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title: "A Happy Death · La Mort heureuse"
author: "Albert Camus"
translator: "Richard Howard"
languages: [fr, en]
shelf: "Literature"
section: 3 of 10
url: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/3/
cite: "Albert Camus, tr. Richard Howard, A Happy Death · La Mort heureuse, section 3. Scriptura (scriptura.si), https://scriptura.si/works/camus-happydeath/3/"
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# A Happy Death · La Mort heureuse

*Albert Camus, tr. Richard Howard*

Patrice Mersault takes a dying man’s money, and his life, to buy time for happiness: the novel Camus set aside before The Stranger. In French and English.

> # La mort heureuse 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain
 français [1913-1960] 

> (1971) 

> Cahiers Albert Camus 

> I 

> ## La mort heureuse 

> [Roman élaboré entre 1936 et 1938.] 

> Un document produit en version
 numérique par Diane Brunet, bénévole, 

> Diane Brunet, bénévole, guide,
 Musée de La Pulperie, Chicoutimi 

> Courriel: Brunet_diane@hotmail.com 

> Dans le cadre de: "Les
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 fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, 

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> Une collection développée en
 collaboration avec la Bibliothèque 

> Paul-Émile-Boulet de
 l'Université du Québec à Chicoutimi 

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> Jean-Marie Tremblay, sociologue 

> Fondateur et Président-directeur général, 

> LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES. 

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> Ce livre est du domaine public au Canada parce qu’une œuvre passe au
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> Cette œuvre n’est pas dans le domaine public dans les pays où il
faut attendre 70 ans après la mort de l’auteur(e). 

> Respectez la loi des droits d’auteur de votre pays. 

> OEUVRES D'ALBERT CAMUS 

> ***Aux Éditions Gallimard*** 

> L'ENVERS ET L'ENDROIT, *essais*. 

> NOCES. 

> L'ÉTRANGER. Roman. 

> LE MYTHE DE SISYPHE. 

> LE MALENTENDU suivi de CALIGULA. 

> LA PESTE. Récit. 

> L'ÉTAT DE SIÈGE. Théâtre 

> ACTUELLES : 

> I. CHRONIQUES 1944-1948. 

> II. CHRONIQUES 1948-1953 

> III. CHRONIQUES ALGÉRIENNES, 1939-1958 

> LES JUSTES. Théâtre. 

> L'HOMME RÉVOLTÉ. Essai. 

> L'ÉTÉ. Essai. 

> LA CHUTE. Récit. 

> L’EXIL ET LE ROYAUME. Nouvelles 

> DISCOURS DE SUÈDE 

> CARNETS 

> I. Mai 1935-février 1941. 

> II. Janvier 1942-mars 1951. 

> III. Mars 1951-décembre 1959. 

> Journaux de voyage. 

> Correspondance avec Jean Grenier. 

> ***Adaptations théâtrales*** 

> LA DÉVOTION À LA CROIX, de Pedro Calderon de la Barca. 

> LES ESPRITS, de Pierre de Larivey. 

> REQUIEM POUR UN NONNE, de William Faulkner. 

> LE CHEVEALIER D’OLMEDO, de Lope de Vega. 

> LES POSSÉDÉS, d’après le roman de Dostoïevski. 

> ***Cahiers Albert Camus*** 

> I. La mort heureuse. Roman. 

> II. Paul Viallaneiz : *Le premier Camus*, suivi d’*Écrits
de jeunesse d’Albert Camus.* 

> III. Fragments d’un combat (1938-1940) – Articles d’Alger Républicain. 

> IV. Caligula (version de 1941), théâtre. 

> V. Albert Camus : œuvre fermée, œuvre ouverte ? Actes du colloque
de Cerisy (juin 1982) 

> VI. Albert Camus éditorialiste à *L’Express* (mai 1955-février
1958). 

> ***Aux Calman-Lévy*** 

> Réflexions sur la guillotine, in *Réflexions sur la peine de mort*,
de Camus et Koestler, essai. 

> ***À l’Avant-scène*** 

> Un cas intéressant. Adaptation de Dino Buzzati. Théâtre. 

> Cette édition électronique a été réalisée par [Diane
Brunet](http://classiques.uqac.ca/inter/benevoles_equipe/liste_brunet_diane.html), bénévole, guide, Musée de La Pulperie, Chicoutimi, à partir de : 

> Albert CAMUS [1913-1960] 

> **Cahiers Albert Camus. I.** 

> **La mort heureuse.** 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971,
233 pp. Collection NRF. 

> Polices de caractères utilisée : 

> Pour le texte: Comic Sans, 12 points. 

> Pour les citations : Comic Sans, 12 points. 

> Pour les notes de bas de page : Comic Sans, 10
points. 

> Édition électronique réalisée avec le traitement de
textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. 

> Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter),
8.5’’ x 11’’) 

> Édition numérique réalisée le 26 janvier 2011 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, Québec. 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain français [1913-1960] 

> Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse. 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971, 233 pp. Collection NRF. 

> Table des matières 

> [Quatrième de couverture](#mort_heureuse_couverture) 

> [Première partie](#mort_heureuse_pt_I). Mort naturelle. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_I_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_I_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_I_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_I_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_I_chap_V) 

> [Deuxième partie](#mort_heureuse_pt_II). La mort consciente. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_II_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_II_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_II_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_II_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_II_chap_V) 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Quatrième de couverture 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> Ce *Cahier
*no 1 contient exclusivement *La mort heureuse, *texte présenté et
annoté par Jean Sarocchi, maître assistant à l'Université de Strasbourg. 

> Il
s'agit de la première entreprise romanesque d'Albert Camus, élaborée entre 1936
et 1938 (époque à laquelle il écrivait *L’Envers et l’Endroit *et *Noces).
*Il travaillait encore à la remanier lorsque se forma en lui le premier
projet de *L’Étranger, *auquel il ne tarda pas à se consacrer entièrement.
On aurait donc tort de voir dans *La mort heureuse *une première version
de *L’Étranger, *malgré la similitude du nom des héros. 

> Le
thème de ce premier roman est la recherche têtue du bonheur, fût-ce au prix
d'un crime. Ses péripéties sont nourries de l'expérience d'une jeunesse
difficile et ardente - pauvreté, maladie, voyages en Europe centrale et en
Italie, vie communautaire sur les hauts d'Alger. 

> [7] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Genèse de 

> “La mort heureuse” 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [21] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie 

> MORT NATURELLE 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [23] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie : MORT
NATURELLE 

> CHAPITRE I 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

>  # A Happy Death

>  A Happy Death, Albert Camus

>  Contents  
Part One, Natural Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part Two, Conscious Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part One, Natural Death

>  Chapter One

> Fin du texte

> The End

## 3. Part I · Chapter III

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/3/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/3/#p-N

[¶0] WHEN MERSAULT walked through the streets in the evening, proud to watch the lights and shadows flicker across Marthe’s face, everything seemed wonderfully simple, even his own strength and his courage. He was grateful to her for displaying in public, at his side, the beauty she offered him day after day, like some delicate intoxication. An unnoticeable Marthe would have made him suffer as much as Marthe happy in the desire of other men. He was glad to walk into the cinema with her tonight, a little before the film began, when the auditorium was nearly full. She went in ahead of him, drawing glances of admiration, her flowerlike face smiling, her beauty violent. Mersault, holding his hat in his hand, was overcome by a wonderful sense of ease, a kind of inner awareness of his own elegance. His expression grew remote and serious. He exaggerated his ceremonious manner, stepped back to let the usherette pass, lowered Marthe’s seat for her. And he did all this less from conceit, from ostentation, than because of the gratitude that suddenly swelled his heart and filled it with love for all these people around him. If he gave the usherette too big a tip, it was because he did not know how else to pay for his joy, and because he worshipped, by making this everyday gesture, a divinity whose brilliant smile glistened like oil in his gaze. During the break between films, strolling in the foyer lined with mirrors, he saw the face of his own happiness reflected there, populating the place with elegant and vibrant images — his own tall, dark figure and Marthe smiling in her bright dress. Yes, he liked his face as he saw it there, his mouth quivering around the cigarette between his lips and the apparent ardour of his deep-set eyes. But a man’s beauty represents inner, functional truths: his face shows what he can do. And what is that compared to the magnificent uselessness of a woman’s face? Mersault was aware of this now, delighting in his vanity and smiling at his secret demons. Back in the cinema, he remembered that when he was alone he never left his seat between films, preferring to smoke and to listen to the records played while the lights were still on. But tonight the excitement continued, and he felt that every chance of extending and renewing it was worth taking. Just as she was sitting down, however, Marthe returned the greeting of a man a few rows behind them. And Mersault, nodding in his turn, thought he noticed a faint smile on the man’s lips. He sat down without noticing the hand Marthe laid on his shoulder to catch his attention; a moment earlier he would have responded to it with delight, as another proof of that power she acknowledged in him.

> French: [51] Quand
Mersault se promenait dans les rues, le soir, et qu'il était fier de voir les
lumières et les ombres briller également sur le visage de Marthe, tout lui
semblait merveilleusement facile, sa force même et son courage. Cette beauté
qu'elle lui versait tous les jours comme la plus fine des ivresses, il lui
était reconnaissant qu'elle l'affichât en public et à ses côtés. Que Marthe fût
insignifiante l'eût fait autant souffrir que de la voir heureuse dans les
désirs des hommes. Il était content d'entrer ce soir au cinéma avec elle, un
peu avant que le spectacle commençât, alors que la salle était presque remplie.
Elle marchait devant lui, parmi les regards admiratifs, avec son visage de
fleurs et de sourires et sa beauté violente. Lui, son feutre à la main, se
sentait une aisance surnaturelle, comme une conscience intérieure de sa propre
élégance. Il prit un air lointain et sérieux. Il exagéra sa politesse, s'effaça
pour laisser passer l'ouvreuse, baissa le siège de Marthe avant qu'elle
s'assit. Et c'était moins par [52] désir de paraître qu'à cause de cette
reconnaissance qui lui gonflait le cœur et le remplissait d'amour pour tous les
êtres. S'il donna un pourboire exagéré à l'ouvreuse, c'est qu'aussi bien il ne
savait comment payer sa joie et qu'il adorait par ce geste de tous les jours
une divinité dont l'éclatant sourire brillait comme une huile dans son regard.
À l'entracte, se promenant au foyer tapissé de glaces, c'est le visage de son
bonheur que lui renvoyaient les murs, peuplant la salle d'images élégantes et
vibrantes, avec sa grande silhouette sombre et le sourire de Marthe vêtue de
couleurs claires. Certes il aimait le visage qu'il se voyait ainsi, la bouche
frémissante autour de la cigarette et la fièvre sensible de ses yeux un peu
enfoncés. Mais quoi, la beauté d'un homme figure des vérités intérieures et
pratiques. Sur son visage se lit ce qu'il peut faire. Et qu'est cela au prix de
la magnifique inutilité d'un visage de femme. Mersault le savait bien qui
réjouissait sa vanité et souriait à ses démons secrets. En
regagnant la salle, il songea que seul il ne sortait jamais à l'entracte,
préférant fumer et écouter les disques de musique légère que l'on passait à ce
moment-là. Mais ce soir le jeu continuait. Toutes les occasions de l'étendre et
de le renouveler étaient bonnes. Au moment de s'asseoir, cependant, Marthe
rendit son salut à un homme assis à quelques rangs derrière eux. Et Mersault,
saluant à son tour, crut lui voir un léger sourire au coin des lèvres. Il
s'assit sans remarquer la main que Marthe posait sur son [53] épaule pour lui
parler et qu'une minute plus tôt, il eût reçue avec joie, comme une preuve
nouvelle de ce pouvoir qu'elle lui reconnaissait.

[¶1] ‘Who’s that?’ he asked, waiting for the perfectly natural ‘Who?’ which in fact followed at once. ‘You know. That man …’ ‘Oh,’ Marthe said. And that was all. ‘Well?’ ‘Do you have to know?’ ‘No,’ Mersault said.

> French: « Qui
est-ce ? » dit-il, attendant le « qui ? » parfaitement
naturel qui ne manqua pas de venir en effet. « Tu
sais bien. Cet homme... - Ah,
dit Marthe... et elle se tut. - Eh
bien ? - Tu
tiens absolument à le savoir ? -
Non », dit Mersault.

[¶2] He glanced behind him: the man was staring at the back of Marthe’s neck without moving a muscle of his face. He was rather good-looking, his lips very red and well-shaped, but his eyes, which were set shallowly in his face, had no expression in them. Mersault felt the blood pounding in his temples. In his suddenly darkened vision, the brilliant hues of that ideal world where he had been living the last few hours were sud-denly soiled. He didn’t need to hear what she would say. He knew: the man had slept with Marthe. And what racked Mersault like panic was the thought of what this man might be thinking. He knew what it was, he had often thought the same thing: ‘Show off as much as you want …’ Realizing that this man was now imagining Marthe’s every gesture, even her way of putting her arm over her eyes at the moment of pleasure, re-alizing that this man too had once tried to pull her arm away in order to watch the tumultuous surge of the dark gods in her eyes, Mersault felt everything inside himself collapse, and tears of rage welled up under his closed eyelids while the cinema bell announced that the film was about to begin. He forgot Marthe, who had been merely the pretext of his joy and was now the liv-ing body of his rage. Mersault kept his eyes closed a long time, and when he opened them again, a car was turning over on the screen, one of its wheels still spinning in complete silence, slower and slower, dragging into its persistent circle all the shame and humiliation that had been awakened in Mersault’s angry heart. But a craving for certainty made him forget his dignity: ‘Marthe, was he ever your lover?’ ‘Yes,’ she said. ‘But I want to watch the picture.’

> French: Il se
retourna légèrement. L'homme regardait la nuque de Marthe sans que rien bougeât
sur son visage. Il était assez beau avec de belles lèvres très rouges, mais des
yeux sans expression, un peu à fleur de peau. Mersault sentit des flots de sang
monter à ses tempes. Devant son regard devenu noir, les brillantes couleurs de
ce décor idéal où il vivait depuis quelques heures étaient soudain souillées de
suie. Qu'avait-il besoin de l'entendre dire. Il en était sûr, cet homme avait
couché avec Marthe. Et ce qui grandissait en Mersault comme une panique c'était
l'idée de ce que cet homme pouvait se dire. Il le savait bien, lui qui avait
pensé de même : « Tu peux toujours crâner... » à l'idée que cet
homme, à la minute même, revoyait des gestes précis de Marthe et sa façon de
mettre son bras sur ses yeux au moment du plaisir, à l'idée que cet homme aussi
avait essayé d'écarter ce bras pour lire la levée tumultueuse des dieux sombres
dans les yeux de la femme, Mersault sentait tout crouler [54] en lui, et sous
ses yeux fermés, pendant que la sonnerie du cinéma annonçait la reprise du
spectacle, des pleurs de rage se gonflaient. Il oubliait Marthe qui avait été
seulement le prétexte de sa joie, et maintenant le corps vivant de sa colère.
Longtemps, Mersault tint ses yeux fermés, jusqu'au moment où il les rouvrit sur
l'écran. Une voiture capotait et dans un grand silence de tout l'orchestre,
seule, une des roues continuait à tourner lentement, entraînant dans son cercle
entêté toute la honte et l'humiliation nées du cœur mauvais de Mersault. Mais
en lui, un besoin de certitude lui faisait oublier sa dignité : « Marthe,
il a été ton amant ? - Oui,
dit-elle. Mais le film m'intéresse. »

[¶3] That was the day Mersault began to be attached to Marthe. He had met her several months before, and he had been aston-ished by her beauty, her elegance. Her golden eyes and carefully made up lips in that rather broad, regular face made her look like some painted goddess. The natural stupidity which glowed in her eyes emphasized her remote, impassive expres-sion. In the past, whenever Mersault had spent any time with one woman, had made the first gestures of commitment, he was conscious of the disastrous fact that love and desire must be expressed in the same way, and he would think about the end of the affair before even taking her in his arms. But Marthe had appeared at a moment when Mersault was ridding himself of everything, of himself as well. A craving for freedom and independence is generated only in a man still living on hope. For Mersault, nothing mattered in those days. And the first time Marthe went limp in his arms and her features blurred as they came closer, the lips that had been as motionless as painted flowers now quivering and extended, Mersault saw in her not the future but all the force of his desire focused upon her and satisfied by this appearance, this image. The lips she of-fered him seemed a message from a world without passion and swollen with desire, where his heart would find satisfaction. And this seemed a miracle to him. His heart pounded with an emotion he almost took for love. And when he felt the ripe and resilient flesh under his mouth, it was as though he bit into a kind of fierce liberty, after caressing her a long time with his own lips. She became his mistress that same day. After some time, their harmony in love-making became perfect. But as he knew her better, she gradually lost the sense of strangeness which he would try to revive as he pressed upon her mouth. So that Marthe, accustomed to Mersault’s reserve and even cold-ness, had never understood why, in a crowded tram, he had one day asked for her lips. Bewildered, she had held up her face. And he had kissed her the way he liked to, first caressing her lips with his own and then slowly biting them. ‘What’s come over you?’ she asked him later. He had given her the smile she loved, the brief smile which answers, and he had said: ‘I feel like misbehaving,’ and lapsed back into silence. She did not understand Patrice’s vocabulary either. After making love, at that moment when the heart drowses in the released body, filled only with the tender affection he might have felt for a winsome puppy, Mersault would smile at her and said, ‘Hello, image.’ Marthe was a secretary. She did not love Mersault, but she was attracted to him insofar as he intrigued her and flattered her. Since the day when Emmanuel, whom Mersault had in-troduced to her, had told her: ‘Mersault’s a good fellow, you know. He’s got guts. But he doesn’t talk so people don’t always realize what he’s like,’ she regarded him with curiosity. And since his lovemaking satisfied her, she asked nothing more, adapting herself as best she could to a silent lover who made no demands and took her when she wanted to come. She was only a little uneasy about this man whose weak points she could not discover. But that night, as they left the cinema, she realized that some-thing could hurt Mersault. She said nothing about it the rest of the evening, and slept in Mersault’s bed. He did not touch her during the night. But from now on she used her advantage. She had already told him she had had other lovers; now she managed to find the necessary proofs.

> French: Ce
jour-là, Mersault commença de s'attacher à Marthe. Il l'avait connue quelques
mois auparavant. Il avait été frappé par sa beauté et son élégance. Dans un
visage un peu large mais régulier, elle avait des yeux dorés et des lèvres si
parfaitement fardées, qu'elle semblait quelque déesse au visage peint. Une
bêtise naturelle qui luisait dans ses yeux accusait encore son air lointain et
impassible. Jusqu'ici chaque fois que Mersault avait lié avec une femme les
premiers gestes qui engagent, conscient du malheur qui veut que l'amour et le
désir s'expriment de la même façon, il songeait à la rupture avant d'avoir
serré cet être dans ses bras. Mais Marthe était arrivée à un moment où Mersault
se délivrait de tout et de lui-même. Le souci de [55] liberté et d'indépendance
ne se conçoit que chez un être qui vit encore d'espoir. Pour Mersault rien ne
comptait alors. Et la première fois que Marthe s'amollit dans ses bras et qu'il
vit, dans les traits rendus flous par le rapprochement, les lèvres jusque-là
immobiles comme des fleurs peintes s'animer et se tendre vers lui, il ne vit
pas l'avenir à travers cette femme mais toute sa force de désir se fixa en elle
et s'emplit de cette apparence. Les lèvres qu'elle lui tendait lui semblaient
le message d'un monde sans passion et gonflé de désir, où son cœur se serait
satisfait. Cela, il l'éprouva comme un miracle. Son cœur battait d'une émotion
qu'il faillit prendre pour de l'amour. Et lorsqu'il sentit la chair pleine et
élastique sous ses dents, c'est à une sorte de sauvage liberté qu'il mordit
furieusement après l'avoir longtemps caressée de ses propres lèvres. Elle
devint sa maîtresse le jour même. Après quelque temps, leur accord dans l'amour
était parfait. Mais, la connaissant mieux, il avait perdu peu à peu l'intuition
de cette étrangeté qu'il avait lue en elle et que, penché sur sa bouche, il cherchait
encore à faire naître quelquefois. C'est ainsi que Marthe, habituée à la
réserve et à la froideur de Mersault, n'avait jamais compris pourquoi dans un
tramway chargé de monde il lui avait un jour demandé ses lèvres. Ahurie, elle
les avait tendues. Et il les avait embrassées comme il aimait, les caressant
d'abord de ses lèvres et les mordant avec lenteur. « Qu'est-ce qui te
prend ? » lui avait-elle dit ensuite. Il avait eu le [56]* *sourire
qu'elle aimait, le sourire bref qui répond et il avait dit : « J'ai
envie de me tenir mal » - pour rentrer ensuite dans son silence. Elle ne
comprenait pas non plus le vocabulaire de Patrice. Après l'amour, à ce moment
où dans le corps libéré et détendu le cœur sommeille, plein seulement de
l'affection tendre qu'on porte à un chien gracieux, Mersault lui disait en
souriant : « Bonjour, apparence. » Marthe
était dactylo. Elle n'aimait pas Mersault mais lui était attachée dans la
mesure où il l'intriguait et la flattait. Depuis le jour où Emmanuel, que
Mersault lui avait présenté, en avait dit : « Vous savez, c'est un
type bien, Mersault. Il a quelque chose dans le ventre. Mais il la ferme.
Alors, on s'y trompe », elle le regardait avec curiosité. Et comme il la
rendait heureuse en amour, elle n'en demandait pas plus, s'accommodant au mieux
de cet amant silencieux et peu bruyant qui ne lui réclamait jamais rien et la
prenait quand elle voulait bien venir. Elle était seulement un peu gênée devant
cet homme dont elle n'apercevait pas la faille. Ce
soir-là pourtant, au sortir du cinéma, elle comprit que quelque chose pouvait
atteindre Mersault. Elle se tut toute la soirée et dormit chez lui. Il ne la
toucha pas de la nuit. Mais à partir de ce moment, elle usa de son avantage.
Elle lui avait déjà dit qu'elle avait eu des amants. Elle sut trouver les
preuves nécessaires.

[¶4] The next day, departing from her usual practice, she came to his room after she had left her office. She found Mersault asleep and sat down at the foot of the brass bed without waking him. He was in his shirt sleeves, which exposed the white underside of his muscular brown forearms. He was breathing regularly, chest and belly rising together. Two creases between his eyebrows gave him a look of strength and stubbornness she knew very well. His hair curled around his tanned forehead, in which a vein throbbed. Exposed this way, his arms lying close to his sides, one leg bent, he looked like a solitary and obstinate god, flung sleeping into an alien world. Staring at his sleep swollen lips, she desired him, and just then Mersault half-opened his eyes and closed them again, saying without anger:

> French: Le
lendemain et contrairement à son habitude, elle vint chez lui en sortant de son
travail. Elle le [57] trouva endormi et s'assit au pied du lit de cuivre sans
le réveiller. Il était en bras de chemise, et les manches retroussées
laissaient voir le dessous blanc de l'avant-bras musclé et brun. Il respirait
régulièrement, avec la poitrine et le ventre à la fois. Deux plis entre les sourcils
lui donnaient l'expression de force et d'entêtement qu'elle lui connaissait
bien. Ses cheveux retombaient en boucles sur son front très brun, au travers
duquel se gonflait une veine. Et ainsi abandonné sur ses larges épaules, les
bras le long du corps et l'une des jambes à demi repliée, il semblait un dieu
solitaire et têtu, jeté endormi dans un monde étranger. Devant ses lèvres
pleines et gonflées par le sommeil, elle le désira. Lui, à ce moment, ouvrit à
demi les yeux et les refermant, dit sans colère :

[¶5] ‘I don’t like being watched when I’m sleeping.’ Marthe threw her arms around his neck and kissed him. He didn’t move. ‘Oh, darling, another one of your moods …’ ‘Don’t call me “darling”, please. I’ve already asked you not to.’ She stretched out beside him and stared at his profile. ‘You remind me of someone when you’re like that, I wonder who it is.’

> French: « Je
n'aime pas qu'on me regarde dormir. » Elle
lui sauta au cou et l'embrassa. Il resta immobile. « Oh,
chéri, encore une de tes lubies. - Ne
m'appelle pas chéri, tu veux. Je te l'ai déjà dit. » Elle
s'allongea contre lui et le regarda de profil. « Je
me demande à qui tu ressembles comme ça. »

[¶6] He pulled up his trousers and turned his back to her. Marthe frequently noticed Mersault’s gestures in strangers, in film-actors; he took it as a sign of his influence over her, but now this habit which had often flattered him was an irritation. She squeezed herself against his back and took all the warmth of his sleep against her body. Darkness was falling fast, and shadows soon filled the room. Somewhere in the building there were children crying, a cat miaowing, the sound of a door slamming. The street lamps came on, flooding the balcony. Trams went by only occasionally. And then the neighbourhood smell of anisette and roasting meat rose in heavy gusts from the street into the room.

> French: Il
remonta son pantalon et lui tourna le dos. Souvent Marthe, au cinéma, chez des
étrangers, au théâtre, reconnaissait des gestes ou des tics de Mersault. En
ceci d'ailleurs, il retrouvait l'influence qu'il avait sur elle, mais cette
habitude qui le flattait souvent l'agaçait aujourd'hui. Elle se colla [58] contre
son dos et reçut dans le ventre et sur les seins toute la chaleur de son
sommeil. Le soir tombait très vite et la chambre se noyait d'ombre. De
l'intérieur de la maison, montaient des pleurs d'enfants battus, un miaulement,
le claquement d'une porte. Les lampes de la rue éclairaient le balcon. Des
tramways passaient rarement. Et après eux, l'odeur de quartier faite d'anisette
et de viande grillée montait dans la chambre en bouffées lourdes.

[¶7] Marthe felt sleepy. ‘You’re angry with me, aren’t you? It started yesterday … that’s why I came. Aren’t you going to talk to me?’ She shook him. Mersault didn’t move, his eyes tracing the curve of light on a show under the dressing-table: it was already dark in the room. ‘You know that man yesterday?

> French: Marthe
sentit le sommeil la gagner. « Tu
as l'air fâché, dit-elle. Déjà hier... c'est pour ça que je suis venue. Tu ne
dis rien ? » Elle le secoua. Mersault resta immobile, il guettait
dans le noir déjà épais la courbe brillante d'un soulier sous la table de
toilette.

[¶8] Well, I was joking. He was never my lover.’ ‘No?’  
‘Well, not really.’

> French: « Tu
sais, dit Marthe, le type d'hier, eh bien, j'ai exagéré. Il n'a pas été mon
amant. -
Non ? dit Mersault. -
Enfin, pas tout à fait. »

[¶9] Mersault said nothing. He could see the gestures so clearly, the smiles … He clenched his teeth. Then he got up, opened the windows, and sat down again on the bed. Marthe pressed against him, thrust her hand between two buttons of his shirt and caressed his nipples. ‘How many lovers have you had?’ he said finally.

> French: Mersault
ne disait rien. Il voyait parfaitement les gestes, les sourires... Il serra les
dents. Puis il se leva, ouvrit la fenêtre et revint s'asseoir sur le lit. Elle
se blottit contre lui, passa la main entre deux boutons de sa chemise et lui
caressa les seins. « Combien
as-tu eu d'amants ? dit-il enfin.

[¶10] ‘Don’t be like that.’ Mersault said nothing. ‘Perhaps ten,’ she said. With Mersault, sleepiness always called for a cigarette. ‘Do I know them?’ he asked as he took one out. All he could see now was a white patch where Marthe’s face was. ‘It’s the same as when we make love,’ he realized.

> French: - Tu
m'ennuies. » Mersault
se tut. « Une
dizaine », dit-elle. Chez
Mersault, le sommeil appelait la cigarette. « Je
les connais ? » dit-il en sortant son paquet. [59] Il
voyait seulement une blancheur à la place du visage de Marthe. « Comme
dans l'amour », pensait-il.

[¶11] ‘Some of them. Around here.’ She rubbed her face against his shoulder and spoke in that little girl’s voice she used to make Mersault treat her gently. ‘Now listen to me,’ he said, lighting a cigarette. ‘Try to un-derstand what I’m saying. Promise to tell me their names. And I want you to promise to point out the others — the ones I don’t know — if we pass them in the street.’ Marthe pulled away. ‘Oh no!’

> French: « Quelques-uns,
oui. Dans le quartier. » Elle
frottait sa tête contre son épaule et prenait la voix de petite fille qui
amollissait toujours Mersault. « Écoute,
petit », dit-il... (Il alluma sa cigarette.) « Comprends-moi. Tu vas
me promettre de me dire leurs noms. Et pour les autres, ceux que je ne connais
pas, tu vas me promettre encore, si nous les rencontrons, de me les
montrer. » Marthe
se rejeta en arrière : « Ah non ! »

[¶12] A car sounded its horn right under the windows, then again, then twice more — long, fierce blasts. A tram screeched somewhere in the night. On the marble top of the dressing-table, the alarm-clock ticked coldly. Mersault spoke with deliberation:

> French: Une
auto klaxonna brutalement sous les fenêtres de la chambre, une fois encore et
deux fois, longuement. Le timbre du tram tinta au fond de la nuit. Sur le
marbre de la toilette, le réveil avait un tic-tac froid. Mersault dit avec
effort :

[¶13] ‘I’m asking you to tell me because I know myself. If I don’t find out exactly who they are, each man I meet will make the same thing happen — I’ll wonder, I’ll imagine. That’s what it is, I’ll imagine too much. I don’t know if you understand …’ She understood, amazingly. She told him the names. There was only one he didn’t recognize. The last she named was a man he knew, and this was the one he thought about, because he was handsome and the women ran after him. What aston-ished him about lovemaking was the first time, at least the terrible intimacy the woman accepted and the fact that she could receive a part of a stranger’s body inside her own. In such intoxication and abandonment, in such surrender he rec-ognized the exalting and sordid power of love. And it was this intimacy that was the first thing he imagined between Marthe and her lover. Just then she sat up on the edge of his bed and, putting her left foot on her right thigh, took off her shoes, drop-ping them next to the bed so that one was lying on its side, the other standing on its high heel. Mersault felt his throat tighten. Something was gnawing at his stomach.

> French: « Je
te demande ça parce que je me connais. Si je ne sais pas, chaque type que je
vais rencontrer, ça sera la même chose. Je me demanderai, j'imaginerai. C'est
ça. J'imaginerai trop. Je ne sais pas si tu comprends. » Elle
comprenait à merveille. Elle dit les noms. Un seul était inconnu à Mersault. Le
dernier était un jeune homme qu'il connaissait. C'était à celui-là qu'il
pensait, car il le savait beau et fêté par les femmes. Ce qui le frappait dans
l'amour c'était, pour la première fois du moins, l'intimité effroyable que la
femme acceptait et le fait de recevoir en son [60]* *ventre le ventre d'un
inconnu. Dans cette sorte de laisser-aller, d'abandon et de vertige, il
reconnaissait le pouvoir exaltant et sordide de l'amour. Et c'est cette
intimité que d'abord il imaginait entre Marthe et son amant. À ce moment, elle
se mit au bord du lit et mettant son pied gauche sur la cuisse droite, ôta un
soulier puis l'autre et les laissa tomber, l'un couche sur le flanc, l'autre
debout sur son haut talon. Mersault sentit sa gorge se serrer. Quelque chose
dans l'estomac le rongeait.

[¶14] ‘Is this the way you do it with René?’ he said, smiling. Marthe looked up. ‘Don’t get any strange ideas,’ she said. ‘We only did it once.’ ‘Oh.’ ‘Besides, I didn’t even take my shoes off.’ Mersault stood up. He saw her lying back, all her clothes on, on a bed like this one, and surrendering everything, unre-servedly. He shouted ‘Shut up!’ and walked over to the balcony. ‘Oh darling!’ Marthe said, sitting on the bed, her stockinged feet on the floor.

> French: « C'est
comme ça que tu faisais avec René ? » dit-il en souriant. Marthe
leva les yeux. « Qu'est-ce
que tu vas te mettre dans la tête, dit-elle. Il n'a été qu'une fois mon amant. -
Ah ! dit Mersault. - Et
d'ailleurs, je n'ai même pas enlevé mes souliers. » Mersault
se leva. Il la voyait renversée, habillée, sur un lit semblable à celui-ci, et
donnée tout entière et sans réserves. Il cria : « Ferme ça » et
marcha vers la fenêtre. « Oh
chéri ! » dit Marthe assise sur le lit, les pieds nus dans ses bas et
sur le sol.

[¶15] Mersault controlled himself by watching the street-lamps glitter on the tram-rails. He had never felt so close to Marthe. And realizing that at the same time he was letting her come a little closer to him, his pride made his eyes sting. He walked back to her and pinched the warm skin of her neck under one ear. He smiled. ‘And that Zagreus — who’s he? He’s the only one I don’t know.’

> French: Mersault
se calmait à regarder le jeu des lampes sur les rails. Jamais il ne s'était
senti aussi près de Marthe. Et à comprendre que du même coup il s'ouvrait un
peu plus à elle, l'orgueil lui brûlait les yeux. Il revint vers elle et, entre
l'index replié et le pouce, prit sous l'oreille, la peau tiède du cou. Il
sourit. [61] « Et
ce Zagreus, qui est-il ? C'est le seul que je ne connaisse pas.

[¶16] ‘Oh him,’ Marthe said with a laugh. ‘I still see him.’ Mersault pinched harder. ‘He was the first one, you have to understand that. I was just a kid. He was older. Now he’s had both legs amputated. He lives all alone. So I go to see him sometimes. He’s a nice man, and educated. He still reads all the time in those days he was a student. He’s always making jokes. A character. Besides, he says the same thing as you do. He tells me: “Come here, image”.’ Mersault was thinking. He let go of Marthe, and she fell back on the bed, closing her eyes. After a moment he sat down beside her and bent over her parted lips, seeking the signs of her animal divinity and the way to forget a suffering he considered unworthy. But he did nothing more than kiss her.

> French: - Lui,
dit Marthe en riant, je le vois encore. » Mersault
serra les doigts sur la peau. « C'est
mon premier, tu comprends. J'étais toute jeune. Il était un peu plus âgé.
Maintenant il a les deux jambes coupées. Il vit tout seul. Alors je vais le
voir des fois. C'est un type bien et instruit. Il lit tout le temps. À cette
époque il était étudiant. Il est très gai. Un type, quoi. D'ailleurs il dit comme
toi. Il me dit : " Viens ici, apparence ". » Mersault
réfléchit. Il lâcha Marthe qui se renversa sur le lit en fermant les yeux.
Après un moment, il s'assit à côté d'elle et se penchant sur ses lèvres
entrouvertes, chercha les signes de sa divinité d'animal et l'oubli d'une
souffrance qu'il jugeait indigne. Mais il quitta sa bouche sans aller plus
loin.

[¶17] As he walked Marthe home, she talked about Zagreus: ‘I’ve told him about you. I told him my darling was very handsome and very strong. Then he said he’d like to meet you. Because — this is what he said: “the sight of a good body helps me breathe”.’ ‘Sounds pretty crazy.’

> French: En
raccompagnant Marthe, elle lui parla de Zagreus : « Je lui ai parlé
de toi, dit-elle. Je lui ai dit que mon chéri était très beau et très fort. Alors
il m'a dit qu'il aimerait te connaître. Parce que, comme il dit : Il Ça
m'aide à bien respirer de voir un beau corps. " -
Encore un compliqué celui-là », dit Mersault. Marthe
voulait lui faire plaisir et crut le moment venu de placer la petite scène de
jalousie qu'elle méditait et qu'elle pensait lui devoir en quelque sorte. « Oh,
il l'est moins que tes amies.

[¶18] Marthe wanted to please him, and made up her mind this was the moment to stage the little scene of jealousy she had been planning, having decided she owed it to him somehow. ‘Oh, not so crazy as some of your friends.’ ‘What friends?’ Mersault asked, genuinely startled. ‘Those little idiots …’ The little idiots were Rose and Claire, students in Tunis whom Mersault used to know and with whom he maintained the only correspondence in his life. He smiled and laid his hand on the nape of Marthe’s neck. They walked a long time. Marthe lived near the parade grounds. Lights shone in all the upper windows of the long street, though the dark, shuttered shop windows had a forbidding look.

> French: - Quels
amis ? dit Mersault, sincèrement étonné. [62] - Les
petites bourriques, tu sais ? » Les
petites bourriques, c'étaient Rose et Claire, des étudiantes de Tunis que
Mersault avait connues et avec lesquelles il entretenait la seule
correspondance de sa vie. Il sourit et prit Marthe par la nuque. Ils marchèrent
longtemps. Marthe habitait près du champ de manœuvres. La rue était longue et
brillait de toutes ses fenêtres dans la partie supérieure, tandis que le bas,
tous magasins fermés, était noir et sinistre.

[¶19] ‘Listen, darling, you don’t happen to be in love with those little idiots by any chance, do you?’ ‘No.’ They walked on, Mersault’s hand on Marthe’s neck covered by the warmth of her hair. ‘Do you love me?’ Marthe asked suddenly. Mersault burst out laughing. ‘Now that’s a serious question.’ ‘Answer me!’ ‘People don’t love each other at our age, Marthe — they please each other, that’s all. Later on, when you’re old and impotent, you can love someone. At our age, you just think you do. That’s all it is.’

> French: « Dis,
chéri, tu ne les aimes pas, ces petites bourriques, hein ? - Oh
non », dit Mersault. Ils
marchaient, la main de Mersault sur la nuque de Marthe, recouverte par la
chaleur des cheveux. « Tu
m'aimes », dit Marthe sans transition. Mersault
soudain s'anima et rit très fort. « Voilà
une question bien grave. -
Réponds. - Mais
à notre âge, on n'aime pas, voyons. On se plait, c'est tout. C'est plus tard,
quand on est vieux et impuissant qu'on peut aimer. À notre âge, on croit qu'on
aime. C'est tout, quoi. »

[¶20] Marthe seemed sad, but he kissed her: ‘Goodnight, darling,’ she said. Mersault walked home through the dark streets. He walked quickly, aware of how the muscles in his thigh played against the smooth material of his trousers, and he thought of Zagreus and his amputated legs. He wanted to meet him, and decided to ask Marthe to introduce them.

> French: Elle
parut triste, mais il l'embrassa : « Au revoir chéri »,
dit-elle. Mersault revint par les rues noires. Il marchait vite et sensible au
jeu des muscles de sa cuisse le long de l'étoffe lisse du pantalon, il songea à
Zagreus et à ses jambes coupées. Il eut le désir de le connaître et il décida
de demander à Marthe de le présenter.

[¶21] The first time Mersault saw Zagreus, he was annoyed. Yet Zagreus had tried to avoid anything that might be embarrass-ing about two lovers of the same woman meeting in her pres-ence. To do so, he had attempted to make Mersault his accomplice in treating Marthe as a ‘good girl’ and laughing very loud. Mersault had remained impassive. He told Marthe, as soon as they were alone, how much he had disliked the encounter.

> French: [63] La
première fois que Mersault vit Zagreus, il fut exaspéré. Pourtant Zagreus avait
tenté d'atténuer ce qu'a de gênant pour l'imagination la rencontre de deux
amants d'une même femme en présence de celle-ci. À cet effet, il avait tenté de
rendre Mersault complice en traitant Marthe de « bonne fille » et en
riant très fort. Mersault était resté buté. Il le dit brutalement à Marthe dès
qu'ils se retrouvèrent seuls.

[¶22] ‘I don’t like half-portions. It bothers me. It keeps me from thinking. And especially half-portions who brag.’ ‘Oh, you and your thinking,’ Marthe answered, not under-standing, ‘if I paid any attention to you …’

> French: « Je
n'aime pas les demi-portions. Ça me gêne. Ça m'empêche de penser. Et encore
moins les demi-portions qui crânent. - Oh
toi, répondit Marthe qui n'avait pas compris, si on t'écoutait... »

[¶23] But later, that boyish laugh of Zagreus’ which had at first annoyed him caught Mersault’s attention and interest. Moreover the obvious jealousy which had provoked Mersault’s first judgement had disappeared as soon as he saw Zagreus. Once when Marthe quite innocently referred to the time she had known Zagreus, he advised her: ‘Don’t bother. I can’t be jeal-ous of a man who doesn’t have his legs any more. If I ever do think about the two of you, I see him like some kind of big worm on top of you. And it just makes me laugh. So don’t bother, angel.’ And after that he went back to visit Zagreus by himself. Zagreus talked a great deal and very fast, laughed, then fell silent. Mersault felt comfortable in the big room where Zagreus lived surrounded by books and Moroccan brass trays, the fire casting reflections on the withdrawn face of the Khmer Buddha on the desk. He listened to Zagreus. What he noticed about the crip-ple was that he thought before he spoke. Besides, the pent up passion, the intense life animating this absurd stump of a man was enough to attract Mersault, to produce in him something which, if he had been a little less guarded, he might have taken for friendship.

> French: Mais
par la suite, ce rire jeune qui chez Zagreus d'abord l'avait exaspéré retint
son attention et son intérêt. Aussi bien la jalousie mal déguisée qui guidait
Mersault dans son jugement avait disparu en voyant Zagreus. À Marthe qui
évoquait en toute innocence le temps où elle avait connu Zagreus, il
conseilla : « Ne
perds pas ton temps. Je ne peux pas être jaloux d'un type qui n'a plus de
jambes. Pour peu que je pense à vous deux, je le vois comme un gros ver sur
toi. Alors tu comprends, ça me fait marrer. Te fatigue pas, mon ange. » Et par
la suite il retourna seul chez Zagreus. Ce dernier parlait vite et beaucoup,
riait, puis se taisait. Mersault se sentait bien dans la grande pièce où
Zagreus se tenait, entre ses livres et ses cuivres [64]*
*marocains, le feu et ses reflets sur le visage
discret du bouddha khmer sur la table de travail. Il écoutait Zagreus. Ce qui
le frappait chez l'infirme, c'est qu'il réfléchissait avant de parler. Pour le
reste, la passion contenue, la vie ardente qui animait ce tronc ridicule suffisait
à retenir Mersault et à faire naître en lui quelque chose qu'avec un peu plus
d'abandon il aurait pu prendre pour de l'amitié. [65] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶24] Chapter Four

> French: La mort heureuse.** Première partie : MORT
NATURELLE CHAPITRE IV [Retour à la table
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