer entièrement.
On aurait donc tort de voir dans *La mort heureuse *une première version
de *L’Étranger, *malgré la similitude du nom des héros. 

> Le
thème de ce premier roman est la recherche têtue du bonheur, fût-ce au prix
d'un crime. Ses péripéties sont nourries de l'expérience d'une jeunesse
difficile et ardente - pauvreté, maladie, voyages en Europe centrale et en
Italie, vie communautaire sur les hauts d'Alger. 

> [7] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Genèse de 

> “La mort heureuse” 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [21] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie 

> MORT NATURELLE 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [23] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie : MORT
NATURELLE 

> CHAPITRE I 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

>  # A Happy Death

>  A Happy Death, Albert Camus

>  Contents  
Part One, Natural Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part Two, Conscious Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part One, Natural Death

>  Chapter One

> Fin du texte

> The End

## Contents

1. [Part I · Chapter I](https://scriptura.si/works/camus-happydeath/1.md)
2. [Part I · Chapter II](https://scriptura.si/works/camus-happydeath/2.md)
3. [Part I · Chapter III](https://scriptura.si/works/camus-happydeath/3.md)
4. [Part I · Chapter IV](https://scriptura.si/works/camus-happydeath/4.md)
5. [Part I · Chapter V](https://scriptura.si/works/camus-happydeath/5.md)
6. [Part II · Chapter I](https://scriptura.si/works/camus-happydeath/6.md)
7. [Part II · Chapter II](https://scriptura.si/works/camus-happydeath/7.md)
8. [Part II · Chapter III](https://scriptura.si/works/camus-happydeath/8.md)
9. [Part II · Chapter IV](https://scriptura.si/works/camus-happydeath/9.md)
10. [Part II · Chapter V](https://scriptura.si/works/camus-happydeath/10.md)

## 1. Part I · Chapter I

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/1/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/1/#p-N

[¶0] IT was ten in the morning, and Patrice Mersault was walking steadily towards Zagreus’ villa. By now the housekeeper had left for the market and the villa was deserted. It was a beautiful April morning, chilly and bright; the sky was radiant, but there was no warmth in the glistening sunshine. The empty road sloped up towards the villa, and a pure light streamed between the pines covering the hillside. Patrice Mersault was carrying a suitcase, and as he walked on through the primal morning, the only sounds he heard were the click of his own footsteps on the cold road and the regular creak of the suitcase handle. Not far from the villa, the road crossed a little square decorated with flower beds and benches. The effect of the early red geraniums among the grey aloes, the blue sky and the white-washed walls was so fresh, so childlike that Mersault stopped a moment before walking on through the square. Then the road sloped down again towards Zagreus’ villa. On the doorstep he paused and put on his gloves. Mersault opened the door which the cripple never locked and carefully closed it behind him. He walked down the hall to the third door on the left, knocked and went in. Zagreus was there of course, a blanket over the stumps of his legs, sitting in an armchair by the fire exactly where.Mersault had stood two days ago. He was reading, and his book lay open on the blanket; there was no surprise in his round eyes as he stared up at Mersault, who was standing in front of the closed door. The curtains were drawn back, and patches of sunshine lay on the floor, the furniture, making objects glitter in the room. Beyond the window, the morning rejoiced over the cold, golden earth. A great icy joy, the birds’ shrill, tentative outcry, the flood of pitiless light gave the day an aspect of innocence and truth. Mersault stood motionless, the room’s stifling heat filling his throat, his ears. Despite the change in the weather, there was a blazing fire in the grate. And Mersault felt his blood rising to his temples, pounding at the tips of his ears. Zagreus’ eyes followed his movements, though he did not say a word. Patrice walked towards the chest on the other side of the fireplace and put his suitcase down on a table without looking at the cripple. He felt a faint tremor in his ankles now. He took out a cigarette and lit it — clumsily, for he was wearing gloves. A faint noise behind him made him turn around, the cigarette between his lips. Zagreus was still staring at him, but had just closed the book. Mersault — the fire was painfully hot against his knees now — could read the title upside down: Cap-ital Courtier by Baltasar Gracian. Then he bent over the chest and opened it. The revolver was still there, its lustrous black, almost feline curves on the white letter. Mersault picked up the envelope with his left hand and the revolver with his right. After an instant’s hesitation, he thrust the gun under his left arm and opened the envelope. It contained one large sheet of paper, with only a few lines of Zagreus’ tall angular handwrit-ing across the top:

> French: [25] Il
était dix heures du matin et Patrice Mersault marchait d'un pas régulier vers
la villa de Zagreus. À cette heure, la garde était sortie pour le marché et la
villa était déserte. On était en avril et il faisait une belle matinée de
printemps étincelante et froide, d'un bleu pur et glace, avec un grand soleil
éblouissant mais sans chaleur. Près de la villa, entre les pins qui
garnissaient les coteaux, une lumière pure coulait le long des troncs. La route
était déserte. Elle montait un peu. Mersault avait une valise à la main, et
dans la gloire de ce matin du monde, il avançait parmi le bruit sec de ses pas
sur la route froide et le grincement régulier de la poignée de sa valise. Un peu
avant la villa, la route débouchait sur une petite place garnie de bancs et de
jardins. De précoces géraniums rouges parmi des aloès gris, le bleu du ciel et
les murs de clôture blanchis à la chaux, tout cela était si frais et si
enfantin que Mersault s'arrêta un moment avant de reprendre le [26] chemin qui
de la place descendait vers la villa de Zagreus. Devant le seuil il s'arrêta et
mit ses gants. Il ouvrit la porte que l'infirme faisait tenir ouverte et la
referma naturellement. Il s'avança dans le couloir et, parvenu devant la
troisième porte à gauche, il frappa et entra. Zagreus était bien là, dans un
fauteuil, un plaid sur les moignons de ses jambes, près de la cheminée, à la
place exacte que Mersault occupait deux jours auparavant. Il lisait, et son
livre reposait sur ses couvertures tandis qu'il fixait de ses yeux ronds, où ne
se lisait aucune surprise, Mersault maintenant arrêté près de la porte refermée.
Les rideaux des fenêtres étaient tirés et il y avait par terre, sur les
meubles, au coin des objets, des flaques de soleil. Derrière les vitres, le
matin riait sur la terre dorée et froide. Une grande joie glacée, des cris
aigus d'oiseaux à la voix mal assurée, un débordement de lumière impitoyable
donnaient à la matinée un visage d'innocence et de vérité. Mersault s'était
arrêté, saisi à la gorge et aux oreilles par la chaleur étouffante de la pièce.
Malgré le changement du temps, Zagreus avait allumé un grand feu. Et Mersault
sentait son sang monter aux tempes et battre l'extrémité de ses oreilles.
L'autre, toujours silencieux, le suivait des yeux. Patrice marcha, vers le
bahut de l'autre côté de la cheminée et sans regarder l'infirme, déposa sa
valise sur la table. Arrivé là, il sentit un tremblement imperceptible dans ses
chevilles. Il s'arrêta et mit à sa bouche une cigarette qu'il alluma [27] maladroitement
à cause de ses mains gantées. Un petit bruit derrière lui. La cigarette aux
lèvres, il se retourna. Zagreus le regardait toujours, mais venait de fermer
son livre. Mersault, pendant qu'il sentait le feu chauffer ses genoux jusqu'à
la douleur, lut le titre à l'envers : *L'Homme de cour, *de Baltasar
Gracian. Il se pencha sans hésiter vers le bahut et l'ouvrit. Noir sur blanc,
le revolver luisait de toutes ses courbes, comme un chat soigné, et il
maintenait toujours la lettre de Zagreus. Mersault prit celle-ci dans sa main
gauche et le revolver de la droite. Après une hésitation, il fit passer l'arme
sous son bras gauche et ouvrit la lettre. Elle contenait une seule feuille de
papier grand format couverte sur quelques lignes seulement de la grande
écriture anguleuse de Zagreus :

[¶1] ‘I am doing away with only half a man. In need cause no problem — there is more than enough here to pay off those who have taken care of me till now. Please use what is left over to improve conditions of the men in the condemned cell. But I know it’s asking a lot.’

> French: « Je
ne supprime qu'une moitié d'homme. On voudra bien ne pas m'en tenir rigueur et
trouver dans mon petit bahut beaucoup plus qu'il ne faut pour désintéresser
ceux qui m'ont servi jusqu'ici. Pour le surcroît, j'ai le désir qu'il soit
consacré à l'amélioration du régime des condamnés à mort. Mais j'ai conscience
que c'est beaucoup demander. »

[¶2] Expressionless, Mersault folded the sheet and put it back in the envelope. As he did so the smoke from his cigarette stung his eyes, and a tiny chunk of ash fell on the envelope. He shook it off, set the envelope on the table where it was sure to be no-ticed, and turned towards Zagreus who was staring at the en-velope now, his stubby powerful fingers still holding the book. Mersault bent down, turned the key of the little strongbox inside the chest, and took out the packets of banknotes, only their ends visible in the newspaper wrappings. Holding the gun under one arm, with the other hand he methodically filled up the suitcase. There were fewer than twenty packets of a hundred, and Mersault realized he had brought too large a suitcase. He left one packet in the safe. Then he closed the suitcase, flicked the half-smoked cigarette into the fire and, taking the revolver in his right hand, walked towards the cripple. Zagreus was staring at the window now. A car drove slowly past, making a faint chewing sound. Motionless, Zagreus seemed to be contemplating all the inhuman beauty of this April morning. When he felt the barrel against his right temple, he did not turn away. But Patrice, watching him, saw his eyes fill with tears. It was Patrice who closed his eyes. He stepped back and fired. Leaning against the wall for a moment, his eyes still closed, he felt his blood throbbing in his ears. Then he opened his eyes. The head had fallen over on to the left shoulder, the body only slightly tilted. But it was no longer Zagreus he saw now, only a huge bulging wound of brain, blood and bone. Mersault began to tremble. He walked around to the other side of the armchair, groped for Zagreus’ right hand, thrust the revolver into it, raised it to the temple and let it fall back. The revolver dropped on to the arm of the chair and then into Zagreus’ lap. Now Mersault noticed the cripple’s mouth and chin — he had the same serious and sad expression as when he was staring at the window. Just then a shrill horn sounded in front of the door. A second time. Mersault, still leaning over the armchair, did not move. The sound of tyres meant that the butcher had driven away. Mersault picked up his suitcase, turned the door knob, gleaming suddenly in a sunbeam, and left the room, his head throbbing, his mouth parched. He opened the outer door and walked away quickly. There was no-one in sight except a group of children at one end of the little square. He walked on. Past the square, he was suddenly aware of the cold, and shivered under his light jacket. He sneezed twice, and the valley filled with shrill mocking echoes which the crystal sky carried higher and higher. Staggering slightly, he stopped and took a deep breath. Millions of tiny white smiles thronged down from the blue sky. They played over the leaves still cupping the rain, over the damp earth of the paths, soared to the blood-red tile roofs, then back into the lakes of air and light from which they had just overflowed. A tiny plane hummed its way across the sky. In this flowering of air, this fertility of the heavens, it seemed as if a man’s one duty was to live and be happy. Everything in Mersault fell silent. He sneezed a third time, and shivered feverishly. Then he hurried away without glancing around him, the suitcase creaking, his footsteps loud on the road. Once he was back in his room and had put the suitcase in a corner, he lay down on his bed and slept until the middle of the afternoon.

> French: Mersault,
le visage fermé, replia la lettre et à ce moment la fumée de sa cigarette vint
piquer ses yeux tandis qu'un peu de cendre tombait sur l'enveloppe. Il secoua
le papier, le posa bien en vue sur la table et se tourna vers Zagreus. Celui-ci
regardait maintenant l'enveloppe, et ses mains, courtes et musclées, étaient
demeurées autour du livre. Mersault [28]* *se pencha, tourna la clef du
coffre, prit les liasses dont on voyait seulement la tranche à travers leur
enveloppe de papier journal. Son arme sous le bras il en emplit régulièrement
sa valise d'une seule main. Il y avait là moins d'une vingtaine de paquets de
cent et Mersault comprit qu'il avait pris une valise trop grande. Il laissa
dans le coffre une liasse de cent billets. La valise fermée, il jeta sa
cigarette à demi consumée dans le feu et, prenant le revolver dans sa main droite,
s'approcha de l'infirme. Zagreus
maintenant regardait la fenêtre. On entendit une auto passer lentement devant
la porte, avec un bruit léger de mastication. Zagreus, sans bouger, semblait
contempler toute l'inhumaine beauté de ce matin d'avril. Lorsqu'il sentit le
canon du revolver sur sa tempe droite, il ne détourna pas les yeux. Mais
Patrice qui le regardait vit son regard s'emplir de larmes. Ce fut lui qui
ferma les yeux. Il fit un pas en arrière et tira. Un moment appuyé contre le
mur, les yeux toujours fermés, il sentit son sang battre encore à ses oreilles.
Il regarda. La tête s'était rejetée sur l'épaule gauche, le corps à peine
dévié. Si bien qu'on ne voyait plus Zagreus, mais seulement une énorme plaie
dans son relief de cervelle, d'os et de sang. Mersault se mit à trembler. Il
passa de l'autre côté du fauteuil, prit à tâtons la main droite, lui fit saisir
le revolver, la porta à hauteur de la tempe et la laissa retomber. Le revolver
tomba sur le bras du fauteuil et de là [29] sur les genoux de Zagreus. Dans ce
mouvement Mersault aperçut la bouche et le menton de l'infirme. Il avait la
même expression sérieuse et triste que lorsqu'il regardait la fenêtre. A ce
moment, une trompette aiguë résonna devant la porte. Une seconde fois, l'appel
irréel se fit entendre. Mersault toujours penché sur le fauteuil ne bougea pas.
Un roulement de voiture annonça le départ du boucher. Mersault prit sa valise,
ouvrit la porte dont le loquet luisait sous un rayon de soleil et sortit la
tête battante et la langue sèche. Il franchit la porte d'entrée et partit d'un
grand pas. Il n'y avait personne, sinon un groupe d'enfants à une extrémité de
la petite place. Il s'éloigna. En arrivant sur la place, il prit soudain
conscience du froid et frissonna sous son léger veston. Il éternua deux fois et
le vallon s'emplit de clairs échos moqueurs que le cristal du ciel portait de
plus en plus haut. Un peu vacillant, il s'arrêta cependant et respira
fortement. Du ciel bleu descendaient des millions de petits sourires blancs.
Ils jouaient sur les feuilles encore pleines de pluie, sur le tuf humide des
allées, volaient vers les maisons aux tuiles de sang frais et remontaient à
tire-d'aile vers les lacs d'air et de soleil d'où ils débordaient tout à
l'heure. Un doux ronronnement descendait d'un minuscule avion qui naviguait
là-haut. Dans cet épanouissement de l'air et cette fertilité du ciel, il
semblait que la seule tâche des hommes fût de vivre et d'être heureux. Tout se
taisait en Mersault. Un troisième éternuement le secoua, et il [30] sentit
comme un frisson de fièvre. Alors il s'enfuit sans regarder autour de lui, dans
le grincement de sa valise et le bruit de ses pas. Arrivé chez lui, sa valise
dans un coin, il se coucha et dormit jusqu'au milieu de l'après-midi. [31] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶3] Chapter Two

> French: La mort heureuse.** Première partie : MORT
NATURELLE CHAPITRE II [Retour à la table
des matières](#tdm)

## 2. Part I · Chapter II

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/2/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/2/#p-N

[¶0] SUMMER crammed the harbour with noise and sunlight. It was eleven-thirty. The day split open down the middle, crush-ing the docks under the burden of its heat. Moored at the sheds of the Algiers Municipal Depot, black-hulled, red-funnelled freighters were loading sacks of wheat. Their dusty fragrance mingled with the powerful smell of tar melting under a hot sun. Men were drinking at a little stall that reeked of creosote and anisette, while some Arab acrobats in red shirts somersaulted on the scorching flagstones in front of the sea in the leaping light. Without so much as a glance at them, the stevedores carrying sacks walked up the two sagging planks that slanted from the dock to the freighter decks. When they reached the top, their silhouettes were suddenly divided between the sea and the sky among the winches and masts. They stopped for an instant, dazzled by the light, eyes gleaming in the whitish crust of dust and sweat that covered their faces, before they plunged blindly into the hold stinking of hot blood. In the fiery air, a siren never stopped blowing.

> French: [33] L'été
remplissait le port de clameurs et de soleil . Il était onze heures et demie.
Le jour s'ouvrait par son milieu pour écraser les quais de tout son poids de chaleur.
Devant les hangars de la Chambre de Commerce d'Alger, des
« Schiaffino » à coque noire et cheminée rouge embarquaient des sacs
de blé. Leur parfum de poussière fine se mêlait aux volumineuses odeurs de
goudron qu'un soleil chaud faisait éclore. Devant une petite baraque au parfum
de vernis et d'anisette, des hommes buvaient et des acrobates arabes en maillot
rouge sur les dalles brûlantes tournaient et retournaient leurs corps devant la
mer où bondissait la lumière. Sans les regarder, les dockers portant les sacs
s'engageaient sur les deux planches élastiques qui montaient du quai sur le
pont des cargos. Arrivés en haut, soudain découpés dans le ciel et sur la baie,
parmi les treuils et les mâts, ils s'arrêtaient une seconde éblouis face au
ciel, les yeux brillants dans le visage couvert d'une pâte blanchâtre de sueur
et de poussière, avant de [34] plonger en aveugles dans la cale aux odeurs de
sang chaud. Dans l'air brûlant, une sirène hurla sans arrêt.

[¶1] Suddenly the men on the plank stopped in confusion. One of them had fallen, landing on the plank below. But his arm was pinned under his body, crushed under the tremendous weight of the sack, and he screamed with pain. Just at this moment, Patrice Mersault emerged from his office, and on the doorstep the summer heat took his breath away. He opened his mouth, inhaled the tar vapours, which stung his throat, and then he went over to the stevedores. They had moved the man who had been hurt, and he was lying in the dust, his lips white with pain, his arm dangling, broken above the elbow. A sliver of bone had pierced the flesh, making an ugly wound out of which blood was dripping. The drops rolled down his arm and fell, one by one, on to the scorching stones with a tiny hiss, and turned to steam. Mersault was staring, motionless, at the blood when someone took his arm. It was Emmanuel, one of the clerks. He pointed to a lorry heading towards them with a salvo of backfires. ‘That one?’ Patrice began to run as the lorry drove past them, chains rattling. They dashed after it, swallowed up by dust and noise, panting and blind, just conscious enough to feel themselves swept on by the frenzied effort of running, in a wild rhythm of winches and machines, accompanied by the dancing masts on the horizon and the pitching of the leprous hulls they passed. Mersault was the first to grab hold, confident of his strength and skill, and jumped on to the moving lorry. He helped Emmanuel up, and the two men sat with their legs dangling in the chalk-white dust, while a lumi-nous suffocation poured out of the sky over the circle of the harbour crowded with masts and black cranes, the uneven cob-bles of the dock jarring Emmanuel and Mersault as the lorry gained speed, making them laugh until they were breathless, dizzied by the jolting movement, the searing sky, their own boiling blood.

> French: Sur la
planche, soudain les hommes s'arrêtèrent en désordre. Un des leurs était tombé
entre les madriers assez rapprochés pour le retenir. Mais son bras pris
derrière lui, écrasé sous l'énorme poids du sac, il criait de douleur. À ce
moment, Patrice Mersault sortit de son bureau. Sur le pas de la porte, l'été
lui coupa la respiration. Il aspira de toute la bouche ouverte la vapeur de
goudron qui lui raclait la gorge et s'arrêta devant les dockers. Ils avaient
dégagé le blessé et, renversé sur les planches et parmi la poussière, les
lèvres blanchies par la souffrance, il laissait pendre son bras cassé au-dessus
du coude. Une esquille d'os avait traversé les chairs, dans une plaie hideuse
d'où coulait le sang. Roulant le long du bras, les gouttes de sang tombaient,
une à une, sur les pierres brûlantes avec un petit grésillement d'où s'élevait
une buée. Mersault, immobile, regardait ce sang lorsqu'on lui prit le bras.
C'était Emmanuel, le « petit des courses ». Il lui montrait un camion
qui arrivait vers eux dans un fracas de chaînes et d'explosions. « On y
va ? » Patrice courut. Le camion les dépassa. Et de suite ils
s'élancèrent à sa poursuite, noyés dans le bruit et la poussière, haletants et
aveugles, juste assez lucides pour se sentir transportés par l'élan effréné de
la course, dans un rythme éperdu de treuils et de machines, accompagnés par la
danse des mâts sur l'horizon, [35] et le roulis des coques lépreuses qu'ils
longeaient. Mersault prit appui le premier, sûr de sa vigueur et de sa
souplesse, et sauta au vol. Il aida Emmanuel à s'asseoir les jambes pendantes,
et dans la poussière blanche et crayeuse, la touffeur lumineuse qui descendait
du ciel, le soleil, l'immense et fantastique décor du port gonflé de mâts et de
grues noires, le camion s'éloigna à toute vitesse, faisant sauter sur les pavés
inégaux du quai, Emmanuel et Mersault, qui riaient à perdre haleine, dans un
vertige de tout le sang.

[¶2] When they reached Belcourt, Mersault slid off with Em-manuel, who was singing now, loud and out of tune. ‘You know,’ he told Mersault, ‘it comes up in your chest. It comes when you feel good. When you’re in the water.’ It was true: Emmanuel sung when he swam, and his voice, hoarse from shouting, inaudible against the sea, marked time for the gestures of his short, muscular arms. They were walking down the rue de Lyon, Mersault tall beside Emmanuel, his broad shoulders rolling. In the way he stepped on to the kerb, the way he twisted his hips to avoid the crowd that occasionally closed in on him, his body seemed curiously young and vigorous, capable of bearing him to any extreme of physical joy. Relaxed, he rested his weight on one hip with a self-conscious litheness, like a man whose body has acquired its style from sport. His eyes sparkled under the heavy brows, and as he talked to Emmanuel he would tug at his collar with a mechanical gesture to free his neck muscles, tensing his curved mobile lips at the same time. They walked into their restaurant, sat down at a table, and ate in silence. It was cool inside, among the flies, the clatter of plates, the hum of conversation. The owner, Celeste, a tall man with huge moustaches, walked over to greet them, scratching his belly under his apron. ‘Pretty well,’ Celeste answered, ‘for an old man.’ Celeste and Emmanuel exchanged exclamations and thumped each other on the shoulder. ‘Old men,’ Celeste said, ‘you know what old men are, they’re all the same. Shitheads. They tell you a real man’s got to be fifty. But that’s because they’re fifty. I knew this one fellow who could have his good times just with his son. They’d go out together. On the town. They’d go to the Casino, and this fellow would say: “Why should I hang around with a lot of old men! Every day they tell me they’ve taken some medicine, there’s always something wrong with their liver. I have a better time with my son. Sometimes he picks up a whore, I look the other way, I take the tram. So long and thanks. Fine with me.”’ Emmanuel laughed. ‘Of course,’ Celeste said, ‘the fellow was no authority, but I liked him all right.’ He turned to Mersault. ‘Anyway, it’s better than this other fellow I knew. When he made his money, he would talk with his head up and make gestures all the time. Now he’s not so proud of himself he’s lost it all.’ ‘Serves him right,’ Mersault said.

> French: Arrivé
à Belcourt, Mersault descendit avec Emmanuel qui chantait. Il chantait fort et
faux. « Tu comprends, disait-il à Mersault, c'est quelque chose qui monte
dans la poitrine. Quand je suis content. Quand je prends des bains. »
C'était vrai. Emmanuel chantait en nageant, et sa voix, rendue rauque par
l'oppression, imperceptible sur la mer, rythmait les gestes de ses bras courts
et muscles. Ils prirent la rue de Lyon. Mersault marchait à grands pas, très
grand et balançant des épaules larges et musclées. Dans sa façon de poser le
pied sur le trottoir qu'il allait gravir, d'éviter d'un glissement des hanches
la foule qui à certains moments l'entourait, on sentait un corps étrangement
jeune et vigoureux, capable de porter son propriétaire aux extrémités de la
joie physique. Au repos, il reposait son corps sur une seule hanche, avec une
légère affectation de souplesse, comme un homme qui du sport avait appris le
style du corps. Ses [36]* *yeux brillaient sous les arcades sourcilières
un peu fortes et tandis qu'il parlait avec Emmanuel, d'un geste machinal, avec
un mouvement crispé de ses lèvres courbées et mobiles, il tirait sur son col
pour dégager son cou. Ils entrèrent dans leur restaurant. Ils s'installèrent et
mangèrent en silence. Il faisait frais dans l'ombre. Il y avait des mouches,
des tintements d'assiettes, et des conversations. Le patron, Céleste, s'avança
vers eux. Grand et moustachu, il grattait son ventre par-dessus son tablier
qu'il laissait ensuite retomber. « Ça va ? dit Emmanuel. - Comme les
vieux. » On parla. Céleste et Emmanuel échangeaient des « Oh !
collègue », et des tapes sur l'épaule. « Les vieux, tu vois, disait
Céleste, ils sont un peu couillons. Ils disent qu'un vrai homme c'est un homme
de cinquante ans. Mais c'est parce qu'ils ont la cinquantaine. Moi j'ai eu un
copain qui était heureux rien qu'avec son fils. Ils sortaient ensemble. Ils
faisaient la bombe. Ils allaient au Casino et le copain disait : Il
Pourquoi vous voulez que j'aille avec tous ces vieux ? Ils me disent tous
les jours qu'ils ont pris une purge, qu'ils ont mal au foie. Ça vaut mieux que
j'aille avec mon fils. Des fois qu'il s'accroche une petite poule, je fais
celui qui voit rien, je monte dans un tram. Au revoir et merci. Je suis bien
content. » Emmanuel riait. « Bien sûr, dit Céleste, c'était pas une
autorité, mais je l'aimais bien. » Et s'adressant à Mersault :
« Et puis j'aime mieux ça qu'un copain que j'ai eu. Quand il a réussi, il
me parlait en levant la tête et avec de [37] petits signes. Maintenant, il est
moins fier, il a tout perdu. - C'est
bien fait, dit Mersault.

[¶3] ‘Oh, you can’t be a bastard with it. This fellow took it while he had it, and he was right. Almost a million francs he had … Now if it had been me!’ ‘What would you do?’ Emmanuel asked. ‘I’d buy myself a hut out in the country, I’d put some glue in my navel and I’d stick a flag in there. Then I’d wait to see which way the wind was blowing.’

> French: - Oh,
il faut pas être vache dans la vie. Il a pris du bon temps et il a eu raison.
Neuf cent mille francs qu'il avait... Ah ! si c'était moi ! -
Qu'est-ce que tu ferais ? dit Emmanuel. -
J'achèterais un cabanon, je me mettrais un peu de glu sur le nombril et un
drapeau. Comme ça j'attendrais pour voir d'où vient le vent. »

[¶4] Mersault ate quietly until Emmanuel started to tell Celeste how he had fought the battle of the Marne. ‘See, they sent us zouaves out in front …’ ‘Less of the bullshit,’ Mersault said calmly. ‘The major said “Charge!” and we ran down into a kind of gully, only with trees in it. He told us to charge, but no-one was there. So we just marched right on, kept on walking. And then all of a sudden these machine-guns are firing right into us. We all fall on top of each other. There were so many dead and wounded that you could have rowed a boat across the blood in that gully. Some of them kept screaming “Mama!” Christ, it was awful.’

> French: Mersault
mangeait avec tranquillité. Jusqu'à ce qu'Emmanuel entreprit de raconter au
patron sa fameuse bataille dans la Marne. « Nous
autres, les zouaves, on nous avait fait mettre en tirailleurs... - Tu
nous emmerdes, dit Mersault placide. - Le
commandant y dit : À la charge ! Et puis on descendait, ça faisait
comme un ravin avec des arbres. Il nous avait dit de charger, mais y avait
personne devant nous. Alors on marche, on marche en avant, comme ça. Et puis
tout d'un coup des mitrailleuses y commencent à nous taper dedans. Tous, on
tombe les uns sur les autres. Y avait tellement de blessés et de morts, que
dans le fond du ravin, il y avait tellement de sang qu'on aurait pu traverser
avec un canot. Il y en avait qui criaient : Maman ! que c'était
terrible. »

[¶5] Mersault stood up and tied a knot in his napkin. The owner walked over to the kitchen door and chalked the price of his dinner on it. When one of his customers hadn’t paid up, Ce-leste would take the door off its hinges and bring the evidence on his back. René, his son, was eating a boiled egg over in a corner. ‘Poor lad,’ Emmanuel said, thumping his own chest, ‘he’s had it.’ It was true. René was usually quiet and serious. Though he was not particularly thin, his eyes glittered. Just now another customer was explaining to him that ‘with time and patience, TB can be cured’. René nodded and answered solemnly between bites. Mersault walked over to the counter and ordered coffee, leaning on his elbows. The other customer went on: ‘Did you ever know Jean Perez? He worked for the gas company. He’s dead now. He had this one bad lung. But he wanted to get out of the hospital and go home. His wife was there, see. She was nothing but his horse. You know, his illness made him like that — he was always on top of her. She wouldn’t want it, but he had to. So two, three times, every day of the week — it ends up killing a sick man.’ René stopped eat-ing, a piece of bread between his teeth, and stared at the man. ‘Yes,’ he said finally, ‘the thing comes on fast, but it takes time to get rid of it.’ Mersault wrote his name with one finger on the steamed-up percolator. He blinked his eyes. Every day, his life alternated, from this calm consumptive to Emmanuel bursting into song, from the smell of coffee to the smell of tar, alienated from himself, and his interests, so far from his heart, his truth. Things that in other circumstances would have excited him left him unmoved now, for they were simply part of his life, until the moment he was back in his room using all his strength and care to smother the flame of life that burned within him. ‘What do you think, Mersault? You’ve been to school,’ Ce-leste said.

> French: Mersault
se leva et fit un nœud avec sa serviette. Le patron alla marquer son déjeuner à
la craie derrière la porte de la cuisine. C'était son livre de [38] comptes.
Quand il y avait contestation, il sortait la porte de ses gonds et amenait les
comptes sur son dos. Dans un coin, René, le fils du patron, mangeait un œuf à
la coque : « Le pauvre, dit Emmanuel, il s'en va de la
poitrine. » C'était vrai. René était généralement silencieux et sérieux.
Il n'était pas trop maigre, mais son regard était brillant. En ce moment, un
consommateur lui expliquait que la tuberculose « avec du temps et des précautions,
ça se guérit ». Il approuvait et répondait gravement entre deux bouchées.
Mersault vint s'accouder près de lui au comptoir pour prendre un café. L'autre
continuait : « Tu n'as pas connu Jean Pérez ? Celui de la
Compagnie du Gaz. Il est mort. Il avait qu'un poumon malade. Mais il a voulu
quitter l'hôpital pour rentrer chez lui. Et là, il avait sa femme. Et sa femme
c'est un cheval. Lui, la maladie l'avait rendu comme ça. Tu comprends, il était
toujours sur sa femme. Elle, ne voulait pas. Mais il était terrible. Alors,
deux, trois fois tous les jours, ça finit par tuer un homme malade. »
René, un morceau de pain entre les dents, s'était arrêté de manger et fixait
l'homme. « Oui, dit-il enfin, le mal vient vite, mais pour repartir il lui
faut du temps. » Mersault écrivit son nom avec le doigt sur le percolateur
couvert de buée. Il cligna des yeux. De ce tuberculeux placide à Emmanuel
gonflé de chants, sa vie oscillait tous les jours dans des odeurs de café et de
goudron, détachée de lui-même et de son intérêt, à son cœur étrangère et à sa
vérité. Les mêmes choses qui en [39] d'autres circonstances l'eussent
passionné, il se taisait sur elles puisqu'il les vivait, jusqu'au moment où il
se retrouvait dans sa chambre et mettait toute sa force et sa précaution à
éteindre la flamme de vie qui brûlait en lui. « Dis,
Mersault, toi qui as de l'instruction, disait le patron. - Oui,
ça va, dit Patrice, tu repasseras.

[¶6] ‘Oh, cut it out,’ Patrice said, ‘you’ll get over it.’ ‘You’re pretty touchy this morning.’ Mersault smiled and, leaving the restaurant, crossed the street and went upstairs to his room. The flat was over a horse-butcher’s. Leaning over his balcony, he could smell blood as he read the sign: ‘To Man’s Noblest Conquest’. He stretched out on his bed, smoked a cigarette, and fell asleep. He slept in what used to be his mother’s room. They had had this little three-room flat a long time. Now that he was alone, Mersault let two rooms to a man he knew, a barrel maker who lived with his sister, and he kept the best room for himself. His mother had been fifty-six when she died. A beautiful woman, she had enjoyed — and expected to enjoy — a life of diversion, a life of pleasure. At forty, she had been stricken by a terrible disease. She had had to give up her clothes, her cosmetics, and was reduced to hospital gowns, her face deformed by ter-rible swellings; her swollen legs and her weakness kept her almost immobilized, and she would grope frantically around the colourless flat she could no longer take care of, for she was half-blind as well. The diabetes she had neglected had been further aggravated by her careless life. Mersault had had to abandon his studies and take a job. Until his mother’s death he had con-tinued to read, to reflect. And for ten years the sick woman clung to that life. The suffering had lasted so long that those around her grew accustomed to her disease and forgot that she was deathly ill, that she would die. One day she died. People in the neighbourhood felt sorry for Mersault. They expected a lot from the funeral. They recalled the son’s deep feeling for his mother. They warned distant relatives not to mourn too much, so that Patrice would not feel his own grief too intensely. They were asked to protect him, to take care of him. But Patrice, dressed in his best and with his hat in his hand, watched the arrangements. He walked in the little procession, listened to the service, tossed his handful of earth, and folded his hands. Only once did he look surprised, expressing his regret that there were so few cars for those who had attended the service. That was all. The next day a sign appeared in one of the flat’s windows: ‘To let’. Now he lived in his mother’s room. In the past, the poverty they shared had a certain sweetness about it: when the end of the day came and they would eat their dinner in silence with the oil-lamp between them, there was a secret joy in such simplicity, such retrenchment. The neighbourhood was a quiet one. Mersault would stare at his mother’s slack mouth and smile. She would smile back. He would start eating again. The lamp would smoke a little. His mother tended it with the same exhausted gesture, extending only her right arm, her body slumped down in her chair. ‘You’ve had enough?’ she would ask, a moment later. ‘No’. He would smoke or read. If he smoked, she always said: ‘Again!’ If he read: ‘Sit closer to the lamp, you’ll ruin your eyes.’ But now the poverty in soli-tude was misery. And when Mersault thought sadly of the dead woman, his pity was actually for himself. He could have found a more comfortable way of life, but he clung to this flat and its smell of poverty. Here, at least, he maintained contact with what he had been, and in a life where he deliberately tried to expunge himself, this patient, sordid confrontation helped him to survive his hours of melancholy and regret. He had left on the door the frayed grey card on which his mother had written her name in blue pencil. He had kept the old brass bed with its sateen spread, and the portrait of his grandfather with his tiny beard and pale, motionless eyes. On the mantelpiece, shepherds and shepherdesses framed an old clock that had stopped and an oil lamp he almost never lit. The dreary furnishings — some rickety rattan chairs, the wardrobe with its yellowed mir-ror, a dressing-table missing one corner — did not exist for him: habit had blurred everything. He moved through the ghost of a flat, which required no effort of him. In another room he would have to grow accustomed to novelty, to struggle once again. He wanted to diminish the surface he offered the world, to sleep until everything was consumed. For this purpose, the old room served him well. One window overlooked the street, the other a yard always full of washing and, beyond it, a few clumps of orange-trees squeezed between high walls. Some-times, on summer nights, he left the room dark and opened the window overlooking the yard and the dim trees. Out of the darkness the fragrance of orange-blossoms rose into the darkness, strong and sweet, surrounding him with its delicate shawls. All night during the summer, he and his room were en-closed in that dense yet subtle perfume, and it was as if, dead for days at a time, he had opened the window to life for the first time.

> French: - Oh,
tu as mangé du lion, ce matin. » Mersault
sourit et, quittant le restaurant, traversa la rue et monta dans sa chambre.
Elle était au-dessus d'une boucherie chevaline. En se penchant à son balcon il
recevait l'odeur de sang et il pouvait lire l'enseigne : « À la plus
noble conquête de l'homme. » Il s'étendit sur son lit, fuma une cigarette
et s'endormit. Il
logeait dans la chambre qu'habitait sa mère. Ils avaient longtemps vécu dans ce
petit appartement de trois pièces. Seul, Mersault avait loué deux pièces à un
tonnelier de ses amis qui vivait avec sa sœur, et il avait gardé la meilleure
chambre. Sa mère était morte à cinquante-six ans. Belle, elle avait cru pouvoir
être coquette, bien vivre et briller. Vers la quarantaine, un mal terrible
l'avait saisie. Elle fut dépouillée de robes et de fards, réduite aux blouses
de malades, déformée dans son visage par d'affreuses boursouflures, immobilisée
presque à cause de ses jambes gonflées et sans vigueur, à demi aveugle enfin et
tâtonnant éperdument dans un appartement sans couleurs qu'elle laissait à
l'abandon. [40] Le coup fut soudain et bref. Elle avait du diabète qu'elle
avait négligé et enrichi encore par sa vie insouciante. Il avait été contraint
d'arrêter ses études et de travailler. Jusqu'à la mort de sa mère, il avait
continué à lire et à réfléchir. Et pendant dix ans, la malade supporta cette
vie. Ce martyre avait tant duré que ceux qui l'entouraient prirent l'habitude
de sa maladie et oublièrent qu'atteinte gravement elle pouvait succomber. Elle
mourut un jour. Dans le quartier, on plaignit Mersault. On attendait beaucoup
de l'enterrement. On rappelait le grand sentiment du fils pour la mère. On
adjurait les parents éloignés de ne point pleurer afin que Patrice ne sentit
point sa douleur s'accroître. On les suppliait de le protéger et de se
consacrer à lui. Lui, cependant, s'habilla du mieux qu'il put et, le chapeau à
la main, contempla les préparatifs. Il suivit le convoi, assista au service
religieux, jeta sa poignée de terre et serra des mains. Une fois seulement, il
s'étonna et exprima son mécontentement de ce qu'il y eût si peu de voitures
pour les invités. Ce fut tout. Le lendemain, on put voir à l'une des fenêtres
de l'appartement un écriteau : « À louer. » À présent, il
habitait la chambre de sa mère. Auparavant, la pauvreté près de sa mère avait
une douceur. Lorsqu'ils se retrouvaient le soir et mangeaient en silence autour
de la lampe à pétrole, il y avait un bonheur secret dans cette simplicité et ce
retranchement. Le quartier autour d'eux était silencieux. Mersault regardait la
bouche lasse de sa mère et [41] souriait. Elle souriait aussi. Il mangeait à
nouveau. La lampe fumait un peu. Sa mère la réglait du même geste usé, le bras
droit seul tendu et le corps renversé en arrière. « Tu n'as plus faim,
disait-elle un peu plus tard. - Non. » Il fumait ou lisait. Dans le premier
cas, sa mère disait : « Encore ! »Dans le second :
« Approche-toi de la lampe, tu vas user ta vue. » Maintenant, au
contraire, la pauvreté dans la solitude était une affreuse misère. Et quand
Mersault pensait avec tristesse à la disparue, c'était sur lui, au vrai, que sa
pitié se retournait. Il eût pu se loger plus confortablement, mais il tenait à
cet appartement et à son odeur de pauvreté. Là, du moins, il rejoignait ce
qu'il avait été et dans une vie dont volontairement il cherchait à s'effacer,
cette confrontation sordide et patiente lui permettait de se référer encore à
lui-même dans les heures de tristesse et de regret. Il avait laissé sur la
porte un bout de carton gris, effrangé au bord, où sa mère avait écrit son nom
au crayon bleu. Il avait gardé le vieux lit de cuivre, recouvert de satinette,
le portrait de son grand-père avec sa petite barbe et ses yeux clairs
immobiles. Sur la cheminée, des bergers et des bergères entouraient une vieille
pendule arrêtée et une lampe à pétrole qu'il n'allumait presque jamais. Le décor
douteux des chaises de paille un peu creusées, de l'armoire à glace jaunie et
de la table de toilette dont un coin manquait n'existait pas pour lui, car
l'habitude avait tout limé. Il se promenait dans une ombre d'appartement qui ne
[42]* *lui demandait aucun effort. Dans une autre chambre il eût fallu
s'habituer au neuf, et là encore, lutter. Lui voulait diminuer la surface qu'il
offrait au monde et dormir jusqu'à ce que tout soit consommé. Dans ce dessein,
cette chambre le servait. Elle donnait d'une part sur la rue, d'autre part sur
une terrasse toujours couverte de linge et, par-delà cette terrasse, sur de petits
jardins d'orangers serrés entre de hauts murs. Parfois, les nuits d'été, il
laissait la chambre dans l'obscurité et il ouvrait la fenêtre sur la terrasse
et les jardins obscurs. De la nuit vers la nuit, l'odeur de l'oranger montait
très forte et l'entourait de ses écharpes légères. Toute la nuit d'été, sa
chambre et lui-même étaient alors dans ce parfum à la fois subtil et dense et
c'était comme si, mort pendant de longs jours, il ouvrait pour la première fois
sa fenêtre sur la vie.

[¶7] He awoke, his mouth full of sleep, his body covered with sweat. It was very late. He combed his hair, ran downstairs and jumped on to a tram. By five past two he was in his office. He worked in a big room where the walls were covered with 414 pigeonholes, into which folders were piled. The room was neither dirty nor sordid, but it suggested, at any hour of the day, a catacomb in which dead hours had putrefied. Mersault checked shipping-bills, translated provision-lists from English ships, and between three and four dealt with clients who wanted crates of luggage shipped. He had asked for this task, which was not really part of his job. But at the start, he had found it a way of escaping into life. There were human faces, repeated encounters and a pressing breath of life, wherein at last he felt his own heart beating. And it allowed him to escape the faces of the three secretaries and the supervisor, Monsieur Langlois. One of the secretaries was quite pretty and had been recently married. Another lived with her mother, and the third was a dignified and energetic old lady whom Mersault liked for her florid way of talking and her reticence about what Langlois called her ‘misfortunes’. The supervisor would engage in peremptory arguments with old Madame Herbillon, who always emerged victorious. She despised Langlois for the sweat that pasted his trousers to his buttocks when he stood up and for the panic which seized him in the presence of the head of the firm and occasionally on the phone when he heard the name of some lawyer or even of some idiot with a de in front of his name. The poor man was quite unable to soften the old lady’s heart or to win his way into her good graces. This afternoon he was strutting around the middle of the office. ‘We really get on very well together, don’t we, Madame Herbillon?’ Mersault was translating ‘vegetables’, staring over his head at the lightbulb in its corrugated green cardboard shade. Across from him was a bright coloured calendar showing a religious procession in Newfoundland. Sponge, blotter, inkwell and ruler were lined up on his desk. The windows near him looked out over huge piles of wood brought from Norway by yellow and white freighters. Mersault listened. On the other side of the wall, life had its own deep, muffled rhythm, a respiration that filled the harbour and the sea. So remote, and yet so close to him… The six o’clock bell released him. It was a Saturday.

> French: Il
s'éveilla la bouche pleine de sommeil et couvert de sueur. Il était très tard.
Il se peigna, descendit au galop et sauta dans un tram. À deux heures cinq il
était dans son bureau. Il travaillait dans une grande pièce dont les quatre
murs étaient couverts de 414 niches où s'empilaient des dossiers. La pièce
n'était ni sale ni sordide, mais elle évoquait à toute heure du jour un
columbarium où des heures mortes auraient pourri. Mersault vérifiait des
connaissements, traduisait les listes de provisions des bateaux anglais et, de
trois. à quatre, recevait les clients désireux de faire expédier des colis. Il
avait demandé ce travail qui en réalité ne lui revenait [43] pas. Mais, au
début, il avait trouvé là une porte de sortie sur la vie. Il y avait des
visages vivants, des habitués, un passage et un souffle où il sentait enfin son
cœur battre. Il échappait ainsi aux visages des trois dactylos et au chef de
bureau, M. Langlois. L'une des dactylos était assez jolie et mariée depuis peu.
L'autre vivait avec sa mère et la troisième était une vieille dame, énergique
et digne dont Mersault aimait le langage fleuri et la réserve au sujet de
« ses malheurs », selon l'expression de Langlois. Celui-ci avait avec
elle des passes décisives où la vieille Mme Herbillon avait toujours
l'avantage. Elle méprisait Langlois pour la sueur qui collait son pantalon à
ses fesses et pour l'affolement qui le prenait devant le directeur et
quelquefois au téléphone en entendant le nom d'un avocat ou d'un zèbre à
particule. Le malheureux essayait vainement d'adoucir la vieille dame ou de trouver
le chemin de sa bonne grâce. Ce soir-là il se dandinait au milieu du bureau.
« N'est-ce pas, madame Herbillon, que vous me trouvez
sympathique ? » Mersault traduisait *vegetables, vegetables*,
contemplait au-dessus de sa tête l'ampoule et son abat-jour de carton vert
plissé. En face de lui il avait un calendrier fort en couleurs qui figurait le
pardon des Terre-Neuvas. Mouillette, buvard, encrier et règle s'alignaient sur
sa table. Ses fenêtres donnaient sur d'énormes piles de bois amenés de Norvège
par des cargos jaunes et blancs. Il tendait l'oreille. Derrière le mur, la vie
respirait à grands [44] coups sourds et profonds sur la mer et sur le port. Si
loin à la fois et si près de lui... la sonnerie de six heures le libéra.
C'était un samedi.

[¶8] Once home, he lay down on his bed and slept till dinner time. He cooked himself some eggs and ate them out of the pan (with no bread; he had forgotten to buy any), then stretched out again and fell asleep once more. He awoke the next morning just before lunchtime, washed and went downstairs to eat. Back in his room he did two crossword puzzles, carefully cut out an advertisement for Kruschen Salts which he pasted into a booklet already filled with jovial grandfathers sliding down banisters. Then he washed his hands and went out on to his balcony. It was a beautiful afternoon. Yet the pavements were damp, the occasional passer by in a hurry. Mersault stared after each one until he was out of sight, attaching his gaze to a new arrival within his field of vision. First came families walking together, two little boys in sailor suits, uncomfortable in their starched blouses, and a girl with a huge pink bow and black patent leather shoes. Behind them a mother in a brown silk dress, a monstrous creature swathed in a boa, the more elegant father carrying a cane. In a little while it was the turn of the young men of his neighbourhood, hair slicked back and red neckties, close-fitting jackets with embroidered pocket handkerchiefs and square toed shoes. They were on their way to the cinema in the centre of town, and hurried towards the tram, laughing very loudly. Then the street grew still again. The evening diversions had begun. The neighbourhood belonged to cats and shopkeepers. The sky, though clear, was lustreless over the ficus trees lining the road. Across from Mersault, the tobacconist brought a chair out in front of his door and straddled it, leaning his arms on the back. The trams that had been crowded a little while ago were almost empty. In the little café Chez Pierrot the waiter was sweeping sawdust in the empty front room. Mersault turned his chair around, placed it like the tobacconist’s and smoked two cigarettes one after the other. He went back into his room, broke off a piece of chocolate, and returned to his balcony to eat it. Soon the sky darkened, then paled again. But the passing clouds had left a promise of rain over the street they dimmed. At five, trams groaned past, jammed with soccer fans from the outlying stadiums perched on the running boards and the handrails. On the next tram he could identify the players themselves by their canvas bags. They shouted and sang at the top of their lungs that their teams would never die. Several waved to Mersault. One shouted: ‘We did it this time!’ ‘Yes,’ was all Mersault answered, nodding. Then there were more cars. Some had flowers wreathed in their bumpers and looped around their ins. Then the light faded a little more. Over the roofs the sky reddened, and with evening the streets grew lively again. The strollers returned, the tired children whining as they let themselves be dragged home. The neighbourhood cinemas disgorged a crowd into the street. Mersault could tell, from the violent gestures of the young men, that they had seen some sort of adventure film. Those who had been to films in the centre of town appeared a little later. They were more serious: for all their laughter and teasing gestures, their eyes and their movements betrayed a kind of nostalgia for the magical lives they had just shared. The lingered in the street, coming and going.

> French: En
rentrant chez lui il se coucha et dormit jusqu'à l'heure du dîner. Il se fit
cuire des œufs et mangea à même le plat (sans pain parce qu'il avait oublié
d'en acheter), puis s'étendit et s'endormit aussitôt jusqu'au lendemain matin.
Il se réveilla un peu avant le déjeuner, fit sa toilette et descendit manger.
Remonté, il fit deux mots croisés, découpa minutieusement une réclame des sels
Kruschen qu'il colla, dans un cahier déjà rempli de grands-pères farceurs
descendant des rampes d'escalier. Ceci fait, il se lava les mains et se mit au
balcon. L'après-midi était belle. Cependant le pavé était gras, les gens rares
et pressés encore. Lui, suivait chaque homme du regard avec attention et le
lâchait une fois hors de vue pour revenir à un nouveau passant. C'était d'abord
des familles allant en promenade, deux petits garçons en costume marin, la
culotte au-dessous du genou, empêtrés dans leurs vêtements raides, et une
petite fille à gros nœud rose, aux souliers noirs vernis. Derrière eux une mère
en robe de soie marron, bête monstrueuse entourée d'un boa, un père plus
distingué, une canne à la main. Un peu plus tard passèrent les jeunes gens du
quartier, cheveux laqués et cravate rouge, le veston très cintré avec une
pochette brodée et des souliers à bouts carrés. Ils allaient aux cinémas du
centre et se dépêchaient vers le tram en riant très fort. [45] Après eux la rue
devint peu à peu déserte. Les spectacles partout étaient commencés. Maintenant
le quartier était livré aux boutiquiers et aux chats. Le ciel, quoique pur,
était sans éclat au-dessus des ficus qui bordaient la rue. En face de Mersault,
le marchand de tabacs sortit une chaise devant sa porte et l'enfourcha en
s'appuyant des deux bras sur le dossier. Les trams tout à l'heure bondés
étaient presque vides. Dans le petit café *Chez Pierrot, *le garçon
balayait de la sciure dans la salle déserte. Mersault retourna sa chaise, la
plaça comme le marchand de tabacs et fuma deux cigarettes coup sur coup. Il
rentra dans la chambre, cassa un morceau de chocolat et revint le manger à la
fenêtre. Peu après le ciel s'assombrit et de suite se découvrit. Mais le
passage des nuages avait laissé sur la rue comme une promesse de pluie qui la
rendait plus sombre. À cinq heures, des tramways arrivèrent dans le bruit,
ramenant des stades de banlieue des grappes de spectateurs, perchés sur les
marchepieds et les rambardes. Les tramways suivants ramenèrent les joueurs
qu'on reconnaissait à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient à
pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs firent des signes à
Mersault. L'un cria : « On les a eus ! - Oui », dit
seulement Mersault en secouant la tête. Les autos alors se firent plus
nombreuses. Certaines avaient chargé de fleurs leurs ailes et leurs pare-chocs.
Puis la journée tourna encore un peu. Au-dessus des toits le ciel devenait [46]*
*rougeâtre. Avec le soir naissant les rues s'animèrent à nouveau. Les
promeneurs revenaient. Fatigués, les enfants pleuraient ou se laissaient
traîner. À ce moment les cinémas du quartier déversèrent dans la rue un flot de
spectateurs. Mersault retrouvait, dans les gestes décidés et ostentatoires des
jeunes gens qui en sortaient, le commentaire inconscient du film d'aventures
qu'ils avaient vu. Ceux qui revenaient des cinémas de la ville arrivèrent un
peu plus tard. Ils étaient plus graves. Entre les rires et les grosses farces,
réapparaissait dans leurs yeux et dans leur maintien comme une nostalgie de ces
vies au style brillant que le cinéma leur avait ouvertes. Ils restèrent dans la
rue, allant et venant. Et sur le trottoir en face de Mersault, il finit par se
former deux courants. Les jeunes filles du quartier, en cheveux, se tenaient le
bras et formaient l'un d'eux. Les jeunes gens, de l'autre, lançaient des
plaisanteries dont elles riaient en détournant la tête. Les gens sérieux
entraient dans les cafés ou sur le trottoir faisaient des groupes que l'eau
humaine qui circulait contournait comme des îlots. La rue était maintenant
éclairée et les lampes électriques faisaient pâlir les premières étoiles qui montaient
dans la nuit. Sous Mersault les trottoirs s'étalaient avec leurs chargements
d'hommes et de lumières. Les lampes faisaient luire le pavé gras et les
tramways à distance régulière mettaient leurs reflets sur des cheveux
brillants, une lèvre humide, un sourire ou un bracelet d'argent. Peu après,
avec les tramways [47] ]plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des arbres
et des lampes, le quartier se vida insensiblement et le premier chat traversa
lentement la rue déserte à nouveau. Mersault songea au dîner. Il avait un peu
mal au cou d'être resté longtemps appuyé sur le dossier de sa chaise. Il
descendit acheter du pain et des pâtes, fit sa cuisine et mangea. Il retourna à
la fenêtre. Des gens sortaient, l'air avait fraîchi. Il frissonna, ferma ses
vitres et revint vers la glace, au-dessus de la cheminée. Sauf certains soirs
où il recevait Marthe ou sortait avec elle et sa correspondance avec ses amies
de Tunis, toute sa vie était dans la perspective jaunie que la glace lui
offrait d'une chambre où la lampe à alcool crasseuse voisinait avec des bouts
de pain. « Encore
un dimanche de tiré », dit Mersault.

[¶9] And on the pavement across from Mersault, two streams finally formed. One consisted of neighbourhood girls, walking arm in arm, bareheaded. The young men in the other cracked jokes which made the girls laugh and look away. Older people went into the cafés or formed groups on the pavement which the human river flowed around as if they were islands. The street lamps were on now, and the electric light made the first stars look pale in the night sky. An audience of one,.Mersault watched the procession of people under the lights. The street lamps made the damp pavements gleam, and at regular intervals the trams would throw reflections on shiny hair, wet lips, a smile or a silver bracelet. Gradually the trams became more infrequent, and the night was already black above the trees and the lamps as the neighbourhood gradually emptied and the first cat crept across the street as soon as it was deserted again. Mersault thought about dinner. His neck ached a little from leaning so long on the back of his chair. He went downstairs to buy bread and macaroni, made his dinner and ate it. Then he returned to his balcony. People were coming out again, the air had cooled. He shivered, closed his windows and walked over to the mirror above the fireplace. Except for certain evenings when Marthe came or when he went out with her, and except for his correspondence with the girls in Tunis, his entire life lay in the yellowed image the mirror offered of a room where the filthy oil lamp stood among the breadcrusts.

> French: [49] **Cahiers Albert Camus. I. La mort heureuse.**

[¶10] ‘One more Sunday got through,’ Mersault said.

> French: Première partie : MORT
NATURELLE

[¶11] Chapter Three

> French: CHAPITRE III [Retour à la table
des matières](#tdm)

## 3. Part I · Chapter III

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/3/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/3/#p-N

[¶0] WHEN MERSAULT walked through the streets in the evening, proud to watch the lights and shadows flicker across Marthe’s face, everything seemed wonderfully simple, even his own strength and his courage. He was grateful to her for displaying in public, at his side, the beauty she offered him day after day, like some delicate intoxication. An unnoticeable Marthe would have made him suffer as much as Marthe happy in the desire of other men. He was glad to walk into the cinema with her tonight, a little before the film began, when the auditorium was nearly full. She went in ahead of him, drawing glances of admiration, her flowerlike face smiling, her beauty violent. Mersault, holding his hat in his hand, was overcome by a wonderful sense of ease, a kind of inner awareness of his own elegance. His expression grew remote and serious. He exaggerated his ceremonious manner, stepped back to let the usherette pass, lowered Marthe’s seat for her. And he did all this less from conceit, from ostentation, than because of the gratitude that suddenly swelled his heart and filled it with love for all these people around him. If he gave the usherette too big a tip, it was because he did not know how else to pay for his joy, and because he worshipped, by making this everyday gesture, a divinity whose brilliant smile glistened like oil in his gaze. During the break between films, strolling in the foyer lined with mirrors, he saw the face of his own happiness reflected there, populating the place with elegant and vibrant images — his own tall, dark figure and Marthe smiling in her bright dress. Yes, he liked his face as he saw it there, his mouth quivering around the cigarette between his lips and the apparent ardour of his deep-set eyes. But a man’s beauty represents inner, functional truths: his face shows what he can do. And what is that compared to the magnificent uselessness of a woman’s face? Mersault was aware of this now, delighting in his vanity and smiling at his secret demons. Back in the cinema, he remembered that when he was alone he never left his seat between films, preferring to smoke and to listen to the records played while the lights were still on. But tonight the excitement continued, and he felt that every chance of extending and renewing it was worth taking. Just as she was sitting down, however, Marthe returned the greeting of a man a few rows behind them. And Mersault, nodding in his turn, thought he noticed a faint smile on the man’s lips. He sat down without noticing the hand Marthe laid on his shoulder to catch his attention; a moment earlier he would have responded to it with delight, as another proof of that power she acknowledged in him.

> French: [51] Quand
Mersault se promenait dans les rues, le soir, et qu'il était fier de voir les
lumières et les ombres briller également sur le visage de Marthe, tout lui
semblait merveilleusement facile, sa force même et son courage. Cette beauté
qu'elle lui versait tous les jours comme la plus fine des ivresses, il lui
était reconnaissant qu'elle l'affichât en public et à ses côtés. Que Marthe fût
insignifiante l'eût fait autant souffrir que de la voir heureuse dans les
désirs des hommes. Il était content d'entrer ce soir au cinéma avec elle, un
peu avant que le spectacle commençât, alors que la salle était presque remplie.
Elle marchait devant lui, parmi les regards admiratifs, avec son visage de
fleurs et de sourires et sa beauté violente. Lui, son feutre à la main, se
sentait une aisance surnaturelle, comme une conscience intérieure de sa propre
élégance. Il prit un air lointain et sérieux. Il exagéra sa politesse, s'effaça
pour laisser passer l'ouvreuse, baissa le siège de Marthe avant qu'elle
s'assit. Et c'était moins par [52] désir de paraître qu'à cause de cette
reconnaissance qui lui gonflait le cœur et le remplissait d'amour pour tous les
êtres. S'il donna un pourboire exagéré à l'ouvreuse, c'est qu'aussi bien il ne
savait comment payer sa joie et qu'il adorait par ce geste de tous les jours
une divinité dont l'éclatant sourire brillait comme une huile dans son regard.
À l'entracte, se promenant au foyer tapissé de glaces, c'est le visage de son
bonheur que lui renvoyaient les murs, peuplant la salle d'images élégantes et
vibrantes, avec sa grande silhouette sombre et le sourire de Marthe vêtue de
couleurs claires. Certes il aimait le visage qu'il se voyait ainsi, la bouche
frémissante autour de la cigarette et la fièvre sensible de ses yeux un peu
enfoncés. Mais quoi, la beauté d'un homme figure des vérités intérieures et
pratiques. Sur son visage se lit ce qu'il peut faire. Et qu'est cela au prix de
la magnifique inutilité d'un visage de femme. Mersault le savait bien qui
réjouissait sa vanité et souriait à ses démons secrets. En
regagnant la salle, il songea que seul il ne sortait jamais à l'entracte,
préférant fumer et écouter les disques de musique légère que l'on passait à ce
moment-là. Mais ce soir le jeu continuait. Toutes les occasions de l'étendre et
de le renouveler étaient bonnes. Au moment de s'asseoir, cependant, Marthe
rendit son salut à un homme assis à quelques rangs derrière eux. Et Mersault,
saluant à son tour, crut lui voir un léger sourire au coin des lèvres. Il
s'assit sans remarquer la main que Marthe posait sur son [53] épaule pour lui
parler et qu'une minute plus tôt, il eût reçue avec joie, comme une preuve
nouvelle de ce pouvoir qu'elle lui reconnaissait.

[¶1] ‘Who’s that?’ he asked, waiting for the perfectly natural ‘Who?’ which in fact followed at once. ‘You know. That man …’ ‘Oh,’ Marthe said. And that was all. ‘Well?’ ‘Do you have to know?’ ‘No,’ Mersault said.

> French: « Qui
est-ce ? » dit-il, attendant le « qui ? » parfaitement
naturel qui ne manqua pas de venir en effet. « Tu
sais bien. Cet homme... - Ah,
dit Marthe... et elle se tut. - Eh
bien ? - Tu
tiens absolument à le savoir ? -
Non », dit Mersault.

[¶2] He glanced behind him: the man was staring at the back of Marthe’s neck without moving a muscle of his face. He was rather good-looking, his lips very red and well-shaped, but his eyes, which were set shallowly in his face, had no expression in them. Mersault felt the blood pounding in his temples. In his suddenly darkened vision, the brilliant hues of that ideal world where he had been living the last few hours were sud-denly soiled. He didn’t need to hear what she would say. He knew: the man had slept with Marthe. And what racked Mersault like panic was the thought of what this man might be thinking. He knew what it was, he had often thought the same thing: ‘Show off as much as you want …’ Realizing that this man was now imagining Marthe’s every gesture, even her way of putting her arm over her eyes at the moment of pleasure, re-alizing that this man too had once tried to pull her arm away in order to watch the tumultuous surge of the dark gods in her eyes, Mersault felt everything inside himself collapse, and tears of rage welled up under his closed eyelids while the cinema bell announced that the film was about to begin. He forgot Marthe, who had been merely the pretext of his joy and was now the liv-ing body of his rage. Mersault kept his eyes closed a long time, and when he opened them again, a car was turning over on the screen, one of its wheels still spinning in complete silence, slower and slower, dragging into its persistent circle all the shame and humiliation that had been awakened in Mersault’s angry heart. But a craving for certainty made him forget his dignity: ‘Marthe, was he ever your lover?’ ‘Yes,’ she said. ‘But I want to watch the picture.’

> French: Il se
retourna légèrement. L'homme regardait la nuque de Marthe sans que rien bougeât
sur son visage. Il était assez beau avec de belles lèvres très rouges, mais des
yeux sans expression, un peu à fleur de peau. Mersault sentit des flots de sang
monter à ses tempes. Devant son regard devenu noir, les brillantes couleurs de
ce décor idéal où il vivait depuis quelques heures étaient soudain souillées de
suie. Qu'avait-il besoin de l'entendre dire. Il en était sûr, cet homme avait
couché avec Marthe. Et ce qui grandissait en Mersault comme une panique c'était
l'idée de ce que cet homme pouvait se dire. Il le savait bien, lui qui avait
pensé de même : « Tu peux toujours crâner... » à l'idée que cet
homme, à la minute même, revoyait des gestes précis de Marthe et sa façon de
mettre son bras sur ses yeux au moment du plaisir, à l'idée que cet homme aussi
avait essayé d'écarter ce bras pour lire la levée tumultueuse des dieux sombres
dans les yeux de la femme, Mersault sentait tout crouler [54] en lui, et sous
ses yeux fermés, pendant que la sonnerie du cinéma annonçait la reprise du
spectacle, des pleurs de rage se gonflaient. Il oubliait Marthe qui avait été
seulement le prétexte de sa joie, et maintenant le corps vivant de sa colère.
Longtemps, Mersault tint ses yeux fermés, jusqu'au moment où il les rouvrit sur
l'écran. Une voiture capotait et dans un grand silence de tout l'orchestre,
seule, une des roues continuait à tourner lentement, entraînant dans son cercle
entêté toute la honte et l'humiliation nées du cœur mauvais de Mersault. Mais
en lui, un besoin de certitude lui faisait oublier sa dignité : « Marthe,
il a été ton amant ? - Oui,
dit-elle. Mais le film m'intéresse. »

[¶3] That was the day Mersault began to be attached to Marthe. He had met her several months before, and he had been aston-ished by her beauty, her elegance. Her golden eyes and carefully made up lips in that rather broad, regular face made her look like some painted goddess. The natural stupidity which glowed in her eyes emphasized her remote, impassive expres-sion. In the past, whenever Mersault had spent any time with one woman, had made the first gestures of commitment, he was conscious of the disastrous fact that love and desire must be expressed in the same way, and he would think about the end of the affair before even taking her in his arms. But Marthe had appeared at a moment when Mersault was ridding himself of everything, of himself as well. A craving for freedom and independence is generated only in a man still living on hope. For Mersault, nothing mattered in those days. And the first time Marthe went limp in his arms and her features blurred as they came closer, the lips that had been as motionless as painted flowers now quivering and extended, Mersault saw in her not the future but all the force of his desire focused upon her and satisfied by this appearance, this image. The lips she of-fered him seemed a message from a world without passion and swollen with desire, where his heart would find satisfaction. And this seemed a miracle to him. His heart pounded with an emotion he almost took for love. And when he felt the ripe and resilient flesh under his mouth, it was as though he bit into a kind of fierce liberty, after caressing her a long time with his own lips. She became his mistress that same day. After some time, their harmony in love-making became perfect. But as he knew her better, she gradually lost the sense of strangeness which he would try to revive as he pressed upon her mouth. So that Marthe, accustomed to Mersault’s reserve and even cold-ness, had never understood why, in a crowded tram, he had one day asked for her lips. Bewildered, she had held up her face. And he had kissed her the way he liked to, first caressing her lips with his own and then slowly biting them. ‘What’s come over you?’ she asked him later. He had given her the smile she loved, the brief smile which answers, and he had said: ‘I feel like misbehaving,’ and lapsed back into silence. She did not understand Patrice’s vocabulary either. After making love, at that moment when the heart drowses in the released body, filled only with the tender affection he might have felt for a winsome puppy, Mersault would smile at her and said, ‘Hello, image.’ Marthe was a secretary. She did not love Mersault, but she was attracted to him insofar as he intrigued her and flattered her. Since the day when Emmanuel, whom Mersault had in-troduced to her, had told her: ‘Mersault’s a good fellow, you know. He’s got guts. But he doesn’t talk so people don’t always realize what he’s like,’ she regarded him with curiosity. And since his lovemaking satisfied her, she asked nothing more, adapting herself as best she could to a silent lover who made no demands and took her when she wanted to come. She was only a little uneasy about this man whose weak points she could not discover. But that night, as they left the cinema, she realized that some-thing could hurt Mersault. She said nothing about it the rest of the evening, and slept in Mersault’s bed. He did not touch her during the night. But from now on she used her advantage. She had already told him she had had other lovers; now she managed to find the necessary proofs.

> French: Ce
jour-là, Mersault commença de s'attacher à Marthe. Il l'avait connue quelques
mois auparavant. Il avait été frappé par sa beauté et son élégance. Dans un
visage un peu large mais régulier, elle avait des yeux dorés et des lèvres si
parfaitement fardées, qu'elle semblait quelque déesse au visage peint. Une
bêtise naturelle qui luisait dans ses yeux accusait encore son air lointain et
impassible. Jusqu'ici chaque fois que Mersault avait lié avec une femme les
premiers gestes qui engagent, conscient du malheur qui veut que l'amour et le
désir s'expriment de la même façon, il songeait à la rupture avant d'avoir
serré cet être dans ses bras. Mais Marthe était arrivée à un moment où Mersault
se délivrait de tout et de lui-même. Le souci de [55] liberté et d'indépendance
ne se conçoit que chez un être qui vit encore d'espoir. Pour Mersault rien ne
comptait alors. Et la première fois que Marthe s'amollit dans ses bras et qu'il
vit, dans les traits rendus flous par le rapprochement, les lèvres jusque-là
immobiles comme des fleurs peintes s'animer et se tendre vers lui, il ne vit
pas l'avenir à travers cette femme mais toute sa force de désir se fixa en elle
et s'emplit de cette apparence. Les lèvres qu'elle lui tendait lui semblaient
le message d'un monde sans passion et gonflé de désir, où son cœur se serait
satisfait. Cela, il l'éprouva comme un miracle. Son cœur battait d'une émotion
qu'il faillit prendre pour de l'amour. Et lorsqu'il sentit la chair pleine et
élastique sous ses dents, c'est à une sorte de sauvage liberté qu'il mordit
furieusement après l'avoir longtemps caressée de ses propres lèvres. Elle
devint sa maîtresse le jour même. Après quelque temps, leur accord dans l'amour
était parfait. Mais, la connaissant mieux, il avait perdu peu à peu l'intuition
de cette étrangeté qu'il avait lue en elle et que, penché sur sa bouche, il cherchait
encore à faire naître quelquefois. C'est ainsi que Marthe, habituée à la
réserve et à la froideur de Mersault, n'avait jamais compris pourquoi dans un
tramway chargé de monde il lui avait un jour demandé ses lèvres. Ahurie, elle
les avait tendues. Et il les avait embrassées comme il aimait, les caressant
d'abord de ses lèvres et les mordant avec lenteur. « Qu'est-ce qui te
prend ? » lui avait-elle dit ensuite. Il avait eu le [56]* *sourire
qu'elle aimait, le sourire bref qui répond et il avait dit : « J'ai
envie de me tenir mal » - pour rentrer ensuite dans son silence. Elle ne
comprenait pas non plus le vocabulaire de Patrice. Après l'amour, à ce moment
où dans le corps libéré et détendu le cœur sommeille, plein seulement de
l'affection tendre qu'on porte à un chien gracieux, Mersault lui disait en
souriant : « Bonjour, apparence. » Marthe
était dactylo. Elle n'aimait pas Mersault mais lui était attachée dans la
mesure où il l'intriguait et la flattait. Depuis le jour où Emmanuel, que
Mersault lui avait présenté, en avait dit : « Vous savez, c'est un
type bien, Mersault. Il a quelque chose dans le ventre. Mais il la ferme.
Alors, on s'y trompe », elle le regardait avec curiosité. Et comme il la
rendait heureuse en amour, elle n'en demandait pas plus, s'accommodant au mieux
de cet amant silencieux et peu bruyant qui ne lui réclamait jamais rien et la
prenait quand elle voulait bien venir. Elle était seulement un peu gênée devant
cet homme dont elle n'apercevait pas la faille. Ce
soir-là pourtant, au sortir du cinéma, elle comprit que quelque chose pouvait
atteindre Mersault. Elle se tut toute la soirée et dormit chez lui. Il ne la
toucha pas de la nuit. Mais à partir de ce moment, elle usa de son avantage.
Elle lui avait déjà dit qu'elle avait eu des amants. Elle sut trouver les
preuves nécessaires.

[¶4] The next day, departing from her usual practice, she came to his room after she had left her office. She found Mersault asleep and sat down at the foot of the brass bed without waking him. He was in his shirt sleeves, which exposed the white underside of his muscular brown forearms. He was breathing regularly, chest and belly rising together. Two creases between his eyebrows gave him a look of strength and stubbornness she knew very well. His hair curled around his tanned forehead, in which a vein throbbed. Exposed this way, his arms lying close to his sides, one leg bent, he looked like a solitary and obstinate god, flung sleeping into an alien world. Staring at his sleep swollen lips, she desired him, and just then Mersault half-opened his eyes and closed them again, saying without anger:

> French: Le
lendemain et contrairement à son habitude, elle vint chez lui en sortant de son
travail. Elle le [57] trouva endormi et s'assit au pied du lit de cuivre sans
le réveiller. Il était en bras de chemise, et les manches retroussées
laissaient voir le dessous blanc de l'avant-bras musclé et brun. Il respirait
régulièrement, avec la poitrine et le ventre à la fois. Deux plis entre les sourcils
lui donnaient l'expression de force et d'entêtement qu'elle lui connaissait
bien. Ses cheveux retombaient en boucles sur son front très brun, au travers
duquel se gonflait une veine. Et ainsi abandonné sur ses larges épaules, les
bras le long du corps et l'une des jambes à demi repliée, il semblait un dieu
solitaire et têtu, jeté endormi dans un monde étranger. Devant ses lèvres
pleines et gonflées par le sommeil, elle le désira. Lui, à ce moment, ouvrit à
demi les yeux et les refermant, dit sans colère :

[¶5] ‘I don’t like being watched when I’m sleeping.’ Marthe threw her arms around his neck and kissed him. He didn’t move. ‘Oh, darling, another one of your moods …’ ‘Don’t call me “darling”, please. I’ve already asked you not to.’ She stretched out beside him and stared at his profile. ‘You remind me of someone when you’re like that, I wonder who it is.’

> French: « Je
n'aime pas qu'on me regarde dormir. » Elle
lui sauta au cou et l'embrassa. Il resta immobile. « Oh,
chéri, encore une de tes lubies. - Ne
m'appelle pas chéri, tu veux. Je te l'ai déjà dit. » Elle
s'allongea contre lui et le regarda de profil. « Je
me demande à qui tu ressembles comme ça. »

[¶6] He pulled up his trousers and turned his back to her. Marthe frequently noticed Mersault’s gestures in strangers, in film-actors; he took it as a sign of his influence over her, but now this habit which had often flattered him was an irritation. She squeezed herself against his back and took all the warmth of his sleep against her body. Darkness was falling fast, and shadows soon filled the room. Somewhere in the building there were children crying, a cat miaowing, the sound of a door slamming. The street lamps came on, flooding the balcony. Trams went by only occasionally. And then the neighbourhood smell of anisette and roasting meat rose in heavy gusts from the street into the room.

> French: Il
remonta son pantalon et lui tourna le dos. Souvent Marthe, au cinéma, chez des
étrangers, au théâtre, reconnaissait des gestes ou des tics de Mersault. En
ceci d'ailleurs, il retrouvait l'influence qu'il avait sur elle, mais cette
habitude qui le flattait souvent l'agaçait aujourd'hui. Elle se colla [58] contre
son dos et reçut dans le ventre et sur les seins toute la chaleur de son
sommeil. Le soir tombait très vite et la chambre se noyait d'ombre. De
l'intérieur de la maison, montaient des pleurs d'enfants battus, un miaulement,
le claquement d'une porte. Les lampes de la rue éclairaient le balcon. Des
tramways passaient rarement. Et après eux, l'odeur de quartier faite d'anisette
et de viande grillée montait dans la chambre en bouffées lourdes.

[¶7] Marthe felt sleepy. ‘You’re angry with me, aren’t you? It started yesterday … that’s why I came. Aren’t you going to talk to me?’ She shook him. Mersault didn’t move, his eyes tracing the curve of light on a show under the dressing-table: it was already dark in the room. ‘You know that man yesterday?

> French: Marthe
sentit le sommeil la gagner. « Tu
as l'air fâché, dit-elle. Déjà hier... c'est pour ça que je suis venue. Tu ne
dis rien ? » Elle le secoua. Mersault resta immobile, il guettait
dans le noir déjà épais la courbe brillante d'un soulier sous la table de
toilette.

[¶8] Well, I was joking. He was never my lover.’ ‘No?’  
‘Well, not really.’

> French: « Tu
sais, dit Marthe, le type d'hier, eh bien, j'ai exagéré. Il n'a pas été mon
amant. -
Non ? dit Mersault. -
Enfin, pas tout à fait. »

[¶9] Mersault said nothing. He could see the gestures so clearly, the smiles … He clenched his teeth. Then he got up, opened the windows, and sat down again on the bed. Marthe pressed against him, thrust her hand between two buttons of his shirt and caressed his nipples. ‘How many lovers have you had?’ he said finally.

> French: Mersault
ne disait rien. Il voyait parfaitement les gestes, les sourires... Il serra les
dents. Puis il se leva, ouvrit la fenêtre et revint s'asseoir sur le lit. Elle
se blottit contre lui, passa la main entre deux boutons de sa chemise et lui
caressa les seins. « Combien
as-tu eu d'amants ? dit-il enfin.

[¶10] ‘Don’t be like that.’ Mersault said nothing. ‘Perhaps ten,’ she said. With Mersault, sleepiness always called for a cigarette. ‘Do I know them?’ he asked as he took one out. All he could see now was a white patch where Marthe’s face was. ‘It’s the same as when we make love,’ he realized.

> French: - Tu
m'ennuies. » Mersault
se tut. « Une
dizaine », dit-elle. Chez
Mersault, le sommeil appelait la cigarette. « Je
les connais ? » dit-il en sortant son paquet. [59] Il
voyait seulement une blancheur à la place du visage de Marthe. « Comme
dans l'amour », pensait-il.

[¶11] ‘Some of them. Around here.’ She rubbed her face against his shoulder and spoke in that little girl’s voice she used to make Mersault treat her gently. ‘Now listen to me,’ he said, lighting a cigarette. ‘Try to un-derstand what I’m saying. Promise to tell me their names. And I want you to promise to point out the others — the ones I don’t know — if we pass them in the street.’ Marthe pulled away. ‘Oh no!’

> French: « Quelques-uns,
oui. Dans le quartier. » Elle
frottait sa tête contre son épaule et prenait la voix de petite fille qui
amollissait toujours Mersault. « Écoute,
petit », dit-il... (Il alluma sa cigarette.) « Comprends-moi. Tu vas
me promettre de me dire leurs noms. Et pour les autres, ceux que je ne connais
pas, tu vas me promettre encore, si nous les rencontrons, de me les
montrer. » Marthe
se rejeta en arrière : « Ah non ! »

[¶12] A car sounded its horn right under the windows, then again, then twice more — long, fierce blasts. A tram screeched somewhere in the night. On the marble top of the dressing-table, the alarm-clock ticked coldly. Mersault spoke with deliberation:

> French: Une
auto klaxonna brutalement sous les fenêtres de la chambre, une fois encore et
deux fois, longuement. Le timbre du tram tinta au fond de la nuit. Sur le
marbre de la toilette, le réveil avait un tic-tac froid. Mersault dit avec
effort :

[¶13] ‘I’m asking you to tell me because I know myself. If I don’t find out exactly who they are, each man I meet will make the same thing happen — I’ll wonder, I’ll imagine. That’s what it is, I’ll imagine too much. I don’t know if you understand …’ She understood, amazingly. She told him the names. There was only one he didn’t recognize. The last she named was a man he knew, and this was the one he thought about, because he was handsome and the women ran after him. What aston-ished him about lovemaking was the first time, at least the terrible intimacy the woman accepted and the fact that she could receive a part of a stranger’s body inside her own. In such intoxication and abandonment, in such surrender he rec-ognized the exalting and sordid power of love. And it was this intimacy that was the first thing he imagined between Marthe and her lover. Just then she sat up on the edge of his bed and, putting her left foot on her right thigh, took off her shoes, drop-ping them next to the bed so that one was lying on its side, the other standing on its high heel. Mersault felt his throat tighten. Something was gnawing at his stomach.

> French: « Je
te demande ça parce que je me connais. Si je ne sais pas, chaque type que je
vais rencontrer, ça sera la même chose. Je me demanderai, j'imaginerai. C'est
ça. J'imaginerai trop. Je ne sais pas si tu comprends. » Elle
comprenait à merveille. Elle dit les noms. Un seul était inconnu à Mersault. Le
dernier était un jeune homme qu'il connaissait. C'était à celui-là qu'il
pensait, car il le savait beau et fêté par les femmes. Ce qui le frappait dans
l'amour c'était, pour la première fois du moins, l'intimité effroyable que la
femme acceptait et le fait de recevoir en son [60]* *ventre le ventre d'un
inconnu. Dans cette sorte de laisser-aller, d'abandon et de vertige, il
reconnaissait le pouvoir exaltant et sordide de l'amour. Et c'est cette
intimité que d'abord il imaginait entre Marthe et son amant. À ce moment, elle
se mit au bord du lit et mettant son pied gauche sur la cuisse droite, ôta un
soulier puis l'autre et les laissa tomber, l'un couche sur le flanc, l'autre
debout sur son haut talon. Mersault sentit sa gorge se serrer. Quelque chose
dans l'estomac le rongeait.

[¶14] ‘Is this the way you do it with René?’ he said, smiling. Marthe looked up. ‘Don’t get any strange ideas,’ she said. ‘We only did it once.’ ‘Oh.’ ‘Besides, I didn’t even take my shoes off.’ Mersault stood up. He saw her lying back, all her clothes on, on a bed like this one, and surrendering everything, unre-servedly. He shouted ‘Shut up!’ and walked over to the balcony. ‘Oh darling!’ Marthe said, sitting on the bed, her stockinged feet on the floor.

> French: « C'est
comme ça que tu faisais avec René ? » dit-il en souriant. Marthe
leva les yeux. « Qu'est-ce
que tu vas te mettre dans la tête, dit-elle. Il n'a été qu'une fois mon amant. -
Ah ! dit Mersault. - Et
d'ailleurs, je n'ai même pas enlevé mes souliers. » Mersault
se leva. Il la voyait renversée, habillée, sur un lit semblable à celui-ci, et
donnée tout entière et sans réserves. Il cria : « Ferme ça » et
marcha vers la fenêtre. « Oh
chéri ! » dit Marthe assise sur le lit, les pieds nus dans ses bas et
sur le sol.

[¶15] Mersault controlled himself by watching the street-lamps glitter on the tram-rails. He had never felt so close to Marthe. And realizing that at the same time he was letting her come a little closer to him, his pride made his eyes sting. He walked back to her and pinched the warm skin of her neck under one ear. He smiled. ‘And that Zagreus — who’s he? He’s the only one I don’t know.’

> French: Mersault
se calmait à regarder le jeu des lampes sur les rails. Jamais il ne s'était
senti aussi près de Marthe. Et à comprendre que du même coup il s'ouvrait un
peu plus à elle, l'orgueil lui brûlait les yeux. Il revint vers elle et, entre
l'index replié et le pouce, prit sous l'oreille, la peau tiède du cou. Il
sourit. [61] « Et
ce Zagreus, qui est-il ? C'est le seul que je ne connaisse pas.

[¶16] ‘Oh him,’ Marthe said with a laugh. ‘I still see him.’ Mersault pinched harder. ‘He was the first one, you have to understand that. I was just a kid. He was older. Now he’s had both legs amputated. He lives all alone. So I go to see him sometimes. He’s a nice man, and educated. He still reads all the time in those days he was a student. He’s always making jokes. A character. Besides, he says the same thing as you do. He tells me: “Come here, image”.’ Mersault was thinking. He let go of Marthe, and she fell back on the bed, closing her eyes. After a moment he sat down beside her and bent over her parted lips, seeking the signs of her animal divinity and the way to forget a suffering he considered unworthy. But he did nothing more than kiss her.

> French: - Lui,
dit Marthe en riant, je le vois encore. » Mersault
serra les doigts sur la peau. « C'est
mon premier, tu comprends. J'étais toute jeune. Il était un peu plus âgé.
Maintenant il a les deux jambes coupées. Il vit tout seul. Alors je vais le
voir des fois. C'est un type bien et instruit. Il lit tout le temps. À cette
époque il était étudiant. Il est très gai. Un type, quoi. D'ailleurs il dit comme
toi. Il me dit : " Viens ici, apparence ". » Mersault
réfléchit. Il lâcha Marthe qui se renversa sur le lit en fermant les yeux.
Après un moment, il s'assit à côté d'elle et se penchant sur ses lèvres
entrouvertes, chercha les signes de sa divinité d'animal et l'oubli d'une
souffrance qu'il jugeait indigne. Mais il quitta sa bouche sans aller plus
loin.

[¶17] As he walked Marthe home, she talked about Zagreus: ‘I’ve told him about you. I told him my darling was very handsome and very strong. Then he said he’d like to meet you. Because — this is what he said: “the sight of a good body helps me breathe”.’ ‘Sounds pretty crazy.’

> French: En
raccompagnant Marthe, elle lui parla de Zagreus : « Je lui ai parlé
de toi, dit-elle. Je lui ai dit que mon chéri était très beau et très fort. Alors
il m'a dit qu'il aimerait te connaître. Parce que, comme il dit : Il Ça
m'aide à bien respirer de voir un beau corps. " -
Encore un compliqué celui-là », dit Mersault. Marthe
voulait lui faire plaisir et crut le moment venu de placer la petite scène de
jalousie qu'elle méditait et qu'elle pensait lui devoir en quelque sorte. « Oh,
il l'est moins que tes amies.

[¶18] Marthe wanted to please him, and made up her mind this was the moment to stage the little scene of jealousy she had been planning, having decided she owed it to him somehow. ‘Oh, not so crazy as some of your friends.’ ‘What friends?’ Mersault asked, genuinely startled. ‘Those little idiots …’ The little idiots were Rose and Claire, students in Tunis whom Mersault used to know and with whom he maintained the only correspondence in his life. He smiled and laid his hand on the nape of Marthe’s neck. They walked a long time. Marthe lived near the parade grounds. Lights shone in all the upper windows of the long street, though the dark, shuttered shop windows had a forbidding look.

> French: - Quels
amis ? dit Mersault, sincèrement étonné. [62] - Les
petites bourriques, tu sais ? » Les
petites bourriques, c'étaient Rose et Claire, des étudiantes de Tunis que
Mersault avait connues et avec lesquelles il entretenait la seule
correspondance de sa vie. Il sourit et prit Marthe par la nuque. Ils marchèrent
longtemps. Marthe habitait près du champ de manœuvres. La rue était longue et
brillait de toutes ses fenêtres dans la partie supérieure, tandis que le bas,
tous magasins fermés, était noir et sinistre.

[¶19] ‘Listen, darling, you don’t happen to be in love with those little idiots by any chance, do you?’ ‘No.’ They walked on, Mersault’s hand on Marthe’s neck covered by the warmth of her hair. ‘Do you love me?’ Marthe asked suddenly. Mersault burst out laughing. ‘Now that’s a serious question.’ ‘Answer me!’ ‘People don’t love each other at our age, Marthe — they please each other, that’s all. Later on, when you’re old and impotent, you can love someone. At our age, you just think you do. That’s all it is.’

> French: « Dis,
chéri, tu ne les aimes pas, ces petites bourriques, hein ? - Oh
non », dit Mersault. Ils
marchaient, la main de Mersault sur la nuque de Marthe, recouverte par la
chaleur des cheveux. « Tu
m'aimes », dit Marthe sans transition. Mersault
soudain s'anima et rit très fort. « Voilà
une question bien grave. -
Réponds. - Mais
à notre âge, on n'aime pas, voyons. On se plait, c'est tout. C'est plus tard,
quand on est vieux et impuissant qu'on peut aimer. À notre âge, on croit qu'on
aime. C'est tout, quoi. »

[¶20] Marthe seemed sad, but he kissed her: ‘Goodnight, darling,’ she said. Mersault walked home through the dark streets. He walked quickly, aware of how the muscles in his thigh played against the smooth material of his trousers, and he thought of Zagreus and his amputated legs. He wanted to meet him, and decided to ask Marthe to introduce them.

> French: Elle
parut triste, mais il l'embrassa : « Au revoir chéri »,
dit-elle. Mersault revint par les rues noires. Il marchait vite et sensible au
jeu des muscles de sa cuisse le long de l'étoffe lisse du pantalon, il songea à
Zagreus et à ses jambes coupées. Il eut le désir de le connaître et il décida
de demander à Marthe de le présenter.

[¶21] The first time Mersault saw Zagreus, he was annoyed. Yet Zagreus had tried to avoid anything that might be embarrass-ing about two lovers of the same woman meeting in her pres-ence. To do so, he had attempted to make Mersault his accomplice in treating Marthe as a ‘good girl’ and laughing very loud. Mersault had remained impassive. He told Marthe, as soon as they were alone, how much he had disliked the encounter.

> French: [63] La
première fois que Mersault vit Zagreus, il fut exaspéré. Pourtant Zagreus avait
tenté d'atténuer ce qu'a de gênant pour l'imagination la rencontre de deux
amants d'une même femme en présence de celle-ci. À cet effet, il avait tenté de
rendre Mersault complice en traitant Marthe de « bonne fille » et en
riant très fort. Mersault était resté buté. Il le dit brutalement à Marthe dès
qu'ils se retrouvèrent seuls.

[¶22] ‘I don’t like half-portions. It bothers me. It keeps me from thinking. And especially half-portions who brag.’ ‘Oh, you and your thinking,’ Marthe answered, not under-standing, ‘if I paid any attention to you …’

> French: « Je
n'aime pas les demi-portions. Ça me gêne. Ça m'empêche de penser. Et encore
moins les demi-portions qui crânent. - Oh
toi, répondit Marthe qui n'avait pas compris, si on t'écoutait... »

[¶23] But later, that boyish laugh of Zagreus’ which had at first annoyed him caught Mersault’s attention and interest. Moreover the obvious jealousy which had provoked Mersault’s first judgement had disappeared as soon as he saw Zagreus. Once when Marthe quite innocently referred to the time she had known Zagreus, he advised her: ‘Don’t bother. I can’t be jeal-ous of a man who doesn’t have his legs any more. If I ever do think about the two of you, I see him like some kind of big worm on top of you. And it just makes me laugh. So don’t bother, angel.’ And after that he went back to visit Zagreus by himself. Zagreus talked a great deal and very fast, laughed, then fell silent. Mersault felt comfortable in the big room where Zagreus lived surrounded by books and Moroccan brass trays, the fire casting reflections on the withdrawn face of the Khmer Buddha on the desk. He listened to Zagreus. What he noticed about the crip-ple was that he thought before he spoke. Besides, the pent up passion, the intense life animating this absurd stump of a man was enough to attract Mersault, to produce in him something which, if he had been a little less guarded, he might have taken for friendship.

> French: Mais
par la suite, ce rire jeune qui chez Zagreus d'abord l'avait exaspéré retint
son attention et son intérêt. Aussi bien la jalousie mal déguisée qui guidait
Mersault dans son jugement avait disparu en voyant Zagreus. À Marthe qui
évoquait en toute innocence le temps où elle avait connu Zagreus, il
conseilla : « Ne
perds pas ton temps. Je ne peux pas être jaloux d'un type qui n'a plus de
jambes. Pour peu que je pense à vous deux, je le vois comme un gros ver sur
toi. Alors tu comprends, ça me fait marrer. Te fatigue pas, mon ange. » Et par
la suite il retourna seul chez Zagreus. Ce dernier parlait vite et beaucoup,
riait, puis se taisait. Mersault se sentait bien dans la grande pièce où
Zagreus se tenait, entre ses livres et ses cuivres [64]*
*marocains, le feu et ses reflets sur le visage
discret du bouddha khmer sur la table de travail. Il écoutait Zagreus. Ce qui
le frappait chez l'infirme, c'est qu'il réfléchissait avant de parler. Pour le
reste, la passion contenue, la vie ardente qui animait ce tronc ridicule suffisait
à retenir Mersault et à faire naître en lui quelque chose qu'avec un peu plus
d'abandon il aurait pu prendre pour de l'amitié. [65] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶24] Chapter Four

> French: La mort heureuse.** Première partie : MORT
NATURELLE CHAPITRE IV [Retour à la table
des matières](#tdm)

## 4. Part I · Chapter IV

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/4/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/4/#p-N

[¶0] THAT Sunday afternoon, after talking and laughing a great deal, Roland Zagreus sat silent near the fire in his big wheelchair, wrapped in white blankets. Mersault was leaning against a bookshelf, staring at the sky and the landscape through the white silk curtains. He had come during a light rain, and not wanting to arrive too early had spent an hour wandering around the countryside. The day was dark, and even without hearing the wind Mersault could see the trees and branches writhing silently in the little valley. The silence was broken by a milk-float, which trundled down the street past the villa in a tremendous racket of metal cans. Almost immediately the rain turned into a downpour, flooding the windowpanes. All this water like some thick oil on the panes, the faint hollow noise of the horse’s hooves — more audible now than the cart’s uproar — the persistent hiss of the rain, the stump of a man beside the fire, and the silence of the room — everything seemed to have happened before, a dim melancholy past that flooded Mersault’s heart the way the rain had soaked his shoes and the wind had pierced the thin material of his trousers. A few moments before, the falling vapour — neither a mist nor a rain — had washed his face like a light hand and laid bare his dark circled eyes. Now he stared at the black clouds that kept pouring out of the sky, no sooner blurred than replaced. The creases in his trousers had vanished, and with them the warmth and confidence of a world made for ordinary men. He moved closer to the fire and to Zagreus and sat facing him, in the shadow of the high mantelpiece and yet within sight of the sky. Zagreus glanced at Mersault, then looked away and tossed into the fire a ball of paper he had crumpled in his left hand. The gesture, ridiculous as all the rest, disconcerted Mersault: the sight of this mutilated body made him uneasy. Zagreus smiled but said nothing, then suddenly thrust his face towards Mersault. The flames gleamed on his left cheek only, but something in his voice and eyes was filled with warmth. ‘You look tired,’ he said.

> French: [67] Ce
dimanche après-midi, après avoir beaucoup parlé et plaisanté, Roland Zagreus se
tenait en silence près du feu dans son grand fauteuil roulant, émergeant de ses
couvertures blanches. Mersault, appuyé contre la bibliothèque, regardait le
ciel et la campagne, à travers les rideaux de soie blanche des fenêtres. Il
était venu sous une mince pluie fine et, craignant d'arriver trop tôt, avait
erré pendant une heure dans la campagne. Le temps était sombre et, sans
entendre le vent, Mersault voyait cependant les arbres et les feuillages se
tordre en silence dans le petit vallon. Du côté de la rue une voiture de
laitier passa dans un grand vacarme de fer et de bois. Presque aussitôt la
pluie se mit à tomber avec violence et inonda les fenêtres. Avec toute cette
eau comme une huile épaisse sur les vitres, le bruit creux et lointain des
sabots du cheval plus sensible maintenant que le vacarme de la voiture,
l'averse sourde et persistante, cet homme-potiche auprès du feu et le silence
de la pièce, tout prenait un visage de passé dont la sourde mélancolie
pénétrait le cœur [68]* *de Mersault, comme tout à l'heure l'eau ses
souliers humides, et le froid ses genoux mal protégés par une étoffe mince.
Quelques instants auparavant l'eau vaporisée qui descendait, ni brume ni pluie,
avait lavé son visage comme une main légère et mis à nu ses yeux largement
cernés. Maintenant il regardait le ciel du fond duquel des nuages noirs arrivaient
sans cesse, bientôt effacés et bientôt remplacés. Le pli de son pantalon avait
disparu et avec lui la chaleur et la confiance qu'un homme normal promène avec
lui dans un monde qui est fait pour lui. C'est pour cela qu'il se rapprocha du
feu et de Zagreus, s'asseyant en face de lui, un peu dans l'ombre de la haute
cheminée et toujours devant le ciel. Zagreus le regarda, détourna les yeux et
lança dans le feu une boule de papier qu'il tenait dans sa main gauche. De ce
mouvement comme toujours ridicule, Mersault reçut le malaise que lui donnait la
vue de ce corps à moitié vivant seulement. Zagreus sourit mais ne dit rien. Et
soudain il pencha son visage vers lui. Les flammes luisaient sur sa joue gauche
seulement, mais quelque chose dans sa voix et son regard se chargeait de
chaleur « Vous
avez l'air fatigué », dit-il.

[¶1] From reserve, Mersault merely answered: ‘Yes, I don’t know what to do,’ and after a pause straightened up, walked to the window and added as he stared outside: ‘I feel like getting mar-ried, or committing suicide, or else subscribing to L’illustration. Something desperate, you know.’

> French: Par
pudeur Mersault répondit seulement : « Oui, je m'ennuie », et
après un temps se redressa, marcha vers la fenêtre et ajouta ei4 regardant
au-dehors : « J'ai envie de me marier, de me suicider, ou de
m'abonner à *L'Illustration. *Un geste désespéré, quoi. » [69]

[¶2] Zagreus smiled. ‘You’re a poor man, Mersault. That explains half your disgust. And the other half you owe to your own submission to poverty.’ Mersault kept his back turned, staring at the trees in the wind. Zagreus smoothed the blanket over his legs.

> French: L'autre
sourit : « Vous
êtes pauvre, Mersault. Ça explique la moitié de votre dégoût. Et l'autre
moitié, vous la devez à l'absurde consentement que vous apportez à la
pauvreté. » Mersault
lui tournait toujours le dos et regardait les arbres sous le vent. Zagreus
lissa de la main la couverture qui couvrait ses jambes.

[¶3] ‘You know, a man always judges himself by the balance he can strike between the needs of his body and the demands of his mind. You’re judging yourself now, Mersault, and you don’t like the sentence. You live badly. Like a barbarian.’ He turned his head towards Patrice. ‘You like driving a car, don’t you?’ ‘Yes.’

> French: « Vous
savez. Un homme se juge toujours à l'équilibre qu'il sait apporter entre les
besoins de son corps et les exigences de son esprit. Vous, vous êtes en train
de vous juger, et salement, Mersault. Vous vivez mal. En barbare. » Il
tourna la tête vers Patrice : « Vous aimez conduire une auto,
n'est-ce pas ? - Oui.

[¶4] ‘You like women?’ ‘When they’re beautiful.’ ‘That’s what I meant.’ Zagreus turned back to the fire. Af-ter a moment, he began: ‘All those things …’ Mersault turned around, leaning against the window which yielded slightly to his weight, and waited for the rest of the sentence. Zagreus re-mained silent. A fly buzzed against the glass. Mersault turned, caught it under his hand, then let it go. Zagreus watched him and said, hesitantly: ‘I don’t like talking seriously. Because then there’s only one thing to talk about — the justification you can give for your life. And I don’t see how I can justify my amputated legs.’

> French: - Vous
aimez les femmes ? -
Lorsqu'elles sont belles. - C'est
ce que je voulais dire. » Zagreus se retourna vers le feu. Après
un moment il commença : « Tout ça... » Mersault se retourna et
appuyé contre les vitres qui fléchissaient un peu derrière lui, il attendit la
fin de la. phrase. Zagreus resta muet. Une mouche précoce vibra contre la
vitre. Mersault se retourna, l'emprisonna sous sa main puis la libéra. Zagreus
le regardait et lui dit avec une hésitation : « Je
n'aime pas parler sérieusement. Parce qu'alors, il n'y a qu'une chose dont on
puisse parler : la justification qu'on apporte à sa vie. Moi, je [70] ne
vois pas comment je pourrais justifier à mes yeux mes jambes mutilées.

[¶5] ‘Neither do I,’ Mersault said without turning around. Zagreus’ young laugh suddenly burst out. ‘Thanks. You don’t leave me any illusions.’ He changed his tone: ‘But you’re right to be hard. Still, there’s something I’d like to say to you.’ And he broke off again. Mersault came over and sat down, facing him.

> French: - Moi
non plus », dit Mersault sans se retourner. Le rire
frais de Zagreus éclata soudain. « Merci. Vous ne me laisserez aucune
illusion. » Il changea de ton : « Mais vous avez raison d'être
dur. Pourtant il y a une chose que je voudrais vous dire. » Et sérieux il
se tut. Mersault vint s'asseoir en face de lui.

[¶6] ‘Listen,’ Zagreus resumed, ‘and look at me. I have someone to help me, to set me on the toilet, and afterwards to wash me and dry me. Worse, I pay someone for it. Yet I’ll never make a move to cut short a life I believe in so much … I’d accept even worse — blind, dumb, anything, as long as I feel in my belly that dark fire that is me, me alive. The only thing that would occur to me would be to thank life for letting me burn on.’ Zagreus flung his body back in the chair, out of breath. There was less of him to see now, only the whitish reflection the blankets left on his chin. Then he went on: ‘And you,.Mersault, with a body like yours, your one duty is to live and be happy.’ ‘Don’t make me laugh,’ Mersault said. ‘With eight hours a day at the office. Oh, it would be different if I was free!’ He grew excited as he spoke, and as occasionally happened, hope flooded him once more, even more powerfully today because of Zagreus’ reassurance. He believed that at last he could confide in someone. He resisted the impulse for a moment, began to stub out a cigarette, then continued more calmly: ‘A few years ago I had everything before me — people talked to me about my life, about my future. And I said yes. I even did the things you had to do to have such things. But even back then, it was all alien to me. To devote myself to impersonality — that’s what concerned me. Not to be happy, not to be “against”. I can’t explain it, but you know what I mean.’ ‘Yes,’ Zagreus said. ‘Even now, if I had the time … I would only have to let myself go. Everything else that would happen to me would be like rain on a stone. The stone cools off and that’s fine. Another day, the sun bakes it. I’ve always thought that’s exactly what happiness would be.’ Zagreus had folded his hands. In the silence that followed, the rain seemed to come down twice as hard, and the clouds swelled in a vague mist. The room grew a little darker, as if the sky was pouring its burden of shadow and silence into it. And the cripple said intensely: ‘A body always has the ideal it deserves. That ideal of a stone — if I may say so, you’d have to have a demigod’s body to sustain it.’

> French: « Écoutez,
répéta Zagreus, et regardez-moi. On m'aide à faire mes besoins. Et après on me
lave et on m'essuie. Pire, je paie quelqu'un pour ça. Et bien je ne ferai
jamais un geste pour abréger une vie à laquelle je crois tant. J'accepterais
pis encore, aveugle, muet, tout ce que vous voudrez, pourvu seulement que je
sente dans mon ventre cette flamme sombre et ardente qui est moi et moi vivant.
Je ne songerai qu'à remercier la vie pour m'avoir permis de brûler
encore. » Zagreus se rejeta en arrière, un peu essoufflé. On le voyait
moins maintenant, seulement un reflet livide que ses couvertures laissaient sur
son menton. Il dit alors : « Et vous, Mersault, avec votre corps,
votre seul devoir est de vivre et d'être heureux. - Ne me
faites pas rire, dit Mersault. Avec huit heures de bureau. Ah ! si j'étais
libre ! » Il
s'était animé en parlant et, comme parfois, l'espoir le reprenait, plus fort
aujourd'hui de se sentir aidé. Une confiance lui venait de pouvoir enfin faire
confiance. Il se calma un peu, commença à écraser [71] une cigarette et reprit
plus posément : « Il y a quelques années, j'avais tout devant moi, on
me parlait de ma vie, de mon avenir. Je disais oui. Je faisais même ce qu'il
fallait pour ça. Mais alors déjà, tout ça m'était étranger. M'appliquer à
l'impersonnalité, voilà ce qui m'occupait. Ne pas être heureux, "contre
". Je m'explique mal, mais vous comprenez, Zagreus. - Oui,
dit l'autre. -
Maintenant encore, si j'avais le temps... Je n'aurais qu'à me laisser aller.
Tout ce qui m'arriverait par surcroît, eh bien, c'est comme la pluie sur un
caillou. Ça le rafraîchit et c'est déjà très beau. Un autre jour, il sera
brûlant de soleil. Il m'a toujours semblé que c'est exactement ça, le
bonheur. » Zagreus
avait croisé les mains. Dans le silence qui suivit, la pluie sembla redoubler
et les nuages se gonflèrent dans une brume indistincte. La pièce s'assombrit un
peu plus comme si le ciel y déversait son chargement d'ombres et de silences.
Et l'infirme dit avec intérêt : « Un
corps a toujours l'idéal qu'il mérite. Cet idéal du caillou, si j'ose dire, il
faut pour le soutenir un corps de demi-dieu.

[¶7] ‘Right,’ Mersault said, a little surprised, ‘but don’t exaggerate — I’ve played a lot of sport, that’s all. And I’m capable of going quite far in pleasure.’ Zagreus reflected. ‘Yes — so much the better for you. To know your body’s limits — that’s the true psychology. But it doesn’t matter anyway. We don’t have time to be ourselves. We only have time to be happy. But would you mind defining what you mean by impersonality?’

> French: - C'est
vrai, dit Mersault un peu surpris, mais n'exagérons rien. J'ai fait beaucoup de
sports, voilà tout. Et je suis capable d'aller très loin dans la
volupté. » Zagreus
réfléchit. [72] « Oui,
dit-il. Tant mieux pour vous. Connaître les limites de son corps, c'est ça la
vraie psychologie. D'ailleurs ça n'a pas d'importance. Nous n'avons pas le
temps d'être nous-mêmes. Nous n'avons que le temps d'être heureux. Mais est-ce
que ça vous ennuierait de me préciser votre idée d'impersonnalité ?

[¶8] ‘No,’ Mersault said, but that was all. Zagreus took a sip of tea and set down his full cup. He drank very little, preferring to urinate only once a day. He willed himself to reduce the burden of humiliations each day brought him. ‘You can’t save a little here, a little there,’ he had told Mersault one day. ‘It’s a record like any other.’ For the first time a few raindrops fell down the chimney. The fire hissed. The rain beat harder on the windowpanes. Somewhere a door slammed. On the road, cars streaked by like gleaming rats. One of them blew its horn, and across the valley the hollow lugubrious blast made the wet space of the world even larger, until its very memory became for Mersault an element of the silence and the agony of that sky.

> French: -
Non », dit Mersault qui se tut. Zagreus
but une gorgée de son thé et abandonna sa tasse pleine. Il buvait très peu, ne
voulant uriner qu'une fois par jour. À force de volonté, il arrivait presque
toujours à réduire la charge d'humiliations que lui apportait chaque journée.
« Il n'y a pas de petites économies. C'est un record comme un
autre », avait-il dit un jour à Mersault. Quelques gouttes d'eau tombèrent
pour la première fois dans la cheminée. Le feu gémit. La pluie redoublait sur
les vitres. Quelque part une porte claqua. Sur la route d'en face des autos
filaient comme des rats luisants. Une d'elles klaxonna longuement et, à travers
le vallon, le son creux et lugubre élargit encore les espaces humides du monde,
jusqu'à ce que son souvenir même devînt pour Mersault une composante du silence
et de la détresse de ce ciel.

[¶9] ‘I’m sorry, Zagreus, but it’s been a long time since I talked about certain things. So I don’t know any more — or I’m not sure. When I look at my life and its secret colours, I feel like bursting into tears. Like that sky. It’s rain and sun, both noon and midnight. You know, Zagreus, I think of the lips I’ve kissed, and of the wretched child I was, and of the madness of life and the ambition that sometimes carries me away. I’m all those things at once. I’m sure there are times when you wouldn’t even recognize me. Extreme in misery, excessive in happiness — I can’t say it.’

> French: « Je
vous demande pardon, Zagreus, mais il y a longtemps que je n'ai plus parlé de
certaines choses. Alors, je ne sais plus, ou pas bien. Quand je regarde ma vie
et sa couleur secrète, j'ai en moi comme un tremblement de larmes. Comme ce
ciel. Il est à la fois pluie et soleil, midi et minuit. Ah [73] Zagreus !
Je pense à ces lèvres que j'ai baisées, à l'enfant pauvre que j'ai été, à la
folie de vie et d'ambition qui m'emporte à certains moments. Je suis tout cela
à la fois. Je suis sûr qu'il est des moments où vous ne me reconnaîtriez pas.
Extrême dans le malheur, démesuré dans le bonheur, je ne sais pas dire.

[¶10] ‘You’re playing several games at the same time?’ ‘Yes, but not as an amateur,’ Mersault said vehemently. ‘Each time I think of that flood of pain and joy in myself, I know — I can’t tell you how deeply I know that the game I’m playing is the most serious and exciting one of all.’ Zagreus smiled. ‘Then you have something to do?’

> French: - Vous
jouez sur plusieurs plans à la fois ? - Oui,
mais pas en amateur, dit Mersault avec véhémence là. Chaque fois que je songe à
ce cheminement de douleur et de joie en moi, je sais bien, et avec quel
emportement, que la partie que je joue est la plus sérieuse, la plus exaltante
de toutes. » Zagreus
souriait.

[¶11] Mersault said vehemently: ‘I have my life to earn. My work — those eight hours a day other people can stand — my work keeps me from doing it.’ He broke off and lit the cigarette he had held till now between his fingers. ‘And yet,’ he said, the match still burning, ‘if I was strong enough, and patient enough …’ He blew out the match and pressed the tip against the back of his left hand. ‘… I know what kind of life I’d have. I wouldn’t make an experiment out of my life: I would be the experiment of my life. Yes, I know what passion would fill me with all its power. Before, I was too young. I got in the way. Now I know that acting and loving and suffering is living, of course, but it’s living only insofar as you can be transparent and accept your fate, like the unique reflection of a rainbow of joys and passions which is the me for everyone.’

> French: « Vous
avez donc quelque chose à faire ? » Mersault
dit violemment : « J'ai
ma vie à gagner. Mon travail, ces huit heures que d'autres supportent, m'en
empêchent. » Il se
tut et alluma la cigarette qu'il avait tenue jusqu'ici entre ses doigts. « Et
pourtant, dit-il avant d'éteindre son allumette si j'avais assez de force et de
patience... » Il souffla sur son allumette et écrasa le bout charbonneux sur le
dos de sa main gauche. « ... Je sais bien jusqu'à quel degré de vie
j'arriverais. Je ne ferais pas de ma vie une expérience. Je serais l'expérience
de ma vie... Oui, je sais bien quelle passion me gonflerait de toute sa force.
Avant j'étais trop jeune. Je me mettais au milieu. Aujourd'hui, dit-il, j'ai
compris qu'agir et aimer et souffrir c'est [74] vivre en effet, mais c'est
vivre dans la mesure où l'on est transparent et accepte son destin, comme le
reflet unique d'un arc-en-ciel de joies et de passions qui est le même pour
tous.

[¶12] ‘Yes,’ Zagreus said, ‘but you can’t live that way and work …’ ‘No, because I’m constantly in revolt. That’s what’s wrong.’ Zagreus said nothing. The rain had stopped, but in the sky night had replaced the clouds, and the darkness was now virtually complete in the room. Only the fire illuminated their gleaming faces. Zagreus, silent for a long time, stared at Patrice, and all he said was: ‘Anyone who loves you is in for a lot of pain …’ and stopped, surprised by Mersault’s abrupt gesture.

> French: - Oui,
dit Zagreus, mais vous ne pouvez pas vivre ainsi en travaillant... - Non,
parce que je suis en état de révolte, et ça c'est mauvais. » Zagreus
se tut. La pluie avait cessé, mais dans le ciel la nuit avait remplacé les
nuages et l'ombre maintenant était à peu près complète dans la pièce. Seul le
feu éclairait les visages luisants de l'infirme et de Mersault. Zagreus,
longtemps silencieux, regarda Patrice, dit seulement : « Beaucoup de
douleurs attendent ceux qui vous aiment... » et s'arrêta surpris devant le
bond soudain de Mersault, qui la tête dans l'ombre dit violemment :
« L'amour qu'on me porte ne m'oblige à rien.

[¶13] ‘Other people’s feelings have no hold over me,’ Patrice ex-claimed, thrusting his head into the shadows. ‘True,’ Zagreus said, ‘I was just remarking on the fact. You’ll be alone some day, that’s all. Now sit down and listen to me. What you’ve told me is interesting. One thing especially, be-cause it confirms everything my own experience of human beings has taught me. I like you very much, Mersault. Because of your body, moreover. It’s your body that’s taught you all that. Today I feel as if I can talk to you frankly.’

> French: - C'est
vrai dit Zagreus, mais je constatais. Vous resterez seul un jour, voilà tout.
Mais asseyez-vous et écoutez-moi. Ce que vous m'avez dit m'a frappé. Une chose
surtout parce qu'elle confirme tout ce que mon expérience d'homme m'a appris.
Je vous aime beaucoup, Mersault. À cause de votre corps d'ailleurs. C'est lui
qui vous a appris tout ça. Aujourd'hui il me semble que je peux vous parler à
cœur ouvert. »

[¶14] Mersault sat down again slowly, and his face turned back to the already dimmer firelight that was sinking closer to the coals. Suddenly a kind of opening in the darkness appeared in the square of the window between the silk curtains. Something relented behind the panes. A milky glow entered the room, and Mersault recognized on the Bodhisattva’s ironic lips and on the chased brass of the trays the familiar and fugitive signs of the nights of moonlight and starlight he loved so much. It was as if the night had lost its lining of clouds and shone now in its tran-quil lustre. The cars went by more slowly. Deep in the valley, a sudden agitation readied the birds for sleep. Footsteps passed in front of the house, and in this night that covered the world like milk, every noise seemed larger, more distinct. Between the reddening fire, the ticking of the clock, and the secret life of the familiar objects which surrounded him, a fugitive poetry was being woven which prepared Mersault to receive in a dif-ferent mood, in confidence and love, what Zagreus would say. He leaned back in his chair, and it was in front of the milky sky that he listened to Zagreus’ strange story. ‘What I’m sure of,’ he began, ‘is that you can’t be happy without money. That’s all. I don’t like superficiality and I don’t like romanticism. I like to be conscious. And what I’ve noticed is that there’s a kind of spiritual snobbery in certain “superior beings” who think that money isn’t necessary for happiness. Which is stupid, which is false, and to a certain degree cowardly. You see, Mersault, for a man who is well born, being happy is never complicated. It’s enough to take up the general fate, only not with the will to renunciation like so many fake great men, but with the will to happiness. Only it takes time to be happy. A lot of time. Happiness, too, is a long patience. And in almost every case, we use up our lives making money, when we should be using our money to gain time. That’s the only problem that’s ever interested me. Very specific. Very clear.’ Zagreus stopped talking and closed his eyes. Mersault kept on staring at the sky. For a moment the sounds of the road and the countryside became distinct, and then Zagreus went on, without hurrying: ‘Oh, I know perfectly well that most rich men have no sense of happiness. But that’s not the question. To have money is to have time. That’s my main point. Time can be bought. Everything can be bought. To be or to become rich is to have time to be happy, if you deserve it.’

> French: Mersault
se rassit lentement et son visage rentra dans la lumière déjà plus rouge d'un
feu qui tirait à sa fin. Soudain dans le carré de la fenêtre [75] on sentit
derrière les rideaux de soie comme une ouverture dans la nuit. Quelque chose se
détendait derrière les vitres. Une lueur laiteuse entra dans la pièce et
Mersault reconnut sur les lèvres ironiques et discrètes du bodhisattva et sur
les cuivres ciselés le visage familier et fugitif des nuits d'étoiles et de
lune qu'il aimait tant. C'était comme si la nuit avait perdu sa doublure de
nuages et brillait maintenant dans son éclat tranquille. Sur la route, les
autos filaient moins vite. Dans le fond du vallon, un émoi soudain prépara les
oiseaux au sommeil. On entendait des pas devant la maison et dans cette nuit
comme un lait sur le monde, les bruits sonnaient plus vastes et plus clairs.
Entre le feu rougeoyant, la palpitation du réveil de la pièce, et la vie
secrète des objets familiers qui l'entouraient, une poésie fugitive se tissait
qui préparait Mersault à recevoir d'un autre cœur, dans la confiance et
l'amour, ce qu'allait dire Zagreus. Il se renversa un peu sur son fauteuil et
c'est devant le ciel qu'il écouta l'étrange histoire de Zagreus. « Je
suis certain, commença-t-il, qu'on ne peut être heureux sans argent. Voilà
tout. Je n'aime ni la facilité ni le romantisme. J'aime à me rendre compte. Eh
bien, j'ai remarqué que chez certains êtres d'élite il y a une sorte de
snobisme spirituel à croire que l'argent n'est pas nécessaire au bonheur. C'est
bête, c'est faux, et dans une certaine mesure, c'est lâche. « Voyez-vous,
Mersault, pour un homme bien né, être heureux ça n'est jamais compliqué. Il [76]*
*suffit de reprendre le destin de tous, non pas avec la volonté du
renoncement, comme tant de faux grands hommes, mais avec la volonté du bonheur.
Seulement, il faut du temps pour être heureux. Beaucoup de temps. Le bonheur
lui aussi est une longue patience. Et dans presque tous les cas, nous usons
notre vie à gagner de l'argent, quand il faudrait, par l'argent, gagner son
temps. Ça, c'est le seul problème qui m'ait jamais intéressé. Il est précis. Il
est net. » Zagreus
s'arrêta et ferma les yeux. Mersault regardait le ciel obstinément. Un moment,
les bruits de la route et de la campagne devinrent distincts et Zagreus reprit
sans se presser : « Oh !
je sais bien que la plupart des hommes riches n'ont aucun sens du bonheur. Mais
ce n'est pas la question. Avoir de l'argent, c'est avoir du temps. Je ne sors
pas de là. Le temps s'achète. Tout s'achète. Être ou devenir riche, c'est avoir
du temps pour être heureux quand on est digne de l'être. »

[¶15] He looked at Patrice. ‘At twenty-five, Mersault, I had already realized that any man with the sense, the will, and the craving for happi-ness was entitled to be rich. The craving for happiness seemed to me the noblest thing in man’s heart. In my eyes, that justi-fied everything. A pure heart was enough …’ Still looking at Mersault, Zagreus suddenly began to speak more slowly, in a cold harsh tone, as if he wanted to rouse Mersault from his apparent distraction. ‘At twenty-five I began making my for-tune. I didn’t let the law get in my way. I wouldn’t have let anything get in my way. In a few years, I had done it — you know what I mean. Mersault, nearly two million. The world was all before me. And with the world, the life I had dreamed of in solitude and anticipation …’ After a pause Zagreus con-tinued in a lower voice: ‘The life I would have had, Mersault, without the accident that took off my legs almost immediately afterwards. I haven’t been able to stop living … And now, here I am. You understand — you have to understand that I didn’t want to live a lesser life, a diminished life. For twenty years my money has been here, beside me. I’ve lived modestly. I’ve scarcely touched the capital.’ He passed his hard palms over his eyelids and said, even more softly: ‘Life should never be tainted with a cripple’s kisses.’ At this moment Zagreus had opened the chest next to the fireplace and showed Mersault a tarnished steel safe inside, the key in the lock. On top of the safe lay a white envelope and a large black revolver. Zagreus had answered Mersault’s invol-untarily curious stare with a smile. It was very simple. On days when the tragedy which had robbed him of his life was too much for him, he took out his letter, which he had not dated and which explained his desire to die. Then he laid the gun on the table, bent down to it and pressed his forehead against it, rolling his temples over it, calming the fever of his cheeks against the cold steel. For a long time he stayed like that, letting his fingers caress the trigger, lifting the safety catch, until the world fell silent around him and his whole being, already half asleep, united with the sensation of the cold, salty metal from which death could emerge. Realizing then that it would be enough for him to date his letter and pull the trigger, dis-covering the absurd feasibility of death, his imagination was vivid enough to show him the full horror of what life’s nega-tion meant for him, and he drowned in his somnolence all his craving to live, to go on burning in dignity and silence. Then, waking completely, his mouth full of already bitter saliva, he would lick the gun barrel, sticking his tongue into it and suck-ing out an impossible happiness.

> French: Il
regarda Patrice : « À
vingt-cinq ans, Mersault, j'avais déjà compris que tout être ayant le sens, la
volonté et l'exigence du bonheur avait le droit d'être riche. L'exigence du
bonheur me paraissait ce qu'il y a de plus noble au cœur de l'homme. À mes
yeux, tout se justifiait par elle. Un cœur pur y suffisait. » Zagreus
qui regardait toujours Mersault parla soudain plus lentement, d'une voix froide
et dure comme s'il voulait tirer Mersault de son apparente [77] distraction.
« À vingt-cinq ans, j'ai commencé ma fortune. Je n'ai pas reculé devant
l'escroquerie. Je n'aurais reculé devant rien. En quelques années, j'avais
réalisé toute ma fortune liquide. Vous rendez-vous compte, Mersault, près de
deux millions. Le monde s'ouvrait à moi. Et avec le monde, la vie que je rêvais
dans la solitude et l'ardeur... » Après un temps, Zagreus reprit plus
sourdement : « La vie que j'aurais eue, Mersault, sans l'accident qui
emporta mes jambes presque aussitôt. Je n'ai pas su finir ... Et maintenant, voilà.
Vous comprenez bien, n'est-ce pas, que je n'aie pas voulu vivre d'une vie
diminuée. Depuis vingt ans, mon argent est là, près de moi. J'ai vécu modestement.
À peine ai-je écorné la somme. » Il passa ses mains dures sur ses
paupières et dit un peu plus bas : « Il ne faut jamais salir la vie
avec des baisers d'infirme. » À ce
moment, Zagreus avait ouvert le petit bahut qui touchait la cheminée et montré
un gros coffre d'acier bruni avec sa clef. Sur le coffre il y avait une lettre
blanche et un gros revolver noir. Au regard involontairement curieux de
Mersault, Zagreus avait répondu par un sourire. C'était très simple. Les jours
où il sentait trop la tragédie qui l'avait privé de sa vie, il posait devant
lui cette lettre, qu'il n'avait pas datée, et qui faisait part de son désir de
mourir. Puis il posait l'arme sur la table, approchait le revolver et y
plaquait son front, y roulait ses tempes, [78] apaisait sur le froid du fer la
fièvre de ses joues. Il restait alors un long moment ainsi, laissant errer ses
doigts le long de la gâchette, maniant le cran d'arrêt, jusqu'à ce que le monde
se tut autour de lui et que, somnolent déjà, tout son être se blottît dans la
sensation d'un fer froid et salé dont pouvait sortir la mort. À sentir ainsi
qu'il lui suffirait de dater sa lettre et de tirer, à éprouver l'absurde
facilité de la mort, son imagination était assez vive pour lui représenter dans
toute son horreur ce que signifiait la négation de la vie pour lui, et il
emportait dans son demi-sommeil tout son désir de brûler encore dans la dignité
et le silence. Puis, se réveillant tout à fait, la bouche pleine d'une salive
déjà amère, il léchait le canon de l'arme, y introduisait sa langue et râlait
enfin d'un bonheur impossible.

[¶16] ‘Of course my life is ruined. But I was right in those days: everything for happiness, against the world which surrounds us with its violence and its stupidity,’ Zagreus laughed then and added: ‘You see, Mersault, all the misery and cruelty of our civilization can be measured by this one stupid axiom: happy nations have no history.’ It was very late now. Mersault could not tell what time it was — his head throbbed with feverish excitement. The heat and the harshness of the cigarette he had smoked filled his mouth. Even the light around him was an accomplice still. For the first time since Zagreus had begun his story, he glanced towards him: ‘I think I understand.’

> French: « Bien
sûr, j'ai raté ma vie. Mais j'avais raison alors : tout pour le bonheur,
contre le monde qui nous entoure de sa bêtise et de sa violence. » Zagreus
rit enfin et ajouta : « Voyez-vous, Mersault, toute la bassesse et la
cruauté de notre civilisation se mesure à cet axiome stupide que les peuples
heureux n'ont pas d'histoire. » Il
était maintenant très tard. Mersault en jugeait mal. Sa tête grouillait d'une
excitation fiévreuse. Il avait dans la bouche la chaleur et l'âcreté des
cigarettes qu'il avait fumées. La lumière autour de lui était toujours
complice. Pour la première fois depuis son récit il regarda dans la direction
de Zagreus : « Je crois que je comprends », dit-il.

[¶17] Exhausted by his long effort, the cripple was breathing hoarsely. After a silence he nonetheless said, laboriously: ‘I’d like to be sure. Don’t think I’m saying that money makes happiness. I only mean that for a certain class of beings happiness is possible, provided they have time, and that having money is a way of being free of money.’ He had slumped down in his chair, under his blankets. The night had closed in again, and Mersault could scarcely see Za-greus now. A long silence followed and Mersault, wanting to re-establish contact, to assure himself of the other man’s pres-ence in the darkness stood up and said, as though groping: ‘It’s a beautiful risk to take.’ ‘Yes,’ Zagreus said, almost in a whisper. ‘And it’s better to bet on this life than on the next. For me, of course, it’s another matter.’ ‘A wreck’ Mersault thought. ‘A zero is the world.’

> French: [79] L'infirme,
fatigué de son long effort, respirait sourdement. Après un silence, il dit
cependant avec peine : « Je
voudrais en être sûr. Ne me faites pas dire que l'argent fait le bonheur.
J'entends seulement que pour une certaine classe d'êtres le bonheur est
possible (à condition d'avoir du temps) et qu'avoir de l'argent c'est se
libérer de l'argent. » Il
était tassé sur sa chaise et sous ses couvertures. La nuit s'était refermée sur
elle-même et, maintenant, Mersault ne voyait presque plus Roland. Un long
silence suivit, et Patrice, voulant rétablir les contacts, s'assurer dans
l'ombre de la présence de cet homme, dit en se levant et comme à tâtons : « C'est
un beau risque à courir. - Oui,
dit l'autre sourdement. Et il vaut mieux parier sur cette vie que sur l'autre.
Pour moi, bien sûr, c'est une autre affaire. » « Une
loque, pensa Mersault. Un zéro dans le monde. »

[¶18] ‘For twenty years I’ve been unable to have the experience of certain happiness. This life which devours me — I won’t have known it to the full, and what frightens me about death is the certainty it will bring me that my life has been consum-mated without me. I will have lived … marginally — do you un-derstand?’ With no transition, a young man’s laugh emerged from the darkness: ‘Which means, Mersault, that underneath, and in my condition, I still have hope.’

> French: « Depuis
vingt ans je n'ai pas pu faire l'expérience d'un certain bonheur. Cette vie qui
me dévore, je ne l'aurais pas connue tout à fait, et ce qui m'effraie dans la
mort c'est la certitude qu'elle m'apportera que ma vie a été consommée sans
moi. En marge, vous comprenez ? Sans
transition, un rire très jeune sortit de l'ombre : « Ça
veut dire, Mersault, qu'au fond, et dans mon état, j'ai encore de
l'espoir. » [80] Mersault
fit quelques pas vers la table. « Pensez
à tout cela, dit Zagreus, pensez à tout cela. »

[¶19] Mersault took a few steps towards the table. ‘Think about it,’ Zagreus said, ‘think about it.’ Mersault merely asked: ‘Can I turn on the light?’ ‘Please.’ Zagreus’ nostrils and his round eyes looked paler in the sud-den glare. He was still breathing hard. When Mersault held out his hand he replied by shaking his head and laughing too loud. ‘Don’t take me too seriously. It always annoys me the tragic look that comes into people’s faces when they see my stumps.’

> French: L'autre
dit seulement : « Puis-je
donner de la lumière ? - S'il
vous plaît. » Les
ailes du nez et les yeux ronds de Roland sortirent plus pâles dans la lumière
rayonnante. Il respirait avec force. Au geste de Mersault lui tendant la main,
il répondit en secouant la tête et en riant trop fort. « Ne me prenez pas
trop au sérieux. Ça m'agace, toujours, vous savez, l'air tragique que prennent
les gens devant mes jambes coupées. »

[¶20] ‘He’s playing games with me,’ Mersault thought. ‘Don’t take anything seriously except happiness. Think about it, Mersault, you have a pure heart. Think about it.’ Then he looked him straight in the eyes and after a pause said: ‘Besides, you have two legs, which doesn’t do any harm.’ He smiled then and rang a bell. ‘Clear off now, it’s time for peepee.’

> French: « Il
se fout de moi », pensa l'autre. « Ne
prenez au tragique que le bonheur. Pensez-y bien, Mersault, vous avez un cœur
pur. Pensez-y. » Puis il le regarda dans les yeux et après un temps :
« Et vous avez aussi deux jambes, ce qui ne gâte rien. » Il
sourit alors et agita une sonnette : « Sauvez-vous,
mon petit, j'ai mon pipi à faire. » [81] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶21] Chapter Five

> French: La mort heureuse.** Première partie : MORT
NATURELLE CHAPITRE V [Retour à la table
des matières](#tdm)

## 5. Part I · Chapter V

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/5/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/5/#p-N

[¶0] AS he walked home that Sunday evening, Mersault couldn’t stop thinking about Zagreus. But as he walked up the stairs to his room, he heard groans coming from the barrel-maker Cardona’s flat. He knocked. No-one answered, but the groans continued, and Mersault walked straight in. The barrel-maker was huddled on his bed, sobbing like a child. At his feet was the photograph of an old woman. ‘She’s dead,’ Cardona gasped. It was true, but it had happened a long time ago.

> French: [83] En
rentrant chez lui ce dimanche soir, toutes ses pensées tournées vers Zagreus,
avant de pénétrer dans sa chambre, Mersault entendit des gémissements qui
venaient de l'appartement de Cardona, le tonnelier. Il frappa. On ne lui
répondit pas. Les plaintes continuaient. Il entra sans hésiter. Le tonnelier
était roulé en boule sur son lit et pleurait avec de grands hoquets d'enfant. À
ses pieds, il y avait la photographie d'une vieille femme. « Elle est
morte », dit-il à Mersault, dans un grand effort. C'était vrai, mais il y
avait longtemps de cela.

[¶1] Cardona was deaf, half-dumb, a mean and violent man. Until recently he had lived with his sister, but his tyranny had at last exhausted the woman, and she had taken refuge with her children. And he had remained alone, as helpless as a man can be who must cook and clean for himself for the first time in his life. His sister had described their quarrels to Mersault, one day when he had met him in the street. Cardona was thirty, short, rather handsome. Since childhood he had lived with his mother, the only human being ever to inspire him with fear — superstitious rather than justified, moreover. He had loved her with all his uncouth heart, which is to say both harshly and ea-gerly, and the best proof of his affection was the way of teasing the old woman by mouthing, with difficulty, the worst abuse of priests and the Church. If he had lived so long with his mother, it was also because he had never induced any other woman to care for him. Infrequent episodes in a brothel authorized him, however, to call himself a man. The mother died. From then on, he had lived with his sister. Mersault rented them the room they occupied. Each quite solitary, they struggled through a long, dark, dirty life. They found it hard to speak to one another, they went for days with-out a word. But now she had left. He was too proud to com-plain, to ask her to come back: he lived alone. In the morn-ings he ate in the restaurant downstairs, in the evenings up in his room, bringing the food from a charcuterie. He washed his own sheets, his overalls. But he left his room utterly filth. Sometimes, though — soon after the sister had left him he would start his Sundays by taking a rag and trying to clean up the place. But his man’s clumsiness a casserole on the man-telpiece that had once been decorated with vases and figurines showed in the neglect in which everything was left. What he called ‘putting things in order’ consisted of hiding the disorder, pushing dirty clothes behind cushions or arranging the most disparate objects on the sideboard. Finally he tired of making the effort, no longer bothered to make his bed, and slept with his dog on the fetid blankets. His sister had said to Mersault: ‘He carries on in the café, but the woman in the laundry told me she saw him crying when he had to wash his own sheets.’ And it was a fact that, hardened as he was, a terror seized this man at certain times and forced him to acknowledge the extent of his desolation. Of course the sister had lived with him out of pity, she had told Mersault. But Cardona kept her from seeing the man she loved. At their age, though, it didn’t matter much any more. Her boyfriend was a married man. He brought her flowers he had picked in the suburban hedgerows, oranges, and tiny bottles of liqueur he had won at shooting-galleries. Not that he was handsome or anything — but you can’t eat good looks for dinner, and he was so decent. She valued him, and he valued her wasn’t that love? She did his laundry for him and tried to keep things nice. He used to wear a handkerchief folded in a triangle and knotted round his neck: she made his handkerchiefs very white, and that was one of his pleasures. But her brother wouldn’t let him come to the house. She had to see him on the sly. Once she had let him come, and her brother had caught them, and there had been a terrible brawl. The handkerchief folded in a triangle had been left behind, in a filthy corner of the room, and she had taken refuge with her son. Mersault thought of that handkerchief as he stared around the sordid room.

> French: Il
était sourd, à demi muet, méchant et brutal. Jusqu'ici il avait vécu avec sa
sœur. Mais, lassée de sa méchanceté et de son despotisme, elle s'était réfugiée
auprès de ses enfants. Et lui était resté seul, aussi désemparé que peut l'être
un homme qui doit faire son ménage et sa cuisine pour la première fois. Sa sœur
avait raconté leurs démêlés à Mersault qu'elle avait rencontré un jour dans la
rue. Lui avait trente ans, était petit, assez beau. Depuis [84] son enfance, il
avait vécu avec sa mère. Elle était le seul être qui lui inspirât, plus superstitieuse
que fondée, quelque crainte. Il l'avait aimée avec son âme fruste, c'est-à-dire
avec rudesse et élan à la fois, et la meilleure preuve de son affection était
dans sa façon de taquiner la vieille femme en articulant à grands frais les pires
grossièretés sur les curés et l'Église. S'il était resté si longtemps avec sa
mère, c'est aussi qu'il n'avait inspiré d'attachement sérieux à aucune femme.
De rares aventures ou la maison publique l'autorisaient cependant à se dire un
homme. La mère
mourut. À partir de ce moment, il vécut avec sa sœur. Mersault leur avait loué
la chambre qu'ils occupaient. Seuls tous les deux, ils peinaient et
gravissaient une longue vie sale et noire. C'est avec difficulté qu'ils
pouvaient se parler. Aussi passaient-ils des journées entières sans échanger un
seul mot. Mais elle était partie. Il était trop orgueilleux pour se plaindre et
lui demander de revenir : il vivait seul. Le matin, il mangeait au
restaurant, le soir chez lui avec de la charcuterie. Il lavait son linge et ses
gros bleus d'ouvrier. Mais il laissait sa chambre dans la plus poisseuse des
saletés. Quelquefois, cependant, au début, le dimanche, il prenait un chiffon
et tentait de mettre un peu d'ordre dans les pièces. Mais des naïvetés d'homme,
une casserole sur la cheminée naguère fleurie et ornée, révélaient l'abandon
dans lequel tout était tenu. Ce qu'il appelait mettre de l'ordre consistait à
cacher le désordre, [85] à dissimuler ce qui traînait derrière des coussins ou
à ranger sur le buffet les objets les plus hétéroclites. Au demeurant, il avait
fini par se lasser, ne faisait même plus son lit et couchait avec son chien sur
les couvertures sales et puantes. Sa sœur avait dit à Mersault : « Il
fait le malin dans les cafés. Mais la propriétaire m'a dit qu'elle l'avait vu
pleurer en lavant son linge. » Et c'était un fait que, pour endurci qu'il
fût, une terreur prenait cet homme à certaines heures et lui faisait mesurer
l'étendue de son abandon. C'était bien sûr par pitié qu'elle vivait avec lui,
disait-elle à Mersault. Mais il l'empêchait de voir l'homme qu'elle aimait. À
leur âge, pourtant, ça n'avait plus grande importance. C'était un homme marié.
Il apportait à son amie des fleurs qu'il avait cueillies dans les haies de banlieue,
des oranges et des liqueurs qu'il gagnait à la foire. Certes, il n'était pas
beau. Mais la beauté ne se mange pas en salade, et il était si brave. Elle
tenait à lui qui tenait à elle. Est-ce autre chose, l'amour ? Elle lui
lavait son linge et s'efforçait de le tenir propre. Il avait l'habitude de
porter des mouchoirs pliés en triangle et noués autour du cou : elle lui
faisait des mouchoirs très blancs et c'était une de ses joies. Mais
l'autre, le frère, ne voulait pas qu'elle reçoive son ami. Il lui fallait le
voir en secret. Elle l'avait reçu une fois. Surpris, ç'avait été une affreuse
rixe. Le mouchoir en triangle était resté après leur départ dans un coin sale
de la pièce et elle s'était réfugiée [86]* *chez son fils. Mersault
pensait à ce mouchoir devant la chambre sordide qui s'offrait à ses yeux.

[¶2] At the time, people had felt sorry for the lonely barrel-maker. He had mentioned a possible marriage to Mersault. An older woman, who had doubtless been tempted by the prospect of young, vigorous caresses … She had them before the wedding. After a while her suitor abandoned the plan, declaring she was too old for him. And he was alone in this little room. Gradually the filth encircled him, besieged him, took over his bed, then submerged everything irretrievably. The place was too ugly, and for a man who doesn’t like his own room, there is a more accessible one, comfortable, bright and always welcoming: the café. In this neighbourhood the cafés were particu-larly lively. They gave off that heard warmth which is the last refuge against the terror of solitude and its vague aspirations. The taciturn creature took up his residence in them. Mersault saw him in one or another every night. Thanks to the cafés, he postponed the moment of his return as long as possible. In them he regained his place among men. But tonight, no doubt, the cafés had not been enough. And on his way home he must have taken out that photograph which wakened the echoes of a dead past. He rediscovered the woman he had loved and teased so long. In the hideous room, alone with the futility of his life, mustering his last forces, he had become conscious of the past which had once been his happiness. Or so he must have thought, at least, since at the contact of that past and his wretched present, a spark of the divine had touched him and he had begun to weep.

> French: À
l'époque, on avait plaint pourtant le tonnelier d'être si seul. Il avait parlé
à Mersault d'un mariage possible. Il s'agissait d'une femme plus âgée. Et sans
doute était-elle tentée par l'espoir de caresses jeunes et robustes... Elle les
eut avant le mariage. Au bout de quelque temps, son amant renonça à ce projet,
déclarant qu'il la trouvait trop vieille. Et il fut seul dans cette petite
maison du quartier. Peu à peu la saleté l'encercla, l'assiégea, vint battre son
lit, puis le submergea de manière indélébile. La maison était trop laide. Et
pour un homme pauvre qui ne se plait pas chez lui, il est une maison plus
accessible, riche, illuminée et toujours accueillante : c'est le café.
Ceux de ce quartier étaient particulièrement vivants. Il y régnait cette
chaleur de troupeau qui est le dernier refuge contre les terreurs de la
solitude et ses vagues aspirations. L'homme muet y élut domicile. Mersault l'y
voyait tous les soirs. Grâce à eux il retardait le plus possible le moment du
retour. En eux il retrouvait sa place parmi les hommes. Ce soir-là, sans doute,
les cafés n'avaient pas suffi. Et rentrant chez lui, il avait dû sortir cette
photographie et réveiller avec elle les résonances du passé mort. Il retrouva
celle qu'il avait aimée et taquinée. Dans la chambre hideuse, seul devant
l'inutilité de sa vie, rassemblant ses dernières forces, il avait pris
conscience du passé qui avait été son bonheur. Il fallait le croire du moins,
et qu'à la [87] conjonction de ce passé et de son misérable présent une
étincelle de divin jaillit puisqu'il s'était mis à pleurer.

[¶3] Now, as whenever he found himself confronting a brutal manifestation of life, Mersault was powerless, filled with re-spect for that animal pain. He sat down on the dirty, rumpled blankets and laid one hand on Cardona’s shoulder. In front of him, on the oilcloth covering the table, was an oil-lamp, a bottle of wine, crusts of bread, a piece of cheese and toolbox. In the corners of the ceiling, festoons of cobwebs. Mersault, who had never been in this room since his own mother’s death, measured the distance this man had travelled by the desolation around him. The window overlooking the courtyard was closed. The other window was open only a crack. The oil-lamp, in a fixture surrounded by a tiny pack of china cards, cast its calm circle of light on the table, on Mersault’s and Car-dona’s feet, and on a chair facing them. Meanwhile Cardona had picked up the photographs and was staring at it, kissing it, mumbling: ‘Poor Maman.’ But it was himself he was pitying. She was buried in the hideous cemetery Mersault knew well, on the other side of town. He wanted to leave. Speaking slowly to make himself under-stood, he said: ‘You-can’t-stay-here-like-this.’ ‘No more work,’ Cardona gasped, and holding out the pho-tograph, he stammered: ‘I loved her, I loved her,’ and Mersault translated: ‘She loved me.’ ‘She’s dead,’ and Mersault under-stood: ‘I’m alone.’ ‘I made her that for her last birthday.’ On the mantelpiece was a tiny wooden barrel with brass hoops and a shiny tap. Mersault let go of Cardona’s shoulder, and he collapsed on the dirty pillows. From under the bed came a deep sigh and a sickening smell. The dog dragged itself out, flat-tening its rump, and rested its head on Mersault’s lap, its long ears pricked up, its golden eyes staring into his own. Mersault looked at the little barrel. In the miserable room where there was scarcely enough air to breathe, with the dog’s warmth under his fingers, he closed his eyes on the despair which rose within him like a tide for the first time in a long while. Today, in the face of abjection and solitude, his heart said: ‘No.’ And in the great distress that washed over him, Mersault real-ized that his rebellion was the only authentic thing in him, and that everything elsewhere was misery and submission. The street that had been so animated under his windows the day before was still lively. From the gardens beyond the courtyard rose a smell of grass. Mersault offered Cardona a cigarette, and both men smoked without speaking. The last trams passed and with them the still-livid memories of men and lights. Cardona fell asleep and soon began snoring, his nose stuffed with tears. The dog, curling up at Mersault’s feet, stirred occasionally and moaned in its dreams. Each time it moved, its smell reached Mersault, who was leaning against the wall, trying to choke down the rebellion in his heart. The lamp smoked, charred, and finally went out with a stink of oil. Mersault dozed off and awakened with his eyes fixed on the bottle of wine. Mak-ing a tremendous effort, he stood up, walked over to the rear window and stood there: out of the night’s heart sounds and silences mounted towards him. At the sleeping world, a long blast from a ship summoned men to depart, to begin again.

> French: Comme
chaque fois qu'il se trouvait devant une manifestation brutale de la vie,
Mersault était sans force et plein de respect devant cette douleur de bête. Il
s'assit sur les couvertures sales et froissées et mit la main sur l'épaule de
Cardona. Devant lui, sur la toile cirée de la table, il y avait en désordre une
lampe à alcool, une bouteille de vin, des miettes de pain, un morceau de
fromage et une caisse à outils. Au plafond des toiles d'araignées. Mersault qui
n'était jamais entré dans cette chambre depuis la mort de sa mère, mesurait à
la saleté et à la misère poisseuse qui l'emplissaient le chemin parcouru par
cet homme. La fenêtre qui donnait sur la cour était fermée. L'autre à peine entrouverte.
La lampe à pétrole, dans la suspension entourée d'un jeu de cartes en
miniature, jetait sa lumière ronde et tranquille sur la table, les pieds de
Mersault et de Cardona et une chaise un peu en avant du mur qui leur faisait
face. Cardona cependant avait pris la photo dans ses mains et la regardait, et
l'embrassant encore, disait de sa voix d'infirme : « Pauvre
maman. » Mais c'était lui qu'il plaignait ainsi. Elle était enterrée dans
le cimetière hideux que Mersault connaissait bien, à l'autre bout de la ville. Il
voulut partir. Il dit en articulant pour se faire comprendre : [88] « Il-faut-pas-rester-comme-ça. - J'ai
plus de travail », dit l'autre péniblement, et, tendant la photo, il dit
d'une voix entrecoupée : « Je l'aimais », et Mersault traduisit :
« Elle m'aimait. » « Elle est morte » et il comprit :
« Je suis seul. » - « Je lui avais fait ce petit tonneau pour sa
fête. » Sur la cheminée il y avait un petit tonneau de bois verni garni de
cercles de cuivre et d'un robinet brillant. Mersault lâcha l'épaule de Cardona
qui se laissa aller sur les oreillers crasseux. De dessous le lit sortit un
soupir profond et une odeur écoeurante. Le chien sortit lentement, en creusant
les reins. Et il posa sur les genoux de Mersault sa tête aux longues oreilles
et aux yeux dorés. Mersault regardait le petit tonneau. Dans la chambre sordide
où cet homme respirait à force, avec la chaleur du chien sous ses doigts, il
fermait les yeux sur le désespoir qui pour la première fois depuis longtemps
montait en lui comme une mer. Devant le malheur et la solitude, son cœur
aujourd'hui disait : « Non. » Et dans la grande détresse qui
l'emplissait, Mersault sentait bien que sa révolte était la seule chose vraie
en lui et que le reste était misère et complaisance. La rue qui hier vivait
sous ses fenêtres se gonflait encore de ses bruits. Des jardins sous la
terrasse monta une odeur d'herbes. Mersault offrit une cigarette à Cardona et
tous deux fumèrent sans parler. Les derniers trams passèrent et avec eux les
souvenirs encore vivants des hommes et des lumières. Cardona s'endormit et
bientôt ronfla [89] de tout son nez plein de larmes. Le chien, roulé en boule
aux pieds de Mersault, remuait parfois et gémissait sous ses rêves. À chaque
mouvement, son odeur montait vers Mersault. Lui était appuyé contre le mur, et
tentait de comprimer en son cœur la révolte de la vie. La lampe fumait,
charbonnait, et s'éteignit enfin avec une horrible odeur de pétrole. Mersault
somnolait et se réveilla les yeux fixés sur la bouteille de vin. Dans un grand
effort il se leva, alla vers la fenêtre du fond et s'immobilisa. Du cœur de la
nuit montaient vers lui des appels et des silences. Aux limites du monde qui
sommeillait ici, un bateau appela longuement les hommes au départ et aux recommencements.

[¶4] The next morning Mersault killed Zagreus, came home and slept all afternoon. He awoke in a fever. That evening, still in bed, he sent for the local doctor, who told him he had flu. A man from his office who had come to find out what was the matter took Mersault’s resignation to Monsieur Langlois. A few days later, everything was settled: a report in the newspa-per, an investigation. There was every motive for Zagreus’ ac-tion. Marthe came to see Mersault and said with a sigh: ‘Some-times there are days when you’d like to change places with him. But sometimes it takes more courage to live than to shoot your-self.’ A week later, Mersault boarded a ship for Marseilles. He told everyone he was going to France for a rest. From Lyons, Marthe received a letter of farewell from which only her pride suffered. In the same letter Mersault said he had been offered an exceptional job in central Europe. Marthe wrote to him, at a general-delivery address, about how much she was suffering. Her letter never reached Mersault, who had a violent attack of fever the day after he reached Lyons, and took the first train for Prague. As it happened, Marthe told him that after several days in the morgue, Zagreus had been buried and that it had taken a lot of pillows to wedge his body into the coffin.

> French: Le
lendemain, Mersault tuait Zagreus, rentrait chez lui, et dormait toute une
après-midi. Il se réveillait avec la fièvre. Et le soir, toujours couché, il
fit venir le docteur du quartier qui le reconnut grippé. Un employé de son
bureau venu aux nouvelles, emporta sa demande de congé. Quelques jours après,
tout s'était arrangé : un article, une enquête. Tout justifiait le geste
de Zagreus. Marthe vint voir Mersault et dit en soupirant : « Il y a
des jours où on voudrait être à sa place. Mais des fois, il faut plus de
courage pour vivre que pour se tuer. » Une semaine après, Mersault
s'embarquait pour Marseille. Pour tout le monde, il allait se reposer en
France. De Lyon, Marthe reçut une lettre de rupture dont seul son amour-propre
souffrit. En même temps, il lui annonçait qu'une situation exceptionnelle [90] lui
était offerte en Europe centrale. Marthe lui écrivit sa souffrance en poste
restante. Cette lettre ne parvint jamais à Mersault qui, le lendemain de son
arrivée à Lyon, eut un violent accès de fièvre et sauta dans un train pour Prague.
Pourtant, Marthe lui annonçait qu'après plusieurs jours de morgue on avait
enterré Zagreus et qu'il avait fallu beaucoup de coussins pour caler son tronc
dans la bière. [91] **Cahiers Albert Camus. I. La mort heureuse.** Deuxième partie LA MORT CONSCIENTE

[¶5] Part Two, Conscious Death

> French: [Retour à la table
des matières](#tdm) [93] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶6] Chapter One

> French: La mort heureuse.** Deuxième partie : LA MORT
CONSCIENTE CHAPITRE I [Retour à la table
des matières](#tdm)

## 6. Part II · Chapter I

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/6/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/6/#p-N

[¶0] ‘I’D like a room,’ the man said in German. The clerk was sitting in front of a board covered with keys and was separated from the lobby by a broad table. He stared at the man who had just come in, a grey raincoat over his shoulders, and who spoke with his head turned away. ‘Certainly, sir. For one night?’ ‘No, I don’t know.’

> French: [95] « Je
voudrais une chambre », dit l'homme en allemand. Le
portier, devant un tableau charge de clefs, était séparé du hall par une large
table. Il examina celui qui venait d'entrer, un grand imperméable gris jeté sur
les épaules et qui parlait en détournant la tête. « Certainement,
monsieur. Pour une nuit ? - Non,
je ne sais pas.

[¶1] ‘We have rooms at eighteen, twenty-five and thirty crowns.’ Mersault looked through the glass door of the hotel out into the little Prague street, his hands in his pockets, his hair rum-pled. Not far away, he could hear the trams screeching down the Avenue Wenceslas. ‘Which room would you like, sir?’ ‘It doesn’t matter,’ Mersault said, still staring through the glass door. The clerk took a key off the rack and handed it to Mersault. ‘Room number twelve,’ he said.

> French: - Nous
avons des chambres à dix-huit, vingt-cinq et trente couronnes. » Mersault
regardait la petite rue de Prague qu'on voyait à travers la porte vitrée de
l'hôtel. Les mains dans les poches, il était tête nue sous ses cheveux mêlés. À
quelques pas, on entendait grincer les tramways qui descendaient l'avenue
Wenceslas. « Quelle
chambre désirez-vous, monsieur ? -
N'importe laquelle », dit Mersault, le regard toujours fixe sur la porte
vitrée. Le portier prit une clef sur le tableau et la tendit à Mersault. [96] « Chambre
no 12 », dit-il.

[¶2] Mersault seemed to wake up. ‘How much is this room?’ ‘Thirty crowns.’ ‘That’s too much. Give me a room for eighteen.’ Without a word, the man took another key off the rack and indicated the brass star attached to it: ‘Room number thirty-four.’

> French: Mersault
sembla se réveiller. « Combien,
cette chambre ? -
Trente couronnes. - C'est
trop cher. Je voudrais une chambre à dix-huit couronnes. » L'homme,
sans dire un mot, prit une nouvelle clef et montra à Mersault l'étoile de
cuivre qui y pendait - « Chambre no 34. »

[¶3] Sitting in his room Mersault took off his jacket, loosened his tie, and mechanically rolled up his shirtsleeves. He walked over to the mirror above the sink, meeting a drawn face slightly tanned where it was not darkened by several days’ growth of beard. His hair fell in a tangle over his forehead, down to the two deep creases between his eyebrows which gave him a grave, tender expression, he realized. Only then did he think of looking around this miserable room which was all the com-fort he had and beyond which he envisioned nothing at all. On a sickening carpet huge yellow flowers against a grey background a whole geography of filth suggested a grimy universe of wretchedness. Behind the huge radiator, clots of dust: the regulator was broken, and the brass contact-points exposed. Over the sagging bed dangled a fly-specked flex, at its end a sticky light-bulb. Mersault inspected the sheets, which were clean. He took his toilet things out of the overnight bag and arranged them one by one on the sink. Then he started to wash his hands, but turned off the tap and walked over to open the uncurtained window. It overlooked a courtyard with a washing-trough and a series of tiny windows in the walls. Washing was drying on a line stretched between two of them. Mersault lay down on the bed and fell asleep at once. He awak-ened with a start, sweating, his clothes rumpled, and walked aimlessly around the room. Then he lit a cigarette, sat down on the bed, and stared at the wrinkles in his trousers. The sour taste of sleep mingled with the cigarette smoke. He stared at the room again, scratching his ribs through his shirt. He was flooded by a dreadful pleasure at the prospect of so much des-olation and solitude. To be so far away from everything, even from his fever, to suffer so distinctly here what was absurd and miserable in even the tidiest lives, showed him the shameful and secret countenance of a kind of freedom born of the sus-pect, the dubious. Around him the flaccid hours lapped like a stagnant pond — time had gone slack.

> French: Assis
dans sa chambre, Mersault enleva sa veste, tira un peu sa cravate, sans la
défaire, et retroussa machinalement les manches de sa chemise. Il avança vers
la glace au-dessus du lavabo, à la rencontre d'un visage aux traits tirés, un
peu hâlé aux endroits que ne noircissait pas une barbe de plusieurs jours. Ses
cheveux dépeignés dans la course du train, retombaient en désordre sur son
front jusqu'à deux plis profonds entre les sourcils qui donnaient à son regard
une sorte d'expression sérieuse et tendre dont il fut frappé. Il pensa
seulement alors à regarder autour de lui la misérable chambre qui faisait son seul
bien et au-delà de laquelle il ne voyait plus rien. Sur une écoeurante
tapisserie à grosses fleurs jaunes sur fond gris, toute une géographie de
crasse dessinait de gluants univers de misère. Derrière l'énorme radiateur, des
coins gras et boueux. Le commutateur était brisé et laissait voir ses contacts
de cuivre. Au-dessus d'un lit de milieu à lamelles, un fil verni de crasse, où
séchaient de vieux restants de mouches, laissait pendre une ampoule sans [97] abat-jour
qui collait aux doigts. Mersault inspecta les draps qui étaient propres. Il
prit ses objets de toilette dans la valise et un à un les disposa sur le
lavabo. Puis il s'apprêta à se laver les mains, mais ferma le robinet à peine
ouvert, et alla ouvrir la fenêtre sans rideaux. Elle donnait sur une
arrière-cour avec lavoir et sur des murs troués de petites fenêtres. À l'une
d'elles séchaient des linges. Mersault se coucha et s'endormit aussitôt. Il
s'éveilla en sueur, débraillé, et tourna un moment dans sa chambre. Puis il
alluma une cigarette et assis, la tête vide, il regarda les plis de son
pantalon froissé. Dans sa bouche se mêlait l'amertume du sommeil et de la
cigarette. Il regarda sa chambre une nouvelle fois en se grattant les côtes
sous sa chemise. Une affreuse douceur lui venait à la bouche devant tant
d'abandon et de solitude. À se sentir si loin de tout et même de sa fièvre, à
éprouver si clairement ce qu'il y a d'absurde et de misérable au fond des vies
les mieux préparées, dans cette chambre, se levait devant lui le visage honteux
et secret d'une sorte de liberté qui naît du douteux et de l'interlope. Autour
de lui des heures flasques et molles et le temps tout entier clapotait comme de
la vase.

[¶4] Someone knocked violently, and Mersault, startled, realized that he had been awakened by the same knocking. He opened the door to find a little old man with red hair, bent double under Mersault’s two suitcases, which looked enormous in his hands. He was choking with rage, and his wide-spaced teeth released a stream of saliva as well as insults and recriminations. Mersault remembered the broken handle which made the larger suitcase so difficult to carry. He wanted to apologize, but had no idea how to say he had never thought the porter would be so old. The tiny creature interrupted him: ‘That’s fourteen crowns.’ ‘For one day’s storage?’ Mersault asked, surprised. Then he understood, from the old man’s laborious explanations, that the porter had taken a taxi. But Mersault dared not say that he himself could also have taken a taxi in that case, and paid out of sheer reluctance to argue. Once the door was shut, Mersault felt inexplicable sobs swelling his chest. A nearby clock chimed four times. He had slept for two hours. He realized he was separated from the street only by the house opposite his window, and he felt the dim, mysterious current of life so close to him. It would be better to go outside. Mersault washed his hands very carefully. He sat down on the bed again to clean his nails, and worked the file methodically. Down in the courtyard two or three buzzers rang out so emphatically that Mersault went back to the window. He noticed then that an arched passageway led through the house to the street. It was as if all the voices of the street, all the unknown life on the other side of that house, the sounds of men who have an address, a family, arguments with an uncle, preferences at dinner, chronic diseases, the swarm of beings each of whom has his own personality, forever divided from the monstrous heart of humanity by individual beats, filtered now through the passageway and rose through the court-yard to explode like bubbles in Mersault’s room. Discovering how porous he was, how attentive to each sign the world made, Mersault recognized the deep flaw that opened his being to life. He lit another cigarette and hurriedly dressed. As he buttoned his jacket, the smoke stung his eyes. He turned back to the sink, put cold water on his eyes and decided to comb his hair. But his comb had vanished. He was unable to smooth the sleep-rumpled curls with his fingers. He went downstairs as he was, his hair sticking up behind and hanging down his forehead. He felt diminished even further. Once out in the street, he walked around the hotel to reach the little passageway he had noticed. It opened on to the square in front of the old town hall, and in the heavy evening that sank over Prague, the gothic steeples of the town hall and of the old Tyn church were silhouetted, black against the dim sky. Crowds of people were walking under the arcades lining the old streets. Each time a woman passed him, Mersault waited for the glance that would permit him to consider himself still capable of playing the delicate and tender game of life. But healthy people have a natural skill in avoiding feverish eyes. Unshaven, his hair rumpled, in his eyes the expression of some restless animal, his trousers as wrinkled as his shirt-collar, Mersault had lost that wonderful confidence bestowed by a well-cut suit or the steering-wheel of a new car. The light turned coppery, and the day still lingered on the gold of the baroque domes at the far end of the square. He walked to-wards one of them, went into the church, and overcome by the ancient smell, sat down on a bench. The vaults above him were quite dark, but the gilded capitals shed a mysterious golden liq-uid which flowed down the grooves of the columns to the puffy faces of angels and grinning saints. Peace, yes, there was peace here, but so bitter that Mersault hurried to the threshold and stood on the steps, inhaling the evening’s cooler air, into which he would plummet. In another moment, he saw the first star appear, pure and unadorned, between the steeples of Tyn.

> French: On
frappa à la porte violemment et, secoué, Mersault se souvint qu'il avait été
réveillé par des coups semblables. Il ouvrit et se trouva devant un petit vieux
au poil roux, écrasé sous les deux valises de Mersault qui, sur lui,
paraissaient énormes. Il étouffait de colère et ses dents clairsemées
laissaient passer [98] une bave gonflée d'injures et de récriminations.
Mersault se souvint alors de la poignée brisée qui rendait la plus grosse
valise si incommode à porter. Il voulut s'excuser, mais ne sut comment dire
qu'il ne savait pas que le porteur fût si vieux. Le petit vieux l'interrompit : « C'est
quatorze couronnes. - Pour
un jour de consigne ? » s'étonna Mersault. Il
comprit alors dans les longues explications qu'on lui fournit que le vieux
avait pris un taxi. Mais il n'osa pas dire que lui-même l'aurait aussi bien
pris dans ce cas, et paya par lassitude. La porte refermée, Mersault sentit des
larmes inexplicables lui gonfler la poitrine. Une horloge très proche sonna
quatre heures. Il avait dormi deux heures. Il s'en rendait compte, il n'était
séparé de la rue que par la maison qui lui faisait face et il sentait le
gonflement sourd et mystérieux de la vie qui s'y écoulait. Il valait mieux
sortir. Mersault se lava les mains très longuement. Pour limer ses ongles, il
s'assit à nouveau sur le bord du lit et manœuvra régulièrement la lime. Deux ou
trois avertisseurs résonnèrent dans la cour si brutalement que Mersault regagna
la fenêtre. Il vit alors que sous la maison un passage en voûte menait à la
rue. C'était comme si toutes les voix de la rue, toute la vie inconnue de
l'autre côté des maisons, les bruits des hommes qui ont une adresse, une
famille, des dissentiments avec un oncle, des préférences à table, une maladie
chronique, le fourmillement des êtres dont chacun avait [99] sa personnalité,
comme de grands battements pour toujours séparés du cœur monstrueux de la
foule, s'infiltraient dans le passage et montaient tout le long de la cour pour
éclater comme des bulles dans la chambre de Mersault. À se sentir si poreux, si
attentif à chaque signe du monde, Mersault sentit la fêlure profonde qui
l'ouvrait à la vie. Il alluma une autre cigarette et s'habilla fébrilement. En
boutonnant son veston la fumée vint piquer ses paupières. Il retourna au
lavabo, s'essuya les yeux et voulut se peigner. Mais son peigne avait disparu.
Le sommeil avait mêlé ses cheveux, et c'est en vain qu'il tenta de les rajuster.
Il descendit tel quel, les cheveux sur le visage, et par-derrière tout
hérissés. Il se sentait encore plus diminué. Une fois dans la rue, il fit le
tour de l'hôtel pour déboucher devant le petit passage qu'il avait remarqué. Il
s'ouvrait sur la place de la vieille mairie et dans le soir un peu lourd qui
descendait sur Prague, les flèches gothiques de la mairie et de la vieille
église de Tyn se découpaient en noir. Une foule nombreuse circulait sous les
petites rues en arcades. Mersault, devant chacune des femmes qui passaient,
guettait le regard qui lui eût permis de se croire encore capable de jouer le
jeu délicat et tendre de la vie. Mais les gens en bonne santé ont une manière
d'art naturel pour éviter les regards fiévreux. Mal rasé, dépeigné, aux yeux
une expression d'animal inquiet, [100] son pantalon froissé comme son col de
chemise, il avait perdu cette merveilleuse assurance que donne un complet bien
coupé ou le volant d'une voiture. La lumière devenait cuivrée et le jour
s'attardait encore sur l'or des dômes baroques qu'on voyait au fond de la
place. Il se dirigea vers l'un d'eux, entra dans l'église et, saisi par la
vieille odeur, s'assit sur un banc. La voûte était parfaitement obscure, mais
les ors des chapiteaux versaient une eau dorée et mystérieuse qui coulait dans
les cannelures des colonnes jusqu'au visage bouffi des anges et des saints
ricanants. Une douceur, oui, il y avait là une douceur, mais si amère que
Mersault se rejeta sur le seuil et, debout sur les marches, respira l'air
maintenant plus frais de la nuit, où il allait s'enfoncer. Un instant encore,
et il vit la première étoile s'allumer, pure et dénudée, entre les flèches de
la Tyn.

[¶5] He began to look for a cheap restaurant, making his way into darker, less crowded streets. Though it had not rained during the day, the ground was damp, and Mersault had to pick his way among black puddles glimmering between the infrequent paving-stones. A light rain started to fall. The busy streets could not be far away, for he could hear the newspaper sellers hawking the Narodni Politika. Mersault was walking in circles now, and suddenly stopped. A strange odour reached him out of the darkness. Pungent, sour, it awakened all his associa-tions with suffering. He tasted it on his tongue, deep in his nose, even his eyes, somehow, tasted it. It was far away, then it was at the next street-corner, between the now-opaque sky and the sticky pavement it was there, the evil spell of the nights of Prague. He advanced to meet it, and as he did so it became more real, filling him entirely, stinging his eyes until the tears came, leaving him helpless. Turning a corner, he understood: an old woman was selling cucumbers soaked in vinegar, and it was their fragrance which had assaulted Mersault. A passer-by stopped, bought a cucumber which the old woman wrapped in a piece of paper. He took a few steps, unwrapped his purchase in front of Mersault, and as he bit into the cucumber, its bro-ken, sopping flesh released the odour even more powerfully. Nauseated, Mersault lent against a post and for a long moment inhaled all the alien solitude the world could offer him. Then he walked away and without even thinking what he was doing entered a restaurant where an accordion was playing. He went down several steps, stopped at the foot of the stairs, and found himself in a dim cellar filled with red lights. He must have looked peculiar, for the musician played more softly, the conversations stopped, and all the diners looked in his direc-tion. In one corner, some whores were eating together, their mouths shiny with grease. Other customers were drinking the brown, sweetish Czech beer. Many were smoking without having ordered anything at all. Mersault went over to a rather long table at which only one man was seated. Tall and slender with yellow hair, he sprawled in his chair with his hands in his pock-ets and pursed his chapped lips round a matchstick already swollen with saliva, sucking it noisily or sliding it from one corner of his mouth to the other. When Mersault sat down, the man barely moved, wedged his back against the wall, shifted the match in Mersault’s direction and squinted faintly. At that moment Mersault noticed a red star in his buttonhole. Mersault ate the little he had ordered rapidly. He was not hungry. The accordionist was playing louder now, and staring fixedly at the newcomer. Twice Mersault stared back defiantly and tried to meet the man’s gaze. But fever had weakened him. The man was still staring. Suddenly one of the whores burst out laughing, the man with the red star sucked noisily on his match and produced a little bubble of saliva, and the musician, still staring at Mersault, broke off the lively dance tune he had been playing and began a slow melody heavy with the dust of centuries. At this moment the door opened and a new customer walked in. Mersault did not see him, but through the open door the smell of vinegar and cucumbers pressed in upon him, immediately filling the dark cellar, mingling with the mysterious melody of the accordion, swelling the bubbles of saliva on the man’s matchstick, making the conversations suddenly more meaningful, as if out of the night that lay upon Prague all the significance of a miserable suffering ancient world had taken refuge in the warmth of this room, among these people. Mersault suddenly felt the flaw he carried within himself yield, exposing him still more completely to pain and fever. Unable to bear another moment he stood up, called to the waiter, and understanding nothing of his explanations overpaid the bill, re-alizing that the musician’s gaze was once again fixed upon him. He walked to the door, passing the accordionist, and saw that he was still staring at the place at the table Mersault had just left. Then he realized that the man was blind; he walked up the steps and, opening the door, was entirely engulfed by the omnipresent odour as he walked through the little streets into the depths of the night.

> French: Il se
mit à la recherche d'un restaurant à bon marché. Il s'enfonça dans des rues
plus noires et moins peuplées. Sans qu'il ait plu dans la journée le sol était
détrempé, et Mersault devait éviter les flaques noires entre les pavés rares.
Puis une petite pluie fine se mit à tomber. Les rues animées n'étaient sans
doute pas loin, puisque les crieurs de journaux s'entendaient jusqu'ici qui
annonçaient le *Narodni Politika. *Lui,* *pendant ce temps, tournait
en rond. Il s'arrêta soudain. Une étrange odeur venait à lui du fond de la
nuit. Piquante, aigrelette, elle réveillait en lui toutes ses puissances
d'angoisse. [101] Il la sentait sur sa langue, au fond de son nez et sur ses
yeux. Elle était loin, puis au coin de la rue, et entre le ciel maintenant
obscurci et les pavés gras et gluants, elle était là, comme le sortilège
mauvais des nuits de Prague. Il avança vers elle qui, au fur et à mesure,
devenait plus réelle, l'envahissait tout entier, piquait ses yeux de larmes et
le laissait sans défense. Au coin d'une rue, il comprit : une vieille
femme vendait des concombres trempés dans du vinaigre et c'était leur odeur qui
avait saisi Mersault. Un passant s'arrêta, acheta un concombre que la vieille
enroula dans un papier. Il fit quelques pas et, devant Mersault, ouvrit son
paquet, mordit à pleines dents dans le concombre dont la chair déchirée et
ruisselante laissa s'exhaler l'odeur encore plus puissante. Mal à l'aise,
Mersault s'appuya contre un pilier et respira un long moment tout ce que le
monde lui offrait d'étrange et de solitaire à cette minute. Puis il partit et
entra sans réfléchir dans un restaurant d'où sortait un air d'accordéon. Il
descendit quelques marches, s'arrêta au milieu de l'escalier, se trouva dans un
caveau assez sombre rempli de lueurs rouges. Sans doute avait-il l'air étrange
puisque l'accordéon joua plus sourdement, que les conversations s'arrêtèrent et
que les consommateurs se tournèrent vers lui. Dans un coin, des filles mangeaient
avec des lèvres très grasses. Les autres consommateurs buvaient la bière brune
et douceâtre de Tchécoslovaquie. Beaucoup fumaient sans consommer. Mersault
gagna une table [102] assez longue, occupée par un seul homme. Grand et maigre,
le poil jaune, tassé sur sa chaise, les mains dans les poches, il serrait des lèvres
gercées autour d'un bout d'allumette déjà tout gonflé de salive, le suçait avec
un bruit désagréable ou le faisait passer d'un coin de la bouche à l'autre.
Quand Mersault s'assit, l'homme bougea à peine, se cala contre le mur, fit
aller son allumette du côté de l'arrivant et plissa imperceptiblement les yeux.
À ce moment, Mersault vit une étoile rouge à sa boutonnière. Mersault
mangea peu et vite. Il n'avait pas faim. L'accordéon jouait maintenant plus
distinctement, et l'homme qui le maniait regardait fixement le nouvel arrivant.
À deux reprises celui-ci chargea ses yeux de défi et tenta de soutenir son
regard. Mais sa fièvre l'avait affaibli. L'homme le regardait toujours. Brusquement,
une des filles éclata de rire, l'homme à l'étoile rouge suça fortement son
allumette où se gonfla une petite bulle de salive, et le musicien, sans cesser
de regarder Mersault, arrêta la danse animée qu'il jouait pour entamer une
mélodie lente et grasse de toute une poussière de siècles. À ce moment la porte
s'ouvrit devant un nouveau client. Mersault ne le vit pas, mais dans
l'ouverture s'enfila prestement l'odeur de vinaigre et de concombre. Elle
emplit d'un coup le caveau sombre, mêlée à la mélodie mystérieuse de l'accordéon,
gonflant la bulle de salive sur l'allumette de l'homme, rendant les
conversations soudain plus significatives, comme si des limites de la nuit qui
[103] dormait sur Prague tout le sens d'un vieux monde méchant et douloureux
était venu se réfugier dans la chaleur de cette salle et de ces hommes.
Mersault qui mangeait une marmelade trop sucrée, projeté soudain tout au bout
de lui-même, sentit que la fêlure qu'il portait en lui craquait et l'ouvrait
plus grand à l'angoisse et à la fièvre. Il se leva brusquement, appela le
garçon, ne comprit rien à ses explications, et paya trop largement en
apercevant à nouveau le regard du musicien toujours ouvert et fixé sur lui. Il
gagna la porte, dépassa l'homme, et s'aperçut que celui-ci contemplait toujours
la table qu'il venait de quitter. Il comprit alors qu'il était aveugle, gravit
les marches et, ouvrant la porte, tout entier jeté dans l'odeur toujours
présente, avança par des rues courtes vers le fond de la nuit.

[¶6] Stars glittered over the houses. He must have been near the river; he could detect its powerful mutter. In front of a lit-tle gate in a thick wall covered with Hebrew characters, he realized that he was in the ghetto. Over the wall stretched the branches of a sweet smelling willow. Through the gate he could make out big brown stones lying among the weeds: it was the old Jewish cemetery of Prague. A moment later.Mersault realized he had been running and was now in the square in front of the old town hall. Near his hotel he had to lean against a wall and vomit, retching painfully. With all the lucidity extreme weakness affords, he managed to reach his room without making any mistakes, went to bed, and fell asleep at once.

> French: Des
étoiles brillaient au-dessus des maisons. Il devait être près du fleuve dont il
entendait le chant sourd et puissant. Devant une petite grille dans un mur
épais, recouvert de caractères hébreux, il comprit qu'il était dans le quartier
juif. Au-dessus du mur, retombaient les branches d'un saule à l'odeur sucrée. À
travers la grille, on apercevait des grosses pierres brunes enfouies dans les
herbes. C'était le vieux cimetière juif de Prague. À quelques pas de là,
Mersault se retrouva, courant, sur la vieille place de l'hôtel de ville. Près
de son hôtel, il dut s'appuyer contre un mur et vomit avec effort. Avec toute
la lucidité que donne l'extrême faiblesse, [104] il retrouva sa chambre sans
une erreur, se coucha, et s'endormit aussitôt.

[¶7] The next day he was awakened by the newspaper sellers. The day was still overcast, but the sun glowed behind the clouds. Though still a little weak, Mersault felt better. But he thought of the long day which lay ahead of him. Living this way, in his own presence, time took on its most extreme dimensions, and each hour seemed to contain a world. The important thing was to avoid crises like the one yesterday. It would be best to do his sightseeing methodically. He sat at the table in his pyjamas and worked out a systematic schedule which would occupy each of his days for a week. Monasteries and baroque churches, museums and the old parts of the city, nothing was omitted. Then he washed, realized he had for-gotten to buy a comb, and went downstairs as he had the day before, unkempt and taciturn, past the clerk whose bristling hair, bewildered expression and jacket with the second button missing he noticed now, in broad daylight. As he left the hotel he was brought to a halt by a childish, sentimental accordion tune. The blind man of the night before, squatting on his heels at the corner of the old square, was playing with the same blank and smiling expression, as though liberated from himself and entirely contained within the motion of a life which exceeded him. Mersault turned the corner and again recognized the smell of cucumbers. And with the smell, his suffering.

> French: Le
lendemain, il fut éveillé par les crieurs de journaux. Le temps était lourd
encore, mais on devinait le soleil derrière les nuages. Mersault, quoique un
peu faible, se sentait mieux. Mais il songeait à la longueur de la journée qui
s'annonçait. À vivre ainsi en présence de lui-même, le temps prenait son
extension la plus extrême et chacune des heures de la journée lui semblait
contenir un monde. Avant tout, il fallait éviter des crises comme celle de la
veille. Le mieux était de visiter la ville avec méthode. En pyjama, il s'assit
à sa table et se fit un emploi du temps systématique qui devait occuper chacune
de ses journées pendant une semaine. Cloîtres et églises baroques, musées et
vieux quartiers, il n'oublia rien. Puis il fit sa toilette, s'aperçut alors
qu'il avait oublié de s'acheter un peigne et descendit, comme la veille, dépeigné
et taciturne, devant le portier dont il remarqua en plein jour les cheveux
hérissés, l'air ahuri et la veste à laquelle le deuxième bouton manquait. Au
sortir de l'hôtel il fut saisi par un air puéril et tendre d'accordéon.
L'aveugle de la veille, au coin de la vieille place, accroupi sur ses talons,
maniait son instrument avec la même expression vide et souriante, comme délivré
de lui-même et tout entier inscrit dans le mouvement d'une vie qui le
dépassait. Au coin de la rue, Mersault tourna et retrouva l'odeur de
concombres. Avec elle, son angoisse. [105]

[¶8] That day was the same as those which followed. Mersault got up late, visited monasteries and churches, sought refuge in their fragrance of crypts and incense, and then, back in the daylight, confronted his secret fears at every corner, where a cucumber seller was invariably posted. It was through this odour that he saw the museums and discovered the mystery and the profusion of baroque genius which filled Prague with its gold magnificence. The altars which glowed softly in the darkness seemed borrowed from the coppery sky, the misty sunlight so frequent over the city. The glistening spirals and scrolls, the elaborate setting that looked as if it were cut out of gold paper, so touching in its resemblance to the crèches made for children at Christmas, the grandiose and grotesque baroque perspectives affected Mersault as a kind of infantile, feverish and overblown romanticism by which men protect themselves against their own demons. The god worshipped here was the god man fears and honours, not the god who laughs with man before the warm frolic of sea and sun. Emerging from the faint fragrance of dust and extinction which reigned under the dim vaults, Mersault felt he had no country. Every evening he vis-ited the cloister of the Czech monks, on the west side of the city. In the cloister garden the hours fluttered away with the doves, the bells chimed softly over the grass, but it was still his fever which spoke to Mersault. Nonetheless, the time passed. But then came the hour when the churches and monuments closed and the restaurants had not yet opened. That was the dangerous time. Mersault walked along the Vltava’s banks, dotted with flowerbeds and bandstands, as the day came to an end. Little boats worked their way up the river from lock to lock. Mersault kept pace with them, left behind the deafening noise and rushing water of a sluice-gate, gradually regained the peace and quiet of the evening, then walked on to meet a murmur which swelled to a terrible roar. At the new lock, he watched the bright little boats vainly trying to pass over the dam without capsizing until one of them passed the danger point and shouts rang out above the sound of the water. The rising and falling river with its burden of shouts, tunes, and the fragrance of gardens, full of the coppery glow of the setting sun and the twisted, grotesque shadows of the statues on the Charles Bridge, made Mersault bitterly conscious of his desolation: a solitude in which love had no part. Coming to a standstill as the fragrance of leaves and water reached him, he felt a catch in his throat and imagined tears which did not come. Tears would be for a friend, or for open arms. But tears gave way to the world without tenderness in which he was im-mersed. Some evenings, always at the same times, he crossed the Charles Bridge and strolled through the Hradcany district above the river, a deserted and silent neighbourhood though only a few steps from the busiest streets in the city. He wandered among these huge palaces, across enormous paved courtyards, past ironwork gates, around the cathedral. His footsteps echoed in the silence between high walls. A dim noise from the city reached him here. There was no cucumber seller in this district, but something oppressive in the silence, in the grandeur of the place. So that Mersault always ended by walk-ing back towards the odour or the melody which henceforth constituted his only country. He ate his meals in the restaurant he had discovered, for at least it remained familiar. He had his place beside the man with the red star who came only in the evenings, drank a beer and chewed on his matchstick. At dinner, too, the blind man played his accordion, and. Mersault ate quickly, paid his bill, and returned to his hotel and the unfailing sleep of a feverish child. Every day he thought of leaving, and every day, sinking a little deeper into desolation, his longing for happiness had a little less hold over him. He had been in Prague four days now, and he had not yet bought the comb whose absence he discovered each morning. Yet he had the vague sense of something missing, and this was what he irresolutely waited for. One evening, he walked towards his restaurant down the little street where he had first smelled the cucumbers. Already he anticipated that odour, when just before he reached the restaurant, on the pavement opposite him, something made him stop, then come closer. A man was lying there, arms folded, head fallen on the left cheek. Three or four people were standing against the wall, apparently waiting for something, though very calm. One was smoking, the others were speaking in low voices. But one man in shirtsleeves, his jacket over his arm, hat pushed back on his head, was performing a kind of wild dance around the body, his gestures emphatic and disturbing. Overhead, the faint light of a distant street-lamp mingled with the glow from the nearby restaurant. The man tirelessly dancing, the body with its folded arms, the calm spectators, the ironic contrast and the inexpli-cable silence — here at last, combining contemplation and in-nocence, among the rather impressive interplay of light and shadow, was a moment of equilibrium past which it seemed to Mersault that everything would collapse into madness. He came closer: the dead man’s head was lying in a pool of blood. The head was turned so that it rested on the wound. In this remote corner of Prague, between the faint light on the moist pavement, the long wet hiss of passing cars a few steps away, the distant screech of occasional trams, death seemed insipid yet insistent too, and it was death’s summons, its damp breath that Mersault sensed at the very moment he began walking away, very fast, without turning back. Suddenly the odour, which he had forgotten, was all around him: he went into the restaurant and sat down at his table. The man was there, but without his matchstick. It seemed to Mersault that there was something distraught in his eyes. He dismissed the stupid no-tion that occurred to him. But everything was whirling in his mind. Before ordering anything he jumped up and ran to his hotel, went to his room and threw himself on the bed. Some-thing sharp was throbbing in his temples. His heart empty, his belly tight, Mersault’s rebellion exploded. Images of his life rushed before his eyes. Something inside him clamoured for the gestures of women, for arms that opened, and for warm lips. From the depth of the painful night of Prague, amid smells of vinegar and sentimental tunes, mounted towards him the anguished countenance of the old baroque world which had accompanied his fever. Breathing with difficulty, seeing noth-ing, moving mechanically, he sat up on his bed. The drawer of the bedside table was open, lined with an English newspaper in which he read a whole article. Then he stretched out on the bed again. The man’s head had been lying on the wound, and three or four fingers would have fitted inside that wound..Mersault stared at his hands and his fingers, and childish desires rose in his heart. An intense and secret fervour swelled within him, and it was a nostalgia for cities filled with sunlight and women, with the green evenings that close all wounds. Tears burst from his eyes. Inside him widened a great lake of solitude and silence above which ran the sad song of his deliverance.

> French: Cette
journée fut ce que devaient être celles qui suivirent. Mersault se levait tard,
visitait cloîtres et églises, cherchait refuge dans leur odeur de cave et d'encens
puis, revenu au jour, retrouvait sa peur secrète avec les marchands de
concombres qu'on rencontrait à tous les coins de rue. C'est à travers cette
odeur qu'il voyait les musées et comprenait la profusion et le mystère du génie
baroque qui remplissait Prague de ses ors et de sa magnificence. La lumière
dorée qui luisait doucement sur les autels au fond de la pénombre lui semblait
prise au ciel cuivré fait de brumes et de soleil, si fréquent au-dessus de Prague.
La quincaillerie des volutes et des macarons, le décor compliqué qu'on eût dit
en papier doré, si émouvant dans sa ressemblance avec les crèches d'enfant que
l'on dresse à Noël, Mersault en éprouvait le grandiose, le grotesque et
l'ordonnance baroque, comme un romantisme fiévreux, puéril et grandiloquent par
quoi l'homme se défend contre ses propres démons. Le dieu qu'on adorait ici
était celui qu'on craint et qu'on honore, non celui qui rit avec l'homme devant
les jeux chaleureux de la mer et du soleil. Sorti de l'odeur fine de poussière
et de néant qui régnait sous les voûtes sombres, Mersault se retrouvait sans
patrie. Tous les soirs il se rendait au cloître des moines tchèques, à l'ouest
de la ville. Dans le jardin du cloître les heures s'envolaient avec les pigeons,
les cloches battaient doucement sur l'herbe mais c'était encore sa fièvre qui
parlait à Mersault. Du même [106] coup cependant, le temps passait. Mais alors
c'était l'heure où églises et monuments sont déjà fermés et les restaurants pas
encore ouverts. Là était le danger. Mersault se promenait sur les bords de la
Vltava chargés de jardins et d'orchestres dans le jour finissant. De petits bateaux
remontaient le fleuve de barrage en barrage. Mersault remontait avec eux,
quittait le bruit assourdissant et le bouillonnement d'une écluse, retrouvait
peu à peu la paix et le silence du soir, puis marchait à nouveau à la rencontre
d'un grondement qui s'enflait jusqu'au vacarme. Arrivé au nouveau barrage, il
regardait de petits canots de couleur essayer vainement de passer le barrage
sans se renverser jusqu'à ce que l'un d'eux ayant passé le point dangereux des
clameurs s'élevassent au-dessus du bruit des eaux. Toute cette eau descendant
avec son chargement de cris, de mélodies, et d'odeurs de jardins, pleine des
lueurs cuivrées du ciel couchant et des ombres contorsionnées et grotesques des
statues du pont Charles, apportait à Mersault la conscience douloureuse, et
ardente d'une solitude sans ferveur où l'amour n'avait plus de part. Et
s'arrêtant devant le parfum d'eaux et de feuilles qui montait jusqu'à lui, la
gorge serrée, il imaginait des larmes qui ne venaient pas. Il eût suffi d'un
ami, ou de bras ouverts. Mais les larmes s'arrêtaient à la frontière du monde
sans tendresse où il était plongé. D'autres fois, traversant le pont Charles,
toujours à cette heure du soir, il se promenait dans le quartier du [107] Hradschin,
au-dessus du fleuve, désert et silencieux à quelques pas des rues les plus
animées de la ville. Il errait parmi ces grands palais, longeait d'immenses
cours dallées, le long de grilles travaillées, autour de la cathédrale. Entre
les grands murs des palais ses pas résonnaient dans le silence. Un bruit sourd
montait de la ville jusqu'à lui. Il n'y avait pas de marchand de concombres
dans ce quartier, mais quelque chose d'oppressant dans ce silence et cette
grandeur. Si bien que Mersault finissait toujours par redescendre vers l'odeur
ou la mélodie qui faisait désormais toute sa patrie. Il mangeait dans le restaurant
qu'il avait découvert et qui, pour lui, demeurait du moins familier. Il avait
sa place auprès de l'homme à l'étoile rouge, qui venait seulement le soir,
buvait un demi et mâchonnait son allumette. Au dîner, encore, l'aveugle jouait
et Mersault mangeait vite, payait et regagnait son hôtel vers un sommeil
d'enfant fiévreux qui ne lui manqua pas une seule nuit. Chaque
jour, Mersault songeait à partir et chaque jour, enfoncé un peu plus dans
l'abandon, sa volonté de bonheur le guidait un peu moins. Il y avait quatre
jours qu'il était à Prague et il n'avait pas encore acheté le peigne dont il
sentait l'absence tous les matins. Il avait cependant le sentiment confus d'un
manque et c'était cela qu'il attendait obscurément. Un soir, il se dirigeait
vers son restaurant par la petite rue où le premier soir il avait rencontré
l'odeur. Déjà il la sentait venir lorsqu'un [108] peu avant le restaurant, sur
le trottoir d'en face, quelque chose l'arrêta et le fit s'approcher. Un homme
était étendu sur le trottoir, les bras croisés et la tête retombant sur la joue
gauche - Trois ou quatre personnes se tenaient appuyées au mur, semblant
attendre quelque chose, très calmes cependant. L'une fumait, les autres parlaient
à voix basse. Mais un homme en bras de chemise, le veston sur le bras, un
feutre rejeté en arrière, mimait autour du corps une danse sauvage, sorte de
pas indien, martelé et harcelant. Au-dessus, la lumière très faible d'un
réverbère éloigné se composait avec la lueur sourde qui venait du restaurant à
quelques pas. Cet homme dansant sans arrêt, ce corps aux bras croisés, ces
spectateurs si calmes, cet ironique contraste et ce silence inusité, il y avait
là, enfin faite de contemplation et d'innocence, parmi les jeux un peu
oppressants de l'ombre et de la lumière, une minute d'équilibre passé laquelle
il semblait à Mersault que tout s'écroulerait dans la folie. Il approcha encore.
La tête du mort baignait dans du sang. C'était sur la plaie que la tête s'était
retournée et reposait maintenant. Dans ce coin reculé de Prague, entre la
lumière rare sur le pavé un peu gras, les longs glissements mouillés d'autos
qui passaient à quelques pas de là, l'arrivée lointaine de tramways sonores et
espacés, la mort se révélait doucereuse et insistante et c'est son appel même
et son souffle humide que sentit Mersault au moment où il partit à grands pas
sans se retourner. Soudain, l'odeur [109] vint le frapper, qu'il avait
oubliée : il entra dans le restaurant et se mit à sa table. L'homme était
là, mais sans son allumette. Il sembla à Mersault qu'il voyait quelque chose
d'égaré dans son regard. Il chassa la stupide idée qui se présentait à lui.
Mais tout tournait dans sa tête. Avant de rien commander, il s'enfuit brusquement,
courut jusqu'à son hôtel et se jeta sur son lit. Une pointe aiguë lui brûlait
la tempe. Le cœur vide et le ventre serré, sa révolte éclatait. Des images de
sa vie lui gonflaient les yeux. Quelque chose en lui clamait après des gestes
de femmes, des bras qui s'ouvrent et des lèvres tièdes. Du fond des nuits
douloureuses de Prague, dans des odeurs de vinaigre et des mélodies puériles,
montait vers lui le visage angoissé du vieux monde baroque qui avait accompagné
sa fièvre. Respirant avec peine, avec des yeux d'aveugle et des gestes de
machine il s'assit sur son lit. Le tiroir de la table de nuit était ouvert et
tapissé d'un journal anglais dont il lut tout un article. Puis il se rejeta sur
son lit. La tête de l'homme était tournée sur la plaie et dans cette plaie on
eût pu mettre des doigts. Il regarda ses mains et ses doigts, et des désirs
d'enfant se levaient dans son cœur. Une ferveur ardente et secrète se gonflait
en lui avec des larmes et c'était une nostalgie de villes pleines de soleil et
de femmes, avec des soirs verts qui ferment les blessures. Les larmes
crevèrent. En lui s'élargissait un grand lac de solitude et de silence sur
lequel courait le chant triste de sa délivrance. [111] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶9] Chapter Two

> French: La mort heureuse.** Deuxième partie : LA MORT
CONSCIENTE CHAPITRE II [Retour à la table
des matières](#tdm)

## 7. Part II · Chapter II

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/7/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/7/#p-N

[¶0] IN the train taking him north, Mersault stared at his hands. The train’s speed traced an onrush of heavy clouds across the low-ering sky. Mersault was alone in this overheated compartment he had left suddenly in the middle of the night, and with the dark morning hours ahead of him, he let the mild landscape of Bohemia rush by, the impending rain between the tall silky poplars and the distant factory chimneys filling him with an impulse to burst into tears. Then he looked at the white plaque with its three sentences: Nicht hinauslehnen, E pericoloso sporg-ersi, Il est dangereux de se pencher au-dehors. He looked again at his hands, which lay like living, wild animals on his knees: the left one long and supple, the right thicker, muscular. He knew them, recognized them, yet they were distinct from himself, as though capable of actions in which his will had no part. One came to rest against his forehead now, pressing against the fever which throbbed in his temples. The other slid down his jacket and took out of its pocket a cigarette that he immediately discarded as soon as he became aware of an overpowering desire to vomit. His hands returned to his knees, palms cupped, where they offered Mersault the emblem of his life, indifferent once more and offered to anyone who would take it.

> French: [113] Dans le
train qui l'emmenait vers le nord, Mersault considérait ses mains. Il faisait
un ciel d'orage où la course du train mettait une ruée de nuages bas et lourds.
Mersault était seul dans ce wagon surchauffé. Il était parti précipitamment
dans la nuit et, seul maintenant devant la matinée sombre, il laissait entrer
en lui toute la douceur de ce paysage de Bohême, où l'attente de la pluie entre
les grands peupliers soyeux et de lointaines cheminées d'usines mettaient comme
une envie de larmes. Puis il regardait la plaque blanche aux trois
inscriptions : « Nicht hinauslehnen, E pericoloso sporgersi, Il est
dangereux de se pencher au-dehors. » De là, ses mains, bêtes vivantes et
farouches sur ses genoux, appelaient ses regards. L'une, la gauche, était
longue et souple, l'autre noueuse et musclée. Il les connaissait, les
reconnaissait et dans le même temps les sentait distinctes, comme capables d'actions
où sa volonté n'eût point pris de part. L'une d'elles vint s'appuyer à son
front et faire obstacle à la fièvre qui [114] battait à ses tempes. L'autre
glissa le long de son veston et vint prendre dans sa poche une cigarette,
rejetée aussitôt qu'il eut pris conscience de cette envie de vomir qui le
laissait sans forces. Revenues sur ses genoux, ses mains s'abandonnèrent et,
les paumes en forme de coupe, elles offrirent à Mersault le visage de sa vie,
retournée à l'indifférence et offerte à qui la voudrait prendre.

[¶1] He travelled for two days. But now it was not an instinct of escape which drove him on. The very monotony of the journey satisfied him. This train which was jolting him halfway across Europe suspended him between two worlds — it had taken him abroad, and would deposit him somewhere, draw him out of a life the very memory of which he wanted to erase and lead him to the threshold of a new world where desire would be king. Not for a single moment was Mersault bored. He sat in his corner, rarely disturbed by anyone, stared at his hands, then at the countryside, and reflected. He deliberately extended his trip as far as Breslau, merely rousing himself at the border to change tickets. He wanted to stay where he was, contemplating his freedom. He was tired and did not feel well enough to move; he hoarded every last fragment of his strength, of his hopes, kneaded them together until he had refashioned himself and his fate as well. He loved these long nights when the train rushed along the gleaming rails, roaring through the little stations where only a clock was illuminated, the sudden stops among the clustered lights of cities where there was no time to discover where he was before the train was already swallowed up, a golden warmth cast into the compartments and then gone. Hammers pounded on the wheels, the engine exhaled its cloud of steam, and the robot gesture of the signalman lowering his red disc hurled Mersault into the train’s wild course, only his lucidity, his anxiety awake. The crossword puzzle of lights and shadows went on in the compartment, a black and gold motley: Dresden, Bautzen, Görlitz, Lugknitz. The long lonely night ahead of him, with all the time in the world to decide on the actions of a future life, the patient struggle with the thoughts eluding him on a station siding, recaptured and pursued again, the consequences reappearing and escaping once more before the dance of wires glistening under the rain and the lights. Mersault groped for the word, the sentence that would formu-late hope in his heart, that would resolve his anxiety. In his weakened state, he needed formulas. The night and then the day passed in this obstinate struggle with the word, the image which from now on would constitute the whole tonality of his mind, the sympathetic or miserable dream of his future. He closed his eyes. It takes time to live. Like any work of art, life needs to be thought about. Mersault thought about his life and exercised his bewildered consciousness and his longing for happiness in a train compartment which was like one of those cells where a man learns to know what he is by what is more than himself. On the morning of the second day, in the middle of a field, the train slowed down. Breslau was still hours away, and the day broke over the vast Silesian plain, a treeless sea of mud under an overcast sky sagging with rainclouds. As far as the eye could see and at regular intervals, huge black birds with glistening wings flew in flocks a few yards above the ground, incapable of rising any higher under a sky heavy as a tomb-stone. They circled in a slow, ponderous flight, and sometimes one of them would leave the flock, skim the ground, almost inseparable from it, and flap off in the same lethargic flight, until it was far enough away to be silhouetted on the horizon, a black dot. Mersault wiped the steam off the glass and stared greedily through the long streaks his fingers left on the pane. Between the desolate earth and the colourless sky appeared an image of the ungrateful world in which, for the first time, he came to himself at last. On this earth, restored to the despair of innocence, a traveller lost in a primitive world, he retained contact, and with his fist pressed to his chest, his face flattened against the glass, he calculated his hunger for himself and for the cer-tainty of the splendours dormant within him. He wanted to crush himself into that mud, to re-enter the earth by immersing himself in that clay, to stand on that limitless plain covered with dirt, stretching his arms to the sooty sponge of the sky, as though confronting the superb and despairing symbol of life itself, to affirm his solidarity with the world at its worst, to de-clare himself life’s accomplice even in its thanklessness and its filth. Then the great impulse that had sustained him collapsed for the first time since he left Prague. Mersault pressed his tears and his lips against the cold pane. Again the glass blurred, the landscape disappeared. A few hours later he arrived in Breslau. From a distance the city looked like a forest of factory chimneys and church steeples. At close range, it was made of brick and black stone: men in peaked caps walked slowly through the streets..Mersault followed them, spent the morning in a workman’s café. A boy was playing the harmonica: tunes of a sentimental stupidity which eased the soul. Mersault decided to travel south again, after buying a comb. The next day he was in Vienna. He slept a part of the day and the whole next night. When he awakened, his fever was completely gone. He stuffed himself on boiled eggs and thick cream for breakfast, and feeling a little squeamish walked out into a morning speckled with sunshine and rain. Vienna was a refreshing city: there was nothing to visit. St Stephen’s cathedral was too big, and bored him. He preferred the cafés around it, and in the evening a lit-tle dance-hall near the banks of the canal. During the day he strolled along the Ring, in the luxury of the shop windows and the elegant women. He enjoyed this frivolous and expensive décor which divides man from himself in the least natural city in the world. But the women were pretty, the flowers bright and sturdy in the gardens, and over the Ring at twilight, in the brilliant carefree crowd, Mersault stared at the futile caracole of stone horses against the red sky. It was then that he remem-bered his friends Rose and Claire. For the first time since Lyons, he wrote a letter. It was the overflow of his silence that he put down on paper:

> French: Il
voyagea pendant deux jours. Mais cette fois, ce n'était pas un instinct de
fuite qui le poussait. La monotonie même de cette course le comblait. Ce wagon
qui le menait à travers la moitié de l'Europe le gardait entre deux mondes. Il
venait de le prendre et l'allait quitter. Il le tirait hors d'une vie dont il
voulait effacer jusqu'au souvenir pour le mener au seuil d'un monde nouveau où
le désir serait roi. Pas une seule fois Mersault ne s'ennuya. Il restait dans
son coin, rarement dérangé, regardait ses mains, puis le paysage, et
réfléchissait. Il prolongea volontairement son voyage jusqu'à Breslau, faisant
effort seulement aux douanes pour changer de billet. Il voulait rester encore
en face de sa liberté. Il était fatigué et ne se sentait pas la force de
bouger. Il recevait en lui les moindres parcelles de sa force et de ses
espérances, les resserrait et les regroupait, en lui-même se refaisait lui-même
et, du même coup, son destin à venir. Il aimait ces longues nuits où le train
détale sur les rails glissants, le passage en trombe dans les petites gares où
seule l'horloge est éclairée, le freinage subit avant le nid de lumières [115] des
grandes gares qu'on apercevait à peine qu'il avalait déjà le train et déversait
dans les compartiments son or à profusion, sa lumière et sa chaleur. Des
marteaux tintaient sur les roues, la locomotive s'ébrouait de toute sa vapeur,
et le geste d'automate de l'employé abaissant son disque rouge relançait
Mersault dans la course folle du train où seules veillaient sa lucidité et son
inquiétude. À nouveau dans le compartiment le jeu croisé des ombres et des
lumières, le recouvrement de noir et d'or. Dresde, Bautzen, Gœrlitz, Liegnitz.
La longue nuit seul devant soi, avec tout son temps pour former les gestes
d'une vie future, la lutte patiente avec l'idée qui s'échappe au tournant d'une
gare, se laisse ressaisir et poursuivre, rejoint ses conséquences, et fuit
encore devant la danse des fils luisant de pluie et de lumières. Mersault
recherchait le mot, la phrase qui formulerait l'espoir de son cœur, où se
clorait son inquiétude. Dans l'état de faiblesse où il était, il avait besoin
de formules. La nuit et le jour passaient dans cette lutte obstinée avec le
verbe, l'image qui désormais feraient toute la couleur de son regard devant la
vie, le rêve attendri ou malheureux qu'il faisait de son avenir. Il fermait les
yeux. Il faut du temps pour vivre. Comme toute œuvre d'art, la vie exige qu'on
y pense. Mersault pensait à sa vie et promenait sa conscience éperdue et sa
volonté de bonheur dans un compartiment qui, en ces jours-là, fut pour lui dans
l'Europe comme une de ces cellules où l'homme [116] apprend à connaître l'homme
à travers ce qui le dépasse. Le
matin du deuxième jour, et quoiqu'on fût en rase campagne, le train ralentit
sensiblement. On était à quelques heures de Breslau, et le jour s'ouvrait sur
la longue plaine de Silésie, sans un arbre, gluante de boue, sous un ciel
couvert et gonflé de pluie. À perte de vue et à distances régulières, de grands
oiseaux noirs aux ailes luisantes volaient par groupes à quelques mètres du
sol, incapables de s'élever plus haut sous le ciel pesant comme une dalle. Ils
tournaient en rond dans un vol lent et lourd, et parfois l'un d'eux quittait le
groupe, rasait la terre, presque confondu avec elle, et s'éloignait d'un même
vol gras, interminablement jusqu'à ce qu'il fût assez loin pour se détacher
comme un point noir dans le ciel commençant. Mersault avait effacé de ses mains
la buée de la vitre et il regardait avidement par les longues raies que ses
doigts avaient laissées sur le verre. De la terre désolée au ciel sans couleur
se levait pour lui l'image d'un monde ingrat où pour la première fois, il
revenait enfin à lui-même. Sur cette terre, ramenée au désespoir de
l'innocence, voyageur perdu dans un monde primitif, il retrouvait ses attaches
et, le poing serré contre sa poitrine, le visage écrasé contre la vitre, il
figurait son élan vers lui-même et vers la certitude des grandeurs qui
dormaient en lui. Il eût voulu s'écraser dans cette boue, rentrer dans la terre
par ce bain de glaise, et dressé sur la plaine sans limite, [117] couvert de
boue et les bras ouverts devant le ciel d'éponge et de suie, comme en face du
symbole désespérant et splendide de la vie, affirmer sa solidarité avec le
monde dans ce qu'il avait de plus repoussant et se déclarer complice de la vie
jusque dans son ingratitude et son ordure. L'immense élan qui le soulevait
creva enfin pour la première fois depuis son départ. Mersault écrasa ses larmes
et ses lèvres contre le verre froid. De nouveau la vitre se troubla, la plaine
disparut. Quelques
heures après, il arrivait à Breslau. De loin la ville lui apparut comme une
forêt de cheminées d'usines et de flèches de cathédrales. De près, elle était
faite de briques et de pierres noires; des hommes en casquette à visière courte
circulaient lentement. Il les suivit, passa la matinée dans un café ouvrier. Un
jeune homme y jouait de l'harmonica : des airs d'une bonne et lourde
bêtise qui reposaient l'âme. Mersault décida de redescendre vers le sud, après
avoir acheté un peigne. Le lendemain, il était à Vienne. Il dormit une partie
de la journée et la nuit tout entière. Au réveil, sa fièvre était complètement
tombée. Il se gava d'œufs à la coque et de crème fraîche au petit déjeuner, et
le cœur un peu barbouillé sortit dans une matinée traversée de soleil et de
pluie. Vienne était une ville rafraîchissante : il n'y avait rien à
visiter. La cathédrale Saint-Étienne, trop grande, l'ennuyait. Il lui préféra
les cafés qui lui faisaient face et, pour le soir, un petit dancing près des
rives du canal. Dans [118] la journée il se promenait le long du Ring, dans le
luxe des belles vitrines et des femmes élégantes. Il jouissait pour un temps de
ce décor frivole et luxueux qui sépare l'homme de lui-même dans la ville la
moins naturelle du monde. Mais les femmes étaient belles, les fleurs grasses et
éclatantes dans les jardins, et sur le Ring, au soir tombant, dans la foule
brillante et facile qui circulait, Mersault contemplait sur le sommet des
monuments l'envol vain des chevaux de pierre dans le soir rouge. C'est alors
qu'il se souvint de Rose et Claire ses amies. Pour la première fois depuis son
départ il écrivit une lettre. C'était en vérité le trop-plein de son silence
qui se déversait sur le papier :

[¶2] Dear Children, I’m writing from Vienna. I don’t know what you’re doing, but speaking for myself I’m travelling for a living. I’ve seen a lot of beautiful things with a heavy heart. Here in Vienna beauty has been replaced by civilization. It’s a relief. I’m not looking at churches or ruins. I take walks in the Ring. And in the evening, over the theatres and the sumptuous palaces, the blind steeplechase of stone horses in the sunset fills me with a strange mixture of bitterness and delight. In the morning I eat boiled eggs and thick cream. I get up late, the hotel people wait on me hand and foot. I’m very impressed with the style of the maître d’hôtel and stuffed with good food (oh, the cream here!). There is lots of entertainment and the women are good-looking. The only thing missing is the sun. What are you up to? Tell me about yourselves and describe the sun to a miserable wretch who has no roots anywhere and who remains your faithful

> French: Mes enfants, Je vous écris de Vienne. Je ne sais ce que
vous devenez. Moi je gagne ma vie en voyageant. J'ai vu d'un cœur amer beaucoup
de choses belles. Ici, la beauté a fait place à la civilisation. C'est
reposant. Je ne visite pas d'églises ou de lieux antiques. Je me promène sur le
Ring. Et le soir venu au-dessus des théâtres el des palais somptueux, l'élan
aveugle des chevaux de pierre dans le rouge du couchant me met au cœur un singulier
mélange d'amertume et de bonheur. Le matin je mange des œufs à la coque el de
la crème fraîche. Je me lève tard, l'hôtel m'entoure de ses prévenances, je
suis sensible au style des maîtres d'hôtel, gavé de bonne nourriture (ô cette
[119] crème fraîche). Il y a des spectacles et de jolies femmes. Il ne manque
qu'un vrai soleil. Que faites-vous ? Parlez de vous et du soleil
au malheureux que rien ne retient nulle part et qui reste votre fidèle

[¶3] Patrice Mersault That evening, having written his letter, he went back to the dance-hall. He had arranged to spend the evening with Helen, one of the hostesses who knew a little French and understood his poor German. Leaving the dance-hall at two in the morn-ing, he walked her home, made love efficiently, and awoke the next morning against Helen’s back, disinterestedly admiring her long hips and broad shoulders. He got up without waking her, slipped the money into her shoe. As he was about to open the door, she called to him: ‘But darling, you’ve made a mistake.’ He returned to the bed. And he had made a mistake. Unfamiliar with Austrian currency, he had left a five-hundred shilling note instead of a hundred shillings. ‘No,’ he said smil-ing. ‘It’s for you — you were wonderful.’ Helen’s freckled face broke into a grin under her rumpled blond hair; she jumped up on the bed and kissed him on both cheeks. That kiss, doubt-less the first she had given him spontaneously, kindled a spark of emotion in Mersault. He made her lie down, tucked her in, walked to the door again and looked back with a smile. ‘Good-bye,’ he said. She opened her eyes wide above the sheet that was pulled up to her nose and let him vanish without a word.

> French: Patrice Mersault. Ce
soir-là, ayant écrit, il retourna au dancing. Il avait retenu la soirée d'une
des entraîneuses, Helen, qui savait un peu de français et comprenait son
mauvais allemand. En sortant du dancing à deux heures du matin, il la
reconduisit chez elle, fit l'amour le plus correctement du monde et se retrouva
le matin, nu dans un lit étranger, contre le dos d'Helen, dont il admira avec
désintéressement et bonne humeur les hanches longues et les larges épaules. Il
partit sans vouloir la réveiller, et glissa un billet dans un de ses souliers.
Au moment où il atteignait la porte il s'entendit appeler : « Mais,
chéri, tu t'es trompé. » Il revint vers le lit. Il s'était trompé en
effet. Connaissant mal la monnaie autrichienne, il avait laissé un billet de
cinq cents shillings au lieu de cent shillings. « Non, dit-il en souriant,
c'est pour toi. Tu as été très chic. » Le visage d'Helen taché de rousseur
sous les cheveux blonds et emmêlés s'éclaira d'un sourire. Brusquement elle se
mit debout sur le lit et l'embrassa sur les joues. Ce baiser, le premier sans
doute qu'elle lui eût donné de bon cœur, fit jaillir en Mersault un élan
d'émotion. Il la coucha et la borda, regagna la porte et [120] la regarda en
souriant. « Adieu », dit-il. L'autre ouvrit de grands yeux au-dessus
du drap remonté sous le nez et le laissa disparaître sans trouver mot.

[¶4] A few days later Mersault received an answer postmarked Algiers: Dear Patrice, We’re in Algiers. Your children would be very glad to see you again. If you have no roots anywhere, why don’t you come to Algiers — we have room for you in the House. We’re all happy here. We’re ashamed of it, of course, but only for appearance’s sake. And because of popular prejudice. If happiness appeals to you, come and try it here. It’s better than re-enlisting. We bend our brows to your paternal kisses. Rose, Claire, Catherine P.S. Catherine protests against the word paternal. Catherine is living with us. If you approve, she can be your third daughter.

> French: À
quelques jours de là, Mersault reçut une réponse datée d'Alger: Cher Patrice, Nous sommes à Alger. Vos enfants seraient très
heureuses de vous revoir. Si rien ne vous relient nulle part, venez donc à
Alger, nous pouvons vous loger à la Maison. Nous on est heureux. On a un peu
honte, bien sûr, mais c'est plutôt pour la convenance. C'est aussi rapport aux
préjugés. Si ça vous dit d'être heureux, venez l'essayer ici. Ça vaut mieux que
d'être sous-officier rengagé. Nous tendons nos fronts à vos paternels baisers. Rose, Claire, Catherine. P.-S. - Catherine proteste contre le mol
paternel. Catherine habite avec nous. Ce sera, si vous le voulez bien, votre
troisième fille.

[¶5] He decided to return to Algiers by way of Genoa. As other men need to be alone before making their crucial decisions, Mersault, poisoned by solitude and alienation, needed to with-draw into friendship and confidence, to enjoy an apparent se-curity before choosing his life.

> French: Il
décida de regagner Alger par Gênes. Comme d'autres ont besoin de solitude avant
de prendre leurs grandes décisions et de jouer la partie essentielle d'une vie,
lui, empoisonné de solitude et d'étrangeté, avait besoin de se retirer dans
l'amitié et la confiance et de goûter une sécurité apparente avant de commencer
son jeu.

[¶6] In the train heading across northern Italy towards Genoa, he listened to the thousand voices that lured him on, the siren-songs of happiness. By the time he reached the first cypresses, springing straight up from the naked soil, he had yielded. He still felt weak, feverish. But something in him had relented. Soon, as the sun advanced through the day and the sea drew closer, under a broad sky pouring light and air over the shiv-ering olive-trees, the exaltation which stirred the world joined the enthusiasms of his own heart. The noise of the train, the chatter in the crowded compartment, everything that laughed and sang around him kept time to a kind of inner dance which projected him, sitting motionless hour after hour, to the ends of the earth and at last released him, jubilant and speechless, into the deafening bustle of Genoa, the brilliant harbour echoing the brilliant sky, where desire and indolence struggled against each other until dark. He was thirsty, hungry for love, eager for pleasure. The gods who burned within him cast him into the sea, on a tiny beach at one end of the harbour, where the water tasted of salt and tar and he swam until he forgot his own body. Then he wandered through the narrow, redolent streets of the old part of the city, letting the colours claw at his eyes and the sky devour itself above the houses, the cats sleeping among the summer’s filth flattened by the burden of the sun. He walked along a road overlooking the entire city, and the flickering fragrant sea rose towards him in one long, irresistible swell. Closing his eyes, Mersault gripped the warm stone he sat on, opening them again to stare at this city where sheer excess of life flaunted its exultant bad taste. At noon he would sit on the ramp leading down to the harbour and watch the women walking up from the offices on the docks. In sandals and bright summer dresses, breasts bobbing, they left.Mersault’s tongue dry and his heart pounding with desire, a desire in which he recognized both a release and a justification. In the evenings, he would see the same women in the streets and follow them, the ardent animal coiled in his loins stirring with a fierce delight. For two days he smouldered in this inhuman exaltation. On the third day he left Genoa for Algiers.

> French: Dans le
train qui le menait à Gênes à travers [121] l'Italie du Nord, il écoutait les
mille voix qui en lui chantaient vers le bonheur. Dès le premier cyprès, droit
sur la terre pure, il avait cédé. Il sentait encore sa faiblesse et sa fièvre.
Mais quelque chose en lui avait molli, s'était détendu. Bientôt, à mesure que
le soleil avançait dans la journée et qu'approchait la mer, sous le grand ciel
rutilant et bondissant d'où coulaient sur les oliviers frémissants des fleuves
d'air et de lumière, l'exaltation qui remuait le monde rejoignit l'enthousiasme
de son cœur. Le bruit du train, le jacassement puéril qui l'entourait dans le
compartiment bondé, tout ce qui riait et chantait autour de lui rythmait et
accompagnait une sorte de danse intérieure qui le projeta, pendant des heures,
immobile, aux quatre coins du monde et enfin le déversa, jubilant et interdit,
dans Gênes assourdissante, qui crevait de santé devant son golfe et son ciel,
où luttaient jusqu'au soir le désir et la paresse. Il avait soif, faim d'aimer,
de jouir et d'embrasser. Les dieux qui le brûlaient le jetèrent dans la mer,
dans un petit coin du port, où il goûta le goudron et le sel mélangés et perdit
ses limites à force de nager. Il s'égara ensuite dans les rues étroites et
pleines d'odeurs du vieux quartier, laissa les couleurs hurler pour lui, se
consumer le ciel au-dessus des maisons sous son poids de soleil et se reposer à
sa place les chats parmi les ordures et l'été. Il alla sur la route qui domine
Gênes et laissa monter vers lui toute la mer chargée de parfums et de lumières,
dans un [122] long gonflement. En fermant les yeux, il étreignait la pierre
chaude où il s'était assis, pour les rouvrir sur cette ville où l'excès de vie
hurlait dans un exaltant mauvais goût. Dans les jours qui suivirent il aimait
aussi s'asseoir sur la rampe qui descend au port, et à midi regardait passer
les jeunes filles qui remontent des bureaux sur les quais. Chaussées de
sandales, les seins libres dans des robes éclatantes et légères, elles
laissaient Mersault la langue sèche et le cœur battant d'un désir où il
retrouvait à la fois une liberté et une justification. Le soir c'étaient les
mêmes femmes qu'il rencontrait dans les rues et qu'il suivait avec dans ses
reins la bête chaude et lovée du désir qui remuait avec une douceur farouche.
Pendant deux jours, il brûla dans cette inhumaine exaltation. Le troisième il
quitta Gênes pour Alger.

[¶7] Throughout the crossing, staring at the water and the light on the water, first in the morning then in the middle of the day and then in the evening, he matched his heart against the slow pulse of the sky, and returned to himself. He scorned the vul-garity of certain cures. Stretched out on the deck, he realized that there could be no question of sleeping but that he must stay awake, must remain conscious despite friends, despite the comfort of body and soul. He had to create his happiness and his justification. And doubtless the task would be easier for him now. At the strange peace that filled him as he watched the evening suddenly freshening upon the sea, the first star slowly hardening in the sky, where the light died out green to be reborn yellow, he realized that after this great tumult and this fury, what was dark and wrong within him was gone now, yielding to the clear water, transparent now, of a soul restored to kindness, to resolution. He understood. How long he had craved a woman’s love! And he was not made for love. All his life the office on the docks, his room and his nights of sleep there, the restaurant he went to, his mistress he had pursued single-mindedly a happiness which in his heart he believed was impossible. In this he was no different from everyone else. He had played at wanting to be happy. Never had he sought happiness with a conscious and deliberate desire. Never until the day … And from that moment on, because of a single act calculated in utter lucidity, his life had changed and happiness seemed possible. Doubtless he had given birth to this new being in suffering but what was that suffering compared to the degrading farce he had performed till now? He saw, for in-stance, that what had attracted him to Marthe was vanity, not love. Even that miracle of the lips she offered him was noth-ing more than the delighted astonishment of a power acknowl-edged and awakened by conquest. The meaning of his affair with Marthe consisted of the replacement of that initial aston-ishment by a certainty, the triumph of vanity over modesty. What he had loved in Marthe were those evenings when they would walk into the cinema and men’s eyes turned towards her, that moment when he offered her to the world. What he loved in her was his power and his ambition to live. Even his desire, the deepest craving of his flesh probably derived from this initial astonishment at possessing a lovely body, at mastering and humiliating it. Now he knew he was not made for such love, but for the innocent and terrible love of the dark god he would henceforth serve.

> French: Tout au
long du voyage, contemplant les jeux de l'eau et de la lumière, le matin puis
le cœur du jour et le soir sur la mer, il accorda son cœur aux lents battements
du ciel et revint à lui-même. Il se méfiait de la vulgarité de certaines
guérisons. Étendu sur le pont, il comprenait qu'il ne fallait pas s'endormir
mais veiller, veiller contre les amis, contre le confort de l'âme et du corps.
Il avait à construire son bonheur et sa justification. Et sans doute la tâche
maintenant lui serait plus facile. À la paix étrange qui le pénétrait devant le
soir soudain plus frais sur la mer, la première étoile lentement durcie dans le
ciel où la lumière mourait verte, pour renaître [123] jaune, il éprouvait
qu'après ce grand tumulte et cet orage, ce qu'il avait d'obscur et de mauvais
en lui se déposait pour laisser, transparente désormais, l'eau claire d'une âme
revenue à la bonté et à la décision. Il voyait clair. Il avait longtemps espéré
l'amour d'une femme. Et il n'était pas fait pour l'amour. À travers sa vie, le
bureau des quais, sa chambre et ses sommeils, son restaurant et sa maîtresse,
il avait poursuivi d'une recherche unique un bonheur qu'au fond de lui, et
comme tout le monde, il croyait impossible. Il avait joué à vouloir être
heureux. Jamais il ne l'avait voulu d'une volonté consciente et délibérée.
Jamais jusqu'au jour... Et à partir de ce moment, à cause d'un seul geste
calculé en toute lucidité, sa vie avait change, et le bonheur lui semblait
possible. Sans doute il avait enfanté dans les douleurs cet être neuf. Mais
qu'était-ce au prix de la dégradante comédie qu'il jouait auparavant ? Il
voyait, par exemple, que ce qui l'avait attaché à Marthe c'était la vanité plus
que l'amour. Jusqu'à ce miracle des lèvres qu'elle lui tendait et qui n'était
que l'étonnement joyeux d'une puissance qui se reconnaît et s'éveille à la
conquête. Toute l'histoire de son amour c'était à la vérité le remplacement de
cet étonnement initial par une certitude, de sa modestie par une vanité. Il
avait aimé en elle ces soirs où ils apparaissaient au cinéma et où les regards
se tournaient vers elle, ce moment où il la présentait au monde. Il s'aimait en
elle et sa puissance et son ambition de vivre. Son [124] désir même, le goût
profond de toute sa chair venait peut-être de cet étonnement du début à posséder
un corps particulièrement beau, à le dominer et à l'humilier. Maintenant, il
savait qu'il n'était pas fait pour cet amour, mais pour l'amour innocent et
terrible du dieu noir qu'il servait désormais.

[¶8] As often happens, what was best in his life had crystallized around what was worst. Claire and her friends, Zagreus and his will to happiness had all crystallized around Marthe. He knew now that it was his own will to happiness which must make the next move. But if it was to do so, he realized that he must submit to time, that to come to terms with time was at once the most magnificent and the most dangerous of ex-periments. Idleness is fatal only to the mediocre. Most men cannot even prove they are not mediocre. He had won that right. But the proof remained to be shown, the risk to be run. Only one thing had changed. He felt free of his past, and of what he had lost. He wanted nothing now but this contraction and this enclosure inside himself, this lucid and patient fervour in the face of the world. Like warm dough being squeezed and kneaded, all he wanted was to hold his life between his hands: the way he felt during those two long nights on the train when he would talk to himself, prepare himself to live. To lick his life like barley-sugar, to shape it, sharpen it, love it at last that was his whose passion. This presence of himself to himself henceforth his effort would be to maintain it in the face of ev-erything in his life, even at the cost of a solitude he knew now was so difficult to endure. He would not submit. All his vio-lence would help him now, and at the point to which it raised him, his love would join him, like a furious passion to live. The sea wrinkled slowly against the ship’s sides. The sky filled with stars. And Mersault, in silence, felt in himself extreme and violent powers to love, to marvel at this life with its countenance of sunlight and tears, this life in its salt and hot stone it seemed that by caressing this life, all his pow-ers of love and despair would unite. That was his poverty, that was his sole wealth. As if by writing zero, he was starting over again, but with a consciousness of his powers and a lucid in-toxication which urged him on in the face of his fate.

> French: Comme
il arrive souvent, ce qu'il y avait de meilleur dans sa vie avait cristallisé
autour de ce qu'il y avait de pire. Claire et ses amies, Zagreus et sa volonté
de bonheur autour de Marthe. Il savait maintenant que c'était à sa volonté de
bonheur de prendre le pas. Mais pour cela il comprenait que c'était au temps
qu'il fallait s'accorder, qu'avoir son temps était à la fois la plus magnifique
et la plus dangereuse des expériences. L'oisiveté n'est fatale qu'aux
médiocres. Beaucoup ne peuvent même pas prouver qu'ils ne sont pas médiocres.
Il avait conquis ce droit. Mais la preuve restait à faire. Une seule chose
était changée. Il se sentait libre à l'égard de son passé, et de ce qu'il avait
perdu. Il ne voulait que ce resserrement et cet espace clos en lui, cette
lucide et patiente ferveur devant le monde. Comme un pain chaud qu'on presse et
qu'on fatigue, il voulait seulement tenir sa vie entre ses mains. Comme dans
ces deux longues nuits du train où il pouvait se parler et se préparer à vivre.
Lécher sa vie comme un sucre d'orge, la former, l'aiguiser, l'aimer enfin. Là
était toute sa passion. Cette présence de lui-même à lui-même, son effort
désormais était de la maintenir devant tous les [125] visages de sa vie, même
au prix d'une solitude qu'il savait maintenant si difficile à supporter. Il ne
trahirait pas. Toute sa violence l'y aidait et le point où elle le portait, son
amour l'y rejoignait comme une furieuse passion de vivre. La mer
se froissait lentement contre les flancs du navire. Le ciel se chargeait
d'étoiles. Et Mersault, silencieux, se sentait des forces extrêmes et profondes
pour aimer et admirer cette vie au visage de larmes et de soleil, cette vie
dans le sel et la pierre chaude, il lui semblait qu'à la caresser toutes ses
forces d'amour et de désespoir se conjugueraient. Là étaient sa pauvreté et sa
richesse unique. C'était comme si, marquant zéro, il recommençait la partie
mais avec la conscience de ses forces et la fièvre lucide qui le pressaient en
face de son destin.

[¶9] And then Algiers the slow arrival in the morning, the dazzling cascade of the Kasbah above the sea, the hills and the sky, the bay’s outstretched arms, the houses among the trees and the smell, already upon him, of the docks. Then Mersault re-alized that not once since Vienna had he thought of Zagreus as the man he had killed with his own hands. He recognized in himself that power to forget which only children have, and geniuses, and the innocent. Innocent, overwhelmed by joy, he understood at last that he was made for happiness.

> French: Et puis
ce fut Alger, la lente arrivée au matin, la cascade éblouissante de la Kasbah
au-dessus de la mer, les collines et le ciel, la baie aux bras tendus, les maisons
parmi les arbres et l'odeur déjà proche des quais. Alors, Mersault s'aperçut
que pas une seule fois depuis Vienne il n'avait songé à Zagreus comme à l'homme
qu'il avait tué de ses mains. Il reconnut en lui cette faculté d'oubli qui
n'appartient qu'à l'enfant, au génie et à l'innocent. Innocent, bouleversé par
la joie, il comprit enfin qu'il était fait pour le bonheur. [127] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶10] Chapter Three

> French: La mort heureuse.** Deuxième partie : LA MORT
CONSCIENTE CHAPITRE III [Retour à la table
des matières](#tdm)

## 8. Part II · Chapter III

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/8/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/8/#p-N

[¶0] PATRICE and Catherine are having their breakfast on the ter-race, in the sun. Catherine is in her bathing-suit, the Boy, as Mersault’s friends call him, the Boy is in his shorts, a napkin around his neck. They are eating salted tomatoes, potato salad, honey, and huge amounts of fruit. They keep the peaches on ice, and lick the tiny drops which have congealed on the velvety skins. They also make grape-juice, which they drink with their faces tipped towards the sun in order to get a tan at least the Boy does, for he knows a suntan becomes him. ‘Taste the sun,’ Patrice said, holding out his arm to Catherine. She licked his arm. ‘Yes,’ she said, ‘Now you.’ He tasted too, then stretched, and stroked his ribs. Catherine sprawled on her stomach and pulled her bathing-suit down to her hips. ‘I’m not indecent, am I?’ ‘No,’ the Boy said, not looking.

> French: [129] Patrice
et Catherine prennent leur petit déjeuner au soleil, sur la terrasse. Catherine
est en maillot de bain, le garçon, comme l'appellent ses amies, en slip, une
serviette autour du cou. Ils mangent des tomates avec du sel, une salade de
pommes de terre, du miel et des fruits en grande quantité. Ils mettent des
pêches à refroidir dans de la glace et, les retirant, lèchent des gouttes de
sueur au duvet des peaux veloutées. Ils font aussi des jus de raisin qu'ils
boivent en levant la face vers le soleil pour brunir de visage (du moins
Patrice qui sait qu'être brun l'avantage). « Sens
le soleil », dit Patrice, son bras tendu vers Catherine. Elle lèche le
bras. « Oui, dit-elle, sens aussi. » Il sent, puis s'allonge en se
caressant les côtes. Elle, de son côté, se met sur le ventre et fait tomber son
maillot jusqu'aux reins. « Je
ne suis pas indécente ? -
Non », dit le garçon qui ne regarde pas.

[¶1] The sun streamed down, lingering over his face. The moist pores absorbed this fire which sheathed his body and put him to sleep. Catherine drowned in the sun, sighed, and moaned: ‘Oh, it’s good.’ ‘Yes,’ the Boy said.

> French: Le
soleil coule et s'attarde sur son visage. Les [130] pores légèrement humides,
il respire ce feu qui le déborde et l'endort. Catherine cuve son soleil,
soupire et gérait : « C'est
bon, dit-elle. -
Oui », dit le garçon.

[¶2] The house perched on a hilltop with a view of the bay. It was known in the neighbourhood as the House of the Three Students. A steep path led up to it, beginning in olive-trees and ending in olive-trees. Between, a kind of landing followed a grey wall covered with obscene figures and political slogans to encourage the winded visitor. Then more olive trees, blue patches of sky between the branches, and the smell of the gum trees bordering reddish fields in which purple yellow and orange cloths were spread out to dry. After a great deal of sweating and panting, the visitor pushed open a little blue gate, avoiding the bougainvillaea tendrils, and then climbed a stairway steep as a ladder but drenched in a blue shade which already slaked his thirst. Rose, Claire, Catherine and the Boy called the place the House above the World. Open to the view on all sides, it was a kind of balloon gondola suspended in the brilliant sky over the motley dance of the world. From the perfect curve of the bay far below, a nameless energy gathered up the weeds, the grass and the sun, swept on the pines and the cypresses, the dusty olive-trees and the eucalyptus to the very walls of the house. According to the season, white dog-roses and mimosa bloomed at the heart of this offering, or the kind of honeysuckle that spread its fragrance over the walls on summer nights. White sheets and red roofs, the sea smiling under a sky pinned without a wrinkle from one edge of the horizon to the other the House above the World trained its huge bay windows on a carnival of colours and lights, day and night. But in the distance, a line of high purple mountains joined the bay and its extreme slope and contained this intoxication within its far contour. Here no-one complained of the steep path or of exhaustion. Everyone had his joy to conquer, every day.

> French: La
maison s'accrochait au sommet d'une colline d'où on voyait la baie. Dans le
quartier on l'appelait la maison des trois étudiantes. On y montait par un
chemin très dur qui commençait dans les oliviers et finissait dans les
oliviers. Dans son milieu, il faisait une sorte de palier, le long d'un mur
gris couvert de dessins obscènes et d'invocations politiques dont la lecture
redonnait du souffle au voyageur épuisé. Après, c'était encore les oliviers,
les linges bleus du ciel entre les branches, et l'odeur des lentisques le long
de prés roussis où séchaient des étoffes violettes, jaunes et rouges. On arrivait
dans une grande détresse de sueur et de respiration, poussait une petite
barrière bleue en évitant la griffe des bougainvillées et l'on avait encore à
gravir un escalier raide comme une échelle, mais couvert d'une pénombre bleue
où l'on calmait déjà sa soif. Rose, Claire, Catherine et le garçon l'appelaient
la Maison devant le Monde. Tout entière ouverte sur le paysage, elle était
comme une nacelle suspendue dans le ciel éclatant au-dessus de la danse colorée
du monde. Depuis la baie à la courbe parfaite, tout en bas, une sorte d'élan
brassait les herbes et le soleil, et portait les pins et les cyprès, les
oliviers poussiéreux et les eucalyptus jusqu'au pied [131] de la maison. Au
cœur de cette offrande fleurissaient, suivant les saisons, des églantines
blanches et des mimosas, ou ce chèvrefeuille qui des murs de la maison laissait
monter ses parfums dans les soirs d'été. Linges blancs et toits rouges,
sourires de la mer sous le ciel épinglé sans un pli d'un bout à l'autre de
l'horizon, la Maison devant le Monde braquait ses larges baies sur cette foire
des couleurs et des lumières. Mais, au loin, une ligne de hautes montagnes
violettes rejoignait la baie par sa pente extrême et contenait cette ivresse
dans son dessin lointain. Alors, personne ne se plaignait du chemin raide et de
la fatigue. On avait chaque jour à conquérir sa joie.

[¶3] Living above the world, each discovered his own weight, see-ing his face brighten and darken with the day, the night, each of the four inhabitants of the house was aware of a presence which was at once a judge and a justification among them. The world, here, became a personage, counted among those from whom advice is gladly taken, those in whom equilibrium had not killed love. They called the world to witness: ‘The world and I,’ Patrice would say about nothing in partic-ular, ‘we disapprove of you.’

> French: À vivre
ainsi devant le monde, à éprouver son poids, à voir tous les jours son visage
s'éclairer, puis s'éteindre pour le lendemain brûler de toute sa jeunesse, les
quatre habitants de la maison avaient conscience d'une présence qui leur était
à la fois un juge et une justification. Le monde, ici, devenait personnage,
comptait parmi ceux dont nous prenons plus volontiers conseil, chez qui
l'équilibre n'a pas tué l'amour. Ils le prenaient à témoin : « Moi
et le monde, disait Patrice à propos de rien, nous vous désapprouvons. »

[¶4] Catherine, for whom being naked meant ridding herself of inhibitions, took advantage of the Boy’s absences to undress on the terrace. And after staying out to watch the sky’s colours change, she announced at dinner with a kind of sensual pride: ‘I was naked in front of the world.’

> French: Catherine,
pour qui être nue signifiait se débarrasser des préjugés, profitait des
absences du garçon pour se déshabiller sur la terrasse. Et restant à voir
changer les couleurs du ciel, elle disait à table avec une manière d'orgueil
sensuel : [132] « J'étais
nue devant le monde.

[¶5] ‘Yes,’ Patrice said scornfully, ‘women naturally prefer their ideas to their sensations.’ Then Catherine protested: she loathed being an intellectual. And Rose and Claire in chorus: ‘Shut up, Catherine, you’re wrong.’

> French: - Oui,
disait Patrice avec mépris, les femmes préfèrent naturellement leurs idées à
leurs sensations. » Catherine alors bondissait parce qu'elle ne voulait
pas être une intellectuelle. Et Rose et Claire avec ensemble : « Tais-toi,
Catherine, tu as tort. »

[¶6] For it was understood that Catherine was always wrong, be-ing the one the others were fond of in the same way. She had a sluggish, toast-coloured, deliberate body and an animal in-stinct for what is essential. No-one could decipher better than Catherine the secret language of trees, of the sea, of the wind. ‘That child,’ Claire would say, eating incessantly, ‘is a force of nature.’

> French: Car il
était entendu que Catherine avait toujours tort, étant celle que tout le monde
aimait de la même façon. Elle avait un corps pesant et dessiné, couleur de pain
brûlé, et l'instinct animal de ce qu'il y a d'essentiel dans le monde. Nul
mieux qu'elle ne démêlait le langage profond des arbres, de la mer et du vent. « Cette
petite, disait Claire, en mangeant sans arrêt, c'est une force de la
nature. »

[¶7] Then they would all go outside to lie in the sun, and no-one would speak. Man diminishes man’s powers. The world leaves them intact. Rose, Claire, Catherine and Patrice lived, at the windows of their house, on images and appearances, consented to a kind of game they played with each other, receiving with laughter friendship and affection alike, but returning to the dance of sea and sky, rediscovered the secret colour of their fate and finally confronted the deepest part of themselves. Sometimes the cats came to join their masters. Gula would creep out, perpetually offended, a black question mark with green eyes, slender and delicate, suddenly seized by a fit of madness and pouncing on shadows. ‘It’s a matter of glands,’ Rose said, and then she would laugh, surrendering to her laugh, her eyes squinting behind the round sunglasses under her curly hair, until Gula leaped into her lap (a special privilege), and then her fingers would wander over the glistening fur and Rose subsided, relaxed, becoming a cat with tender eyes, calming the animal with her mild and fraternal hands. For cats were Rose’s escape into the world, as nakedness was Catherine’s. Claire pre-ferred Cali, the other cat, as gentle and stupid as his dirty white fur, who let himself be teased for hours at a time. And Claire, her Florentine face intent, would feel her soul swell within her. Silent and withdrawn, she was given to sudden outbursts, and had a splendid appetite. Noticing that she was gaining weight, Patrice scolded her: ‘You’re disgusting. A lovely creature is not entitled to grow ugly.’ But Rose intervened: ‘Please stop tormenting the child. Eat, Claire darling.’ And the day turned from the rising sun to the setting sun around the hills and over the sea, inside the delicate light. They laughed, teased each other, made plans. Everyone smiled at appearances and pretended to submit to them. Patrice proceeded from the face of the world to the grave and smiling faces of the young women. Sometimes he was amazed by this universe they had created around him. Friendship and trust, sun and white houses, scarcely-heeded nuances; here felicities were born intact, and he could measure their precise resonance. The House above the World, they said among themselves, was not a house of pleasure, it was a house of happiness. Patrice knew it was true when night fell and they all accepted, with the last breeze on their faces, the human and dangerous temp-tation to be utterly unique.

> French: Puis
tout le monde allait se chauffer au soleil et se taire. L'homme diminue la
force de l'homme. Le monde la laisse intacte. Rose, Claire, Catherine et
Patrice, aux fenêtres de leur maison, vivaient dans les images et l'apparence,
consentaient à cette sorte de jeu qu'ils liaient entre eux, riaient à l'amitié
comme à la tendresse, mais revenus devant la danse du ciel et de la mer,
retrouvaient la couleur secrète de leur destin et se rencontraient enfin avec
le plus profond d'eux-mêmes. Parfois, les chats venaient rejoindre les maîtres.
Gula s'avançait, perpétuellement offensée, noir point d'interrogation aux yeux
verts, maigre et délicate, prise soudain de démence et se battant contre des
ombres. « C'est une question [133] de glandes internes », disait
Rose. Puis elle riait, tout entière à son rire, sous ses cheveux bouclés, les
yeux plissés et gais derrière les lunettes rondes, jusqu'à ce que Gula sautant
sur elle (faveur spéciale), ses doigts errant sur le poil luisant, Rose
s'adoucît, se détendit, et devenue chatte aux yeux tendres, calmât la bête avec
des mains douces et fraternelles. Car les chats étaient la porte de sortie de
Rose sur le monde, comme la nudité celle de Catherine. Claire préférait l'autre
chat qui était Cali. Il était doux et niais comme son poil d'un blanc sale et
se laissait martyriser. Claire au visage florentin se sentait alors l'âme
magnifique. Silencieuse et renfermée, avec de brusques éclats, elle avait bon
appétit. Et, la voyant grossir, Patrice la grondait : « Vous
nous dégoûtez, disait-il. Un être beau n'a pas le droit d'enlaidir. » Mais
Rose intervenait' : « Quand vous aurez fini de brimer cette
enfant ! Mangez, ma sœur Claire. » Et la
journée tournait du levant au couchant autour des collines et sur la mer, parmi
le soleil délicat. On rit, plaisante, fait des projets. Tout le monde sourit
aux apparences et feint de s'y soumettre. Patrice allait du visage du monde aux
faces graves et souriantes des jeunes femmes. Il s'étonnait parfois de cet
univers surgi autour de lui. Confiance et amitié, soleil et maisons blanches,
nuances à peine entendues, là naissaient des bonheurs intacts dont il mesurait
l'exacte résonance. La Maison devant le [134] Monde, disaient-ils entre eux,
n'est pas une maison où l'on s'amuse mais une maison où l'on est heureux.
Patrice le sentait bien lorsque le visage tourné vers le soir, tous laissaient
entrer en eux, avec la dernière brise, l'humaine et dangereuse tentation de ne
ressembler à rien.

[¶8] Today, after the sunbathe, Catherine had gone to her office. ‘My dear Patrice,’ Rose announced, suddenly appearing, ‘I have some good news for you.’ The Boy was conscientiously lounging on a couch in the ter-race room, a detective-story in his hands. ‘My dear Rose, I’m all ears.’ ‘Today is your turn in the kitchen.’ ‘Splendid,’ Patrice said, without moving.

> French: Aujourd'hui
après le bain de soleil, Catherine est partie au bureau. « Mon
cher Patrice, dit Rose soudain surgie, j'ai une bonne nouvelle à vous
annoncer. » Dans la
pièce-terrasse, le garçon, ce jour-là, est courageusement étendu sur un divan,
un roman policier aux mains. « Ma
chère Rose, je vous écoute.

[¶9] Rose stuffed into her student’s satchel not only the sweet peppers for her lunch but also volume three of Lavisse’s boring History and left. Patrice, who would be cooking lentils, loafed around the big ochre room until eleven, walking between the couches and the shelves decorated with green, red and yellow masks, touching the beige-and-orange curtains; then he quickly boiled the lentils, put some oil in the pot, an onion to brown, a tomato, a bouquet-garni, fussed over the stove and cursed Gula and Cali for announcing their hunger, despite the fact that Rose had explained to them yesterday, ‘Now you ani-mals know it’s too hot in the summer to be hungry.’

> French: - C'est
aujourd'hui votre tour de cuisine. -
Bon », dit Patrice sans bouger. Rose
s'en va, avec son cartable d'étudiante où elle met indifféremment les poivrons
du déjeuner et le tome III de l'Histoire, ennuyeuse, de Lavisse. Patrice qui
doit faire des lentilles flâne jusqu'à onze heures, contemple la grande pièce
aux murs ocrés, meublée de divans et d'étagères, de masques verts, jaunes et
rouges, de tentures grèges aux rayures tango, puis en hâte fait bouillir les
lentilles à part, met de l'huile dans la cocotte, un oignon à revenir, une
tomate, un bouquet garni, s'affaire et maudit Gula et Cali qui protestent de
leur faim. Pourtant Rose leur a explique hier : « Sachez,
bêtes, a-t-elle dit, qu'en été il fait trop chaud pour avoir faim. » [135]

[¶10] Catherine arrived at a quarter to twelve, wearing a light dress and open sandals and insisted on a shower and a nap in the sun — she would be the last at table. And Rose would admonish her: ‘Catherine, you’re intolerable.’ The water hissed in the bathroom, and Claire appeared, breathless from the climb. ‘Lentils? I know the best way of …’ ‘I know too: you take thick cream … We’ve all learnt our lesson, dear Claire.’ It is a fact that Claire’s recipes always began with thick cream. ‘The Boy is absolutely right,’ said Rose, who had just arrived. ‘Yes,’ the Boy agreed. ‘Let’s sit down.’ Meals are served in the kitchen, which looks like a prop-room: there is even a pad to write down Rose’s good lines.

> French: À midi
moins un quart, Catherine arrive, robe légère et sandales découvertes. Il lui
faut une douche et un bain de soleil. Elle sera la dernière à table. Rose dira
sévèrement : « Catherine, tu es insupportable. » L'eau siffle
dans la salle de bains et voici Claire essoufflée : « Vous
faites des lentilles ? J'ai une recette très bien... - Je
sais. Je prends de la crème fraîche... vous repasserez, ma chère Claire. » C'est
un fait que les recettes de Claire commencent toujours par de la crème fraîche. « Il
a raison, dit Rose qui vient d'arriver. - Oui,
dit le garçon. Passons à table. »

[¶11] Claire says: ‘We must be chic, but we’re simple too,’ and eats her sausage with her fingers. Catherine comes to table duly late, drunk with the sun, and plaintive, her eyes pale with sleep. There is not enough vitriol in her soul to do justice to her office — eight hours she subtracts from the world and her life to give to a typewriter. The girls understand, thinking of what their own lives would be with those eight hours amputated. Patrice says nothing.

> French: Ils
mangent dans une cuisine qui tient aussi bien du magasin d'accessoires. Il y a
de tout et même un agenda pour noter les bons mots de Rose. Claire dit :
« Soyons chics, mais simples » et mange son saucisson avec les
doigts. Catherine arrive avec le retard convenable, ivre et dolente, les yeux
pâles de sommeil. Elle n'a pas assez d'amertume dans l'âme pour penser à son
bureau - huit heures qu'elle enlève au monde et à sa vie pour les donner à une
machine à écrire. Ses amies comprennent et songent à ce que serait leur vie
amputée de ces huit heures. Patrice se tait.

[¶12] ‘Yes,’ Rose says, made uneasy by any show of feelings. ‘Well, it’s your own business. Besides, you talk about that office of yours every day. We’ll forbid you to speak.’ ‘But …’ Catherine sighs. ‘Put it to a vote. One, two, three, you’re outvoted.’ ‘You see,’ Claire says, as the lentils are brought on, too dry, and everyone eats in silence. When Claire does the cooking and tastes her food at the table, she always adds with a satisfied expression: ‘My goodness, that’s quite delicious!’ Patrice, who has his dignity, prefers to say nothing, until everyone bursts out laughing. This is certainly not Catherine’s day, for she lec-tures them all about reducing her office hours and asks someone to go with her to complain.

> French: « Oui,
dit Rose, qui n'aime pas les attendrissements, au fond ça t'occupe. Et d'abord
tu nous parles tous les jours de ton bureau. Nous t'enlevons la parole. [136] - Mais,
soupire Catherine. - Aux
voix, dans ce cas. Un, deux, trois, tu as la majorité contre toi. - Tu
vois », dit Claire. Les
lentilles arrivent, trop sèches, et tous mangent en silence. Claire,
lorsqu'elle fait la cuisine, la goûtant à table, ajoute toujours d'un air
satisfait : « Mais c'est excellent ! » Patrice, qui a sa
dignité, préfère se taire jusqu'au moment où tous éclatent de rire. Catherine
mal inspirée aujourd'hui, mais qui voudrait obtenir la semaine de quarante
heures, demande alors qu'on l'accompagne à la C.G.T.

[¶13] ‘No,’ Rose says, ‘after all, you’re the one who works.’ Exasperated, the ‘force of nature’ goes outside and lies in the sun. But soon everyone joins her there. And absently caressing Catherine’s hair, Claire decrees that what this ‘child’ needs is a man. For it is common practice in the House above the World to settle Catherine’s fate, to attribute certain needs to her, and to establish their extent and variety. Of course she points out from time to time that she’s old enough, etc., but no-one pays any attention. ‘Poor thing,’ Rose says, ‘she needs a lover.’ The everyone surrenders to the sun. Catherine, who never holds a grudge, tells the gossip about her office: how Mademoiselle Perez, the tall blonde who’s getting married soon, had asked everyone in the office for information in order to be pre-pared for the ordeal, and what horrifying descriptions the sales-men had given her, and with what relief, back from her hon-eymoon, she smilingly declared: ‘It wasn’t so bad as all that.’ ‘She’s thirty years old,’ Catherine adds, pityingly.

> French: « Non,
dit Rose, après tout c'est toi qui travailles. » Exaspérée,
la « force de la nature » va se coucher au soleil. Mais bientôt tous
l'y rejoignent. Et caressant négligemment les cheveux de Catherine, Claire
croit bien que ce qui manque à « cette enfant », c'est un homme. Car
il est d'usage courant à la Maison devant le Monde de décider du sort de
Catherine, de lui attribuer des besoins et d'en fixer l'étendue et la variété.
Certes, elle fait bien remarquer de temps à autre qu'elle est assez grande, etc.,
mais on ne l'écoute pas. « La pauvre, dit Rose, elle a besoin d'un
amant. » Puis
tout le monde se laisse couler dans le soleil. Catherine, qui n'est pas
rancunière, raconte alors un potin de son bureau et comment Mlle Perez, la
grande blonde, qui doit se marier sous peu, fait le tour des services pour se
documenter, quelles descriptions [137] horrifiantes les voyageurs se plaisent à
lui faire, et avec quel soulagement, revenue de son congé de mariage, elle a
déclaré souriante : « Ça n'était pas si terrible. » « Elle
a trente ans », ajoute Catherine pitoyable.

[¶14] And Rose, objecting to these off-colour stories: ‘All right, Catherine,’ she says, ‘we aren’t just girls here.’ At this time of day the mail-plane passes over the city, bear-ing the glory of its glittering metal over land and through the heavens. It enters into the movement of the bay, incorporates itself into the course of the world, and suddenly abandoning its frivolities, sheers off and dives down to the sea, landing in a tremendous explosion of blue and white water. Gula and Cali lie on their sides, their tiny-adder mouths showing the pink of their palates, their bodies throbbing with lustful and obscene dreams. The sky releases its burden of sun and colour. Eyes closed, Catherine takes the long fall which carries her deep into herself, down where some animal stirs gently, breathing like a god.

> French: Et
Rose, reprochant ces histoires risquées : « Voyons, Catherine,
dit-elle, il n'y a pas que des jeunes filles ici. » À cette
heure, le courrier aérien passe au-dessus de la ville et promène la gloire de
son métal étincelant sur la terre et dans le ciel. Il entre dans le mouvement
de la baie, s'incline comme elle, s'incorpore à la course du monde et d'un
coup, laissant là son jeu, vire brusquement, plonge longuement dans la mer et
amerrit dans une grande explosion d'eau blanche et bleue. Gula et Cali sont sur
le flanc, leurs petites gueules de serpent laissant voir le rose du palais,
traversés de rêves luxueux et obscènes qui leur mettent des frissons aux
flancs. Le ciel là-haut tombe de toute sa hauteur avec son poids de soleil et
de couleurs. Les yeux fermés, Catherine éprouve la chute longue et profonde qui
la ramène au fond d'elle-même, où doucement remue cet animal qui respire comme
un dieu.

[¶15] The next Sunday, guests have been invited. It is Claire’s turn in the kitchen. Hence Rose has peeled the vegetables, set the table; Claire will put the vegetables in the pots and will watch over the cooking while reading in her room, occasion-ally emerging to glance under the lids. Since Mina, the Arab girl, has not come this morning, having lost her father for the third time this year, Rose has also cleaned the house. The first guest arrives: Eliane, whom Mersault calls the Idealist. ‘Why?’ Eliane asks. ‘Because when you hear something true that upsets you, you say, “that’s true, but it’s not good”.’ Eliane has a good heart, and she thinks she looks like The Man with a Glove, though no-one else does. But her room is lined with reproductions of The Man with the Glove. Eliane is studying something or other, and the first time she came to the House above the World, she announced that she was enchanted by the inhabitants’ ‘lack of inhibitions’. In time, she has found this less con-venient. A lack of inhibitions means telling her that her stories are a bore, or declaring — quite amiably — as soon as the first words are out of her mouth: ‘Eliane, you’re just an idiot.’

> French: Le
dimanche suivant on attend des invités. C'est Claire qui doit faire 1a cuisine.
Rose a donc épluché les légumes, préparé la vaisselle et la table; Claire
mettra les légumes dans les récipients et surveillera la cuisson en lisant dans
sa chambre. Comme Mina la Mauresque n'est pas venue ce matin ayant [138] perdu
son père pour la troisième fois dans l'année, Rose a fait aussi le ménage. Les
invités arrivent. Éliane, que Mersault appelle l'idéaliste.
« Pourquoi ? dit Éliane ? - Parce que lorsqu'on vous dit une
chose vraie qui vous choque, vous dites : c'est vrai, mais ce n'est pas
bien. » Éliane a bon cœur et se trouve une ressemblance avec
« L'Homme au gant » que tout le monde lui nie. Mais, personnelle, sa
chambre est tapissée de reproductions de « L'Homme au gant ». Éliane
fait des études. La première fois qu'elle est venue à la Maison devant le
Monde, elle s'est déclarée enchantée du « manque de préjugés » de ses
habitants. Avec le temps, elle a trouvé ça moins commode. Ne pas avoir de
préjugés consistait à lui dire que l'histoire racontée et fignolée par ses
soins est parfaitement ennuyeuse et à déclarer aimablement à la moindre
phrase : « Éliane, vous n'êtes qu'une bourrique. »

[¶16] When Eliane comes into the kitchen with Noel, the second guest and a sculptor by profession, she stumbles over Cather-ine, who never does anything in a normal position. Now she’s lying on her back, eating grapes with one hand and with the other setting about a mayonnaise that is still thin. Rose, in a huge blue apron, is admiring Gula’s perspicacity — the cat has jumped to the shelf to eat the dessert. ‘No doubt about it,’ Rose says blissfully, ‘that creature has a mind of her own.’

> French: Quand
Éliane est entrée dans la cuisine avec Noël, second invité et sculpteur de son
métier, elle est tombée sur Catherine qui ne fait jamais la cuisine dans une
position normale. Couchée sur le dos, elle mange des raisins d'une main et de
l'autre met en mouvement une mayonnaise encore à ses débuts. Rose, vêtue d'un
grand tablier bleu, admire l'intelligence de Gula qui a sauté sur le potager
pour manger l'entremets de midi. « Croyez-vous,
dit Rose béate, non mais, croyez-vous, qu'elle est intelligente.

[¶17] ‘Yes,’ Catherine says, ‘she’s outdone herself today,’ adding that in the morning Gula, with more of a mind than ever, had broken the little green lamp and a vase as well. Eliane and Noel, doubtless too winded to express their disgust, decide to take a seat no-one has dreamed of offering them. Claire arrives, friendly and languorous, shakes hands and tastes the bouillabaisse simmering on the stove. She decides they can start. But today Patrice is late. Then he appears and explains in great detail to Eliane that he is in a good mood because the girls in the street are so pretty. The hot season is just beginning, but already the firm bodies are beginning to be revealed by the light gowns — hence Patrice, as he testifies, is left in a devastated state, mouth dry, temples throbbing, loins hot. This insistence upon detail silences Eliane. At table, a general consternation follows the first spoonfuls of bouillabaisse. Claire announces playfully: ‘I’m afraid the bouillabaisse tastes of burnt onion.’ ‘Oh no,’ Noel answers politely.

> French: - Oui,
dit Catherine, elle se surpasse aujourd'hui », [139] ajoutant que ce matin
Gula de plus en plus intelligente, a cassé la petite lampe verte et un vase de
fleurs. Éliane
et Noël, trop essoufflés sans doute pour exprimer leur dégoût, se décident à
prendre un siège que personne n'a songé à leur offrir. Claire arrive, aimable
et languissante, serre des mains et goûte la bouillabaisse sur le feu. Elle
pense qu'on peut se mettre à table. Mais aujourd'hui Patrice est en retard. Il
arrive cependant et, volubile, explique à Éliane qu'il est de bonne humeur
parce que les femmes étaient belles dans les rues. La saison chaude commence à
peine, mais déjà les robes fraîches où tremblent des corps durs ont fait leur
apparition. Patrice en a, selon lui, la bouche sèche, les tempes battantes et
les reins chauds. Devant cette précision dans les termes, Éliane et sa pudeur
gardent le silence. À table, une consternation suit les premières cuillères de
bouillabaisse. Claire, coquette, dans une diction très pure : « Je
crains, dit-elle, que cette bouillabaisse ait un goût d'oignon brûlé. - Mais
non », dit Noël, dont tout le monde aime le bon cœur.

[¶18] Then, to test those manners, Rose asks him to purchase for the household a certain number of useful items such as a hot-water heater, Persian carpets and a refrigerator. When Noel replies by encouraging Rose to pray for him to win the lottery, Rose becomes quite realistic: ‘We might as well pray for ourselves.’

> French: Alors,
pour éprouver ce bon cœur, Rose le prie d'acheter pour la maison un certain
nombre de choses utiles telles que chauffe-bain, tapis persans et frigidaire.
Noël ayant répondu en encourageant Rose à faire des prières pour que lui-même
gagnât à la loterie : [140] « Tant
qu'à faire, dit Rose, avec réalisme, nous les ferons pour nous ! »

[¶19] The sun is hot and heavy now, which makes the iced wine all the more precious, and the fruit welcome. With the cof-fee, Eliane bravely changes the subject to love. If she were in love, she would get married. Catherine tells her that it’s more urgent, when in love, to make love, a materialism that convulses Eliane. Rose, the pragmatist, would approve ‘if unfortunately experience did not show that marriage dissolves love’.

> French: Il fait
chaud, d'une bonne chaleur épaisse qui rend plus précieux le vin glacé et les
fruits bientôt venus. Au café, Éliane parle de l'amour avec un beau courage. Si
elle aimait, elle se marierait. Catherine lui dit que ce qu'il y a de plus
pressé quand on aime c'est de faire l'amour et cette politique matérialiste
convulse Éliane. Rose, pragmatique, l'approuverait si « malheureusement
l'expérience ne prouvait que le mariage tue l'amour ».

[¶20] But Eliane and Catherine force their opinions into oppo-sition and become unfair, as anyone with spirit feels obliged to do. Noel, who thinks in shapes and in clay, believes in Woman, in children, and in the patriarchal truth of a concrete and sen-suous life. Then Rose, exasperated beyond endurance by the outcry raised by Eliane and Catherine, pretends to understand, suddenly, the reasons for Noel’s frequent visits.

> French: Mais
Éliane et Catherine forcent leurs pensées dans l'antagonisme et deviennent
injustes comme il se doit quand on a du tempérament. Noël, qui pense en formes
et en argile, croit à la femme, aux enfants et à la vérité patriarcale dans une
vie concrète et pesante. Alors, Rose, excédée par les cris d'Éliane et
Catherine, feint de comprendre soudain le but des visites nombreuses de Noël.

[¶21] ‘I want to thank you now,’ she says, ‘though I find it difficult to tell you how much this discovery overwhelms me. I’ll speak to my father tomorrow about “our” project, and you yourself may apply to him in a few days.’ ‘But …’ Noels says, for Noel doesn’t quite follow.

> French: « Je
vous remercie, dit-elle, et je saurais mal vous dire combien cette découverte
me bouleverse toute. Je parlerai dès demain à mon père de notre " projet
" et vous pourrez lui faire votre demande dans quelques jours. -
Mais... dit Noël, qui ne comprend pas très bien.

[¶22] ‘Oh,’ Rose says, with tremendous energy, ‘I know. I under-stand without your having to speak a word: you’re the kind of man who can hold his tongue and let other people guess what he’s thinking. But I’m glad you’ve declared yourself at last, for the persistence of your attentions was beginning to sully the purity of my reputation.’

> French: - Oh,
dit Rose dans un grand élan, je sais. Mais je vous comprends sans que vous ayez
besoin de parler. Vous êtes de ceux qui se taisent et ont besoin d'être
devinés. D'ailleurs je suis contente [141] que vous vous soyez déclaré, car la
fréquence de vos visites commençait à ternir la pureté de ma réputation. »

[¶23] Noel, vaguely amused, and also vaguely alarmed, declares himself delighted to find his aspirations crowned with success. ‘Not to mention,’ Patrice says, before lighting a cigarette, ‘that you’ll have to act quickly. Rose’s condition obliges you to take certain steps promptly.’

> French: Noël
amusé et vaguement inquiet se déclare enchanté de voir ses vœux couronnés. « Sans
compter, dit Patrice avant d'allumer une cigarette, qu'il faudra vous grouiller
la patate. L'état de Rose vous fait un devoir de presser les choses.

[¶24] ‘What?’ ‘Oh heavens,’ Claire says, ‘it’s only her second month.’ ‘Besides,’ Rose adds tenderly and persuasively, ‘you’ve reached the age when you enjoy finding your own face in another man’s child.’

> French: -
Quoi ? dit Noël. - Mon
Dieu, dit Claire, nous n'en sommes qu'au deuxième mois. - Et
puis, ajoute Rose avec tendresse et persuasion, vous êtes arrivé à l'âge où
l'on est heureux de se reconnaître dans l'enfant d'un autre. »

[¶25] Noel frowns, and Claire says good-naturedly: ‘It’s only a joke. Just play along with it, Noel, and let’s go inside.’

> French: Noël se
ride un peu, et Claire, bonne enfant : « C'est
une plaisanterie. Il s'agit de la prendre avec esprit. Passons au salon. »

[¶26] At which point, the discussion of principles comes to an end. Nonetheless Rose, who does her good deeds in secret, speaks affectionately to Eliane. In the big room, Patrice sits at the window, Claire leans against the table, and Catherine is lying on the floor. The others are on the couch. There is a heavy mist over the city and the harbour, but the tugs go about their work, and their deep hoots rise to the House on gusts of tar and fish, the world of black and red hulls, of rusty anchors and chains sticky with seaweed wakening down below. As always, the strong, fraternal summons of a life of many efforts tempts everyone. Eliane says to Rose sadly: ‘Then you’re just like me.’ ‘No,’ Rose answers, ‘I’m merely trying to be happy — as happy as possible.’

> French: Du même
coup la discussion de principes a pris fin. Pourtant, Rose qui fait ses bonnes
actions en cachette parle doucement à Éliane. Dans la grande pièce, Patrice
s'est mis à la fenêtre, Claire se tient droite contre la table et Catherine est
couchée sur la natte. Les autres sont sur le divan. Il y a une épaisse brume
sur la ville et le port. Mais les remorqueurs reprennent leur travail, et leurs
appels graves portent jusqu'ici avec des odeurs de goudron et de poisson, le monde
de coques rouges et noires, de bittes rouillées et de chaînes gluantes d'algues
qui s'éveille tout en bas. Comme tous les jours, c'est [142] l'appel viril et
fraternel d'une vie à goût de force, dont tout le monde ici sent la tentation
ou l'appel direct. Éliane dit à Rose avec tristesse : « Vous
aussi, au fond, êtes comme moi. - Non,
dit Rose, je cherche seulement à être heureuse et le plus possible.

[¶27] ‘And love isn’t the only way,’ Patrice says, without turning around. He is very fond of Eliane, and afraid he has hurt her feelings just now. But he understands Rose and her thirst for happiness.

> French: - Et
l'amour n'est pas le seul moyen », dit Patrice sans se retourner. Il a
beaucoup d'affection pour Éliane et craint de l'avoir peinée tout à l'heure.
Mais il comprend Rose de vouloir être heureuse.

[¶28] ‘A mediocre ideal,’ Eliane declares. ‘I don’t know if it’s mediocre, but it’s a healthy one. And that …’ Patrice breaks off. Rose closes her eyes. Gula has jumped into her lap, and by slowly caressing the cat’s skull and back, Rose anticipates that secret marriage in which the squinting cat and the motionless woman will see the same universe out of the same half-closed eyes. Everyone muses, between the long calls of the tug. Rose lets Gula’s purring rise within her, starting from the coiled beast in the hollow of her body. The heat presses on her eyes and immerses her in a silence inhab-ited by the throbbing of her own blood. The cats sleep for days at a time and make love from the first star until dawn. Their pleasures are fierce, and their sleep impenetrable. And their know that the body has a soul in which the soul has no part.

> French: « C'est
un idéal médiocre, dit Éliane. - Je ne
sais pas si c'est un idéal médiocre, mais c'est un idéal sain. Et ça
voyez-vous... » Patrice ne continue pas. Rose a fermé un peu les yeux.
Gula a gagné ses genoux et, par de longues caresses sur les os du crâne, Rose
prélude à ce mariage secret où le chat aux yeux mi-clos et la femme immobile
verront du même regard un semblable univers. Chacun songe entre les longs
appels de remorqueur. Rose laisse remonter en elle le ronronnement de Gula
lovée au creux de son corps. La chaleur s'appuie sur ses yeux et la plonge dans
un silence peuplé des coups de son sang. Les chats dorment des journées
entières et aiment de la première étoile jusqu'à l'aube. Leurs voluptés mordent
et leur sommeil est sourd. Ils savent aussi que le corps a une âme où l'âme n'a
point de part.

[¶29] ‘Yes,’ Rose says, opening her eyes, ‘to be as happy as possible.’ Mersault was thinking about Lucienne Raynal. When he had said that the women in the streets were pretty, he meant that one woman in particular was pretty. He had met her at a friend’s house. A week before they had gone out together, and having nothing to do, had strolled along the harbour boule-vards, all one fine hot morning. Lucienne had not opened her mouth, and as he walked her home Mersault was startled to find himself squeezing her hand a long time and smiling at her. She was quite tall and was wearing no hat — only a white linen dress and sandals. On the boulevards they had walked into a slight breeze, and Lucienne set her feet flat on the warm cob-bles, bracing herself with each step against the wind. As she did so, her dress became pasted against her body, outlining her smooth, curving belly. With her blond her pulled back, her small straight nose, and the splendid thrust of her breasts, she represented and even sanctioned a kind of secret agreement which linked her to the earth and organized the world around her movements. As her bag swayed from her right wrist and a silver bracelet tinkled against its clasp, she raised her left hand over her head to protect herself from the sun; the tip of her right foot was still on the earth but was about to take off — and at that moment she seemed to Patrice to wed her gestures to the world.

> French: « Oui,
dit Rose, ouvrant les yeux, être heureuse et le plus possible. » [143] Mersault
pensait à Lucienne Raynal. Quand il avait dit un peu auparavant que les femmes
étaient belles dans les rues, il voulait dire surtout qu'une femme lui avait
paru belle. Il l'avait rencontrée chez des amis. Une semaine auparavant ils
étaient sortis ensemble et, n'ayant rien à faire, s'étaient promenés sur les
boulevards, le long du port, par une belle matinée chaude. Elle n'avait pas
desserré les dents et, la raccompagnant chez elle, Mersault s'était surpris à
lui serrer la main longuement et à lui sourire. Elle était assez grande, ne
portait pas de chapeau, était chaussée de sandales découvertes et habillée
d'une robe de toile blanche. Sur les boulevards ils avaient marché contre un
vent léger. Elle posait son pied bien à plat sur les dalles chaudes, y prenait
appui pour se soulever légèrement contre le vent. Dans ce mouvement, sa robe se
plaquait contre elle et dessinait son ventre plat et bombé. Avec ses cheveux
blonds en arrière, son nez petit et droit et l'élan magnifique de ses seins,
elle figurait et sanctionnait une sorte d'accord secret qui la liait à la terre
et ordonnait le monde autour de ses mouvements. Lorsque, son sac balancé dans
la main droite ornée du bracelet d'argent qui cliquetait contre la fermeture,
elle levait la main gauche au-dessus de sa tête pour se protéger du soleil, la
pointe du pied droit encore sur le sol, mais prêt à le quitter, il semblait à Patrice
qu'elle liait ses gestes au monde.

[¶30] It was then that he experienced the mysterious harmony which matched his gestures with Lucienne’s … They walked well together, and it was no effort for him to keep in step with her. Doubtless this harmony was facilitated by Lucienne’s flat shoes. But all the same, there was something in their respec-tive strides which were similar in both length and flexibility. Mersault noticed Lucienne’s silence and the closed expression of her face; he decided she was probably not very intelligent, and that pleased him. There is something divine in mindless beauty, and Mersault was particularly responsive to it. All of this made him linger over Lucienne’s hand when he said good-bye, made him see her again, inviting her to take long walks at the same silent pace, offering their tanned faces to the sun or the stars, swimming together and matching their gestures and their strides without exchanging anything but the pres-ence of their bodies. And then last night, Mersault had dis-covered a familiar and overwhelming miracle on Lucienne’s lips. Until then, what moved him had been her way of cling-ing to his clothes, of following him, of taking his arm — her abandonment and her trust that touched him as a man. Her silence, too, by which she put all of herself into each momentary gesture and emphasized her resemblance to the cats, a resem-blance to which he already owed the gravity characterizing all her actions. Yesterday, after dinner, they had strolled together on the docks. They had stopped against the ramp leading up to the boulevard, and Lucienne had pressed against Mersault. In the darkness, he felt under his fingers the cool prominent cheekbones and the warm lips which opened under his pres-sures. Then there was something like a great cry within him, abstracted yet ardent. From the starry night and the city that was like a spilled sky, swollen with human lights under the warm, deep breeze that rose from the harbour, he drew the thirst of this warm spring, the limitless longing to seize from these vibrant lips all the meaning of that inhuman and dormant world, like a silence enclosed in her mouth. He bent over her, and it was as if he had rested his lips on a bird. Lucienne moaned. He nibbled her lips, and sucked in that warmth which transported him as if he had embraced the world in his arms. And she clung to him like a drowning girl, rising again and again from the depth into which she had sunk, drew back and then offered him her lips again, falling once more into the cold abyss that enfolded her like a divine oblivion.

> French: C'est
alors qu'il éprouva le mystérieux accord qui accordait ses pas à ceux de
Lucienne. Ils marchaient [144] bien ensemble et sans effort de sa part pour
s'adapter. Sans doute cet accord était facilité par les chaussures plates de Lucienne.
Mais il y avait en même temps dans leurs foulées respectives quelque chose qui
leur était commun dans la longueur et la souplesse. Dans le même temps,
Mersault remarqua le silence de Lucienne et l'air fermé de son visage. Il pensa
qu'elle était probablement inintelligente et s'en réjouit. Il y a quelque chose
de divin dans la beauté sans esprit et, mieux que personne, Mersault savait y
être sensible. Tout cela fit qu'il s'attarda sur les doigts de Lucienne, qu'il
la revit souvent, se promena longtemps avec elle de la même allure silencieuse,
offrant leurs visages brunis au soleil ou aux étoiles, se baignant ensemble et
accordant leurs gestes et leurs pas sans rien échanger que la présence de leurs
corps. Tout ceci jusqu'au soir d'hier où Mersault avait retrouvé un miracle
familier et bouleversant sur les lèvres de Lucienne. Jusqu'ici ce qui
l'émouvait c'était sa façon de s'accrocher à ses vêtements, de le suivre en
prenant son bras, cet abandon et cette confiance qui touchaient l'homme en lui.
Son silence aussi qui la mettait tout entière dans son geste du moment et
parfaisait sa ressemblance avec les chats, à qui elle devait déjà la gravité
qu'elle mettait dans tous ses actes. Hier, après dîner, il s'était promené sur
les quais avec elle. À un moment, ils s'étaient arrêtés contre la rampe des
boulevards et Lucienne avait glissé contre Mersault. Dans la nuit il sentit
sous ses doigts les pommettes [145] glacées et saillantes, et les lèvres
chaudes d'une tiédeur où le doigt enfonçait. Alors ce fut en lui comme un grand
cri désintéressé et ardent. Devant la nuit chargée d'étoiles à craquer, et la
ville, comme un ciel renversé, gonflé des lumières humaines sous le souffle
chaud et profond qui montait du port vers son visage, lui venait la soif de
cette source tiède, la volonté sans frein de saisir sur ces lèvres vivantes
tout le sens de ce monde inhumain et endormi, comme un silence enfermé dans sa
bouche. Il se pencha et ce fut comme s'il posait ses lèvres sur un oiseau.
Lucienne gémit. Il mordit dans ses lèvres et durant des secondes, bouche contre
bouche, aspira cette tiédeur qui le transportait comme s'il serrait le monde
dans ses bras. Elle cependant s'accrochait à lui, comme noyée, surgissait par
élans de ce grand trou profond où elle était jetée, repoussait alors ses lèvres
qu'elle attirait ensuite, retombant alors dans les eaux glacées et noires qui
la brûlaient comme un peuple de dieux.

[¶31] … But Eliane was leaving now. A long afternoon of silence and reflection lay ahead of Mersault in his room. At dinner, no-one spoke. But by mutual consent they went out on to the terrace. The days always ended by melting into the days: from the morning above the bay, glistening with sun and mist, to the mildness of the evening above the bay. Day broke over the sea and the sun set behind the hills, for the sky showed only the one road, passing from the sea to the hills. The world says only one thing, it wakens, then it wearies. But there always comes a time when it vanquishes by mere repetition and gains the reward of its own severance. Thus the days of the House above the World, woven of that luxuriant fabric of laughter and simple acts, ended on the terrace under the star-studded night. Rose and Claire and Patrice stretched out on the divans, Catherine sat on the parapet.

> French: ...
Mais Éliane partait déjà. Une longue après-midi de silence et de réflexion
attendait Mersault dans sa chambre. Au dîner tous furent silencieux. Mais d'un
commun accord tous passèrent sur la terrasse. Les jours finissent toujours par
rejoindre les jours. Du matin sur la baie, éclatant de brumes et de soleil, à
la douceur du soir, sur la baie. Le jour se lève sur la mer et se couche
derrière les collines, parce que le ciel ne montre qu'une route qui va de la
mer aux collines. Le monde ne dit jamais qu'une [146] chose, et il intéresse,
puis il lasse. Mais un temps vient toujours où il conquiert à force de répéter
et touche le prix de sa persévérance. Ainsi les jours de la Maison devant le
Monde, tissés dans l'étoffe luxueuse des rires et des gestes simples, s'achèvent
sur la terrasse devant la nuit gonflée d'étoiles. On s'étendit sur des chaises
longues, Catherine assise sur le mur de garde.

[¶32] In the sky, night showed them its shining face, radiant and secret. Lights passed far below in the harbour, and the screech of trains occasionally reached them. The stars swelled, then shrank, vanished and were reborn, drawing evanescent figures, creating new ones moment by moment. In the silence, the night recovered its density, its flesh. Filled with twinkling stars, it left in their eyes the same play of light that tears can bring. And each of them, plunging into the depths of the sky, found that extreme point where everything coincides, the secret and tender meditation which constitutes the solitude of one’s life. Catherine, suddenly choked with love, could only sigh. Patrice, who felt that his voice would crack, nonetheless asked: ‘Don’t you feel cold?’ ‘No,’ Rose said. ‘Besides, it’s so beautiful.’

> French: Au
ciel, ardent et secret, brille le visage de la nuit obscure. Des lumières
passent très loin dans le port et les hurlements des trains se font plus
espacés. Les étoiles grandissent puis diminuent, disparaissent et renaissent,
lient d'instables figures entre elles, avec d'autres les renouent. Dans le
silence, la nuit reprend son épaisseur et sa chair. Pleine des glissements de
ses étoiles, elle laisse aux yeux les jeux de lumières qu'y mettent les larmes.
Et chacun, plongeant dans la profondeur du ciel, retrouve à ce point extrême où
tout coïncide, la pensée secrète et tendre qui fait toute la solitude de sa
vie. Catherine
que l'amour étouffe tout d'un coup, n'a su que soupirer. Patrice qui sent sa
voix changée, demande cependant : « Vous
n'avez pas froid ? - Non,
dit Rose. Et d'ailleurs c'est si beau. »

[¶33] Claire stood up, put her hands on the parapet and held her face up to the sky. Facing everything noble and elementary in the world, she united her life with her longing for life, identified her hopes with the movement of the stars. Suddenly turning around, she said to Patrice: ‘On good days, if you trust life, life has to answer you.’

> French: Claire
s'est levée, a mis ses mains sur le mur et tendu le visage vers le ciel. Devant
tout ce qu'il y a d'élémentaire et de noble au monde, elle confond sa vie et
son désir de vivre, et mêle son espoir au mouvement des étoiles. Retournée
brusquement elle s'adresse à Patrice : [147] « Dans
les bons jours, dit-elle, faire confiance à la vie, ça la force à bien
répondre.

[¶34] ‘Yes,’ Patrice said, without looking at her. A star fell. Behind it a distant beacon broadened in the night that was deeper now. Some men were climbing up the path in silence. He could hear the sound of their footsteps, their heavy breathing. Then the smell of flowers reached him.

> French: -
Oui », dit Patrice sans la regarder. Une
étoile file. Derrière elle, s'élargit la lueur d'un phare lointain, dans la
nuit maintenant plus noire. Des hommes gravissent le chemin en silence. On les
entend piétiner et respirer fortement. Peu après monte une odeur de fleurs.

[¶35] The world always says the same thing. And in that patient truth which proceeds from star to star is established a free-dom which releases us from ourselves and from others, as in that other patient truth which proceeds from death to death. Patrice, Catherine, Rose and Claire then grew aware of the hap-piness born of their abandonment to the world. If this night was in some sense the figure of their fate, they marvelled that it should be at once so carnal and so secret, that upon its coun-tenance mingled both tears and the sun. And with pain and joy, their hearts learned to hear that double lesson which leads to the happy death.

> French: Le
monde ne dit jamais qu'une seule chose. Et dans cette vérité patiente qui va de
l'étoile à l'étoile, se fonde une liberté qui nous délie de nous-mêmes et des
autres, comme dans cette autre vérité patiente qui va de la mort à la mort.
Patrice, Catherine, Rose et Claire prennent alors conscience du bonheur qui
naît de leur abandon au monde. Si cette nuit est comme la figure de leur
destin, ils admirent qu'il soit à la fois charnel et secret et que sur son
visage se mêlent les larmes et le soleil. Et leur cœur de douleur et de joie
sait entendre cette double leçon qui mène vers la mort heureuse.

[¶36] It is late now. Already midnight. Upon the brow of this night which is like the repose and the reflection of the world, a dim surge and murmur of stars heralds the coming dawn. A tremulous light descends from the sky. Patrice looks at his friends: Catherine sitting on the parapet, her head tipped back; Rose huddled on the divan, her hands resting on Gula; Claire stand-ing stiff against the parapet, her high, round forehead a white patch in the darkness. Young creatures capable of happiness, who exchange their youth and keep their secrets. He stands beside Catherine and stares over her glistening shoulder into the bowl of the sky. Rose comes over to the parapet, and all four are facing the World now. It is as if the suddenly cooler dew of the night were rinsing the signs of solitude from then, delivering them from themselves, and by that tremulous and fugitive baptism restoring them to the world. At this moment, when the night overflows with stars, their gestures are fixed against the great mute face of the sky. Patrice raises an arm to-wards the night, sweeping sheaves of stars in his gesture, the sea of the heavens stirred by his arm and all Algiers at his feet, around them like a dark, glittering cape of jewels and shells.

> French: Il est
tard maintenant. Minuit déjà. Au front de cette nuit qui est comme le repos et
la pensée du monde, un sourd gonflement et une rumeur d'étoiles annoncent le
réveil prochain. Du ciel gorgé d'astres, descend une lumière tremblante.
Patrice regarde ses amis : Catherine, accroupie sur le mur, la tête
renversée en arrière; Rose, tapie dans la chaise longue, les mains allongées
sur Gula; Claire, debout et raide contre le mur avec la tache blanche de son
front bombé. Des êtres jeunes, capables de [148] bonheur, qui échangent leur
jeunesse et gardent leurs secrets. Il s'est approché de Catherine et regarde
par-dessus son épaule de chair et de soleil, dans sa rondeur de ciel. Rose
s'est approchée du mur et tous les quatre sont devant le Monde. C'est comme si
la rosée soudain plus fraîche de la nuit lavait sur leurs fronts les signes de
leur solitude et les délivrant d'eux-mêmes, par ce baptême tremblant et fugitif
les rendait au monde. À cette heure où la nuit déborde d'étoiles leurs gestes
se figent sur le grand visage muet du ciel. Patrice lève le bras vers la nuit,
entraîne dans son élan des gerbes d'étoiles, l'eau du ciel battue par son bras
et Alger à ses pieds, autour d'eux comme un manteau étincelant et sombre de
pierreries et de coquillages. [149] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶37] Chapter Four

> French: La mort heureuse.** Deuxième partie : LA MORT
CONSCIENTE CHAPITRE IV [Retour à la table
des matières](#tdm)

## 9. Part II · Chapter IV

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/9/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/9/#p-N

[¶0] EARLY in the morning, the fog-lamps of Mersault’s car were gleaming along the coast road. Leaving Algiers, he passed milk carts, and the warm smell of the horses made him even more aware of the morning’s freshness. It was still dark. A last star dissolved slowly in the sky, and on the pale road he could hear only the motor’s contented purr and occasionally, in the dis-tance, the sound of hooves, the clatter of milk cans, until out of the dark his lights glittered on the horseshoes. Then everything vanished in the sound of speed. He was driving faster now, and the night swiftly veered to day.

> French: [151] Au
petit matin, la voiture de Mersault roulait sur la route du littoral avec ses
phares en veilleuse. En sortant d'Alger, il avait rattrapé et doublé des
voitures de laitier, et l'odeur des chevaux, faite de sueur chaude et d'écurie,
lui avait rendu plus sensible la fraîcheur du matin. Il faisait encore noir.
Une dernière étoile fondait lentement au ciel, et sur la route luisante dans
l'obscurité, il percevait seulement le bruit de bête heureuse du moteur et
quelquefois un peu plus loin, le trot d'un cheval et le vacarme cahotant d'une
voiture pleine de bidons, jusqu'à ce que lui devienne perceptible, sur le fond
noir de la route, le quadruple éclat des fers luisants aux pieds du cheval. Puis
tout s'évanouissait dans le bruit de la vitesse. Il allait plus vite maintenant
et la nuit virait rapidement au jour.

[¶1] Out of the darkness still retained between the hills, the car climbed an empty road overlooking the sea, where the morning declared itself. Mersault accelerated. The tiny sucking sound of the wheels grew louder on the dewy tarmac. At each of the many turns, Mersault’s braking made the tyres squeal, and as the road straightened, the sound of the motor gaining speed momentarily drowned out the soft voices of the sea rising from the beaches below. Only an aeroplane permits man a more apparent solitude than the kind he discovers in a car. Utterly confident of his own presence, satisfied with the precision of his gestures, Mersault could at the same time return to himself and to what concerned him. The day lay open, now, at the end of the road. The sun rose over the sea, awakening the fields on either side of the road, still deserted a moment before, filling them with the red fluttering of birds and insects. Sometimes a farmer would cross one of these fields, and Mersault, rushing past, retained no more than the image of a figure with a sack bending over the moist, clinging soil. Again and again the car brought him to the edge of slopes overlooking the sea; they grew steeper and their outline, barely suggested in the light of dawn, grew more distinct now, suddenly revealing prospects of olive trees, pines, and whitewashed cottages. Then another turn hurled the car towards the sea which tipped up towards Mersault like an offering glowing with salt and sleep. Then the car hissed on the tarmac and turned back towards other hillsides and the unchanging sea.

> French: Du fond
de la nuit ramassée entre les collines d'Alger, l'auto sortait sur une route
libre dominant la mer où le matin s'arrondissait. Mersault lança la voiture à
toute vitesse. Les roues multipliaient sur la route humide de rosée leurs
petits bruits de [152] ventouse. À chacun des nombreux tournants, un coup de
frein faisait hurler les pneus sur un mode aigu, et dans la ligne droite le ronflement
grave de la reprise couvrait un moment les petites voix de la mer qui montaient
des plages en contrebas. Seul l'avion permet une solitude plus sensible à
l'homme que celle qu'il découvre dans l'auto. Tout entier présent à lui-même,
consciemment satisfait de la précision de ses gestes, Mersault pouvait en même
temps revenir à lui-même et à ce qui l'occupait. Le jour maintenant était grand
ouvert au bout de la route. Le soleil se levait sur la mer et avec lui les
champs en bordure, encore déserts tout à l'heure, se réveillaient pleins
d'oiseaux et d'insectes au vol rouge. Parfois un paysan traversait l'un d'eux,
et Mersault emporté par la vitesse gardait seulement l'image d'une silhouette
chargée d'un sac, pesant de tout son pas sur la terre grasse et juteuse.
Régulièrement, l'auto le ramenait contre les coteaux qui dominaient la mer. Ils
grossissaient et leur silhouette, un peu plus tôt à peine indiquée en ombre
chinoise contre le jour, se rapprochait rapidement, grossissait dans son détail
et présentait à Mersault, pleins d'oliviers, de pins et maisonnettes crépies,
ses flancs soudain découverts. Puis un autre tournant lançait l'auto vers la
mer qui se gonflait en marée et montait vers Mersault, comme une offrande
pleine de sel, de rougeurs et de sommeil. L'auto alors sifflait sur la route et
repartait vers d'autres coteaux et la mer toujours semblable. [153]

[¶2] A month before, Mersault had announced his departure to the House above the World. He would travel again, then settle down somewhere near Algiers. Several weeks later he was back, convinced that travel now meant an alien way of life to him: wandering seemed no more than the happiness of an anxious man. And deep inside himself he felt a dim exhaustion. He was eager to carry out his plan of buying a little house some-where in the Chenoua, between the sea and the mountains, a few kilometres from the ruins of Tipasa. When he arrived in Algiers, he had envisioned the setting of his life. He had made a large investment in German pharmaceuticals, paid a broker to manage his holdings for him, and thereby justified his absences from Algiers and the independent life he was leading. The in-vestment, moreover, was more or less profitable, and he made up for his occasional losses, offering without remorse this trib-ute to his profound freedom. The world is always satisfied, it turns out, with a countenance it can understand. Indolence and cowardice do the rest. Independence is earned by a few words of cheap confidence. Mersault then concerned himself with Lucienne’s fate.

> French: Un mois
auparavant, Mersault avait annoncé son départ à la Maison devant le Monde. Il
allait voyager d'abord et se fixer ensuite dans les environs d'Alger. Quelques
semaines après il était de retour, certain que le voyage figurait pour lui une
vie désormais étrangère : le dépaysement lui paraissait seulement un
bonheur d'inquiet. Aussi bien, il sentait en lui une fatigue obscure. Il avait
hâte de réaliser le projet qu'il avait formé d'acheter une petite maison entre
la mer et la montagne, au Chenoua, à quelques kilomètres des ruines de Tipasa.
À son arrivée à Alger, il avait mis en scène le décor extérieur de sa vie. Il
avait acheté un portefeuille important de produits pharmaceutiques allemands,
mis un employé qu'il payait à la tête de l'affaire, et justifié ainsi ses
absences d'Alger et la vie indépendante qu'il menait. L'affaire, pour le reste,
marchait tant bien que mal et il subvenait aux déficits occasionnels, apportant
sans remords ce tribut à sa liberté profonde. Il suffit en effet de présenter
au monde une face qu'il puisse comprendre. La paresse et la lâcheté font le
reste. L'indépendance se gagne avec quelques mots de confidence à bon marché. Mersault
s'occupa ensuite du sort de Lucienne.

[¶3] She had no family, lived alone, worked as a secretary for a coal company, ate little but fruit and did Swedish exercises. Mersault lent her books which she returned without a word. To his questions, she replied: ‘Yes, I liked it,’ or else: ‘It was a little sad.’ The day he decided to leave Algiers, he suggested that she live with him but continued to keep her apartment in Algiers without working, joining him when he sent for her. He promised this with enough conviction for Lucienne to find nothing humiliating in the offer, and in fact there was nothing humiliating in it. Lucienne often realized through her body what her mind could not understand; she agreed. Mersault added: ‘If you want, I can marry you. But I don’t see the point.’ ‘Whatever you prefer,’ Lucienne said. A week later he married her and made ready to leave the city. Meanwhile Lucienne bought an orange canoe to skin over the blue sea. Mersault twisted the wheel to avoid a venturesome hen. He was thinking of the conversation he had had with Catherine, the day he had left the House above the World he had spent the night alone in a hotel.

> French: Elle
n'avait pas de parents, vivait seule, était secrétaire dans une maison de
charbons, mangeait avec des fruits et faisait de la culture physique. Mersault
lui prêta des livres. Elle les lui rendit sans rien dire. À ses questions, elle
répondit : « Oui, c'est bien », ou encore : « C'est un
peu triste. » Le [154] jour où il décida de quitter Alger, il lui proposa
alors de vivre avec lui mais de résider à Alger sans travailler et de le
rejoindre quand il aurait besoin d'elle. Il le dit avec assez de conviction
pour que Lucienne n'y vit rien d'humiliant et aussi bien il n'y avait rien
d'humiliant. Lucienne percevait souvent par le corps ce que son esprit ne
pouvait comprendre. Elle accepta. Mersault ajouta : « Si
vous y tenez, je puis vous promettre de vous épouser. Mais ça ne me paraît pas
utile. - Ce
sera comme vous voudrez », dit Lucienne. Une
semaine après, il l'épousait et se préparait à partir. Lucienne pendant ce
temps s'acheta un canoë orange pour aller sur la mer bleue. Mersault
évita d'un coup de volant une poule matinale. Il songeait à la conversation
qu'il avait eue avec Catherine. La veille du départ il avait quitté la Maison
devant le Monde pour passer une nuit seul à l'hôtel.

[¶4] It was early in the afternoon, and because it had rained that morning, the whole bay was like a wet pane of glass, the sky utterly blank above it. The cape at the opposite end of the bay stood out wonderfully clear, and lay, gilded by a sunbeam, like a huge summer snake upon the sea. Patrice had finished packing and now, his arms leaning on the sill, stared greedily at this new birth of the world.

> French: C'était
le début de l'après-midi et, comme il avait plu dans la matinée, la baie tout
entière était comme une vitre lavée et le ciel comme un linge frais. Tout en
face, le cap qui terminait la courbe de la baie se dessinait avec une
merveilleuse pureté et, doré par un rayon de soleil, il s'allongeait dans la
mer comme un grand serpent d'été. Patrice avait fini de boucler ses valises et
maintenant, les bras contre le portant de la fenêtre, il regardait avidement
cette nouvelle naissance du monde.

[¶5] ‘But if you’re happy here, why are you leaving?’ Catherine had asked. ‘There’s a risk of being loved, little Catherine, and that would keep me from being happy.’ Coiled on the couch, her head down, Catherine stared at Patrice. Without turning around he said: ‘A lot of men complicate their lives and invent problems for themselves. In my case, it’s quite simple. Look …’ He spoke facing the world, and Catherine felt forgotten. She looked at Patrice’s long fingers on the sill, studied his way of resting his weight on one hip, and without even seeing his eyes she knew how absorbed his gaze would be.

> French: [155] « Je
ne comprends pas pourquoi tu pars, si tu es heureux ici, lui avait dit
Catherine. - Je
risquerais d'y être aimé, petite Catherine, et ça m'empêcherait d'être
heureux. » Catherine
lovée sur le divan, la tête un peu basse, regardait Patrice avec son beau
regard sans fond. Il dit sans se retourner : « Beaucoup
d'hommes compliquent leur existence et s'inventent des destins. Moi c'est tout
simple. Regarde... » Il
parlait face au monde et Catherine se sentait oubliée. Elle regardait les longs
doigts de Patrice pendant au bout de l'avant-bras replié contre le portant, sa
façon de porter son corps sur une seule hanche et son regard perdu qu'elle
devinait sans l'apercevoir.

[¶6] ‘What I …’ but she broke off, still staring at Patrice. Little sails began riding out to sea, taking advantage of the calm. They approached the channel, filled it with fluttering wings, and suddenly sped outwards, leaving a wake of air and water that widened in long foamy trails. Catherine watched them make their way out to sea from where she sat, rising around Patrice like a flight of white birds. He seemed to feel the weight of her silence and her stare, turned around, took her hands and brought them close to his own body. ‘Never give up, Catherine. You have so much inside you, and the no-blest sense of happiness of all. Don’t just wait for a man to come along. That’s the mistake so many women make. Find your happiness in yourself.’

> French: « Ce
que je voudrais... » dit-elle mais elle se tut et regarda Patrice. De
petites voiles commençaient à gagner la mer en profitant du calme. Elles
abordaient la passe, la remplissaient de battements d'ailes et soudain tiraient
leur course vers le large, avec un sillage d'air et d'eau qui s'épanouissait en
longs frissons écumeux. De sa place et à mesure qu'elles avançaient dans la
mer, Catherine les voyait s'élever autour de Patrice comme un vol d'oiseaux
blancs. Il parut sentir son silence et son regard. Il se retourna, lui prit les
mains et l'amena contre lui. « Ne
renonce jamais, Catherine. Tu as tant de choses en toi et la plus noble de
toutes, le sens [156] du bonheur. N'attends pas seulement la vie d'un homme.
C'est pour cela que tant de femmes se trompent. Mais attends-la de toi-même.

[¶7] ‘I’m not complaining, Mersault,’ Catherine said softly, putting one hand on Patrice’s shoulder. ‘The only thing that matters now is that you take good care of yourself.’ He realized then how easily his certainty could be shaken. His heart was strangely hard.

> French: - Je ne
me plains pas, Mersault, dit Catherine doucement, en prenant l'épaule de
Patrice,. Une seule chose importe pour le moment. Soigne-toi. » Il
sentit alors combien sa certitude tenait à peu de choses. Son cœur était
étrangement sec.

[¶8] ‘You shouldn’t have said that just now.’ He picked up his suit-case and went down the steep stairs, then down the path from the olive-trees to the olive-trees. There was nothing ahead of him now except the Chenoua, a forest of ruins and wormwood, a love without hope or despair, and the memory of a life of vine-gar and flowers. He turned around. Up above, Catherine was watching him leave, motionless.

> French: « Tu
n'aurais pas dû dire cela maintenant. » Il prit
sa valise et descendit d'abord l'escalier raide puis le chemin depuis les
oliviers jusqu'aux oliviers. Rien ne l'attendait plus que le Chenoua, une forêt
de ruines et d'absinthes, un amour sans espoir ni désespoir avec le souvenir
d'une vie de vinaigre et de fleurs. Il se retourna. Là-haut, Catherine le
regardait partir, sans un geste.

[¶9] In a little less than two hours, Mersault was in sight of the Chenoua. The night’s last violent shadows still lingered on the slopes that plunged into the sea, while the peak glowed in the red and yellow sunlight. There was a kind of vigorous and massive assertion of the earth here, thrusting up from the Sahel and silhouetted on the horizon, ending in this enormous bestial back which plummeted straight down into the sea. The house Mersault had bought stood on the last slopes, a hundred yards from the water already turning golden in the heat. There was only one storey above the ground floor, and only one room in it, but this room was enormous and overlooked the front garden and the sea through a splendid bay window opening on to a terrace as well. Mersault hurried up to it: the sea was already forming scarves of mist, and its blue darkened while the warm red of the terrace tiles glistened in the morning dew. The whitewashed parapet had already been conquered by the first tendrils of a triumphant rambler-rose. The firm white flesh of the open petals, sharp against the sea, was both voluptuous and satiating. Downstairs, one room faced the foothills of the Chenoua, covered with fruit-trees, the other two opened on to the garden and the sea beyond. In the garden, two pines thrust their bare trunks high into the sky, the tips alone covered with a green and yellow pelt. From the house he could see only the space bracketed beneath the trunks. A little steamship was moving out to sea now, and Mersault watched its entire trajectory from one pine to the other. Here was where he would live. Doubtless because the beauty of the place touched his heart — why else had he bought this house? But the release he hoped to find here dismayed him, this solitude he had sought so deliberately seemed even more disturbing, now that he knew its setting. The village was not far away, a few hundred yards. He walked out of the house. A little path sloped down from the road towards the sea. Fol-lowing it, he noticed for the first time that he could glimpse, across the bay, the slender peninsula of Tipasa. At its very end were silhouetted the golden columns of the temple and around them the fallen ruins among the wormwood bushes forming, at this distance, a blue-grey plumage. On June evenings,.Mersault reflected, the wind would bring the fragrance of those sun-gorged shrubs across the water towards the Chenoua.

> French: Après
un peu moins de deux heures Mersault arriva en vue du Chenoua. À ce moment les
dernières lueurs violettes de la nuit traînaient encore sur ses pentes qui
plongeaient dans la mer tandis que le sommet s'éclairait de lueurs rouges et
jaunes. Il y avait là comme un élan vigoureux et massif de la terre parti des
coteaux du Sahel qui se profilaient à l'horizon, pour aboutir dans cet énorme
dos de bête musclée qui plongeait dans la mer de toute sa hauteur. La maison
que Mersault avait achetée s'élevait sur les dernières pentes à une centaine de
mètres de la mer qui se dorait déjà de chaleur. Elle n'avait qu'un étage
au-dessus du rez-de-chaussée et dans cet étage une seule chambre avec ses
dépendances. [157] Mais cette chambre était vaste et s'ouvrait sur le jardin du
devant, puis sur la mer par une magnifique baie prolongée d'une terrasse.
Mersault y monta rapidement. La mer commençait déjà à fumer et du même coup son
bleu se fonçait tandis que le rouge chaud des carreaux de la terrasse y gagnait
son rayonnement et son éclat. La balustrade crépie laissait déjà passer les
premières fleurs d'un magnifique rosier grimpant. Les roses étaient blanches et
pour celles qui étaient ouvertes, détachées sur la mer, il y avait à la fois quelque
chose de saturant et de plantureux dans la fermeté de leur chair. Des pièces du
bas, l'une donnait sur les premières pentes du Chenoua, peuplées d'arbres
fruitiers, les deux autres sur le jardin et sur la mer. Dans le jardin, deux
pins lançaient dans le ciel leurs troncs démesurés couverts à leur extrémité
seulement d'une fourrure jaunie et verte. De la maison, on ne pouvait voir que
l'espace compris entre ces deux arbres et la courbe de la mer entre les troncs.
En ce moment du moins, un petit vapeur passait au large et Mersault le regarda
pendant tout le long voyage qu'il fit d'un pin à l'autre pin. C'était
là qu'il allait vivre. Sans doute la beauté de ces lieux touchait son cœur.
C'était pour eux qu'aussi bien il avait acheté cette maison. Mais le
délassement qu'il avait espéré trouver là l'effrayait maintenant. Et cette
solitude qu'il avait recherchée avec tant de lucidité lui paraissait plus
inquiétante maintenant qu'il en connaissait le décor. Le village [158] n'était
pas loin, à quelques centaines de mètres. Il sortit. Un petit sentier
descendait de la route vers la mer. Au moment de le prendre, il s'aperçut pour
la première fois qu'on apercevait de l'autre côté de la mer la petite pointe de
Tipasa. Sur l'extrémité de cette pointe, se découpaient les colonnes dorées du
temple et tout autour d'elles les ruines usées parmi les absinthes qui
formaient à distance un pelage gris et laineux. Les soirs de juin, pensa
Mersault, le vent devait porter vers le Chenoua à travers la mer le parfum dont
se délivraient les absinthes gorgées de soleil.

[¶10] He had to set up his house, organize his life. The first days passed quickly. He whitewashed the walls, bought hangings in Algiers, began to install electricity, and as he went about his work, interrupted by the meals he took at the village café and by his dips in the sea, he forgot why he had come here and lost himself in his body’s fatigue, loins aching and legs stiff, fretting over the shortage of paint or the defective installation of a light-switch in the hallway. He slept at the café and gradually became acquainted with the village: the boys who came to play pool and ping-pong on Sunday afternoons (they would use the table all afternoon, on the basis of one drink, to the owner’s great annoyance); the girls who strolled in the evening along the road overlooking the sea (they walked arm in arm, and there was a caressing, sing-song note in their voices); Perez the fisherman who supplied the hotel with fish and had only one arm. Here, too, he met the village doctor, Bernard. But the day the house was entirely ready, Mersault moved all his things into it and gradually recovered himself. It was evening. He was in the big room upstairs, and behind the window two worlds fought for the space between the two pines. In one, al-most transparent, the stars multiplied. In the other, denser and darker, a secret palpitation of the water betrayed the sea.

> French: Il lui
fallait installer sa maison et l'organiser. Les premiers jours passèrent
rapidement. Il peignit les murs à la chaux, acheta des tentures à Alger,
recommença l'installation électrique. Et dans ce labeur coupé dans la journée
par les repas qu'il prenait à l'hôtel du village et par des bains de mer, il
oubliait pourquoi il était venu ici et se dispersait dans la fatigue de son
corps, les reins creusés et les jambes raides, soucieux du manque de peinture
ou de l'installation défectueuse d'un va-et-vient dans le couloir. Il couchait
à l'hôtel et faisait peu à peu connaissance avec le village : les garçons
qui venaient le dimanche après-midi jouer au billard russe et au ping-pong (ils
occupaient les jeux toute l'après-midi et, à la grande fureur du patron, ne
prenaient qu'une consommation); les filles qui se promenaient le soir sur la
route qui dominait la mer (elles se tenaient le bras et leurs voix chantaient [159]
un peu sur les dernières syllabes des mots); Pérez, le pêcheur, qui fournissait
l'hôtel en poissons et n'avait qu'un bras. Ce fut là aussi qu'il rencontra le
docteur du village, Bernard. Mais le jour où dans la maison tout fut installé,
Mersault y transporta ses affaires et revint un peu à lui. C'était le soir. Il
était dans la pièce du premier, et derrière la fenêtre deux mondes se
disputaient l'espace entre les deux pins. Dans l'un, presque transparent, les
étoiles se multipliaient. Dans l'autre, plus dense et plus noir, une secrète
palpitation d'eau annonçait la mer.

[¶11] So far, he had lived sociably enough, chatting with the work-men who helped him in the house or with the owner of the café. But now he realized that he had no-one to meet tonight, nor tomorrow, nor ever, and that he was facing his longed for solitude at last. From the moment he no longer had to see any-one, the next day seemed terribly imminent. Yet he convinced himself that this was what he had wanted: nothing before him but himself for a long time — until the end. He decided to stay where he was, smoking and thinking late into the night, but by ten he was sleepy and went to bed. The next day he wakened very late, around ten, made his breakfast and ate it before washing or shaving. He felt a little tired. He had not shaved, and his hair was uncombed. But after he had eaten, instead of going into the bathroom he wandered from room to room, leafed through a magazine, and finally, was delighted to find a light switch that had not been attached, and set to work. Someone knocked: the boy from the café bringing his lunch, as he had arranged the day before. He sat down at his table just as he was, ate without appetite before the food had a chance to cool, and began to smoke, lying on the couch in the downstairs room. When he wakened, annoyed at having fallen asleep, it was four o’clock. He bathed then, shaved carefully, dressed and wrote two letters, one to Lucienne, the other to the three girls. It was already very late, and growing dark. Nonetheless he walked to the village to post his letters and returned with-out having met anyone. He went upstairs and out on to the terrace: the sea and the night were conversing on the beach and above the ruins. Mersault reflected. The memory of this wasted day embittered him. Tonight, at least, he would work, do something, read or go out and walk through the night. The garden gate creaked: his dinner was coming. He was hungry, ate happily, then felt unable to leave the house. He decided to read late in bed. But after the first pages his eyes closed, and the next morning he woke up late. The following days, Mersault tried to struggle against this encroachment. As the days passed, filled by the creak of the gate and countless cigarettes, he was disconcerted by the vari-ance between the gesture which had brought him to this life and this life itself. One evening he wrote to Lucienne to come, deciding to break this solitude from which he had expected so much. After the letter was sent, he was filled with a se-cret shame, but once Lucienne arrived the shame dissolved in a kind of mindless eager joy to rediscover a familiar being and the easy life her presence signified. He made a fuss over her, and Lucienne seemed almost surprised by his solicitude, when she could tear herself away from her carefully pressed white linen dress. He took walks now, but with Lucienne. He recovered his complicity with the world, but by resting his hand on Luci-enne’s shoulder. Taking refuge in humanity, he escaped his secret dread. Within two days, however, Lucienne bored him. And this was the moment she chose to ask him to let her live there. They were at dinner, and Mersault had simply refused, not raising his eyes from his plate.

> French: Jusqu'ici
il avait vécu en disponibilité, rencontrant les ouvriers qui l'aidaient ou
bavardant avec le patron du café. Mais ce soir, il prit conscience qu'il
n'avait personne à rencontrer, ni demain ni jamais et qu'il était en face de la
solitude tant souhaitée. Dès l'instant où il ne devait voir personne, le
lendemain lui parut terriblement proche. Il se persuada cependant que c'était
ce qu'il avait voulu : lui devant lui et pendant un long temps, jusqu'à la
consommation. Il résolut de rester à fumer et à réfléchir tard dans la nuit,
mais vers dix heures il eut sommeil et se coucha. Le lendemain il s'éveilla
très tard, vers dix heures, prépara son petit déjeuner et le prit avant de
faire sa toilette. Il se sentait un peu las. Il n'était pas rasé et ses cheveux
étaient emmêlés. Pourtant après avoir mangé, au lieu de gagner la salle de
bains, il erra d'une pièce à l'autre, feuilleta une revue et finalement [160] fut
tout heureux de trouver un commutateur détache du mur et se mit au travail. On
frappa à la porte. C'était le petit garçon de l'hôtel qui lui apportait son
déjeuner comme il en avait convenu la veille. Tel qu'il était et par paresse il
se mit à table, mangea sans appétit avant que les plats se refroidissent et se
mit à fumer, étendu sur le divan de la pièce du bas. Quand il se réveilla,
furieux de s'être endormi, il était quatre heures. Il fit alors sa toilette, se
rasa soigneusement, s'habilla enfin et écrivit deux lettres, l'une pour Lucienne,
l'autre pour les trois étudiantes. Il était déjà très tard et la nuit tombait.
Il alla cependant jusqu'au village pour mettre ses lettres à la poste et revint
sans avoir rencontré personne. Il monta dans sa chambre et sortit sur la terrasse.
La mer et la nuit dialoguaient sur la grève et dans les ruines. Lui
réfléchissait. Le souvenir de cette journée perdue l'empoisonnait. Ce soir du
moins, il voulait travailler, faire quelque chose, lire ou sortir pour marcher
dans la nuit. La grille du jardin grinça. Son repas du soir arrivait. Il avait
faim, mangea avec appétit et se sentit alors incapable de sortir. Il décida de
lire longtemps au lit. Mais sur les premières pages ses yeux se fermèrent et le
lendemain il se réveillait tard. Les
jours suivants, Mersault tenta de réagir contre cet envahissement. À mesure que
les journées passaient, tout entières remplies par le grincement de la grille
et les innombrables cigarettes, une [161] angoisse le prenait à mesurer la
disproportion entre le geste qui l'avait amené à cette vie et cette vie même.
Un soir, il écrivit à Lucienne de venir, rompant ainsi avec cette solitude dont
il attendait tant. Quand la lettre partit, il était dévoré de honte secrète.
Mais quand Lucienne arriva, cette honte fondit dans une sorte de joie sotte et
précipitée qui l'envahit à retrouver un être familier et la vie facile que sa
présence impliquait. Il s'occupait d'elle, s'empressait, et Lucienne le regardait
avec un peu de surprise, mais toujours préoccupée de ses robes de toile blanche
bien repassées. Il
sortit alors dans la campagne, mais avec Lucienne. Il retrouva sa complicité
avec le monde, mais en portant sa main sur l'épaule de Lucienne. Et réfugié
dans l'homme, il échappait ainsi à sa peur secrète. Deux jours après cependant,
Lucienne l'ennuyait. Elle choisit ce moment pour lui demander de vivre auprès
de lui. Ils dînaient alors et Mersault avait nettement refusé sans lever les
yeux de son assiette.

[¶12] After a pause, Lucienne had added in a neutral tone of voice: ‘You don’t love me.’ Mersault looked up. Her eyes were full of tears. He relented: ‘But I never said I did, my child.’ ‘I know,’ Lucienne said, ‘and that’s why.’

> French: Après
un silence, Lucienne avait ajouté d'une voix neutre : « Tu
ne m'aimes pas. » Mersault
leva la tête. Elle avait les yeux pleins de larmes. Il s'adoucit : « Mais
je ne te l'ai jamais dit, mon petit. - C'est
vrai, dit Lucienne, et c'est pour ça. »

[¶13] Mersault stood up and walked to the window. Between the pines, the stars throbbed in the night sky. And never had Patrice felt, along with his dread, so much disgust as at this moment for the days they had just passed together. ‘You’re a lovely girl, Lucienne. I can’t see any further than that. It’s all I ask of you. It has to be enough for the two of us.’

> French: Mersault
se leva et marcha vers la fenêtre. Entre les deux pins, les étoiles
foisonnaient dans la nuit. [162] Et jamais peut-être Patrice n'avait eu au cœur
en même temps que son angoisse un tel dégoût des jours qui venaient de passer. « Tu
es belle, Lucienne, dit-il. Je ne vois pas plus loin. Je ne te demande rien de
plus. Cela est suffisant pour nous deux.

[¶14] ‘I know,’ Lucienne said. She was sitting with her back to Patrice, scoring the tablecloth with the tip of her knife. He walked over to her and rested a hand on the nape of her neck. ‘Believe me, there is no such thing as great suffering, great regret, great memory … Everything is forgotten, even a great love. That’s what’s sad about life, and also what’s wonderful about it. There’s only a way of looking at things, a way that comes to you every once in a while.

> French: - Je
sais », dit Lucienne. Elle tournait le dos à Patrice et elle grattait la
nappe avec la pointe de son couteau. Il vint à elle et lui prit la nuque. « Crois-moi,
il n'y a pas de grande douleur, pas de grands repentirs, de grands souvenirs.
Tout s'oublie, même les grandes amours. C'est ce qu'il y a de triste et
d'exaltant à la fois dans la vie. Il y a seulement une certaine façon de voir
les choses et elle surgit de temps en temps. C'est pour ça qu'il est bon quand
même d'avoir eu un grand amour, une passion malheureuse dans sa vie. Ça fait du
moins un alibi pour les désespoirs sans raison dont nous sommes
accables. » Après
un temps, Mersault réfléchit et ajouta :

[¶15] That’s why it’s good to have had love in your life after all, to have had an unhappy passion — it gives you an alibi for the vague despairs we all suffer from.’ After a pause, he added: ‘I don’t know if you understand what I mean.’ ‘I think I understand.’ She suddenly turned her head towards Mersault. ‘You’re not happy?’ ‘I will be,’ Mersault said violently. ‘I have to be. With this night, this sea, and this flesh under my fingers?’ He had turned back towards the window and was tightening his hand on Lucienne’s neck. She said nothing.

> French: « Je
ne sais pas si tu me comprends. - Je
crois que je comprends », dit Lucienne. Elle retourna brusquement la tête
vers lui : « Tu n'es pas heureux. - Je
vais l'être, dit Mersault violemment. Il faut que je le sois. Avec cette nuit,
cette mer et cette nuque sous mes doigts. » Il
s'était retourné vers la fenêtre et il serra sa main sur le cou de Lucienne.
Elle se taisait.

[¶16] Then, without looking at him, ‘At least you feel friendly to-wards me, don’t you?’ Patrice knelt beside her and bit her shoulder. ‘Friendly, yes, the way I feel friendly towards the night. You are the pleasure of my eyes, and you don’t know what a place such joy has in my heart.’ She left the next day. And the day after that Mersault was unable to stand himself, and drove to Algiers. He went first to the House above the World. His friends promised to visit him at the end of the month. Then he decided to visit his old neighbourhood. His flat had been rented to a man who ran a café. He inquired after the barrel maker, but no-one knew anything — someone thought he had gone to Paris to look for work. Mersault walked through the streets. At the restaurant, Celeste had aged — but not much; René was still there, with his tuberculosis and his solemn expression. They were all glad to see Patrice again, and he felt moved by this encounter.

> French: [163] « Du
moins, dit-elle sans le regarder, tu as un peu d'amitié pour moi ? » Patrice
s'agenouilla près d'elle en lui mordant l'épaule. « De l'amitié, oui,
comme j'ai de l'amitié pour la nuit. Tu fais la joie de mes yeux et tu ne sais
pas ce que cette joie peut avoir de place dans mon cœur. » Elle
partit le lendemain. Le surlendemain, Mersault, incapable de s'accorder à
lui-même, arrivait à Alger en auto. Il alla d'abord à la Maison devant le
Monde. Ses amies lui promirent d'aller le voir à la fin du même mois. Il voulut
alors retrouver son quartier. Sa
maison était louée à un cafetier. Il s'enquit du tonnelier et personne ne put
le renseigner. On croyait savoir qu'il était parti à Paris pour chercher du
travail. Mersault se promena. Au restaurant, Céleste avait vieilli - peu en
somme. René était toujours là, avec sa tuberculose et son air grave. Tous
furent heureux de revoir Patrice et lui se sentait ému par cette rencontre.

[¶17] ‘Hey, Mersault,’ Celeste told him, ‘you haven’t changed. Still the same!’ ‘Yes,’ Mersault said. He marvelled at the strange blindness by which men, though they are so aware of what changes in themselves, impose on their friends an image chosen for them once and for all. He was being judged by what he had been. Just as dogs don’t change character, men are dogs for each other. And precisely to the degree that Celeste, René and the others had known him, he had become as alien and remote to them as an uninhabited planet. Yet he left them with affectionate farewells. And just outside the restaurant he ran into Marthe. As soon as he saw her he realized that he had almost forgotten her and that at the same time he had wanted to meet her. She still had her painted goddess’ face. He desired her vaguely but without conviction. They walked together.

> French: « Oh !
Mersault, lui dit Céleste, tu n'as pas changé. Toujours le même, oh ! -
Oui », dit Mersault. Il
admirait le curieux aveuglement par quoi les hommes, si renseignés pourtant sur
ce qui change en eux, imposent à leurs amis l'image qu'une fois pour toutes ils
se sont faite d'eux. Pour lui, on le jugeait selon ce qu'il avait été. Comme un
chien ne change pas de caractère, les hommes sont des chiens [164] pour
l'homme. Et dans la mesure même où Céleste, René et les autres l'avaient
beaucoup connu, il leur devenait aussi étranger et aussi fermé qu'une planète
inhabitée. Il les quitta cependant avec amitié. Et en sortant du restaurant, il
rencontra Marthe. En la voyant, il prit conscience qu'il l'avait à peu près
oubliée et qu'en même temps il espérait la rencontrer. Elle avait toujours son
visage de déesse peinte. Il la désira sourdement mais sans conviction. Ils
marchèrent ensemble.

[¶18] ‘Oh, Patrice,’ she said, ‘I’m so glad! What’s become of you?’ ‘Nothing, as you can see. I’m living in the country.’ ‘Wonderful. I’ve always dreamt of living in the country.’ And after a silence: ‘You know, I’m not angry with you or any-thing.’ ‘Yes,’ Mersault said, laughing, ‘you’ve managed to console yourself.’ Then Marthe spoke in a tone of voice he did not recognize. ‘Don’t be nasty, Patrice. I knew it would end like this some day. You were a strange fellow. And I was nothing but a little girl. That’s what you always used to say … Of course when it hap-pened I was furious. But finally I told myself, “He’s unhappy.” And you know, it’s funny. I don’t know how to say it, but that was the first time that what we … that what happened between us made me feel sad and happy at the same time.’

> French: « Oh
Patrice, disait-elle, que je suis contente. Qu'est-ce que tu deviens ? - Rien,
tu vois. J'habite la campagne. - Ça
c'est chic. Moi, j'ai toujours rêvé ça. » Et
après un silence : « Tu
sais, dit-elle, je ne t'en veux pas. - Oui,
dit Mersault en riant, tu t'es consolée. » Alors
Marthe prit un ton qu'il ne lui connaissait guère : « Ne
sois pas méchant, tu veux ? Je savais bien que ça finirait comme ça un
jour. Tu étais un drôle de type. Et moi rien qu'une petite fille comme tu
disais. Alors quand c'est arrivé, bien sûr, j'ai ragé, tu comprends. Mais j'ai
fini par me dire que tu étais malheureux. Et c'est drôle, hein, je ne sais pas
bien dire ça, mais c'est la première fois que ce qu'il y a eu entre nous m'a rendue
triste et heureuse à la fois. »

[¶19] Surprised, Mersault stared at her. He suddenly realized that Marthe had always been very decent with him. She had ac-cepted him as he was and had spared him a great deal of loneliness. He had been unfair: while his imagination and vanity had given her too much importance, his pride had given her too little. He discovered the cruel paradox by which we always de-ceive ourselves twice about the people we love first to their advantage, then to their disadvantage. Today he understood that Marthe had been genuine with him — that she had been what she was, and that he owed her a good deal. It was beginning to rain — just enough to reflect the lights of the street; through the shining drops he saw Marthe’s suddenly serious face and felt overcome by a burst of gratitude he could not express — in the old days he might have taken it for a kind of love. But he could find only stiff words: ‘You know, Marthe, I’m very fond of you. Even now, if there’s anything I could do …’

> French: Surpris,
Mersault la regarda. Il réfléchissait soudain que Marthe avait toujours été
très bien avec [165] lui. Elle l'avait accepté tel qu'il était et l'avait
enlevé à beaucoup de solitude. Il avait été injuste. Dans le même temps où son
imagination et sa vanité lui avaient accorde trop de prix - son orgueil ne lui
en avait pas donné assez. Il éprouvait par quel paradoxe cruel nous nous
trompons toujours deux fois sur les êtres que nous aimons, à leur bénéfice
d'abord et à leur désavantage ensuite. Il comprenait aujourd'hui que Marthe
avait été naturelle avec lui - qu'elle avait été ce qu'elle était et qu'à ce
titre il lui devait beaucoup. Il pleuvait à peine - juste de quoi multiplier et
disperser les lumières de la rue. À travers les gouttes de lumières et de
pluie, il voyait le visage soudain sérieux de Marthe et il se sentait pris
d'une gratitude volubile qui n'arrivait pas à s'exprimer et qu'en d'autres
temps il aurait pu prendre pour une sorte d'amour. Mais il ne sut trouver que
de pauvres mots : « Tu sais, lui dit-il, je t'aime bien. Et maintenant
encore, si je pouvais quelque chose... »

[¶20] She smiled: ‘No. I’m young still. And I don’t do without …’ He nodded. What a distance there was between them, and yet what complicity! He left her in front of her own house. She had opened her umbrella, saying ‘I hope we’ll see each other again.’

> French: Elle
lui sourit : « Non,
lui dit-elle. Je suis jeune. Alors, je ne me prive pas, tu penses. » Il
approuva. De lui à elle, quelle distance à la fois et quelle secrète entente.
Il la quitta devant chez elle. Elle avait ouvert son parapluie. Elle dit « J’espère
qu'on se reverra.

[¶21] ‘Yes,’ Mersault said. She gave him a sad little smile. ‘Oh, that’s your little girl’s face.’ She had stepped into the doorway and closed her umbrella. Patrice held out his hand and smiled in his turn. ‘Till next time, image.’ She hugged him quickly, kissed him on both cheeks and ran upstairs. Mersault, standing in the rain, still felt Marthe’s cold nose and warm lips on his cheeks. And that sudden, disinterested kiss had all the purity of the one given him by the freckled little whore in Vienna.

> French: -
Oui », dit Mersault. Elle eut un petit sourire triste. « Oh, dit
Mersault, tu as ton visage de petite fille. » [166] Elle
s'était retirée sous la porte et fermait son parapluie. Patrice lui tendit la
main et sourit à son tour : « Au revoir, apparence. » Elle la
serra rapidement et brusquement l'embrassa sur les deux joues et monta
l'escalier en courant. Mersault, resté sous la pluie, sentait encore sur ses
joues le nez froid et les lèvres chaudes de Marthe. Et ce baiser soudain et
désintéressé avait toute la pureté de celui de la petite prostituée aux taches
de rousseur de Vienne.

[¶22] Then he went to find Lucienne, slept at her flat, and asked her to walk with him on the boulevards. It was almost noon when they came downstairs. Orange boats were drying in the sun like fruit cut in quarters. The double flock of pigeons and their shadows swooped down to the docks and up again in a long, slow curve. The sun was brilliant and the air grew stifling. Mersault watched the red and black steamer slowly gain the channel, put on speed and gradually veer towards the streak of light glistening where the sky met the sea. For the onlookers, there is a bitter sweetness in every department. ‘They’re lucky,’ Lucienne said. ‘Yes.’ He was thinking ‘No’ — or at least that he didn’t envy them their luck. For him, too, starting over, departures, a new life had a certain lustre, but he knew that only the impotent and the lazy attach happiness to such things. Happiness implied a choice, and within that choice a concerted will, a lucid desire. He could hear Zagreus: ‘Not the will the renounce, but the will to happiness.’ He had his arm around Lucienne, and her warm breast lay within his hand.

> French: Cependant
il alla chercher Lucienne, coucha chez elle, et le lendemain lui demanda de
marcher avec lui sur les boulevards. Il était près de midi quand ils descendirent.
Des coques orange séchaient au soleil comme des fruits coupés en quartiers. Un
vol double de pigeons et d'ombres de pigeons descendit vers les quais pour
remonter aussitôt dans une courbe lente. Le soleil éclatant chauffait
doucement. Mersault regardait le courrier rouge et noir sortir lentement de la
passe, prendre de la vitesse et virer largement vers la barre de lumière qui
écumait à la rencontre du ciel et de la mer. Pour celui qui regarde partir, il
y a dans tout départ une douceur amère. « Ils ont de la chance, dit Lucienne.
- Oui », dit Patrice. Il pensait « non » - ou que du moins il
n'enviait pas cette chance. Pour lui aussi les recommencements, les départs,
les nouvelles vies gardaient leur attrait. Mais il savait que le bonheur ne s'y
attachait que dans l'esprit des paresseux et des impuissants. Le bonheur
impliquait un choix et à [167] l'intérieur de ce choix, une volonté concertée,
et lucide. Il entendait Zagreus : « Non pas avec la volonté du
renoncement, mais avec la volonté du bonheur. » Il avait son bras autour
de Lucienne et dans sa main reposait le sein chaud et souple de la femme.

[¶23] That same evening, as he drove back to the Chenoua, Mersault felt a huge silence in himself as he faced the swelling waves and the steep hillsides. By making the gesture of a fresh start, by becoming aware of his past, he had defined what he wanted and what he did not want to be. Those wasted days he had been ashamed of seemed dangerous but necessary now. He might have foundered then and missed his one chance, his one justification. But after all, he had to adapt himself to ev-erything.

> French: Le soir
même, dans l'auto qui le ramenait au Chenoua, Mersault, devant les gonflements
de l'eau et les coteaux soudain surgis, sentait un grand silence en lui. À
simuler quelques recommencements, à prendre conscience de sa vie passée, il
avait défini en lui ce qu'il voulait et ce qu'il ne voulait pas être. Ces jours
de dispersion qui lui avaient fait honte, il les jugeait dangereux mais
nécessaires. Il aurait pu y sombrer et manquer ainsi sa seule justification.
Mais aussi bien, il fallait s'adapter à tout.

[¶24] Rounding one curve after the next, Mersault steeped himself in this humiliating yet priceless truth: the conditions of the singular happiness he sought were getting up early every morning, taking a regular swim — a conscious hygiene. He drove very fast, resolved to take advantage of his discovery in order to establish himself in a routine which would henceforth require no further effort, to harmonize his own breathing with the deepest rhythm of time, of life itself.

> French: Mersault
entre deux coups de frein se pénétrait de cette vérité à la fois humiliante et
inappréciable que le bonheur singulier qu'il recherchait trouvait ses conditions
dans des levers matinaux, des bains réguliers et une hygiène consciente. Il
allait très vite, décidé à profiter de sa lancée pour s'installer dans une vie
qui par la suite ne lui demanderait plus d'efforts, pour accorder sa
respiration au rythme profond du temps et de la vie.

[¶25] The next morning he got up early and walked down to the sea. The sky was already brilliant, and the morning full of rustling wings and crying birds. But the sun was only touch-ing the horizon’s curve, and when Mersault stepped into the still lustreless water, he seemed to be swimming in an indeter-minate darkness until, as the sun climbed higher, he thrust his arms into streaks of icy red and gold. Then he swam back to land and walked up to his house. His body felt alert and ready for whatever the day might bring. Every morning, now, he came downstairs just before sunrise, and this first action con-trolled the rest of his day. Moreover, these swims exhausted him, but at the same time, because of the fatigue and the en-ergy they afforded, they gave his entire day a flavour of aban-donment and happy lassitude. Yet the hours still seemed long to him — he had not yet detached time from a carcass of habits which were still so many guide-marks to him. He had nothing to do, and his time stretched out, measureless, before him. Each minute recovered its miraculous value, but he did not yet recognize it for what it was. Just as the days of a journey seem interminable whereas in an office the trajectory from Monday to Monday occurs in a flash, so Mersault, stripped of all his props, still tried to locate them in a life which had nothing but itself to consider. Sometimes he picked up his watch and stared as the minute-hand shifted from one number to the next, mar-velling that five minutes should seem so interminable. Doubtless that watch opened the way — a painful and tormenting way — which leads to the supreme art of doing nothing. He learned to walk; sometimes in the afternoon he would walk along the beach as far as the ruins of Tipasa; then he would lie down among the wormwood bushes, and with his hands on the warm stone would open his eyes and his heart to the intolera-ble grandeur of that seething sky. He matched the pounding of his blood with the violent pulsation of the sun at two o’clock, and deep in the fierce fragrance, deafened by the invisible in-sects, he watched the sky turn from white to deep-blue, then pale to green, pouring down its sweetness upon the still-warm ruins. He would walk home early then, to go to bed. In this passage from sun to sun, his days were organized according to a rhythm whose deliberation and strangeness became as necessary to him as that of his office, his restaurant, and his sleep in his mother’s room. In both cases, he was virtually unconscious of it. But now, in his hours of lucidity, he felt that time was his own, that in the brief interval which finds the sea red and leave it green, something eternal was represented for him in each second. Beyond the curve of the days he glimpsed nei-ther superhuman happiness nor eternity — happiness was hu-man, eternity ordinary. What mattered was to humble himself, to organize his heart to match the rhythm of the days instead of submitting their rhythm to the curve of human hopes.

> French: Le
lendemain matin il se leva tôt et descendit vers la mer. Le jour était déjà
dans toute sa clarté et le matin chargé de froissements d'ailes et de
pépiements d'oiseaux. Mais le soleil effleurait seulement la courbe de
l'horizon, et lorsque Mersault [168] entra dans l'eau encore sans éclat, il lui
sembla nager dans une nuit indécise jusqu'à ce que le soleil se levant, il
enfonçât ses bras dans des coulées d'or rouge et glacé. Il revint à ce moment
et rentra chez lui. Il sentit son corps alerte et prêt à tout accueillir. Dans
les matins qui suivirent, il descendit un peu avant le lever du soleil. Et ce
premier geste commandait le reste de sa journée. Ces bains d'ailleurs le fatiguaient.
Mais dans le même temps, par la faiblesse et l'énergie qu'ils lui laissaient à
la fois, ils donnaient à toute sa journée un goût d'abandon et de lassitude
heureuse. Pourtant ses journées lui paraissaient encore longues. Il n'avait pas
encore détaché son temps d'une carcasse d'habitudes qui lui servaient de points
de repère. Il n'avait rien à faire et son temps prenait alors toute son
extension. Chaque minute retrouvait sa valeur de miracle, mais il ne la
reconnaissait pas encore pour telle. De même qu'en voyage, les jours paraissent
interminables et que dans un bureau au contraire le passage du lundi au lundi
se fait dans un éclair, de même, privé de ses appuis, il essayait de les retrouver
encore dans une vie qui pourtant n'en avait que faire. Quelquefois il prenait
une montre et regardait l'aiguille passer d'un chiffre à l'autre et
s'émerveillait de ce que cinq minutes lui parussent alors interminables. Sans
doute cette montre lui ouvrit le chemin pénible et torturant qui mène à l'art suprême
de ne rien faire. Il apprit à se promener. L'après-midi, quelquefois, il
marchait le long de la plage [169] jusqu'aux ruines sur l'autre pointe. Il se
couchait alors dans les absinthes et la main sur la chaleur d'une pierre il
ouvrait ses yeux et son cœur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de
chaleur. Il accordait les battements de son sang à la pulsation violente du soleil
à deux heures et enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d'insectes
somnolents, il regardait le ciel passer du blanc au bleu pur, pour s'aérer
bientôt jusqu'au vert et verser sa douceur et sa tendresse sur les ruines
encore chaudes. Il rentrait tôt alors et se couchait. Dans cette course d'un
soleil à un autre soleil, ses journées s'ordonnaient suivant un rythme dont la
lenteur et l'étrangeté lui devinrent aussi nécessaires qu'autrefois, son
bureau, son restaurant et son sommeil. Dans les deux cas, il en était à peu
près inconscient. Maintenant du moins, à ses heures de lucidité, il sentait que
le temps était à lui et que dans ce court instant qui va de la mer rouge à la
mer verte, quelque chose d'éternel se figurait pour lui en chaque seconde. Pas
plus que le bonheur surhumain, il n'entrevoyait d'éternité hors de la courbe
des journées. Le bonheur était humain et l'éternité quotidienne. Le tout était
de savoir s'humilier, d'ordonner son cœur au rythme des journées au lieu de
plier le leur à la courbe de notre espoir.

[¶26] Just as there is a moment when the artist must stop, when the sculpture must be left as it is, the painting untouched — just as a determination not to know serves the maker more than all the resources of clairvoyance — so there must be a minimum of ignorance in order to perfect a life of happiness. Those who lack such a thing must set about acquiring it: unintelligence must be earned.

> French: De même
qu'il faut savoir s'arrêter en art, qu'un moment vient toujours où une
sculpture ne doit plus être touchée et qu'à cet égard une volonté
d'inintelligence sert toujours plus un artiste que les [170] ressources les
plus déliées de la clairvoyance, de même il faut un minimum d'inintelligence
pour parfaire une vie dans le bonheur. À ceux qui ne l'ont pas de la gagner.

[¶27] On Sundays, Mersault played pool with Perez. The old fish-erman, one arm a stump cut off above the elbow, played pool in a peculiar fashion, puffing out his chest and leaning his stump on the cue. When they went out fishing in the morning, Perez rowed with the same skill, and Mersault admired the way he would stand in the boat, pushing one oar with his chest, the other with his good hand. The two men got along well. After the morning’s fishing, Perez cooked cuttlefish in a hot sauce, stewing them in their own ink, and soaking up the black juice left in the pan with pieces of bread. As they sat in the fish-erman’s kitchen over the sooty stove, Perez never spoke, and Mersault was grateful to him for this gift of silence. Sometimes, after his morning swim, he would see the old man putting his boat in the sea, and he would join him. ‘Shall I come with you, Perez?’ ‘Get in.’

> French: Le
dimanche, d'ailleurs, Mersault jouait au billard avec Pérez. Pérez était
manchot. Son bras mutilé était coupé au-dessus du coude. Il jouait alors de
façon bizarre et, le torse bombé, appuyait son moignon sur la queue. Lorsqu'il
allait pêcher le matin, Mersault admirait toujours l'adresse du vieux pêcheur
qui tenait sa rame gauche sous son aisselle et, debout dans la barque, le corps
de travers, poussait l'une des rames avec sa poitrine et l'autre avec sa main.
Tous deux s'entendaient très bien. Pérez faisait des sépias à la sauce piquante.
Il les faisait cuire dans leur jus et Mersault partageait avec lui la sauce noire
et brûlante que tous les deux pompaient avec leur pain sur une poêle couverte
de suie dans la cuisine du pêcheur. Pérez, d'ailleurs, ne parlait jamais.
Mersault lui était reconnaissant de sa capacité de silence. Quelquefois le
matin après son bain, il le voyait mettre sa barque à la mer. Il s'avançait
alors : « Je
vais avec vous, Perez ? -
Embarquez », disait l'autre.

[¶28] They put the oars in the rowlocks and rowed together, Mersault being careful not to catch his feet in the trawling-hooks. Then they would fish, and Mersault would watch the lines, gleaming to the water’s surface, black and wavering underneath. The sun broke into a thousand fragments on the sea, and Mersault breathed the heavy stifling smell that rose from it like fumes. Sometimes Perez pulled in a little fish he would throw back, saying ‘Go home to your mother.’ At eleven they rowed home and Mersault, his hands glistening with scales and his face swollen with sun, waited in his cool dark house while Perez prepared a pan of fish they would eat together in the evening. Day after day, Mersault let himself sink into his life as if he were sliding into water. And just as the swimmer ad-vances by the complicity of his arms and the water which bears him up, helps him on, it was enough to make a few essential gestures — to rest one hand on a tree trunk, to take a run on the beach — in order to keep himself intact and conscious. Thus he became one with a life in its pure state, he rediscovered a paradise given only to animals of the least or the greatest in-telligence. At the point where the mind denies the mind, he touched his truth and with it his extreme glory, his extreme love.

> French: Ils
mettaient alors les rames à deux taquets différents et ramaient de concert en
prenant garde (Mersault du moins) de ne pas embarrasser ses pieds dans les
hameçons de la palangre. Puis ils pêchaient et Mersault surveillait les lignes,
luisantes jusqu'à la [171] surface de la mer, onduleuses et noires sous l'eau.
Le soleil se brisait sur l'eau en milliers de petits morceaux et Mersault
respirait une odeur lourde et étouffante qui montait de la mer comme une respiration.
Quelquefois Pérez tirait un petit poisson. Il le rejetait alors et
disait : « Va chez ta mère. » À onze heures, ils revenaient et
Mersault, les mains luisantes d'écailles et la figure gonflée de soleil,
rentrait dans sa maison comme dans une cave fraîche, tandis que Pérez allait
préparer un plat de poissons qu'ils mangeaient ensemble le soir. Jour après
jour, Mersault se laissait aller dans sa vie comme il se laissait glisser dans
l'eau. Et comme on avance grâce à la complicité des bras et de l'eau qui porte
et transporte, il lui suffisait de quelques gestes essentiels, une main sur un
tronc d'arbre, une course sur la plage, pour se maintenir intact et conscient.
Il rejoignait ainsi une vie à l'état pur, il retrouvait un paradis qui n'est
donné qu'aux animaux les plus privés ou les plus doués d'intelligence. À ce
point où l'esprit nie l'esprit il touchait sa vérité et avec elle sa gloire et
son amour extrêmes.

[¶29] Thanks to Bernard, he also mingled with the life of the vil-lage. He had been obliged to send for Bernard to treat some minor indisposition, and since then they had seen each other repeatedly, with pleasure. Bernard was a silent man, but he had a kind of bitter wit that cast a gleam in his horn-rimmed spec-tacles. He had practised medicine for a long time in Indochina, and at forty had retired to this corner of Algeria, where for several years he had led a tranquil life with his wife, an almost mute Indochinese who wore western suits and arranged her hair in a bun. Bernard’s capacity for indulgence enabled him to adapt himself to any milieu. He liked the whole village, and was liked in return. He took Mersault on his rounds. Mersault already knew the owner of the café, a former tenor who would sing behind his bar and between two bleats of Tosca threaten his wife with a beating. Patrice was asked to serve with Bernard on the holiday committee, and on 14th July they walked through the streets in tricolour armbands or argued with the other committee-members sitting around a zinc ta-ble sticky with aperitifs as to whether the bandstand should be decorated with ferns or palms. There was even an attempt to lure him into an electoral contest, but Mersault had had time to know the mayor, who had ‘presided over the destiny of his commune’ (as he said) for the last decade, and this semi-permanent position inclined him to regard himself as Napoleon Bonaparte. A wealthy grape-grower, he had had a Greek-style house built for himself, and proudly showed it to Mersault. It consisted of a ground floor and second floor around a court-yard, but the mayor had spared no expense and installed a lift, which he insisted that Mersault and Bernard ride in. And Bernard commented placidly: ‘Very smooth.’ The visit had in-spired Mersault with a profound admiration for the mayor, and he and Bernard wielded all their influence to keep him in the office he deserved on so many counts.

> French: Grâce à
Bernard il se mêlait aussi à la vie du village. Il avait été obligé de le faire
appeler pour une petite indisposition, et ils s'étaient revus par la suite et
souvent avec plaisir. Bernard était silencieux, mais avec une sorte d'esprit
amer qui mettait des lueurs dans ses lunettes d'écaille. Il avait longtemps
exercé en Indochine et s'était retiré à quarante ans dans ce coin d'Algérie.
Depuis quelques [172] années il y menait une vie paisible avec sa femme, une
Indochinoise presque muette, avec des cheveux en chignon et un tailleur
moderne. Bernard, par sa capacité d'indulgence, s'adaptait à tous les milieux.
Par là il aimait tout le village et en était aimé. Il y entraînait Mersault.
Celui-ci connaissait déjà très bien le patron de l'hôtel, ancien ténor qui
chantait à son comptoir et, entre deux mugissements de La Tosca, promettait une
peignée à sa femme. On demanda à Patrice de faire partie avec Bernard du comité
des fêtes. Et les jours de fête, 14 juillet et autres, ils se promenaient un
brassard tricolore au bras ou discutaient avec les autres commissaires, autour
d'une table de tôle verte poisseuse d'apéritifs sucrés, si l'estrade des
musiciens devait être entourée de fusains ou de palmiers. On voulut même
l'entraîner dans un conflit électoral. Mais Mersault avait eu le temps de
connaître le maire. Il « présidait aux destinées de sa commune »
(comme il disait) depuis dix ans et cette quasi-pérennité l'inclinait à se
croire Napoléon Bonaparte. Vigneron enrichi, il s'était fait construire une maison
dans le style grec. Il l'avait fait visiter à Mersault. Elle se composait d'un
rez-de-chaussée surélevé d'un étage. Mais, ne reculant devant aucun sacrifice,
le maire y avait installé un ascenseur. Il le fit essayer à Mersault et à
Bernard. Et Bernard dit avec placidité : « Il glisse bien. » De
ce jour, Mersault conçut une admiration profonde pour le maire. Bernard et lui
usaient de toute leur influence pour [173] le conserver au poste qu'à tant de
titres il méritait.

[¶30] In springtime, the little village with its close-set red roofs between the mountains and the sea overflowed with flowers — roses, hyacinths, bougainvilleas — and hummed with insects. In the afternoons, Mersault would walk out on to his terrace and watch the village dozing under the torrent of light. Local history consisted of a contest between Morales and Bingues, two rich Spanish landowners whom a series of speculations had transformed into millionaires, in the grip of a terrible ri-valry. When one bought a car, he chose the most expensive make; but the other, who would buy the same make, would add silver door-handles. Morales was a genius at such tactics. He was known in the village as the King of Spain, for on each occa-sion he triumphed over Bingues, who lacked imagination. During the war, when Bingues subscribed several hundred thou-sand francs for a national bond drive, Morales had declared: ‘I’ll do better than that, I’ll give you my son.’ And he had made his son, who was too young to be mobilized, volunteer. In 1925, Bingues had driven out from Algiers in a magnificent racing Bugatti; two weeks later, Morales had built himself a hangar, and bought a plane. The plane was still sleeping in its hangar, and was shown to visitors on Sundays. Bingues called Morales ‘that barefoot beggar’, and Morales referred to Bingues as ‘that lime-kiln’.

> French: Au
printemps, le petit village aux toits rouges rapprochés, entre la montagne et
la mer, regorgeait de fleurs, roses thé, jacinthes et bougainvillées, et de
bourdonnements d'insectes. À l'heure de la sieste, Mersault passait sur sa
terrasse et regardait le village dormir et fumer sous la lumière débordante. La
grande histoire du village tenait dans la rivalité de Moralès et Binguès, deux
riches colons espagnols qu'une série de spéculations avaient transformés en
millionnaires. Dès cet instant, la fièvre des grandeurs les avait pris. Quand
l'un achetait une auto, il choisissait la plus chère. Mais l'autre qui achetait
la même y faisait mettre des poignées d'argent. Le génie en l'espèce était Moralès.
On l'appelait « le Roi d'Espagne ». Et c'est qu'en toutes choses il
avait battu Binguès qui manquait d'imagination. Le jour où, pendant la guerre,
Binguès souscrivit pour plusieurs centaines de mille francs à l'emprunt
national, Moralès avait déclaré : « Moi je fais mieux, je donne mon
fils. » Et il avait fait engager son fils encore trop jeune pour être
mobilisé. En 1925, Binguès était arrivé d'Alger dans une magnifique Bugatti
course. Quinze jours après Moralès s'était fait construire un hangar et acheté
un avion Caudron. Cet avion dormait encore dans son hangar. Le dimanche
seulement on le montrait aux visiteurs. Lorsque Binguès parlait de Moralès il
disait : « Ce va-nu-pieds », et Moralès de Binguès :
« Ce four à chaux. »

[¶31] Bernard took Mersault to visit Morales, who welcomed them warmly to his huge farm, humming with wasps and fragrant with grapes. Wearing espadrilles and shirtsleeves because he could not endure a jacket and shoes, Morales showed them the aeroplane, the son’s medal framed in the living-room, and ex-plained the necessity of keeping foreigners out of Algeria (he was naturalized, ‘but that Bingues, for instance …’), then led them to inspect his latest acquisition. They walked through an enormous vineyard in the middle of which was cleared space where a kind of Louis XV salon had been set up, each piece made of the most precious woods and fabrics. Thus Morales could receive visitors to his grounds. When Mersault courte-ously asked what happened when it rained, Morales shifted his cigar and, without even blinking, answered: ‘I replace it.’ On his way home, Mersault spent the time arguing with Bernard over the difference between the nouveau-riche and the poet. Morales, according to Bernard, was a poet. Mersault declared he would have made a splendid Roman emperor during the decline.

> French: [174] Bernard
emmena Mersault chez Moralès. Dans la grande ferme pleine de guêpes et d'odeurs
de raisin, celui-ci les reçut avec toutes les marques du respect, mais en
espadrilles et en bras de chemise parce qu'il ne pouvait pas supporter la veste
et les souliers. On leur fit voir l'avion, les autos, la médaille du fils
encadrée et exposée dans le salon, et Moralès qui expliquait à Mersault la
nécessité d'éloigner les étrangers de l'Algérie française (lui était
naturalisé, « mais, par exemple, ce Binguès ») les emmena vers une
récente trouvaille. Ils s'engagèrent dans un immense champ de vigne au milieu
duquel était ménagé un rond-point. Sur ce rond-point, se trouvait disposé un
salon Louis XV, du bois et de l'étoffe les plus précieux. Moralès pouvait ainsi
recevoir ses visiteurs dans ses terres. À Mersault qui s'informait
courtoisement de ce qui arrivait par temps de pluie, Moralès répondit sans
broncher, par-dessus son cigare : « Je remplace. » Les retours
avec Bernard se passaient alors à distinguer le nouveau riche du poète.
Moralès, suivant Bernard, était poète. Mersault pensait qu'il aurait fait un
admirable empereur romain de la décadence.

[¶32] Some time later, Lucienne came to the Chenoua for a few days, then left. One Sunday morning, Claire, Rose and Cather-ine paid Mersault a visit, as they had promised. But Patrice was already very far from the state of mind which had driven him to Algiers during the first days of his retreat. He was glad to see them again, even so, and brought Bernard to meet them at the stop where the big yellow bus dropped them off. It was a magnificent day, the village full of the fine red carts of itinerant butchers, flowers everywhere, and the villagers dressed in bright colours. At Catherine’s request they took a table at the café, and the girls marvelled at all this brilliant life, divining the sea’s presence behind the wall they leaned against. As they were leaving, an astonishing burst of music exploded in a nearby street: The Toreador Song from Carmen, but performed with an exuberance which prevented the instru-ments from keeping in tune or time. ‘The gymnastic society,’ Bernard explained. Then some twenty strange musicians ap-peared, each puffing on a different kind of wind instrument. They marched towards the café, and behind them, his hat worn over a handkerchief on the back of his head, cooling himself with a cheap fan, appeared Morales. He had hired these musicians in the city because, as he explained, ‘with this depression, life around here is too sad’. He sat down at a table and grouped the musicians around him. Then Morales stood up and announced with tremendous dignity, making a sweeping movement towards the audience: ‘At my request, the orchestra will play “Toreador’ again.’

> French: À
quelque temps de là, Lucienne vint passer quelques jours au Chenoua et
repartit. Un dimanche matin, Claire, Rose et Catherine vinrent rendre visite à
Mersault comme elles l'avaient promis. Mais Patrice était déjà très loin de
l'état d'esprit qui l'avait poussé à Alger aux premiers jours de sa retraite.
Il fut pourtant heureux de les revoir. Il [175] alla les chercher avec Bernard
à la descente du grand autocar canari qui faisait le service. La journée était
magnifique, le village plein de belles voitures rouges de bouchers ambulants,
les fleurs épaisses et les gens habillés de couleurs claires. Ils
s'installèrent un moment au café sur la demande de Catherine. Elle admirait cet
éclat et cette vie, et derrière le mur où elle s'adossait elle devinait la
présence de la mer. Au moment de partir une étonnante musique éclata dans une
rue toute proche. C'était sans doute la « Marche des Toréadors » de
Carmen, mais avec un éclat et une exubérance qui empêchaient les instruments de
garder leur rang. « C'est la société de gymnastique », dit Bernard.
Pourtant on vit déboucher une vingtaine de musiciens inconnus et soufflant sans
arrêt dans les instruments à vent les plus divers. Ils avançaient vers le café
et derrière eux, le canotier en arrière, posé sur un mouchoir, se
rafraîchissant d'un éventail de réclame, Moralès déboucha. Il avait loué ces
musiciens à la ville parce que, expliqua-t-il plus tard, « avec cette
crise, la vie elle est trop triste ». Il s'installa et fit disposer autour
de lui les musiciens qui achevèrent leur marche. Le café regorgeait de public.
Alors, Moralès se leva et dans un mouvement circulaire dit avec dignité :
« À ma demande, l'orchestre va rejouer Toréador. »

[¶33] As they left, the girls were choking with laughter, but once they reached Mersault’s house and the cool shade of the rooms which emphasized the dazzling whiteness of the sun-drenched garden walls, they discovered a silent harmony which Cather-ine expressed by the desire to take a sunbath on the terrace. Mersault walked Bernard home. This was the second time the doctor had glimpsed something of Patrice’s life; they had never confided in each other, Mersault conscious that Bernard was not a happy man, and Bernard rather baffled by Mersault’s way of life. They parted without a word. Mersault and the girls de-cided to make an excursion the following day, starting very early. The Chenoua was high and difficult to climb — ahead of them lay a splendid day of sunlight and fatigue. At dawn they climbed the first steep slope. Rose and Claire walked ahead, Patrice and Catherine following. No one spoke. Gradually they rose above the sea, still pale in the morning mist. Patrice felt he belonged to the mountain, its short turf powdered with saffron blossoms, his eager but weakening body a part of the icy springs, the shadows and the sunlight. They entered into the concentrated effort of climbing, the morning air sharp in their lungs, determined to conquer the slope. Rose and Claire, exhausted, began to slow down. Catherine and Patrice walked on, and soon lost sight of the other two.

> French: En
partant, les petites bourriques étouffaient sous les rires. Mais arrivées à la
maison, dans l'ombre et la fraîcheur des pièces qui rendaient plus sensible
l'éclatante blancheur des murs pleins de soleil [176] du jardin, elles
retrouvèrent un silence et un accord profond qui, chez Catherine, se traduisit
par le désir de prendre un bain de soleil sur la terrasse. Mersault reconduisit
alors Bernard. C'était la seconde fois que Bernard voyait quelque chose de la
vie de Mersault. Ils ne s'étaient jamais rien confié, Mersault conscient que
Bernard n'était pas heureux, et Bernard un peu dérouté devant la vie de
Mersault. Ils se quittèrent sans dire un mot. Mersault convint avec ses amies
qu'ils partiraient tous les quatre en excursion le lendemain de très bonne
heure. Le Chenoua était très haut et difficile à escalader. Il y avait là en
perspective une belle journée de fatigue et de soleil. Au petit
matin, ils gravirent les premières pentes raides. Rose et Claire marchaient
devant, Patrice fermait la marche avec Catherine. Ils étaient silencieux. Ils
s'élevaient peu à peu au-dessus de la mer encore toute blanche dans les brumes
du matin. Patrice se taisait aussi, tout entier intégré à la montagne avec sa
chevelure rase ébouriffée de colchiques, aux sources glacées, à l'ombre et au
soleil, à son corps qui consentait puis refusait. Ils entraient dans l'effort
concentré de la marche, l'air du matin dans leurs poumons comme un fer rouge ou
un rasoir effilé, totalement livrés à cette application, à ce surpassement qui
s'efforçaient de triompher de la pente. Rose et Claire, fatiguées, ralentirent
leur marche. Catherine et Patrice prirent les devants et les eurent bientôt
perdues de vue.

[¶34] ‘Are you all right?’ Patrice asked. ‘Yes, it’s beautiful.’ The sun rose in the sky, and with it a hum of insects swelled in the growing warmth. Soon Patrice took off his shirt and walked on bare-chested. Sweat ran down his shoulders where the skin had peeled with sunburn. They took a little path that seemed to follow the mountainside. The grass was wetter here; soon a sound of springs greeted them, and in a hollow they almost stumbled over the sudden gush of coolness and shade. They sprinkled each other, drank a little, and Catherine stretched out on the grass while Patrice, his hair black with water and curling over his forehead, stared blinking over the landscape that was covered with ruins, gleaming roads, and splinters of sunlight. Then he sat down beside Catherine. ‘While you’re alone, Mersault, tell me — are you happy now?’ ‘Look,’ Mersault said. The road trembled in the sun, and the air was filled with a thousand coloured specks. He smiled and rubbed his arms. ‘Yes, but … Well, I wanted to ask you — of course you don’t have to answer if you don’t want to — ‘ She hesitated: ‘Do you love your wife?’

> French: [177] « Ça
va ? disait Patrice. - Oui,
c'est très beau. » Dans le
ciel le soleil montait et, avec lui, un grésillement d'insectes qui se gonflait
avec la chaleur. Bientôt Patrice enleva sa chemise et, torse nu, continua la
route. La sueur coulait sur ses épaules où le soleil avait soulevé des
épluchures de peau. Ils prirent un petit chemin qui semblait longer le flanc de
la montagne. Les herbes qu'ils écrasaient étaient plus humides. Bientôt un
bruit de sources les accueillit et dans un renfoncement un jaillissement de
fraîcheur et d'ombre. Ils s'aspergèrent mutuellement, burent un peu, et
Catherine se coucha sur l'herbe, pendant que Patrice, les cheveux noirs d'eau
et bouclés sur le front, clignait des yeux devant le paysage couvert de ruines,
de routes luisantes et d'éclats de soleil. Puis il s'assit près de Catherine. « Pendant
que nous sommes seuls, Mersault, dis-moi si tu es heureux ? Regarde »,
dit Mersault. La route tremblait au soleil et tout un peuple de vibrions
multicolores montait vers eux. Patrice souriait et se caressait les bras. « Oui,
mais, je voulais te dire. Bien sur tu ne me répondras pas si ça
t'ennuie. » Elle hésita : « Est-ce que tu aimes ta
femme ? »

[¶35] Mersault smiled: ‘That’s not essential.’ He gripped Cather-ine’s shoulder and shook his head, sprinkling water into her face. ‘You make the mistake of thinking you have to choose, that you have to do what you want, that there are conditions for happiness. What matters — all that matters, really — is the will to happiness, a kind of enormous, ever-present conscious-ness. The rest — women, art, success — is nothing but excuses. A canvas waiting for our embroideries.’

> French: Mersault
sourit : « Ça
n'est pas indispensable. » Il prit l'épaule de Catherine et, secouant la
tête, lui aspergea d'eau [178] le visage : « L'erreur, petite
Catherine, c'est de croire qu'il faut choisir, qu'il faut faire ce qu'on veut,
qu'il y a des conditions du bonheur. Ce qui compte seulement, tu vois, c'est la
volonté du bonheur, une sorte d'énorme conscience toujours présente. Le reste,
femmes, œuvres d'art ou succès mondains, ne sont que prétextes. Un canevas qui
attend nos broderies.

[¶36] ‘Yes,’ Catherine said, her eyes filled with sunlight. ‘What matters to me is a certain quality of happiness. I can only find it in a certain struggle with its opposite — a stubborn and violent struggle. Am I happy? Catherine! You know the famous formula — “if I had my life to live over again” — well, I would live it over again just the way it has been. Of course you can’t know what that means.’ ‘No.’ ‘And I don’t know how to tell you. If I’m happy, it’s because of my bad conscience. I had to get away and reach this solitude where I could face — in myself, I mean — what had to be faced, what was sun and what was tears … Yes, I’m happy, in human terms.’

> French: - Oui,
dit Catherine, les yeux pleins de soleil. - Ce
qui m'importe c'est une certaine qualité de bonheur. Je ne puis goûter le
bonheur que dans la confrontation tenace et violente qu'il soutient avec son
contraire. Si je suis heureux ? Catherine ! Tu sais la fameuse
formule : " Si j'avais à recommencer ma vie ", eh bien, je la
recommencerais telle quelle. Naturellement, tu ne peux pas savoir ce que ça
veut dire. - Non,
dit Catherine. -
Comment te dire, petit. Si je suis heureux c'est grâce à ma mauvaise
conscience. J'avais besoin de partir et de gagner cette solitude où j'ai pu
confronter en moi ce qui était à confronter, ce qui était soleil et ce qui
était larmes... Oui, je suis humainement heureux. »

[¶37] Rose and Claire arrived. They shouldered their knapsacks. The path still followed the mountainside, keeping them in a zone of dense vegetation, prickly pears, olive-trees and jujubes. They passed Arabs on donkeys. Then they climbed again. The sun poured now on each stone in the path. At noon, crushed by the heat, drunk on fragrance and fatigue, they flung down their knapsacks and gave up reaching the top. The slopes were sheer and full of sharp flints. A wizened oak sheltered them in its circle of shade. They took food out of the knapsacks and ate. The whole mountain quivered under the light. The cicadas were deafening as the heat assailed them under their oak. Patrice threw himself on the ground and pressed his chest against the stones, inhaling the scorched aroma. Under his belly he could feel the faint throbs of the mountain that seemed to be in labour. This regular pulse and the unremitting song of the insects between the hot stones finally put him to sleep. When he awoke he was covered with sweat, and every muscle ached. It must have been three in the afternoon. The girls had vanished, but soon he heard their laughter and shouts. It was cooler now, time to go back down. At this moment, as they were about to start, Mersault fainted for the first time. When he came to, he saw the cobalt sea between three anxious faces. They walked on more slowly. On the last slopes,.Mersault asked for a rest. The sea was turning green along with the sky, and the horizon began to blur. On the foothills that stretched from the Chenoua around the little bay, the cypresses blackened slowly. No-one spoke, until Claire said: ‘You look tired.’

> French: Rose et
Claire arrivaient. Ils reprirent leur sac. Le chemin longeait toujours la
montagne et les maintenait dans une zone de végétation abondante. Les chemins
étaient encore bordés de figuiers de Barbarie, d'oliviers et de jujubiers. On y
croisait des Arabes montés sur des ânes. Puis ils montèrent. [179] Le soleil
frappait maintenant à coups redoublés sur chaque pierre du chemin. À midi,
écrasés de chaleur, saouls de parfums et de fatigue, ils jetèrent leurs sacs et
renoncèrent à atteindre le sommet. Les pentes étaient rocheuses et pleines de silex.
Un petit chêne rabougri les abrita dans son ombre ronde. Ils tirèrent les
provisions des sacs et mangèrent. La montagne tout entière vibrait sous la
lumière et les cigales. La chaleur montait et les assiégeait sous leur chêne.
Patrice se renversa sur la terre et la poitrine contre les pierres respira un
arôme brûlant. Il recevait dans son ventre les coups sourds de la montagne qui
semblait en travail. Leur monotonie, le chant assourdissant des insectes entre
les pierres chaudes et les parfums sauvages finirent par l'endormir. Quand
il se réveilla il était couvert de sueur et courbaturé. Il devait être trois
heures. Les enfants avaient disparu. Bientôt des rires et des cris les
annoncèrent. La chaleur avait diminué. Il fallait redescendre. C'est à ce
moment-là que pour la première fois et au milieu de la descente, Mersault eut
une syncope. Quand il se releva il aperçut la mer très bleue entre trois
visages inquiets. Ils redescendirent plus lentement. Aux dernières pentes,
Mersault demanda une pause. La mer verdissait avec le ciel et toute une douceur
montait de l'horizon. Sur les collines qui prolongeaient le Chenoua autour de
la petite baie, les cyprès noircissaient lentement. Tous se taisaient. Claire
dit pourtant : [180] « Vous
avez l'air fatigué.

[¶38] ‘I’m not surprised. Are you?’ ‘It’s none of my business, but I don’t think this place is good for you. It’s too near the sea — too damp. Why don’t you go and live in France — in the mountains?’ ‘This place isn’t good for me, Claire, but I’m happy here. I feel in harmony with it.’ ‘Well, then you could be in harmony — longer.’

> French: - Sans
doute, petite fille. - Vous
savez, ça ne me regarde pas. Mais cette région ne vous vaut rien. Elle est trop
près de la mer, trop humide. Pourquoi n'allez-vous pas vivre en France, en
montagne ? - Cette
région ne me vaut rien, Claire, mais j'y suis heureux. Je me sens en accord. - C'est
pour pouvoir l'être complètement et plus longtemps.

[¶39] ‘No-one is happy relatively — for a longer or shorter time. You’re happy or you’re not. That’s all. And death has nothing to do with it — death is an accident of happiness, in that case.’ No-one spoke.

> French: - On ne
vit pas plus ou moins longtemps heureux. On l'est. Un point, c'est tout. Et la
mort n'empêche rien - c'est un accident du bonheur en ce cas. » Tous se
turent.

[¶40] After a long pause, Rose said: ‘I’m not convinced.’ They re-turned slowly, as night was falling. Catherine decided to send for Bernard. Mersault was in his room; beyond the shifting shadow of the windowpanes he could see the white patch of the parapet, the sea like a strip of dark linen undulating in the transparent air, and beyond it the night sky, paler but starless. He felt weak, and his weakness made him mysteriously lighter, gayer, and his mind grew more lucid. When Bernard knocked, Mersault sensed he would tell him everything. Not that his secret was a burden; it was not that kind of secret. If he had kept it till now, it was because in certain circles a man keeps his thoughts to himself, knowing they will offend the prejudices and stupidity of others. But today, after his exhaustion, there was a sudden longing in his body to confide. It was the way an artist, after carefully moulding and caressing his work, at last feels the need to show it, to communicate with men — Mersault had the feeling he was going to speak now. And without being certain he would do so, he waited impatiently for Bernard. From downstairs, two bursts of laughter made him smile. And at that moment Bernard came into the room. ‘Well?’ ‘Well, here I am,’ Mersault said. Bernard listened to his chest, but he could tell nothing — he wanted to have an X-ray taken, if Mersault could manage to get to Algiers. ‘Later,’ Mersault replied.

> French: « Je
ne suis pas convaincue », dit cependant Rose après un temps. Ils
rentrèrent lentement dans le soir descendant. Catherine
prit sur elle de faire appeler Bernard. Mersault était dans sa chambre et,
par-dessus l'ombre luisante des carreaux de la maison, il voyait la tache
blanche de la balustrade, la mer comme une bande de toile sombre ondulante et
au-dessus la nuit plus claire mais sans étoiles. Il se sentait faible et, par
un mystère bienfaisant, sa faiblesse l'allégeait et le rendait lucide. Lorsque
Bernard frappa, Mersault sentit qu'il allait tout lui dire. Non que son secret
lui pesât. Il n'y avait pas de secret à cela. S'il l'avait tu jusqu'ici c'était
dans la mesure où dans certains milieux on garde ses pensées parce qu'on sait
qu'elles heurteraient les préjugés et la [181] bêtise. Mais aujourd'hui, avec
toute la fatigue de son corps et sa sincérité profonde, comme l'artiste, après
avoir longtemps caressé et édifié son œuvre, éprouve un jour la nécessité de la
mettre au jour et de communiquer enfin avec les hommes, Mersault avait le
sentiment qu'il devait parler. Et sans être sûr qu'il le ferait, il attendait
Bernard avec impatience. Des
pièces du bas montèrent deux rires frais qui le firent sourire. à ce moment,
Bernard entra. « Alors ?
dit-il. -
Alors, voilà », dit Mersault. Il
l'ausculta. Il ne pouvait rien dire. Mais il eût aimé avoir une radiographie,
si Mersault pouvait. « Plus
tard », répondit celui-ci.

[¶41] Bernard said nothing and sat down on the window sill. ‘I don’t like being ill myself,’ he said. ‘I know what it is. Nothing is uglier or more degrading than illness.’

> French: Bernard
se tut et s'assit sur le rebord de la baie « Je
n'aime pas être malade, moi, dit-il. Je sais ce que c'est. Rien n'est plus laid
ni plus dégradant que la maladie. »

[¶42] Mersault was unconcerned. He got up from his chair, offered Bernard a cigarette, lit his own, and said with a laugh: ‘Can I ask you a question, Bernard?’ ‘Of course.’ ‘You never swim, you’re never on the beach — why did you pick this place to live in?’ ‘Oh, I don’t know exactly. It was a long time ago.’

> French: Mersault
était indifférent. Il se leva de son fauteuil, offrit des cigarettes à Bernard,
en alluma une et dit en riant : « Puis-je
vous poser une question, Bernard ? - Oui. - Vous
ne prenez jamais de bains, pourquoi donc avez-vous choisi cet endroit pour vous
retirer ? - Ah,
je ne sais pas trop. Il y a longtemps. »

[¶43] After a pause he added: ‘Besides, I’ve always acted on the rebound. It’s better now. Before, I wanted to be happy, to do what had to be done, to settle down somewhere I really wanted to be, for instance. But sentimental anticipation is always wrong. We have to live the way it’s easiest for us to live — not forcing ourselves. I suppose it sounds a little cynical, but it’s also the point of view you have to take to survive. In Indochina I ran all over the place. Here — here I just ruminate.

> French: Après
un temps il ajouta : « Et
puis j'ai toujours agi par dépit. Maintenant ça va mieux. Avant, je voulais
être heureux, [182] faire ce qu'il fallait, m'installer, par exemple, dans un
pays qui m'aurait plu. Mais l'anticipation sentimentale est toujours fausse.
Alors il faut vivre comme il nous est le plus facile de vivre - ne pas se
forcer. C'est un peu cynique. Mais c'est aussi le point de vue de la plus belle
fille du monde. En Indochine, je suis allé à tous les bouts. Ici, je rumine.
Simplement.

[¶44] That’s all.’ ‘Yes,’ Mersault said, still smoking, deep in his armchair and staring at the ceiling. ‘But I’m not sure that all sentimental anticipation, as you call it, is wrong. Only unreasonable some-times. In any case, the only experiences that interest me are precisely the ones where everything turns out to be the way you hoped it would.’ Bernard smiled. ‘Yes, a ready-made destiny.’

> French: - Oui,
dit Mersault sans cesser de fumer, enfoncé dans son fauteuil et regardant au
plafond. Mais je ne suis pas sûr que toute anticipation sentimentale soit
fausse. Elles sont seulement déraisonnables. En tout cas, les seules
expériences qui m'intéressent sont celles où justement tout se trouverait être
comme on l'espérait. Bernard
sourit : « Oui, un destin sur mesure.

[¶45] ‘A man’s destiny,’ Mersault said without moving, ‘is always passionately interesting, if he achieves it passionately. And for some men, a passionate destiny is always a readymade destiny.’

> French: - Le
destin d'un homme, dit Mersault sans bouger, est toujours passionnant s'il
l'épouse avec passion. Et pour certains, un destin passionnant, c'est toujours
un destin sur mesure.

[¶46] ‘Yes,’ Bernard said. And he stood up deliberately and stared out at the night for a moment, his back to Mersault. He went on without looking at him: ‘You’re the only man besides my-self around here who lives alone. I don’t mean your wife and your friends downstairs. I know those are episodes. Still, even so, you seem to love life more than I do.’ He turned around. ‘Because for me, loving life is not going for a swim. It’s living in intoxication, intensity. Women, adventures, other countries… It’s action, making something happen. A burning, marvellous life. What I mean is — I want you to understand me —‘ He seemed ashamed of his excitement, ‘I love life too much to be satisfied with nature.’ Bernard put away his stethoscope and closed his bag. Mersault said: ‘Actually, you’re an idealist.’ And he had the sense that everything was enclosed in that moment which shifts from birth to death, that everything was judged and con-secrated then.

> French: -
Oui », dit Bernard. Et il se leva avec effort et regarda un moment la
nuit, le dos un peu tourné vers Mersault. Sans le
regarder, il reprit : « Vous
êtes avec moi le seul homme dans ce pays qui vive sans compagnie. Je ne parle
pas de votre femme et de vos amis. Je sais bien que ce sont des épisodes. Et
pourtant, vous semblez mieux aimer la vie que moi. » Il se retourna :
« Parce que pour moi, aimer la vie ce n'est pas prendre des bains. C'est [183]
vivre de façon étourdissante, effrénée. Des femmes, des aventures, des pays.
C'est agir, c'est forcer quelque chose. Une vie brûlante et merveilleuse. Enfin
je veux dire... comprenez-moi » (il semblait comme honteux de s'être
animé), « j'aime trop la vie pour me satisfaire de la nature. » Bernard
ramassait son stéthoscope et refermait sa trousse. Mersault lui dit : « Au
fond, vous êtes un idéaliste. » Lui
avait le sentiment que tout était renfermé dans cet instant qui va de la
naissance à la mort et que tout se jugeait et se consacrait là.

[¶47] ‘That’s because, you see,’ Bernard said with a kind of sadness, ‘the opposite of an idealist is too often a man without love.’ ‘Don’t believe it,’ Mersault said, holding out his hand. Bernard held his hand a long time. ‘To think the way you do,’ he said, smiling, ‘you have to be either a man who lives on tremendous despair, or on a tremendous hope.’ ‘On both, perhaps.’ ‘Oh, I wasn’t asking!’

> French: « C'est
que, voyez-vous, dit Bernard avec une sorte de tristesse, le contraire d'un
idéaliste c'est trop souvent un homme sans amour. - Ne le
croyez pas », dit Mersault en lui tendant la main. Bernard
la lui serra longuement. « Pour
penser comme vous, dit-il en souriant, il n'y a que des hommes qui vivent sur
un grand désespoir ou un grand espoir. - Sur
les deux, peut-être. - Oh,
je n'interroge pas !

[¶48] ‘I know,’ Mersault said seriously. But when Bernard was at the door, Mersault, impelled by a sudden need, called him back. ‘Yes?’ the doctor said, turning around. ‘Are you capable of feeling contempt for a man?’ ‘I think so.’ ‘On what conditions?’ The doctor reflected. ‘It’s quite simple, I think. In cases when he was motivated by expedience or a desire for money.’ ‘That is simple,’ Mersault said. ‘Good night, Bernard.’ ‘Good night.’

> French: - Je
sais », dit Mersault sérieusement. Mais
quand Bernard fut sur la porte, poussé par un élan irréfléchi, Mersault
l'appela. « Oui,
dit le docteur en se retournant. -
Êtes-vous capable d'avoir du mépris pour un homme ? - Je
crois. [184] - À
quelles conditions ? » L'autre
réfléchit. « C'est
assez simple, il me semble. Dans tous les cas où il serait poussé par l'intérêt
ou le goût de l'argent.

[¶49] Alone, Mersault reflected. At the point he had now reached, another man’s contempt left him indifferent. But he recog-nized in Bernard profound resonances which brought the two of them together. It seemed intolerable that a part of himself should condemn the rest. Had he acted out of expediency? He had become aware of the essential and immoral truth that money is one of the surest and swiftest means of acquiring one’s dignity. He had managed to dispel the bitterness which besets any decent soul aware of the vile iniquities of the birth and growth of a splendid fate. This sordid and revolting curse, whereby the poor end in poverty the life they have begun in poverty, he had rejected by using money as a weapon, opposing hatred with hatred. And out of this beast-to-beast combat, the angel sometimes emerged, intact, wings and halo and all, in the warm breath of the sea. It would be as it had been: he had said nothing to Bernard, and his creation would henceforth remain secret.

> French: - C'est
simple, en effet, dit Mersault. Bonsoir Bernard. -
Bonsoir. » Resté
seul, Mersault réfléchit. Au point où il était parvenu le mépris d'un homme le
laissait indifférent. Mais il reconnaissait en Bernard des résonances profondes
qui le rapprochaient de lui. Il lui semblait insupportable qu'une partie de lui
jugeât l'autre. Avait-il agi par intérêt ? Il avait pris conscience de cette
vérité essentielle et immorale que l'argent est un des moyens les plus sûrs et
les plus rapides pour conquérir sa dignité. Il était arrivé à chasser
l'amertume qui prend toute âme bien née à considérer ce qu'ont d'inique et de
vil la naissance et les conditions de croissance d'un beau destin. Cette malédiction
sordide et révoltante selon laquelle les pauvres finissent dans la misère la
vie qu'ils ont commencée dans la misère, il l'avait rejetée en combattant
l'argent par l'argent, avec la haine la haine. Et de ce combat de bête à bête,
il arrivait parfois que l'ange sortit, tout entier dans le bonheur de ses ailes
et de sa gloire, sous le souffle tiède de la mer. Il restait seulement qu'il
n'avait rien dit à Bernard et que son œuvre désormais resterait secrète.

[¶50] The girls left around five o’clock in the afternoon of the next day. As they got into the bus, Catherine turned back: ‘Goodbye, sea,’ she said.

> French: Dans
l'après-midi du lendemain, vers cinq heures, [185] les enfants partirent. Au
moment de monter dans l'autobus, Catherine se retourna vers la mer « Au
revoir, plage », dit-elle.

[¶51] A moment later, three laughing faces were staring at Mersault out of the rear window, and the yellow bus vanished like a huge golden insect into the sun. Though clear, the sky was a little heavy. Mersault, standing alone in the road, felt a deep sense of deliverance tinged with melancholy. Only today did his solitude become real, for only today did he feel bound to it. And to have accepted that solitude, to know that henceforth he was the master of all his days to come, filled him with the melancholy that is attached to all greatness. Instead of taking the road, he returned through the carob-trees and the olives, following a little path which wound around the foothills and came out behind his house. He squashed several olives, and noticed that the path was speck-led with these black ovals. At the summer’s end, the carobs drench all Algeria with the smell of love, and in the evening or after the rain, it is as if the entire earth were resting, after giving itself to the sun, its womb drenched with a sperm smelling of bitter almonds. All day, their odour had poured down from the huge trees, heavy and oppressive. On this little path at twilight, scarcely apparent to Patrice’s nostrils — like a mistress you walk with in the street after a long stifling afternoon, and who looks at you, shoulder to shoulder, among the lights and the crowd.

> French: Un
moment après, trois visages rieurs regardaient Mersault par les vitres du fond
et, comme un gros insecte doré, l'autobus jaune disparaissait dans la lumière.
Le ciel quoique pur était un peu oppressant. Mersault seul sur la route se
sentait au fond du cœur un sentiment mêlé de délivrance et de tristesse.
Aujourd'hui seulement sa solitude devenait réelle parce qu'aujourd'hui
seulement il se sentait lié à elle. Et de l'avoir acceptée, de se savoir
désormais maître de ses jours à venir, l'emplissait de la mélancolie qui
s'attache à toute grandeur. Au lieu
de prendre la grande route, il revint parmi les caroubiers et les oliviers par
un petit chemin détourné qui passait au pied de la montagne et débouchait
derrière sa maison. Il écrasa du pied quelques olives et s'aperçut que le
chemin était entièrement tigré de taches noires. À la fin de l'été, les
caroubiers mettent une odeur d'amour sur toute l'Algérie, et le soir ou après
la pluie c'est comme si la terre tout entière reposait, après s'être donnée au
soleil, son ventre tout mouillé d'une semence au parfum d'amande amère. Pendant
toute la journée leur odeur était descendue des grands arbres, lourde et
oppressante. Dans ce petit chemin, avec le soir et le soupir détendu de la
terre, elle devenait légère, à peine sensible aux narines de Patrice - comme
une maîtresse avec qui l'on sort dans la rue après [186] tout un après-midi
étouffant, et qui vous regarde, épaule contre épaule, parmi les lumières et la
foule.

[¶52] Amid that smell of love and squashed, fragrant fruit,.Mersault realized then that the season was ending. A long winter would begin. But he was ready for it, he would wait. From this path he could not see the sea, but he could glimpse on the mountain-top certain reddish mists which heralded the dark. On the ground, patches of sunshine paled among the shadows of the foliage. Mersault sniffed the bitter fragrance which con-secrated his wedding to the earth this afternoon. The evening falling on the world, on the path between the olives and the gumtrees, on the vines and the red soil, near the sea which whispered softly, this evening flowed into him like a tide. So many evenings had promised him happiness that to experience this one as happiness itself made him realize how far he had come, from hope to conquest. In the innocence of his heart Mersault accepted this green sky and this love-soaked earth with the same thrill of passion and desire as when he had killed Zagreus in the innocence of his heart.

> French: Devant
cette odeur d'amour et ses fruits écrasés et odorants, Mersault comprit alors
que la saison déclinait. Un grand hiver allait se lever. Mais il était mûr pour
l'attendre. De ce chemin on ne voyait pas la mer, mais on pouvait apercevoir au
sommet de la montagne des brumes légères et rougeâtres qui annonçaient le soir.
Sur le sol, des taches de lumière pâlissaient entre les ombres des feuillages.
Mersault aspira violemment l'odeur amère et parfumée qui consacrait ce soir ses
noces avec la terre. Ce soir qui tombait sur le monde, dans le chemin entre les
oliviers et les lentisques, sur les vignes et la terre rouge, près de la mer
qui sifflait doucement, ce soir entrait en lui comme une marée. Tant de soirs
semblables avaient été en lui comme une promesse de bonheur que d'éprouver
celui-ci comme un bonheur lui fit mesurer le chemin qu'il avait parcouru de
l'espoir à la conquête. Dans l'innocence de son cœur, il acceptait ce ciel vert
et cette terre mouillée d'amour avec le même tremblement de passion et de désir
que lorsqu'il avait tué Zagreus dans l'innocence de son cœur. [187] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶53] Chapter Five

> French: La mort heureuse.** Deuxième partie : LA MORT
CONSCIENTE CHAPITRE V [Retour à la table
des matières](#tdm)

## 10. Part II · Chapter V

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/10/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/10/#p-N

[¶0] IN January, the almond trees bloomed. In March, the pears, peaches and apple-trees were covered with blossoms. The next month, the streams gradually swelled, then returned to a nor-mal flow. Early in May, the hay was cut, and the oats and barley at the month’s end. Already the apricots were ripen-ing. In June, the early pears appeared with the major crops. The streams began to dry up, and the heat grew more intense. But the earth’s blood, shrinking here on the coast, made the cotton bloom farther inland and sweetened the first grapes. A great hot wind arose, parching the land and spreading brush fires everywhere. And then, suddenly, the year changed di-rection: hurriedly, the grape-harvests were brought to an end. The downpours of September and October drenched the land. No sooner was the summer’s work done than the first sowing began, while the streams and springs suddenly swelled to tor-rents with the rain. At the year’s end, the wheat was already sprouting in some fields, while in others ploughing had only just been finished. A little later, the almond trees were once again while against the ice blue sky. The new year had begun in the earth, in the sky. Tobacco was planted, vines cultivated and fertilized, trees grafted. In the same month, the medlars ripened. Again, the haymaking, the harvesting, the summer ploughing. Halfway through the year, the ripe fruits, juicy and sticky, were served on every table: between one threshing and the next grape harvest, the sky grew overcast. Out of the north, silent flocks of black starlings and thrushes passed over — for them the olives were already ripe. Soon after they had flown away, the olives were gathered. The wheat sprouted a second time from the viscous soil. Huge clouds, also from the north, passed over the sea, then the land, brushing the water with foam and leaving it smooth and icy under a crystal sky. For several days there were distant, silent flashes in the sky. The first cold spells set in. During this period, Mersault took to his bed for the first time. Bouts of pleurisy confined him to his room for a month. When he got up, the foothills of the Chenoua were covered with flowering trees, all the way to the sea’s edge. Never had spring touched him so deeply. The first night of his conva-lescence, he walked across the fields for a long time as far as the hill where the ruins of Tipasa slept. In a silence vio-lated only by the silky sounds of the sky, the night lay like milk upon the world. Mersault walked along the cliff, sharing the night’s deep concentration. Below him the sea whispered gently. It was covered with velvety moonlight, smooth and un-dulating, like the pelt of some animal. At this hour, Mersault’s life seemed so remote to him, he felt so solitary and indifferent to everything and to himself as well, that it seemed to him he had at last attained what he was seeking, that the peace which filled him now was born of that patient self abandonment he had pursued and achieved with the help of this warm world so willing to deny him without anger. He walked lightly, and the sound of his own footsteps seemed alien to him, familiar too, no doubt, but familiar in the way the rustling of animals in the mastic-bushes was familiar, or the breaking waves, or the rhythm of the night itself in the sky overhead. And he could feel his own body too, but with the same external conscious-ness as the warm breath of this spring night and the smell of salt and decay that rose from the beach. His actions in the world, his thirst for happiness, Zagreus’ terrible wound baring brain and bone, the sweet, uncommitted hours in the House above the World, his wife, his hopes and his gods all this lay before him, but no more than one story chosen among so many others without any valid reason, at once alien and secretly familiar, a favourite book which flatters and justifies the heart at its core, but a book someone else has written. For the first time, Mersault was aware of no other reality in himself than that of a passion for adventure, a desire for power, a warm and intelligent instinct for a relationship with the world with-out anger, without hatred, without regret. Sitting on a rock he let his fingers explore its crannies as he watched the sea swell in silence under the moon. He thought of Lucienne’s face he had caressed, and of the warmth of her lips. The moon poured its long, straying smiles like oil on the water’s smooth surface — the sea would be warm as a mouth, and as soft, ready to yield beneath a man’s weight. Motionless now, Mersault felt how close happiness is to tears, caught up in that silent exalta-tion which weaves together the hopes and despairs of human life. Conscious yet alien, devoured by passion yet disinterested, Mersault realized that his life and his fate were completed here and that henceforth all his efforts would be to submit to this happiness and to confront the terrible truth.

> French: [189] En
janvier, les amandiers fleurirent. En mars les poiriers, pêchers et pommiers se
couvrirent de fleurs. Le mois d'après les sources se gonflèrent
imperceptiblement et puis revinrent à un débit normal. Au début de mai on coupa
les foins et, dans les derniers jours, on moissonna les avoines et les orges.
Déjà les abricots étaient gonflés d'été. En juin, les poires précoces firent
leur apparition avec les grandes moissons. Déjà les sources se tarissaient et
la chaleur croissait. Mais le sang de la terre, tari de ce côté, faisait
ailleurs fleurir les cotons et sucrait les premiers raisins. Il fit un grand
vent brûlant qui dessécha les terres et alluma des incendies un peu partout. Et
puis d'un coup, l'année bascula. Hâtivement, les vendanges se terminèrent. La
pluie à grandes averses de septembre à novembre balaya la terre. Avec elle, à
peine terminés les travaux de l'été commencèrent les emblavures et les
premières semailles, pendant que les sources brusquement grossissaient et
jaillissaient en torrents. À la fin de [190] l'année le blé germait déjà dans
certaines terres, tandis que d'autres finissaient à peine de recevoir les
labours. Un peu plus tard, les amandiers à nouveau furent blancs dans le ciel
glacé et bleu. La nouvelle année se poursuivit dans la terre et le ciel. Le
tabac fut planté, la vigne labourée et soufrée, les arbres greffés. Le même
mois, les nèfles mûrirent. À nouveau la fenaison, les moissons et les labours
d'été. À la moitié de l'année de gros fruits juteux et collant aux doigts
garnissaient les tables : figues, pêches et poires qu'on mangeait goulûment
entre deux battages. Aux vendanges suivantes, le ciel se couvrit. Venant du
nord, passèrent des bandes noires et silencieuses d'étourneaux et de grives.
Pour eux les olives étaient déjà mûres. On les cueillit peu après leur passage.
Dans la terre gluante, une seconde fois le blé germa. De gros vols de nuages
venant aussi du nord passèrent sur la mer et sur la terre, brossèrent l'eau de
son écume et la laissèrent nette et glacée sous un ciel de cristal. Pendant
plusieurs jours, il y eut dans le soir des éclairs lointains et silencieux. Les
premiers froids commencèrent. Vers
cette époque, Mersault s'alita une première fois. Des poussées de pleurésie
l'enfermèrent et le tinrent un mois à la chambre. Quand il se leva, les
dernières pentes du Chenoua étaient couvertes d'arbres fleuris qui descendaient
vers la mer. Jamais printemps ne l'avait trouvé si sensible. Et, la première
nuit de sa convalescence, il marcha [191] longuement à travers les terres
jusqu'à la colline pleine de ruines où dormait Tipasa. Dans un silence peuplé
des bruits soyeux du ciel, la nuit était comme un lait sur le monde. Mersault
marchait sur la falaise, pénétré de la grave méditation de cette nuit. La mer
un peu plus bas sifflait doucement. On la voyait pleine de lune et de velours,
souple et lisse comme une bête. À cette heure, où sa vie lui paraissait si
loin, seul, indifférent à tout et à lui-même, il parut à Mersault qu'il avait
atteint enfin ce qu'il cherchait et que cette paix qui l'emplissait était née
du patient abandon de lui-même qu'il avait poursuivi et atteint avec l'aide de
ce monde chaleureux qui le niait sans colère. Il marchait légèrement et le
bruit de ses pas lui paraissait étranger, familier sans doute, mais au même
titre que les froissements de bêtes dans les buissons de lentisques, les coups
de la mer ou les battements de la nuit dans la profondeur du ciel. Et aussi
bien il sentait son corps, mais avec la même conscience extérieure que le
souffle chaud de cette nuit de printemps et l'odeur de sel et de pourri qui
montait de la mer. Ses courses dans le monde, son exigence du bonheur,
l'affreuse plaie de Zagreus, pleine de cervelle et d'os, les heures douces et
retenues de la Maison devant le Monde, sa femme, ses espoirs et ses dieux, tout
cela était devant lui, mais comme une histoire préférée entre toutes, sans
raison valable, étrangère à la fois et secrètement familière, livre favori qui
flatte et confirme le plus profond [192] du cœur, mais qu'un autre a écrit.
Pour la première fois, il ne se sentait pas d'autre réalité que celle d'une
passion à l'aventure, d'un désir de sève, d'un instinct intelligent et cordial
de la parenté du monde. Sans colère et sans haine, il ne connaissait pas de
regret. Et assis sur un rocher dont il sentait le visage grêlé sous ses doigts,
il regardait la mer se gonfler silencieusement sous la lumière de la lune. Il
pensait à ce visage de Lucienne qu'il avait caressé et à la tiédeur de ses
lèvres. Sur la surface unie de l'eau, la lune, comme une huile, mettait de
longs sourires errants. L'eau devait être tiède comme une bouche et molle et
prête à s'enfoncer sous un homme. Mersault, toujours assis, sentit alors
combien le bonheur est près des larmes, tout entier dans cette silencieuse
exaltation où se tissent l'espoir et le désespoir mêlés d'une vie d'homme.
Conscient et pourtant étranger, dévoré de passion et désintéressé, Mersault
comprenait que sa vie même et son destin s'achevaient là et que tout son effort
serait désormais de s'arranger de ce bonheur et de faire face à sa terrible
vérité.

[¶1] Now he must sink into the warm sea, lose himself in order to find himself again, swim in that warm moonlight in order to silence what remained of the past, to bring to birth the deep song of his happiness. He undressed, clambered down a few rocks and entered the sea. It was as warm as a body, another ineffable yet omnipresent embrace. Mersault swam steadily now, feeling the muscles of his back shift with each stroke. Whenever he raised an arm, he cast sheaves of silver drops upon the sea, sowing under this mute and vivid sky the splendid harvest of happiness; then his arm thrust back into the water, and like a vigorous ploughshare tilled the waves, dividing them in order to gain a new support, a firmer hope. Behind him, his feet churned the water into seething foam, producing a strangely distinct hissing noise in the night’s silence and solitude. Conscious of this cadence, this vigour, an exaltation seized Mersault, he swam faster and soon realized he was far from land, alone in the heart of the night, of the world. Suddenly he thought of the depths which lay beneath him and stopped moving. Everything that was below attracted him like an unknown world, the extension of this darkness which restored him to himself, the salty centre of a life still unexplored. A temptation flashed through his mind, but he immediately rejected it in the great joy of his body he swam harder, farther. Gloriously tired, he turned back towards the shore. At that moment he suddenly entered an icy current and was forced to stop swimming, his teeth chattered, his movements lost their harmony. This surprise of the sea left him bewildered; the chill penetrated his limbs, blasted his body like the love of some god of impassioned exaltation whose embrace left him powerless. Laboriously he returned to the beach where he dressed facing the sky and the sea, shivering and laughing with happiness. On his way home, he began to feel faint. From the path slop-ing up towards the house he could make out the rocky promon-tory across the bay, the smooth shafts of the columns among the ruins. Then suddenly the landscape tilted and he found himself leaning against a rock, half supported by a mastic bush, the fragrance of its crushed leaves strong in the nostrils. He dragged himself back to the house. His body, which had just now carried him to the limits of joy, plunged him into a suf-fering that gripped his bowels, making him close his eyes. He decided tea would help, but he used a dirty pan to boil the wa-ter in, and the tea was so greasy it made him retch. He drank it, though, before he went to bed. As he was pulling off his shoes he noticed how pink his nails were, long and curving over the fingertips of his bloodless hands. His nails had never been like that, and they gave his hands a twisted, unhealthy look. His chest felt as though it were caught in a vice. He coughed and spat several times only phlegm, though the taste of blood lingered on his tongue. In bed, his body was seized by long spasms of shivering. He could feel the chill rising from the very extremity of his body, meeting in his shoulders like a con-fluence of icy streams, while his teeth chattered and the sheets felt as if they had been soaked. The house seemed enormous, the usual noises swelled to infinity, as if they encountered no wall to put an end to their echoes. He heard the sea, the peb-bles rolling under the receding wave, the night throbbing be-hind his windows, the dogs howling on distant farms. He was hot now, threw back the blankets, then cold again, and drew them up. As he wavered between one suffering and another, between somnolence and anxiety, he suddenly realized he was ill, and anguish overwhelmed him at the thought that he might die in this unconsciousness, without being able to see clearly. The village steeple chimed, but he could not keep count of the strokes. He did not want to die like a sick man. He did not want his illness to be what it is so often, an attenuation, a transition to death. What he really wanted was the encounter between his life — a life filled with blood and health and death. He stood up, dragged a chair over to the window and sat down in it, huddling in his blankets. Through the thin curtains, in the places where the material did not fall in folds, he saw the stars. He breathed heavily for a long time, and gripped the arms of his chair to control his trembling hands. He would reconquer his lucidity if he could. ‘I might die now,’ he was thinking. And he was thinking, too, that the gas was still on in the kitchen. ‘I might die now,’ he thought again. Lucidity, too, was a long pa-tience. Everything could be won, earned, acquired. He struck his fist on the arm of the chair. A man is not born strong, weak, or decisive. He becomes strong, he becomes lucid. Fate is not in man but around him. Then he realized he was crying. A strange weakness, a kind of cowardice born of his illness gave way to tears, to childishness. His hands were cold, his heart filled with an immense disgust. He thought of his nails, and un-der his collarbone he pressed tumours that seemed enormous. Outside, all that beauty was spread upon the face of the world. He did not want to abandon his thirst for life, his jealousy of life. He thought of those evenings above Algiers, when the sound of sirens rises in the green sky and men leave their factories. The fragrance of wormwood, the wild flowers among the ruins, and the solitude of the cypresses in the Sahel gen-erated an image of life where beauty and happiness took on an aspect without the need of hope, a countenance in which Patrice found a kind of fugitive eternity. That was what he did not want to leave — he did not want that image to persist with-out him. Filled with rebellion and pity, he saw Zagreus’ face turned towards the window. Then he coughed for a long time. It was hard to breathe. He was smothering under his blankets. He was cold. He was hot. He was burning with a great confusing rage, his fists clenched, his blood throbbing heavily under his skull; eyes blank, he waited for a new spasm which would plunge him back into the blind fever. The chill came, restoring him to a moist, sealed world in which he silenced the animal rebellion, eyes closed, jealous of his thirst and his hunger. But before losing consciousness, he had time to see the night turn pale behind the curtains and to head, with the dawn of the world’s awakening, a kind of tremendous chord of tenderness and hope which doubtless dissolved his fear of death, though at the same time it assured him he would find a reason for dying in what had been the whole reason for living. When he awakened, the morning had already begun, and all the birds and insects were singing in the warmth of the sun. He remembered Lucienne was coming today. Exhausted, he crawled back to his bed. His mouth tasted of fever, and he could feel the onset of that fragility which makes every effort arduous and other people so irritating in the eyes of the sick. He sent for Bernard, who came at once, quiet and businesslike as always. He listened to Mersault’s chest, then took off his glasses and wiped the lenses. ‘Bad,’ was all he would say. He gave Mersault two injections. During the second, Mersault fainted, though ordinarily he was not squeamish. When he came to, Bernard was holding his wrist in one hand and his watch in the other, watching the jerky advance of the second hand. ‘That lasted fifteen minutes,’ Bernard said. ‘Your heart’s failing. The next time, you might not come out of it.’

> French: Il lui
fallait maintenant s'enfoncer dans la mer chaude, se perdre pour se retrouver,
nager dans la lune et la tiédeur pour que se taise ce qui en lui restait du
passé et que naisse le chant profond de son bonheur. Il se dévêtit, descendit
quelques rochers et entra dans la mer. Elle était chaude comme un corps, fuyait
le long de son bras, et se collait à ses jambes d'une étreinte insaisissable et
[193] toujours présente. Lui, nageait régulièrement et sentait les muscles de
son dos rythmer son mouvement. À chaque fois qu'il levait un bras, il lançait
sur la mer immense des gouttes d'argent en volées, figurant, devant le ciel
muet et vivant, les semailles splendides d'une moisson de bonheur. Puis le bras
replongeait et, comme un soc vigoureux, labourait, fendant les eaux en deux
pour y prendre un nouvel appui et une espérance plus jeune. Derrière lui, au
battement de ses pieds naissait un bouillonnement d'écume, en même temps qu'un
bruit d'eau clapotante, étrangement clair dans la solitude et le silence de la
nuit. À sentir sa cadence et sa vigueur, une exaltation le prenait, il avançait
plus vite et bientôt il se trouva loin des côtes, seul au cœur de la nuit et du
monde. Il songea soudain à la profondeur qui s'étendait sous ses pieds et
arrêta son mouvement. Tout ce qu'il y avait sous lui l'attirait comme le visage
d'un monde inconnu, le prolongement de cette nuit qui le rendait à lui-même, le
cœur d'eau et de sel d'une vie encore inexplorée. Une tentation lui vint qu'il
repoussa aussitôt dans une grande joie du corps. Il nagea plus fort et plus
avant. Merveilleusement las, il retourna vers la rive. À ce moment il entra
soudain dans un courant glacé et fut obligé de s'arrêter, claquant des dents et
les gestes désaccordés. Cette surprise de la mer le laissait émerveillé; cette
glace pénétrait ses membres et le brûlait comme l'amour d'un dieu d'une
exaltation lucide et passionnée qui le laissait [194] sans force. Il revint
plus péniblement et sur le rivage, face au ciel et à la mer, il s'habilla en
claquant des dents et en riant de bonheur. Lorsqu'il
rentra, il fut pris d'un malaise. Du sentier qui montait de la mer vers sa
villa, il pouvait voir le promontoire rocheux qui lui faisait face, les fûts
lisses des colonnes et des ruines. Et soudain le paysage se renversa et il se
retrouva appuyé contre un rocher, à moitié renversé sur un buisson de lentisques
dont les feuilles écrasées laissaient monter leur odeur. Il regagna péniblement
la villa. Son corps qui l'avait porté tout à l'heure aux extrémités de la joie
le plongeait maintenant dans une détresse qui le tenait au ventre et lui
fermait les yeux. Il se fit du thé. Mais il avait pris une casserole sale pour
chauffer l'eau et le thé était gras jusqu'à l'écœurement. Il le but cependant
avant d'aller se coucher. En ôtant ses chaussures, sur ses mains dont le sang
s'était retiré, il remarqua les ongles très roses, élargis, recourbés jusqu'à
recouvrir l'extrémité des doigts. Il n'avait jamais eu ces ongles qui donnaient
à sa main quelque chose de tortueux et de malsain. Il sentait sa poitrine prise
dans un étau. Il toussa et cracha plusieurs fois normalement, quoique sa bouche
gardât un goût de sang. Au lit, de longs frissons le saisirent. Il les sentait
monter depuis l'extrémité du corps et se rejoindre dans les épaules comme deux
filets d'eau glacée pendant que ses dents claquaient au-dessus des draps qui
lui paraissaient mouillés. La maison [195] lui semblait vaste et les bruits familiers
qu'il entendait s'élargissaient jusqu'à l'infini comme s'ils ne rencontraient
pas de mur qui mît un terme à leur résonance. Il entendait la mer comme un
roulement d'eau et de galets, le battement de la nuit derrière ses grandes
vitres et le cri des chiens aux fermes éloignées. Il eut chaud, rejeta les couvertures,
puis froid, et les ramena. Dans ce balancement entre deux souffrances, cette
somnolence et cette inquiétude qui le tirait du sommeil, il prit conscience
soudain qu'il était malade. Une angoisse lui vint à la pensée qu'il pouvait
peut-être mourir dans cette sorte d'inconscience et sans pouvoir regarder
devant lui. Au village, l'horloge de l'église sonna sans qu'il pût reconnaître
le nombre de coups. Il ne voulait pas mourir comme un malade. Pour lui du moins
il ne voulait pas que la maladie fût ce qu'elle est souvent, une atténuation et
comme une transition vers la mort. Ce qu'il voulait encore inconsciemment,
c'était la rencontre de sa vie pleine de sang et de santé avec la mort. Et non
la mise en présence de la mort et de ce qui était déjà presque la mort. Il se
leva, tira péniblement un fauteuil vers la fenêtre et s'assit en se couvrant de
couvertures. Derrière les rideaux légers aux endroits où les plis
n'épaississaient pas l'étoffe, il voyait des étoiles. Il respira longuement et
serra les bras de son fauteuil pour apaiser ses mains qui tremblaient. Il
voulait reconquérir sa lucidité. « Ça se pouvait », pensait-il. En
même temps, il pensait que le gaz [196] était resté allumé dans la cuisine.
« Ça se pouvait », se répétait-il. La lucidité elle aussi était une
longue patience. Tout pouvait se gagner et s'acquérir. Il frappait de son poing
les bras de son fauteuil. On ne naît pas fort, faible ou volontaire. On devient
fort, on devient lucide. Le destin n'est pas dans l'homme mais autour de
l'homme. Il s'aperçut alors qu'il pleurait. Une étrange faiblesse, une sorte de
lâcheté née de la maladie le rendait à l'enfance et à ses larmes. Il avait
froid aux mains et un immense dégoût dans le cœur. Il pensait à ses ongles,
sous sa clavicule il fit rouler des ganglions qui lui parurent énormes.
Au-dehors toute cette beauté répandue sur le monde. Il ne voulait pas quitter
son goût et sa jalousie de vivre. Il pensait à ces soirs sur Alger où monte
dans le ciel vert le bruit des hommes sortant des fabriques à l'appel des
sirènes. Entre le goût des absinthes, les fleurs sauvages parmi les ruines et
la solitude des petites maisons entourées de cyprès dans le Sahel se tissait
l'image d'une vie où la beauté et le bonheur prenaient son visage au désespoir
et où Patrice trouvait une sorte d'éternité fugitive. Cela il ne voulait pas le
quitter et que cette image pût durer sans lui. Rempli de révolte et de pitié,
il vit alors le visage de Zagreus tourné vers la fenêtre. Il toussa longuement.
Il respirait mal. Il étouffait dans ses vêtements de nuit. Il avait froid. Il
avait chaud. Il brûlait d'une immense colère trouble et les poings serrés, tout
son sang battant à grands coups sous son crâne; le [197] regard vide, il
attendait le nouveau frisson qui le replongerait dans la fièvre aveugle. Le
frisson vint, le rendit à un monde humide et clos où ses yeux se fermèrent et
firent taire la révolte de l'animal, jaloux de sa soif et de sa faim. Mais
avant de s'endormir il eut le temps de voir la nuit blanchir un peu derrière
les rideaux et d'entendre, avec l'aube et le réveil du monde, comme un immense
appel de tendresse et d'espoir qui fondait sans doute sa terreur de la mort,
mais qui dans le même temps l'assurait qu'il trouverait une raison de mourir
dans ce qui avait été toute sa raison de vivre. Quand
il se réveilla la journée était déjà avancée et tout un peuple d'oiseaux et
d'insectes chantait dans la chaleur. Il songea que Lucienne devait arriver le
jour même. Il était brisé et regagna péniblement son lit. Il avait le goût de
la fièvre dans sa bouche et cette fragilité qui aux yeux des malades rend les
choses plus dures et les êtres plus contraignants. Il fit appeler Bernard. Il
vint, toujours silencieux et affairé, l'ausculta, ôta ses lunettes pour en
essuyer les verres. « Mauvais », dit-il. Il lui fit deux piqûres.
Pendant la seconde, Mersault, pourtant peu douillet, s'évanouit. Quand il
revint à lui, Bernard lui tenait le poignet d'une main et sa montre dans
l'autre, regardait l'avance saccadée d'une aiguille à secondes. « Vous
voyez, dit Bernard, une syncope d'un quart d'heure. Votre cœur flanche. Vous
pouvez y rester, dans une nouvelle syncope. » [198]

[¶2] Mersault closed his eyes. He was exhausted, his lips white and dry, his breathing a hoarse whistle. ‘Bernard,’ he said. ‘Yes.’ ‘I don’t want to die in a coma. I want to see what’s happen-ing — do you understand me?’ ‘Yes,’ Bernard said, and gave him several ampoules. ‘If you feel weak, break this open and swallow it. It’s adrenalin.’ As he was leaving, Bernard met Lucienne on her way in. ‘As charming as ever.’ ‘Is Patrice ill?’ ‘Yes.’ ‘Is it serious?’ ‘No, he’s all right,’ Bernard said. And just before he was out the door: ‘One piece of advice, though — try to leave him alone as much as you can.’ ‘Oh,’ Lucienne said, ‘then it can’t be anything.’

> French: Mersault
ferma les yeux. Il était harassé, les lèvres blanches et sèches, la respiration
sifflante. « Bernard,
dit-il. - Oui. - Je ne
veux pas finir dans une syncope. J'ai besoin de voir clair, vous comprenez. -
Oui », dit Bernard. Il lui donna quelques ampoules. « Si vous vous
sentez faible, brisez et avalez. C'est de l'adrénaline. » En
sortant, Bernard rencontra Lucienne qui arrivait : « Toujours
charmante. -
Patrice est malade ? - Oui. - C'est
grave ? - Non,
il est très bien », dit Bernard. Et, avant de partir : « Au
fait, un conseil, laissez-le seul dans la mesure du possible.

[¶3] All day long, Mersault coughed and choked. Twice he felt the cold, stubborn chill which would draw him into anothercoma, and twice the adrenalin rescued him from that dark immersion. And all day long his dim eyes stared at the magnifi-cent landscape. At about four, a big red rowing boat appeared on the sea, gradually growing larger, glistening with sunlight, brine and fish scales. Perez, standing, rowed on steadily. Mersault closed his eyes and smiled for the first time since the day before, though he did not unclench his teeth. Lucienne, who had been fussing around the room, vaguely uneasy, threw her-self on the bed and kissed him. ‘Sit down,’ Mersault said, ‘you can stay.’ ‘Don’t talk, you’ll tire yourself out.’

> French: - Ah,
dit Lucienne, ça n'est donc rien. » Toute
la journée, Mersault étouffa. Deux fois il sentit le vide froid et tenace qui
l'aspirait dans une nouvelle syncope, deux fois l'adrénaline le tira de cette
plongée liquide. Et toute la journée, ses yeux sombres regardèrent la campagne
magnifique. Vers quatre heures, un grand canot rouge pointa sur la mer et
grossit peu à peu, ruisselant de soleil, d'eau et d'écailles. Pérez, debout et
ramant régulièrement. La nuit vint alors rapidement. Mersault ferma les yeux
et, pour la première fois depuis la veille, sourit. Il n'avait pas desserré les
dents. Lucienne [199] était dans sa chambre depuis un moment, vaguement inquiète,
elle se précipita sur lui et l'embrassa. « Assieds-toi,
dit Mersault. Tu peux rester. - Ne
parle pas, dit Lucienne, ça te fatigue. »

[¶4] Bernard came, gave injections, left. Huge red clouds moved slowly across the sky. ‘When I was a child,’ Mersault said laboriously, leaning back on the pillow, his eyes fixed on the sky, ‘my mother told me that was the souls of the dead going to paradise. I was amazed they had red souls. Now I know it means a storm is coming. But it’s still amazing.’ Night was beginning to fall. Images came. Huge fantastic animals which nodded over desert landscapes. Mersault gently swept them away, despite his fever. He let only Zagreus’ face appear, a sign of blood brotherhood. He who had inflicted death was going to die. And then, as for Zagreus, the lucid gaze he cast upon his life was a man’s gaze. Until now he had lived. Now he could talk of his life. Of that great ravaging energy which had borne him on, of that fugitive and generating poetry of life, nothing was left now but the transparent truth which is the opposite of poetry. Of all the men he had carried inside himself, as every man does at the beginning of this life, of all those various rootless, mingling beings who had created his life with consciousness, with courage. That was his whole happiness in living and dying. He realized now that to be afraid of this death he was staring at with animal terror meant to be afraid of life. Fear of dying justified a limitless attachment to what is alive in man. And all those who had not made the gestures necessary to live their lives, all those who feared and exalted impotence they were afraid of death because of the sanction it gave to a life in which they had not been involved. They had not lived enough, never having lived at all. And death was a kind of gesture, forever withholding water from the traveller vainly seeking to slake his thirst. But for the others, it was the fatal and tender gesture which erases and denies, smiling at gratitude as at rebellion. He spent a day and a night sitting on his bed, his arms on the bedside table and his head on his arms. He could not breathe lying down. Lucienne sat beside him and watched him without speaking a word. Sometimes Mersault looked at her. He realized that after he was gone, the first man who put his arms around her would make her soften, submit. She would be offered her body, her breasts as she had been offered to him, and the world would continue in the warmth of her parted lips. Sometimes he raised his head and stared out of the window. He had not shaved, his red-rimmed, hollowed eyes had lost their dark lustre, and his pale sunken cheeks under the bluish stubble transformed him completely. His gaze came to rest on the panes. He sighed and turned towards Lucienne. Then he smiled. And in his face that was collapsing, even vanishing, the hard lucid smile wakened a new strength, a cheerful gravity. ‘Better?’ Lucienne asked in a whisper. ‘Yes.’ Then he returned to darkness between his arms. At the limit of his strength and his resistance, he joined Roland Zagreus for the first time, whose smile had so exasperated him in the beginning. His short, gasping breath left a moist cloud on the marble of the night table. And in that sickly warmth rising towards him from the stone, he felt even more distinctly the icy tips of his fingers and toes. Even that revealed life, though, and in this journey from cold to warm, he discovered the exaltation which had seized Zagreus, thanking life ‘for allowing him to go on burning’. He was overcome by a violent and fraternal love for this man from whom he had felt so far, and he realized that by killing him he had consummated a union which bound them together forever. That heavy approach of tears, a mingled taste of life and death, was shared by them both, he realized now. And in Zagreus’ very immobility confronting death, he encountered the secret image of his own life. Fever helped him here, and with it an exultant certainty of sustaining conscious-ness to the end, of dying with his eyes open. Zagreus, too, had had his eyes open that day, and tears had fallen from them. But that was the last weakness of a man who had not had his share of life. Patrice was not afraid of such weakness. In the pounding of his feverish blood, though it failed to reach the limits of his body, he understood that such weakness would not be his. For he had played his part, fashioned his role, perfected man’s one duty, which is only to be happy. Not for long, no doubt. He had destroyed the obstacle, and this inner brother he had engendered in himself what did it matter if he existed for two or for twenty years? Happiness was the fact that he had existed.

> French: Bernard
vint, fit des piqûres, partit. De grands nuages rouges passaient lentement dans
le ciel. « Quand
j'étais enfant, dit Mersault avec effort, enfoncé dans son oreiller et les yeux
au ciel, ma mère me disait que c'était les âmes des morts qui montaient au
paradis. J'étais émerveillé d'avoir une âme rouge. Maintenant je sais que c'est
le plus souvent une promesse de vent. Mais c'est aussi merveilleux. » La nuit
commença. Des images venaient. De grands animaux fantastiques qui hochaient la
tête au-dessus de paysages désertiques. Mersault les écarta doucement au fond
de sa fièvre. Il laissait venir seulement le visage de Zagreus dans sa
fraternité sanglante. Celui qui avait donné la mort allait mourir. Et comme
alors pour Zagreus, le regard lucide qu'il tenait sur sa vie était celui d'un
homme. Jusqu'ici il avait vécu. Maintenant on pourrait parler de sa vie. De ce
grand élan ravageur qui l'avait emporté en avant, de la poésie fugitive et
créatrice de la vie, rien ne restait plus maintenant que la vérité sans rides
qui est le contraire de la poésie. De tous les hommes qu'il avait portés en lui
comme chacun au commencement de cette vie, de ces êtres divers qui mêlaient
leurs racines sans se confondre, il savait maintenant lequel il avait [200] été :
et ce choix que dans l'homme crée le destin il l'avait fait dans la conscience
et le courage. Là était tout son bonheur de vivre et de mourir. Cette mort
qu'il avait regardée avec l'affolement d'une bête, il comprenait qu'en avoir
peur signifiait avoir peur de la vie. La peur de mourir justifiait un
attachement sans bornes à ce qui est vivant dans l'homme. Et tous ceux qui n'avaient
pas fait les gestes décisifs pour élever leur vie, tous ceux qui craignaient et
exaltaient l'impuissance, tous ceux-là avaient peur de la mort, à cause de la
sanction qu'elle apportait à une vie où ils n'avaient pas été mêlés. Ils
n'avaient pas assez vécu, n'ayant jamais vécu. Et la mort était comme un geste
privant à jamais d'eau le voyageur ayant cherché vainement à calmer sa soif.
Mais pour les autres, elle était le geste fatal et tendre qui efface et qui
nie, souriant à la reconnaissance comme à la révolte. Il passa un jour et une
nuit assis sur son lit, les bras sur la table de nuit et la tête dans ses bras.
Couché il ne pouvait respirer. À ses côtés, Lucienne était assise et
l'observait sans dire un mot. Mersault la regardait parfois. Il songeait
qu'après lui, le premier qui prendrait sa taille la ferait mollir. Tout entière
dans ses seins elle serait offerte comme elle lui avait été offerte, et le
monde continuerait dans la tiédeur de ses lèvres entrouvertes. Quelquefois il
levait la tête et regardait par la fenêtre. Il n'était pas rasé, ses yeux
rougis tout au bord et profondément creusés avaient perdu leur éclat sombre et
les joues creuses [201] et pâles sous le poil bleuâtre, le transformaient complètement. Son
regard de chat malade se posait sur les vitres. Il respirait et se tournait
vers Lucienne. Alors il souriait. Et dans ce visage qui de toute part fuyait et
s'amollissait, ce sourire dur et lucide mettait une nouvelle force, une gravité
allègre. « Ça
va ? disait Lucienne de sa voix éteinte. -
Oui. » Il retournait alors à la nuit de ses bras. À la limite de sa force
et de sa résistance, il rejoignait pour la première fois première fois et par
l'intérieur, Roland Zagreus dont le sourire l'exaspérait tant au début. Sa
respiration courte et précipitée laissait sur le marbre de la table de nuit une
buée humide qui lui renvoyait sa chaleur. Et dans cette tiédeur malsaine qui
montait vers lui, il éprouvait de façon plus sensible le bout glacé de ses
doigts et de ses pieds. Cela même révélait une vie, et dans ce voyage du froid
au chaud, il retrouvait l'exaltation qui avait saisi Zagreus, remerciant
« la vie pour lui permettre de brûler encore ». Il se prenait d'un
amour violent et fraternel pour cet homme dont il s'était senti si loin et il
comprenait qu'à le tuer il avait consommé avec lui des noces qui les liaient à
tout jamais. Ce lourd cheminement de larmes qui était en lui comme un goût mêlé
de la vie et de la mort, il comprenait qu'il leur était commun. Et dans
l'immobilité même de Zagreus en face de la mort, il retrouvait l'image secrète
et dure de sa propre vie. La fièvre l’y aidait et avec elle cette certitude
exaltante qu'il avait de [202] maintenir sa conscience jusqu'au bout et de
mourir les yeux ouverts. Zagreus aussi avait les yeux ouverts ce jour-là et des
larmes y roulaient. Mais c'était la dernière faiblesse d'un homme qui n'avait
pas eu de part à sa vie. Patrice ne craignait pas cette faiblesse. Dans les
coups de son sang fiévreux qui s'arrêtait toujours à quelques centimètres des limites
de son corps, il comprenait encore que cette faiblesse ne serait pas la sienne.
Car lui avait rempli son rôle, avait parfait l'unique devoir de l'homme qui est
seulement d'être heureux. Pas longtemps sans doute. Mais le temps ne fait rien
à la chose. Il ne peut être qu'un obstacle, ou alors il n'est plus rien. Il
avait détruit l'obstacle, et ce frère intérieur qu'il avait engendré en lui,
peu importait qu'il fût deux ou vingt, années. Le bonheur était qu'il fût.

[¶5] The blanket slipped from Mersault’s shoulders, and when Lucienne stood up to cover him, he shuddered at her touch. Since the day he had sneezed in the little square near Zagreus’ villa to this moment, his body had served him faithfully, had opened him to the world. But at the same time, it lived a life of its own, detached from the man it represented. For these few years it had passed through a slow decomposition; now it had completed its trajectory, and was ready to leave.Mersault, to restore him to the world. In that sudden shudder of which Mersault was conscious, his body indicated once more a complicity which had already won so many joys for them both. Solely for this reason, Mersault took pleasure in that shudder. Conscious, he must be conscious with deception, without cowardice alone, face to face at grips with his body eyes open upon death. It was a man’s business. Not love, not land-scape, nothing but an infinite waste of solitude and happiness in which Mersault was playing his last cards. He felt his breath-ing weaken. He gasped for air, and in that movement his ruined lungs wheezed. His wrists were cold now, and there was no feeling in his hands at all. Day was breaking. The new day was cool, filled with the sound of birds. The sun rose quickly, and in a single leap was above the horizon. The earth was covered with gold, with warmth. In the morning, sky and sea were spattered with dancing patches of blue and yellow light. A light breeze had risen, and through the window a breath of salt air cooled Mersault’s arms. At noonthe wind dropped, the day split open like ripe fruit and trick-led down the face of the world, a warm and choking juice in a sudden concert of cicadas. The sea was covered with this golden juice, a sheet of oil upon the water, and gave back to the sun-crushed earth a warm, softening breath which released odours of wormwood, rosemary, and hot stone. From his bed, Mersault received that impact, that offering, and he opened his eyes on the huge, curved, glistening sea irradiated with the smiles of his gods. Suddenly he realized he was sitting on his bed, and that Lucienne’s face was very close to his. Slowly, as though it came from his stomach, there rose inside him a stone which approached his throat. He breathed faster and faster, taking advantage of the respites granted each time it moved. It rose steadily, higher and higher. He looked at Lucienne. He smiled without wincing, and this smile too came from inside himself. He threw himself back on the bed, and felt the slow ascent within him. He looked at Lucienne’s swollen lips and, behind her, the smile of the earth. He looked at them with the same eyes, the same desire.

> French: Lucienne
se leva et recouvrit les épaules de Mersault d'où la couverture avait glissé.
Il frissonna sous ce geste. Depuis le jour où il avait éternué sur la petite
place près de la villa de Zagreus, jusqu'à cette heure, son corps l'avait
fidèlement servi et l'avait ouvert au monde. Mais dans le même temps, il
continuait une vie propre et détachée de l'homme qu'il figurait. Il avait
poursuivi à travers ces quelques années une lente décomposition. Maintenant il
avait parfait sa courbe et il se tenait prêt à quitter Mersault et à le rendre
au monde. Dans ce frisson subit dont Mersault était conscient, il marquait
encore une fois cette complicité qui déjà leur avait conquis tant de joies. À
ce titre seul, Mersault [203] prenait ce frisson comme une joie. Conscient,
c'était ce qu'il fallait sans duperie, sans lâcheté - seul à seul - en tête à
tête avec son corps - les yeux ouverts sur la mort. Il s'agissait d'une affaire
entre hommes. Rien, pas un amour ni un décor, mais un désert infini de solitude
et de bonheur où Mersault jouait ses dernières cartes. Il sentait son souffle
faiblir. Il aspira une gorgée d'air et dans ce mouvement toutes les orgues de
sa poitrine ronflèrent. Il sentait ses mollets très froids et ses mains
insensibles. Le jour se levait. Le
matin qui pointa fut plein d'oiseaux et de fraîcheur. Le soleil se leva
rapidement et d'un bond fut au-dessus de l'horizon. La terre se couvrit d'or et
de chaleur. Dans le matin le ciel et la mer s'éclaboussaient de lumières bleues
et jaunes, par grandes taches bondissantes. Un vent léger s'était levé et par
la fenêtre un air à goût de sel venait rafraîchir les mains de Mersault. À midi
le vent cessa, la journée éclata comme un fruit mûr et sur toute l'étendue du
monde, elle coula en jus tiède et étouffant, dans un concert soudain de
cigales. La mer se couvrit de ce jus doré comme d'une huile et renvoya sur la
terre écrasée de soleil un souffle chaud qui l'ouvrit et laissa monter des
parfums d'absinthe, de romarin et de pierre chaude. De son lit, Mersault perçut
ce choc et cette offrande et il ouvrit les yeux sur la mer immense et courbe,
rutilante, peuplée des sourires de ses dieux. Il s'aperçut soudain qu'il était
assis sur son lit et que le visage de Lucienne était tout [204] près du sien.
En lui montait lentement, comme depuis le ventre, un caillou qui cheminait
jusqu'à sa gorge. Il respirait de plus en plus vite, profitant des passages.
Cela montait toujours. Il regarda Lucienne. Il sourit sans une crispation, et
ce sourire aussi venait de l'intérieur. Il se renversa sur son lit et il
éprouva la lente montée en lui. Il regarda les lèvres gonflées de Lucienne et,
derrière elle, le sourire de la terre. Il les regardait du même regard et avec
le même désir.

[¶6] ‘In a minute, in a second,’ he thought. The ascent stopped. And stone among the stones, he returned to the joy of his heart, to the truth of the motionless worlds.

> French: « Dans
une minute, une seconde », pensa-t-il. La montée s'arrêta. Et pierre parmi
les pierres, il retourna dans la joie de son cœur à la vérité des mondes
immobiles.
