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title: "A Happy Death · La Mort heureuse"
author: "Albert Camus"
translator: "Richard Howard"
languages: [fr, en]
shelf: "Literature"
section: 2 of 10
url: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/2/
cite: "Albert Camus, tr. Richard Howard, A Happy Death · La Mort heureuse, section 2. Scriptura (scriptura.si), https://scriptura.si/works/camus-happydeath/2/"
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# A Happy Death · La Mort heureuse

*Albert Camus, tr. Richard Howard*

Patrice Mersault takes a dying man’s money, and his life, to buy time for happiness: the novel Camus set aside before The Stranger. In French and English.

> # La mort heureuse 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain
 français [1913-1960] 

> (1971) 

> Cahiers Albert Camus 

> I 

> ## La mort heureuse 

> [Roman élaboré entre 1936 et 1938.] 

> Un document produit en version
 numérique par Diane Brunet, bénévole, 

> Diane Brunet, bénévole, guide,
 Musée de La Pulperie, Chicoutimi 

> Courriel: Brunet_diane@hotmail.com 

> Dans le cadre de: "Les
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 fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, 

> professeur de sociologie au
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> Une collection développée en
 collaboration avec la Bibliothèque 

> Paul-Émile-Boulet de
 l'Université du Québec à Chicoutimi 

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> Jean-Marie Tremblay, sociologue 

> Fondateur et Président-directeur général, 

> LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES. 

> REMARQUE 

> Ce livre est du domaine public au Canada parce qu’une œuvre passe au
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> Cette œuvre n’est pas dans le domaine public dans les pays où il
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> Respectez la loi des droits d’auteur de votre pays. 

> OEUVRES D'ALBERT CAMUS 

> ***Aux Éditions Gallimard*** 

> L'ENVERS ET L'ENDROIT, *essais*. 

> NOCES. 

> L'ÉTRANGER. Roman. 

> LE MYTHE DE SISYPHE. 

> LE MALENTENDU suivi de CALIGULA. 

> LA PESTE. Récit. 

> L'ÉTAT DE SIÈGE. Théâtre 

> ACTUELLES : 

> I. CHRONIQUES 1944-1948. 

> II. CHRONIQUES 1948-1953 

> III. CHRONIQUES ALGÉRIENNES, 1939-1958 

> LES JUSTES. Théâtre. 

> L'HOMME RÉVOLTÉ. Essai. 

> L'ÉTÉ. Essai. 

> LA CHUTE. Récit. 

> L’EXIL ET LE ROYAUME. Nouvelles 

> DISCOURS DE SUÈDE 

> CARNETS 

> I. Mai 1935-février 1941. 

> II. Janvier 1942-mars 1951. 

> III. Mars 1951-décembre 1959. 

> Journaux de voyage. 

> Correspondance avec Jean Grenier. 

> ***Adaptations théâtrales*** 

> LA DÉVOTION À LA CROIX, de Pedro Calderon de la Barca. 

> LES ESPRITS, de Pierre de Larivey. 

> REQUIEM POUR UN NONNE, de William Faulkner. 

> LE CHEVEALIER D’OLMEDO, de Lope de Vega. 

> LES POSSÉDÉS, d’après le roman de Dostoïevski. 

> ***Cahiers Albert Camus*** 

> I. La mort heureuse. Roman. 

> II. Paul Viallaneiz : *Le premier Camus*, suivi d’*Écrits
de jeunesse d’Albert Camus.* 

> III. Fragments d’un combat (1938-1940) – Articles d’Alger Républicain. 

> IV. Caligula (version de 1941), théâtre. 

> V. Albert Camus : œuvre fermée, œuvre ouverte ? Actes du colloque
de Cerisy (juin 1982) 

> VI. Albert Camus éditorialiste à *L’Express* (mai 1955-février
1958). 

> ***Aux Calman-Lévy*** 

> Réflexions sur la guillotine, in *Réflexions sur la peine de mort*,
de Camus et Koestler, essai. 

> ***À l’Avant-scène*** 

> Un cas intéressant. Adaptation de Dino Buzzati. Théâtre. 

> Cette édition électronique a été réalisée par [Diane
Brunet](http://classiques.uqac.ca/inter/benevoles_equipe/liste_brunet_diane.html), bénévole, guide, Musée de La Pulperie, Chicoutimi, à partir de : 

> Albert CAMUS [1913-1960] 

> **Cahiers Albert Camus. I.** 

> **La mort heureuse.** 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971,
233 pp. Collection NRF. 

> Polices de caractères utilisée : 

> Pour le texte: Comic Sans, 12 points. 

> Pour les citations : Comic Sans, 12 points. 

> Pour les notes de bas de page : Comic Sans, 10
points. 

> Édition électronique réalisée avec le traitement de
textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. 

> Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter),
8.5’’ x 11’’) 

> Édition numérique réalisée le 26 janvier 2011 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, Québec. 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain français [1913-1960] 

> Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse. 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971, 233 pp. Collection NRF. 

> Table des matières 

> [Quatrième de couverture](#mort_heureuse_couverture) 

> [Première partie](#mort_heureuse_pt_I). Mort naturelle. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_I_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_I_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_I_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_I_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_I_chap_V) 

> [Deuxième partie](#mort_heureuse_pt_II). La mort consciente. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_II_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_II_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_II_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_II_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_II_chap_V) 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Quatrième de couverture 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> Ce *Cahier
*no 1 contient exclusivement *La mort heureuse, *texte présenté et
annoté par Jean Sarocchi, maître assistant à l'Université de Strasbourg. 

> Il
s'agit de la première entreprise romanesque d'Albert Camus, élaborée entre 1936
et 1938 (époque à laquelle il écrivait *L’Envers et l’Endroit *et *Noces).
*Il travaillait encore à la remanier lorsque se forma en lui le premier
projet de *L’Étranger, *auquel il ne tarda pas à se consacrer entièrement.
On aurait donc tort de voir dans *La mort heureuse *une première version
de *L’Étranger, *malgré la similitude du nom des héros. 

> Le
thème de ce premier roman est la recherche têtue du bonheur, fût-ce au prix
d'un crime. Ses péripéties sont nourries de l'expérience d'une jeunesse
difficile et ardente - pauvreté, maladie, voyages en Europe centrale et en
Italie, vie communautaire sur les hauts d'Alger. 

> [7] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Genèse de 

> “La mort heureuse” 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [21] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie 

> MORT NATURELLE 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [23] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie : MORT
NATURELLE 

> CHAPITRE I 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

>  # A Happy Death

>  A Happy Death, Albert Camus

>  Contents  
Part One, Natural Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part Two, Conscious Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part One, Natural Death

>  Chapter One

> Fin du texte

> The End

## 2. Part I · Chapter II

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/2/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/2/#p-N

[¶0] SUMMER crammed the harbour with noise and sunlight. It was eleven-thirty. The day split open down the middle, crush-ing the docks under the burden of its heat. Moored at the sheds of the Algiers Municipal Depot, black-hulled, red-funnelled freighters were loading sacks of wheat. Their dusty fragrance mingled with the powerful smell of tar melting under a hot sun. Men were drinking at a little stall that reeked of creosote and anisette, while some Arab acrobats in red shirts somersaulted on the scorching flagstones in front of the sea in the leaping light. Without so much as a glance at them, the stevedores carrying sacks walked up the two sagging planks that slanted from the dock to the freighter decks. When they reached the top, their silhouettes were suddenly divided between the sea and the sky among the winches and masts. They stopped for an instant, dazzled by the light, eyes gleaming in the whitish crust of dust and sweat that covered their faces, before they plunged blindly into the hold stinking of hot blood. In the fiery air, a siren never stopped blowing.

> French: [33] L'été
remplissait le port de clameurs et de soleil . Il était onze heures et demie.
Le jour s'ouvrait par son milieu pour écraser les quais de tout son poids de chaleur.
Devant les hangars de la Chambre de Commerce d'Alger, des
« Schiaffino » à coque noire et cheminée rouge embarquaient des sacs
de blé. Leur parfum de poussière fine se mêlait aux volumineuses odeurs de
goudron qu'un soleil chaud faisait éclore. Devant une petite baraque au parfum
de vernis et d'anisette, des hommes buvaient et des acrobates arabes en maillot
rouge sur les dalles brûlantes tournaient et retournaient leurs corps devant la
mer où bondissait la lumière. Sans les regarder, les dockers portant les sacs
s'engageaient sur les deux planches élastiques qui montaient du quai sur le
pont des cargos. Arrivés en haut, soudain découpés dans le ciel et sur la baie,
parmi les treuils et les mâts, ils s'arrêtaient une seconde éblouis face au
ciel, les yeux brillants dans le visage couvert d'une pâte blanchâtre de sueur
et de poussière, avant de [34] plonger en aveugles dans la cale aux odeurs de
sang chaud. Dans l'air brûlant, une sirène hurla sans arrêt.

[¶1] Suddenly the men on the plank stopped in confusion. One of them had fallen, landing on the plank below. But his arm was pinned under his body, crushed under the tremendous weight of the sack, and he screamed with pain. Just at this moment, Patrice Mersault emerged from his office, and on the doorstep the summer heat took his breath away. He opened his mouth, inhaled the tar vapours, which stung his throat, and then he went over to the stevedores. They had moved the man who had been hurt, and he was lying in the dust, his lips white with pain, his arm dangling, broken above the elbow. A sliver of bone had pierced the flesh, making an ugly wound out of which blood was dripping. The drops rolled down his arm and fell, one by one, on to the scorching stones with a tiny hiss, and turned to steam. Mersault was staring, motionless, at the blood when someone took his arm. It was Emmanuel, one of the clerks. He pointed to a lorry heading towards them with a salvo of backfires. ‘That one?’ Patrice began to run as the lorry drove past them, chains rattling. They dashed after it, swallowed up by dust and noise, panting and blind, just conscious enough to feel themselves swept on by the frenzied effort of running, in a wild rhythm of winches and machines, accompanied by the dancing masts on the horizon and the pitching of the leprous hulls they passed. Mersault was the first to grab hold, confident of his strength and skill, and jumped on to the moving lorry. He helped Emmanuel up, and the two men sat with their legs dangling in the chalk-white dust, while a lumi-nous suffocation poured out of the sky over the circle of the harbour crowded with masts and black cranes, the uneven cob-bles of the dock jarring Emmanuel and Mersault as the lorry gained speed, making them laugh until they were breathless, dizzied by the jolting movement, the searing sky, their own boiling blood.

> French: Sur la
planche, soudain les hommes s'arrêtèrent en désordre. Un des leurs était tombé
entre les madriers assez rapprochés pour le retenir. Mais son bras pris
derrière lui, écrasé sous l'énorme poids du sac, il criait de douleur. À ce
moment, Patrice Mersault sortit de son bureau. Sur le pas de la porte, l'été
lui coupa la respiration. Il aspira de toute la bouche ouverte la vapeur de
goudron qui lui raclait la gorge et s'arrêta devant les dockers. Ils avaient
dégagé le blessé et, renversé sur les planches et parmi la poussière, les
lèvres blanchies par la souffrance, il laissait pendre son bras cassé au-dessus
du coude. Une esquille d'os avait traversé les chairs, dans une plaie hideuse
d'où coulait le sang. Roulant le long du bras, les gouttes de sang tombaient,
une à une, sur les pierres brûlantes avec un petit grésillement d'où s'élevait
une buée. Mersault, immobile, regardait ce sang lorsqu'on lui prit le bras.
C'était Emmanuel, le « petit des courses ». Il lui montrait un camion
qui arrivait vers eux dans un fracas de chaînes et d'explosions. « On y
va ? » Patrice courut. Le camion les dépassa. Et de suite ils
s'élancèrent à sa poursuite, noyés dans le bruit et la poussière, haletants et
aveugles, juste assez lucides pour se sentir transportés par l'élan effréné de
la course, dans un rythme éperdu de treuils et de machines, accompagnés par la
danse des mâts sur l'horizon, [35] et le roulis des coques lépreuses qu'ils
longeaient. Mersault prit appui le premier, sûr de sa vigueur et de sa
souplesse, et sauta au vol. Il aida Emmanuel à s'asseoir les jambes pendantes,
et dans la poussière blanche et crayeuse, la touffeur lumineuse qui descendait
du ciel, le soleil, l'immense et fantastique décor du port gonflé de mâts et de
grues noires, le camion s'éloigna à toute vitesse, faisant sauter sur les pavés
inégaux du quai, Emmanuel et Mersault, qui riaient à perdre haleine, dans un
vertige de tout le sang.

[¶2] When they reached Belcourt, Mersault slid off with Em-manuel, who was singing now, loud and out of tune. ‘You know,’ he told Mersault, ‘it comes up in your chest. It comes when you feel good. When you’re in the water.’ It was true: Emmanuel sung when he swam, and his voice, hoarse from shouting, inaudible against the sea, marked time for the gestures of his short, muscular arms. They were walking down the rue de Lyon, Mersault tall beside Emmanuel, his broad shoulders rolling. In the way he stepped on to the kerb, the way he twisted his hips to avoid the crowd that occasionally closed in on him, his body seemed curiously young and vigorous, capable of bearing him to any extreme of physical joy. Relaxed, he rested his weight on one hip with a self-conscious litheness, like a man whose body has acquired its style from sport. His eyes sparkled under the heavy brows, and as he talked to Emmanuel he would tug at his collar with a mechanical gesture to free his neck muscles, tensing his curved mobile lips at the same time. They walked into their restaurant, sat down at a table, and ate in silence. It was cool inside, among the flies, the clatter of plates, the hum of conversation. The owner, Celeste, a tall man with huge moustaches, walked over to greet them, scratching his belly under his apron. ‘Pretty well,’ Celeste answered, ‘for an old man.’ Celeste and Emmanuel exchanged exclamations and thumped each other on the shoulder. ‘Old men,’ Celeste said, ‘you know what old men are, they’re all the same. Shitheads. They tell you a real man’s got to be fifty. But that’s because they’re fifty. I knew this one fellow who could have his good times just with his son. They’d go out together. On the town. They’d go to the Casino, and this fellow would say: “Why should I hang around with a lot of old men! Every day they tell me they’ve taken some medicine, there’s always something wrong with their liver. I have a better time with my son. Sometimes he picks up a whore, I look the other way, I take the tram. So long and thanks. Fine with me.”’ Emmanuel laughed. ‘Of course,’ Celeste said, ‘the fellow was no authority, but I liked him all right.’ He turned to Mersault. ‘Anyway, it’s better than this other fellow I knew. When he made his money, he would talk with his head up and make gestures all the time. Now he’s not so proud of himself he’s lost it all.’ ‘Serves him right,’ Mersault said.

> French: Arrivé
à Belcourt, Mersault descendit avec Emmanuel qui chantait. Il chantait fort et
faux. « Tu comprends, disait-il à Mersault, c'est quelque chose qui monte
dans la poitrine. Quand je suis content. Quand je prends des bains. »
C'était vrai. Emmanuel chantait en nageant, et sa voix, rendue rauque par
l'oppression, imperceptible sur la mer, rythmait les gestes de ses bras courts
et muscles. Ils prirent la rue de Lyon. Mersault marchait à grands pas, très
grand et balançant des épaules larges et musclées. Dans sa façon de poser le
pied sur le trottoir qu'il allait gravir, d'éviter d'un glissement des hanches
la foule qui à certains moments l'entourait, on sentait un corps étrangement
jeune et vigoureux, capable de porter son propriétaire aux extrémités de la
joie physique. Au repos, il reposait son corps sur une seule hanche, avec une
légère affectation de souplesse, comme un homme qui du sport avait appris le
style du corps. Ses [36]* *yeux brillaient sous les arcades sourcilières
un peu fortes et tandis qu'il parlait avec Emmanuel, d'un geste machinal, avec
un mouvement crispé de ses lèvres courbées et mobiles, il tirait sur son col
pour dégager son cou. Ils entrèrent dans leur restaurant. Ils s'installèrent et
mangèrent en silence. Il faisait frais dans l'ombre. Il y avait des mouches,
des tintements d'assiettes, et des conversations. Le patron, Céleste, s'avança
vers eux. Grand et moustachu, il grattait son ventre par-dessus son tablier
qu'il laissait ensuite retomber. « Ça va ? dit Emmanuel. - Comme les
vieux. » On parla. Céleste et Emmanuel échangeaient des « Oh !
collègue », et des tapes sur l'épaule. « Les vieux, tu vois, disait
Céleste, ils sont un peu couillons. Ils disent qu'un vrai homme c'est un homme
de cinquante ans. Mais c'est parce qu'ils ont la cinquantaine. Moi j'ai eu un
copain qui était heureux rien qu'avec son fils. Ils sortaient ensemble. Ils
faisaient la bombe. Ils allaient au Casino et le copain disait : Il
Pourquoi vous voulez que j'aille avec tous ces vieux ? Ils me disent tous
les jours qu'ils ont pris une purge, qu'ils ont mal au foie. Ça vaut mieux que
j'aille avec mon fils. Des fois qu'il s'accroche une petite poule, je fais
celui qui voit rien, je monte dans un tram. Au revoir et merci. Je suis bien
content. » Emmanuel riait. « Bien sûr, dit Céleste, c'était pas une
autorité, mais je l'aimais bien. » Et s'adressant à Mersault :
« Et puis j'aime mieux ça qu'un copain que j'ai eu. Quand il a réussi, il
me parlait en levant la tête et avec de [37] petits signes. Maintenant, il est
moins fier, il a tout perdu. - C'est
bien fait, dit Mersault.

[¶3] ‘Oh, you can’t be a bastard with it. This fellow took it while he had it, and he was right. Almost a million francs he had … Now if it had been me!’ ‘What would you do?’ Emmanuel asked. ‘I’d buy myself a hut out in the country, I’d put some glue in my navel and I’d stick a flag in there. Then I’d wait to see which way the wind was blowing.’

> French: - Oh,
il faut pas être vache dans la vie. Il a pris du bon temps et il a eu raison.
Neuf cent mille francs qu'il avait... Ah ! si c'était moi ! -
Qu'est-ce que tu ferais ? dit Emmanuel. -
J'achèterais un cabanon, je me mettrais un peu de glu sur le nombril et un
drapeau. Comme ça j'attendrais pour voir d'où vient le vent. »

[¶4] Mersault ate quietly until Emmanuel started to tell Celeste how he had fought the battle of the Marne. ‘See, they sent us zouaves out in front …’ ‘Less of the bullshit,’ Mersault said calmly. ‘The major said “Charge!” and we ran down into a kind of gully, only with trees in it. He told us to charge, but no-one was there. So we just marched right on, kept on walking. And then all of a sudden these machine-guns are firing right into us. We all fall on top of each other. There were so many dead and wounded that you could have rowed a boat across the blood in that gully. Some of them kept screaming “Mama!” Christ, it was awful.’

> French: Mersault
mangeait avec tranquillité. Jusqu'à ce qu'Emmanuel entreprit de raconter au
patron sa fameuse bataille dans la Marne. « Nous
autres, les zouaves, on nous avait fait mettre en tirailleurs... - Tu
nous emmerdes, dit Mersault placide. - Le
commandant y dit : À la charge ! Et puis on descendait, ça faisait
comme un ravin avec des arbres. Il nous avait dit de charger, mais y avait
personne devant nous. Alors on marche, on marche en avant, comme ça. Et puis
tout d'un coup des mitrailleuses y commencent à nous taper dedans. Tous, on
tombe les uns sur les autres. Y avait tellement de blessés et de morts, que
dans le fond du ravin, il y avait tellement de sang qu'on aurait pu traverser
avec un canot. Il y en avait qui criaient : Maman ! que c'était
terrible. »

[¶5] Mersault stood up and tied a knot in his napkin. The owner walked over to the kitchen door and chalked the price of his dinner on it. When one of his customers hadn’t paid up, Ce-leste would take the door off its hinges and bring the evidence on his back. René, his son, was eating a boiled egg over in a corner. ‘Poor lad,’ Emmanuel said, thumping his own chest, ‘he’s had it.’ It was true. René was usually quiet and serious. Though he was not particularly thin, his eyes glittered. Just now another customer was explaining to him that ‘with time and patience, TB can be cured’. René nodded and answered solemnly between bites. Mersault walked over to the counter and ordered coffee, leaning on his elbows. The other customer went on: ‘Did you ever know Jean Perez? He worked for the gas company. He’s dead now. He had this one bad lung. But he wanted to get out of the hospital and go home. His wife was there, see. She was nothing but his horse. You know, his illness made him like that — he was always on top of her. She wouldn’t want it, but he had to. So two, three times, every day of the week — it ends up killing a sick man.’ René stopped eat-ing, a piece of bread between his teeth, and stared at the man. ‘Yes,’ he said finally, ‘the thing comes on fast, but it takes time to get rid of it.’ Mersault wrote his name with one finger on the steamed-up percolator. He blinked his eyes. Every day, his life alternated, from this calm consumptive to Emmanuel bursting into song, from the smell of coffee to the smell of tar, alienated from himself, and his interests, so far from his heart, his truth. Things that in other circumstances would have excited him left him unmoved now, for they were simply part of his life, until the moment he was back in his room using all his strength and care to smother the flame of life that burned within him. ‘What do you think, Mersault? You’ve been to school,’ Ce-leste said.

> French: Mersault
se leva et fit un nœud avec sa serviette. Le patron alla marquer son déjeuner à
la craie derrière la porte de la cuisine. C'était son livre de [38] comptes.
Quand il y avait contestation, il sortait la porte de ses gonds et amenait les
comptes sur son dos. Dans un coin, René, le fils du patron, mangeait un œuf à
la coque : « Le pauvre, dit Emmanuel, il s'en va de la
poitrine. » C'était vrai. René était généralement silencieux et sérieux.
Il n'était pas trop maigre, mais son regard était brillant. En ce moment, un
consommateur lui expliquait que la tuberculose « avec du temps et des précautions,
ça se guérit ». Il approuvait et répondait gravement entre deux bouchées.
Mersault vint s'accouder près de lui au comptoir pour prendre un café. L'autre
continuait : « Tu n'as pas connu Jean Pérez ? Celui de la
Compagnie du Gaz. Il est mort. Il avait qu'un poumon malade. Mais il a voulu
quitter l'hôpital pour rentrer chez lui. Et là, il avait sa femme. Et sa femme
c'est un cheval. Lui, la maladie l'avait rendu comme ça. Tu comprends, il était
toujours sur sa femme. Elle, ne voulait pas. Mais il était terrible. Alors,
deux, trois fois tous les jours, ça finit par tuer un homme malade. »
René, un morceau de pain entre les dents, s'était arrêté de manger et fixait
l'homme. « Oui, dit-il enfin, le mal vient vite, mais pour repartir il lui
faut du temps. » Mersault écrivit son nom avec le doigt sur le percolateur
couvert de buée. Il cligna des yeux. De ce tuberculeux placide à Emmanuel
gonflé de chants, sa vie oscillait tous les jours dans des odeurs de café et de
goudron, détachée de lui-même et de son intérêt, à son cœur étrangère et à sa
vérité. Les mêmes choses qui en [39] d'autres circonstances l'eussent
passionné, il se taisait sur elles puisqu'il les vivait, jusqu'au moment où il
se retrouvait dans sa chambre et mettait toute sa force et sa précaution à
éteindre la flamme de vie qui brûlait en lui. « Dis,
Mersault, toi qui as de l'instruction, disait le patron. - Oui,
ça va, dit Patrice, tu repasseras.

[¶6] ‘Oh, cut it out,’ Patrice said, ‘you’ll get over it.’ ‘You’re pretty touchy this morning.’ Mersault smiled and, leaving the restaurant, crossed the street and went upstairs to his room. The flat was over a horse-butcher’s. Leaning over his balcony, he could smell blood as he read the sign: ‘To Man’s Noblest Conquest’. He stretched out on his bed, smoked a cigarette, and fell asleep. He slept in what used to be his mother’s room. They had had this little three-room flat a long time. Now that he was alone, Mersault let two rooms to a man he knew, a barrel maker who lived with his sister, and he kept the best room for himself. His mother had been fifty-six when she died. A beautiful woman, she had enjoyed — and expected to enjoy — a life of diversion, a life of pleasure. At forty, she had been stricken by a terrible disease. She had had to give up her clothes, her cosmetics, and was reduced to hospital gowns, her face deformed by ter-rible swellings; her swollen legs and her weakness kept her almost immobilized, and she would grope frantically around the colourless flat she could no longer take care of, for she was half-blind as well. The diabetes she had neglected had been further aggravated by her careless life. Mersault had had to abandon his studies and take a job. Until his mother’s death he had con-tinued to read, to reflect. And for ten years the sick woman clung to that life. The suffering had lasted so long that those around her grew accustomed to her disease and forgot that she was deathly ill, that she would die. One day she died. People in the neighbourhood felt sorry for Mersault. They expected a lot from the funeral. They recalled the son’s deep feeling for his mother. They warned distant relatives not to mourn too much, so that Patrice would not feel his own grief too intensely. They were asked to protect him, to take care of him. But Patrice, dressed in his best and with his hat in his hand, watched the arrangements. He walked in the little procession, listened to the service, tossed his handful of earth, and folded his hands. Only once did he look surprised, expressing his regret that there were so few cars for those who had attended the service. That was all. The next day a sign appeared in one of the flat’s windows: ‘To let’. Now he lived in his mother’s room. In the past, the poverty they shared had a certain sweetness about it: when the end of the day came and they would eat their dinner in silence with the oil-lamp between them, there was a secret joy in such simplicity, such retrenchment. The neighbourhood was a quiet one. Mersault would stare at his mother’s slack mouth and smile. She would smile back. He would start eating again. The lamp would smoke a little. His mother tended it with the same exhausted gesture, extending only her right arm, her body slumped down in her chair. ‘You’ve had enough?’ she would ask, a moment later. ‘No’. He would smoke or read. If he smoked, she always said: ‘Again!’ If he read: ‘Sit closer to the lamp, you’ll ruin your eyes.’ But now the poverty in soli-tude was misery. And when Mersault thought sadly of the dead woman, his pity was actually for himself. He could have found a more comfortable way of life, but he clung to this flat and its smell of poverty. Here, at least, he maintained contact with what he had been, and in a life where he deliberately tried to expunge himself, this patient, sordid confrontation helped him to survive his hours of melancholy and regret. He had left on the door the frayed grey card on which his mother had written her name in blue pencil. He had kept the old brass bed with its sateen spread, and the portrait of his grandfather with his tiny beard and pale, motionless eyes. On the mantelpiece, shepherds and shepherdesses framed an old clock that had stopped and an oil lamp he almost never lit. The dreary furnishings — some rickety rattan chairs, the wardrobe with its yellowed mir-ror, a dressing-table missing one corner — did not exist for him: habit had blurred everything. He moved through the ghost of a flat, which required no effort of him. In another room he would have to grow accustomed to novelty, to struggle once again. He wanted to diminish the surface he offered the world, to sleep until everything was consumed. For this purpose, the old room served him well. One window overlooked the street, the other a yard always full of washing and, beyond it, a few clumps of orange-trees squeezed between high walls. Some-times, on summer nights, he left the room dark and opened the window overlooking the yard and the dim trees. Out of the darkness the fragrance of orange-blossoms rose into the darkness, strong and sweet, surrounding him with its delicate shawls. All night during the summer, he and his room were en-closed in that dense yet subtle perfume, and it was as if, dead for days at a time, he had opened the window to life for the first time.

> French: - Oh,
tu as mangé du lion, ce matin. » Mersault
sourit et, quittant le restaurant, traversa la rue et monta dans sa chambre.
Elle était au-dessus d'une boucherie chevaline. En se penchant à son balcon il
recevait l'odeur de sang et il pouvait lire l'enseigne : « À la plus
noble conquête de l'homme. » Il s'étendit sur son lit, fuma une cigarette
et s'endormit. Il
logeait dans la chambre qu'habitait sa mère. Ils avaient longtemps vécu dans ce
petit appartement de trois pièces. Seul, Mersault avait loué deux pièces à un
tonnelier de ses amis qui vivait avec sa sœur, et il avait gardé la meilleure
chambre. Sa mère était morte à cinquante-six ans. Belle, elle avait cru pouvoir
être coquette, bien vivre et briller. Vers la quarantaine, un mal terrible
l'avait saisie. Elle fut dépouillée de robes et de fards, réduite aux blouses
de malades, déformée dans son visage par d'affreuses boursouflures, immobilisée
presque à cause de ses jambes gonflées et sans vigueur, à demi aveugle enfin et
tâtonnant éperdument dans un appartement sans couleurs qu'elle laissait à
l'abandon. [40] Le coup fut soudain et bref. Elle avait du diabète qu'elle
avait négligé et enrichi encore par sa vie insouciante. Il avait été contraint
d'arrêter ses études et de travailler. Jusqu'à la mort de sa mère, il avait
continué à lire et à réfléchir. Et pendant dix ans, la malade supporta cette
vie. Ce martyre avait tant duré que ceux qui l'entouraient prirent l'habitude
de sa maladie et oublièrent qu'atteinte gravement elle pouvait succomber. Elle
mourut un jour. Dans le quartier, on plaignit Mersault. On attendait beaucoup
de l'enterrement. On rappelait le grand sentiment du fils pour la mère. On
adjurait les parents éloignés de ne point pleurer afin que Patrice ne sentit
point sa douleur s'accroître. On les suppliait de le protéger et de se
consacrer à lui. Lui, cependant, s'habilla du mieux qu'il put et, le chapeau à
la main, contempla les préparatifs. Il suivit le convoi, assista au service
religieux, jeta sa poignée de terre et serra des mains. Une fois seulement, il
s'étonna et exprima son mécontentement de ce qu'il y eût si peu de voitures
pour les invités. Ce fut tout. Le lendemain, on put voir à l'une des fenêtres
de l'appartement un écriteau : « À louer. » À présent, il
habitait la chambre de sa mère. Auparavant, la pauvreté près de sa mère avait
une douceur. Lorsqu'ils se retrouvaient le soir et mangeaient en silence autour
de la lampe à pétrole, il y avait un bonheur secret dans cette simplicité et ce
retranchement. Le quartier autour d'eux était silencieux. Mersault regardait la
bouche lasse de sa mère et [41] souriait. Elle souriait aussi. Il mangeait à
nouveau. La lampe fumait un peu. Sa mère la réglait du même geste usé, le bras
droit seul tendu et le corps renversé en arrière. « Tu n'as plus faim,
disait-elle un peu plus tard. - Non. » Il fumait ou lisait. Dans le premier
cas, sa mère disait : « Encore ! »Dans le second :
« Approche-toi de la lampe, tu vas user ta vue. » Maintenant, au
contraire, la pauvreté dans la solitude était une affreuse misère. Et quand
Mersault pensait avec tristesse à la disparue, c'était sur lui, au vrai, que sa
pitié se retournait. Il eût pu se loger plus confortablement, mais il tenait à
cet appartement et à son odeur de pauvreté. Là, du moins, il rejoignait ce
qu'il avait été et dans une vie dont volontairement il cherchait à s'effacer,
cette confrontation sordide et patiente lui permettait de se référer encore à
lui-même dans les heures de tristesse et de regret. Il avait laissé sur la
porte un bout de carton gris, effrangé au bord, où sa mère avait écrit son nom
au crayon bleu. Il avait gardé le vieux lit de cuivre, recouvert de satinette,
le portrait de son grand-père avec sa petite barbe et ses yeux clairs
immobiles. Sur la cheminée, des bergers et des bergères entouraient une vieille
pendule arrêtée et une lampe à pétrole qu'il n'allumait presque jamais. Le décor
douteux des chaises de paille un peu creusées, de l'armoire à glace jaunie et
de la table de toilette dont un coin manquait n'existait pas pour lui, car
l'habitude avait tout limé. Il se promenait dans une ombre d'appartement qui ne
[42]* *lui demandait aucun effort. Dans une autre chambre il eût fallu
s'habituer au neuf, et là encore, lutter. Lui voulait diminuer la surface qu'il
offrait au monde et dormir jusqu'à ce que tout soit consommé. Dans ce dessein,
cette chambre le servait. Elle donnait d'une part sur la rue, d'autre part sur
une terrasse toujours couverte de linge et, par-delà cette terrasse, sur de petits
jardins d'orangers serrés entre de hauts murs. Parfois, les nuits d'été, il
laissait la chambre dans l'obscurité et il ouvrait la fenêtre sur la terrasse
et les jardins obscurs. De la nuit vers la nuit, l'odeur de l'oranger montait
très forte et l'entourait de ses écharpes légères. Toute la nuit d'été, sa
chambre et lui-même étaient alors dans ce parfum à la fois subtil et dense et
c'était comme si, mort pendant de longs jours, il ouvrait pour la première fois
sa fenêtre sur la vie.

[¶7] He awoke, his mouth full of sleep, his body covered with sweat. It was very late. He combed his hair, ran downstairs and jumped on to a tram. By five past two he was in his office. He worked in a big room where the walls were covered with 414 pigeonholes, into which folders were piled. The room was neither dirty nor sordid, but it suggested, at any hour of the day, a catacomb in which dead hours had putrefied. Mersault checked shipping-bills, translated provision-lists from English ships, and between three and four dealt with clients who wanted crates of luggage shipped. He had asked for this task, which was not really part of his job. But at the start, he had found it a way of escaping into life. There were human faces, repeated encounters and a pressing breath of life, wherein at last he felt his own heart beating. And it allowed him to escape the faces of the three secretaries and the supervisor, Monsieur Langlois. One of the secretaries was quite pretty and had been recently married. Another lived with her mother, and the third was a dignified and energetic old lady whom Mersault liked for her florid way of talking and her reticence about what Langlois called her ‘misfortunes’. The supervisor would engage in peremptory arguments with old Madame Herbillon, who always emerged victorious. She despised Langlois for the sweat that pasted his trousers to his buttocks when he stood up and for the panic which seized him in the presence of the head of the firm and occasionally on the phone when he heard the name of some lawyer or even of some idiot with a de in front of his name. The poor man was quite unable to soften the old lady’s heart or to win his way into her good graces. This afternoon he was strutting around the middle of the office. ‘We really get on very well together, don’t we, Madame Herbillon?’ Mersault was translating ‘vegetables’, staring over his head at the lightbulb in its corrugated green cardboard shade. Across from him was a bright coloured calendar showing a religious procession in Newfoundland. Sponge, blotter, inkwell and ruler were lined up on his desk. The windows near him looked out over huge piles of wood brought from Norway by yellow and white freighters. Mersault listened. On the other side of the wall, life had its own deep, muffled rhythm, a respiration that filled the harbour and the sea. So remote, and yet so close to him… The six o’clock bell released him. It was a Saturday.

> French: Il
s'éveilla la bouche pleine de sommeil et couvert de sueur. Il était très tard.
Il se peigna, descendit au galop et sauta dans un tram. À deux heures cinq il
était dans son bureau. Il travaillait dans une grande pièce dont les quatre
murs étaient couverts de 414 niches où s'empilaient des dossiers. La pièce
n'était ni sale ni sordide, mais elle évoquait à toute heure du jour un
columbarium où des heures mortes auraient pourri. Mersault vérifiait des
connaissements, traduisait les listes de provisions des bateaux anglais et, de
trois. à quatre, recevait les clients désireux de faire expédier des colis. Il
avait demandé ce travail qui en réalité ne lui revenait [43] pas. Mais, au
début, il avait trouvé là une porte de sortie sur la vie. Il y avait des
visages vivants, des habitués, un passage et un souffle où il sentait enfin son
cœur battre. Il échappait ainsi aux visages des trois dactylos et au chef de
bureau, M. Langlois. L'une des dactylos était assez jolie et mariée depuis peu.
L'autre vivait avec sa mère et la troisième était une vieille dame, énergique
et digne dont Mersault aimait le langage fleuri et la réserve au sujet de
« ses malheurs », selon l'expression de Langlois. Celui-ci avait avec
elle des passes décisives où la vieille Mme Herbillon avait toujours
l'avantage. Elle méprisait Langlois pour la sueur qui collait son pantalon à
ses fesses et pour l'affolement qui le prenait devant le directeur et
quelquefois au téléphone en entendant le nom d'un avocat ou d'un zèbre à
particule. Le malheureux essayait vainement d'adoucir la vieille dame ou de trouver
le chemin de sa bonne grâce. Ce soir-là il se dandinait au milieu du bureau.
« N'est-ce pas, madame Herbillon, que vous me trouvez
sympathique ? » Mersault traduisait *vegetables, vegetables*,
contemplait au-dessus de sa tête l'ampoule et son abat-jour de carton vert
plissé. En face de lui il avait un calendrier fort en couleurs qui figurait le
pardon des Terre-Neuvas. Mouillette, buvard, encrier et règle s'alignaient sur
sa table. Ses fenêtres donnaient sur d'énormes piles de bois amenés de Norvège
par des cargos jaunes et blancs. Il tendait l'oreille. Derrière le mur, la vie
respirait à grands [44] coups sourds et profonds sur la mer et sur le port. Si
loin à la fois et si près de lui... la sonnerie de six heures le libéra.
C'était un samedi.

[¶8] Once home, he lay down on his bed and slept till dinner time. He cooked himself some eggs and ate them out of the pan (with no bread; he had forgotten to buy any), then stretched out again and fell asleep once more. He awoke the next morning just before lunchtime, washed and went downstairs to eat. Back in his room he did two crossword puzzles, carefully cut out an advertisement for Kruschen Salts which he pasted into a booklet already filled with jovial grandfathers sliding down banisters. Then he washed his hands and went out on to his balcony. It was a beautiful afternoon. Yet the pavements were damp, the occasional passer by in a hurry. Mersault stared after each one until he was out of sight, attaching his gaze to a new arrival within his field of vision. First came families walking together, two little boys in sailor suits, uncomfortable in their starched blouses, and a girl with a huge pink bow and black patent leather shoes. Behind them a mother in a brown silk dress, a monstrous creature swathed in a boa, the more elegant father carrying a cane. In a little while it was the turn of the young men of his neighbourhood, hair slicked back and red neckties, close-fitting jackets with embroidered pocket handkerchiefs and square toed shoes. They were on their way to the cinema in the centre of town, and hurried towards the tram, laughing very loudly. Then the street grew still again. The evening diversions had begun. The neighbourhood belonged to cats and shopkeepers. The sky, though clear, was lustreless over the ficus trees lining the road. Across from Mersault, the tobacconist brought a chair out in front of his door and straddled it, leaning his arms on the back. The trams that had been crowded a little while ago were almost empty. In the little café Chez Pierrot the waiter was sweeping sawdust in the empty front room. Mersault turned his chair around, placed it like the tobacconist’s and smoked two cigarettes one after the other. He went back into his room, broke off a piece of chocolate, and returned to his balcony to eat it. Soon the sky darkened, then paled again. But the passing clouds had left a promise of rain over the street they dimmed. At five, trams groaned past, jammed with soccer fans from the outlying stadiums perched on the running boards and the handrails. On the next tram he could identify the players themselves by their canvas bags. They shouted and sang at the top of their lungs that their teams would never die. Several waved to Mersault. One shouted: ‘We did it this time!’ ‘Yes,’ was all Mersault answered, nodding. Then there were more cars. Some had flowers wreathed in their bumpers and looped around their ins. Then the light faded a little more. Over the roofs the sky reddened, and with evening the streets grew lively again. The strollers returned, the tired children whining as they let themselves be dragged home. The neighbourhood cinemas disgorged a crowd into the street. Mersault could tell, from the violent gestures of the young men, that they had seen some sort of adventure film. Those who had been to films in the centre of town appeared a little later. They were more serious: for all their laughter and teasing gestures, their eyes and their movements betrayed a kind of nostalgia for the magical lives they had just shared. The lingered in the street, coming and going.

> French: En
rentrant chez lui il se coucha et dormit jusqu'à l'heure du dîner. Il se fit
cuire des œufs et mangea à même le plat (sans pain parce qu'il avait oublié
d'en acheter), puis s'étendit et s'endormit aussitôt jusqu'au lendemain matin.
Il se réveilla un peu avant le déjeuner, fit sa toilette et descendit manger.
Remonté, il fit deux mots croisés, découpa minutieusement une réclame des sels
Kruschen qu'il colla, dans un cahier déjà rempli de grands-pères farceurs
descendant des rampes d'escalier. Ceci fait, il se lava les mains et se mit au
balcon. L'après-midi était belle. Cependant le pavé était gras, les gens rares
et pressés encore. Lui, suivait chaque homme du regard avec attention et le
lâchait une fois hors de vue pour revenir à un nouveau passant. C'était d'abord
des familles allant en promenade, deux petits garçons en costume marin, la
culotte au-dessous du genou, empêtrés dans leurs vêtements raides, et une
petite fille à gros nœud rose, aux souliers noirs vernis. Derrière eux une mère
en robe de soie marron, bête monstrueuse entourée d'un boa, un père plus
distingué, une canne à la main. Un peu plus tard passèrent les jeunes gens du
quartier, cheveux laqués et cravate rouge, le veston très cintré avec une
pochette brodée et des souliers à bouts carrés. Ils allaient aux cinémas du
centre et se dépêchaient vers le tram en riant très fort. [45] Après eux la rue
devint peu à peu déserte. Les spectacles partout étaient commencés. Maintenant
le quartier était livré aux boutiquiers et aux chats. Le ciel, quoique pur,
était sans éclat au-dessus des ficus qui bordaient la rue. En face de Mersault,
le marchand de tabacs sortit une chaise devant sa porte et l'enfourcha en
s'appuyant des deux bras sur le dossier. Les trams tout à l'heure bondés
étaient presque vides. Dans le petit café *Chez Pierrot, *le garçon
balayait de la sciure dans la salle déserte. Mersault retourna sa chaise, la
plaça comme le marchand de tabacs et fuma deux cigarettes coup sur coup. Il
rentra dans la chambre, cassa un morceau de chocolat et revint le manger à la
fenêtre. Peu après le ciel s'assombrit et de suite se découvrit. Mais le
passage des nuages avait laissé sur la rue comme une promesse de pluie qui la
rendait plus sombre. À cinq heures, des tramways arrivèrent dans le bruit,
ramenant des stades de banlieue des grappes de spectateurs, perchés sur les
marchepieds et les rambardes. Les tramways suivants ramenèrent les joueurs
qu'on reconnaissait à leurs petites valises. Ils hurlaient et chantaient à
pleins poumons que leur club ne périrait pas. Plusieurs firent des signes à
Mersault. L'un cria : « On les a eus ! - Oui », dit
seulement Mersault en secouant la tête. Les autos alors se firent plus
nombreuses. Certaines avaient chargé de fleurs leurs ailes et leurs pare-chocs.
Puis la journée tourna encore un peu. Au-dessus des toits le ciel devenait [46]*
*rougeâtre. Avec le soir naissant les rues s'animèrent à nouveau. Les
promeneurs revenaient. Fatigués, les enfants pleuraient ou se laissaient
traîner. À ce moment les cinémas du quartier déversèrent dans la rue un flot de
spectateurs. Mersault retrouvait, dans les gestes décidés et ostentatoires des
jeunes gens qui en sortaient, le commentaire inconscient du film d'aventures
qu'ils avaient vu. Ceux qui revenaient des cinémas de la ville arrivèrent un
peu plus tard. Ils étaient plus graves. Entre les rires et les grosses farces,
réapparaissait dans leurs yeux et dans leur maintien comme une nostalgie de ces
vies au style brillant que le cinéma leur avait ouvertes. Ils restèrent dans la
rue, allant et venant. Et sur le trottoir en face de Mersault, il finit par se
former deux courants. Les jeunes filles du quartier, en cheveux, se tenaient le
bras et formaient l'un d'eux. Les jeunes gens, de l'autre, lançaient des
plaisanteries dont elles riaient en détournant la tête. Les gens sérieux
entraient dans les cafés ou sur le trottoir faisaient des groupes que l'eau
humaine qui circulait contournait comme des îlots. La rue était maintenant
éclairée et les lampes électriques faisaient pâlir les premières étoiles qui montaient
dans la nuit. Sous Mersault les trottoirs s'étalaient avec leurs chargements
d'hommes et de lumières. Les lampes faisaient luire le pavé gras et les
tramways à distance régulière mettaient leurs reflets sur des cheveux
brillants, une lèvre humide, un sourire ou un bracelet d'argent. Peu après,
avec les tramways [47] ]plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des arbres
et des lampes, le quartier se vida insensiblement et le premier chat traversa
lentement la rue déserte à nouveau. Mersault songea au dîner. Il avait un peu
mal au cou d'être resté longtemps appuyé sur le dossier de sa chaise. Il
descendit acheter du pain et des pâtes, fit sa cuisine et mangea. Il retourna à
la fenêtre. Des gens sortaient, l'air avait fraîchi. Il frissonna, ferma ses
vitres et revint vers la glace, au-dessus de la cheminée. Sauf certains soirs
où il recevait Marthe ou sortait avec elle et sa correspondance avec ses amies
de Tunis, toute sa vie était dans la perspective jaunie que la glace lui
offrait d'une chambre où la lampe à alcool crasseuse voisinait avec des bouts
de pain. « Encore
un dimanche de tiré », dit Mersault.

[¶9] And on the pavement across from Mersault, two streams finally formed. One consisted of neighbourhood girls, walking arm in arm, bareheaded. The young men in the other cracked jokes which made the girls laugh and look away. Older people went into the cafés or formed groups on the pavement which the human river flowed around as if they were islands. The street lamps were on now, and the electric light made the first stars look pale in the night sky. An audience of one,.Mersault watched the procession of people under the lights. The street lamps made the damp pavements gleam, and at regular intervals the trams would throw reflections on shiny hair, wet lips, a smile or a silver bracelet. Gradually the trams became more infrequent, and the night was already black above the trees and the lamps as the neighbourhood gradually emptied and the first cat crept across the street as soon as it was deserted again. Mersault thought about dinner. His neck ached a little from leaning so long on the back of his chair. He went downstairs to buy bread and macaroni, made his dinner and ate it. Then he returned to his balcony. People were coming out again, the air had cooled. He shivered, closed his windows and walked over to the mirror above the fireplace. Except for certain evenings when Marthe came or when he went out with her, and except for his correspondence with the girls in Tunis, his entire life lay in the yellowed image the mirror offered of a room where the filthy oil lamp stood among the breadcrusts.

> French: [49] **Cahiers Albert Camus. I. La mort heureuse.**

[¶10] ‘One more Sunday got through,’ Mersault said.

> French: Première partie : MORT
NATURELLE

[¶11] Chapter Three

> French: CHAPITRE III [Retour à la table
des matières](#tdm)
