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title: "A Happy Death · La Mort heureuse"
author: "Albert Camus"
translator: "Richard Howard"
languages: [fr, en]
shelf: "Literature"
section: 7 of 10
url: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/7/
cite: "Albert Camus, tr. Richard Howard, A Happy Death · La Mort heureuse, section 7. Scriptura (scriptura.si), https://scriptura.si/works/camus-happydeath/7/"
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# A Happy Death · La Mort heureuse

*Albert Camus, tr. Richard Howard*

Patrice Mersault takes a dying man’s money, and his life, to buy time for happiness: the novel Camus set aside before The Stranger. In French and English.

> # La mort heureuse 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain
 français [1913-1960] 

> (1971) 

> Cahiers Albert Camus 

> I 

> ## La mort heureuse 

> [Roman élaboré entre 1936 et 1938.] 

> Un document produit en version
 numérique par Diane Brunet, bénévole, 

> Diane Brunet, bénévole, guide,
 Musée de La Pulperie, Chicoutimi 

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> Dans le cadre de: "Les
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> Une collection développée en
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 l'Université du Québec à Chicoutimi 

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> Jean-Marie Tremblay, sociologue 

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> LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES. 

> REMARQUE 

> Ce livre est du domaine public au Canada parce qu’une œuvre passe au
domaine public 50 ans après la mort de l’auteur(e). 

> Cette œuvre n’est pas dans le domaine public dans les pays où il
faut attendre 70 ans après la mort de l’auteur(e). 

> Respectez la loi des droits d’auteur de votre pays. 

> OEUVRES D'ALBERT CAMUS 

> ***Aux Éditions Gallimard*** 

> L'ENVERS ET L'ENDROIT, *essais*. 

> NOCES. 

> L'ÉTRANGER. Roman. 

> LE MYTHE DE SISYPHE. 

> LE MALENTENDU suivi de CALIGULA. 

> LA PESTE. Récit. 

> L'ÉTAT DE SIÈGE. Théâtre 

> ACTUELLES : 

> I. CHRONIQUES 1944-1948. 

> II. CHRONIQUES 1948-1953 

> III. CHRONIQUES ALGÉRIENNES, 1939-1958 

> LES JUSTES. Théâtre. 

> L'HOMME RÉVOLTÉ. Essai. 

> L'ÉTÉ. Essai. 

> LA CHUTE. Récit. 

> L’EXIL ET LE ROYAUME. Nouvelles 

> DISCOURS DE SUÈDE 

> CARNETS 

> I. Mai 1935-février 1941. 

> II. Janvier 1942-mars 1951. 

> III. Mars 1951-décembre 1959. 

> Journaux de voyage. 

> Correspondance avec Jean Grenier. 

> ***Adaptations théâtrales*** 

> LA DÉVOTION À LA CROIX, de Pedro Calderon de la Barca. 

> LES ESPRITS, de Pierre de Larivey. 

> REQUIEM POUR UN NONNE, de William Faulkner. 

> LE CHEVEALIER D’OLMEDO, de Lope de Vega. 

> LES POSSÉDÉS, d’après le roman de Dostoïevski. 

> ***Cahiers Albert Camus*** 

> I. La mort heureuse. Roman. 

> II. Paul Viallaneiz : *Le premier Camus*, suivi d’*Écrits
de jeunesse d’Albert Camus.* 

> III. Fragments d’un combat (1938-1940) – Articles d’Alger Républicain. 

> IV. Caligula (version de 1941), théâtre. 

> V. Albert Camus : œuvre fermée, œuvre ouverte ? Actes du colloque
de Cerisy (juin 1982) 

> VI. Albert Camus éditorialiste à *L’Express* (mai 1955-février
1958). 

> ***Aux Calman-Lévy*** 

> Réflexions sur la guillotine, in *Réflexions sur la peine de mort*,
de Camus et Koestler, essai. 

> ***À l’Avant-scène*** 

> Un cas intéressant. Adaptation de Dino Buzzati. Théâtre. 

> Cette édition électronique a été réalisée par [Diane
Brunet](http://classiques.uqac.ca/inter/benevoles_equipe/liste_brunet_diane.html), bénévole, guide, Musée de La Pulperie, Chicoutimi, à partir de : 

> Albert CAMUS [1913-1960] 

> **Cahiers Albert Camus. I.** 

> **La mort heureuse.** 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971,
233 pp. Collection NRF. 

> Polices de caractères utilisée : 

> Pour le texte: Comic Sans, 12 points. 

> Pour les citations : Comic Sans, 12 points. 

> Pour les notes de bas de page : Comic Sans, 10
points. 

> Édition électronique réalisée avec le traitement de
textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. 

> Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter),
8.5’’ x 11’’) 

> Édition numérique réalisée le 26 janvier 2011 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, Québec. 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain français [1913-1960] 

> Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse. 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971, 233 pp. Collection NRF. 

> Table des matières 

> [Quatrième de couverture](#mort_heureuse_couverture) 

> [Première partie](#mort_heureuse_pt_I). Mort naturelle. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_I_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_I_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_I_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_I_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_I_chap_V) 

> [Deuxième partie](#mort_heureuse_pt_II). La mort consciente. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_II_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_II_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_II_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_II_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_II_chap_V) 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Quatrième de couverture 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> Ce *Cahier
*no 1 contient exclusivement *La mort heureuse, *texte présenté et
annoté par Jean Sarocchi, maître assistant à l'Université de Strasbourg. 

> Il
s'agit de la première entreprise romanesque d'Albert Camus, élaborée entre 1936
et 1938 (époque à laquelle il écrivait *L’Envers et l’Endroit *et *Noces).
*Il travaillait encore à la remanier lorsque se forma en lui le premier
projet de *L’Étranger, *auquel il ne tarda pas à se consacrer entièrement.
On aurait donc tort de voir dans *La mort heureuse *une première version
de *L’Étranger, *malgré la similitude du nom des héros. 

> Le
thème de ce premier roman est la recherche têtue du bonheur, fût-ce au prix
d'un crime. Ses péripéties sont nourries de l'expérience d'une jeunesse
difficile et ardente - pauvreté, maladie, voyages en Europe centrale et en
Italie, vie communautaire sur les hauts d'Alger. 

> [7] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Genèse de 

> “La mort heureuse” 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [21] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie 

> MORT NATURELLE 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [23] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie : MORT
NATURELLE 

> CHAPITRE I 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

>  # A Happy Death

>  A Happy Death, Albert Camus

>  Contents  
Part One, Natural Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part Two, Conscious Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part One, Natural Death

>  Chapter One

> Fin du texte

> The End

## 7. Part II · Chapter II

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/7/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/7/#p-N

[¶0] IN the train taking him north, Mersault stared at his hands. The train’s speed traced an onrush of heavy clouds across the low-ering sky. Mersault was alone in this overheated compartment he had left suddenly in the middle of the night, and with the dark morning hours ahead of him, he let the mild landscape of Bohemia rush by, the impending rain between the tall silky poplars and the distant factory chimneys filling him with an impulse to burst into tears. Then he looked at the white plaque with its three sentences: Nicht hinauslehnen, E pericoloso sporg-ersi, Il est dangereux de se pencher au-dehors. He looked again at his hands, which lay like living, wild animals on his knees: the left one long and supple, the right thicker, muscular. He knew them, recognized them, yet they were distinct from himself, as though capable of actions in which his will had no part. One came to rest against his forehead now, pressing against the fever which throbbed in his temples. The other slid down his jacket and took out of its pocket a cigarette that he immediately discarded as soon as he became aware of an overpowering desire to vomit. His hands returned to his knees, palms cupped, where they offered Mersault the emblem of his life, indifferent once more and offered to anyone who would take it.

> French: [113] Dans le
train qui l'emmenait vers le nord, Mersault considérait ses mains. Il faisait
un ciel d'orage où la course du train mettait une ruée de nuages bas et lourds.
Mersault était seul dans ce wagon surchauffé. Il était parti précipitamment
dans la nuit et, seul maintenant devant la matinée sombre, il laissait entrer
en lui toute la douceur de ce paysage de Bohême, où l'attente de la pluie entre
les grands peupliers soyeux et de lointaines cheminées d'usines mettaient comme
une envie de larmes. Puis il regardait la plaque blanche aux trois
inscriptions : « Nicht hinauslehnen, E pericoloso sporgersi, Il est
dangereux de se pencher au-dehors. » De là, ses mains, bêtes vivantes et
farouches sur ses genoux, appelaient ses regards. L'une, la gauche, était
longue et souple, l'autre noueuse et musclée. Il les connaissait, les
reconnaissait et dans le même temps les sentait distinctes, comme capables d'actions
où sa volonté n'eût point pris de part. L'une d'elles vint s'appuyer à son
front et faire obstacle à la fièvre qui [114] battait à ses tempes. L'autre
glissa le long de son veston et vint prendre dans sa poche une cigarette,
rejetée aussitôt qu'il eut pris conscience de cette envie de vomir qui le
laissait sans forces. Revenues sur ses genoux, ses mains s'abandonnèrent et,
les paumes en forme de coupe, elles offrirent à Mersault le visage de sa vie,
retournée à l'indifférence et offerte à qui la voudrait prendre.

[¶1] He travelled for two days. But now it was not an instinct of escape which drove him on. The very monotony of the journey satisfied him. This train which was jolting him halfway across Europe suspended him between two worlds — it had taken him abroad, and would deposit him somewhere, draw him out of a life the very memory of which he wanted to erase and lead him to the threshold of a new world where desire would be king. Not for a single moment was Mersault bored. He sat in his corner, rarely disturbed by anyone, stared at his hands, then at the countryside, and reflected. He deliberately extended his trip as far as Breslau, merely rousing himself at the border to change tickets. He wanted to stay where he was, contemplating his freedom. He was tired and did not feel well enough to move; he hoarded every last fragment of his strength, of his hopes, kneaded them together until he had refashioned himself and his fate as well. He loved these long nights when the train rushed along the gleaming rails, roaring through the little stations where only a clock was illuminated, the sudden stops among the clustered lights of cities where there was no time to discover where he was before the train was already swallowed up, a golden warmth cast into the compartments and then gone. Hammers pounded on the wheels, the engine exhaled its cloud of steam, and the robot gesture of the signalman lowering his red disc hurled Mersault into the train’s wild course, only his lucidity, his anxiety awake. The crossword puzzle of lights and shadows went on in the compartment, a black and gold motley: Dresden, Bautzen, Görlitz, Lugknitz. The long lonely night ahead of him, with all the time in the world to decide on the actions of a future life, the patient struggle with the thoughts eluding him on a station siding, recaptured and pursued again, the consequences reappearing and escaping once more before the dance of wires glistening under the rain and the lights. Mersault groped for the word, the sentence that would formu-late hope in his heart, that would resolve his anxiety. In his weakened state, he needed formulas. The night and then the day passed in this obstinate struggle with the word, the image which from now on would constitute the whole tonality of his mind, the sympathetic or miserable dream of his future. He closed his eyes. It takes time to live. Like any work of art, life needs to be thought about. Mersault thought about his life and exercised his bewildered consciousness and his longing for happiness in a train compartment which was like one of those cells where a man learns to know what he is by what is more than himself. On the morning of the second day, in the middle of a field, the train slowed down. Breslau was still hours away, and the day broke over the vast Silesian plain, a treeless sea of mud under an overcast sky sagging with rainclouds. As far as the eye could see and at regular intervals, huge black birds with glistening wings flew in flocks a few yards above the ground, incapable of rising any higher under a sky heavy as a tomb-stone. They circled in a slow, ponderous flight, and sometimes one of them would leave the flock, skim the ground, almost inseparable from it, and flap off in the same lethargic flight, until it was far enough away to be silhouetted on the horizon, a black dot. Mersault wiped the steam off the glass and stared greedily through the long streaks his fingers left on the pane. Between the desolate earth and the colourless sky appeared an image of the ungrateful world in which, for the first time, he came to himself at last. On this earth, restored to the despair of innocence, a traveller lost in a primitive world, he retained contact, and with his fist pressed to his chest, his face flattened against the glass, he calculated his hunger for himself and for the cer-tainty of the splendours dormant within him. He wanted to crush himself into that mud, to re-enter the earth by immersing himself in that clay, to stand on that limitless plain covered with dirt, stretching his arms to the sooty sponge of the sky, as though confronting the superb and despairing symbol of life itself, to affirm his solidarity with the world at its worst, to de-clare himself life’s accomplice even in its thanklessness and its filth. Then the great impulse that had sustained him collapsed for the first time since he left Prague. Mersault pressed his tears and his lips against the cold pane. Again the glass blurred, the landscape disappeared. A few hours later he arrived in Breslau. From a distance the city looked like a forest of factory chimneys and church steeples. At close range, it was made of brick and black stone: men in peaked caps walked slowly through the streets..Mersault followed them, spent the morning in a workman’s café. A boy was playing the harmonica: tunes of a sentimental stupidity which eased the soul. Mersault decided to travel south again, after buying a comb. The next day he was in Vienna. He slept a part of the day and the whole next night. When he awakened, his fever was completely gone. He stuffed himself on boiled eggs and thick cream for breakfast, and feeling a little squeamish walked out into a morning speckled with sunshine and rain. Vienna was a refreshing city: there was nothing to visit. St Stephen’s cathedral was too big, and bored him. He preferred the cafés around it, and in the evening a lit-tle dance-hall near the banks of the canal. During the day he strolled along the Ring, in the luxury of the shop windows and the elegant women. He enjoyed this frivolous and expensive décor which divides man from himself in the least natural city in the world. But the women were pretty, the flowers bright and sturdy in the gardens, and over the Ring at twilight, in the brilliant carefree crowd, Mersault stared at the futile caracole of stone horses against the red sky. It was then that he remem-bered his friends Rose and Claire. For the first time since Lyons, he wrote a letter. It was the overflow of his silence that he put down on paper:

> French: Il
voyagea pendant deux jours. Mais cette fois, ce n'était pas un instinct de
fuite qui le poussait. La monotonie même de cette course le comblait. Ce wagon
qui le menait à travers la moitié de l'Europe le gardait entre deux mondes. Il
venait de le prendre et l'allait quitter. Il le tirait hors d'une vie dont il
voulait effacer jusqu'au souvenir pour le mener au seuil d'un monde nouveau où
le désir serait roi. Pas une seule fois Mersault ne s'ennuya. Il restait dans
son coin, rarement dérangé, regardait ses mains, puis le paysage, et
réfléchissait. Il prolongea volontairement son voyage jusqu'à Breslau, faisant
effort seulement aux douanes pour changer de billet. Il voulait rester encore
en face de sa liberté. Il était fatigué et ne se sentait pas la force de
bouger. Il recevait en lui les moindres parcelles de sa force et de ses
espérances, les resserrait et les regroupait, en lui-même se refaisait lui-même
et, du même coup, son destin à venir. Il aimait ces longues nuits où le train
détale sur les rails glissants, le passage en trombe dans les petites gares où
seule l'horloge est éclairée, le freinage subit avant le nid de lumières [115] des
grandes gares qu'on apercevait à peine qu'il avalait déjà le train et déversait
dans les compartiments son or à profusion, sa lumière et sa chaleur. Des
marteaux tintaient sur les roues, la locomotive s'ébrouait de toute sa vapeur,
et le geste d'automate de l'employé abaissant son disque rouge relançait
Mersault dans la course folle du train où seules veillaient sa lucidité et son
inquiétude. À nouveau dans le compartiment le jeu croisé des ombres et des
lumières, le recouvrement de noir et d'or. Dresde, Bautzen, Gœrlitz, Liegnitz.
La longue nuit seul devant soi, avec tout son temps pour former les gestes
d'une vie future, la lutte patiente avec l'idée qui s'échappe au tournant d'une
gare, se laisse ressaisir et poursuivre, rejoint ses conséquences, et fuit
encore devant la danse des fils luisant de pluie et de lumières. Mersault
recherchait le mot, la phrase qui formulerait l'espoir de son cœur, où se
clorait son inquiétude. Dans l'état de faiblesse où il était, il avait besoin
de formules. La nuit et le jour passaient dans cette lutte obstinée avec le
verbe, l'image qui désormais feraient toute la couleur de son regard devant la
vie, le rêve attendri ou malheureux qu'il faisait de son avenir. Il fermait les
yeux. Il faut du temps pour vivre. Comme toute œuvre d'art, la vie exige qu'on
y pense. Mersault pensait à sa vie et promenait sa conscience éperdue et sa
volonté de bonheur dans un compartiment qui, en ces jours-là, fut pour lui dans
l'Europe comme une de ces cellules où l'homme [116] apprend à connaître l'homme
à travers ce qui le dépasse. Le
matin du deuxième jour, et quoiqu'on fût en rase campagne, le train ralentit
sensiblement. On était à quelques heures de Breslau, et le jour s'ouvrait sur
la longue plaine de Silésie, sans un arbre, gluante de boue, sous un ciel
couvert et gonflé de pluie. À perte de vue et à distances régulières, de grands
oiseaux noirs aux ailes luisantes volaient par groupes à quelques mètres du
sol, incapables de s'élever plus haut sous le ciel pesant comme une dalle. Ils
tournaient en rond dans un vol lent et lourd, et parfois l'un d'eux quittait le
groupe, rasait la terre, presque confondu avec elle, et s'éloignait d'un même
vol gras, interminablement jusqu'à ce qu'il fût assez loin pour se détacher
comme un point noir dans le ciel commençant. Mersault avait effacé de ses mains
la buée de la vitre et il regardait avidement par les longues raies que ses
doigts avaient laissées sur le verre. De la terre désolée au ciel sans couleur
se levait pour lui l'image d'un monde ingrat où pour la première fois, il
revenait enfin à lui-même. Sur cette terre, ramenée au désespoir de
l'innocence, voyageur perdu dans un monde primitif, il retrouvait ses attaches
et, le poing serré contre sa poitrine, le visage écrasé contre la vitre, il
figurait son élan vers lui-même et vers la certitude des grandeurs qui
dormaient en lui. Il eût voulu s'écraser dans cette boue, rentrer dans la terre
par ce bain de glaise, et dressé sur la plaine sans limite, [117] couvert de
boue et les bras ouverts devant le ciel d'éponge et de suie, comme en face du
symbole désespérant et splendide de la vie, affirmer sa solidarité avec le
monde dans ce qu'il avait de plus repoussant et se déclarer complice de la vie
jusque dans son ingratitude et son ordure. L'immense élan qui le soulevait
creva enfin pour la première fois depuis son départ. Mersault écrasa ses larmes
et ses lèvres contre le verre froid. De nouveau la vitre se troubla, la plaine
disparut. Quelques
heures après, il arrivait à Breslau. De loin la ville lui apparut comme une
forêt de cheminées d'usines et de flèches de cathédrales. De près, elle était
faite de briques et de pierres noires; des hommes en casquette à visière courte
circulaient lentement. Il les suivit, passa la matinée dans un café ouvrier. Un
jeune homme y jouait de l'harmonica : des airs d'une bonne et lourde
bêtise qui reposaient l'âme. Mersault décida de redescendre vers le sud, après
avoir acheté un peigne. Le lendemain, il était à Vienne. Il dormit une partie
de la journée et la nuit tout entière. Au réveil, sa fièvre était complètement
tombée. Il se gava d'œufs à la coque et de crème fraîche au petit déjeuner, et
le cœur un peu barbouillé sortit dans une matinée traversée de soleil et de
pluie. Vienne était une ville rafraîchissante : il n'y avait rien à
visiter. La cathédrale Saint-Étienne, trop grande, l'ennuyait. Il lui préféra
les cafés qui lui faisaient face et, pour le soir, un petit dancing près des
rives du canal. Dans [118] la journée il se promenait le long du Ring, dans le
luxe des belles vitrines et des femmes élégantes. Il jouissait pour un temps de
ce décor frivole et luxueux qui sépare l'homme de lui-même dans la ville la
moins naturelle du monde. Mais les femmes étaient belles, les fleurs grasses et
éclatantes dans les jardins, et sur le Ring, au soir tombant, dans la foule
brillante et facile qui circulait, Mersault contemplait sur le sommet des
monuments l'envol vain des chevaux de pierre dans le soir rouge. C'est alors
qu'il se souvint de Rose et Claire ses amies. Pour la première fois depuis son
départ il écrivit une lettre. C'était en vérité le trop-plein de son silence
qui se déversait sur le papier :

[¶2] Dear Children, I’m writing from Vienna. I don’t know what you’re doing, but speaking for myself I’m travelling for a living. I’ve seen a lot of beautiful things with a heavy heart. Here in Vienna beauty has been replaced by civilization. It’s a relief. I’m not looking at churches or ruins. I take walks in the Ring. And in the evening, over the theatres and the sumptuous palaces, the blind steeplechase of stone horses in the sunset fills me with a strange mixture of bitterness and delight. In the morning I eat boiled eggs and thick cream. I get up late, the hotel people wait on me hand and foot. I’m very impressed with the style of the maître d’hôtel and stuffed with good food (oh, the cream here!). There is lots of entertainment and the women are good-looking. The only thing missing is the sun. What are you up to? Tell me about yourselves and describe the sun to a miserable wretch who has no roots anywhere and who remains your faithful

> French: Mes enfants, Je vous écris de Vienne. Je ne sais ce que
vous devenez. Moi je gagne ma vie en voyageant. J'ai vu d'un cœur amer beaucoup
de choses belles. Ici, la beauté a fait place à la civilisation. C'est
reposant. Je ne visite pas d'églises ou de lieux antiques. Je me promène sur le
Ring. Et le soir venu au-dessus des théâtres el des palais somptueux, l'élan
aveugle des chevaux de pierre dans le rouge du couchant me met au cœur un singulier
mélange d'amertume et de bonheur. Le matin je mange des œufs à la coque el de
la crème fraîche. Je me lève tard, l'hôtel m'entoure de ses prévenances, je
suis sensible au style des maîtres d'hôtel, gavé de bonne nourriture (ô cette
[119] crème fraîche). Il y a des spectacles et de jolies femmes. Il ne manque
qu'un vrai soleil. Que faites-vous ? Parlez de vous et du soleil
au malheureux que rien ne retient nulle part et qui reste votre fidèle

[¶3] Patrice Mersault That evening, having written his letter, he went back to the dance-hall. He had arranged to spend the evening with Helen, one of the hostesses who knew a little French and understood his poor German. Leaving the dance-hall at two in the morn-ing, he walked her home, made love efficiently, and awoke the next morning against Helen’s back, disinterestedly admiring her long hips and broad shoulders. He got up without waking her, slipped the money into her shoe. As he was about to open the door, she called to him: ‘But darling, you’ve made a mistake.’ He returned to the bed. And he had made a mistake. Unfamiliar with Austrian currency, he had left a five-hundred shilling note instead of a hundred shillings. ‘No,’ he said smil-ing. ‘It’s for you — you were wonderful.’ Helen’s freckled face broke into a grin under her rumpled blond hair; she jumped up on the bed and kissed him on both cheeks. That kiss, doubt-less the first she had given him spontaneously, kindled a spark of emotion in Mersault. He made her lie down, tucked her in, walked to the door again and looked back with a smile. ‘Good-bye,’ he said. She opened her eyes wide above the sheet that was pulled up to her nose and let him vanish without a word.

> French: Patrice Mersault. Ce
soir-là, ayant écrit, il retourna au dancing. Il avait retenu la soirée d'une
des entraîneuses, Helen, qui savait un peu de français et comprenait son
mauvais allemand. En sortant du dancing à deux heures du matin, il la
reconduisit chez elle, fit l'amour le plus correctement du monde et se retrouva
le matin, nu dans un lit étranger, contre le dos d'Helen, dont il admira avec
désintéressement et bonne humeur les hanches longues et les larges épaules. Il
partit sans vouloir la réveiller, et glissa un billet dans un de ses souliers.
Au moment où il atteignait la porte il s'entendit appeler : « Mais,
chéri, tu t'es trompé. » Il revint vers le lit. Il s'était trompé en
effet. Connaissant mal la monnaie autrichienne, il avait laissé un billet de
cinq cents shillings au lieu de cent shillings. « Non, dit-il en souriant,
c'est pour toi. Tu as été très chic. » Le visage d'Helen taché de rousseur
sous les cheveux blonds et emmêlés s'éclaira d'un sourire. Brusquement elle se
mit debout sur le lit et l'embrassa sur les joues. Ce baiser, le premier sans
doute qu'elle lui eût donné de bon cœur, fit jaillir en Mersault un élan
d'émotion. Il la coucha et la borda, regagna la porte et [120] la regarda en
souriant. « Adieu », dit-il. L'autre ouvrit de grands yeux au-dessus
du drap remonté sous le nez et le laissa disparaître sans trouver mot.

[¶4] A few days later Mersault received an answer postmarked Algiers: Dear Patrice, We’re in Algiers. Your children would be very glad to see you again. If you have no roots anywhere, why don’t you come to Algiers — we have room for you in the House. We’re all happy here. We’re ashamed of it, of course, but only for appearance’s sake. And because of popular prejudice. If happiness appeals to you, come and try it here. It’s better than re-enlisting. We bend our brows to your paternal kisses. Rose, Claire, Catherine P.S. Catherine protests against the word paternal. Catherine is living with us. If you approve, she can be your third daughter.

> French: À
quelques jours de là, Mersault reçut une réponse datée d'Alger: Cher Patrice, Nous sommes à Alger. Vos enfants seraient très
heureuses de vous revoir. Si rien ne vous relient nulle part, venez donc à
Alger, nous pouvons vous loger à la Maison. Nous on est heureux. On a un peu
honte, bien sûr, mais c'est plutôt pour la convenance. C'est aussi rapport aux
préjugés. Si ça vous dit d'être heureux, venez l'essayer ici. Ça vaut mieux que
d'être sous-officier rengagé. Nous tendons nos fronts à vos paternels baisers. Rose, Claire, Catherine. P.-S. - Catherine proteste contre le mol
paternel. Catherine habite avec nous. Ce sera, si vous le voulez bien, votre
troisième fille.

[¶5] He decided to return to Algiers by way of Genoa. As other men need to be alone before making their crucial decisions, Mersault, poisoned by solitude and alienation, needed to with-draw into friendship and confidence, to enjoy an apparent se-curity before choosing his life.

> French: Il
décida de regagner Alger par Gênes. Comme d'autres ont besoin de solitude avant
de prendre leurs grandes décisions et de jouer la partie essentielle d'une vie,
lui, empoisonné de solitude et d'étrangeté, avait besoin de se retirer dans
l'amitié et la confiance et de goûter une sécurité apparente avant de commencer
son jeu.

[¶6] In the train heading across northern Italy towards Genoa, he listened to the thousand voices that lured him on, the siren-songs of happiness. By the time he reached the first cypresses, springing straight up from the naked soil, he had yielded. He still felt weak, feverish. But something in him had relented. Soon, as the sun advanced through the day and the sea drew closer, under a broad sky pouring light and air over the shiv-ering olive-trees, the exaltation which stirred the world joined the enthusiasms of his own heart. The noise of the train, the chatter in the crowded compartment, everything that laughed and sang around him kept time to a kind of inner dance which projected him, sitting motionless hour after hour, to the ends of the earth and at last released him, jubilant and speechless, into the deafening bustle of Genoa, the brilliant harbour echoing the brilliant sky, where desire and indolence struggled against each other until dark. He was thirsty, hungry for love, eager for pleasure. The gods who burned within him cast him into the sea, on a tiny beach at one end of the harbour, where the water tasted of salt and tar and he swam until he forgot his own body. Then he wandered through the narrow, redolent streets of the old part of the city, letting the colours claw at his eyes and the sky devour itself above the houses, the cats sleeping among the summer’s filth flattened by the burden of the sun. He walked along a road overlooking the entire city, and the flickering fragrant sea rose towards him in one long, irresistible swell. Closing his eyes, Mersault gripped the warm stone he sat on, opening them again to stare at this city where sheer excess of life flaunted its exultant bad taste. At noon he would sit on the ramp leading down to the harbour and watch the women walking up from the offices on the docks. In sandals and bright summer dresses, breasts bobbing, they left.Mersault’s tongue dry and his heart pounding with desire, a desire in which he recognized both a release and a justification. In the evenings, he would see the same women in the streets and follow them, the ardent animal coiled in his loins stirring with a fierce delight. For two days he smouldered in this inhuman exaltation. On the third day he left Genoa for Algiers.

> French: Dans le
train qui le menait à Gênes à travers [121] l'Italie du Nord, il écoutait les
mille voix qui en lui chantaient vers le bonheur. Dès le premier cyprès, droit
sur la terre pure, il avait cédé. Il sentait encore sa faiblesse et sa fièvre.
Mais quelque chose en lui avait molli, s'était détendu. Bientôt, à mesure que
le soleil avançait dans la journée et qu'approchait la mer, sous le grand ciel
rutilant et bondissant d'où coulaient sur les oliviers frémissants des fleuves
d'air et de lumière, l'exaltation qui remuait le monde rejoignit l'enthousiasme
de son cœur. Le bruit du train, le jacassement puéril qui l'entourait dans le
compartiment bondé, tout ce qui riait et chantait autour de lui rythmait et
accompagnait une sorte de danse intérieure qui le projeta, pendant des heures,
immobile, aux quatre coins du monde et enfin le déversa, jubilant et interdit,
dans Gênes assourdissante, qui crevait de santé devant son golfe et son ciel,
où luttaient jusqu'au soir le désir et la paresse. Il avait soif, faim d'aimer,
de jouir et d'embrasser. Les dieux qui le brûlaient le jetèrent dans la mer,
dans un petit coin du port, où il goûta le goudron et le sel mélangés et perdit
ses limites à force de nager. Il s'égara ensuite dans les rues étroites et
pleines d'odeurs du vieux quartier, laissa les couleurs hurler pour lui, se
consumer le ciel au-dessus des maisons sous son poids de soleil et se reposer à
sa place les chats parmi les ordures et l'été. Il alla sur la route qui domine
Gênes et laissa monter vers lui toute la mer chargée de parfums et de lumières,
dans un [122] long gonflement. En fermant les yeux, il étreignait la pierre
chaude où il s'était assis, pour les rouvrir sur cette ville où l'excès de vie
hurlait dans un exaltant mauvais goût. Dans les jours qui suivirent il aimait
aussi s'asseoir sur la rampe qui descend au port, et à midi regardait passer
les jeunes filles qui remontent des bureaux sur les quais. Chaussées de
sandales, les seins libres dans des robes éclatantes et légères, elles
laissaient Mersault la langue sèche et le cœur battant d'un désir où il
retrouvait à la fois une liberté et une justification. Le soir c'étaient les
mêmes femmes qu'il rencontrait dans les rues et qu'il suivait avec dans ses
reins la bête chaude et lovée du désir qui remuait avec une douceur farouche.
Pendant deux jours, il brûla dans cette inhumaine exaltation. Le troisième il
quitta Gênes pour Alger.

[¶7] Throughout the crossing, staring at the water and the light on the water, first in the morning then in the middle of the day and then in the evening, he matched his heart against the slow pulse of the sky, and returned to himself. He scorned the vul-garity of certain cures. Stretched out on the deck, he realized that there could be no question of sleeping but that he must stay awake, must remain conscious despite friends, despite the comfort of body and soul. He had to create his happiness and his justification. And doubtless the task would be easier for him now. At the strange peace that filled him as he watched the evening suddenly freshening upon the sea, the first star slowly hardening in the sky, where the light died out green to be reborn yellow, he realized that after this great tumult and this fury, what was dark and wrong within him was gone now, yielding to the clear water, transparent now, of a soul restored to kindness, to resolution. He understood. How long he had craved a woman’s love! And he was not made for love. All his life the office on the docks, his room and his nights of sleep there, the restaurant he went to, his mistress he had pursued single-mindedly a happiness which in his heart he believed was impossible. In this he was no different from everyone else. He had played at wanting to be happy. Never had he sought happiness with a conscious and deliberate desire. Never until the day … And from that moment on, because of a single act calculated in utter lucidity, his life had changed and happiness seemed possible. Doubtless he had given birth to this new being in suffering but what was that suffering compared to the degrading farce he had performed till now? He saw, for in-stance, that what had attracted him to Marthe was vanity, not love. Even that miracle of the lips she offered him was noth-ing more than the delighted astonishment of a power acknowl-edged and awakened by conquest. The meaning of his affair with Marthe consisted of the replacement of that initial aston-ishment by a certainty, the triumph of vanity over modesty. What he had loved in Marthe were those evenings when they would walk into the cinema and men’s eyes turned towards her, that moment when he offered her to the world. What he loved in her was his power and his ambition to live. Even his desire, the deepest craving of his flesh probably derived from this initial astonishment at possessing a lovely body, at mastering and humiliating it. Now he knew he was not made for such love, but for the innocent and terrible love of the dark god he would henceforth serve.

> French: Tout au
long du voyage, contemplant les jeux de l'eau et de la lumière, le matin puis
le cœur du jour et le soir sur la mer, il accorda son cœur aux lents battements
du ciel et revint à lui-même. Il se méfiait de la vulgarité de certaines
guérisons. Étendu sur le pont, il comprenait qu'il ne fallait pas s'endormir
mais veiller, veiller contre les amis, contre le confort de l'âme et du corps.
Il avait à construire son bonheur et sa justification. Et sans doute la tâche
maintenant lui serait plus facile. À la paix étrange qui le pénétrait devant le
soir soudain plus frais sur la mer, la première étoile lentement durcie dans le
ciel où la lumière mourait verte, pour renaître [123] jaune, il éprouvait
qu'après ce grand tumulte et cet orage, ce qu'il avait d'obscur et de mauvais
en lui se déposait pour laisser, transparente désormais, l'eau claire d'une âme
revenue à la bonté et à la décision. Il voyait clair. Il avait longtemps espéré
l'amour d'une femme. Et il n'était pas fait pour l'amour. À travers sa vie, le
bureau des quais, sa chambre et ses sommeils, son restaurant et sa maîtresse,
il avait poursuivi d'une recherche unique un bonheur qu'au fond de lui, et
comme tout le monde, il croyait impossible. Il avait joué à vouloir être
heureux. Jamais il ne l'avait voulu d'une volonté consciente et délibérée.
Jamais jusqu'au jour... Et à partir de ce moment, à cause d'un seul geste
calculé en toute lucidité, sa vie avait change, et le bonheur lui semblait
possible. Sans doute il avait enfanté dans les douleurs cet être neuf. Mais
qu'était-ce au prix de la dégradante comédie qu'il jouait auparavant ? Il
voyait, par exemple, que ce qui l'avait attaché à Marthe c'était la vanité plus
que l'amour. Jusqu'à ce miracle des lèvres qu'elle lui tendait et qui n'était
que l'étonnement joyeux d'une puissance qui se reconnaît et s'éveille à la
conquête. Toute l'histoire de son amour c'était à la vérité le remplacement de
cet étonnement initial par une certitude, de sa modestie par une vanité. Il
avait aimé en elle ces soirs où ils apparaissaient au cinéma et où les regards
se tournaient vers elle, ce moment où il la présentait au monde. Il s'aimait en
elle et sa puissance et son ambition de vivre. Son [124] désir même, le goût
profond de toute sa chair venait peut-être de cet étonnement du début à posséder
un corps particulièrement beau, à le dominer et à l'humilier. Maintenant, il
savait qu'il n'était pas fait pour cet amour, mais pour l'amour innocent et
terrible du dieu noir qu'il servait désormais.

[¶8] As often happens, what was best in his life had crystallized around what was worst. Claire and her friends, Zagreus and his will to happiness had all crystallized around Marthe. He knew now that it was his own will to happiness which must make the next move. But if it was to do so, he realized that he must submit to time, that to come to terms with time was at once the most magnificent and the most dangerous of ex-periments. Idleness is fatal only to the mediocre. Most men cannot even prove they are not mediocre. He had won that right. But the proof remained to be shown, the risk to be run. Only one thing had changed. He felt free of his past, and of what he had lost. He wanted nothing now but this contraction and this enclosure inside himself, this lucid and patient fervour in the face of the world. Like warm dough being squeezed and kneaded, all he wanted was to hold his life between his hands: the way he felt during those two long nights on the train when he would talk to himself, prepare himself to live. To lick his life like barley-sugar, to shape it, sharpen it, love it at last that was his whose passion. This presence of himself to himself henceforth his effort would be to maintain it in the face of ev-erything in his life, even at the cost of a solitude he knew now was so difficult to endure. He would not submit. All his vio-lence would help him now, and at the point to which it raised him, his love would join him, like a furious passion to live. The sea wrinkled slowly against the ship’s sides. The sky filled with stars. And Mersault, in silence, felt in himself extreme and violent powers to love, to marvel at this life with its countenance of sunlight and tears, this life in its salt and hot stone it seemed that by caressing this life, all his pow-ers of love and despair would unite. That was his poverty, that was his sole wealth. As if by writing zero, he was starting over again, but with a consciousness of his powers and a lucid in-toxication which urged him on in the face of his fate.

> French: Comme
il arrive souvent, ce qu'il y avait de meilleur dans sa vie avait cristallisé
autour de ce qu'il y avait de pire. Claire et ses amies, Zagreus et sa volonté
de bonheur autour de Marthe. Il savait maintenant que c'était à sa volonté de
bonheur de prendre le pas. Mais pour cela il comprenait que c'était au temps
qu'il fallait s'accorder, qu'avoir son temps était à la fois la plus magnifique
et la plus dangereuse des expériences. L'oisiveté n'est fatale qu'aux
médiocres. Beaucoup ne peuvent même pas prouver qu'ils ne sont pas médiocres.
Il avait conquis ce droit. Mais la preuve restait à faire. Une seule chose
était changée. Il se sentait libre à l'égard de son passé, et de ce qu'il avait
perdu. Il ne voulait que ce resserrement et cet espace clos en lui, cette
lucide et patiente ferveur devant le monde. Comme un pain chaud qu'on presse et
qu'on fatigue, il voulait seulement tenir sa vie entre ses mains. Comme dans
ces deux longues nuits du train où il pouvait se parler et se préparer à vivre.
Lécher sa vie comme un sucre d'orge, la former, l'aiguiser, l'aimer enfin. Là
était toute sa passion. Cette présence de lui-même à lui-même, son effort
désormais était de la maintenir devant tous les [125] visages de sa vie, même
au prix d'une solitude qu'il savait maintenant si difficile à supporter. Il ne
trahirait pas. Toute sa violence l'y aidait et le point où elle le portait, son
amour l'y rejoignait comme une furieuse passion de vivre. La mer
se froissait lentement contre les flancs du navire. Le ciel se chargeait
d'étoiles. Et Mersault, silencieux, se sentait des forces extrêmes et profondes
pour aimer et admirer cette vie au visage de larmes et de soleil, cette vie
dans le sel et la pierre chaude, il lui semblait qu'à la caresser toutes ses
forces d'amour et de désespoir se conjugueraient. Là étaient sa pauvreté et sa
richesse unique. C'était comme si, marquant zéro, il recommençait la partie
mais avec la conscience de ses forces et la fièvre lucide qui le pressaient en
face de son destin.

[¶9] And then Algiers the slow arrival in the morning, the dazzling cascade of the Kasbah above the sea, the hills and the sky, the bay’s outstretched arms, the houses among the trees and the smell, already upon him, of the docks. Then Mersault re-alized that not once since Vienna had he thought of Zagreus as the man he had killed with his own hands. He recognized in himself that power to forget which only children have, and geniuses, and the innocent. Innocent, overwhelmed by joy, he understood at last that he was made for happiness.

> French: Et puis
ce fut Alger, la lente arrivée au matin, la cascade éblouissante de la Kasbah
au-dessus de la mer, les collines et le ciel, la baie aux bras tendus, les maisons
parmi les arbres et l'odeur déjà proche des quais. Alors, Mersault s'aperçut
que pas une seule fois depuis Vienne il n'avait songé à Zagreus comme à l'homme
qu'il avait tué de ses mains. Il reconnut en lui cette faculté d'oubli qui
n'appartient qu'à l'enfant, au génie et à l'innocent. Innocent, bouleversé par
la joie, il comprit enfin qu'il était fait pour le bonheur. [127] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶10] Chapter Three

> French: La mort heureuse.** Deuxième partie : LA MORT
CONSCIENTE CHAPITRE III [Retour à la table
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