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title: "A Happy Death · La Mort heureuse"
author: "Albert Camus"
translator: "Richard Howard"
languages: [fr, en]
shelf: "Literature"
section: 8 of 10
url: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/8/
cite: "Albert Camus, tr. Richard Howard, A Happy Death · La Mort heureuse, section 8. Scriptura (scriptura.si), https://scriptura.si/works/camus-happydeath/8/"
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# A Happy Death · La Mort heureuse

*Albert Camus, tr. Richard Howard*

Patrice Mersault takes a dying man’s money, and his life, to buy time for happiness: the novel Camus set aside before The Stranger. In French and English.

> # La mort heureuse 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain
 français [1913-1960] 

> (1971) 

> Cahiers Albert Camus 

> I 

> ## La mort heureuse 

> [Roman élaboré entre 1936 et 1938.] 

> Un document produit en version
 numérique par Diane Brunet, bénévole, 

> Diane Brunet, bénévole, guide,
 Musée de La Pulperie, Chicoutimi 

> Courriel: Brunet_diane@hotmail.com 

> Dans le cadre de: "Les
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> Une bibliothèque numérique
 fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, 

> professeur de sociologie au
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> Une collection développée en
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> Paul-Émile-Boulet de
 l'Université du Québec à Chicoutimi 

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> Jean-Marie Tremblay, sociologue 

> Fondateur et Président-directeur général, 

> LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES. 

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> Ce livre est du domaine public au Canada parce qu’une œuvre passe au
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> Cette œuvre n’est pas dans le domaine public dans les pays où il
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> Respectez la loi des droits d’auteur de votre pays. 

> OEUVRES D'ALBERT CAMUS 

> ***Aux Éditions Gallimard*** 

> L'ENVERS ET L'ENDROIT, *essais*. 

> NOCES. 

> L'ÉTRANGER. Roman. 

> LE MYTHE DE SISYPHE. 

> LE MALENTENDU suivi de CALIGULA. 

> LA PESTE. Récit. 

> L'ÉTAT DE SIÈGE. Théâtre 

> ACTUELLES : 

> I. CHRONIQUES 1944-1948. 

> II. CHRONIQUES 1948-1953 

> III. CHRONIQUES ALGÉRIENNES, 1939-1958 

> LES JUSTES. Théâtre. 

> L'HOMME RÉVOLTÉ. Essai. 

> L'ÉTÉ. Essai. 

> LA CHUTE. Récit. 

> L’EXIL ET LE ROYAUME. Nouvelles 

> DISCOURS DE SUÈDE 

> CARNETS 

> I. Mai 1935-février 1941. 

> II. Janvier 1942-mars 1951. 

> III. Mars 1951-décembre 1959. 

> Journaux de voyage. 

> Correspondance avec Jean Grenier. 

> ***Adaptations théâtrales*** 

> LA DÉVOTION À LA CROIX, de Pedro Calderon de la Barca. 

> LES ESPRITS, de Pierre de Larivey. 

> REQUIEM POUR UN NONNE, de William Faulkner. 

> LE CHEVEALIER D’OLMEDO, de Lope de Vega. 

> LES POSSÉDÉS, d’après le roman de Dostoïevski. 

> ***Cahiers Albert Camus*** 

> I. La mort heureuse. Roman. 

> II. Paul Viallaneiz : *Le premier Camus*, suivi d’*Écrits
de jeunesse d’Albert Camus.* 

> III. Fragments d’un combat (1938-1940) – Articles d’Alger Républicain. 

> IV. Caligula (version de 1941), théâtre. 

> V. Albert Camus : œuvre fermée, œuvre ouverte ? Actes du colloque
de Cerisy (juin 1982) 

> VI. Albert Camus éditorialiste à *L’Express* (mai 1955-février
1958). 

> ***Aux Calman-Lévy*** 

> Réflexions sur la guillotine, in *Réflexions sur la peine de mort*,
de Camus et Koestler, essai. 

> ***À l’Avant-scène*** 

> Un cas intéressant. Adaptation de Dino Buzzati. Théâtre. 

> Cette édition électronique a été réalisée par [Diane
Brunet](http://classiques.uqac.ca/inter/benevoles_equipe/liste_brunet_diane.html), bénévole, guide, Musée de La Pulperie, Chicoutimi, à partir de : 

> Albert CAMUS [1913-1960] 

> **Cahiers Albert Camus. I.** 

> **La mort heureuse.** 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971,
233 pp. Collection NRF. 

> Polices de caractères utilisée : 

> Pour le texte: Comic Sans, 12 points. 

> Pour les citations : Comic Sans, 12 points. 

> Pour les notes de bas de page : Comic Sans, 10
points. 

> Édition électronique réalisée avec le traitement de
textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. 

> Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter),
8.5’’ x 11’’) 

> Édition numérique réalisée le 26 janvier 2011 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, Québec. 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain français [1913-1960] 

> Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse. 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 1971, 233 pp. Collection NRF. 

> Table des matières 

> [Quatrième de couverture](#mort_heureuse_couverture) 

> [Première partie](#mort_heureuse_pt_I). Mort naturelle. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_I_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_I_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_I_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_I_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_I_chap_V) 

> [Deuxième partie](#mort_heureuse_pt_II). La mort consciente. 

> [Chapitre I](#mort_heureuse_pt_II_chap_I) 

> [Chapitre II](#mort_heureuse_pt_II_chap_II) 

> [Chapitre III](#mort_heureuse_pt_II_chap_III) 

> [Chapitre IV](#mort_heureuse_pt_II_chap_IV) 

> [Chapitre V](#mort_heureuse_pt_II_chap_V) 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Quatrième de couverture 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> Ce *Cahier
*no 1 contient exclusivement *La mort heureuse, *texte présenté et
annoté par Jean Sarocchi, maître assistant à l'Université de Strasbourg. 

> Il
s'agit de la première entreprise romanesque d'Albert Camus, élaborée entre 1936
et 1938 (époque à laquelle il écrivait *L’Envers et l’Endroit *et *Noces).
*Il travaillait encore à la remanier lorsque se forma en lui le premier
projet de *L’Étranger, *auquel il ne tarda pas à se consacrer entièrement.
On aurait donc tort de voir dans *La mort heureuse *une première version
de *L’Étranger, *malgré la similitude du nom des héros. 

> Le
thème de ce premier roman est la recherche têtue du bonheur, fût-ce au prix
d'un crime. Ses péripéties sont nourries de l'expérience d'une jeunesse
difficile et ardente - pauvreté, maladie, voyages en Europe centrale et en
Italie, vie communautaire sur les hauts d'Alger. 

> [7] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Genèse de 

> “La mort heureuse” 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [21] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie 

> MORT NATURELLE 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

> [23] 

> **Cahiers Albert Camus. I. 

> La mort heureuse.** 

> Première partie : MORT
NATURELLE 

> CHAPITRE I 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

>  # A Happy Death

>  A Happy Death, Albert Camus

>  Contents  
Part One, Natural Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part Two, Conscious Death  
Chapter One  
Chapter Two  
Chapter Three  
Chapter Four  
Chapter Five

>  Part One, Natural Death

>  Chapter One

> Fin du texte

> The End

## 8. Part II · Chapter III

Source: https://scriptura.si/works/camus-happydeath/8/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-happydeath/8/#p-N

[¶0] PATRICE and Catherine are having their breakfast on the ter-race, in the sun. Catherine is in her bathing-suit, the Boy, as Mersault’s friends call him, the Boy is in his shorts, a napkin around his neck. They are eating salted tomatoes, potato salad, honey, and huge amounts of fruit. They keep the peaches on ice, and lick the tiny drops which have congealed on the velvety skins. They also make grape-juice, which they drink with their faces tipped towards the sun in order to get a tan at least the Boy does, for he knows a suntan becomes him. ‘Taste the sun,’ Patrice said, holding out his arm to Catherine. She licked his arm. ‘Yes,’ she said, ‘Now you.’ He tasted too, then stretched, and stroked his ribs. Catherine sprawled on her stomach and pulled her bathing-suit down to her hips. ‘I’m not indecent, am I?’ ‘No,’ the Boy said, not looking.

> French: [129] Patrice
et Catherine prennent leur petit déjeuner au soleil, sur la terrasse. Catherine
est en maillot de bain, le garçon, comme l'appellent ses amies, en slip, une
serviette autour du cou. Ils mangent des tomates avec du sel, une salade de
pommes de terre, du miel et des fruits en grande quantité. Ils mettent des
pêches à refroidir dans de la glace et, les retirant, lèchent des gouttes de
sueur au duvet des peaux veloutées. Ils font aussi des jus de raisin qu'ils
boivent en levant la face vers le soleil pour brunir de visage (du moins
Patrice qui sait qu'être brun l'avantage). « Sens
le soleil », dit Patrice, son bras tendu vers Catherine. Elle lèche le
bras. « Oui, dit-elle, sens aussi. » Il sent, puis s'allonge en se
caressant les côtes. Elle, de son côté, se met sur le ventre et fait tomber son
maillot jusqu'aux reins. « Je
ne suis pas indécente ? -
Non », dit le garçon qui ne regarde pas.

[¶1] The sun streamed down, lingering over his face. The moist pores absorbed this fire which sheathed his body and put him to sleep. Catherine drowned in the sun, sighed, and moaned: ‘Oh, it’s good.’ ‘Yes,’ the Boy said.

> French: Le
soleil coule et s'attarde sur son visage. Les [130] pores légèrement humides,
il respire ce feu qui le déborde et l'endort. Catherine cuve son soleil,
soupire et gérait : « C'est
bon, dit-elle. -
Oui », dit le garçon.

[¶2] The house perched on a hilltop with a view of the bay. It was known in the neighbourhood as the House of the Three Students. A steep path led up to it, beginning in olive-trees and ending in olive-trees. Between, a kind of landing followed a grey wall covered with obscene figures and political slogans to encourage the winded visitor. Then more olive trees, blue patches of sky between the branches, and the smell of the gum trees bordering reddish fields in which purple yellow and orange cloths were spread out to dry. After a great deal of sweating and panting, the visitor pushed open a little blue gate, avoiding the bougainvillaea tendrils, and then climbed a stairway steep as a ladder but drenched in a blue shade which already slaked his thirst. Rose, Claire, Catherine and the Boy called the place the House above the World. Open to the view on all sides, it was a kind of balloon gondola suspended in the brilliant sky over the motley dance of the world. From the perfect curve of the bay far below, a nameless energy gathered up the weeds, the grass and the sun, swept on the pines and the cypresses, the dusty olive-trees and the eucalyptus to the very walls of the house. According to the season, white dog-roses and mimosa bloomed at the heart of this offering, or the kind of honeysuckle that spread its fragrance over the walls on summer nights. White sheets and red roofs, the sea smiling under a sky pinned without a wrinkle from one edge of the horizon to the other the House above the World trained its huge bay windows on a carnival of colours and lights, day and night. But in the distance, a line of high purple mountains joined the bay and its extreme slope and contained this intoxication within its far contour. Here no-one complained of the steep path or of exhaustion. Everyone had his joy to conquer, every day.

> French: La
maison s'accrochait au sommet d'une colline d'où on voyait la baie. Dans le
quartier on l'appelait la maison des trois étudiantes. On y montait par un
chemin très dur qui commençait dans les oliviers et finissait dans les
oliviers. Dans son milieu, il faisait une sorte de palier, le long d'un mur
gris couvert de dessins obscènes et d'invocations politiques dont la lecture
redonnait du souffle au voyageur épuisé. Après, c'était encore les oliviers,
les linges bleus du ciel entre les branches, et l'odeur des lentisques le long
de prés roussis où séchaient des étoffes violettes, jaunes et rouges. On arrivait
dans une grande détresse de sueur et de respiration, poussait une petite
barrière bleue en évitant la griffe des bougainvillées et l'on avait encore à
gravir un escalier raide comme une échelle, mais couvert d'une pénombre bleue
où l'on calmait déjà sa soif. Rose, Claire, Catherine et le garçon l'appelaient
la Maison devant le Monde. Tout entière ouverte sur le paysage, elle était
comme une nacelle suspendue dans le ciel éclatant au-dessus de la danse colorée
du monde. Depuis la baie à la courbe parfaite, tout en bas, une sorte d'élan
brassait les herbes et le soleil, et portait les pins et les cyprès, les
oliviers poussiéreux et les eucalyptus jusqu'au pied [131] de la maison. Au
cœur de cette offrande fleurissaient, suivant les saisons, des églantines
blanches et des mimosas, ou ce chèvrefeuille qui des murs de la maison laissait
monter ses parfums dans les soirs d'été. Linges blancs et toits rouges,
sourires de la mer sous le ciel épinglé sans un pli d'un bout à l'autre de
l'horizon, la Maison devant le Monde braquait ses larges baies sur cette foire
des couleurs et des lumières. Mais, au loin, une ligne de hautes montagnes
violettes rejoignait la baie par sa pente extrême et contenait cette ivresse
dans son dessin lointain. Alors, personne ne se plaignait du chemin raide et de
la fatigue. On avait chaque jour à conquérir sa joie.

[¶3] Living above the world, each discovered his own weight, see-ing his face brighten and darken with the day, the night, each of the four inhabitants of the house was aware of a presence which was at once a judge and a justification among them. The world, here, became a personage, counted among those from whom advice is gladly taken, those in whom equilibrium had not killed love. They called the world to witness: ‘The world and I,’ Patrice would say about nothing in partic-ular, ‘we disapprove of you.’

> French: À vivre
ainsi devant le monde, à éprouver son poids, à voir tous les jours son visage
s'éclairer, puis s'éteindre pour le lendemain brûler de toute sa jeunesse, les
quatre habitants de la maison avaient conscience d'une présence qui leur était
à la fois un juge et une justification. Le monde, ici, devenait personnage,
comptait parmi ceux dont nous prenons plus volontiers conseil, chez qui
l'équilibre n'a pas tué l'amour. Ils le prenaient à témoin : « Moi
et le monde, disait Patrice à propos de rien, nous vous désapprouvons. »

[¶4] Catherine, for whom being naked meant ridding herself of inhibitions, took advantage of the Boy’s absences to undress on the terrace. And after staying out to watch the sky’s colours change, she announced at dinner with a kind of sensual pride: ‘I was naked in front of the world.’

> French: Catherine,
pour qui être nue signifiait se débarrasser des préjugés, profitait des
absences du garçon pour se déshabiller sur la terrasse. Et restant à voir
changer les couleurs du ciel, elle disait à table avec une manière d'orgueil
sensuel : [132] « J'étais
nue devant le monde.

[¶5] ‘Yes,’ Patrice said scornfully, ‘women naturally prefer their ideas to their sensations.’ Then Catherine protested: she loathed being an intellectual. And Rose and Claire in chorus: ‘Shut up, Catherine, you’re wrong.’

> French: - Oui,
disait Patrice avec mépris, les femmes préfèrent naturellement leurs idées à
leurs sensations. » Catherine alors bondissait parce qu'elle ne voulait
pas être une intellectuelle. Et Rose et Claire avec ensemble : « Tais-toi,
Catherine, tu as tort. »

[¶6] For it was understood that Catherine was always wrong, be-ing the one the others were fond of in the same way. She had a sluggish, toast-coloured, deliberate body and an animal in-stinct for what is essential. No-one could decipher better than Catherine the secret language of trees, of the sea, of the wind. ‘That child,’ Claire would say, eating incessantly, ‘is a force of nature.’

> French: Car il
était entendu que Catherine avait toujours tort, étant celle que tout le monde
aimait de la même façon. Elle avait un corps pesant et dessiné, couleur de pain
brûlé, et l'instinct animal de ce qu'il y a d'essentiel dans le monde. Nul
mieux qu'elle ne démêlait le langage profond des arbres, de la mer et du vent. « Cette
petite, disait Claire, en mangeant sans arrêt, c'est une force de la
nature. »

[¶7] Then they would all go outside to lie in the sun, and no-one would speak. Man diminishes man’s powers. The world leaves them intact. Rose, Claire, Catherine and Patrice lived, at the windows of their house, on images and appearances, consented to a kind of game they played with each other, receiving with laughter friendship and affection alike, but returning to the dance of sea and sky, rediscovered the secret colour of their fate and finally confronted the deepest part of themselves. Sometimes the cats came to join their masters. Gula would creep out, perpetually offended, a black question mark with green eyes, slender and delicate, suddenly seized by a fit of madness and pouncing on shadows. ‘It’s a matter of glands,’ Rose said, and then she would laugh, surrendering to her laugh, her eyes squinting behind the round sunglasses under her curly hair, until Gula leaped into her lap (a special privilege), and then her fingers would wander over the glistening fur and Rose subsided, relaxed, becoming a cat with tender eyes, calming the animal with her mild and fraternal hands. For cats were Rose’s escape into the world, as nakedness was Catherine’s. Claire pre-ferred Cali, the other cat, as gentle and stupid as his dirty white fur, who let himself be teased for hours at a time. And Claire, her Florentine face intent, would feel her soul swell within her. Silent and withdrawn, she was given to sudden outbursts, and had a splendid appetite. Noticing that she was gaining weight, Patrice scolded her: ‘You’re disgusting. A lovely creature is not entitled to grow ugly.’ But Rose intervened: ‘Please stop tormenting the child. Eat, Claire darling.’ And the day turned from the rising sun to the setting sun around the hills and over the sea, inside the delicate light. They laughed, teased each other, made plans. Everyone smiled at appearances and pretended to submit to them. Patrice proceeded from the face of the world to the grave and smiling faces of the young women. Sometimes he was amazed by this universe they had created around him. Friendship and trust, sun and white houses, scarcely-heeded nuances; here felicities were born intact, and he could measure their precise resonance. The House above the World, they said among themselves, was not a house of pleasure, it was a house of happiness. Patrice knew it was true when night fell and they all accepted, with the last breeze on their faces, the human and dangerous temp-tation to be utterly unique.

> French: Puis
tout le monde allait se chauffer au soleil et se taire. L'homme diminue la
force de l'homme. Le monde la laisse intacte. Rose, Claire, Catherine et
Patrice, aux fenêtres de leur maison, vivaient dans les images et l'apparence,
consentaient à cette sorte de jeu qu'ils liaient entre eux, riaient à l'amitié
comme à la tendresse, mais revenus devant la danse du ciel et de la mer,
retrouvaient la couleur secrète de leur destin et se rencontraient enfin avec
le plus profond d'eux-mêmes. Parfois, les chats venaient rejoindre les maîtres.
Gula s'avançait, perpétuellement offensée, noir point d'interrogation aux yeux
verts, maigre et délicate, prise soudain de démence et se battant contre des
ombres. « C'est une question [133] de glandes internes », disait
Rose. Puis elle riait, tout entière à son rire, sous ses cheveux bouclés, les
yeux plissés et gais derrière les lunettes rondes, jusqu'à ce que Gula sautant
sur elle (faveur spéciale), ses doigts errant sur le poil luisant, Rose
s'adoucît, se détendit, et devenue chatte aux yeux tendres, calmât la bête avec
des mains douces et fraternelles. Car les chats étaient la porte de sortie de
Rose sur le monde, comme la nudité celle de Catherine. Claire préférait l'autre
chat qui était Cali. Il était doux et niais comme son poil d'un blanc sale et
se laissait martyriser. Claire au visage florentin se sentait alors l'âme
magnifique. Silencieuse et renfermée, avec de brusques éclats, elle avait bon
appétit. Et, la voyant grossir, Patrice la grondait : « Vous
nous dégoûtez, disait-il. Un être beau n'a pas le droit d'enlaidir. » Mais
Rose intervenait' : « Quand vous aurez fini de brimer cette
enfant ! Mangez, ma sœur Claire. » Et la
journée tournait du levant au couchant autour des collines et sur la mer, parmi
le soleil délicat. On rit, plaisante, fait des projets. Tout le monde sourit
aux apparences et feint de s'y soumettre. Patrice allait du visage du monde aux
faces graves et souriantes des jeunes femmes. Il s'étonnait parfois de cet
univers surgi autour de lui. Confiance et amitié, soleil et maisons blanches,
nuances à peine entendues, là naissaient des bonheurs intacts dont il mesurait
l'exacte résonance. La Maison devant le [134] Monde, disaient-ils entre eux,
n'est pas une maison où l'on s'amuse mais une maison où l'on est heureux.
Patrice le sentait bien lorsque le visage tourné vers le soir, tous laissaient
entrer en eux, avec la dernière brise, l'humaine et dangereuse tentation de ne
ressembler à rien.

[¶8] Today, after the sunbathe, Catherine had gone to her office. ‘My dear Patrice,’ Rose announced, suddenly appearing, ‘I have some good news for you.’ The Boy was conscientiously lounging on a couch in the ter-race room, a detective-story in his hands. ‘My dear Rose, I’m all ears.’ ‘Today is your turn in the kitchen.’ ‘Splendid,’ Patrice said, without moving.

> French: Aujourd'hui
après le bain de soleil, Catherine est partie au bureau. « Mon
cher Patrice, dit Rose soudain surgie, j'ai une bonne nouvelle à vous
annoncer. » Dans la
pièce-terrasse, le garçon, ce jour-là, est courageusement étendu sur un divan,
un roman policier aux mains. « Ma
chère Rose, je vous écoute.

[¶9] Rose stuffed into her student’s satchel not only the sweet peppers for her lunch but also volume three of Lavisse’s boring History and left. Patrice, who would be cooking lentils, loafed around the big ochre room until eleven, walking between the couches and the shelves decorated with green, red and yellow masks, touching the beige-and-orange curtains; then he quickly boiled the lentils, put some oil in the pot, an onion to brown, a tomato, a bouquet-garni, fussed over the stove and cursed Gula and Cali for announcing their hunger, despite the fact that Rose had explained to them yesterday, ‘Now you ani-mals know it’s too hot in the summer to be hungry.’

> French: - C'est
aujourd'hui votre tour de cuisine. -
Bon », dit Patrice sans bouger. Rose
s'en va, avec son cartable d'étudiante où elle met indifféremment les poivrons
du déjeuner et le tome III de l'Histoire, ennuyeuse, de Lavisse. Patrice qui
doit faire des lentilles flâne jusqu'à onze heures, contemple la grande pièce
aux murs ocrés, meublée de divans et d'étagères, de masques verts, jaunes et
rouges, de tentures grèges aux rayures tango, puis en hâte fait bouillir les
lentilles à part, met de l'huile dans la cocotte, un oignon à revenir, une
tomate, un bouquet garni, s'affaire et maudit Gula et Cali qui protestent de
leur faim. Pourtant Rose leur a explique hier : « Sachez,
bêtes, a-t-elle dit, qu'en été il fait trop chaud pour avoir faim. » [135]

[¶10] Catherine arrived at a quarter to twelve, wearing a light dress and open sandals and insisted on a shower and a nap in the sun — she would be the last at table. And Rose would admonish her: ‘Catherine, you’re intolerable.’ The water hissed in the bathroom, and Claire appeared, breathless from the climb. ‘Lentils? I know the best way of …’ ‘I know too: you take thick cream … We’ve all learnt our lesson, dear Claire.’ It is a fact that Claire’s recipes always began with thick cream. ‘The Boy is absolutely right,’ said Rose, who had just arrived. ‘Yes,’ the Boy agreed. ‘Let’s sit down.’ Meals are served in the kitchen, which looks like a prop-room: there is even a pad to write down Rose’s good lines.

> French: À midi
moins un quart, Catherine arrive, robe légère et sandales découvertes. Il lui
faut une douche et un bain de soleil. Elle sera la dernière à table. Rose dira
sévèrement : « Catherine, tu es insupportable. » L'eau siffle
dans la salle de bains et voici Claire essoufflée : « Vous
faites des lentilles ? J'ai une recette très bien... - Je
sais. Je prends de la crème fraîche... vous repasserez, ma chère Claire. » C'est
un fait que les recettes de Claire commencent toujours par de la crème fraîche. « Il
a raison, dit Rose qui vient d'arriver. - Oui,
dit le garçon. Passons à table. »

[¶11] Claire says: ‘We must be chic, but we’re simple too,’ and eats her sausage with her fingers. Catherine comes to table duly late, drunk with the sun, and plaintive, her eyes pale with sleep. There is not enough vitriol in her soul to do justice to her office — eight hours she subtracts from the world and her life to give to a typewriter. The girls understand, thinking of what their own lives would be with those eight hours amputated. Patrice says nothing.

> French: Ils
mangent dans une cuisine qui tient aussi bien du magasin d'accessoires. Il y a
de tout et même un agenda pour noter les bons mots de Rose. Claire dit :
« Soyons chics, mais simples » et mange son saucisson avec les
doigts. Catherine arrive avec le retard convenable, ivre et dolente, les yeux
pâles de sommeil. Elle n'a pas assez d'amertume dans l'âme pour penser à son
bureau - huit heures qu'elle enlève au monde et à sa vie pour les donner à une
machine à écrire. Ses amies comprennent et songent à ce que serait leur vie
amputée de ces huit heures. Patrice se tait.

[¶12] ‘Yes,’ Rose says, made uneasy by any show of feelings. ‘Well, it’s your own business. Besides, you talk about that office of yours every day. We’ll forbid you to speak.’ ‘But …’ Catherine sighs. ‘Put it to a vote. One, two, three, you’re outvoted.’ ‘You see,’ Claire says, as the lentils are brought on, too dry, and everyone eats in silence. When Claire does the cooking and tastes her food at the table, she always adds with a satisfied expression: ‘My goodness, that’s quite delicious!’ Patrice, who has his dignity, prefers to say nothing, until everyone bursts out laughing. This is certainly not Catherine’s day, for she lec-tures them all about reducing her office hours and asks someone to go with her to complain.

> French: « Oui,
dit Rose, qui n'aime pas les attendrissements, au fond ça t'occupe. Et d'abord
tu nous parles tous les jours de ton bureau. Nous t'enlevons la parole. [136] - Mais,
soupire Catherine. - Aux
voix, dans ce cas. Un, deux, trois, tu as la majorité contre toi. - Tu
vois », dit Claire. Les
lentilles arrivent, trop sèches, et tous mangent en silence. Claire,
lorsqu'elle fait la cuisine, la goûtant à table, ajoute toujours d'un air
satisfait : « Mais c'est excellent ! » Patrice, qui a sa
dignité, préfère se taire jusqu'au moment où tous éclatent de rire. Catherine
mal inspirée aujourd'hui, mais qui voudrait obtenir la semaine de quarante
heures, demande alors qu'on l'accompagne à la C.G.T.

[¶13] ‘No,’ Rose says, ‘after all, you’re the one who works.’ Exasperated, the ‘force of nature’ goes outside and lies in the sun. But soon everyone joins her there. And absently caressing Catherine’s hair, Claire decrees that what this ‘child’ needs is a man. For it is common practice in the House above the World to settle Catherine’s fate, to attribute certain needs to her, and to establish their extent and variety. Of course she points out from time to time that she’s old enough, etc., but no-one pays any attention. ‘Poor thing,’ Rose says, ‘she needs a lover.’ The everyone surrenders to the sun. Catherine, who never holds a grudge, tells the gossip about her office: how Mademoiselle Perez, the tall blonde who’s getting married soon, had asked everyone in the office for information in order to be pre-pared for the ordeal, and what horrifying descriptions the sales-men had given her, and with what relief, back from her hon-eymoon, she smilingly declared: ‘It wasn’t so bad as all that.’ ‘She’s thirty years old,’ Catherine adds, pityingly.

> French: « Non,
dit Rose, après tout c'est toi qui travailles. » Exaspérée,
la « force de la nature » va se coucher au soleil. Mais bientôt tous
l'y rejoignent. Et caressant négligemment les cheveux de Catherine, Claire
croit bien que ce qui manque à « cette enfant », c'est un homme. Car
il est d'usage courant à la Maison devant le Monde de décider du sort de
Catherine, de lui attribuer des besoins et d'en fixer l'étendue et la variété.
Certes, elle fait bien remarquer de temps à autre qu'elle est assez grande, etc.,
mais on ne l'écoute pas. « La pauvre, dit Rose, elle a besoin d'un
amant. » Puis
tout le monde se laisse couler dans le soleil. Catherine, qui n'est pas
rancunière, raconte alors un potin de son bureau et comment Mlle Perez, la
grande blonde, qui doit se marier sous peu, fait le tour des services pour se
documenter, quelles descriptions [137] horrifiantes les voyageurs se plaisent à
lui faire, et avec quel soulagement, revenue de son congé de mariage, elle a
déclaré souriante : « Ça n'était pas si terrible. » « Elle
a trente ans », ajoute Catherine pitoyable.

[¶14] And Rose, objecting to these off-colour stories: ‘All right, Catherine,’ she says, ‘we aren’t just girls here.’ At this time of day the mail-plane passes over the city, bear-ing the glory of its glittering metal over land and through the heavens. It enters into the movement of the bay, incorporates itself into the course of the world, and suddenly abandoning its frivolities, sheers off and dives down to the sea, landing in a tremendous explosion of blue and white water. Gula and Cali lie on their sides, their tiny-adder mouths showing the pink of their palates, their bodies throbbing with lustful and obscene dreams. The sky releases its burden of sun and colour. Eyes closed, Catherine takes the long fall which carries her deep into herself, down where some animal stirs gently, breathing like a god.

> French: Et
Rose, reprochant ces histoires risquées : « Voyons, Catherine,
dit-elle, il n'y a pas que des jeunes filles ici. » À cette
heure, le courrier aérien passe au-dessus de la ville et promène la gloire de
son métal étincelant sur la terre et dans le ciel. Il entre dans le mouvement
de la baie, s'incline comme elle, s'incorpore à la course du monde et d'un
coup, laissant là son jeu, vire brusquement, plonge longuement dans la mer et
amerrit dans une grande explosion d'eau blanche et bleue. Gula et Cali sont sur
le flanc, leurs petites gueules de serpent laissant voir le rose du palais,
traversés de rêves luxueux et obscènes qui leur mettent des frissons aux
flancs. Le ciel là-haut tombe de toute sa hauteur avec son poids de soleil et
de couleurs. Les yeux fermés, Catherine éprouve la chute longue et profonde qui
la ramène au fond d'elle-même, où doucement remue cet animal qui respire comme
un dieu.

[¶15] The next Sunday, guests have been invited. It is Claire’s turn in the kitchen. Hence Rose has peeled the vegetables, set the table; Claire will put the vegetables in the pots and will watch over the cooking while reading in her room, occasion-ally emerging to glance under the lids. Since Mina, the Arab girl, has not come this morning, having lost her father for the third time this year, Rose has also cleaned the house. The first guest arrives: Eliane, whom Mersault calls the Idealist. ‘Why?’ Eliane asks. ‘Because when you hear something true that upsets you, you say, “that’s true, but it’s not good”.’ Eliane has a good heart, and she thinks she looks like The Man with a Glove, though no-one else does. But her room is lined with reproductions of The Man with the Glove. Eliane is studying something or other, and the first time she came to the House above the World, she announced that she was enchanted by the inhabitants’ ‘lack of inhibitions’. In time, she has found this less con-venient. A lack of inhibitions means telling her that her stories are a bore, or declaring — quite amiably — as soon as the first words are out of her mouth: ‘Eliane, you’re just an idiot.’

> French: Le
dimanche suivant on attend des invités. C'est Claire qui doit faire 1a cuisine.
Rose a donc épluché les légumes, préparé la vaisselle et la table; Claire
mettra les légumes dans les récipients et surveillera la cuisson en lisant dans
sa chambre. Comme Mina la Mauresque n'est pas venue ce matin ayant [138] perdu
son père pour la troisième fois dans l'année, Rose a fait aussi le ménage. Les
invités arrivent. Éliane, que Mersault appelle l'idéaliste.
« Pourquoi ? dit Éliane ? - Parce que lorsqu'on vous dit une
chose vraie qui vous choque, vous dites : c'est vrai, mais ce n'est pas
bien. » Éliane a bon cœur et se trouve une ressemblance avec
« L'Homme au gant » que tout le monde lui nie. Mais, personnelle, sa
chambre est tapissée de reproductions de « L'Homme au gant ». Éliane
fait des études. La première fois qu'elle est venue à la Maison devant le
Monde, elle s'est déclarée enchantée du « manque de préjugés » de ses
habitants. Avec le temps, elle a trouvé ça moins commode. Ne pas avoir de
préjugés consistait à lui dire que l'histoire racontée et fignolée par ses
soins est parfaitement ennuyeuse et à déclarer aimablement à la moindre
phrase : « Éliane, vous n'êtes qu'une bourrique. »

[¶16] When Eliane comes into the kitchen with Noel, the second guest and a sculptor by profession, she stumbles over Cather-ine, who never does anything in a normal position. Now she’s lying on her back, eating grapes with one hand and with the other setting about a mayonnaise that is still thin. Rose, in a huge blue apron, is admiring Gula’s perspicacity — the cat has jumped to the shelf to eat the dessert. ‘No doubt about it,’ Rose says blissfully, ‘that creature has a mind of her own.’

> French: Quand
Éliane est entrée dans la cuisine avec Noël, second invité et sculpteur de son
métier, elle est tombée sur Catherine qui ne fait jamais la cuisine dans une
position normale. Couchée sur le dos, elle mange des raisins d'une main et de
l'autre met en mouvement une mayonnaise encore à ses débuts. Rose, vêtue d'un
grand tablier bleu, admire l'intelligence de Gula qui a sauté sur le potager
pour manger l'entremets de midi. « Croyez-vous,
dit Rose béate, non mais, croyez-vous, qu'elle est intelligente.

[¶17] ‘Yes,’ Catherine says, ‘she’s outdone herself today,’ adding that in the morning Gula, with more of a mind than ever, had broken the little green lamp and a vase as well. Eliane and Noel, doubtless too winded to express their disgust, decide to take a seat no-one has dreamed of offering them. Claire arrives, friendly and languorous, shakes hands and tastes the bouillabaisse simmering on the stove. She decides they can start. But today Patrice is late. Then he appears and explains in great detail to Eliane that he is in a good mood because the girls in the street are so pretty. The hot season is just beginning, but already the firm bodies are beginning to be revealed by the light gowns — hence Patrice, as he testifies, is left in a devastated state, mouth dry, temples throbbing, loins hot. This insistence upon detail silences Eliane. At table, a general consternation follows the first spoonfuls of bouillabaisse. Claire announces playfully: ‘I’m afraid the bouillabaisse tastes of burnt onion.’ ‘Oh no,’ Noel answers politely.

> French: - Oui,
dit Catherine, elle se surpasse aujourd'hui », [139] ajoutant que ce matin
Gula de plus en plus intelligente, a cassé la petite lampe verte et un vase de
fleurs. Éliane
et Noël, trop essoufflés sans doute pour exprimer leur dégoût, se décident à
prendre un siège que personne n'a songé à leur offrir. Claire arrive, aimable
et languissante, serre des mains et goûte la bouillabaisse sur le feu. Elle
pense qu'on peut se mettre à table. Mais aujourd'hui Patrice est en retard. Il
arrive cependant et, volubile, explique à Éliane qu'il est de bonne humeur
parce que les femmes étaient belles dans les rues. La saison chaude commence à
peine, mais déjà les robes fraîches où tremblent des corps durs ont fait leur
apparition. Patrice en a, selon lui, la bouche sèche, les tempes battantes et
les reins chauds. Devant cette précision dans les termes, Éliane et sa pudeur
gardent le silence. À table, une consternation suit les premières cuillères de
bouillabaisse. Claire, coquette, dans une diction très pure : « Je
crains, dit-elle, que cette bouillabaisse ait un goût d'oignon brûlé. - Mais
non », dit Noël, dont tout le monde aime le bon cœur.

[¶18] Then, to test those manners, Rose asks him to purchase for the household a certain number of useful items such as a hot-water heater, Persian carpets and a refrigerator. When Noel replies by encouraging Rose to pray for him to win the lottery, Rose becomes quite realistic: ‘We might as well pray for ourselves.’

> French: Alors,
pour éprouver ce bon cœur, Rose le prie d'acheter pour la maison un certain
nombre de choses utiles telles que chauffe-bain, tapis persans et frigidaire.
Noël ayant répondu en encourageant Rose à faire des prières pour que lui-même
gagnât à la loterie : [140] « Tant
qu'à faire, dit Rose, avec réalisme, nous les ferons pour nous ! »

[¶19] The sun is hot and heavy now, which makes the iced wine all the more precious, and the fruit welcome. With the cof-fee, Eliane bravely changes the subject to love. If she were in love, she would get married. Catherine tells her that it’s more urgent, when in love, to make love, a materialism that convulses Eliane. Rose, the pragmatist, would approve ‘if unfortunately experience did not show that marriage dissolves love’.

> French: Il fait
chaud, d'une bonne chaleur épaisse qui rend plus précieux le vin glacé et les
fruits bientôt venus. Au café, Éliane parle de l'amour avec un beau courage. Si
elle aimait, elle se marierait. Catherine lui dit que ce qu'il y a de plus
pressé quand on aime c'est de faire l'amour et cette politique matérialiste
convulse Éliane. Rose, pragmatique, l'approuverait si « malheureusement
l'expérience ne prouvait que le mariage tue l'amour ».

[¶20] But Eliane and Catherine force their opinions into oppo-sition and become unfair, as anyone with spirit feels obliged to do. Noel, who thinks in shapes and in clay, believes in Woman, in children, and in the patriarchal truth of a concrete and sen-suous life. Then Rose, exasperated beyond endurance by the outcry raised by Eliane and Catherine, pretends to understand, suddenly, the reasons for Noel’s frequent visits.

> French: Mais
Éliane et Catherine forcent leurs pensées dans l'antagonisme et deviennent
injustes comme il se doit quand on a du tempérament. Noël, qui pense en formes
et en argile, croit à la femme, aux enfants et à la vérité patriarcale dans une
vie concrète et pesante. Alors, Rose, excédée par les cris d'Éliane et
Catherine, feint de comprendre soudain le but des visites nombreuses de Noël.

[¶21] ‘I want to thank you now,’ she says, ‘though I find it difficult to tell you how much this discovery overwhelms me. I’ll speak to my father tomorrow about “our” project, and you yourself may apply to him in a few days.’ ‘But …’ Noels says, for Noel doesn’t quite follow.

> French: « Je
vous remercie, dit-elle, et je saurais mal vous dire combien cette découverte
me bouleverse toute. Je parlerai dès demain à mon père de notre " projet
" et vous pourrez lui faire votre demande dans quelques jours. -
Mais... dit Noël, qui ne comprend pas très bien.

[¶22] ‘Oh,’ Rose says, with tremendous energy, ‘I know. I under-stand without your having to speak a word: you’re the kind of man who can hold his tongue and let other people guess what he’s thinking. But I’m glad you’ve declared yourself at last, for the persistence of your attentions was beginning to sully the purity of my reputation.’

> French: - Oh,
dit Rose dans un grand élan, je sais. Mais je vous comprends sans que vous ayez
besoin de parler. Vous êtes de ceux qui se taisent et ont besoin d'être
devinés. D'ailleurs je suis contente [141] que vous vous soyez déclaré, car la
fréquence de vos visites commençait à ternir la pureté de ma réputation. »

[¶23] Noel, vaguely amused, and also vaguely alarmed, declares himself delighted to find his aspirations crowned with success. ‘Not to mention,’ Patrice says, before lighting a cigarette, ‘that you’ll have to act quickly. Rose’s condition obliges you to take certain steps promptly.’

> French: Noël
amusé et vaguement inquiet se déclare enchanté de voir ses vœux couronnés. « Sans
compter, dit Patrice avant d'allumer une cigarette, qu'il faudra vous grouiller
la patate. L'état de Rose vous fait un devoir de presser les choses.

[¶24] ‘What?’ ‘Oh heavens,’ Claire says, ‘it’s only her second month.’ ‘Besides,’ Rose adds tenderly and persuasively, ‘you’ve reached the age when you enjoy finding your own face in another man’s child.’

> French: -
Quoi ? dit Noël. - Mon
Dieu, dit Claire, nous n'en sommes qu'au deuxième mois. - Et
puis, ajoute Rose avec tendresse et persuasion, vous êtes arrivé à l'âge où
l'on est heureux de se reconnaître dans l'enfant d'un autre. »

[¶25] Noel frowns, and Claire says good-naturedly: ‘It’s only a joke. Just play along with it, Noel, and let’s go inside.’

> French: Noël se
ride un peu, et Claire, bonne enfant : « C'est
une plaisanterie. Il s'agit de la prendre avec esprit. Passons au salon. »

[¶26] At which point, the discussion of principles comes to an end. Nonetheless Rose, who does her good deeds in secret, speaks affectionately to Eliane. In the big room, Patrice sits at the window, Claire leans against the table, and Catherine is lying on the floor. The others are on the couch. There is a heavy mist over the city and the harbour, but the tugs go about their work, and their deep hoots rise to the House on gusts of tar and fish, the world of black and red hulls, of rusty anchors and chains sticky with seaweed wakening down below. As always, the strong, fraternal summons of a life of many efforts tempts everyone. Eliane says to Rose sadly: ‘Then you’re just like me.’ ‘No,’ Rose answers, ‘I’m merely trying to be happy — as happy as possible.’

> French: Du même
coup la discussion de principes a pris fin. Pourtant, Rose qui fait ses bonnes
actions en cachette parle doucement à Éliane. Dans la grande pièce, Patrice
s'est mis à la fenêtre, Claire se tient droite contre la table et Catherine est
couchée sur la natte. Les autres sont sur le divan. Il y a une épaisse brume
sur la ville et le port. Mais les remorqueurs reprennent leur travail, et leurs
appels graves portent jusqu'ici avec des odeurs de goudron et de poisson, le monde
de coques rouges et noires, de bittes rouillées et de chaînes gluantes d'algues
qui s'éveille tout en bas. Comme tous les jours, c'est [142] l'appel viril et
fraternel d'une vie à goût de force, dont tout le monde ici sent la tentation
ou l'appel direct. Éliane dit à Rose avec tristesse : « Vous
aussi, au fond, êtes comme moi. - Non,
dit Rose, je cherche seulement à être heureuse et le plus possible.

[¶27] ‘And love isn’t the only way,’ Patrice says, without turning around. He is very fond of Eliane, and afraid he has hurt her feelings just now. But he understands Rose and her thirst for happiness.

> French: - Et
l'amour n'est pas le seul moyen », dit Patrice sans se retourner. Il a
beaucoup d'affection pour Éliane et craint de l'avoir peinée tout à l'heure.
Mais il comprend Rose de vouloir être heureuse.

[¶28] ‘A mediocre ideal,’ Eliane declares. ‘I don’t know if it’s mediocre, but it’s a healthy one. And that …’ Patrice breaks off. Rose closes her eyes. Gula has jumped into her lap, and by slowly caressing the cat’s skull and back, Rose anticipates that secret marriage in which the squinting cat and the motionless woman will see the same universe out of the same half-closed eyes. Everyone muses, between the long calls of the tug. Rose lets Gula’s purring rise within her, starting from the coiled beast in the hollow of her body. The heat presses on her eyes and immerses her in a silence inhab-ited by the throbbing of her own blood. The cats sleep for days at a time and make love from the first star until dawn. Their pleasures are fierce, and their sleep impenetrable. And their know that the body has a soul in which the soul has no part.

> French: « C'est
un idéal médiocre, dit Éliane. - Je ne
sais pas si c'est un idéal médiocre, mais c'est un idéal sain. Et ça
voyez-vous... » Patrice ne continue pas. Rose a fermé un peu les yeux.
Gula a gagné ses genoux et, par de longues caresses sur les os du crâne, Rose
prélude à ce mariage secret où le chat aux yeux mi-clos et la femme immobile
verront du même regard un semblable univers. Chacun songe entre les longs
appels de remorqueur. Rose laisse remonter en elle le ronronnement de Gula
lovée au creux de son corps. La chaleur s'appuie sur ses yeux et la plonge dans
un silence peuplé des coups de son sang. Les chats dorment des journées
entières et aiment de la première étoile jusqu'à l'aube. Leurs voluptés mordent
et leur sommeil est sourd. Ils savent aussi que le corps a une âme où l'âme n'a
point de part.

[¶29] ‘Yes,’ Rose says, opening her eyes, ‘to be as happy as possible.’ Mersault was thinking about Lucienne Raynal. When he had said that the women in the streets were pretty, he meant that one woman in particular was pretty. He had met her at a friend’s house. A week before they had gone out together, and having nothing to do, had strolled along the harbour boule-vards, all one fine hot morning. Lucienne had not opened her mouth, and as he walked her home Mersault was startled to find himself squeezing her hand a long time and smiling at her. She was quite tall and was wearing no hat — only a white linen dress and sandals. On the boulevards they had walked into a slight breeze, and Lucienne set her feet flat on the warm cob-bles, bracing herself with each step against the wind. As she did so, her dress became pasted against her body, outlining her smooth, curving belly. With her blond her pulled back, her small straight nose, and the splendid thrust of her breasts, she represented and even sanctioned a kind of secret agreement which linked her to the earth and organized the world around her movements. As her bag swayed from her right wrist and a silver bracelet tinkled against its clasp, she raised her left hand over her head to protect herself from the sun; the tip of her right foot was still on the earth but was about to take off — and at that moment she seemed to Patrice to wed her gestures to the world.

> French: « Oui,
dit Rose, ouvrant les yeux, être heureuse et le plus possible. » [143] Mersault
pensait à Lucienne Raynal. Quand il avait dit un peu auparavant que les femmes
étaient belles dans les rues, il voulait dire surtout qu'une femme lui avait
paru belle. Il l'avait rencontrée chez des amis. Une semaine auparavant ils
étaient sortis ensemble et, n'ayant rien à faire, s'étaient promenés sur les
boulevards, le long du port, par une belle matinée chaude. Elle n'avait pas
desserré les dents et, la raccompagnant chez elle, Mersault s'était surpris à
lui serrer la main longuement et à lui sourire. Elle était assez grande, ne
portait pas de chapeau, était chaussée de sandales découvertes et habillée
d'une robe de toile blanche. Sur les boulevards ils avaient marché contre un
vent léger. Elle posait son pied bien à plat sur les dalles chaudes, y prenait
appui pour se soulever légèrement contre le vent. Dans ce mouvement, sa robe se
plaquait contre elle et dessinait son ventre plat et bombé. Avec ses cheveux
blonds en arrière, son nez petit et droit et l'élan magnifique de ses seins,
elle figurait et sanctionnait une sorte d'accord secret qui la liait à la terre
et ordonnait le monde autour de ses mouvements. Lorsque, son sac balancé dans
la main droite ornée du bracelet d'argent qui cliquetait contre la fermeture,
elle levait la main gauche au-dessus de sa tête pour se protéger du soleil, la
pointe du pied droit encore sur le sol, mais prêt à le quitter, il semblait à Patrice
qu'elle liait ses gestes au monde.

[¶30] It was then that he experienced the mysterious harmony which matched his gestures with Lucienne’s … They walked well together, and it was no effort for him to keep in step with her. Doubtless this harmony was facilitated by Lucienne’s flat shoes. But all the same, there was something in their respec-tive strides which were similar in both length and flexibility. Mersault noticed Lucienne’s silence and the closed expression of her face; he decided she was probably not very intelligent, and that pleased him. There is something divine in mindless beauty, and Mersault was particularly responsive to it. All of this made him linger over Lucienne’s hand when he said good-bye, made him see her again, inviting her to take long walks at the same silent pace, offering their tanned faces to the sun or the stars, swimming together and matching their gestures and their strides without exchanging anything but the pres-ence of their bodies. And then last night, Mersault had dis-covered a familiar and overwhelming miracle on Lucienne’s lips. Until then, what moved him had been her way of cling-ing to his clothes, of following him, of taking his arm — her abandonment and her trust that touched him as a man. Her silence, too, by which she put all of herself into each momentary gesture and emphasized her resemblance to the cats, a resem-blance to which he already owed the gravity characterizing all her actions. Yesterday, after dinner, they had strolled together on the docks. They had stopped against the ramp leading up to the boulevard, and Lucienne had pressed against Mersault. In the darkness, he felt under his fingers the cool prominent cheekbones and the warm lips which opened under his pres-sures. Then there was something like a great cry within him, abstracted yet ardent. From the starry night and the city that was like a spilled sky, swollen with human lights under the warm, deep breeze that rose from the harbour, he drew the thirst of this warm spring, the limitless longing to seize from these vibrant lips all the meaning of that inhuman and dormant world, like a silence enclosed in her mouth. He bent over her, and it was as if he had rested his lips on a bird. Lucienne moaned. He nibbled her lips, and sucked in that warmth which transported him as if he had embraced the world in his arms. And she clung to him like a drowning girl, rising again and again from the depth into which she had sunk, drew back and then offered him her lips again, falling once more into the cold abyss that enfolded her like a divine oblivion.

> French: C'est
alors qu'il éprouva le mystérieux accord qui accordait ses pas à ceux de
Lucienne. Ils marchaient [144] bien ensemble et sans effort de sa part pour
s'adapter. Sans doute cet accord était facilité par les chaussures plates de Lucienne.
Mais il y avait en même temps dans leurs foulées respectives quelque chose qui
leur était commun dans la longueur et la souplesse. Dans le même temps,
Mersault remarqua le silence de Lucienne et l'air fermé de son visage. Il pensa
qu'elle était probablement inintelligente et s'en réjouit. Il y a quelque chose
de divin dans la beauté sans esprit et, mieux que personne, Mersault savait y
être sensible. Tout cela fit qu'il s'attarda sur les doigts de Lucienne, qu'il
la revit souvent, se promena longtemps avec elle de la même allure silencieuse,
offrant leurs visages brunis au soleil ou aux étoiles, se baignant ensemble et
accordant leurs gestes et leurs pas sans rien échanger que la présence de leurs
corps. Tout ceci jusqu'au soir d'hier où Mersault avait retrouvé un miracle
familier et bouleversant sur les lèvres de Lucienne. Jusqu'ici ce qui
l'émouvait c'était sa façon de s'accrocher à ses vêtements, de le suivre en
prenant son bras, cet abandon et cette confiance qui touchaient l'homme en lui.
Son silence aussi qui la mettait tout entière dans son geste du moment et
parfaisait sa ressemblance avec les chats, à qui elle devait déjà la gravité
qu'elle mettait dans tous ses actes. Hier, après dîner, il s'était promené sur
les quais avec elle. À un moment, ils s'étaient arrêtés contre la rampe des
boulevards et Lucienne avait glissé contre Mersault. Dans la nuit il sentit
sous ses doigts les pommettes [145] glacées et saillantes, et les lèvres
chaudes d'une tiédeur où le doigt enfonçait. Alors ce fut en lui comme un grand
cri désintéressé et ardent. Devant la nuit chargée d'étoiles à craquer, et la
ville, comme un ciel renversé, gonflé des lumières humaines sous le souffle
chaud et profond qui montait du port vers son visage, lui venait la soif de
cette source tiède, la volonté sans frein de saisir sur ces lèvres vivantes
tout le sens de ce monde inhumain et endormi, comme un silence enfermé dans sa
bouche. Il se pencha et ce fut comme s'il posait ses lèvres sur un oiseau.
Lucienne gémit. Il mordit dans ses lèvres et durant des secondes, bouche contre
bouche, aspira cette tiédeur qui le transportait comme s'il serrait le monde
dans ses bras. Elle cependant s'accrochait à lui, comme noyée, surgissait par
élans de ce grand trou profond où elle était jetée, repoussait alors ses lèvres
qu'elle attirait ensuite, retombant alors dans les eaux glacées et noires qui
la brûlaient comme un peuple de dieux.

[¶31] … But Eliane was leaving now. A long afternoon of silence and reflection lay ahead of Mersault in his room. At dinner, no-one spoke. But by mutual consent they went out on to the terrace. The days always ended by melting into the days: from the morning above the bay, glistening with sun and mist, to the mildness of the evening above the bay. Day broke over the sea and the sun set behind the hills, for the sky showed only the one road, passing from the sea to the hills. The world says only one thing, it wakens, then it wearies. But there always comes a time when it vanquishes by mere repetition and gains the reward of its own severance. Thus the days of the House above the World, woven of that luxuriant fabric of laughter and simple acts, ended on the terrace under the star-studded night. Rose and Claire and Patrice stretched out on the divans, Catherine sat on the parapet.

> French: ...
Mais Éliane partait déjà. Une longue après-midi de silence et de réflexion
attendait Mersault dans sa chambre. Au dîner tous furent silencieux. Mais d'un
commun accord tous passèrent sur la terrasse. Les jours finissent toujours par
rejoindre les jours. Du matin sur la baie, éclatant de brumes et de soleil, à
la douceur du soir, sur la baie. Le jour se lève sur la mer et se couche
derrière les collines, parce que le ciel ne montre qu'une route qui va de la
mer aux collines. Le monde ne dit jamais qu'une [146] chose, et il intéresse,
puis il lasse. Mais un temps vient toujours où il conquiert à force de répéter
et touche le prix de sa persévérance. Ainsi les jours de la Maison devant le
Monde, tissés dans l'étoffe luxueuse des rires et des gestes simples, s'achèvent
sur la terrasse devant la nuit gonflée d'étoiles. On s'étendit sur des chaises
longues, Catherine assise sur le mur de garde.

[¶32] In the sky, night showed them its shining face, radiant and secret. Lights passed far below in the harbour, and the screech of trains occasionally reached them. The stars swelled, then shrank, vanished and were reborn, drawing evanescent figures, creating new ones moment by moment. In the silence, the night recovered its density, its flesh. Filled with twinkling stars, it left in their eyes the same play of light that tears can bring. And each of them, plunging into the depths of the sky, found that extreme point where everything coincides, the secret and tender meditation which constitutes the solitude of one’s life. Catherine, suddenly choked with love, could only sigh. Patrice, who felt that his voice would crack, nonetheless asked: ‘Don’t you feel cold?’ ‘No,’ Rose said. ‘Besides, it’s so beautiful.’

> French: Au
ciel, ardent et secret, brille le visage de la nuit obscure. Des lumières
passent très loin dans le port et les hurlements des trains se font plus
espacés. Les étoiles grandissent puis diminuent, disparaissent et renaissent,
lient d'instables figures entre elles, avec d'autres les renouent. Dans le
silence, la nuit reprend son épaisseur et sa chair. Pleine des glissements de
ses étoiles, elle laisse aux yeux les jeux de lumières qu'y mettent les larmes.
Et chacun, plongeant dans la profondeur du ciel, retrouve à ce point extrême où
tout coïncide, la pensée secrète et tendre qui fait toute la solitude de sa
vie. Catherine
que l'amour étouffe tout d'un coup, n'a su que soupirer. Patrice qui sent sa
voix changée, demande cependant : « Vous
n'avez pas froid ? - Non,
dit Rose. Et d'ailleurs c'est si beau. »

[¶33] Claire stood up, put her hands on the parapet and held her face up to the sky. Facing everything noble and elementary in the world, she united her life with her longing for life, identified her hopes with the movement of the stars. Suddenly turning around, she said to Patrice: ‘On good days, if you trust life, life has to answer you.’

> French: Claire
s'est levée, a mis ses mains sur le mur et tendu le visage vers le ciel. Devant
tout ce qu'il y a d'élémentaire et de noble au monde, elle confond sa vie et
son désir de vivre, et mêle son espoir au mouvement des étoiles. Retournée
brusquement elle s'adresse à Patrice : [147] « Dans
les bons jours, dit-elle, faire confiance à la vie, ça la force à bien
répondre.

[¶34] ‘Yes,’ Patrice said, without looking at her. A star fell. Behind it a distant beacon broadened in the night that was deeper now. Some men were climbing up the path in silence. He could hear the sound of their footsteps, their heavy breathing. Then the smell of flowers reached him.

> French: -
Oui », dit Patrice sans la regarder. Une
étoile file. Derrière elle, s'élargit la lueur d'un phare lointain, dans la
nuit maintenant plus noire. Des hommes gravissent le chemin en silence. On les
entend piétiner et respirer fortement. Peu après monte une odeur de fleurs.

[¶35] The world always says the same thing. And in that patient truth which proceeds from star to star is established a free-dom which releases us from ourselves and from others, as in that other patient truth which proceeds from death to death. Patrice, Catherine, Rose and Claire then grew aware of the hap-piness born of their abandonment to the world. If this night was in some sense the figure of their fate, they marvelled that it should be at once so carnal and so secret, that upon its coun-tenance mingled both tears and the sun. And with pain and joy, their hearts learned to hear that double lesson which leads to the happy death.

> French: Le
monde ne dit jamais qu'une seule chose. Et dans cette vérité patiente qui va de
l'étoile à l'étoile, se fonde une liberté qui nous délie de nous-mêmes et des
autres, comme dans cette autre vérité patiente qui va de la mort à la mort.
Patrice, Catherine, Rose et Claire prennent alors conscience du bonheur qui
naît de leur abandon au monde. Si cette nuit est comme la figure de leur
destin, ils admirent qu'il soit à la fois charnel et secret et que sur son
visage se mêlent les larmes et le soleil. Et leur cœur de douleur et de joie
sait entendre cette double leçon qui mène vers la mort heureuse.

[¶36] It is late now. Already midnight. Upon the brow of this night which is like the repose and the reflection of the world, a dim surge and murmur of stars heralds the coming dawn. A tremulous light descends from the sky. Patrice looks at his friends: Catherine sitting on the parapet, her head tipped back; Rose huddled on the divan, her hands resting on Gula; Claire stand-ing stiff against the parapet, her high, round forehead a white patch in the darkness. Young creatures capable of happiness, who exchange their youth and keep their secrets. He stands beside Catherine and stares over her glistening shoulder into the bowl of the sky. Rose comes over to the parapet, and all four are facing the World now. It is as if the suddenly cooler dew of the night were rinsing the signs of solitude from then, delivering them from themselves, and by that tremulous and fugitive baptism restoring them to the world. At this moment, when the night overflows with stars, their gestures are fixed against the great mute face of the sky. Patrice raises an arm to-wards the night, sweeping sheaves of stars in his gesture, the sea of the heavens stirred by his arm and all Algiers at his feet, around them like a dark, glittering cape of jewels and shells.

> French: Il est
tard maintenant. Minuit déjà. Au front de cette nuit qui est comme le repos et
la pensée du monde, un sourd gonflement et une rumeur d'étoiles annoncent le
réveil prochain. Du ciel gorgé d'astres, descend une lumière tremblante.
Patrice regarde ses amis : Catherine, accroupie sur le mur, la tête
renversée en arrière; Rose, tapie dans la chaise longue, les mains allongées
sur Gula; Claire, debout et raide contre le mur avec la tache blanche de son
front bombé. Des êtres jeunes, capables de [148] bonheur, qui échangent leur
jeunesse et gardent leurs secrets. Il s'est approché de Catherine et regarde
par-dessus son épaule de chair et de soleil, dans sa rondeur de ciel. Rose
s'est approchée du mur et tous les quatre sont devant le Monde. C'est comme si
la rosée soudain plus fraîche de la nuit lavait sur leurs fronts les signes de
leur solitude et les délivrant d'eux-mêmes, par ce baptême tremblant et fugitif
les rendait au monde. À cette heure où la nuit déborde d'étoiles leurs gestes
se figent sur le grand visage muet du ciel. Patrice lève le bras vers la nuit,
entraîne dans son élan des gerbes d'étoiles, l'eau du ciel battue par son bras
et Alger à ses pieds, autour d'eux comme un manteau étincelant et sombre de
pierreries et de coquillages. [149] **Cahiers Albert Camus. I.

[¶37] Chapter Four

> French: La mort heureuse.** Deuxième partie : LA MORT
CONSCIENTE CHAPITRE IV [Retour à la table
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