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title: "A Happy Death · La Mort heureuse"
author: "Albert Camus"
translator: "Richard Howard"
languages: [fr, en]
shelf: "Literature"
section: 6 of 10
url: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/6/
cite: "Albert Camus, tr. Richard Howard, A Happy Death · La Mort heureuse, section 6. Scriptura (scriptura.si), https://scriptura.si/works/camus-happydeath/6/"
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# A Happy Death · La Mort heureuse

*Albert Camus, tr. Richard Howard*

Patrice Mersault takes a dying man’s money, and his life, to buy time for happiness: the novel Camus set aside before The Stranger. In French and English.

> # La mort heureuse 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain
 français [1913-1960] 

> (1971) 

> Cahiers Albert Camus 

> I 

> ## La mort heureuse 

> [Roman élaboré entre 1936 et 1938.] 

> Un document produit en version
 numérique par Diane Brunet, bénévole, 

> Diane Brunet, bénévole, guide,
 Musée de La Pulperie, Chicoutimi 

> Courriel: Brunet_diane@hotmail.com 

> Dans le cadre de: "Les
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 fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, 

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> Une collection développée en
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> Paul-Émile-Boulet de
 l'Université du Québec à Chicoutimi 

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> Jean-Marie Tremblay, sociologue 

> Fondateur et Président-directeur général, 

> LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES. 

> REMARQUE 

> Ce livre est du domaine public au Canada parce qu’une œuvre passe au
domaine public 50 ans après la mort de l’auteur(e). 

> Cette œuvre n’est pas dans le domaine public dans les pays où il
faut attendre 70 ans après la mort de l’auteur(e). 

> Respectez la loi des droits d’auteur de votre pays. 

> OEUVRES D'ALBERT CAMUS 

> ***Aux Éditions Gallimard*** 

> L'ENVERS ET L'ENDROIT, *essais*. 

> NOCES. 

> L'ÉTRANGER. Roman. 

> LE MYTHE DE SISYPHE. 

> LE MALENTENDU suivi de CALIGULA. 

> LA PESTE. Récit. 

> L'ÉTAT DE SIÈGE. Théâtre 

> ACTUELLES : 

> I. CHRONIQUES 1944-1948. 

> II. CHRONIQUES 1948-1953 

> III. CHRONIQUES ALGÉRIENNES, 1939-1958 

> LES JUSTES. Théâtre. 

> L'HOMME RÉVOLTÉ. Essai. 

> L'ÉTÉ. Essai. 

> LA CHUTE. Récit. 

> L’EXIL ET LE ROYAUME. Nouvelles 

> DISCOURS DE SUÈDE 

> CARNETS 

> I. Mai 1935-février 1941. 

> II. Janvier 1942-mars 1951. 

> III. Mars 1951-décembre 1959. 

> Journaux de voyage. 

> Correspondance avec Jean Grenier. 

> ***Adaptations théâtrales*** 

> LA DÉVOTION À LA CROIX, de Pedro Calderon de la Barca. 

> LES ESPRITS, de Pierre de Larivey. 

> REQUIEM POUR UN NONNE, de William Faulkner. 

> LE CHEVEALIER D’OLMEDO, de Lope de Vega. 

> LES POSSÉDÉS, d’après le roman de Dostoïevski. 

> ***Cahiers Albert Camus*** 

> I. La mort heureuse. Roman. 

> II. Paul Viallaneiz : *Le premier Camus*, suivi d’*Écrits
de jeunesse d’Albert Camus.* 

> III. Fragments d’un combat (1938-1940) – Articles d’Alger Républicain. 

> IV. Caligula (version de 1941), théâtre. 

> V. Albert Camus : œuvre fermée, œuvre ouverte ? Actes du colloque
de Cerisy (juin 1982) 

> VI. Albert Camus éditorialiste à *L’Express* (mai 1955-février
1958). 

> ***Aux Calman-Lévy*** 

> Réflexions sur la guillotine, in *Réflexions sur la peine de mort*,
de Camus et Koestler, essai. 

> ***À l’Avant-scène*** 

> Un cas intéressant. Adaptation de Dino Buzzati. Théâtre. 

> Cette édition électronique a été réalisée par [Diane
Brunet](http://classiques.uqac.ca/inter/benevoles_equipe/liste_brunet_diane.html), bénévole, guide, Musée de La Pulperie, Chicoutimi, à partir de : 

> Albert CAMUS [1913-1960] 

> **Cahiers Albert Camus. I.** 

> **La mort heureuse.** 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971,
233 pp. Collection NRF. 

> Polices de caractères utilisée : 

> Pour le texte: Comic Sans, 12 points. 

> Pour les citations : Comic Sans, 12 points. 

> Pour les notes de bas de page : Comic Sans, 10
points. 

> Édition électronique réalisée avec le traitement de
textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. 

> Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter),
8.5’’ x 11’’) 

> Édition numérique réalisée le 26 janvier 2011 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, Québec. 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain français [1913-1960] 

> Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse. 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971, 233 pp. Collection NRF. 

> Table des matières 

> [Quatrième de couverture](#mort_heureuse_couverture) 

> [Première partie](#mort_heureuse_pt_I). Mort naturelle. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_I_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_I_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_I_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_I_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_I_chap_V) 

> [Deuxième partie](#mort_heureuse_pt_II). La mort consciente. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_II_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_II_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_II_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_II_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_II_chap_V) 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Quatrième de couverture 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> Ce *Cahier
*no 1 contient exclusivement *La mort heureuse, *texte présenté et
annoté par Jean Sarocchi, maître assistant à l'Université de Strasbourg. 

> Il
s'agit de la première entreprise romanesque d'Albert Camus, élaborée entre 1936
et 1938 (époque à laquelle il écrivait *L’Envers et l’Endroit *et *Noces).
*Il travaillait encore à la remanier lorsque se forma en lui le premier
projet de *L’Étranger, *auquel il ne tarda pas à se consacrer entièrement.
On aurait donc tort de voir dans *La mort heureuse *une première version
de *L’Étranger, *malgré la similitude du nom des héros. 

> Le
thème de ce premier roman est la recherche têtue du bonheur, fût-ce au prix
d'un crime. Ses péripéties sont nourries de l'expérience d'une jeunesse
difficile et ardente - pauvreté, maladie, voyages en Europe centrale et en
Italie, vie communautaire sur les hauts d'Alger. 

> [7] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Genèse de 

> “La mort heureuse” 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [21] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie 

> MORT NATURELLE 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [23] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie : MORT
NATURELLE 

> CHAPITRE I 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

>  # A Happy Death

>  A Happy Death, Albert Camus

>  Contents  
Part One, Natural Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part Two, Conscious Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part One, Natural Death

>  Chapter One

> Fin du texte

> The End

## 6. Part II · Chapter I

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/6/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/6/#p-N

[¶0] ‘I’D like a room,’ the man said in German. The clerk was sitting in front of a board covered with keys and was separated from the lobby by a broad table. He stared at the man who had just come in, a grey raincoat over his shoulders, and who spoke with his head turned away. ‘Certainly, sir. For one night?’ ‘No, I don’t know.’

> French: [95] « Je
voudrais une chambre », dit l'homme en allemand. Le
portier, devant un tableau charge de clefs, était séparé du hall par une large
table. Il examina celui qui venait d'entrer, un grand imperméable gris jeté sur
les épaules et qui parlait en détournant la tête. « Certainement,
monsieur. Pour une nuit ? - Non,
je ne sais pas.

[¶1] ‘We have rooms at eighteen, twenty-five and thirty crowns.’ Mersault looked through the glass door of the hotel out into the little Prague street, his hands in his pockets, his hair rum-pled. Not far away, he could hear the trams screeching down the Avenue Wenceslas. ‘Which room would you like, sir?’ ‘It doesn’t matter,’ Mersault said, still staring through the glass door. The clerk took a key off the rack and handed it to Mersault. ‘Room number twelve,’ he said.

> French: - Nous
avons des chambres à dix-huit, vingt-cinq et trente couronnes. » Mersault
regardait la petite rue de Prague qu'on voyait à travers la porte vitrée de
l'hôtel. Les mains dans les poches, il était tête nue sous ses cheveux mêlés. À
quelques pas, on entendait grincer les tramways qui descendaient l'avenue
Wenceslas. « Quelle
chambre désirez-vous, monsieur ? -
N'importe laquelle », dit Mersault, le regard toujours fixe sur la porte
vitrée. Le portier prit une clef sur le tableau et la tendit à Mersault. [96] « Chambre
no 12 », dit-il.

[¶2] Mersault seemed to wake up. ‘How much is this room?’ ‘Thirty crowns.’ ‘That’s too much. Give me a room for eighteen.’ Without a word, the man took another key off the rack and indicated the brass star attached to it: ‘Room number thirty-four.’

> French: Mersault
sembla se réveiller. « Combien,
cette chambre ? -
Trente couronnes. - C'est
trop cher. Je voudrais une chambre à dix-huit couronnes. » L'homme,
sans dire un mot, prit une nouvelle clef et montra à Mersault l'étoile de
cuivre qui y pendait - « Chambre no 34. »

[¶3] Sitting in his room Mersault took off his jacket, loosened his tie, and mechanically rolled up his shirtsleeves. He walked over to the mirror above the sink, meeting a drawn face slightly tanned where it was not darkened by several days’ growth of beard. His hair fell in a tangle over his forehead, down to the two deep creases between his eyebrows which gave him a grave, tender expression, he realized. Only then did he think of looking around this miserable room which was all the com-fort he had and beyond which he envisioned nothing at all. On a sickening carpet huge yellow flowers against a grey background a whole geography of filth suggested a grimy universe of wretchedness. Behind the huge radiator, clots of dust: the regulator was broken, and the brass contact-points exposed. Over the sagging bed dangled a fly-specked flex, at its end a sticky light-bulb. Mersault inspected the sheets, which were clean. He took his toilet things out of the overnight bag and arranged them one by one on the sink. Then he started to wash his hands, but turned off the tap and walked over to open the uncurtained window. It overlooked a courtyard with a washing-trough and a series of tiny windows in the walls. Washing was drying on a line stretched between two of them. Mersault lay down on the bed and fell asleep at once. He awak-ened with a start, sweating, his clothes rumpled, and walked aimlessly around the room. Then he lit a cigarette, sat down on the bed, and stared at the wrinkles in his trousers. The sour taste of sleep mingled with the cigarette smoke. He stared at the room again, scratching his ribs through his shirt. He was flooded by a dreadful pleasure at the prospect of so much des-olation and solitude. To be so far away from everything, even from his fever, to suffer so distinctly here what was absurd and miserable in even the tidiest lives, showed him the shameful and secret countenance of a kind of freedom born of the sus-pect, the dubious. Around him the flaccid hours lapped like a stagnant pond — time had gone slack.

> French: Assis
dans sa chambre, Mersault enleva sa veste, tira un peu sa cravate, sans la
défaire, et retroussa machinalement les manches de sa chemise. Il avança vers
la glace au-dessus du lavabo, à la rencontre d'un visage aux traits tirés, un
peu hâlé aux endroits que ne noircissait pas une barbe de plusieurs jours. Ses
cheveux dépeignés dans la course du train, retombaient en désordre sur son
front jusqu'à deux plis profonds entre les sourcils qui donnaient à son regard
une sorte d'expression sérieuse et tendre dont il fut frappé. Il pensa
seulement alors à regarder autour de lui la misérable chambre qui faisait son seul
bien et au-delà de laquelle il ne voyait plus rien. Sur une écoeurante
tapisserie à grosses fleurs jaunes sur fond gris, toute une géographie de
crasse dessinait de gluants univers de misère. Derrière l'énorme radiateur, des
coins gras et boueux. Le commutateur était brisé et laissait voir ses contacts
de cuivre. Au-dessus d'un lit de milieu à lamelles, un fil verni de crasse, où
séchaient de vieux restants de mouches, laissait pendre une ampoule sans [97] abat-jour
qui collait aux doigts. Mersault inspecta les draps qui étaient propres. Il
prit ses objets de toilette dans la valise et un à un les disposa sur le
lavabo. Puis il s'apprêta à se laver les mains, mais ferma le robinet à peine
ouvert, et alla ouvrir la fenêtre sans rideaux. Elle donnait sur une
arrière-cour avec lavoir et sur des murs troués de petites fenêtres. À l'une
d'elles séchaient des linges. Mersault se coucha et s'endormit aussitôt. Il
s'éveilla en sueur, débraillé, et tourna un moment dans sa chambre. Puis il
alluma une cigarette et assis, la tête vide, il regarda les plis de son
pantalon froissé. Dans sa bouche se mêlait l'amertume du sommeil et de la
cigarette. Il regarda sa chambre une nouvelle fois en se grattant les côtes
sous sa chemise. Une affreuse douceur lui venait à la bouche devant tant
d'abandon et de solitude. À se sentir si loin de tout et même de sa fièvre, à
éprouver si clairement ce qu'il y a d'absurde et de misérable au fond des vies
les mieux préparées, dans cette chambre, se levait devant lui le visage honteux
et secret d'une sorte de liberté qui naît du douteux et de l'interlope. Autour
de lui des heures flasques et molles et le temps tout entier clapotait comme de
la vase.

[¶4] Someone knocked violently, and Mersault, startled, realized that he had been awakened by the same knocking. He opened the door to find a little old man with red hair, bent double under Mersault’s two suitcases, which looked enormous in his hands. He was choking with rage, and his wide-spaced teeth released a stream of saliva as well as insults and recriminations. Mersault remembered the broken handle which made the larger suitcase so difficult to carry. He wanted to apologize, but had no idea how to say he had never thought the porter would be so old. The tiny creature interrupted him: ‘That’s fourteen crowns.’ ‘For one day’s storage?’ Mersault asked, surprised. Then he understood, from the old man’s laborious explanations, that the porter had taken a taxi. But Mersault dared not say that he himself could also have taken a taxi in that case, and paid out of sheer reluctance to argue. Once the door was shut, Mersault felt inexplicable sobs swelling his chest. A nearby clock chimed four times. He had slept for two hours. He realized he was separated from the street only by the house opposite his window, and he felt the dim, mysterious current of life so close to him. It would be better to go outside. Mersault washed his hands very carefully. He sat down on the bed again to clean his nails, and worked the file methodically. Down in the courtyard two or three buzzers rang out so emphatically that Mersault went back to the window. He noticed then that an arched passageway led through the house to the street. It was as if all the voices of the street, all the unknown life on the other side of that house, the sounds of men who have an address, a family, arguments with an uncle, preferences at dinner, chronic diseases, the swarm of beings each of whom has his own personality, forever divided from the monstrous heart of humanity by individual beats, filtered now through the passageway and rose through the court-yard to explode like bubbles in Mersault’s room. Discovering how porous he was, how attentive to each sign the world made, Mersault recognized the deep flaw that opened his being to life. He lit another cigarette and hurriedly dressed. As he buttoned his jacket, the smoke stung his eyes. He turned back to the sink, put cold water on his eyes and decided to comb his hair. But his comb had vanished. He was unable to smooth the sleep-rumpled curls with his fingers. He went downstairs as he was, his hair sticking up behind and hanging down his forehead. He felt diminished even further. Once out in the street, he walked around the hotel to reach the little passageway he had noticed. It opened on to the square in front of the old town hall, and in the heavy evening that sank over Prague, the gothic steeples of the town hall and of the old Tyn church were silhouetted, black against the dim sky. Crowds of people were walking under the arcades lining the old streets. Each time a woman passed him, Mersault waited for the glance that would permit him to consider himself still capable of playing the delicate and tender game of life. But healthy people have a natural skill in avoiding feverish eyes. Unshaven, his hair rumpled, in his eyes the expression of some restless animal, his trousers as wrinkled as his shirt-collar, Mersault had lost that wonderful confidence bestowed by a well-cut suit or the steering-wheel of a new car. The light turned coppery, and the day still lingered on the gold of the baroque domes at the far end of the square. He walked to-wards one of them, went into the church, and overcome by the ancient smell, sat down on a bench. The vaults above him were quite dark, but the gilded capitals shed a mysterious golden liq-uid which flowed down the grooves of the columns to the puffy faces of angels and grinning saints. Peace, yes, there was peace here, but so bitter that Mersault hurried to the threshold and stood on the steps, inhaling the evening’s cooler air, into which he would plummet. In another moment, he saw the first star appear, pure and unadorned, between the steeples of Tyn.

> French: On
frappa à la porte violemment et, secoué, Mersault se souvint qu'il avait été
réveillé par des coups semblables. Il ouvrit et se trouva devant un petit vieux
au poil roux, écrasé sous les deux valises de Mersault qui, sur lui,
paraissaient énormes. Il étouffait de colère et ses dents clairsemées
laissaient passer [98] une bave gonflée d'injures et de récriminations.
Mersault se souvint alors de la poignée brisée qui rendait la plus grosse
valise si incommode à porter. Il voulut s'excuser, mais ne sut comment dire
qu'il ne savait pas que le porteur fût si vieux. Le petit vieux l'interrompit : « C'est
quatorze couronnes. - Pour
un jour de consigne ? » s'étonna Mersault. Il
comprit alors dans les longues explications qu'on lui fournit que le vieux
avait pris un taxi. Mais il n'osa pas dire que lui-même l'aurait aussi bien
pris dans ce cas, et paya par lassitude. La porte refermée, Mersault sentit des
larmes inexplicables lui gonfler la poitrine. Une horloge très proche sonna
quatre heures. Il avait dormi deux heures. Il s'en rendait compte, il n'était
séparé de la rue que par la maison qui lui faisait face et il sentait le
gonflement sourd et mystérieux de la vie qui s'y écoulait. Il valait mieux
sortir. Mersault se lava les mains très longuement. Pour limer ses ongles, il
s'assit à nouveau sur le bord du lit et manœuvra régulièrement la lime. Deux ou
trois avertisseurs résonnèrent dans la cour si brutalement que Mersault regagna
la fenêtre. Il vit alors que sous la maison un passage en voûte menait à la
rue. C'était comme si toutes les voix de la rue, toute la vie inconnue de
l'autre côté des maisons, les bruits des hommes qui ont une adresse, une
famille, des dissentiments avec un oncle, des préférences à table, une maladie
chronique, le fourmillement des êtres dont chacun avait [99] sa personnalité,
comme de grands battements pour toujours séparés du cœur monstrueux de la
foule, s'infiltraient dans le passage et montaient tout le long de la cour pour
éclater comme des bulles dans la chambre de Mersault. À se sentir si poreux, si
attentif à chaque signe du monde, Mersault sentit la fêlure profonde qui
l'ouvrait à la vie. Il alluma une autre cigarette et s'habilla fébrilement. En
boutonnant son veston la fumée vint piquer ses paupières. Il retourna au
lavabo, s'essuya les yeux et voulut se peigner. Mais son peigne avait disparu.
Le sommeil avait mêlé ses cheveux, et c'est en vain qu'il tenta de les rajuster.
Il descendit tel quel, les cheveux sur le visage, et par-derrière tout
hérissés. Il se sentait encore plus diminué. Une fois dans la rue, il fit le
tour de l'hôtel pour déboucher devant le petit passage qu'il avait remarqué. Il
s'ouvrait sur la place de la vieille mairie et dans le soir un peu lourd qui
descendait sur Prague, les flèches gothiques de la mairie et de la vieille
église de Tyn se découpaient en noir. Une foule nombreuse circulait sous les
petites rues en arcades. Mersault, devant chacune des femmes qui passaient,
guettait le regard qui lui eût permis de se croire encore capable de jouer le
jeu délicat et tendre de la vie. Mais les gens en bonne santé ont une manière
d'art naturel pour éviter les regards fiévreux. Mal rasé, dépeigné, aux yeux
une expression d'animal inquiet, [100] son pantalon froissé comme son col de
chemise, il avait perdu cette merveilleuse assurance que donne un complet bien
coupé ou le volant d'une voiture. La lumière devenait cuivrée et le jour
s'attardait encore sur l'or des dômes baroques qu'on voyait au fond de la
place. Il se dirigea vers l'un d'eux, entra dans l'église et, saisi par la
vieille odeur, s'assit sur un banc. La voûte était parfaitement obscure, mais
les ors des chapiteaux versaient une eau dorée et mystérieuse qui coulait dans
les cannelures des colonnes jusqu'au visage bouffi des anges et des saints
ricanants. Une douceur, oui, il y avait là une douceur, mais si amère que
Mersault se rejeta sur le seuil et, debout sur les marches, respira l'air
maintenant plus frais de la nuit, où il allait s'enfoncer. Un instant encore,
et il vit la première étoile s'allumer, pure et dénudée, entre les flèches de
la Tyn.

[¶5] He began to look for a cheap restaurant, making his way into darker, less crowded streets. Though it had not rained during the day, the ground was damp, and Mersault had to pick his way among black puddles glimmering between the infrequent paving-stones. A light rain started to fall. The busy streets could not be far away, for he could hear the newspaper sellers hawking the Narodni Politika. Mersault was walking in circles now, and suddenly stopped. A strange odour reached him out of the darkness. Pungent, sour, it awakened all his associa-tions with suffering. He tasted it on his tongue, deep in his nose, even his eyes, somehow, tasted it. It was far away, then it was at the next street-corner, between the now-opaque sky and the sticky pavement it was there, the evil spell of the nights of Prague. He advanced to meet it, and as he did so it became more real, filling him entirely, stinging his eyes until the tears came, leaving him helpless. Turning a corner, he understood: an old woman was selling cucumbers soaked in vinegar, and it was their fragrance which had assaulted Mersault. A passer-by stopped, bought a cucumber which the old woman wrapped in a piece of paper. He took a few steps, unwrapped his purchase in front of Mersault, and as he bit into the cucumber, its bro-ken, sopping flesh released the odour even more powerfully. Nauseated, Mersault lent against a post and for a long moment inhaled all the alien solitude the world could offer him. Then he walked away and without even thinking what he was doing entered a restaurant where an accordion was playing. He went down several steps, stopped at the foot of the stairs, and found himself in a dim cellar filled with red lights. He must have looked peculiar, for the musician played more softly, the conversations stopped, and all the diners looked in his direc-tion. In one corner, some whores were eating together, their mouths shiny with grease. Other customers were drinking the brown, sweetish Czech beer. Many were smoking without having ordered anything at all. Mersault went over to a rather long table at which only one man was seated. Tall and slender with yellow hair, he sprawled in his chair with his hands in his pock-ets and pursed his chapped lips round a matchstick already swollen with saliva, sucking it noisily or sliding it from one corner of his mouth to the other. When Mersault sat down, the man barely moved, wedged his back against the wall, shifted the match in Mersault’s direction and squinted faintly. At that moment Mersault noticed a red star in his buttonhole. Mersault ate the little he had ordered rapidly. He was not hungry. The accordionist was playing louder now, and staring fixedly at the newcomer. Twice Mersault stared back defiantly and tried to meet the man’s gaze. But fever had weakened him. The man was still staring. Suddenly one of the whores burst out laughing, the man with the red star sucked noisily on his match and produced a little bubble of saliva, and the musician, still staring at Mersault, broke off the lively dance tune he had been playing and began a slow melody heavy with the dust of centuries. At this moment the door opened and a new customer walked in. Mersault did not see him, but through the open door the smell of vinegar and cucumbers pressed in upon him, immediately filling the dark cellar, mingling with the mysterious melody of the accordion, swelling the bubbles of saliva on the man’s matchstick, making the conversations suddenly more meaningful, as if out of the night that lay upon Prague all the significance of a miserable suffering ancient world had taken refuge in the warmth of this room, among these people. Mersault suddenly felt the flaw he carried within himself yield, exposing him still more completely to pain and fever. Unable to bear another moment he stood up, called to the waiter, and understanding nothing of his explanations overpaid the bill, re-alizing that the musician’s gaze was once again fixed upon him. He walked to the door, passing the accordionist, and saw that he was still staring at the place at the table Mersault had just left. Then he realized that the man was blind; he walked up the steps and, opening the door, was entirely engulfed by the omnipresent odour as he walked through the little streets into the depths of the night.

> French: Il se
mit à la recherche d'un restaurant à bon marché. Il s'enfonça dans des rues
plus noires et moins peuplées. Sans qu'il ait plu dans la journée le sol était
détrempé, et Mersault devait éviter les flaques noires entre les pavés rares.
Puis une petite pluie fine se mit à tomber. Les rues animées n'étaient sans
doute pas loin, puisque les crieurs de journaux s'entendaient jusqu'ici qui
annonçaient le *Narodni Politika. *Lui,* *pendant ce temps, tournait
en rond. Il s'arrêta soudain. Une étrange odeur venait à lui du fond de la
nuit. Piquante, aigrelette, elle réveillait en lui toutes ses puissances
d'angoisse. [101] Il la sentait sur sa langue, au fond de son nez et sur ses
yeux. Elle était loin, puis au coin de la rue, et entre le ciel maintenant
obscurci et les pavés gras et gluants, elle était là, comme le sortilège
mauvais des nuits de Prague. Il avança vers elle qui, au fur et à mesure,
devenait plus réelle, l'envahissait tout entier, piquait ses yeux de larmes et
le laissait sans défense. Au coin d'une rue, il comprit : une vieille
femme vendait des concombres trempés dans du vinaigre et c'était leur odeur qui
avait saisi Mersault. Un passant s'arrêta, acheta un concombre que la vieille
enroula dans un papier. Il fit quelques pas et, devant Mersault, ouvrit son
paquet, mordit à pleines dents dans le concombre dont la chair déchirée et
ruisselante laissa s'exhaler l'odeur encore plus puissante. Mal à l'aise,
Mersault s'appuya contre un pilier et respira un long moment tout ce que le
monde lui offrait d'étrange et de solitaire à cette minute. Puis il partit et
entra sans réfléchir dans un restaurant d'où sortait un air d'accordéon. Il
descendit quelques marches, s'arrêta au milieu de l'escalier, se trouva dans un
caveau assez sombre rempli de lueurs rouges. Sans doute avait-il l'air étrange
puisque l'accordéon joua plus sourdement, que les conversations s'arrêtèrent et
que les consommateurs se tournèrent vers lui. Dans un coin, des filles mangeaient
avec des lèvres très grasses. Les autres consommateurs buvaient la bière brune
et douceâtre de Tchécoslovaquie. Beaucoup fumaient sans consommer. Mersault
gagna une table [102] assez longue, occupée par un seul homme. Grand et maigre,
le poil jaune, tassé sur sa chaise, les mains dans les poches, il serrait des lèvres
gercées autour d'un bout d'allumette déjà tout gonflé de salive, le suçait avec
un bruit désagréable ou le faisait passer d'un coin de la bouche à l'autre.
Quand Mersault s'assit, l'homme bougea à peine, se cala contre le mur, fit
aller son allumette du côté de l'arrivant et plissa imperceptiblement les yeux.
À ce moment, Mersault vit une étoile rouge à sa boutonnière. Mersault
mangea peu et vite. Il n'avait pas faim. L'accordéon jouait maintenant plus
distinctement, et l'homme qui le maniait regardait fixement le nouvel arrivant.
À deux reprises celui-ci chargea ses yeux de défi et tenta de soutenir son
regard. Mais sa fièvre l'avait affaibli. L'homme le regardait toujours. Brusquement,
une des filles éclata de rire, l'homme à l'étoile rouge suça fortement son
allumette où se gonfla une petite bulle de salive, et le musicien, sans cesser
de regarder Mersault, arrêta la danse animée qu'il jouait pour entamer une
mélodie lente et grasse de toute une poussière de siècles. À ce moment la porte
s'ouvrit devant un nouveau client. Mersault ne le vit pas, mais dans
l'ouverture s'enfila prestement l'odeur de vinaigre et de concombre. Elle
emplit d'un coup le caveau sombre, mêlée à la mélodie mystérieuse de l'accordéon,
gonflant la bulle de salive sur l'allumette de l'homme, rendant les
conversations soudain plus significatives, comme si des limites de la nuit qui
[103] dormait sur Prague tout le sens d'un vieux monde méchant et douloureux
était venu se réfugier dans la chaleur de cette salle et de ces hommes.
Mersault qui mangeait une marmelade trop sucrée, projeté soudain tout au bout
de lui-même, sentit que la fêlure qu'il portait en lui craquait et l'ouvrait
plus grand à l'angoisse et à la fièvre. Il se leva brusquement, appela le
garçon, ne comprit rien à ses explications, et paya trop largement en
apercevant à nouveau le regard du musicien toujours ouvert et fixé sur lui. Il
gagna la porte, dépassa l'homme, et s'aperçut que celui-ci contemplait toujours
la table qu'il venait de quitter. Il comprit alors qu'il était aveugle, gravit
les marches et, ouvrant la porte, tout entier jeté dans l'odeur toujours
présente, avança par des rues courtes vers le fond de la nuit.

[¶6] Stars glittered over the houses. He must have been near the river; he could detect its powerful mutter. In front of a lit-tle gate in a thick wall covered with Hebrew characters, he realized that he was in the ghetto. Over the wall stretched the branches of a sweet smelling willow. Through the gate he could make out big brown stones lying among the weeds: it was the old Jewish cemetery of Prague. A moment later.Mersault realized he had been running and was now in the square in front of the old town hall. Near his hotel he had to lean against a wall and vomit, retching painfully. With all the lucidity extreme weakness affords, he managed to reach his room without making any mistakes, went to bed, and fell asleep at once.

> French: Des
étoiles brillaient au-dessus des maisons. Il devait être près du fleuve dont il
entendait le chant sourd et puissant. Devant une petite grille dans un mur
épais, recouvert de caractères hébreux, il comprit qu'il était dans le quartier
juif. Au-dessus du mur, retombaient les branches d'un saule à l'odeur sucrée. À
travers la grille, on apercevait des grosses pierres brunes enfouies dans les
herbes. C'était le vieux cimetière juif de Prague. À quelques pas de là,
Mersault se retrouva, courant, sur la vieille place de l'hôtel de ville. Près
de son hôtel, il dut s'appuyer contre un mur et vomit avec effort. Avec toute
la lucidité que donne l'extrême faiblesse, [104] il retrouva sa chambre sans
une erreur, se coucha, et s'endormit aussitôt.

[¶7] The next day he was awakened by the newspaper sellers. The day was still overcast, but the sun glowed behind the clouds. Though still a little weak, Mersault felt better. But he thought of the long day which lay ahead of him. Living this way, in his own presence, time took on its most extreme dimensions, and each hour seemed to contain a world. The important thing was to avoid crises like the one yesterday. It would be best to do his sightseeing methodically. He sat at the table in his pyjamas and worked out a systematic schedule which would occupy each of his days for a week. Monasteries and baroque churches, museums and the old parts of the city, nothing was omitted. Then he washed, realized he had for-gotten to buy a comb, and went downstairs as he had the day before, unkempt and taciturn, past the clerk whose bristling hair, bewildered expression and jacket with the second button missing he noticed now, in broad daylight. As he left the hotel he was brought to a halt by a childish, sentimental accordion tune. The blind man of the night before, squatting on his heels at the corner of the old square, was playing with the same blank and smiling expression, as though liberated from himself and entirely contained within the motion of a life which exceeded him. Mersault turned the corner and again recognized the smell of cucumbers. And with the smell, his suffering.

> French: Le
lendemain, il fut éveillé par les crieurs de journaux. Le temps était lourd
encore, mais on devinait le soleil derrière les nuages. Mersault, quoique un
peu faible, se sentait mieux. Mais il songeait à la longueur de la journée qui
s'annonçait. À vivre ainsi en présence de lui-même, le temps prenait son
extension la plus extrême et chacune des heures de la journée lui semblait
contenir un monde. Avant tout, il fallait éviter des crises comme celle de la
veille. Le mieux était de visiter la ville avec méthode. En pyjama, il s'assit
à sa table et se fit un emploi du temps systématique qui devait occuper chacune
de ses journées pendant une semaine. Cloîtres et églises baroques, musées et
vieux quartiers, il n'oublia rien. Puis il fit sa toilette, s'aperçut alors
qu'il avait oublié de s'acheter un peigne et descendit, comme la veille, dépeigné
et taciturne, devant le portier dont il remarqua en plein jour les cheveux
hérissés, l'air ahuri et la veste à laquelle le deuxième bouton manquait. Au
sortir de l'hôtel il fut saisi par un air puéril et tendre d'accordéon.
L'aveugle de la veille, au coin de la vieille place, accroupi sur ses talons,
maniait son instrument avec la même expression vide et souriante, comme délivré
de lui-même et tout entier inscrit dans le mouvement d'une vie qui le
dépassait. Au coin de la rue, Mersault tourna et retrouva l'odeur de
concombres. Avec elle, son angoisse. [105]

[¶8] That day was the same as those which followed. Mersault got up late, visited monasteries and churches, sought refuge in their fragrance of crypts and incense, and then, back in the daylight, confronted his secret fears at every corner, where a cucumber seller was invariably posted. It was through this odour that he saw the museums and discovered the mystery and the profusion of baroque genius which filled Prague with its gold magnificence. The altars which glowed softly in the darkness seemed borrowed from the coppery sky, the misty sunlight so frequent over the city. The glistening spirals and scrolls, the elaborate setting that looked as if it were cut out of gold paper, so touching in its resemblance to the crèches made for children at Christmas, the grandiose and grotesque baroque perspectives affected Mersault as a kind of infantile, feverish and overblown romanticism by which men protect themselves against their own demons. The god worshipped here was the god man fears and honours, not the god who laughs with man before the warm frolic of sea and sun. Emerging from the faint fragrance of dust and extinction which reigned under the dim vaults, Mersault felt he had no country. Every evening he vis-ited the cloister of the Czech monks, on the west side of the city. In the cloister garden the hours fluttered away with the doves, the bells chimed softly over the grass, but it was still his fever which spoke to Mersault. Nonetheless, the time passed. But then came the hour when the churches and monuments closed and the restaurants had not yet opened. That was the dangerous time. Mersault walked along the Vltava’s banks, dotted with flowerbeds and bandstands, as the day came to an end. Little boats worked their way up the river from lock to lock. Mersault kept pace with them, left behind the deafening noise and rushing water of a sluice-gate, gradually regained the peace and quiet of the evening, then walked on to meet a murmur which swelled to a terrible roar. At the new lock, he watched the bright little boats vainly trying to pass over the dam without capsizing until one of them passed the danger point and shouts rang out above the sound of the water. The rising and falling river with its burden of shouts, tunes, and the fragrance of gardens, full of the coppery glow of the setting sun and the twisted, grotesque shadows of the statues on the Charles Bridge, made Mersault bitterly conscious of his desolation: a solitude in which love had no part. Coming to a standstill as the fragrance of leaves and water reached him, he felt a catch in his throat and imagined tears which did not come. Tears would be for a friend, or for open arms. But tears gave way to the world without tenderness in which he was im-mersed. Some evenings, always at the same times, he crossed the Charles Bridge and strolled through the Hradcany district above the river, a deserted and silent neighbourhood though only a few steps from the busiest streets in the city. He wandered among these huge palaces, across enormous paved courtyards, past ironwork gates, around the cathedral. His footsteps echoed in the silence between high walls. A dim noise from the city reached him here. There was no cucumber seller in this district, but something oppressive in the silence, in the grandeur of the place. So that Mersault always ended by walk-ing back towards the odour or the melody which henceforth constituted his only country. He ate his meals in the restaurant he had discovered, for at least it remained familiar. He had his place beside the man with the red star who came only in the evenings, drank a beer and chewed on his matchstick. At dinner, too, the blind man played his accordion, and. Mersault ate quickly, paid his bill, and returned to his hotel and the unfailing sleep of a feverish child. Every day he thought of leaving, and every day, sinking a little deeper into desolation, his longing for happiness had a little less hold over him. He had been in Prague four days now, and he had not yet bought the comb whose absence he discovered each morning. Yet he had the vague sense of something missing, and this was what he irresolutely waited for. One evening, he walked towards his restaurant down the little street where he had first smelled the cucumbers. Already he anticipated that odour, when just before he reached the restaurant, on the pavement opposite him, something made him stop, then come closer. A man was lying there, arms folded, head fallen on the left cheek. Three or four people were standing against the wall, apparently waiting for something, though very calm. One was smoking, the others were speaking in low voices. But one man in shirtsleeves, his jacket over his arm, hat pushed back on his head, was performing a kind of wild dance around the body, his gestures emphatic and disturbing. Overhead, the faint light of a distant street-lamp mingled with the glow from the nearby restaurant. The man tirelessly dancing, the body with its folded arms, the calm spectators, the ironic contrast and the inexpli-cable silence — here at last, combining contemplation and in-nocence, among the rather impressive interplay of light and shadow, was a moment of equilibrium past which it seemed to Mersault that everything would collapse into madness. He came closer: the dead man’s head was lying in a pool of blood. The head was turned so that it rested on the wound. In this remote corner of Prague, between the faint light on the moist pavement, the long wet hiss of passing cars a few steps away, the distant screech of occasional trams, death seemed insipid yet insistent too, and it was death’s summons, its damp breath that Mersault sensed at the very moment he began walking away, very fast, without turning back. Suddenly the odour, which he had forgotten, was all around him: he went into the restaurant and sat down at his table. The man was there, but without his matchstick. It seemed to Mersault that there was something distraught in his eyes. He dismissed the stupid no-tion that occurred to him. But everything was whirling in his mind. Before ordering anything he jumped up and ran to his hotel, went to his room and threw himself on the bed. Some-thing sharp was throbbing in his temples. His heart empty, his belly tight, Mersault’s rebellion exploded. Images of his life rushed before his eyes. Something inside him clamoured for the gestures of women, for arms that opened, and for warm lips. From the depth of the painful night of Prague, amid smells of vinegar and sentimental tunes, mounted towards him the anguished countenance of the old baroque world which had accompanied his fever. Breathing with difficulty, seeing noth-ing, moving mechanically, he sat up on his bed. The drawer of the bedside table was open, lined with an English newspaper in which he read a whole article. Then he stretched out on the bed again. The man’s head had been lying on the wound, and three or four fingers would have fitted inside that wound..Mersault stared at his hands and his fingers, and childish desires rose in his heart. An intense and secret fervour swelled within him, and it was a nostalgia for cities filled with sunlight and women, with the green evenings that close all wounds. Tears burst from his eyes. Inside him widened a great lake of solitude and silence above which ran the sad song of his deliverance.

> French: Cette
journée fut ce que devaient être celles qui suivirent. Mersault se levait tard,
visitait cloîtres et églises, cherchait refuge dans leur odeur de cave et d'encens
puis, revenu au jour, retrouvait sa peur secrète avec les marchands de
concombres qu'on rencontrait à tous les coins de rue. C'est à travers cette
odeur qu'il voyait les musées et comprenait la profusion et le mystère du génie
baroque qui remplissait Prague de ses ors et de sa magnificence. La lumière
dorée qui luisait doucement sur les autels au fond de la pénombre lui semblait
prise au ciel cuivré fait de brumes et de soleil, si fréquent au-dessus de Prague.
La quincaillerie des volutes et des macarons, le décor compliqué qu'on eût dit
en papier doré, si émouvant dans sa ressemblance avec les crèches d'enfant que
l'on dresse à Noël, Mersault en éprouvait le grandiose, le grotesque et
l'ordonnance baroque, comme un romantisme fiévreux, puéril et grandiloquent par
quoi l'homme se défend contre ses propres démons. Le dieu qu'on adorait ici
était celui qu'on craint et qu'on honore, non celui qui rit avec l'homme devant
les jeux chaleureux de la mer et du soleil. Sorti de l'odeur fine de poussière
et de néant qui régnait sous les voûtes sombres, Mersault se retrouvait sans
patrie. Tous les soirs il se rendait au cloître des moines tchèques, à l'ouest
de la ville. Dans le jardin du cloître les heures s'envolaient avec les pigeons,
les cloches battaient doucement sur l'herbe mais c'était encore sa fièvre qui
parlait à Mersault. Du même [106] coup cependant, le temps passait. Mais alors
c'était l'heure où églises et monuments sont déjà fermés et les restaurants pas
encore ouverts. Là était le danger. Mersault se promenait sur les bords de la
Vltava chargés de jardins et d'orchestres dans le jour finissant. De petits bateaux
remontaient le fleuve de barrage en barrage. Mersault remontait avec eux,
quittait le bruit assourdissant et le bouillonnement d'une écluse, retrouvait
peu à peu la paix et le silence du soir, puis marchait à nouveau à la rencontre
d'un grondement qui s'enflait jusqu'au vacarme. Arrivé au nouveau barrage, il
regardait de petits canots de couleur essayer vainement de passer le barrage
sans se renverser jusqu'à ce que l'un d'eux ayant passé le point dangereux des
clameurs s'élevassent au-dessus du bruit des eaux. Toute cette eau descendant
avec son chargement de cris, de mélodies, et d'odeurs de jardins, pleine des
lueurs cuivrées du ciel couchant et des ombres contorsionnées et grotesques des
statues du pont Charles, apportait à Mersault la conscience douloureuse, et
ardente d'une solitude sans ferveur où l'amour n'avait plus de part. Et
s'arrêtant devant le parfum d'eaux et de feuilles qui montait jusqu'à lui, la
gorge serrée, il imaginait des larmes qui ne venaient pas. Il eût suffi d'un
ami, ou de bras ouverts. Mais les larmes s'arrêtaient à la frontière du monde
sans tendresse où il était plongé. D'autres fois, traversant le pont Charles,
toujours à cette heure du soir, il se promenait dans le quartier du [107] Hradschin,
au-dessus du fleuve, désert et silencieux à quelques pas des rues les plus
animées de la ville. Il errait parmi ces grands palais, longeait d'immenses
cours dallées, le long de grilles travaillées, autour de la cathédrale. Entre
les grands murs des palais ses pas résonnaient dans le silence. Un bruit sourd
montait de la ville jusqu'à lui. Il n'y avait pas de marchand de concombres
dans ce quartier, mais quelque chose d'oppressant dans ce silence et cette
grandeur. Si bien que Mersault finissait toujours par redescendre vers l'odeur
ou la mélodie qui faisait désormais toute sa patrie. Il mangeait dans le restaurant
qu'il avait découvert et qui, pour lui, demeurait du moins familier. Il avait
sa place auprès de l'homme à l'étoile rouge, qui venait seulement le soir,
buvait un demi et mâchonnait son allumette. Au dîner, encore, l'aveugle jouait
et Mersault mangeait vite, payait et regagnait son hôtel vers un sommeil
d'enfant fiévreux qui ne lui manqua pas une seule nuit. Chaque
jour, Mersault songeait à partir et chaque jour, enfoncé un peu plus dans
l'abandon, sa volonté de bonheur le guidait un peu moins. Il y avait quatre
jours qu'il était à Prague et il n'avait pas encore acheté le peigne dont il
sentait l'absence tous les matins. Il avait cependant le sentiment confus d'un
manque et c'était cela qu'il attendait obscurément. Un soir, il se dirigeait
vers son restaurant par la petite rue où le premier soir il avait rencontré
l'odeur. Déjà il la sentait venir lorsqu'un [108] peu avant le restaurant, sur
le trottoir d'en face, quelque chose l'arrêta et le fit s'approcher. Un homme
était étendu sur le trottoir, les bras croisés et la tête retombant sur la joue
gauche - Trois ou quatre personnes se tenaient appuyées au mur, semblant
attendre quelque chose, très calmes cependant. L'une fumait, les autres parlaient
à voix basse. Mais un homme en bras de chemise, le veston sur le bras, un
feutre rejeté en arrière, mimait autour du corps une danse sauvage, sorte de
pas indien, martelé et harcelant. Au-dessus, la lumière très faible d'un
réverbère éloigné se composait avec la lueur sourde qui venait du restaurant à
quelques pas. Cet homme dansant sans arrêt, ce corps aux bras croisés, ces
spectateurs si calmes, cet ironique contraste et ce silence inusité, il y avait
là, enfin faite de contemplation et d'innocence, parmi les jeux un peu
oppressants de l'ombre et de la lumière, une minute d'équilibre passé laquelle
il semblait à Mersault que tout s'écroulerait dans la folie. Il approcha encore.
La tête du mort baignait dans du sang. C'était sur la plaie que la tête s'était
retournée et reposait maintenant. Dans ce coin reculé de Prague, entre la
lumière rare sur le pavé un peu gras, les longs glissements mouillés d'autos
qui passaient à quelques pas de là, l'arrivée lointaine de tramways sonores et
espacés, la mort se révélait doucereuse et insistante et c'est son appel même
et son souffle humide que sentit Mersault au moment où il partit à grands pas
sans se retourner. Soudain, l'odeur [109] vint le frapper, qu'il avait
oubliée : il entra dans le restaurant et se mit à sa table. L'homme était
là, mais sans son allumette. Il sembla à Mersault qu'il voyait quelque chose
d'égaré dans son regard. Il chassa la stupide idée qui se présentait à lui.
Mais tout tournait dans sa tête. Avant de rien commander, il s'enfuit brusquement,
courut jusqu'à son hôtel et se jeta sur son lit. Une pointe aiguë lui brûlait
la tempe. Le cœur vide et le ventre serré, sa révolte éclatait. Des images de
sa vie lui gonflaient les yeux. Quelque chose en lui clamait après des gestes
de femmes, des bras qui s'ouvrent et des lèvres tièdes. Du fond des nuits
douloureuses de Prague, dans des odeurs de vinaigre et des mélodies puériles,
montait vers lui le visage angoissé du vieux monde baroque qui avait accompagné
sa fièvre. Respirant avec peine, avec des yeux d'aveugle et des gestes de
machine il s'assit sur son lit. Le tiroir de la table de nuit était ouvert et
tapissé d'un journal anglais dont il lut tout un article. Puis il se rejeta sur
son lit. La tête de l'homme était tournée sur la plaie et dans cette plaie on
eût pu mettre des doigts. Il regarda ses mains et ses doigts, et des désirs
d'enfant se levaient dans son cœur. Une ferveur ardente et secrète se gonflait
en lui avec des larmes et c'était une nostalgie de villes pleines de soleil et
de femmes, avec des soirs verts qui ferment les blessures. Les larmes
crevèrent. En lui s'élargissait un grand lac de solitude et de silence sur
lequel courait le chant triste de sa délivrance. [111] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶9] Chapter Two

> French: La mort heureuse.** Deuxième partie : LA MORT
CONSCIENTE CHAPITRE II [Retour à la table
des matières](#tdm)
