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title: "The Plague · La Peste"
author: "Albert Camus"
translator: "Stuart Gilbert"
languages: [fr, en]
shelf: "Literature"
url: https://scriptura.si/works/camus-plague/
cite: "Albert Camus, tr. Stuart Gilbert, The Plague · La Peste. Scriptura (scriptura.si), https://scriptura.si/works/camus-plague/"
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# The Plague · La Peste

*Albert Camus, tr. Stuart Gilbert*

Rats die in the streets of Oran, the gates close, and a doctor keeps working: Camus’s novel of a city under siege, in French and English.

> # LA PESTE 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain
 français [1913-1960] 

> (1947) 

> ## LA PESTE 

> Récit 

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> OEUVRES D'ALBERT CAMUS 

> ***Récits*** 

> L'ÉTRANGER. 

> LA PESTE. 

> ***Théâtre*** 

> CALIGULA 

> LE MALENTENDU 

> L'ÉTAT DE SIÈGE. 

> LES JUSTES 

> ***Essais*** 

> NOCES. 

> LE MYTHE DE SISYPHE. 

> LETTRES À UN AMI ALLEMAND. 

> ACTUELLES, CHRONIQUES 1944-1948. 

> ACTUELLES, CHRONIQUES 1948-1953 

> L'HOMME RÉVOLTÉ. Essai. 

> L'ÉTÉ. Essai. 

> ***Aux Éditions Charlot*** 

> L'ENVERS ET L'ENDROIT, *essai (épuisé)* 

> Cette édition électronique a été réalisée
par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de
Chicoutimi et fondateur des Classiques des sciences sociales, à partir de : 

> Albert CAMUS [1913-1960] 

> **LA PESTE. **Récit. 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 347<sup>e</sup>
édition, 1947, 332 pp. Impression : 1955. Collection NRF. 

> Polices de caractères utilisée : 

> Pour le texte: Comic Sans, 12 points. 

> Pour les citations : Comic Sans, 12 points. 

> Pour les notes de bas de page : Comic Sans, 12
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> Édition électronique réalisée avec le traitement de
textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. 

> Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter),
8.5’’ x 11’’) 

> Édition numérique réalisée le 30 mars 2010 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, province de Québec, Canada. 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain français [1913-1960] 

> La peste 

> Paris : Les
Éditions Gallimard, 347<sup>e</sup> édition, 1947, 332 pp. Impression :
1955. Collection NRF. 

> Table des matières 

> [I](#la_peste_I) 

> [II](#la_peste_II) 

> [III](#la_peste_III) 

> [IV](#la_peste_IV) 

> [V](#la_peste_V) 

> [9] 

> Il est aussi
raisonnable de représenter une espèce d'emprisonnement par une autre que de
représenter n'importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui
n'existe pas. 

> Daniel de Foe. 

> [11] 

> LA
PESTE (1947) 

> I 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

>  # The Plague

>  The Plague, Albert Camus

>  First published in 1948

>  The Plague

>  Contents  
Part I  
Part II  
Part III  
Part IV  
Part V

>  It is as reasonable to represent one kind of imprisonment by another, as it is to represent anything that really exists by that which exists not.

>  Daniel Defoe

>  ## PART I

> Achevé d’imprimé
le 22 août 1955.

> Fin du texte

> The End

## Contents

1. [Part I](https://scriptura.si/works/camus-plague/1.md)
2. [Part II](https://scriptura.si/works/camus-plague/2.md)
3. [Part III](https://scriptura.si/works/camus-plague/3.md)
4. [Part IV](https://scriptura.si/works/camus-plague/4.md)
5. [Part V](https://scriptura.si/works/camus-plague/5.md)

## 1. Part I

Source: https://scriptura.si/works/camus-plague/1/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-plague/1/#p-N

[¶0] The unusual events described in this chronicle occurred in 1940-at Oran. Everyone agreed that, considering their somewhat extraordinary character, they were out of place there. For its ordinariness is what strikes one first about the town of Oran, which is merely a large French port on the Algerian coast, headquarters of the Prefect of a French Department.

> French: [13]
Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en
194., à Oran. De l'avis général, ils n'y étaient pas à leur place, sortant un
peu de l'ordinaire. À première vue, Oran est, en effet, une ville ordinaire et
rien de plus qu'une préfecture française de la côte algérienne.

[¶1] The town itself, let us admit, is ugly. It has a smug, placid air and you need time to discover what it is that makes it different from so many business centers in other parts of the world. How to conjure up a picture, for instance, of a town without pigeons, without any trees or gardens, where you never hear the beat of wings or the rustle of leaves, a thoroughly negative place, in short? The seasons are discriminated only in the sky. All that tells you of spring's coming is the feel of the air, or the baskets of flowers brought in from the suburbs by peddlers; it's a spring cried in the marketplaces. During the summer the sun bakes the houses bone-dry, sprinkles our walls with grayish dust, and you have no option but to survive those days of fire indoors, behind closed shutters. In autumn, on the other hand, we have deluges of mud. Only winter brings really pleasant weather.

> French: La cité
elle-même, on doit l'avouer, est laide. D'aspect tranquille, il faut quelque
temps pour apercevoir ce qui la rend différente de tant &autres villes
commerçantes, sous toutes les latitudes. Comment faire imaginer, par exemple,
une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins, où l'on ne rencontre ni
battements d'ailes ni froissements de feuilles, un lieu neutre pour tout
dire ? Le changement des saisons ne s'y lit que dans le ciel. Le printemps
s'annonce seulement par la qualité de l'air ou par les corbeilles de fleurs que
de petits vendeurs ramènent des banlieues ; c'est un printemps qu'on vend
sur les marchés. Pendant l'été, le soleil incendie les maisons trop sèches et
couvre les murs d'une cendre grise ; on ne peut plus vivre alors que dans
l'ombre des volets clos. En automne, c'est, au contraire, un déluge de boue.
Les beaux jours viennent seulement en hiver.

[¶2] Perhaps the easiest way of making a town's acquaintance is to ascertain how the people in it work, how they love, and how they die. In our little town (is this, one wonders, an effect of the climate? All three are done on much the same lines, with the same feverish yet casual air. The truth is that everyone is bored, and devotes himself to cultivating habits. Our citizens work hard, but solely with the object of getting rich. Their chief interest is in commerce, and their chief aim in life is, as they call it, "doing business." Naturally they don't eschew such simpler pleasures as love-making, seabathing, going to the pictures. But, very sensibly, they reserve these pastimes for Saturday afternoons and Sundays and employ the rest of the week in making money, as much as possible. In the evening, on leaving the office, they forgather, at an hour that never varies, in the cafes, stroll the same boulevard, or take the air on their balconies. The passions of the young are violent and short-lived; the vices of older men seldom range beyond an addiction to bowling, to banquets and "socials," or clubs where large sums change hands on the fall of a card.

> French: Une
manière commode de faire la connaissance d'une [14] ville est de chercher
comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt. Dans notre
petite ville, est-ce l'effet du climat, tout cela se fait ensemble, du même air
frénétique et absent. C'est-à-dire qu'on s'y ennuie et qu'on s'y applique à
prendre des habitudes. Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour
s'enrichir. Ils s'intéressent surtout au commerce et ils s'occupent d'abord,
selon leur expression, de faire des affaires. Naturellement, ils ont du goût
aussi pour les joies simples, ils aiment les femmes, le cinéma et les bains de
mer. Mais, très raisonnablement, ils réservent ces plaisirs pour le samedi soir
et le dimanche, essayant, les autres jours de la semaine, de gagner beaucoup
d'argent. Le soir, lorsqu'ils quittent leurs bureaux, ils se réunissent à heure
fixe dans les cafés, ils se promènent sur le même boulevard ou bien ils se
mettent à leurs balcons. Les désirs des plus jeunes sont violents et brefs,
tandis que les vices des plus âgés ne dépassent pas les associations de
boulomanes, les banquets des amicales et les cercles où l'on joue gros jeu sur
le hasard des cartes.

[¶3] It will be said, no doubt, that these habits are not peculiar to our town; really all our contemporaries are much the same. Certainly nothing is commoner nowadays than to see people working from morn till night and then proceeding to fritter away at card-tables, in cafes and in small-talk what time is left for living. Nevertheless there still exist towns and countries where people have now and then an inkling of something different. In general it doesn't change their lives. Still, they have had an intimation, and that's so much to the good. Oran, however, seems to be a town without intimations; in other words, completely modern. Hence I see no need to dwell on the manner of loving in our town. The men and women consume one another rapidly in what is called "the act of love," or else settle down to a mild habit of conjugality. We seldom find a mean between these extremes. That, too, is not exceptional. At Oran, as elsewhere, for lack of time and thinking, people have to love one another without knowing much about it.

> French: On dira
sans doute que cela n'est pas particulier à notre ville et qu'en somme tous nos
contemporains sont ainsi. Sans doute, rien n'est plus naturel, aujourd'hui, que
de voir des gens travailler du matin au soir et choisir ensuite de perdre aux
cartes, au café, et en bavardages, le temps qui leur reste pour vivre. Mais il
est des villes et des pays où les gens ont, de temps en temps, le soupçon
d'autre chose. En général, cela ne change pas leur vie. Seulement il y a eu le
soupçon et c'est toujours cela de gagné. Oran, au contraire, est apparemment
une ville sans soupçons, c'est-à-dire une ville tout à fait moderne. Il n'est
pas nécessaire, en conséquence, de préciser la façon dont on s'aime chez [15] nous.
Les hommes et les femmes, ou bien se dévorent rapidement dans ce qu'on appelle
l'acte d'amour, ou bien s'engagent dans une longue habitude à deux. Entre ces
extrêmes, il n'y a pas souvent de milieu. Cela non plus n'est pas original. À
Oran comme ailleurs, faute de temps et de réflexion, on est bien obligé de
s'aimer sans le savoir.

[¶4] What is more exceptional in our town is the difficulty one may experience there in dying. "Difficulty," perhaps, is not the right word, 'discomfort" would come nearer. Being ill's never agreeable but there are towns that stand by you, so to speak, when you are sick; in which you can, after a fashion, let yourself go. An invalid needs small attentions, he likes to have something to rely on, and that's natural enough. But at Oran the violent extremes of temperature, the exigencies of business, the uninspiring surroundings, the sudden nightfalls, and the very nature of its pleasures call for good health. An invalid feels out of it there. Think what it must be for a dying man, trapped behind hundreds of walls all sizzling with heat, while the whole population, sitting in cafes or hanging on the telephone, is discussing shipments, bills of lading, discounts! It will then be obvious what discomfort attends death, even modern death, when it waylays you under such conditions in a dry place.

> French: Ce qui
est plus original dans notre ville est la difficulté qu'on peut y trouver à
mourir. Difficulté, d'ailleurs, n'est pas le bon mot et il serait plus juste de
parler d'inconfort. Ce n'est jamais agréable d'être malade, mais il y a des
villes et des pays qui vous soutiennent dans la maladie, où l'on peut, en
quelque sorte, se laisser aller. Un malade a besoin de douceur, il aime à
s'appuyer sur quelque chose, c'est bien naturel. Mais à Oran, les excès du
climat, l'importance des affaires qu'on y traite, l'insignifiance du décor, la
rapidité du crépuscule et la qualité des plaisirs, tout demande la bonne santé.
Un malade s'y trouve bien seul. Qu'on pense alors à celui qui va mourir, pris
au piège derrière des centaines de murs crépitants de chaleur, pendant qu'à la
même minute, toute une population, au téléphone ou dans les cafés, parle de
traites, de connaissements et d'escompte. On comprendra ce qu'il peut y avoir
d'inconfortable dans la mort, même moderne, lorsqu'elle survient ainsi dans un
lieu sec.

[¶5] These somewhat haphazard observations may give a fair idea of what our town is like. However, we must not exaggerate. Really, all that was to be conveyed was the banality of the town's appearance and of life in it. But you can get through the days there without trouble, once you have formed habits. And since habits are precisely what our town encourages, all is for the best. Viewed from this angle, its life is not particularly exciting; that must be admitted. But, at least, social unrest is quite unknown among us. And our frank-spoken, amiable, and industrious citizens have always inspired a reasonable esteem in visitors. Treeless, glamourless, soulless, the town of Oran ends by seeming restful and, after a while, you go complacently to sleep there. It is only fair to add that Oran is grafted on to a unique landscape, in the center of a bare plateau, ringed with luminous hills and above a perfectly shaped bay. All we may regret is the town's being so disposed that it turns its back on the bay, with the result that it's impossible to see the sea, you always have to go to look for it.

> French: Ces
quelques indications donnent peut-être une idée suffisante de notre cité. Au
demeurant, on ne doit rien exagérer. Ce qu'il fallait souligner, c'est l'aspect
banal de la ville et de la vie. Mais on passe ses journées sans difficultés
aussitôt qu'on a des habitudes. Du moment que notre ville favorise justement
les habitudes, on peut dire que tout est pour le mieux. Sous cet angle, sans
doute, la vie n'est pas très passionnante. Du moins, on [16] ne connaît pas
chez nous le désordre. Et notre population franche, sympathique et active, a
toujours provoqué chez le voyageur une estime raisonnable. Cette cité sans
pittoresque, sans végétation et sans âme finit Par sembler reposante et on s'y
endort enfin. Mais il est juste d'ajouter qu'elle s'est greffée sur un paysage
sans égal, au milieu d'un plateau nu, entouré de collines lumineuses, devant
une baie au dessin parfait. On peut seulement regretter qu'elle se soit
construite en tournant le dos à cette baie et que, partant, il soit impossible
d'apercevoir la mer qu'il faut toujours aller chercher.

[¶6] Such being the normal life of Oran, it will be easily understood that our fellow citizens had not the faintest reason to apprehend the incidents that took place in the spring of the year in question and were (as we subsequently realized) premonitory signs of the grave events we are to chronicle. To some, these events will seem quite natural; to others, all but incredible. But, obviously, a narrator cannot take account of these differences of outlook. His business is only to say: "This is what happened," when he knows that it actually did happen, that it closely affected the life of a whole populace, and that there are thousands of eyewitnesses who can appraise in their hearts the truth of what he writes.

> French: Arrivé
là, on admettra sans peine que rien ne pouvait faire espérer à nos concitoyens
les incidents qui se produisirent au printemps de cette année-là et qui furent,
nous le comprîmes ensuite, comme les premiers signes de la série des graves
événements dont on s'est proposé de faire ici la chronique. Ces faits
paraîtront bien naturels à certains et, à d'autres, invraisemblables au
contraire. Mais, après tout, un chroniqueur ne peut tenir compte de ces
contradictions. Sa tâche est seulement de dire : « Ceci est
arrivé », lorsqu'il sait que ceci est, en effet, arrivé, que ceci a intéressé
la vie de tout un peuple, et qu'il y a donc des milliers de témoins qui
estimeront dans leur cœur la vérité de ce qu'il dit.

[¶7] In any case the narrator (whose identity will be made known in due course) would have little claim to competence for a task like this, had not chance put him in the way of gathering much information, and had he not been, by the force of things, closely involved in all that he proposes to narrate. This is his justification for playing the part of a historian. Naturally, a historian, even an amateur, always has data, personal or at second hand, to guide him. The present narrator has three kinds of data: first, what he saw himself; secondly, the accounts of other eyewitnesses (thanks to the part he played, he was enabled to learn their personal impressions from all those figuring in this chronicle); and, lastly, documents that subsequently came into his hands. He proposes to draw on these records whenever this seems desirable, and to employ them as he thinks best. He also proposes... But perhaps the time has come to drop preliminaries and cautionary remarks and to launch into the narrative proper. The account of the first days needs giving in some detail. When leaving his surgery on the morning of April 16, Dr. Bernard Rieux felt something soft under his foot. It was a dead rat lying in the middle of the landing. On the spur of the moment he kicked it to one side and, without giving it a further thought, continued on his way downstairs. Only when he was stepping out into the street did it occur to him that a dead rat had no business to be on his landing, and he turned back to ask the concierge of the building to see to its removal. It was not until he noticed old M. Michel's reaction to the news that he realized the peculiar nature of his discovery. Personally, he had thought the presence of the dead rat rather odd, no more than that; the concierge, however, was genuinely outraged. On one point he was categorical: "There weren't no rats here." In vain the doctor assured him that there was a rat, presumably dead, on the second-floor landing; M. Michel's conviction wasn't to be shaken. There "weren't no rats in the building," he repeated, so someone must have brought this one from outside. Some youngster trying to be funny, most likely. That evening, when Dr. Rieux was standing in the entrance, feeling for the latch-key in his pocket before starting up the stairs to his apartment, he saw a big rat coming toward him from the dark end of the passage. It moved uncertainly, and its fur was sopping wet. The animal stopped and seemed to be trying to get its balance, moved forward again toward the doctor, halted again, then spun round on itself with a little squeal and fell on its side. Its mouth was slightly open and blood was spurting from it. After gazing at it for a moment, the doctor went upstairs.

> French: Du
reste, le narrateur, qu'on connaîtra toujours à temps, n'aurait guère de titre
à faire valoir dans une entreprise de ce genre si le hasard ne l'avait mis à
même de recueillir un certain nombre de dépositions et si la force des choses
ne l'avait mêlé à tout ce qu'il prétend relater. C'est ce qui l'autorise à
faire œuvre d'historien. Bien entendu, un historien, même s'il est un amateur,
a toujours des documents. Le narrateur de cette histoire a donc les
siens : son témoignage d'abord, celui des autres ensuite, puisque, par son
rôle, il fut amené à [17] recueillir les confidences de tous les personnages de
cette chronique, et, en dernier lieu, les textes qui finirent par tomber entre
ses mains. Il se propose d'y puiser quand il le jugera bon et de les utiliser
comme il lui plaira. Il se propose encore... Mais il est peut-être temps de
laisser les commentaires et les précautions de langage pour en venir au récit
lui-même. La relation des premières journées demande quelque minutie. [18] Le
matin du 16 avril, le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur
un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y
prendre garde et descendit l'escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui
vint que ce rat n'était pas à sa place et il retourna sur ses pas pour avertir
le concierge. Devant la réaction du vieux M. Michel, il sentit mieux ce que sa
découverte avait d'insolite. La présence de ce rat mort lui avait paru
seulement bizarre tandis que, pour le concierge, elle constituait un scandale.
La position de ce dernier était d'ailleurs catégorique : il n'y avait pas
de rats dans la maison. Le docteur eut beau l'assurer qu'il y en avait un sur
le palier du premier étage, et probablement mort, la conviction de M. Michel restait
entière. Il n'y avait pas de rats dans la maison, il fallait donc qu'on eût
apporté celui-ci du dehors. Bref, il s'agissait d'une farce. Le soir
même, Bernard Rieux, debout dans le couloir de l'immeuble, cherchait ses clefs
avant de monter chez lui, lorsqu'il vit surgir, du fond obscur du corridor, un
gros rat à la démarche incertaine et au pelage mouillé. La bête s'arrêta,
sembla chercher un équilibre, prit sa course vers le docteur, s'arrêta encore,
tourna sur elle [19] même avec un Petit cri et tomba enfin en rejetant du sang
par les babines entrouvertes. Le docteur la contempla un moment et remonta chez
lui.

[¶8] He wasn't thinking about the rat. That glimpse of spurting blood had switched his thoughts back to something that had been on his mind all day. His wife, who had been ill for a year now, was due to leave next day for a sanatorium in the mountains. He found her lying down in the bedroom, resting, as he had asked her to do, in view of the exhausting journey before her. She gave him a smile.

> French: Ce
n'était pas au rat qu'il pensait. Ce sang rejeté le ramenait à sa
préoccupation. Sa femme, malade depuis un an, devait partir le lendemain pour
une station de montagne. Il la trouva couchée dans leur chambre, comme il lui
avait demandé de le faire. Ainsi se préparait-elle à la fatigue du déplacement.
Elle souriait.

[¶9] "Do you know, I'm feeling ever so much better!" she said. The doctor gazed down at the face that turned toward him in the glow of the bedside lamp. His wife was thirty, and the long illness had left its mark on her face. Yet the thought that came to Rieux's mind as he gazed at her was: "How young she looks, almost like a little girl!" But perhaps that was because of the smile, which effaced all else.

> French: - Je me
sens très bien, disait-elle. Le
docteur regardait le visage tourné vers lui dans la lumière de la lampe de
chevet. Pour Rieux, à trente ans et malgré les marques de la maladie, ce visage
était toujours celui de la jeunesse, à cause peut-être de ce sourire qui
emportait tout le reste.

[¶10] "Now try to sleep," he counseled. "The nurse is coming at eleven, you know, and you have to catch the midday train." He kissed the slightly moist forehead. The smile escorted him to the door. Next day, April 17, at eight o'clock the concierge buttonholed the doctor as he was going out. Some young scallywags, he said, had dumped three dead rats in the hall. They'd obviously been caught in traps with very strong springs, as they were bleeding profusely. The concierge had lingered in the doorway for quite a while, holding the rats by their legs and keeping a sharp eye on the passers-by, on the off chance that the miscreants would give themselves away by grinning or by some facetious remark. His watch had been in vain.

> French: - Dors
si tu peux, dit-il. La garde viendra à onze heures et je vous mènerai au train
de midi. Il
embrassa un front légèrement moite. Le sourire l'accompagna jusqu'à la porte. Le
lendemain 17 avril, à huit heures, le concierge arrêta le docteur au passage et
accusa des mauvais plaisants d'avoir déposé trois rats morts au milieu du
couloir. On avait dû les prendre avec de gros pièges, car ils étaient pleins de
sang. Le concierge était resté quelque temps sur le pas de la porte, tenant les
rats par les pattes, et attendant que les coupables voulussent bien se trahir
par quelque sarcasme. Mais rien n'était venu.

[¶11] "But I'll nab 'em all right," said M. Michel hopefully. Much puzzled, Rieux decided to begin his round in the outskirts of the town, where his poorer patients lived. The scavenging in these districts was done late in the morning and, as he drove his car along the straight, dusty streets, he cast glances at the garbage cans aligned along the edge of the sidewalk. In one street alone the doctor counted as many as a dozen rats deposited on the vegetable and other refuse in the cans.

> French: -
Ah ! ceux-là, disait M. Michel, je finirai par les avoir. Intrigué,
Rieux décida de commencer sa tournée par les quartiers extérieurs où habitaient
les plus pauvres de ses clients. La collecte des ordures s'y faisait beaucoup
plus tard et l'auto qui roulait le long des voies droites et poussiéreuses de
ce quartier frôlait les boîtes de détritus, [20] laissées au bord du trottoir.
Dans une rue qu'il longeait ainsi, le docteur compta une douzaine de rats jetés
sur les débris de légumes et les chiffons sales.

[¶12] He found his first patient, an asthma case of long standing, in bed, in a room that served as both dining-room and bedroom and overlooked the street. The invalid was an old Spaniard with a hard, rugged face. Placed on the coverlet in front of him were two pots containing dried peas. When the doctor entered, the old man was sitting up, bending his neck back, gasping and wheezing in his efforts to recover his breath. His wife brought a bowl of water.

> French: Il
trouva son premier malade au lit, dans une pièce donnant sur la rue et qui
servait à la fois de chambre à coucher et de salle à manger. C'était un vieil
Espagnol au visage dur et raviné. Il avait devant lui, sur la couverture, deux
marmites remplies de pois. Au moment où le docteur entrait, le malade, à demi
dressé dans son lit, se renversait en arrière pour tenter de retrouver son
souffle caillouteux de vieil asthmatique. Sa femme apporta une cuvette.

[¶13] "Well, doctor," he said, while the injection was being made, "they're coming out, have you noticed?" "The rats, he means," his wife explained. "The man next door found three." "They're coming out, you can see them in all the trash cans. It's hunger!" Rieux soon discovered that the rats were the great topic of conversation in that part of the town. After his round of visits he drove home.

> French: - Hein,
docteur, dit-il pendant la piqûre, ils sortent, vous avez vu ? - Oui,
dit la femme, le voisin en a ramassé trois. Le
vieux se frottait les mains. - Ils
sortent, on en voit dans toutes les poubelles, c'est la faim ! Rieux
n'eut pas de peine à constater ensuite que tout le quartier parlait des rats.
Ses visites terminées, il revint chez lui.

[¶14] "There's a telegram for you, sir, upstairs," M. Michel informed him. The doctor asked him if he'd seen any more rats. "No," the concierge replied, "there ain't been any more. I'm keeping a sharp lookout, you know. Those youngsters wouldn't dare when I'm around." The telegram informed Rieux that his mother would be arriving next day. She was going to keep house for her son during his wife's absence. When the doctor entered his apartment he found the nurse already there. He looked at his wife. She was in a tailor-made suit, and he noticed that she had used rouge. He smiled to her. "That's splendid," he said. "You're looking very nice." A few minutes later he was seeing her into the sleeping-car. She glanced round the compartment. "It's too expensive for us really, isn't it?" "It had to be done," Rieux replied. "What's this story about rats that's going round?"

> French: - Il y
a un télégramme pour vous, là-haut, dit M. Michel. Le
docteur lui demanda s'il avait vu de nouveaux rats. -
Ah ! non, dit le concierge, je fais le guet, vous comprenez. Et ces
cochons-là n'osent pas. Le
télégramme avertissait Rieux de l'arrivée de sa mère pour le lendemain. Elle
venait s'occuper de la maison de son fils, en l'absence de la malade. Quand le
docteur entra chez lui, la garde était déjà là. Rieux vit sa femme debout, en
tailleur, et avec les couleurs du fard. Il lui sourit : - C'est
bien, dit-il, très bien. [21] Un
moment après, à la gare, il l'installait dans le wagon-lit. Elle regardait le
compartiment. - C'est
trop cher pour nous, n'est-ce pas ? - Il le
faut, dit Rieux. -
Qu'est-ce que c'est que cette histoire de rats ?

[¶15] "I can't explain it. It certainly is queer, but it'll pass." Then hurriedly he begged her to forgive him; he felt he should have looked after her better, he'd been most remiss. When she shook her head, as if to make him stop, he added: "Anyhow, once you're back everything will be better. We'll make a fresh start." "That's it!" Her eyes were sparkling. "Let's make a fresh start." But then she turned her head and seemed to be gazing through the car window at the people on the platform, jostling one another in their haste. The hissing of the locomotive reached their ears. Gently he called his wife's first name; when she looked round he saw her face wet with tears. "Don't," he murmured.

> French: - Je ne
sais pas. C'est bizarre, mais cela passera. Puis il
lui dit très vite qu'il lui demandait pardon, il aurait dû veiller sur elle et
il l'avait beaucoup négligée. Elle secouait la tête, comme pour lui signifier
de se taire. Mais il ajouta : - Tout
ira mieux quand tu reviendras. Nous recommencerons. - Oui,
dit-elle, les yeux brillants, nous recommencerons. Un
moment après, elle lui tournait le dos et regardait à travers la vitre. Sur le
quai, les gens se pressaient et se heurtaient. Le chuintement de la locomotive
arrivait jusqu'à eux. Il appela sa femme par son prénom et, quand elle se
retourna, il vit que son visage était couvert de larmes. - Non,
dit-il doucement.

[¶16] Behind the tears the smile returned, a little tense. She drew a deep breath. "Now off you go! Everything will be all right." He took her in his arms, then stepped back on the platform. Now he could only see her smile through the window. "Please, dear," he said, "take great care of yourself." But she could not hear him.

> French: Sous
les larmes, le sourire revint, un peu crispé. Eue respira profondément : -
Va-t'en, tout ira bien. Il la
serra contre lui, et sur le quai maintenant, de l'autre côté de la vitre, il ne
voyait plus que son sourire. - Je
t'en prie, dit-il, veille sur toi. Mais
elle ne pouvait pas l'entendre.

[¶17] As he was leaving the platform, near the exit he met M. Othon, the police magistrate, holding his small boy by the hand. The doctor asked him if he was going away. Tall and dark, M. Othon had something of the air of what used to be called a man of the world, and something of an undertaker's assistant. "No," the magistrate replied, "I've come to meet Madame Othon, who's been to present her respects to my family."

> French: Près de
la sortie, sur le quai de la gare, Rieux heurta M. Othon, le juge
d'instruction, qui tenait son petit garçon par la main. Le docteur lui demanda
s'il partait en voyage. M. Othon, long et noir, et qui ressemblait moitié à ce
qu'on appelait autrefois un homme du monde, moitié à un croque-mort, répondit
d'une voix aimable, mais brève : [22] -
J'attends Mme Othon qui est allée présenter ses respects à ma famille.

[¶18] The engine whistled. "These rats, now?" the magistrate began. Rieux made a brief movement in the direction of the train, then turned back toward the exit. "The rats?" he said. "It's nothing."

> French: La
locomotive siffla. - Les
rats..., dit le juge. Rieux
eut un mouvement dans la direction du train, mais se retourna vers la sortie. - Oui,
dit-il, ce n'est rien.

[¶19] The only impression of that moment which, afterwards, he could recall was the passing of a railroadman with a box full of dead rats under his arm. Early in the afternoon of that day, when his consultations were beginning, a young man called on Rieux. The doctor gathered that he had called before, in the morning, and was a journalist by profession. His name was Raymond Rambert. Short, square-shouldered, with a determined-looking face and keen, intelligent eyes, he gave the impression of someone who could keep his end up in any circumstances. He wore a sports type of clothes. He came straight to the point. His newspaper, one of the leading Paris dailies, had commissioned him to make a report on the living-conditions prevailing among the Arab population, and especially on the sanitary conditions. Rieux replied that these conditions were not good. But, before he said any more, he wanted to know if the journalist would be allowed to tell the truth. "Certainly," Rambert replied.

> French: Tout ce
qu'il retint de ce moment fut le passage d'un homme d'équipe qui portait sous
le bras une caisse pleine de rats morts. L'après-midi
du même jour, au début de sa consultation, Rieux reçut un jeune homme dont on
lui dit qu'il était journaliste et qu'il était déjà venu le matin. Il
s'appelait Raymond Rambert. Court de taille, les épaules épaisses, le visage
décidé, les yeux clairs et intelligents, Rambert portait des habits de coupe
sportive et semblait à l'aise dans la vie. Il alla droit au but. Il enquêtait
pour un grand journal de Paris sur les conditions de vie des Arabes et voulait
des renseignements sur leur état sanitaire. Rieux lui dit que cet état n'était
pas bon. Mais il voulait savoir, avant d'aller plus loin, si le journaliste
pouvait dire la vérité. -
Certes, dit l'autre.

[¶20] "I mean," Rieux explained, "would you be allowed to publish an unqualified condemnation of the present state of things?" "Unqualified? Well, no, I couldn't go that far. But surely things aren't quite so bad as that?" "No," Rieux said quietly, they weren't so bad as that. He had put the question solely to find out if Rambert could or couldn't state the facts without paltering with the truth. "I've no use for statements in which something is kept back," he added. "That is why I shall not furnish information in support of yours." The journalist smiled. "You talk the language of Saint-Just."

> French: - Je
veux dire, pouvez-vous porter condamnation totale ? -
Totale, non, il faut bien le dire. Mais je suppose que cette condamnation
serait sans fondement. Doucement,
Rieux dit qu'en effet une pareille condamnation serait sans fondement, mais
qu'en posant cette question, il cherchait seulement à savoir si le témoignage
de Rambert pouvait ou non être sans réserves. - Je
n'admets que les témoignages sans réserves. je ne soutiendrai donc pas le vôtre
de mes renseignements. [23] - C'est
le langage de Saint-Just, dit *le *journaliste en souriant.

[¶21] Without raising his voice Rieux said he knew nothing about that. The language he used was that of a man who was sick and tired of the world he lived in, though he had much liking for his fellow men and had resolved, for his part, to have no truck with injustice and compromises with the truth. His shoulders hunched, Rambert gazed at the doctor for some moments without speaking. Then, "I think I understand you," he said, getting up from his chair. The doctor accompanied him to the door. "It's good of you to take it like that," he said. "Yes, yes, I understand," Rambert repeated, with what seemed a hint of impatience in his voice. "Sorry to have troubled you." When shaking hands with him, Rieux suggested that if he was out for curious stories for his paper, he might say something about the extraordinary number of dead rats that were being found in the town just now. "Ah!" Rambert exclaimed. "That certainly interests me." On his way out at five for another round of visits, the doctor passed on the stairway a stocky, youngish man, with a big, deeply furrowed face and bushy eyebrows. He had met him once or twice in the top-floor apartment, which was occupied by some male Spanish dancers. Puffing a cigarette, Jean Tarrou was gazing down at the convulsions of a rat dying on the step in front of him. He looked up, and his gray eyes remained fixed on the doctor for some moments; then, after wishing him good day, he remarked that it was rather odd, the way all these rats were coming out of their holes to die.

> French: Rieux
dit sans élever le ton qu'il n'en savait rien, mais que c'était le langage d'un
homme lassé du monde où il vivait, ayant pourtant le goût de ses semblables et
décidé à refuser, pour sa part, l'injustice et les concessions. Rambert, le cou
dans les épaules, regardait le docteur. - Je
crois que je vous comprends, dit-il enfin en se levant. Le
docteur l'accompagnait vers la porte : - Je
vous remercie de prendre les choses ainsi. Rambert
parut impatienté : - Oui,
dit-il, je comprends, pardonnez-moi ce dérangement. Le
docteur lui serra la main et lui dit qu'il y aurait un curieux reportage à
faire sur la quantité de rats morts qu'on trouvait dans la ville en ce moment. -
Ah ! s'exclama Rambert, cela m'intéresse. À
dix-sept heures, comme il sortait pour de nouvelles visites, le docteur croisa
dans l'escalier un homme encore jeune, à la silhouette lourde, au visage massif
et creusé, barré d'épais sourcils. Il l'avait rencontré, quelquefois, chez les
danseurs espagnols qui habitaient le dernier étage de son immeuble. Jean Tarrou
fumait une cigarette avec application en contemplant les dernières convulsions
d'un rat qui crevait sur une marche, à ses pieds. Il leva sur le docteur le
regard calme et un peu appuyé de ses yeux gris, lui dit bonjour et ajouta que
cette apparition des rats était une curieuse chose.

[¶22] "Very odd," Rieux agreed, "and it ends by getting on one's nerves." "In a way, doctor, only in a way. We've not seen anything of the sort before, that's all. Personally I find it interesting, yes, definitely interesting." Tarrou ran his fingers through his hair to brush it off his forehead, looked again at the rat, which had now stopped moving, then smiled toward Rieux. "But really, doctor, it's the concierge's headache, isn't it?"

> French: - Oui,
dit Rieux, mais qui finit par être agaçante. - Dans
un sens, docteur, dans un sens seulement. Nous n'avons jamais rien vu de semblable,
voilà tout. Mais je trouve cela intéressant, oui, positivement intéressant. [24] Tarrou passa la main sur ses cheveux pour les rejeter en arrière,
regarda de nouveau le rat, maintenant immobile, puis sourit à Rieux : - Mais,
en somme, docteur, c’est surtout l'affaire du concierge.

[¶23] As it so happened, the concierge was the next person Rieux encountered. He was leaning against the wall beside the street door; he was looking tired and his normally rubicund face had lost its color.

> French: Justement,
le docteur trouva le concierge devant la maison, adossé au mur près de
l'entrée, une expression de lassitude sur son visage d'ordinaire congestionné.

[¶24] "Yes, I know," the old man told Rieux, who had informed him of the latest casualty among the rats. "I keep finding 'em by twos and threes. But it's the same thing in the other houses in the street."

> French: - Oui,
je sais, dit le vieux Michel à Rieux qui lui signalait la nouvelle découverte.
C'est par deux ou trois qu'on les trouve maintenant. Mais c'est la même chose
dans les autres maisons.

[¶25] He seemed depressed and worried, and was scratching his neck absentmindedly. Rieux asked him how he felt. The concierge wouldn't go so far as to say he was feeling ill. Still he wasn't quite up to the mark. In his opinion it was just due to worry; these damned rats had given him "a shock, like." It would be a relief when they stopped coming out and dying all over the place.

> French: Il
paraissait abattu et soucieux. Il se frottait le cou d'un geste machinal. Rieux
lui demanda comment il se portait. Le concierge ne pouvait pas dire, bien
entendu, que ça n'allait pas. Seulement, il ne se sentait pas dans son
assiette. À son avis, c'était le moral qui travaillait. Ces rats lui avaient
donné un coup et tout irait beaucoup mieux quand ils auraient disparu.

[¶26] Next morning, it was April 18, when the doctor was bringing back his mother from the station, he found M. Michel looking still more out of sorts. The stairway from the cellar to the attics was strewn with dead rats, ten or a dozen of them. The garbage cans of all the houses in the street were full of rats. The doctor's mother took it quite calmly. "It's like that sometimes," she said vaguely. She was a small woman with silver hair and dark, gentle eyes. "I'm so glad to be with you again, Bernard," she added. "The rats can't change that, anyhow."

> French: Mais le
lendemain matin, 18 avril, le docteur qui ramenait sa mère de la gare trouva M.
Michel avec une mine encore plus creusée : de la cave au grenier, une
dizaine de rats jonchaient les escaliers. Les poubelles des maisons voisines en
étaient pleines. La mère du docteur apprit la nouvelle sans s'étonner. - Ce
sont des choses qui arrivent. C'était
une petite femme aux cheveux argentés, aux yeux noirs et doux. - Je
suis heureuse de te revoir, Bernard, disait-elle. Les rats ne peuvent rien
contre ça.

[¶27] He nodded. It was a fact that everything seemed easy when she was there. However, he rang up the Municipal Office. He knew the man in charge of the department concerned with the extermination of vermin and he asked him if he'd heard about all the rats that were coming out to die in the open. Yes, Mercier knew all about it; in fact, fifty rats had been found in his offices, which were near the wharves. To tell the truth, he was rather perturbed; did the doctor think it meant anything serious? Rieux couldn't give a definite opinion, but he thought the sanitary service should take action of some kind.

> French: Lui
approuvait ; c'était vrai qu'avec elle tout paraissait toujours facile. Rieux
téléphona cependant au service communal de dératisation, dont il connaissait le
directeur. Celui-ci [25] avait-il entendu parler de ces rats qui venaient en
grand nombre mourir à l'air libre ? Mercier, le directeur, en avait
entendu parler et, dans son service même, installé non loin des quais, on en
avait découvert une cinquantaine. Il se demandait cependant si c'était sérieux.
Rieux ne pouvait pas en décider, mais il pensait que le service de dératisation
devait intervenir.

[¶28] Mercier agreed. "And, if you think it's really worth the trouble, I'll get an order issued as well." "It certainly is worth the trouble," Rieux replied.

> French: - Oui,
dit Mercier, avec un ordre. Si tu crois que ça vaut vraiment la peine, je peux
essayer d'obtenir un ordre. - Ça en
vaut toujours la peine, dit Rieux.

[¶29] His charwoman had just told him that several hundred dead rats had been collected in the big factory where her husband worked. It was about this time that our townsfolk began to show signs of uneasiness. For, from April 18 onwards, quantities of dead or dying rats were found in factories and warehouses. In some cases the animals were killed to put an end to their agony. From the outer suburbs to the center of the town, in all the byways where the doctor's duties took him, in every thoroughfare, rats were piled up in garbage cans or lying in long lines in the gutters. The evening papers that day took up the matter and inquired whether or not the city fathers were going to take steps, and what emergency measures were contemplated, to abate this particularly disgusting nuisance. Actually the municipality had not contemplated doing anything at all, but now a meeting was convened to discuss the situation. An order was transmitted to the sanitary service to collect the dead rats at daybreak every morning. When the rats had been collected, two municipal trucks were to take them to be burned in the town incinerator.

> French: Sa
femme de ménage venait de lui apprendre qu'on avait collecté plusieurs
centaines de rats morts dans la grande usine où travaillait son mari. C'est à
peu près à cette époque en tout cas que nos concitoyens commencèrent à
s'inquiéter. Car, à partir du 18, les usines et les entrepôts dégorgèrent, en
effet, des centaines de cadavres de rats. Dans quelques cas, on fut obligé
d'achever les bêtes, dont l'agonie était trop longue. Mais, depuis les
quartiers extérieurs jusqu'au centre de la ville, partout où le docteur Rieux
venait à passer, partout où nos concitoyens se rassemblaient, les rats attendaient
en tas, dans les poubelles, ou en longues files, dans les ruisseaux. La presse
du soir s'empara de l'affaire, dès ce jour-là, et demanda si la municipalité,
oui ou non, se proposait d'agir et quelles mesures d'urgence elle avait envisagées
pour garantir ses administrés de cette invasion répugnante. La municipalité ne
s'était rien proposé et n'avait rien envisagé du tout, mais commença par se
réunir en conseil pour délibérer. L'ordre fut donné au service de dératisation
de collecter les rats morts, tous les matins, à l'aube. La collecte finie, deux
voitures du service devaient porter les bêtes à l'usine d'incinération des
ordures, afin de les brûler.

[¶30] But the situation worsened in the following days. There were more and more dead vermin in the streets, and the collectors had bigger truckloads every morning. On the fourth day the rats began to come out and die in batches. From basements, cellars, and sewers they emerged in long wavering files into the light of day, swayed helplessly, then did a sort of pirouette and fell dead at the feet of the horrified onlookers. At night, in passages and alleys, their shrill little death-cries could be clearly heard. In the mornings the bodies were found lining the gutters, each with a gout of blood, like a red flower, on its tapering muzzle; some were bloated and already beginning to rot, others rigid, with their whiskers still erect. Even in the busy heart of the town you found them piled in little heaps on landings and in backyards. Some stole forth to die singly in the halls of public offices, in school playgrounds, and even on cafe terraces. Our townsfolk were amazed to find such busy centers as the Place d'Armes, the boulevards, the promenade along the waterfront, dotted with repulsive little corpses. After the daily clean-up of the town, which took place at sunrise, there was a brief respite; then gradually the rats began to appear again in numbers that went on increasing throughout the day. People out at night would often feel underfoot the squelchy roundness of a still warm body. It was as if the earth on which our houses stood were being purged of its secreted humors; thrusting up to the surface the abscesses and pus-clots that had been forming in its entrails. You must picture the consternation of our little town, hitherto so tranquil, and now, out of the blue, shaken to its core, like a quite healthy man who all of a sudden feels his temperature shoot up and the blood seething like wildfire in his veins.

> French: [26] Mais
dans les jours qui suivirent, la situation s'aggrava. Le nombre des rongeurs
ramassés allait croissant et la récolte était tous les matins plus abondante.
Dès le quatrième jour, les rats commencèrent à sortir pour mourir en groupes.
Des réduits, des sous-sols, des caves, des égouts, ils montaient en longues
files titubantes pour venir vaciller à la lumière, tourner sur eux-mêmes et
mourir près des humains. La nuit, dans les couloirs ou les ruelles, on
entendait distinctement leurs petits cris d'agonie. Le matin, dans les
faubourgs, on les trouvait étalés à même le ruisseau, une petite fleur de sang
sur le museau pointu, les uns gonflés et putrides, les autres raidis et les moustaches
encore dressées. Dans la ville même, on les rencontrait par petits tas, sur les
paliers ou dans les cours. Ils venaient aussi mourir isolément dans les halls
administratifs, dans les préaux d'école, à la terrasse des cafés, quelquefois.
Nos concitoyens stupéfaits les découvraient aux endroits les plus fréquentés de
la ville. La Place d'Armes, les boulevards, la promenade du Front-de-Mer, de
loin en loin, étaient souillés. Nettoyée à l'aube de ses bêtes mortes, la ville
les retrouvait peu à peu, de plus en plus nombreuses, pendant la journée. Sur
les trottoirs, il arrivait aussi à plus d'un promeneur nocturne de sentir sous
son pied la masse élastique d'un cadavre encore frais. On eût dit que la terre
même où étaient plantées nos maisons se purgeait de son chargement d'humeurs,
qu'elle laissait monter à la surface des furoncles et des sanies qui,
jusqu'ici, la travaillaient intérieurement. Qu'on envisage seulement la
stupéfaction de notre petite ville, si tranquille jusque-là, et bouleversée en
quelques jours, comme un homme bien portant dont le sang épais se mettrait tout
d'un coup en révolution !

[¶31] Things went so far that the Ransdoc Information Bureau (inquiries on all subjects promptly and accurately answered), which ran a free-information talk on the radio, by way of publicity, began its talk by announcing that no less than 6,231 rats had been collected and burned in a single day, April 25. Giving as it did an ampler and more precise view of the scene daily enacted before our eyes, this amazing figure administered a jolt to the public nerves. Hitherto people had merely grumbled at a stupid, rather obnoxious visitation; they now realized that this strange phenomenon, whose scope could not be measured and whose origins escaped detection, had something vaguely menacing about it. Only the old Spaniard whom Dr. Rieux was treating for asthma went on rubbing his hands and chuckling: "They're coming out, they're coming out," with senile glee.

> French: Les
choses allèrent si loin que l'agence Ransdoc [27] (renseignements,
documentation, tous les renseignements sur n'importe quel sujet) annonça, dans
son émission radiophonique d'informations gratuites, 6.231 rats collectés et
brûlés dans la seule journée du 25. Ce chiffre, qui donnait un sens clair au
spectacle quotidien que la ville avait sous les yeux, accrut le désarroi.
jusqu'alors, on s'était seulement plaint d'un accident un peu répugnant. On
s'apercevait maintenant que ce phénomène dont on ne pouvait encore ni préciser
l'ampleur ni déceler l'origine avait quelque chose de menaçant. Seul le vieil
Espagnol asthmatique continuait de se frotter les mains et répétait :
« Ils sortent, ils sortent », avec une joie sénile.

[¶32] On April 28, when the Ransdoc Bureau announced that 8,ooo rats had been collected, a wave of something like panic swept the town. There was a demand for drastic measures, the authorities were accused of slackness, and people who had houses on the coast spoke of moving there, early in the year though it was. But next day the bureau informed them that the phenomenon had abruptly ended and the sanitary service had collected only a trifling number of rats. Everyone breathed more freely.

> French: Le 28
avril, cependant, Ransdoc annonçait une collecte de 8.000 rats environ et
l'anxiété était à son comble dans la ville. On demandait des mesures radicales,
on accusait les autorités, et certains qui avaient des maisons au bord de la
mer parlaient déjà de s'y retirer. Mais, le lendemain, l'agence annonça que le
phénomène avait cessé brutalement et que le service de dératisation n'avait
collecté qu'une quantité négligeable de rats morts. La ville respira.

[¶33] It was, however, on this same day, at noon, that Dr. Rieux, when parking his car in front of the apartment house where he lived, noticed the concierge coming toward him from the end of the street. He was dragging himself along, his head bent, arms and legs curiously splayed out, with the jerky movements of a clockwork doll. The old man was leaning on the arm of a priest whom the doctor knew. It was Father Paneloux, a learned and militant Jesuit, whom he had met occasionally and who was very highly thought of in our town, even in circles quite indifferent to religion. Rieux waited for the two men to draw up to him. M. Michel's eyes were fever-bright and he was breathing wheezily. The old man explained that, feeling "a bit off color," he had gone out to take the air. But he had started feeling pains in all sorts of places, in his neck, armpits, and groin, and had been obliged to turn back and ask Father Paneloux to give him an arm.

> French: C'est
pourtant le même jour, à midi, que le docteur Rieux, arrêtant sa voiture devant
son immeuble, aperçut au bout de la rue le concierge qui avançait péniblement,
la tête penchée, bras et jambes écartés, dans une attitude de pantin. Le vieil
homme tenait le bras d'un prêtre que le docteur reconnut. C'était le Père
Paneloux, un jésuite érudit et militant qu'il avait rencontré quelquefois et
qui était très estimé dans notre ville, même parmi ceux qui sont indifférents
en matière de religion. Il les attendit. Le vieux Michel avait les yeux
brillants et la respiration sifflante. Il ne s'était pas senti très bien et
avait voulu prendre l'air. [28] Mais des douleurs vives au cou, aux aisselles
et aux aines l'avaient forcé à revenir et à demander l'aide du Père Paneloux.

[¶34] "It's just swellings," he said. "I must have strained myself somehow." Leaning out of the window of the car, the doctor ran his hand over the base of Michel's neck; a hard lump, like a knot in wood, had formed there. "Go to bed at once, and take your temperature. I'll come to see you this afternoon." When the old man had gone, Rieux asked Father Paneloux what he made of this queer business about the rats. "Oh, I suppose it's an epidemic they've been having." The Father's eyes were smiling behind his big round glasses.

> French: - Ce
sont des grosseurs, dit-il. J'ai dû faire un effort. Le bras
hors de la portière, le docteur promena son doigt à la base du cou que Michel
lui tendait ; une sorte de nœud de bois s'y était formé. -
Couchez-vous, prenez votre température, je viendrai vous voir cet après-midi. Le
concierge parti, Rieux demanda au Père Paneloux ce qu'il pensait de cette
histoire de rats : -
Oh ! dit le Père, ce doit être une épidémie, et ses yeux sourirent
derrière les lunettes rendes.

[¶35] After lunch, while Rieux was reading for the second time the telegram his wife had sent him from the sanatorium, announcing her arrival, the phone rang. It was one of his former patients, a clerk in the Municipal Office, ringing him up. He had suffered for a long time from a constriction of the aorta, and, as he was poor, Rieux had charged no fee.

> French: Après
le déjeuner, Rieux relisait le télégramme de la maison de santé qui lui
annonçait l'arrivée de sa femme, quand le téléphone se fit entendre, C'était un
de ses anciens clients, employé de mairie, qui l'appelait. Il avait longtemps
souffert d'un rétrécissement de l'aorte, et, comme il était pauvre, Rieux
l'avait soigné gratuitement.

[¶36] "Thanks, doctor, for remembering me. But this time it's somebody else. The man next door has had an accident. Please come at once." He sounded out of breath. Rieux thought quickly; yes, he could see the concierge afterwards. A few minutes later he was entering a small house in the rue Faidherbe, on the outskirts of the town. Halfway up the drafty, foul-smelling stairs, he saw Joseph Grand, the clerk, hurrying down to meet him. He was a man of about fifty years of age, tall and drooping, with narrow shoulders, thin limbs, and a yellowish mustache.

> French: - Oui,
disait-il, vous vous souvenez de moi. Mais il s'agit d'un autre. Venez vite, il
est arrivé quelque chose chez mon voisin. Sa voix
s'essoufflait. Rieux pensa au concierge et décida qu'il le verrait ensuite.
Quelques minutes plus tard, il franchissait la porte d'une maison basse de la
rue Faidherbe, dans un quartier extérieur. Au milieu de l'escalier frais et
puant, il rencontra Joseph Grand, l'employé, qui descendait à sa rencontre.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années, à la moustache jaune, long et
voûté, les épaules étroites et les membres maigres.

[¶37] "He looks better now," he told Rieux, "but I really thought his number was up." He blew his nose vigorously. On the top floor, the third, Rieux noticed something scrawled in red chalk on a door on the left: Come in, I've hanged myself.

> French: - Cela
va mieux, dit-il en arrivant vers Rieux, mais j'ai cru qu'il y passait. [29] Il
se mouchait. Au deuxième et dernier étage, sur la porte de gauche, Rieux lut,
tracé à la craie rouge « Entrez,
je suis pendu. »

[¶38] They entered the room. A rope dangled from a hanging lamp above a chair lying on its side. The dining-room table had been pushed into a corner. But the rope hung empty. "I got him down just in time." Grand seemed always to have trouble in finding his words, though he expressed himself in the simplest possible way. "I was going out and I heard a noise. When I saw that writing on the door, I thought it was a a prank. Only, then I heard a funny sort of groan; it made my blood run cold, as they say." He scratched his head. "That must be a painful way of of doing it, I should think. Naturally I went in."

> French: Ils
entrèrent. La corde pendait de la suspension au-dessus d'une chaise renversée,
la table poussée dans un coin. Mais elle pendait dans le vide. - Je
l'ai décroché à temps, disait Grand qui semblait toujours chercher ses mots,
bien qu'il parlât le langage le plus simple. Je sortais, justement, et j'ai
entendu du bruit. Quand j'ai vu l'inscription, comment vous expliquer, j'ai cru
à une farce. Mais il a poussé un gémissement drôle, et même sinistre, on peut
le dire. Il se
grattait la tête : - À mon
avis, l'opération doit être douloureuse. Naturellement., je suis entré.

[¶39] Grand had opened a door and they were standing on the threshold of a bright but scantily furnished bedroom. There was a brass bedstead against one of the walls, and a plump little man was lying there, breathing heavily. He gazed at them with bloodshot eyes. Rieux stopped short. In the intervals of the man's breathing he seemed to hear the little squeals of rats. But he couldn't see anything moving in the corners of the room. Then he went to the bedside. Evidently the man had not fallen from a sufficient height, or very suddenly, for the collar-bone had held. Naturally there was some asphyxia. An X-ray photograph would be needed. Meanwhile the doctor gave him a camphor injection and assured him he would be all right in a few days.

> French: Ils
avaient poussé une porte et se trouvaient sur le seuil d'une chambre claire,
mais meublée pauvrement. Un petit homme rond était couché sur le lit de cuivre.
Il respirait fortement et les regardait avec des yeux congestionnés. Le docteur
s'arrêta. Dans les intervalles de la respiration, il lui semblait entendre des
petits cris de rats. Mais rien ne bougeait dans les coins. Rieux alla vers le
lit. L'homme n'était pas tombé d'assez haut, ni trop brusquement, les vertèbres
avaient tenu. Bien entendu, un peu d'asphyxie. Il faudrait avoir une
radiographie. Le docteur fit une piqûre d'huile camphrée et dit que tout
s'arrangerait en quelques jours.

[¶40] "Thanks, doctor," the man mumbled. When Rieux asked Grand if he had notified the police, he hung his head. "Well, as a matter of fact, I haven't. The first thing, I thought, was to?" "Quite so," Rieux cut in. "I'll see to it."

> French: -
Merci, docteur, dit l'homme d'une voix étouffée. Rieux
demanda à Grand s'il avait prévenu le commissariat et l'employé prit un air
déconfit : - Non,
dit-il, oh ! non. J'ai pensé que le plus pressé... - Bien
sûr, coupa Rieux, je le ferai donc.

[¶41] But the invalid made a fretful gesture and sat up in bed. He felt much better, he explained; really it wasn't worth the trouble. "Don't feel alarmed," Rieux said. "It's little more than a formality. Anyhow, I have to report this to the police." "Oh!" The man slumped back on the bed and started sobbing weakly. Grand, who had been twiddling his mustache while they were speaking, went up to the bed. "Come, Monsieur Cottard," he said. "Try to understand. People could say the doctor was to blame, if you took it into your head to have another shot at it." Cottard assured him tearfully that there wasn't the least risk of that; he'd had a sort of crazy fit, but it had passed and all he wanted now was to be left in peace. Rieux was writing a prescription.

> French: Mais, à
ce moment, le malade s'agita et se dressa [30] dans le lit en protestant qu'il
allait bien et que ce n'était pas la peine. -
Calmez-vous, dit Rieux. Ce n'est pas une affaire, croyez-moi, et il faut que je
fasse ma déclaration. -
Oh ! fit l'autre. Et il
se rejeta en arrière pour pleurer à petits coups. Grand, qui tripotait sa
moustache depuis un moment, s'approcha de lui. -
Allons, monsieur Cottard, dit-il. Essayez de comprendre. On peut dire que le
docteur est responsable. Si, par exemple, il vous prenait l'envie de
recommencer... Mais
Cottard dit, au milieu de ses larmes, qu'il ne recommencerait pas, que c'était
seulement un moment d'affolement et qu'il désirait seulement qu'on lui laissât
la paix. Rieux rédigeait une ordonnance.

[¶42] "Very well," he said. "We'll say no more about it for the present. I'll come and see you again in a day or two. But don't do anything silly." On the landing he told Grand that he was obliged to make a report, but would ask the police inspector to hold up the inquiry for a couple of days. "But somebody should watch Cottard tonight," he added. "Has he any relations?" "Not that I know of. But I can very well stay with him. I can't say I really know him, but one's got to help a neighbor, hasn't one?"

> French: - C'est
entendu, dit-il. Laissons cela, je reviendrai dans deux ou trois jours. Mais ne
faites pas de bêtises. Sur le
palier, il dit à Grand qu'il était obligé de faire sa déclaration, mais qu'il
demanderait au commissaire de ne faire son enquête que deux jours après. - Il
faut le surveiller cette nuit. A-t-il de la famille ? - Je ne
la connais pas. Mais je peux veiller moi-même. Il
hochait la tête. - Lui
non plus, remarquez-le, je ne peux pas dire que je le connaisse. Mais il faut
bien s'entraider.

[¶43] As he walked down the stairs Rieux caught himself glancing into the darker corners, and he asked Grand if the rats had quite disappeared in his part of the town. Grand had no idea. True, he'd heard some talk about rats, but he never paid much attention to gossip like that. "I've other things to think about," he added. Rieux, who was in a hurry to get away, was already shaking his hand. There was a letter to write to his wife, and he wanted to see the concierge first. News-venders were shouting the latest news that the rats had disappeared. But Rieux found his patient leaning over the edge of the bed, one hand pressed to his belly and the other to his neck, vomiting pinkish bile into a slop-pail. After retching for some moments, the man lay back again, gasping. His temperature was 103, the ganglia of his neck and limbs were swollen, and two black patches were developing on his thighs. He now complained of internal pains.

> French: Dans
les couloirs de la maison, Rieux regarda machinalement vers les recoins et
demanda à Grand si les rats avaient totalement disparu de son quartier.
L'employé n'en savait rien. On lui avait parlé en effet de cette histoire, mais
il ne prêtait pas beaucoup d'attention aux bruits du quartier. - J'ai
d'autres soucis, dit-il. [31] Rieux
lui serrait déjà la main. Il était pressé de voir le concierge avant d'écrire à
sa femme. Les
crieurs des journaux du soir annonçaient que l'invasion des rats était stoppée.
Mais Rieux trouva son malade à demi versé hors du lit, une main sur le ventre
et l'autre autour du cou, vomissant avec de grands arrachements une bile
rosâtre dans un bidon d'ordures. Après de longs efforts, hors d'haleine, le
concierge se recoucha. La température était à trente-neuf cinq, les ganglions
du cou et les membres avaient gonflé, deux taches noirâtres s'élargissaient à
son flanc. Il se plaignait maintenant d'une douleur intérieure.

[¶44] "It's like fire," he whimpered. "The bastard's burning me inside." He could hardly get the words through his fever-crusted lips and he gazed at the doctor with bulging eyes that his headache had suffused with tears. His wife cast an anxious look at Rieux, who said nothing.

> French: - Ça
brûle, disait-il, ce cochon-là me brûle. Sa
bouche fuligineuse lui faisait mâcher les mots et il tournait vers le docteur
des yeux globuleux où le mal de tête mettait des larmes. Sa femme regardait
avec anxiété Rieux qui demeurait muet.

[¶45] "Please, doctor," she said, "what is it?" "It might be almost anything. There's nothing definite as yet. Keep him on a light diet and give him plenty to drink." The sick man had been complaining of a raging thirst.

> French: -
Docteur, disait-elle, qu'est-ce que c'est ? - Ça
peut être n'importe quoi. Mais il n'y a encore rien de sûr. Jusqu'à ce soir,
diète et dépuratif. Qu'il boive beaucoup. Justement,
le concierge était dévoré par la soif.

[¶46] On returning to his apartment Rieux rang up his colleague Richard, one of the leading practitioners in the town. "No," Richard said, "I can't say I've noticed anything exceptional." "No cases of fever with local inflammation?" "Wait a bit! I have two cases with inflamed ganglia." "Abnormally so?" "Well," Richard said, "that depends on what you mean by 'normal.'"

> French: Rentré
chez lui, Rieux téléphonait à son confrère Richard, un des médecins les Plus
importants de la ville. - Non,
disait Richard, je n'ai rien vu d'extraordinaire. - Pas
de fièvre avec inflammations locales ? -
Ah ! si, pourtant, deux cas avec des ganglions très enflammés. -
Anormalement ? - Heu,
dit Richard, le normal, vous savez...

[¶47] Anyhow, that night the porter was running a temperature of 104 and in delirium, always babbling about "them rats." Rieux tried a fixation abscess. When he felt the sting of the turpentine, the old man yelled: "The bastards!"

> French: Le
soir, dans tous les cas, le concierge délirait et, à quarante degrés, se
plaignait des rats. Rieux tenta un [32] abcès de fixation. Sous la brûlure de
la térébenthine, le concierge hurla : « Ah ! les
cochons ! »

[¶48] The ganglia had become still larger and felt like lumps of solid fibrous matter embedded in the flesh. Mme Michel had completely broken down. "Sit up with him," the doctor said, "and call me if necessary."

> French: Les
ganglions avaient encore grossi, durs et ligneux au toucher. La femme du
concierge s'affolait : -
Veillez, lui dit le docteur, et appelez-moi s'il y a lieu.

[¶49] Next day, April 30, the sky was blue and slightly misty. A warm, gentle breeze was blowing, bringing with it a smell of flowers from the outlying suburbs. The morning noises of the streets sounded louder, gayer than usual. For everyone in our little town this day brought the promise of a new lease of life, now that the shadow of fear under which they had been living for a week had lifted. Rieux, too, was in an optimistic mood when he went down to see the concierge; he had been cheered up by a letter from his wife that had come with the first mail. Old M. Michel's temperature had gone down to 99 and, though he still looked very weak, he was smiling. "He's better, doctor, isn't he?" his wife inquired. "Well, it's a bit too early to say."

> French: Le
lendemain, 30 avril, une brise déjà tiède soufflait dans un ciel bleu et
humide. Elle apportait une odeur de fleurs qui venait des banlieues les plus
lointaines. Les bruits du matin dans les rues semblaient plus vifs, plus joyeux
qu'à l'ordinaire. Dans toute notre petite ville, débarrassée de la sourde
appréhension où elle avait vécu pendant la semaine, ce jour-là était celui du
renouveau. Rieux lui-même, rassuré par une lettre de sa femme, descendit chez
le concierge avec légèreté. Et en effet, au matin, la fièvre était tombée à
trente-huit degrés. Affaibli, le malade souriait dans son lit. - Cela
va mieux, n'est-ce pas, docteur ? dit sa femme. -
Attendons encore.

[¶50] At noon the sick man's temperature shot up abruptly to 104, he was in constant delirium and had started vomiting again. The ganglia in the neck were painful to the touch, and the old man seemed to be straining to hold his head as far as possible from his body. His wife sat at the foot of the bed, her hands on the counterpane, gently clasping his feet. She gazed at Rieux imploringly.

> French: Mais, à
midi, la fièvre était montée d'un seul coup à quarante degrés, le malade
délirait sans arrêt et les vomissements avaient repris. Les ganglions du cou
étaient douloureux au toucher et le concierge semblait vouloir tenir sa tête le
plus possible éloignée du corps. Sa femme était assise au pied du lit, les
mains sur la couverture, tenant doucement les pieds du malade. Elle regardait
Rieux.

[¶51] "Listen," he said, "we'll have to move him to a hospital and try a special treatment. I'll ring up for the ambulance." Two hours later the doctor and Mme Michel were in the ambulance bending over the sick man. Rambling words were issuing from the gaping mouth, thickly coated now with sores. He kept on repeating: "Them rats! Them damned rats!" His face had gone livid, a grayish green, his lips were bloodless, his breath came in sudden gasps. His limbs spread out by the ganglia, embedded in the berth as if he were trying to bury himself in it or a voice from the depths of the earth were summoning him below, the unhappy man seemed to be stifling under some unseen pressure. His wife was sobbing.

> French: -
Écoutez, dit celui-ci, il faut l'isoler et tenter un traitement d'exception. Je
téléphone à l'hôpital et nous le transporterons en ambulance. Deux
heures après, dans l'ambulance, le docteur et la femme se penchaient sur le
malade. De sa bouche tapissée de fongosités, des bribes de mots
sortaient : « Les rats ! » disait-il. Verdâtre, les lèvres
cireuses, les paupières [33] plombées, le souffle saccadé et court, écartelé
par les ganglions, tassé au fond de sa couchette comme s'il eût voulu la refermer
sur lui ou comme si quelque chose, venu du fond de la terre, l'appelait sans
répit, le concierge étouffait sous une pesée invisible. La femme pleurait.

[¶52] "Isn't there any hope left, doctor?" "He's dead," said Rieux.

> French: - N'y
a-t-il donc plus d'espoir, docteur ? - Il
est mort, dit Rieux.

[¶53] Michel's death marked, one might say, the end of the first period, that of bewildering portents, and the beginning of another, relatively more trying, in which the perplexity of the early days gradually gave place to panic. Reviewing that first phase in the light of subsequent events, our townsfolk realized that they had never dreamed it possible that our little town should be chosen out for the scene of such grotesque happenings as the wholesale death of rats in broad daylight or the decease of concierges through exotic maladies. In this respect they were wrong, and their views obviously called for revision. Still, if things had gone thus far and no farther, force of habit would doubtless have gained the day, as usual. But other members of our community, not all menials or poor people, were to follow the path down which M. Michel had led the way. And it was then that fear, and with fear serious reflection, began.

> French: [34] La
mort du concierge, il est possible de le dire, marqua la fin de cette période
remplie de signes déconcertants et le début d'une autre, relativement plus
difficile, où la surprise des premiers temps se transforma peu à peu en
panique. Nos concitoyens, ils s'en rendaient compte désormais, n'avaient jamais
pensé que notre petite ville pût être un lieu particulièrement désigné pour que
les rats y meurent au soleil et que les concierges y périssent de maladies
bizarres. De ce point de vue, ils se trouvaient en somme dans l'erreur et leurs
idées étaient à réviser. Si tout s'était arrêté là, les habitudes sans doute
l'eussent emporté. Mais d'autres parmi nos concitoyens, et qui n'étaient pas
toujours concierges ni pauvres, durent suivre la route sur laquelle M. Michel
s'était engagé le premier. C'est à partir de ce moment que la peur, et la
réflexion avec elle, commencèrent.

[¶54] However, before entering on a detailed account of the next phase, the narrator proposes to give the opinion of another witness on the period that has been described. Jean Tarrou, whose acquaintance we have already made at the beginning of this narrative, had come to Oran some weeks before and was staying in a big hotel in the center of the town. Apparently he had private means and was not engaged in business. But though he gradually became a familiar figure in our midst, no one knew where he hailed from or what had brought him to Oran. He was often to be seen in public and at the beginning of spring was seen on one or other of the beaches almost every day; obviously he was fond of swimming. Good-humored, always ready with a smile, he seemed an addict of all normal pleasures without being their slave. In fact, the only habit he was known to have was that of cultivating the society of the Spanish dancers and musicians who abound in our town.

> French: Cependant,
avant d'entrer dans le détail de ces nouveaux événements, le narrateur croit
utile de donner sur la période qui vient d'être décrite l'opinion d'un autre
témoin. Jean Tarrou, qu'on a déjà rencontré au début de ce récit, s'était fixé
à Oran quelques semaines plus tôt et habitait, depuis ce temps, un grand hôtel
du centre. [35] Apparemment, il semblait assez aisé pour vivre de ses revenus.
Mais, bien que la ville se fût peu à peu habituée à lui, personne ne pouvait
dire d'où il venait, ni pourquoi il était là. On le rencontrait dans tous les
endroits publics. Dès le début du printemps, on l'avait beaucoup vu sur les
plages, nageant souvent et avec un plaisir manifeste. Bonhomme, toujours
souriant, il semblait être l'ami de tous les plaisirs normaux, sans en être
l'esclave. En fait, la seule habitude qu'on lui connût était la fréquentation
assidue des danseurs et des musiciens espagnols, assez nombreux dans notre
ville.

[¶55] His notebooks comprise a sort of chronicle of those strange early days we all lived through. But an unusual type of chronicle, since the writer seems to make a point of understatement, and at first sight we might almost imagine that Tarrou had a habit of observing events and people through the wrong end of a telescope. In those chaotic times he set himself to recording the history of what the normal historian passes over. Obviously we may deplore this curious kink in his character and suspect in him a lack of proper feeling. All the same, it is undeniable that these notebooks, which form a sort of discursive diary, supply the chronicler of the period with a host of seeming-trivial details which yet have their importance, and whose very oddity should be enough to prevent the reader from passing hasty judgment on this singular man.

> French: Ses
carnets, en tout cas, constituent eux aussi une sorte de chronique de cette
période difficile. Mais il s'agit d'une chronique très particulière qui semble
obéir à un parti pris d'insignifiance. À première vue, on pourrait croire que
Tarrou s'est ingénié à considérer les choses et les êtres par le gros bout de
la lorgnette. Dans le désarroi général, il s'appliquait, en somme, à se faire
l'historien de ce qui n'a pas d'histoire. On peut déplorer sans doute ce parti
pris et y soupçonner la sécheresse du cœur. Mais il n'en reste pas moins que
ces carnets peuvent fournir, pour une chronique de cette période, une foule de
détails secondaires qui ont cependant leur importance et dont la bizarrerie
même empêchera qu'on juge trop vite cet intéressant personnage.

[¶56] The earliest entries made by Jean Tarrou synchronize with his coming to Oran. From the outset they reveal a paradoxical satisfaction at the discovery of a town so intrinsically ugly. We find in them a minute description of the two bronze lions adorning the Municipal Office, and appropriate comments on the lack of trees, the hideousness of the houses, and the absurd lay-out of the town. Tarrou sprinkles his descriptions with bits of conversation overheard in streetcars and in the streets, never adding a comment on them except, this comes somewhat later' in the report of a dialogue concerning a man named Camps. It was a chat between two streetcar conductors.

> French: Les
premières notes prises par Jean Tarrou datent de son arrivée à Oran. Elles
montrent, dès le début, une curieuse satisfaction de se trouver dans une ville
aussi laide par elle-même. On y trouve la description détaillée des deux lions
de bronze qui ornent la mairie, des considérations bienveillantes sur l'absence
d'arbres, les maisons disgracieuses et le plan absurde de la ville. Tarrou y
mêle encore des dialogues entendus dans les tramways et dans les rues, sans y
ajouter de commentaires, [36] sauf, un peu plus tard, pour l'une de ces conversations,
concernant un nommé Camps. Tarrou avait assisté à l'entretien de deux receveurs
de tramways

[¶57] "You knew Camps, didn't you?" asked one of them. "Camps? A tall chap with a black mustache?" "That's him. A switchman." "Ah yes, I remember now." "Well, he's dead." "Oh? When did he die?" "After that business about the rats." "You don't say so! What did he die of?" "I couldn't say exactly. Some kind of fever. Of course, he never was what you might call fit. He got abscesses under the arms, and they did him in, it seems." "Still, he didn't look that different from other people." "I wouldn't say that. He had a weak chest and he used to play the trombone in the town band. It's hard on the lungs, blowing a trombone."

> French: - Tu as
bien connu Camps, disait Fun. -
Camps ? un grand, avec une moustache noire ? - C'est
ça. Il était à l'aiguillage. - Oui,
bien sûr. - Eh
bien, il est mort. -
Ah ! et quand donc ? - Après
l'histoire des rats. -
Tiens ! Et qu'est-ce qu'il a eu ? - Je ne
sais pas, la fièvre. Et puis, il n'était pas fort. Il a eu des abcès sous le
bras. Il n'a pas résisté. - Il
avait pourtant l'air comme tout le monde. - Non,
il avait la poitrine faible, et il faisait de la musique à l'Orphéon. Toujours
souffler dans un piston, ça use.

[¶58] "Ah, if you've got weak lungs, it don't do you any good, blowing down a big instrument like that." After jotting down this dialogue Tarrou went on to speculate why Camps had joined a band when it was so clearly inadvisable, and what obscure motive had led him to risk his life for the sake of parading the streets on Sunday mornings.

> French: -
Ah ! termina le deuxième, quand on est malade, il ne faut pas souffler
dans un piston. Après
ces quelques indications, Tarrou se demandait pourquoi Camps était entré à
l'Orphéon contre son intérêt le plus évident et quelles étaient les raisons
profondes qui l'avaient conduit à risquer sa vie pour des défilés dominicaux.

[¶59] We gather that Tarrou was agreeably impressed by a little scene that took place daily on the balcony of a house facing his window. His room at the hotel looked on to a small side street and there were always several cats sleeping in the shadow of the walls. Every day, soon after lunch, at a time when most people stayed indoors, enjoying a siesta, a dapper little old man stepped out on the balcony on the other side of the street. He had a soldierly bearing, very erect, and affected a military style of dressing; his snow-white hair was always brushed to perfect smoothness. Leaning over the balcony he would call: "Pussy! Pussy!" in a voice at once haughty and endearing. The cats blinked up at him with sleep-pale eyes, but made no move as yet. He then proceeded to tear some paper into scraps and let them fall into the street; interested by the fluttering shower of white butterflies, the cats came forward, lifting tentative paws toward the last scraps of paper. Then, taking careful aim, the old man would spit vigorously at the cats and, whenever a liquid missile hit the quarry, would beam with delight.

> French: Tarrou
semblait ensuite avoir été favorablement impressionné par une scène qui se
déroulait souvent au balcon qui faisait face à sa fenêtre. Sa chambre donnait
en effet sur une petite rue transversale où des chats dormaient à l'ombre des
murs. Mais tous les jours, après déjeuner, aux heures où la ville tout entière
somnolait dans la chaleur, un petit vieux apparaissait sur un balcon, de l'autre
côté de la rue. Les cheveux blancs et bien peignés, droit et sévère dans ses
vêtements de coupe militaire, il appelait les chats d'un « Minet,
minet », à la fois [37] distant et doux. Les chats levaient leurs yeux
pâles de sommeil, sans encore se déranger. L'autre déchirait des petits bouts
de papier au-dessus de la rue et les bêtes, attirées par cette pluie de
papillons blancs, avançaient au milieu de la chaussée, tendant une patte hésitante
vers les derniers morceaux de papier. Le petit vieux crachait alors sur les
chats avec force et précision. Si l'un des crachats atteignait son but, il
riait.

[¶60] Lastly, Tarrou seemed to have been quite fascinated by the commercial character of the town, whose aspect, activities, and even pleasures all seemed to be dictated by considerations of business. This idiosyncrasy, the term he uses in his diary?was warmly approved of by Tarrou; indeed, one of his appreciative comments ends on the exclamation: "At last!" These are the only passages in which our visitor's record, at this period, strikes a seemingly personal note. Its significance and the earnestness behind it might escape the reader on a casual perusal. For example, after describing how the discovery of a dead rat led the hotel cashier to make an error in his bill, Tarrou added: "Query: How contrive not to waste one's time? Answer: By being fully aware of it all the while. Ways in which this can be done: By spending one's days on an uneasy chair in a dentist's waiting-room; by remaining on one's balcony all a Sunday afternoon; by listening to lectures in a language one doesn't know; by traveling by the longest and least-convenient train routes, and of course standing all the way; by lining up at the box-office of theaters and then not buying a seat; and so forth." Then, immediately following these eccentricities of thought and expression, we come on a detailed description of the streetcar service in the town, the structure of the cars, their indeterminate color, their unvarying dirtiness, and he concludes his observations with a "Very odd," which explains nothing. So much by way of introduction to Tarrou's comments on the phenomenon of the rats.

> French: Enfin,
Tarrou paraissait avoir été définitivement séduit par le caractère commercial
de la ville dont l'apparence, l'animation et même les plaisirs semblaient
commandés par les nécessités du négoce. Cette singularité (c'est le terme
employé par les carnets) recevait l'approbation de Tarrou et l'une de ses
remarques élogieuses se terminait même par l'exclamation :
« Enfin ! » Ce sont les seuls endroits où les notes du voyageur,
à cette date, semblent prendre un caractère personnel. Il est difficile
simplement d'en apprécier la signification et le sérieux. C'est ainsi qu'après
avoir relaté que la découverte d'un rat mort avait poussé le caissier de l'hôtel
à commettre une erreur dans sa note, Tarrou avait ajouté, d'une écriture moins
nette que d'habitude : « Question : comment faire pour ne pas
perdre son temps ? Réponse : l'éprouver dans toute sa longueur.
Moyens : passer des journées dans l'antichambre d'un dentiste, sur une
chaise inconfortable ; vivre à son balcon le dimanche après-midi ;
écouter des conférences dans une langue qu'on ne comprend pas, choisir les
itinéraires de chemin de fer les plus longs et les moins commodes et voyager
debout naturellement ; faire la queue aux guichets des spectacles et ne
pas prendre sa place, etc., etc... » Mais tout de suite après ce ?
écarts de langage ou de pensée, les carnets commencent une description détaillée
des tramways de notre ville, de leur forme de nacelle, leur couleur [38] indécise,
leur saleté habituelle, et terminent ces considérations par un « c'est
remarquable » qui n'explique rien. Voici
en tout cas les indications données par Tarrou sur l'histoire des rats :

[¶61] "The little old fellow opposite is quite disconsolate today. There are no more cats. The sight of all those dead rats strewn about the street may have excited their hunting instinct; anyhow, they all have vanished. To my thinking, there's no question of their eating the dead rats. Mine, I remember, turned up their noses at dead things. All the same, they're probably busy hunting in the cellars, hence the old boy's plight. His hair isn't as well brushed as usual, and he looks less alert, less military. You can see he is worried. After a few moments he went back into the room. But first he spat once on emptiness.

> French: « Aujourd'hui,
le petit vieux d'en face est décontenancé. Il n'y a plus de chats. Ils ont en
effet disparu, excités par les rats morts que l'on découvre en grand nombre
dans les rues. À mon avis, il n'est pas question que les chats mangent les rats
morts. je me souviens que les miens détestaient ça. Il n'empêche qu'ils doivent
courir dans les caves et que le petit vieux est décontenancé. Il est moins bien
peigné, moins vigoureux. On le sent inquiet. Au bout d'un moment, il est
rentré. Mais il avait craché, une fois, dans le vide.

[¶62] "In town today a streetcar was stopped because a dead rat had been found in it. (Query: How did it get there?) Two or three women promptly alighted. The rat was thrown out. The car went on.

> French: « Dans
la ville, on a arrêté un tram aujourd'hui parce qu'on y avait découvert un rat
mort, parvenu là on ne sait comment. Deux ou trois femmes sont descendues. On a
jeté le rat. Le tram est reparti.

[¶63] "The night watchman at the hotel, a level-headed man, assured me that all these rats meant trouble coming. 'When the rat leave a ship...' I replied that this held good for ships, but for towns it hadn't yet been demonstrated. But he stuck to his point. I asked what sort of 'trouble' we might expect. That he couldn't say; disasters always come out of the blue. But he wouldn't be surprised if there were an earthquake brewing. I admitted that was possible, and then he asked if the prospect didn't alarm me. " 'The only thing I'm interested in,' I told him, 'is acquiring peace of mind.' "He understood me perfectly.

> French: « À
l'hôtel, le veilleur de nuit, qui est un homme digne de foi, m'a dit qu'il
s'attendait à un malheur avec tous ces rats. « Quand les rats quittent le
navire... » Je lui ai répondu que c'était vrai dans le cas des bateaux,
mais qu'on ne l'avait jamais vérifié pour les villes. Cependant, sa conviction
est faite. Je lui ai demandé quel malheur, selon lui, on pouvait attendre. Il
ne savait pas, le malheur étant impossible à prévoir. Mais il n'aurait pas été
étonné qu'un tremblement de terre fît l'affaire. J'ai reconnu que c'était
possible et il m'a demandé si ça ne m'inquiétait pas. - La
seule chose qui m'intéresse, lui ai-je dit, c'est de trouver la paix
intérieure. « Il
m'a parfaitement compris.

[¶64] "I find a family that has its meals in this hotel quite interesting. The father is a tall, thin man, always dressed in black and wearing a starched collar. The top of his head is bald, with two tufts of gray hair on each side. His small, beady eyes, narrow nose, and hard, straight mouth make him look like a well-brought-up owl. He is always first at the door of the restaurant, stands aside to let his wife, a tiny woman, like a black mouse, go in, and then comes in himself with a small boy and girl, dressed like performing poodles, at his heels. When they are at the table he remains standing till his wife is seated and only then the two poodles can perch themselves on their chairs. He uses no terms of endearment to his family, addresses politely spiteful remarks to his wife, and bluntly tells the kids what he thinks of them.

> French: « Au
restaurant de l'hôtel, il y a toute une famille bien intéressante. Le père est
un grand homme maigre, [39] habillé de noir, avec un col dur. Il a le milieu du
crâne chauve et deux touffes de cheveux gris, à droite et à gauche. Des petits
yeux ronds et durs, un nez mince, une bouche horizontale, lui donnent l'air
d'une chouette bien élevée. Il arrive toujours le premier à la porte du
restaurant, s'efface, laisse passer sa femme., menue comme une souris noire, et
entre alors avec, sur les talons, un petit garçon et une petite fille habillés
comme des chiens savants. Arrivé à sa table, il attend que sa femme ait pris
place, s'assied, et les deux caniches peuvent enfin se percher sur leurs chaises.
Il dit « vous » à sa femme et à ses enfants, débite des méchancetés
polies à la première et des paroles définitives aux héritiers :

[¶65] " 'Nicole, you're behaving quite disgracefully.' "The little girl is on the brink of tears, which is as it should be. "This morning the small boy was all excitement about the rats, and started saying something on the subject. " 'Philippe, one doesn't talk of rats at table. For the future I forbid you to use the word.' " 'Your father's right,' approved the mouse.

> French: -
Nicole, vous vous montrez souverainement antipathique ! « Et
la petite fille est prête à pleurer. C'est ce qu'il faut. « Ce
matin, le petit garçon était tout excité par l'histoire des rats. Il a voulu
dire un mot à table : - On ne
parle pas de rats à table, Philippe. Je vous interdis à l'avenir de prononcer
ce mot. - Votre
père a raison, a dit la souris noire.

[¶66] "The two poodles buried their noses in their plates, and the owl acknowledged thanks by a curt, perfunctory nod. "This excellent example notwithstanding, everybody in town is talking about the rats, and the local newspaper has taken a hand. The town-topics column, usually very varied, is now devoted exclusively to a campaign against the local authorities. 'Are our city fathers aware that the decaying bodies of these rodents constitute a grave danger to the population?' The manager of the hotel can talk of nothing else. But he has a personal grievance, too; that dead rats should be found in the elevator of a three-star hotel seems to him the end of all things. To console him, I said: 'But, you know, everybody's in the same boat.' " 'That's just it,' he replied. 'Now we're like everybody else.'

> French: « Les
deux caniches ont piqué le nez dans leur pâtée et la chouette a remercié d'un
signe de tête qui n'en disait pas long. « Malgré
ce bel exemple, on parle beaucoup en ville de cette histoire de rats. Le
journal s'en est mêlé. La chronique locale, qui d'habitude est très variée, est
maintenant occupée tout entière par une campagne contre la municipalité :
« Nos édiles se sont-ils avisés du danger que pouvaient présenter les
cadavres putréfiés de ces rongeurs ? » Le directeur de l'hôtel ne
peut plus parler d'autre chose. Mais c'est aussi qu'il est vexé. Découvrir des
rats dans l'ascenseur d'un hôtel [40] honorable lui paraît inconcevable. Pour
le consoler, je lui ai dit : « Mais tout le monde en est là. » -
Justement, m'a-t-il répondu, nous sommes maintenant comme tout le monde.

[¶67] "He was the first to tell me about the outbreak of this queer kind of fever which is causing much alarm. One of his chambermaids has got it. " 'But I feel sure it's not contagious,' he hastened to assure me. "I told him it was all the same to me. " 'Ah, I understand, sir. You're like me, you're a fatalist.' "I had said nothing of the kind and, what's more, am not a fatalist. I told him so...."

> French: « C'est
lui qui m'a parlé des premiers cas de cette fièvre surprenante dont on commence
à s'inquiéter. Une de ses femmes de chambre en est atteinte. - Mais
sûrement, ce n'est pas contagieux, a-t-il précisé avec empressement. « Je
lui ai dit que cela m'était égal. -
Ah ! je vois. Monsieur est comme moi, Monsieur est fataliste. « Je
n'avais rien avancé de semblable et d'ailleurs je ne suis pas fataliste. Je le
lui ai dit... »

[¶68] From this point onwards Tarrou's entries deal in some detail with the curious fever that was causing much anxiety among the public. When noting that the little old man, now that the rats had ceased appearing, had regained his cats and was studiously perfecting his shooting, Tarrou adds that a dozen or so cases of this fever were known to have occurred, and most had ended fatally.

> French: C'est à
partir de ce moment que les carnets de Tarrou commencent à parler avec un peu
de détails de cette fièvre inconnue dont on s'inquiétait déjà dans le public.
En notant que le petit vieux avait retrouvé enfin ses chats avec la disparition
des rats, et rectifiait patiemment ses tirs, Tarrou ajoutait qu'on pouvait déjà
citer une dizaine de cas de cette fièvre, dont la plupart avaient été mortels.

[¶69] For the light it may throw on the narrative that follows, Tarrou's description of Dr. Rieux may be suitably inserted here. So far as the narrator can judge, it is fairly accurate. "Looks about thirty-five. Moderate height. Broad shoulders. Almost rectangular face. Dark, steady eyes, but prominent jaws. A biggish, well-modeled nose. Black hair, cropped very close. A curving mouth with thick, usually tight-set lips. With his tanned skin, the black down on his hands and arms, the dark but becoming suits he always wears, he reminds one of a Sicilian peasant.

> French: À titre
documentaire, on peut enfin reproduire le portrait du docteur Rieux par Tarrou.
Autant que le narrateur puisse juger, il est assez fidèle : « Paraît
trente-cinq ans. Taille moyenne. Les épaules fortes. Visage presque
rectangulaire. Les yeux sombres et droits, mais les mâchoires saillantes. Le
nez fort est régulier. Cheveux noirs coupés très courts. La bouche est arquée
avec des lèvres pleines et presque toujours serrées. Il a un peu l'air d'un
paysan sicilien avec sa peau cuite, son poil noir et ses vêtements de teintes
toujours foncées, mais qui lui vont bien.

[¶70] "He walks quickly. When crossing a street, he steps off the sidewalk without changing his pace, but two out of three times makes a little hop when he steps on to the sidewalk on the other side. He is absentminded and, when driving his car, often leaves his side-signals on after he has turned a corner. Always bareheaded. Looks knowledgeable."

> French: « Il
marche vite. Il descend les trottoirs sans changer [41] son allure, mais deux
fois sur trois remonte sur le trottoir opposé en faisant un léger saut. Il est
distrait au volant de son auto et laisse souvent ses flèches de direction
levées, même après qu'il ait effectué son tournant. Toujours nu-tête. L'air
renseigné. »

[¶71] Tarrou's figures were correct. Dr. Rieux was only too well aware of the serious turn things had taken. After seeing to the isolation of the concierge's body, he had rung up Richard and asked what he made of these inguinal-fever cases.

> French: [42] Les
chiffres de Tarrou étaient exacts. Le docteur Rieux en savait quelque chose. Le
corps du concierge isolé, il avait téléphoné à Richard pour le questionner sur
ces fièvres inguinales.

[¶72] "I can make nothing of them," Richard confessed. "There have been two deaths, one in forty-eight hours, the other in three days. And the second patient showed all the signs of convalescence when I visited him on the second day." "Please let me know if you have other cases," Rieux said.

> French: - Je
n'y comprends rien, avait dit Richard. Deux morts, l'un en quarante-huit
heures, l'autre en trois jours. J'avais laissé le dernier avec toutes les
apparences de la convalescence, un matin. -
Prévenez-moi, si vous avez d'autres cas, dit Rieux.

[¶73] He rang up some other colleagues. As a result of these inquiries he gathered that there had been some twenty cases of the same type within the last few days. Almost all had ended fatally. He then advised Richard, who was chairman of the local Medical Association, to have any fresh cases put into isolation wards. "Sorry," Richard said, "but I can't do anything about it. An order to that effect can be issued only by the Prefect. Anyhow, what grounds have you for supposing there's danger of contagion?" "No definite grounds. But the symptoms are definitely alarming."

> French: Il
appela encore quelques médecins. L'enquête ainsi menée lui donna une vingtaine
de cas semblables en quelques jours. Presque tous avaient été mortels. Il
demanda alors à Richard, secrétaire du syndicat des médecins d'Oran,
l'isolement des nouveaux malades. - Mais
je n'y puis rien, dit Richard. Il faudrait des mesures préfectorales.
D'ailleurs, qui vous dit qu'il y a risque de contagion ? - Rien
ne me le dit, mais les symptômes sont inquiétants.

[¶74] Richard, however, repeated that "such measures were outside his province." The most he could do was to put the matter up to the Prefect. But while these talks were going on, the weather changed for the worse. On the day following old Michel's death the sky clouded up and there were brief torrential downpours, each of which was followed by some hours of muggy heat. The aspect of the sea, too, changed; its dark-blue translucency had gone and, under the lowering sky, it had steely or silvery glints that hurt the eyes to look at. The damp heat of the spring made everyone long for the coming of the dry, clean summer heat. On the town, humped snail-wise on its plateau and shut off almost everywhere from the sea, a mood of listlessness descended. Hemmed in by lines and lines of whitewashed walls, walking between rows of dusty shops, or riding in the dingy yellow streetcars, you felt, as it were, trapped by the climate. This, however, was not the case with Rieux's old Spanish patient, who welcomed this weather with enthusiasm. "It cooks you," he said. "Just the thing for asthma."

> French: Richard,
cependant, estimait qu'« il n'avait pas qualité ». Tout ce qu'il
pouvait faire était d'en parler au préfet. Mais,
pendant qu'on parlait, le temps se gâtait. Au [43] lendemain de la mort du
concierge, de grandes brumes couvrirent le ciel. Des pluies diluviennes et
brèves s'abattirent sur la ville ; une chaleur orageuse suivait ces
brusques ondées. La mer elle-même avait perdu son bleu profond et, sous le ciel
brumeux, elle prenait des éclats d'argent ou de fer, douloureux pour la vue. La
chaleur humide de ce printemps faisait souhaiter les ardeurs de l'été. Dans la
ville, bâtie en escargot sur son plateau, à peine ouverte vers la mer, une
torpeur morne régnait. Au milieu de ses longs murs crépis, parmi les rues aux
vitrines poudreuses, dans les tramways d'un jaune sale, on se sentait un peu
prisonnier du ciel. Seul, le vieux malade de Rieux triomphait de son asthme
pour se réjouir de ce temps. - Ça
cuit, disait-il, c'est bon pour les bronches.

[¶75] Certainly it "cooked you," but exactly like a fever. Indeed, "the whole town was running a temperature; such anyhow was the impression Dr. Rieux could not shake off as he drove to the rue Faidherbe for the inquiry into Cottard's attempted suicide. That this impression was unreasonable he knew, and he attributed it to nervous exhaustion; he had certainly his full share of worries just at present. In fact, it was high time to put the brakes on and try to get his nerves into some sort of order. On reaching his destination he found that the police inspector hadn't turned up yet. Grand, who met him on the landing, suggested they should wait in his place, leaving the door open. The municipal clerk had two rooms, both very sparsely furnished. The only objects to catch the eye were a bookshelf on which lay two or three dictionaries, and a small blackboard on which one could just read two half-obliterated words: "flowery avenues." Grand announced that Cottard had had a good night. But he'd waked up this morning with pains in his head and feeling very low. Grand, too, looked tired and overwrought; he kept pacing up and down the room, opening and closing a portfolio crammed with sheets of manuscript that lay on the table.

> French: Ça
cuisait en effet, mais ni plus ni moins qu'une fièvre. Toute la ville avait la
fièvre, c'était du moins l'impression qui poursuivait le docteur Rieux, le
matin où il se rendait rue Faidherbe, afin d'assister à l'enquête sur la
tentative de suicide de Cottard. Mais cette impression lui paraissait
déraisonnable. Il l'attribuait à l'énervement et aux préoccupations dont il
était assailli et il admit qu'il était urgent de mettre un peu d'ordre dans ses
idées. Quand
il arriva, le commissaire n'était pas encore là. Grand attendait sur le palier
et ils décidèrent d'entrer d'abord chez lui en laissant la porte ouverte.
L'employé de mairie habitait deux pièces, meublées très sommairement. On
remarquait seulement un rayon de bois blanc garni de deux ou trois
dictionnaires, et un tableau noir sur lequel on pouvait lire encore, à demi
effacés, les mots « allées fleuries ». Selon Grand, Cottard avait
passé une bonne nuit. Mais il s'était réveillé, le matin, souffrant de la tête
et incapable d'aucune réaction, Grand paraissait [44] fatigué et nerveux, se
promenant de long en large, ouvrant et refermant sur la table un gros dossier
rempli de feuilles manuscrites.

[¶76] Meanwhile, however, he informed the doctor that he really knew very little about Cottard, but believed him to have private means in a small way. Cottard was a queer bird. For a long while their relations went no farther than wishing each other good-day when they met on the stairs.

> French: Il
raconta cependant au docteur qu'il connaissait mal Cottard, mais qu'il lui
supposait un petit avoir. Cottard était un homme bizarre. Longtemps, leurs
relations s'étaient bornées à quelques saluts dans l'escalier.

[¶77] "I've only had two conversations with him. Some days ago I upset a box of colored chalks I was bringing home, on the landing. They were red and blue chalks. Just then Cottard came out of his room and he helped me pick them up. He asked me what I wanted colored chalks for."

> French: - Je
n'ai eu que deux conversations avec lui. Il y a quelques jours, j'ai renversé
sur le palier une boîte de craies que je ramenais chez moi. Il y avait des
craies rouges et des craies bleues. À ce moment, Cottard est sorti sur le
palier et m'a aidé à les ramasser. Il m'a demandé à quoi servaient ces craies
de différentes couleurs.

[¶78] Grand had then explained to him that he was trying to brush up his Latin. He'd learned it at school, of course, but his memories had grown blurred. "You see, doctor, I've been told that a knowledge of Latin gives one a better understanding of the real meanings of French words." So he wrote Latin words on his blackboard, then copied out again in blue chalk the part of each word that changed in conjugation or declension, and in red chalk the part of the word that never varied.

> French: Grand
lui avait alors expliqué qu'il essayait de refaire un peu de latin. Depuis le
lycée, ses connaissances s'étaient estompées. - Oui,
dit-il au docteur, on m'a assuré que c'était utile pour mieux connaître le sens
des mots français. Il
écrivait donc des mots latins sur son tableau. Il recopiait à la craie bleue la
partie des mots qui changeait suivant les déclinaisons et les conjugaisons, et,
à la craie rouge, celle qui ne changeait jamais.

[¶79] "I'm not sure if Cottard followed this very clearly, but he seemed interested and asked me for a red chalk. That rather surprised me, but after all? Of course I couldn't guess the use he'd put it to."

> French: - Je ne
sais pas si Cottard a bien compris, mais il a paru intéressé et m'a demandé une
craie rouge. J'ai été un peu surpris, mais après tout... je ne pouvais pas
deviner, bien sûr, que cela servirait son projet.

[¶80] Rieux asked what was the subject of their second conversation. But just then the inspector came, accompanied by a clerk, and said he wished to begin by hearing Grand's statement. The doctor noticed that Grand, when referring to Cottard, always called him "the unfortunate man," and at one moment used even the expression "his grim resolve." When discussing the possible motives for the attempted suicide, Grand showed an almost finical anxiety over his choice of words. Finally he elected for the expression "a secret grief." The inspector asked if there had been anything in Cottard's manner that suggested what he called his "intent to felo-de-se."

> French: Rieux
demanda quel était le sujet de la deuxième conversation. Mais, accompagné de
son secrétaire, le commissaire arrivait qui voulait d'abord entendre les
déclarations de Grand. Le docteur remarqua que Grand, parlant de Cottard,
l'appelait toujours « le désespéré ». Il employa même à un moment
l'expression « résolution fatale ». Ils discutèrent sur le motif du
suicide et Grand [45] se montra tatillon sur le choix des termes. On s'arrêta
enfin sur les mots « chagrins intimes ». Le commissaire demanda si
rien dans l'attitude de Cottard ne laissait prévoir ce qu'il appelait « sa
détermination ».

[¶81] "He knocked at my door yesterday," Grand said, "and asked me for a match. I gave him a box. He said he was sorry to disturb me but that, as we were neighbors, he hoped I wouldn't mind. He assured me he'd bring back my box, but I told him to keep it."

> French: - Il a
frappé hier à ma porte, dit Grand, pour me demander des allumettes. je lui ai
donné ma boîte. Il s'est excusé en me disant qu'entre voisins... Puis il m'a
assuré qu'il me rendrait ma boîte. je lui ai dit de la garder.

[¶82] The inspector asked Grand if he'd noticed anything queer about Cottard. "What struck me as queer was that he always seemed to want to start a conversation. But he should have seen I was busy with my work." Grand turned to Rieux and added rather shyly: "Some private work." The inspector now said that he must see the invalid and hear what he had to say. Rieux thought it would be wiser to prepare Cottard for the visit. When he entered the bedroom he found Cottard, who was wearing a gray flannel nightshirt, sitting up in bed and gazing at the door with a scared expression on his face. "It's the police, isn't it?"

> French: Le
commissaire demanda à l'employé si Cottard ne lui avait pas paru bizarre. - Ce
qui m'a paru bizarre, c'est qu'il avait l'air de vouloir engager conversation.
Mais moi, j'étais en train de travailler. Grand
se tourna vers Rieux et ajouta, d'un air embarrassé : - Un
travail personnel. Le
commissaire voulait voir cependant le malade. Mais Rieux pensait qu'il valait
mieux préparer d'abord Cottard à cette visite. Quand il entra dans la chambre,
ce dernier, vêtu seulement d'une flanelle grisâtre, était dressé dans son lit
et tourné vers la porte avec une expression d'anxiété. - C'est
la police, hein ?

[¶83] "Yes," Rieux said, "but don't get flustered. There are only some formalities to be gone through, and then you'll be left in peace." Cottard replied that all this was quite needless, to his thinking, and anyhow he didn't like the police. Rieux showed some irritation.

> French: - Oui,
dit Rieux, et ne vous agitez pas. Deux ou trois formalités et vous aurez la
paix. Mais
Cottard répondit que cela ne servait à rien et qu'il n'aimait pas la police.
Rieux marqua de l'impatience.

[¶84] "I don't love them either. It's only a matter of answering a few questions as briefly and correctly as you can, and then you'll be through with it." Cottard said nothing and Rieux began to move to the door. He had hardly taken a step when the little man called him back and, as soon as he was at the bedside, gripped his hands. "They can't be rough with an invalid, a man who's hanged himself, can they, doctor?"

> French: - Je ne
l'adore pas non plus. Il s'agit de répondre vite et correctement à leurs
questions, pour en finir une bonne fois. Cottard
se tut et le docteur retourna vers la porte. Mais le petit homme l'appelait
déjà et lui prit les mains quand il fut près du lit : [46] -
On ne peut pas toucher à un malade, à un homme qui s'est pendu, n'est-ce pas,
docteur ?

[¶85] Rieux gazed down at him for a moment, then assured him that there was no question of anything like that, and in any case he was here to protect his patient. This seemed to relieve Cottard, and Rieux went out to get the inspector.

> French: Rieux
le considéra un moment et l'assura enfin qu'il n'avait jamais été question de
rien de ce genre et qu'aussi bien, il était là pour protéger son malade.
Celui-ci parut se détendre et Rieux fit entrer le commissaire.

[¶86] After Grand's deposition had been read out, Cottard was asked to state the exact motive of his act. He merely replied, without looking at the police officer, that "a secret grief" described it well enough. The inspector then asked him peremptorily if he intended to "have another go at it." Showing more animation, Cottard said certainly not, his one wish was to be left in peace.

> French: On lut
à Cottard le témoignage de Grand et on lui demanda s'il pouvait préciser les
motifs de son acte. Il répondit seulement et sans regarder le commissaire que
« chagrins intimes, c'était très bien ». Le commissaire le pressa de
dire s'il avait envie de recommencer. Cortard, s'animant, répondit que non et
qu'il désirait seulement qu'on lui laissât la paix.

[¶87] "Allow me to point out, my man," the police officer rejoined with asperity, "that just now it's you who're troubling the peace of others." Rieux signed to him not to continue, and he left it at that.

> French: - Je
vous ferai remarquer, dit le commissaire sur un ton irrité, que, pour le
moment, c'est vous qui troublez celle des autres. Mais
sur un signe de Rieux, on en resta là.

[¶88] "A good hour wasted!" the inspector sighed when the door closed behind them. "As you can guess, we've other things to think about, what with this fever everybody's talking of." He then asked the doctor if there was any serious danger to the town; Rieux answered that he couldn't say. "It must be the weather," the police officer decided. "That's what it is."

> French: - Vous
pensez, soupira le commissaire en sortant, nous avons d'autres chats à
fouetter, depuis qu'on parle de cette fièvre... Il
demanda au docteur si la chose était sérieuse et Rieux : dit qu'il n'en
savait rien. - C'est
le temps, voilà tout, conclut le commissaire.

[¶89] No doubt it was the weather. As the day wore on, everything grew sticky to the touch, and Rieux felt his anxiety increasing after each visit. That evening a neighbor of his old patient in the suburbs started vomiting, pressing his hand to his groin, and running a high fever accompanied by delirium. The ganglia were much bigger than M. Michel's. One of them was beginning to suppurate, and presently split open like an overripe fruit. On returning to his apartment, Rieux rang up the medical-stores depot for the district. In his professional diary for the day the only entry was: "Negative reply." Already he was receiving calls for similar cases from various parts of the town. Obviously the abscesses had to be lanced. Two crisscross strokes, and the ganglion disgorged a mixture of blood and pus. Their limbs stretched out as far as they could manage, the sick man went on bleeding. Dark patches appeared on their legs and stomachs; sometimes a ganglion would stop suppurating, then suddenly swell again. Usually the sick man died, in a stench of corruption.

> French: C'était
le temps, sans doute. Tout poissait aux mains à mesure que la journée avançait
et Rieux sentait son appréhension croître à chaque visite. Le soir de ce même
jour, dans le faubourg, un voisin du vieux malade se pressait sur les aines et
vomissait au milieu du délire. Les ganglions étaient bien plus gros que ceux du
concierge. L'un deux commençait à suppurer et, bientôt, il s'ouvrit comme un
mauvais fruit. Rentré chez lui, Rieux téléphona au dépôt de produits pharmaceutiques
du département. Ses notes professionnelles mentionnent seulement à cette
date : « Réponse négative ». [47] Et, déjà, on l'appelait
ailleurs pour des cas semblables. Il fallait ouvrir les abcès, c'était évident.
Deux coups de bistouri en croix et les ganglions déversaient une purée mêlée de
sang. Les malades saignaient, écartelés. Mais des taches apparaissaient au
ventre et aux jambes un ganglion cessait de suppurer, puis se regonflait. La
plupart du temps, le malade mourait, dans une odeur épouvantable.

[¶90] The local press, so lavish of news about the rats, now had nothing to say. For rats died in the street; men in their homes. And newspapers are concerned only with the street. Meanwhile, government and municipal officials were putting their heads together. So long as each individual doctor had come across only two or three cases, no one had thought of taking action. But it was merely a matter of adding up the figures and, once this had been done, the total was startling. In a very few days the number of cases had risen by leaps and bounds, and it became evident to all observers of this strange malady that a real epidemic had set in. This was the state of affairs when Castel, one of Rieux's colleagues and a much older man than he, came to see him. "Naturally," he said to Rieux, "you know what it is." "I'm waiting for the result of the post-mortems."

> French: La
presse, si bavarde dans l'affaire des rats, ne parlait plus de rien. C'est que
les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. Et les journaux
ne s'occupent que de la rue. Mais la préfecture et la municipalité commençaient
à s'interroger. Aussi longtemps que chaque médecin n'avait pas eu connaissance
de plus de deux ou trois cas, personne n'avait pensé à bouger. Mais, en somme,
il suffit que quelqu'un songeât à faire l'addition. L'addition était
consternante. En quelques jours à peine, les cas mortels se multiplièrent et il
devint évident pour ceux qui se préoccupaient de ce mal curieux qu'il s'agissait
d'un véritable épidémie. C'est le moment que choisit Castel, un confrère de
Rieux, beaucoup plus âgé que lui, pour venir le voir. -
Naturellement, lui dit-il, vous savez ce que c'est, Rieux ? -
J'attends le résultat des analyses.

[¶91] "Well, I know. And I don't need any post-mortems. I was in China for a good part of my career, and I saw some cases in Paris twenty years ago. Only no one dared to call them by their name on that occasion. The usual taboo, of course; the public mustn't be alarmed, that wouldn't do at all. And then, as one of my colleagues said, 'It's unthinkable. Everyone knows it's ceased to appear in western Europe.' Yes, everyone knew that, except the dead men. Come now, Rieux, you know as well as I do what it is."

> French: - Moi,
je le sais. Et je n'ai pas besoin d'analyses. J'ai fait une partie de ma
carrière en Chine, et j'ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine
d'années. Seulement on n'a pas osé leur donner un nom, sur le moment. L'opinion
publique, c'est sacré : pas d'affolement, surtout pas d'affolement. Et
puis comme disait un confrère : « C'est impossible, tout le monde
sait qu'elle a disparu de l'Occident. » Oui, tout le monde [48] le savait,
sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c'est.

[¶92] Rieux pondered. He was looking out of the window of his surgery, at the tall cliff that closed the half-circle of the bay on the far horizon. Though blue, the sky had a dull sheen that was softening as the light declined. "Yes, Castel," he replied. "It's hardly credible. But everything points to its being plague." Castel got up and began walking toward the door.

> French: Rieux
réfléchissait. Par la fenêtre de son bureau, il regardait l'épaule de la falaise
pierreuse qui se refermait au loin sur la baie. Le ciel, quoique bleu, avait un
éclat terne qui s'adoucissait à mesure que l'après-midi s'avançait. - Oui,
Castel, dit-il, c'est à peine croyable. Mais il semble bien que ce soit la
peste. Castel
se leva et se dirigea vers la porte.

[¶93] "You know," the old doctor said, "what they're going to tell us? That it vanished from temperate countries long ago." "'Vanished'? What does that word really mean?" Rieux shrugged his shoulders. "Yes. And don't forget. Just under twenty years ago, in Paris too." "Right. Let's hope it won't prove any worse this time than it did then. But really it's incredible."

> French: - Vous
savez ce qu'on nous répondra, dit le vieux docteur : « Elle a disparu
des pays tempérés depuis des années. » -
Qu'est-ce que ça veut dire, disparaître ? répondit Rieux en haussant les
épaules. - Oui.
Et n'oubliez pas : à Paris encore, il y a presque vingt ans. - Bon.
Espérons que ce ne sera pas plus grave aujourd'hui qu'alors. Mais c'est
vraiment incroyable.

[¶94] The word "plague" had just been uttered for the first time. At this stage of the narrative, with Dr. Bernard Rieux standing at his window, the narrator may, perhaps, be allowed to justify the doctor's uncertainty and surprise, since, with very slight differences, his reaction was the same as that of the great majority of our townsfolk. Everybody knows that pestilences have a way of recurring in the world; yet somehow we find it hard to believe in ones that crash down on our heads from a blue sky. There have been as many plagues as wars in history; yet always plagues and wars take people equally by surprise. In fact, like our fellow citizens, Rieux was caught off his guard, and we should understand his hesitations in the light of this fact; and similarly understand how he was torn between conflicting fears and confidence. When a war breaks out, people say: "It's too stupid; it can't last long." But though a war may well be "too stupid," that doesn't prevent its lasting. Stupidity has a knack of getting its way; as we should see if we were not always so much wrapped up in ourselves. In this respect our townsfolk were like everybody else, wrapped up in themselves; in other words they were humanists: they disbelieved in pestilences. A pestilence isn't a thing made to man's measure; therefore we tell ourselves that pestilence is a mere bogy of the mind, a bad dream that will pass away. But it doesn't always pass away and, from one bad dream to another, it is men who pass away, and the humanists first of all, because they haven't taken their precautions. Our townsfolk were not more to blame than others; they forgot to be modest, that was all, and thought that everything still was possible for them; which presupposed that pestilences were impossible. They went on doing business, arranged for journeys, and formed views. How should they have given a thought to anything like plague, which rules out any future, cancels journeys, silences the exchange of views. They fancied themselves free, and no one will ever be free so long as there are pestilences.

> French: [49] Le
mot de « peste » venait d'être prononcé pour la première fois. À
ce point du récit qui laisse Bernard Rieux derrière sa fenêtre, on permettra au
narrateur de justifier l'incertitude et la surprise du docteur, puisque, avec
des nuances, sa réaction fut celle de la plupart de nos concitoyens. Les
fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux
fléaux lorsqu'ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de
pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours
aussi dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme l'étaient nos
concitoyens, et c'est ainsi qu'il faut comprendre ses hésitations. C'est ainsi
qu'il faut comprendre aussi qu'il fut partagé entre l'inquiétude et la
confiance. Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera
pas, c'est trop bête. » Et sans doute une guerre est certainement trop
bête, mais cela ne l'empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s'en
apercevrait si l'on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard
étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient
humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n'est pas à la
mesure de l'homme, on se dit [50] donc que le fléau est irréel, c'est un
mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve
en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes, en premier
lieu, parce qu'ils n'ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n'étaient
pas plus coupables que d'autres, ils oubliaient d'être modestes, voilà tout, et
ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les
fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient
des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste
qui supprime l'avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se
croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu'il y aura des fléaux.

[¶95] Indeed, even after Dr. Rieux had admitted in his friend's company that a handful of persons, scattered about the town, had without warning died of plague, the danger still remained fantastically unreal. For the simple reason that, when a man is a doctor, he comes to have his own ideas of physical suffering, and to acquire somewhat more imagination than the average. Looking from his window at the town, outwardly quite unchanged, the doctor felt little more than a faint qualm for the future, a vague unease. He tried to recall what he had read about the disease. Figures floated across his memory, and he recalled that some thirty or so great plagues known to history had accounted for nearly a hundred million deaths. But what are a hundred million deaths? When one has served in a war, one hardly knows what a dead man is, after a while. And since a dead man has no substance unless one has actually seen him dead, a hundred million corpses broadcast through history are no more than a puff of smoke in the imagination. The doctor remembered the plague at Constantinople that, according to Procopius, caused ten thousand deaths in a single day. Ten thousand dead made about five times the audience in a biggish cinema. Yes, that was how it should be done. You should collect the people at the exits of five picture-houses, you should lead them to a city square and make them die in heaps if you wanted to get a clear notion of what it means. Then at least you could add some familiar faces to the anonymous mass. But naturally that was impossible to put into practice; moreover, what man knows ten thousand faces? In any case the figures of those old historians, like Procopius, weren't to be relied on; that was common knowledge. Seventy years ago, at Canton, forty thousand rats died of plague before the disease spread to the inhabitants. But, again, in the Canton epidemic there was no reliable way of counting up the rats. A very rough estimate was all that could be made, with, obviously, a wide margin for error. "Let's see," the doctor murmured to himself, "supposing the length of a rat to be ten inches, forty thousand rats placed end to end would make a line of..." He pulled himself up sharply. He was letting his imagination play pranks, the last thing wanted just now. A few cases, he told himself, don't make an epidemic; they merely call for serious precautions. He must fix his mind, first of all, on the observed facts: stupor and extreme prostration, buboes, intense thirst, delirium, dark blotches on the body, internal dilatation, and, in conclusion... In conclusion, some words came back to the doctor's mind; aptly enough, the concluding sentence of the description of the symptoms given in his medical handbook: "The pulse becomes fluttering, dicrotic, and intermittent, and death ensues as the result of the slightest movement." Yes, in conclusion, the patient's life hung on a thread, and three people out of four (he remembered the exact figures) were too impatient not to make the very slight movement that snapped the thread.

> French: Et même
après que le docteur Rieux eut reconnu devant son ami qu'une poignée de malades
dispersés venaient, sans avertissement, de mourir de la peste, le danger
demeurait irréel pour lui. Simplement, quand on est médecin, on s'est fait une
idée de la douleur et on a un peu plus d'imagination. En regardant par la
fenêtre sa ville qui n'avait pas changé, c'est à peine ; le docteur
sentait naître en lui ce léger écœurement devant l'avenir qu'on appelle
inquiétude. Il essayait de rassembler dans son esprit ce qu'il savait de cette
maladie. Des chiffres flottaient dans sa mémoire et il se disait que la
trentaine de grandes pestes que l'histoire a connues avait fait près de cent
millions de morts. Mais qu'est-ce que cent millions de morts ? Quand on a
fait la guerre, c'est à peine si on sait déjà ce que c'est qu'un mort. Et puisqu'un
homme mort n'a de poids que si on l'a vu mort, cent millions de cadavres semés
à travers l'histoire ne sont qu'une fumée dans l'imagination. Le docteur se
souvenait de la peste de Constantinople qui, selon Procope, avait fait dix
mille victimes en un jour. Dix [51] mille morts font cinq fois le public d'un
grand cinéma. Voilà ce qu'il faudrait faire. On rassemble les gens à la sortie
de cinq cinémas, on les conduit sur une place de la ville et on les fait mourir
en tas pour y voir un peu clair. Au moins, on pourrait mettre alors des visages
connus sur cet entassement anonyme. Mais, naturellement, c'est impossible à
réaliser, et puis qui connaît dix mille visages ? D'ailleurs, des gens
comme Procope ne savaient pas compter, la chose est connue. A Canton, il y
avait soixante-dix ans, quarante mille rats étaient morts de la peste avant que
le fléau s'intéressât aux habitants. Mais, en 1871, on n'avait pas le moyen de
compter les rats. On faisait son calcul approximativement, en gros, avec des
chances évidentes d'erreur. Pourtant, si un rat a trente centimètres de long,
quarante mille rats mis bout à bout feraient... Mais le
docteur s'impatientait. Il se laissait aller et il ne le fallait pas. Quelques
cas ne font pas une épidémie et il suffit de prendre des précautions. Il
fallait s'en tenir à ce qu'on savait, la stupeur et la prostration, les yeux
rouges, la bouche sale, les maux de tête, les bubons, la soif terrible, le
délire, les taches sur le corps, l'écartèlement intérieur, et au bout de tout
cela... Au bout de tout cela, une phrase revenait au docteur Rieux, une phrase
qui terminait justement dans son manuel l'énumération des symptômes :
« Le pouls devient filiforme et la mort survient à l'occasion d'un
mouvement insignifiant. » Oui, au bout de tout cela, on était pendu à un
fil et les trois quarts des gens, c'était le chiffre exact, étaient assez
impatients pour faire ce mouvement imperceptible qui les précipitait.

[¶96] The doctor was still looking out of the window. Beyond it lay the tranquil radiance of a cool spring sky; inside the room a word was echoing still, the word "plague." A word that conjured up in the doctor's mind not only what science chose to put into it, but a whole series of fantastic possibilities utterly out of keeping with that gray and yellow town under his eyes, from which were rising the sounds of mild activity characteristic of the hour; a drone rather than a bustling, the noises of a happy town, in short, if it's possible to be at once so dull and happy. A tranquillity so casual and thoughtless seemed almost effortlessly to give the lie to those old pictures of the plague: Athens, a charnel-house reeking to heaven and deserted even by the birds; Chinese towns cluttered up with victims silent in their agony; the convicts at Marseille piling rotting corpses into pits; the building of the Great Wall in Provence to fend off the furious plague-wind; the damp, putrefying pallets stuck to the mud floor at the Constantinople lazar-house, where the patients were hauled up from their beds with hooks; the carnival of masked doctors at the Black Death; men and women copulating in the cemeteries of Milan; cartloads of dead bodies rumbling through London's ghoul-haunted darkness, nights and days filled always, everywhere, with the eternal cry of human pain. No, all those horrors were not near enough as yet even to ruffle the equanimity of that spring afternoon. The clang of an unseen streetcar came through the window, briskly refuting cruelty and pain. Only the sea, murmurous behind the dingy checkerboard of houses, told of the unrest, the precariousness, of all things in this world. And, gazing in the direction of the bay, Dr. Rieux called to mind the plague-fires of which Lucretius tells, which the Athenians kindled on the seashore. The dead were brought there after nightfall, but there was not room enough, and the living fought one another with torches for a space where to lay those who had been dear to them; for they had rather engage in bloody conflicts than abandon their dead to the waves. A picture rose before him of the red glow of the pyres mirrored on a wine-dark, slumbrous sea, battling torches whirling sparks across the darkness, and thick, fetid smoke rising toward the watchful sky. Yes, it was not beyond the bounds of possibility....

> French: Le
docteur regardait toujours par la fenêtre. D'un côté de la vitre, le ciel frais
du printemps, et de l'autre côté le mot qui résonnait encore dans la
pièce : la peste. [52] Le mot ne contenait pas seulement ce que la science
voulait bien y mettre, mais une longue suite d'images extraordinaires qui ne
s'accordaient pas avec cette ville jaune et grise, modérément animée à cette
heure, bourdonnante plutôt que bruyante, heureuse en somme, s'il est possible
qu'on puisse être à la fois heureux et morne. Et une tranquillité si pacifique
et si indifférente niait presque sans effort les vieilles images du fléau,
Athènes empestée et désertée par les oiseaux, les villes chinoises remplies
d'agonisants silencieux, les bagnards de Marseille empilant dans des trous les
corps dégoulinants, la construction en Provence du grand mur qui devait arrêter
le vent furieux de la peste, Jaffa et ses hideux mendiants, les lits humides et
pourris collés à la terre battue de l'hôpital de Constantinople, les malades
tirés avec des crochets, le carnaval des médecins masqués pendant la Peste
noire, les accouplements des vivants dans les cimetières de Milan, les
charrettes de morts dans Londres épouvanté, et les nuits et les jours remplis
partout et toujours du cri interminable des hommes. Non, tout cela n'était pas
encore assez fort pour tuer la paix de cette journée. De l'autre côté de la
vitre, le timbre d'un tramway invisible résonnait tout d'un coup et réfutait en
une seconde la cruauté et la douleur. Seule la mer, au bout du damier terne des
maisons, témoignait de ce qu'il y a d'inquiétant et de jamais reposé dans le
monde. Et le docteur Rieux, qui regardait le golfe, pensait à ces bûchers dont
parle Lucrèce et que les Athéniens frappés par la maladie élevaient devant la
mer. On y portait les morts durant la nuit, mais la place manquait et les
vivants se battaient à coups de torches pour y placer ceux qui leur avaient été
chers, soutenant des luttes sanglantes plutôt que d'abandonner leurs cadavres.
On pouvait imaginer les [53] bûchers rougeoyants devant l'eau tranquille et sombre,
les combats de torches dans la nuit crépitante d'étincelles et d'épaisses
vapeurs empoisonnées montant vers le ciel attentif. On pouvait craindre...

[¶97] But these extravagant forebodings dwindled in the light of reason. True, the word "plague" had been uttered; true, at this very moment one or two victims were being seized and laid low by the disease. Still, that could stop, or be stopped. It was only a matter of lucidly recognizing what had to be recognized; of dispelling extraneous shadows and doing what needed to be done. Then the plague would come to an end, because it was unthinkable, or, rather, because one thought of it on misleading lines. If, as was most likely, it died out, all would be well. If not, one would know it anyhow for what it was and what steps should be taken for coping with and finally overcoming it.

> French: Mais ce
vertige ne tenait pas devant la raison. Il est vrai que le mot de
« peste » avait été prononcé, il est vrai qu'à la minute même le
fléau secouait et jetait à terre une ou deux victimes. Mais quoi, cela pouvait
s'arrêter. Ce qu'il fallait faire, c'était reconnaître clairement ce qui devait
être reconnu, chasser enfin les ombres inutiles et prendre les mesures qui
convenaient. Ensuite, la peste s'arrêterait parce que la peste ne s'imaginait
pas ou s'imaginait faussement. Si elle s'arrêtait, et c'était le plus probable,
tout irait bien. Dans le cas contraire, on saurait ce qu'elle était et s'il n'y
avait pas moyen de s'en arranger d'abord pour la vaincre ensuite.

[¶98] The doctor opened the window, and at once the noises of the town grew louder. The brief, intermittent sibilance of a machine-saw came from a near-by workshop. Rieux pulled himself together. There lay certitude; there, in the daily round. All the rest hung on mere threads and trivial contingencies; you couldn't waste your time on it. The thing was to do your job as it should be done. The doctor's musings had reached this point when the visit of Joseph Grand was announced. Grand's duties as clerk in the Municipal Office were varied, and he was sometimes employed in the statistical department on compiling the figures of births, marriages, and deaths. Thus it had fallen to him to add up the number of deaths during the last few days, and, being of an obliging disposition, he had volunteered to bring a copy of the latest figures to the doctor.

> French: Le
docteur ouvrit la fenêtre et le bruit de la ville s'enfla d'un coup. D'un
atelier voisin montait le sifflement bref et répété d'une scie mécanique. Rieux
se secoua. Là était la certitude, dans le travail de tous les jours. Le reste
tenait à des fils et à des mouvements insignifiants, on ne pouvait s'y arrêter.
L'essentiel était de bien faire son métier. [54] Le
docteur Rieux en était là de ses réflexions quand on lui annonça Joseph Grand.
Employé à la mairie, et bien que ses occupations y fussent très diverses, on
l'utilisait périodiquement au service des statistiques, à l'état civil. Il
était amené ainsi à faire les additions des décès. Et, de naturel obligeant, il
avait consenti à apporter lui-même chez Rieux une copie de ses résultats.

[¶99] Grand, who was waving a sheet of paper, was accompanied by his neighbor, Cottard. "The figures are going up, doctor. Eleven deaths in forty-eight hours." Rieux shook hands with Cottard and asked him how he was feeling. Grand put in a word explaining that Cottard was bent on thanking the doctor and apologizing for the trouble he had given. But Rieux was gazing frowningly at the figures on the sheet of paper.

> French: Le
docteur vit entrer Grand avec son voisin Cottard. L'employé brandissait une
feuille de papier. - Les
chiffres montent, docteur, annonça-t-il : onze morts en quarante-huit
heures. Rieux
salua Cottard et lui demanda comment il se sentait. Grand expliqua que Cottard
avait tenu à remercier le docteur et à s'excuser des ennuis qu'il lui avait
causés. Mais Rieux regardait la feuille de statistiques

[¶100] "Well," he said, "perhaps we'd better make up our minds to call this disease by its name. So far we've been only shillyshallying. Look here, I'm off to the laboratory; like to come with me?"

> French: -
Allons, dit Rieux, il faut peut-être se décider à appeler cette maladie par son
nom. Jusqu'à présent, nous avons piétiné. Mais venez avec moi, je dois aller au
laboratoire.

[¶101] "Quite so, quite so," Grand said as he went down the stairs at the doctor's heels. "I, too, believe in calling things by their name. But what's the name in this case?" "That I shan't say, and anyhow you wouldn't gain, anything by knowing." "You see," Grand smiled. "It's not so easy after all!"

> French: - Oui,
oui, disait Grand en descendant les escaliers derrière le docteur. Il faut
appeler les choses par leur nom. Mais quel est ce nom ? - Je ne
puis vous le dire, et d'ailleurs cela ne vous serait pas utile. [55] - Vous
voyez, sourit l'employé. Ce n'est pas si facile.

[¶102] They started off toward the Place d'Armes. Cottard still kept silent. The streets were beginning to fill up. The brief dusk of our town was already giving place to night, and the first stars glimmered above the still clearly marked horizon. A few moments later all the street-lamps went on, dimming the sky, and the voices in the street seemed to rise a tone.

> French: Ils se
dirigèrent vers la place d'Armes. Cottard se taisait toujours. Les rues
commençaient à se charger de monde. Le crépuscule fugitif de notre pays
reculait déjà devant la nuit et les premières étoiles apparaissaient dans
l'horizon encore net. Quelques secondes plus tard, les lampes au-dessus des
rues obscurcirent tout le ciel en s'allumant et le bruit des conversations
parut monter d'un ton.

[¶103] "Excuse me," Grand said at the corner of the Place d'Armes, "but I must catch my car now. My evenings are sacred. As we say in my part of the world: 'Never put off to tomorrow?'" Rieux had already noticed Grand's trick of professing to quote some turn of speech from "his part of the world" (he hailed from Montélimar), and following up with some such hackneyed expression as "lost in dreams," or "pretty as a picture."

> French: -
Pardonnez-moi, dit Grand au coin de la place d'Armes. Mais il faut que je
prenne mon tramway. Mes soirées sont sacrées. Comme on dit dans mon pays « Il
ne faut jamais remettre au lendemain... » Rieux
avait déjà noté cette manie qu'avait Grand, né à Montélimar, d'invoquer les
locutions de son pays et d'ajouter ensuite des formules banales qui étaient de
nulle part comme « un temps de rêve » ou « un éclairage
féerique ».

[¶104] "That's so," Cottard put in. "You can never budge him from his den after dinner." Rieux asked Grand if he was doing extra work for the municipality. Grand said no, he was working on his own account.

> French: -
Ah ! dit Cottard, c'est vrai. On ne peut pas le tirer de chez lui après le
dîner. Rieux
demanda à Grand s'il travaillait pour la mairie. Grand répondit que non, il
travaillait pour lui.

[¶105] "Really?" Rieux said, to keep the conversation going. "And are you getting on well with it?" "Considering I've been at it for years, it would be surprising if I wasn't. Though in one sense there hasn't been much progress." "May one know", the doctor halted, "what it is that you're engaged on?"

> French: - Ah !
dit Rieux pour dire quelque chose, et ça avance ? -
Depuis des années que j'y travaille, forcément. Quoique dans un autre sens, il
n'y ait pas beaucoup de progrès. - Mais,
en somme, de quoi s'agit-il ? dit le docteur en s'arrêtant.

[¶106] Grand put a hand up to his hat and tugged it down upon his big, protruding ears, then murmured some half-inaudible remark from which Rieux seemed to gather that Grand's work was connected with "the growth of a personality." Then he turned rather hastily and a moment later was hurrying, with short, quick steps, under the fig trees lining the boulevard de la Marne. When they were at the laboratory gate, Cottard told the doctor that he would greatly like to see him and ask his advice about something. Rieux, who was fingering in his pocket the sheet of paper with the figures on it, said he'd better call during his consulting-hours; then, changing his mind, told him he would be in his part of the town next day and would drop in to see him at the end of the afternoon.

> French: Grand
bredouilla en assurant son chapeau rend sur ses grandes oreilles. Et Rieux
comprit très vaguement qu'il s'agissait de quelque chose sur l'essor d'une
personnalité. Mais l'employé les quittait déjà et il remontait [56] le
boulevard de la Marne, sous les ficus, d'un petit pas pressé. Au seuil du
laboratoire, Cottard dit au docteur qu'il voudrait bien le voir pour lui
demander conseil. Rieux, qui tripotait dans ses poches la feuille de
statistiques, l'invita à venir à sa consultation, puis, se ravisant, lui dit
qu'il allait dans son quartier le lendemain et qu'il passerait le voir en fin
d'après-midi.

[¶107] On leaving Cottard the doctor noticed that he was thinking of Grand, trying to picture him in the midst of an outbreak of plague, not an outbreak like the present one, which would probably not prove serious, but like one of the great visitations of the past. "He's the kind of man who always escapes in such cases." Rieux remembered having read somewhere that the plague spared weak constitutions and chose its victims chiefly among the robust. Still thinking of Grand, he decided that he was something of a "mystery man" in his small way.

> French: En
quittant Cottard, le docteur s'aperçut qu'il pensait à Grand. Il l'imaginait au
milieu d'une peste, et non pas de celle-ci qui sans doute ne serait pas
sérieuse, mais d'une des grandes pestes de l'histoire. « C'est le genre
d'homme qui est épargné dans ces cas-là. » Il se souvenait d'y avoir lu
que la peste épargnait les constitutions faibles et détruisait surtout les
complexions vigoureuses. Et continuant d'y penser, le docteur trouvait à
l'employé un air de petit mystère.

[¶108] True, at first sight, Grand manifested both the outward signs and typical manner of a humble employee in the local administration. Tall and thin, he seemed lost in the garments that he always chose a size too large, under the illusion that they would wear longer. Though he still had most of the teeth in his lower jaw, all the upper ones were gone, with the result that when he smiled, raising his upper lip, the lower scarcely moved, his mouth looked like a small black hole let into his face. Also he had the walk of a shy young priest, sidling along walls and slipping mouse-like into doorways, and he exuded a faint odor of smoke and basement rooms; in short, he had all the attributes of insignificance. Indeed, it cost an effort to picture him otherwise than bent over a desk, studiously revising the tariff of the town baths or gathering for a junior secretary the materials of a report on the new garbage-collection tax. Even before you knew what his employment was, you had a feeling that he'd been brought into the world for the sole purpose of performing the discreet but needful duties of a temporary assistant municipal clerk on a salary of sixty-two francs, thirty centimes a day.

> French: À
première vue, en effet, Joseph Grand n'était rien de plus que le petit employé
de mairie dont il avait l'allure. Long et maigre, il flottait au milieu de
vêtements qu'il choisissait toujours trop grands, dans l'illusion qu'ils lui
feraient plus d'usage. S'il gardait encore la plupart de ses dents sur les
gencives inférieures, il avait perdu en revanche celles de la mâchoire
supérieure. Son sourire, qui relevait surtout la lèvre du haut, lui donnait
ainsi une bouche d'ombre. Si l'on ajoute à ce portrait une démarche de
séminariste, l'art de raser les murs et de se glisser dans les portes, un
parfum de cave et de fumée, toutes les mines de l'insignifiance, on reconnaîtra
que l'on ne pouvait pas l'imaginer ailleurs que devant un bureau, appliqué à
réviser les tarifs des bains-douches de la ville ou à réunir pour un jeune
rédacteur les éléments d'un rapport concernant la nouvelle taxe sur
l'enlèvement des ordures ménagères. Même pour un esprit non prévenu, il
semblait avoir été mis au monde pour [57] exercer les fonctions discrètes mais
indispensables d'auxiliaire municipal temporaire à soixante-deux francs trente
par jour.

[¶109] This was, in fact, the entry that he made each month in the staff register at the Municipal Office, in the column Post in Which Employed. When twenty-two years previously, after obtaining a matriculation certificate beyond which, for lack of money, he was unable to progress, he was given this temporary post, he had been led to expect, or so he said, speedy "confirmation" in it. It was only a matter of proving his ability to cope with the delicate problems raised by the administration of our city. Once confirmed, they had assured him, he couldn't fail to be promoted to a grade that would enable him to live quite comfortably. Ambition, certainly, was not the spur that activated Joseph Grand; that he would swear to, wryly smiling. All he desired was the prospect of a life suitably insured on the material side by honest work, enabling him to devote his leisure to his hobbies. If he'd accepted the post offered him, it was from honorable motives and, if he might say so, loyalty to an ideal. But this "temporary" state of things had gone on and on, the cost of living rose by leaps and bounds, and Grand's pay, in spite of some statutory rises, was still a mere pittance. He had confided this to Rieux, but nobody else seemed aware of his position. And here lies Grand's originality, or anyhow an indication of it. He could certainly have brought to official notice, if not his rights, of which he wasn't sure, at least the promises given him. But, for one thing, the departmental head who had made them had been dead for some time and, furthermore, Grand no longer remembered their exact terms. And lastly, this was the real trouble, Joseph Grand couldn't find his words.

> French: C'était
en effet la mention qu'il disait faire figurer sur les feuilles d'emploi, à la
suite du mot « qualification ». Lorsque vingt-deux ans auparavant, à
la sortie d'une licence que, faute d'argent, il ne pouvait dépasser, il avait
accepté cet emploi, on lui avait fait espérer, disait-il, une
« titularisation » rapide. Il s'agissait seulement de donner pendant
quelque temps les preuves de sa compétence dans les questions délicates que
posait l'administration de notre cité. Par la suite, il ne pouvait manquer, on
l'en avait assuré, d'arriver à un poste de rédacteur qui lui permettrait de
vivre largement. Certes, ce n'était pas l'ambition qui faisait agir Joseph
Grand, il s'en portait garant avec un sourire mélancolique. Mais la perspective
d'une vie matérielle assurée par des moyens honnêtes, et, partant, la
possibilité de se livrer sans remords à ses occupations favorites lui souriait
beaucoup. S'il avait accepté l'offre qui lui était faite, ce fut pour des
raisons honorables et, si l'on peut dire, par fidélité à un idéal. Il y
avait de longues années que cet état de choses provisoire durait, la vie avait
augmenté dans des proportions démesurées, et le salaire de Grand, malgré
quelques augmentations générales, était encore dérisoire. Il s'en était plaint
à Rieux, mais personne ne paraissait s'en aviser. C'est ici que se place
l'originalité de Grand, ou du moins l'un de ses signes. Il eût pu, en effet,
faire valoir, sinon des droits dont il n'était pas sûr, du moins les assurances
qu'on lui avait données. Mais, d'abord, le chef de bureau qui l'avait engagé
était mort depuis longtemps et l'employé, au demeurant, ne se souvenait pas des
termes exacts de la promesse [58] qui lui avait été faite. Enfin, et surtout,
joseph Grand ne trouvait pas ses mots.

[¶110] This peculiarity, as Rieux had noticed, was really the key to the personality of our worthy fellow citizen. And this it was which always prevented him from writing the mildly protesting letter he had in mind, or taking the steps the situation called for. According to him, he felt a particular aversion from talking about his "rights", the word was one that gave him pause, and likewise from mentioning a "promise", which would have implied that he was claiming his due and thus bespoken an audacity incompatible with the humble post he filled. On the other hand, he refused to use expressions such as "your kindness," "gratitude," or even "solicit," which, to his thinking, were incompatible with his personal dignity. Thus, owing to his inability to find the right words, he had gone on performing his obscure, ill-paid duties until a somewhat advanced age. Also this, anyhow, was what he told Dr. Rieux he had come, after long experience, to realize that he could always count on living within his means; all he had to do was to scale down his needs to his income. Thus he confirmed the wisdom of an opinion often voiced by our mayor, a business magnate of the town, when he insisted vehemently that in the last analysis (he emphasized this choice expression, which indeed clinched his argument, there was no reason to believe that anyone had ever died of hunger in the town. In any case, the austere, not to say ascetic life of Joseph Grand was, in the last analysis, a guarantee against any anxiety in this respect. He went on looking for his words.

> French: C'est
cette particularité qui peignait le mieux notre concitoyen, comme Rieux put le
remarquer. C'est elle en effet qui l'empêchait toujours d'écrire la lettre de
réclamation qu'il méditait, ou de faire la démarche que les circonstances
exigeaient. À l'en croire, il se sentait particulièrement empêché d'employer le
mot « droit » sur lequel il n'était pas ferme, ni celui de « promesses »
qui aurait impliqué qu'il réclamait son dû et aurait par conséquent revêtu un
caractère de hardiesse, peu compatible avec la modestie des fonctions qu'il
occupait. D'un autre côté, il se refusait à utiliser les termes de
« bienveillance », « solliciter », « gratitude »,
dont il estimait qu'ils ne se conciliaient pas avec sa dignité personnelle.
C'est ainsi que, faute de trouver le mot juste, notre concitoyen continua
d'exercer ses obscures fonctions jusqu'à un âge assez avancé. Au reste, et
toujours selon ce qu'il disait au docteur Rieux, il s'aperçut à l'usage que sa
vie matérielle était assurée, de toutes façons, puisqu'il lui suffisait, après
tout, d'adapter ses besoins à ses ressources. Il reconnut ainsi la justesse
d'un des mots favoris du maire, gros industriel de notre ville, lequel
affirmait avec force que finalement (et il insistait sur ce mot qui portait
tout le poids du raisonnement), finalement donc, on n'avait jamais vu personne
mourir de faim. Dans tous les cas, la vie quasi ascétique que menait joseph
Grand l'avait finalement, en effet, délivré de tout souci de cet ordre. Il
continuait de chercher ses mots.

[¶111] In a certain sense it might well be said that his was an exemplary life. He was one of those rare people, rare in our town as elsewhere, who have the courage of their good feelings. What little he told of his personal life vouched for acts of kindness and a capacity for affection that no one in our times dares own to. Without a blush he confessed to dearly loving his nephews and sister, his only surviving near relation, whom he went to France to visit every other year. He admitted that the thought of his parents, whom he lost when he was very young, often gave him a pang. He did not conceal the fact that he had a special affection for a church bell in his part of the town which started pealing very melodiously at about five every afternoon. Yet to express such emotions, simple as they were, the least word cost him a terrible effort. And this difficulty in finding his words had come to be the bane of his life. "Oh, doctor," he would exclaim, "how I'd like to learn to express myself!" He brought the subject up each time he met Rieux.

> French: Dans un
certain sens, on peut bien dire que sa vie était exemplaire. Il était de ces
hommes, rares dans notre ville comme ailleurs, qui ont toujours le courage de
leurs bons sentiments. Le peu qu'il confiait de lui témoignait [59] en effet de
bontés et d'attachements qu'on n'ose pas avouer de nos jours. Il ne rougissait
pas de convenir qu'il aimait ses neveux et sa sœur, seule parente qu'il eut
gardée et qu'il allait, tous les deux ans, visiter en France. Il reconnaissait
que le souvenir de ses parents, morts alors qu'il était encore jeune, lui
donnait du chagrin. Il ne refusait pas d'admettre qu'il aimait pardessus tout
une certaine cloche de son quartier qui résonnait doucement vers cinq heures du
soir. Mais pour évoquer des émotions si simples cependant, le moindre mot lui
coûtait mille peines. Finalement, cette difficulté avait fait son plus grand
souci. « Ah ! docteur, disait-il, je voudrais bien apprendre à
m'exprimer. » Il en parlait à Rieux chaque fois qu'il le rencontrait.

[¶112] That evening, as he watched Grand's receding form, it flashed on the doctor what it was that Grand was trying to convey; he was evidently writing a book or something of the sort. And quaintly enough, as he made his way to the laboratory, this thought reassured him. He realized how absurd it was, but he simply couldn't believe that a pestilence on the great scale could befall a town where people like Grand were to be found, obscure functionaries cultivating harmless eccentricities. To be precise, he couldn't picture such eccentricities existing in a plague-stricken community, and he concluded that the chances were all against the plague's making any headway among our fellow citizens.

> French: Le
docteur, ce soir-là, regardant partir l'employé, comprenait tout d'un coup ce
que Grand avait voulu dire : il écrivait sans doute un livre ou quelque
chose d'approchant. Jusque dans le laboratoire où il se rendit enfin, cela
rassurait Rieux. Il savait que cette impression était stupide, mais il
n'arrivait pas à croire que la peste pût s'installer vraiment dans une ville où
l'on pouvait trouver des fonctionnaires modestes qui cultivaient d'honorables
manies. Exactement, il n'imaginait pas la place de ces manies au milieu de la
peste et il jugeait donc que, pratiquement, la peste était sans avenir parmi
nos concitoyens.

[¶113] NEXT day, by dint of a persistence that many thought ill-advised, Rieux persuaded the authorities to convene a health committee at the Prefect's office. "People in town are getting nervous, that's a fact," Dr. Richard admitted. "And of course all sorts of wild rumors are going round. The Prefect said to me, 'Take prompt action if you like, but don't attract attention.' He personally is convinced that it's a false alarm." Rieux gave Castel a lift to the Prefect's office.

> French: [60] Le
lendemain, grâce à une insistance jugée déplacée, Rieux obtenait la convocation
à la préfecture d'une commission sanitaire. - Il
est vrai que la population s'inquiète, avait reconnu Richard. Et puis les
bavardages exagèrent tout. Le préfet m'a dit : « Faisons vite si vous
voulez, mais en silence. » Il est d'ailleurs persuadé qu'il s'agit d'une
fausse alerte. Bernard
Rieux prit Castel dans sa voiture pour gagner la préfecture.

[¶114] "Do you know," Castel said when they were in the car, "that we haven't a gram of serum in the whole district?" "I know. I rang up the depot. The director seemed quite startled. It'll have to be sent from Paris." "Let's hope they're quick about it." "I sent a wire yesterday," Rieux said.

> French: -
Savez-vous, lui dit ce dernier, que le département n'a pas de sérum ? - Je
sais. J'ai téléphoné au dépôt. Le directeur est tombé des nues. Il faut faire
venir ça de Paris. -
J'espère que ce ne sera pas long. - J'ai
déjà télégraphié, répondit Rieux.

[¶115] The Prefect greeted them amiably enough, but one could see his nerves were on edge. "Let's make a start, gentlemen," he said. "Need I review the situation?" Richard thought that wasn't necessary. He and his colleagues were acquainted with the facts. The only question was what measures should be adopted.

> French: Le
préfet était aimable, mais nerveux. -
Commençons, Messieurs, disait-il. Dois-je résumer la situation ? Richard
pensait que c'était inutile. Les médecins connaissaient la situation. La
question était seulement de savoir quelles mesures il convenait de prendre.

[¶116] "The question," old Castel cut in almost rudely, "is to know whether it's plague or not." Two or three of the doctors present protested. The others seemed to hesitate. The Prefect gave a start and hurriedly glanced toward the door to make sure it had prevented this outrageous remark from being overheard in the corridor Richard said that in his opinion the great thing was not to take an alarmist view. All that could be said at present was that we had to deal with a special type of fever, with inguinal complications; in medical science, as in daily life, it was unwise to jump to conclusions. Old Castel, who was placidly chewing his draggled yellow mustache, raised his pale, bright eyes and gazed at Rieux. Then, after sweeping the other members of the committee with a friendly glance, he said that he knew quite well that it was plague and, needless to say, he also knew that, were this to be officially admitted, the authorities would be compelled to take very drastic steps. This was, of course, the explanation of his colleagues' reluctance to face the facts and, if it would ease their minds, he was quite prepared to say it wasn't plague. The Prefect seemed ruffled and remarked that, in any case, this line of argument seemed to him unsound.

> French: - La
question, dit brutalement le vieux Castel, est de savoir s'il s'agit de la
peste ou non. [61] Deux
ou trois médecins s'exclamèrent. Les autres semblaient hésiter. Quant au
préfet, il sursauta et se retourna machinalement vers la porte, comme pour
vérifier qu'elle avait bien empêché cette énormité de se répandre dans les
couloirs. Richard déclara qu'à son avis, il ne fallait pas céder à
l'affolement : il s'agissait d'une fièvre à complications inguinales,
c'était tout ce qu'on pouvait dire, les hypothèses, en science comme dans la
vie, étant toujours dangereuses. Le vieux Castel, qui mâchonnait tranquillement
sa moustache jaunie, leva des yeux clairs sur Rieux. Puis il tourna un regard
bienveillant vers l'assistance et fit remarquer qu'il savait très bien que
c'était la peste, mais que, bien entendu, le reconnaître officiellement
obligerait à prendre des mesures impitoyables. Il savait que c'était, au fond,
ce qui faisait reculer ses confrères et, partant, il voulait bien admettre pour
leur tranquillité que ce ne fût pas la peste. Le préfet s'agita et déclara que,
dans tous les cas, ce n'était pas une bonne façon de raisonner.

[¶117] "The important thing," Castel replied, "isn't the soundness or otherwise of the argument, but for it to make you think." Rieux, who had said nothing so far, was asked for his opinion. "We are dealing," he said, "with a fever of a typhoidal nature, accompanied by vomiting and buboes. I have incised these buboes and had the pus analyzed; our laboratory analyst believes he has identified the plague bacillus. But I am bound to add that there are specific modifications that don't quite tally with the classical description of the plague bacillus."

> French: -
L'important, dit Castel, n'est pas que cette façon de raisonner soit bonne,
mais qu'elle fasse réfléchir. Comme
Rieux se taisait, on lui demanda son avis : - Il
s'agit d'une fièvre à caractère typhoïde, mais accompagnée de bubons et de
vomissements. J'ai pratiqué l'incision des bubons. J'ai pu ainsi provoquer des
analyses où le laboratoire croit reconnaître le bacille trapu de la peste. Pour
être complet, il faut dire cependant que certaines modifications spécifiques du
microbe ne coïncident pas avec la description classique.

[¶118] Richard pointed out that this justified a policy of wait-and-see; anyhow, it would be wise to await the statistical report on the series of analyses that had been going on for several days.

> French: Richard
souligna que cela autorisait des hésitations et qu'il faudrait attendre au
moins le résultat statistique de la série d'analyses, commencée depuis quelques
jours.

[¶119] "When a microbe," Rieux said, "after a short intermission can quadruple in three days' time the volume of the spleen, can swell the mesenteric ganglia to the size of an orange and give them the consistency of gruel, a policy of wait-and-see is, to say the least of it, unwise. The foci of infection are steadily extending. Judging by the rapidity with which the disease is spreading, it may well, unless we can stop it, kill off half the town before two months are out. That being so, it has small importance whether you call it plague or some rare kind of fever. The important thing is to prevent its killing off half the population of this town."

> French: [62] -
Quand un microbe, dit Rieux, après un court silence, est capable en trois jours
de temps de quadrupler le volume de la rate, de donner aux ganglions
mésentériques le volume d'une orange et la consistance de la bouillie, il
n'autorise justement pas d'hésitations. Les foyers d'infection sont en extension
croissante. À l'allure où la maladie se répand, si elle n'est pas stoppée, elle
risque de tuer la moitié de la vine avant deux mois. Par conséquent, il importe
peu que vous l'appeliez peste ou fièvre de croissance. Il importe seulement que
vous l'empêchiez de tuer la moitié de la ville.

[¶120] Richard said it was a mistake to paint too gloomy a picture, and, moreover, the disease hadn't been proved to be contagious; indeed, relatives of his patients, living under the same roof, had escaped it.

> French: Richard
trouvait qu'il ne fallait rien pousser au noir et que la contagion d'ailleurs
n'était pas prouvée puisque les parents de ses malades étaient encore indemnes.

[¶121] "But others have died," Rieux observed. "And obviously contagion is never absolute; otherwise you'd have a constant mathematical progression and the death-rate would rocket up catastrophically. It's not a question of painting too black a picture. It's a question of taking precautions."

> French: - Mais
d'autres sont morts, fit remarquer Rieux. Et, bien entendu, la contagion n'est
jamais absolue, sans quoi on obtiendrait une croissante mathématique infinie et
un dépeuplement foudroyant. Il ne s'agit pas de rien pousser au noir. Il s'agit
de prendre des précautions.

[¶122] Richard, however, summing up the situation as he saw it, pointed out that, if the epidemic did not cease spontaneously, it would be necessary to apply the rigorous prophylactic measures laid down in the Code. And, to do this, it would be necessary to admit officially that plague had broken out. But of this there was no absolute certainty; therefore any hasty action was to be deprecated.

> French: Richard,
cependant, pensait résumer la situation en rappelant que pour arrêter cette
maladie, si elle ne s'arrêtait pas d'elle-même, il fallait appliquer les graves
mesures de prophylaxie prévues par la loi ; que, pour ce faire, il fallait
reconnaître officiellement qu'il s'agissait de la peste ; que la certitude
n'était pas absolue à cet égard et qu'en conséquence, cela demandait réflexion.

[¶123] Rieux stuck to his guns. "The point isn't whether the measures provided for in the Code are rigorous, but whether they are needful to prevent the death of half the population. All the rest is a matter of administrative action, and I needn't remind you that our constitution has provided for such emergencies by empowering prefects to issue the necessary orders."

> French: - La
question, insista Rieux, n'est pas de savoir si les mesures prévues par la loi
sont graves mais si elles sont nécessaires pour empêcher la moitié de la ville
d'être tuée. Le reste est affaire d'administration et, justement, nos
institutions ont prévu un préfet pour régler ces questions.

[¶124] "Quite true," the Prefect assented, "but I shall need your professional declaration that the epidemic is one of plague." "If we don't make that declaration," Rieux said, "there's a risk that half the population may be wiped out." Richard cut in with some impatience.

> French: [63] -
Sans doute, dit le préfet, mais j'ai besoin que vous reconnaissiez
officiellement qu'il s'agit d'une épidémie de peste. - Si
nous ne le reconnaissons pas, dit Rieux, elle risque quand même de tuer la
moitié de la ville. Richard
intervint avec quelque nervosité.

[¶125] "The truth is that our colleague is convinced it's plague; his description of the syndrome proved it." Rieux replied that he had not described a "syndrome," but merely what he'd seen with his own eyes. And what he'd seen was buboes, and high fever accompanied by delirium, ending fatally within forty-eight hours. Could Dr. Richard take the responsibility of declaring that the epidemic would die out without the imposition of rigorous prophylactic measures? Richard hesitated, then fixed his eyes on Rieux.

> French: - La
vérité est que notre confrère croit à la peste. Sa description du syndrome le
prouve. Rieux
répondit qu'il n'avait pas décrit un syndrome, il avait décrit ce qu'il avait
vu. Et ce qu'il avait vu, c'étaient des bubons, des taches, des fièvres
délirantes, fatales en quarante-huit heures. Est-ce que M. Richard pouvait
prendre la responsabilité d'affirmer que l'épidémie s'arrêterait sans mesures
de prophylaxie rigoureuses ? Richard
hésita et regarda Rieux :

[¶126] "Please answer me quite frankly. Are you absolutely convinced it's plague?" "You're stating the problem wrongly. It's not a question of the term I use; it's a question of time."

> French: -
Sincèrement, dites-moi votre pensée, avez-vous la certitude qu'il s'agit de la
peste ? - Vous
posez mal le problème. Ce n'est pas une question de vocabulaire, c'est une
question de temps.

[¶127] "Your view, I take it," the Prefect put in, "is this. Even if it isn't plague, the prophylactic measures enjoined by law for coping with a state of plague should be put into force immediately?"

> French: - Votre
pensée, dit le préfet, serait que, même s'il ne s'agissait pas de la peste, les
mesures prophylactiques indiquées en temps de peste devraient cependant être
appliquées.

[¶128] "If you insist on my having a View,' that conveys it accurately enough." The doctors confabulated. Richard was their spokesman: "It comes to this. We are to take the responsibility of acting as though the epidemic were plague." This way of putting it met with general approval.

> French: - S'il
faut absolument que j'aie une pensée, c'est en effet celle-ci. Les
médecins se consultèrent et Richard finit par dire : - Il
faut donc que nous prenions la responsabilité d'agir comme si la maladie était
une peste. La
formule fut chaleureusement approuvée

[¶129] "It doesn't matter to me," Rieux said, "how you phrase it. My point is that we should not act as if there were no likelihood that half the population would be wiped out; for then it would be."

> French: - C'est
aussi votre avis, mon cher confrère ? demanda Richard. - La
formule m'est indifférente, dit Rieux. Disons seulement que nous ne devons pas
agir comme si la [64] moitié de la ville ne risquait pas d'être tuée, car alors
elle le serait.

[¶130] Followed by scowls and protestations, Rieux left the committee-room. Some minutes later, as he was driving down a back street redolent of fried fish and urine, a woman screaming in agony, her groin dripping blood, stretched out her arms toward him.

> French: Au
milieu de l'agacement général, Rieux partit. Quelques moments après, dans le
faubourg qui sentait la friture et l'urine, une femme qui hurlait à la mort,
les aines ensanglantées, se tournait vers lui.

[¶131] ON the day after the committee meeting the fever notched another small advance. It even found its way into the papers, but discreetly; only a few brief references to it were made. On the following day, however, Rieux observed that small official notices had been just put up about the town, though in places where they would not attract much attention. It was hard to find in these notices any indication that the authorities were facing the situation squarely. The measures enjoined were far from Draconian and one had the feeling that many concessions had been made to a desire not to alarm the public. The instructions began with a bald statement that a few cases of a malignant fever had been reported in Oran; it was not possible as yet to say if this fever was contagious. The symptoms were not so marked as to be really perturbing and the authorities felt sure they could rely on the townspeople to treat the situation with composure. None the less, guided by a spirit of prudence that all would appreciate, the Prefect was putting into force some precautionary measures. If these measures were carefully studied and properly applied, they would obviate any risk of an epidemic. This being so, the Prefect felt no doubt that everybody in his jurisdiction would wholeheartedly second his personal efforts.

> French: [65] Le
lendemain de la conférence, la fièvre fit encore un petit bond. Elle passa même
dans les journaux, mais sous une forme bénigne, puisqu'ils se contentèrent d'y
faire quelques allusions. Le surlendemain, en tout cas, Rieux pouvait lire de
petites affiches blanches que la préfecture avait fait rapidement coller dans
les coins les plus discrets de la ville. Il était difficile de tirer de cette
affiche la preuve que les autorités regardaient la situation en face. Les
mesures n'étaient pas draconiennes et l'on semblait avoir beaucoup sacrifié au
désir de ne pas inquiéter l'opinion publique. L'exorde de l'arrêté annonçait,
en effet, que quelques cas d'une fièvre pernicieuse, dont on ne pouvait encore
dire si elle était contagieuse, avaient fait leur apparition dans la commune
d'Oran. Ces cas n'étaient pas assez caractérisés pour être réellement
inquiétants et il n'y avait pas de doute que la population saurait garder son
sang-froid. Néanmoins, et dans un esprit de prudence qui pouvait être compris
par tout le monde, le préfet prenait quelques mesures préventives. Comprises et
appliquées comme elles devaient l'être, ces mesures étaient de nature à arrêter
net toute menace d'épidémie. En conséquence, le préfet ne doutait pas un instant
que ses administrés n'apportassent [66] la plus dévouée des collaborations à
son effort personnel.

[¶132] The notice outlined the general program that the authorities had drawn up. It included a systematic extermination of the rat population by injecting poison gas into the sewers, and a strict supervision of the water-supply. The townspeople were advised to practice extreme cleanliness, and any who found fleas on their persons were directed to call at the municipal dispensaries. Also heads of households were ordered promptly to report any fever case diagnosed by their doctors and to permit the isolation of sick members of their families in special wards at the hospital. These wards, it was explained, were equipped to provide patients with immediate treatment and ensure the maximum prospect of recovery. Some supplementary regulations enjoined compulsory disinfection of the sickroom and of the vehicle in which the patient traveled. For the rest, the Prefect confined himself to advising all who had been in contact with the patient to consult the sanitary inspector and strictly to follow his advice. Dr. Rieux swung round brusquely from the poster and started back to his surgery. Grand, who was awaiting him there, raised his arms dramatically when the doctor entered.

> French: L'affiche
annonçait ensuite des mesures d'ensemble, parmi lesquelles une dératisation
scientifique par injection de gaz toxiques dans les égouts et une surveillance
étroite de l'alimentation en eau. Elle recommandait aux habitants la plus
extrême propreté et invitait enfin les porteurs de puces à se présenter dans
les dispensaires municipaux. D'autre part, les familles devaient
obligatoirement déclarer les cas diagnostiqués par le médecin et consentir à l'isolement
de leurs malades dans les salles spéciales de l'hôpital. Ces salles étaient
d'ailleurs équipées pour soigner les malades dans le minimum de temps et avec
le maximum de chances de guérison. Quelques articles supplémentaires
soumettaient à la désinfection obligatoire la chambre du malade et le véhicule
de transport. Pour le reste, on se bornait à recommander aux proches de se
soumettre à une surveillance sanitaire. Le
docteur Rieux se détourna brusquement de l'affiche et reprit le chemin de son
cabinet. Joseph Grand, qui l'attendait, leva de nouveau les bras en
l'apercevant.

[¶133] "Yes," Rieux said, "I know. The figures are rising." On the previous day ten deaths had been reported. The doctor told Grand that he might be seeing him in the evening, as he had promised to visit Cottard. "An excellent idea," Grand said. "You'll do him good. As a matter of fact, I find him greatly changed."

> French: - Oui,
dit Rieux, je sais, les chiffres montent. La
veille, une dizaine de malades avaient succombé dans la ville. Le docteur dit à
Grand qu'il le verrait peut-être le soir, puisqu'il allait rendre visite à
Cottard. - Vous
avez raison, dit Grand. Vous lui ferez du bien, car je le trouve changé.

[¶134] "In what way?" "He's become amiable." "Wasn't he amiable before?" Grand seemed at a loss. He couldn't say that Cottard used to be unamiable; the term wouldn't have been correct. But Cottard was a silent, secretive man, with something about him that made Grand think of a wild boar. His bedroom, meals at a cheap restaurant, some rather mysterious comings and goings, these were the sum of Cottard's days. He described himself as a traveling salesman in wines and spirits. Now and then he was visited by two or three men, presumably customers. Sometimes in the evening he would go to a movie across the way. In this connection Grand mentioned a detail he had noticed, that Cottard seemed to have a preference for gangster films. But the thing that had struck him most about the man was his aloofness, not to say his mistrust of everyone he met. And now, so Grand said, there had been a complete change.

> French: - Et
comment cela ? - Il
est devenu poli. - Ne
l'était-il pas auparavant ? Grand
hésita. Il ne pouvait dire que Cottard fût impoli, l'expression n'aurait pas
été juste. C'était un homme renfermé et silencieux qui avait un peu l'allure du
sanglier. Sa chambre, un restaurant modeste et des [67] sorties assez
mystérieuses, c'était toute la vie de Cottard. Officiellement, il était
représentant en vins et liqueurs. De loin en loin, il recevait la visite de
deux ou trois hommes qui devaient être ses clients. Le soir, quelquefois, il
allait au cinéma qui se trouvait en face de la maison. L'employé avait même
remarqué que Cottard semblait voir de préférence les films de gangsters. En
toutes occasions, le représentant demeurait solitaire et méfiant. Tout
cela, selon Grand, avait bien changé :

[¶135] "I don't quite know how to put it, but I must say I've an impression that he is trying to make himself agreeable to all and sundry, to be in everybody's good books. Nowadays he often talks to me, he suggests we should go out together, and I can't bring myself to refuse. What's more, he interests me, and of course I saved his life."

> French: - Je ne
sais pas comment dire, mais j'ai l'impression, voyez-vous, qu'il cherche à se
concilier les gens, qu'il veut mettre tout le monde avec lui. Il me parle
souvent, il m'offre de sortir avec lui et je ne sais pas toujours refuser. Au
reste, il m'intéresse, et, en somme, je lui ai sauvé la vie.

[¶136] Since his attempt at suicide Cottard had had no more visitors. In the streets, in shops, he was always trying to strike up friendships. To the grocer he was all affability; no one could take more pains than he to show his interest in the tobacconist's gossip.

> French: Depuis
sa tentative de suicide, Cottard n'avait plus reçu aucune visite. Dans les
rues, chez les fournisseurs, il cherchait toutes les sympathies. On n'avait
jamais mis tant de douceur à parler aux épiciers, tant d'intérêt à écouter une
marchande de tabacs.

[¶137] "This particular tobacconist, a woman, by the way," Grand explained, "is a holy terror. I told Cottard so, but he replied that I was prejudiced and she had plenty of good points, only one had to find them out."

> French: - Cette
marchande de tabacs, remarquait Grand, est une vraie vipère. Je l'ai dit à
Cottard, mais il m'a répondu que je me trompais et qu'elle avait de bons côtés
qu'il fallait savoir trouver.

[¶138] On two or three occasions Cottard had invited Grand to come with him to the luxury restaurants and cafes of the town, which he had recently taken to patronizing. "There's a pleasant atmosphere in them," he explained, "and then one's in good company."

> French: Deux ou
trois fois enfin, Cottard avait emmené Grand dans les restaurants et les cafés
luxueux de la ville. Il s'était mis à les fréquenter en effet. - On y
est bien, disait-il, et puis on est en bonne compagnie.

[¶139] Grand noticed that the staff made much of Cottard and he soon discovered why, when he saw the lavish tips his companion gave. The traveling salesman seemed greatly to appreciate the amiability shown him in return for his largesse. One day when the head waiter had escorted him to the door and helped him into his overcoat, Cottard said to Grand: "He's a nice fellow, and he'd make a good witness." "A witness? I don't follow." Cottard hesitated before answering.

> French: Grand
avait remarqué les attentions spéciales du personnel pour le représentant et il
en comprit la raison en observant les pourboires excessifs que celui-ci
laissait. Cottard paraissait très sensible aux amabilités dont on le [68] payait
de retour. Un jour que le maître d'hôtel l'avait reconduit et aidé à endosser
son pardessus, Cottard avait dit à Grand : - C'est
un bon garçon, il peut témoigner. -
Témoigner de quoi ? Cottard
avait hésité.

[¶140] "Well, he could say I'm not really a bad kind of man." But his humor had its ups and downs. One day when the grocer had shown less affability, he came home in a tearing rage. "He's siding with the others, the swine!" "With what others?" "The whole damned lot of them."

> French: - Eh
bien ! que je ne suis pas un mauvais homme. Du
reste, il avait des sautes d'humeur. Un jour où l'épicier s'était montré moins
aimable, il était revenu chez lui dans un état de fureur démesurée : - Il
passe avec les autres, cette crapule, répétait-il. - Quels
autres ? - Tous
les autres.

[¶141] Grand had personally witnessed an odd scene that took place at the tobacconist's. An animated conversation was in progress and the woman behind the counter started airing her views about a murder case that had created some stir in Algiers. A young commercial employee had killed an Algerian on a beach.

> French: Grand
avait même assisté à une scène curieuse chez la marchande de tabacs. Au milieu
d'une conversation animée, celle-ci avait parlé d'une arrestation récente qui
avait fait du bruit à Alger. Il s'agissait d'un jeune employé de commerce qui
avait tué un Arabe sur une plage.

[¶142] "I always say," the woman began, "if they clapped all that scum in jail, decent folks could breathe more freely." She was too much startled by Cottard's reaction, he dashed out of the shop without a word of excuse, to continue. Grand and the woman gazed after him, dumbfounded.

> French: - Si
l'on mettait toute cette racaille en prison, avait dit la marchande, les
honnêtes gens pourraient respirer. Mais
elle avait dû s'interrompre devant l'agitation subite de Cottard qui s'était
jeté hors de la boutique, sans un mot d'excuse. Grand et la marchande étaient
restés, les bras ballants.

[¶143] Subsequently Grand reported to the doctor other changes in Cottard's character. Cottard had always professed very liberal ideas, as his pet dictum on economic questions, "Big fish eat little fish," implied. But now the only Oran newspaper he bought was the conservative organ, and one could hardly help suspecting that he made a point of reading it in public places. Somewhat of the same order was a request he made to Grand shortly before he left his sick-bed; Grand mentioned he was going to the post office and Cottard asked him to be kind enough to dispatch a money order for a hundred francs to a sister living at a distance, mentioning that he sent her this sum every month. Then, just when Grand was leaving the room, he called him back.

> French: Par la
suite, Grand devait d'ailleurs signaler à Rieux d'autres changements dans le
caractère de Cottard. Ce dernier avait toujours été d'opinions très libérales.
Sa phrase favorite : « Les gros mangent toujours les petits » le
prouvait bien. Mais depuis quelque temps, il n'achetait plus que le journal
bien pensant d'Oran et on ne pouvait même se défendre de croire qu'il mettait
une certaine ostentation à le lire dans des endroits publics. De même, quelques
jours après s'être levé, il avait [69] prié Grand, qui allait à la poste, de
bien vouloir expédier un mandat de cent francs qu'il envoyait tous les mois à
une sœur éloignée. Mais au moment où Grand partait :

[¶144] "No, send her two hundred francs. That'll be a nice surprise for her. She believes I never give her a thought. But actually I'm devoted to her." Not long after this he made some curious remarks to Grand in the course of conversation. He had badgered Grand into telling him about the somewhat mysterious "private work" to which Grand gave his evenings. "I know!" Cottard exclaimed. "You're writing a book, aren't you?" "Something of the kind. But it's not so simple as that." "Ah!" Cottard sighed. "I only wish I had a knack for writing."

> French: -
Envoyez-lui deux cents francs, demanda Cottard, ce sera une bonne surprise pour
elle. Elle croit que je ne pense jamais à elle. Mais la vérité est que je
l'aime beaucoup. Enfin
il avait eu avec Grand une curieuse conversation. Celui-ci avait été obligé de
répondre aux questions de Cottard intrigué par le petit travail auquel Grand se
livrait chaque soir. - Bon,
avait dit Cottard, vous faites un livre. - Si
vous voulez, mais c'est plus compliqué que cela ! -
Ah ! s'était écrié Cottard, je voudrais bien faire comme vous.

[¶145] When Grand showed his surprise, Cottard explained with some embarrassment that being a literary man must make things easier in lots of ways. "Why?" Grand asked.

> French: Grand
avait paru surpris et Cottard avait balbutié qu'être un artiste devait arranger
bien des choses. -
Pourquoi ? avait demandé Grand.

[¶146] "Why, because an author has more rights than ordinary people, as everybody knows. People will stand much more from him." "It looks," said Rieux to Grand on the morning when the official notices were posted, "as if this business of the rats had addled his brain, as it has done for so many other people. That's all it is. Or perhaps he's scared of the 'fever.'"

> French: - Eh
bien, parce qu'un artiste a plus de droits qu'un autre, tout le monde sait ça.
On lui passe plus de choses. -
Allons, dit Rieux à Grand le matin des affiches, l'histoire des rats lui a
tourné la tête comme à beaucoup d'autres, voilà tout. Ou encore il a peur de la
fièvre.

[¶147] "I doubt it, doctor. If you want to know my opinion, he?" He paused; with a machine-gun rattle from its exhaust the "deratization" van was clattering by. Rieux kept silent until it was possible to make himself audible, then asked, without much interest, what Grand's opinion was. "He's a man with something pretty serious on his conscience," Grand said gravely. The doctor shrugged his shoulders. As the inspector had said, he'd other fish to fry.

> French: Grand
répondit : - Je ne
crois pas, docteur, et si vous voulez mon avis... La
voiture de dératisation passa sous leur fenêtre dans un grand bruit
d'échappement. Rieux se tut jusqu'à ce qu'il fût possible de se faire entendre
et demanda distraitement l'avis de l'employé. L'autre le regardait avec
gravité : [70] - C'est un homme, dit-il, qui a quelque chose à se reprocher. Le
docteur haussa les épaules. Comme disait le commissaire, il y avait d'autres
chats à fouetter.

[¶148] That afternoon Rieux had another talk with Castel. The serum had not yet come. "In any case," Rieux said, "I wonder if it will be much use. This bacillus is such a queer one."

> French: Dans
l'après-midi, Rieux eut une conférence avec Castel. Les sérums n'arrivaient
pas. - Du
reste, demandait Rieux, seraient-ils utiles ? Ce bacille est bizarre.

[¶149] "There," Castel said, "I don't agree with you. These little brutes always have an air of originality. But, at bottom, it's always the same thing." "That's your theory, anyhow. Actually, of course, we know next to nothing on the subject."

> French: -
Oh ! dit Castel, je ne suis pas de votre avis. Ces animaux ont toujours un
air d'originalité. Mais, dans le fond, c'est la même chose. - Vous
le supposez du moins. En fait, nous ne savons rien de tout cela.

[¶150] "I grant you, it's only my theory. Still, in a sense, that goes for everybody." Throughout the day the doctor was conscious that the slightly dazed feeling that came over him whenever he thought about the plague was growing more pronounced. Finally he realized that he was afraid! On two occasions he entered crowded cafes. Like Cottard he felt a need for friendly contacts, human warmth. A stupid instinct, Rieux told himself; still, it served to remind him that he'd promised to visit the traveling salesman.

> French: -
Évidemment, je le suppose. Mais tout le monde en est là. Pendant
toute la journée, le docteur sentit croître petit vertige qui le prenait chaque
fois qu'il pensait à la peste. Finalement, il reconnut qu'il avait peur. Il
entra deux fois dans des cafés pleins de monde. Lui aussi, comme Cottard,
sentait un besoin de chaleur humaine. Rieux trouvait cela stupide, mais cela
l'aida à se souvenir qu'il avait promis une visite au représentant.

[¶151] Cottard was standing beside the dining-table when the doctor entered his room that evening. A detective story lay open on the tablecloth. But the night was closing in and it would have been difficult to read in the growing darkness. Most likely Cottard had been sitting musing in the twilight until he heard the ring at his door. Rieux asked how he was feeling. Cottard sat down and replied rather grumpily that he was feeling tolerably well, adding that he'd feel still better if only he could be sure of being left in peace. Rieux remarked that one couldn't always be alone. "That's not what I meant. I was thinking of people who take an interest in you only to make trouble for you." When Rieux said nothing, he went on: "Mind you, that's not my case. Only I've been reading that detective story. It's about a poor devil who's arrested one fine morning, all of a sudden. People had been taking an interest in him and he knew nothing about it. They were talking about him in offices, entering his name on card indexes. Now, do you think that's fair? Do you think people have a right to treat a man like that?"

> French: Le
soir, le docteur trouva Cottard devant la table de sa salle à manger. Quand il
entra, il y avait sur la table un roman policier étalé. Mais la soirée était
déjà avancée et, certainement, il devait être difficile de lire dans
l'obscurité naissante. Cottard devait plutôt, une minute auparavant, se tenir
assis et réfléchir dans la pénombre. Rieux lui demanda comment il allait.
Cottard, en s'asseyant, bougonna qu'il allait bien et qu'il irait encore mieux
s'il pouvait être sûr que personne ne s'occupât de lui. Rieux fit observer
qu'on ne pouvait pas toujours être seul. [71] -
Oh ! ce n'est pas cela. Moi, je parle des gens qui s'occupent de vous
apporter des ennuis. Rieux
se taisait. - Ce
n'est pas mon cas, remarquez-le bien. Mais je lisais ce roman. Voilà un
malheureux qu'on arrête un matin, tout d'un coup. On s'occupait de lui et il
n'en savait rien. On parlait de lui dans des bureaux, on inscrivait son nom sur
des fiches. Vous trouvez que c'est juste ? Vous trouvez qu'on a le droit
de faire ça à un homme ?

[¶152] "Well," Rieux said, "that depends. In one sense I agree, nobody has the right. But all that's beside the mark. What's important is for you to go out a bit. It's a mistake staying indoors too much."

> French: - Cela
dépend, dit Rieux. Dans un sens, on n'a jamais le droit, en effet. Mais tout
cela est secondaire. Il ne faut pas rester trop longtemps enfermé. Il faut que
vous sortiez.

[¶153] Cottard seemed vexed and said that on the contrary he was always going out, and, if need arose, all the people in the street could vouch for him. What's more, he knew lots of people in other parts of the town.

> French: Cottard
sembla s'énerver, dit qu'il ne faisait que cela, et que, s'il le fallait, tout
le quartier pourrait témoigner pour lui. Hors du quartier même, il ne manquait
pas de relations.

[¶154] "Do you know Monsieur Rigaud, the architect? He's a friend of mine." The room was in almost complete darkness. Outside, the street was growing noisier and a sort of murmur of relief greeted the moment when all the street-lamps lit up, all together. Rieux went out on the balcony, and Cottard followed him. From the outlying districts, as happens every evening in our town, a gentle breeze wafted a murmur of voices, smells of roasting meat, a gay, perfumed tide of freedom sounding on its way, as the streets filled up with noisy young people released from shops and offices. Nightfall, with its deep, remote baying of unseen ships, the rumor rising from the sea, and the happy tumult of the crowd, that first hour of darkness which in the past had always had a special charm for Rieux, seemed today charged with menace, because of all he knew. "How about turning on the lights?" he suggested when they went back into the room.

> French: - Vous
connaissez M. Rigaud, l'architecte ? Il est de mes amis. L'ombre
s'épaississait dans la pièce. La rue du faubourg s'animait et une exclamation
sourde et soulagée salua, au dehors, l'instant où les lampes s'allumèrent.
Rieux alla au balcon et Cottard l'y suivit. De tous les quartiers alentour,
comme chaque soir dans notre ville, une légère brise charriait des murmures,
des odeurs de viande grillée, le bourdonnement joyeux et odorant de la liberté
qui gonflait peu à peu la rue, envahie par une jeunesse bruyante. La nuit, les
grands cris des bateaux invisibles, la rumeur qui montait de la mer et de la
foule qui s'écoulait, cette heure que Rieux connaissait bien et aimait
autrefois lui paraissait aujourd'hui oppressante à cause de tout ce qu'il
savait. -
Pouvons-nous allumer ? dît-il à Cottard.

[¶155] After this had been done, the little man gazed at him, blinking his eyes. "Tell me, doctor. Suppose I fell ill, would you put me in your ward at the hospital?" "Why not?"

> French: [72] La lumière une fois revenue, le petit homme le regarda avec des yeux
clignotants : -
Dites-moi, docteur, si je tombais malade, est-ce que vous me prendriez dans
votre service à l'hôpital ? -
Pourquoi pas ?

[¶156] Cottard then inquired if it ever happened that a person in a hospital or a nursing home was arrested. Rieux said it had been known to happen, but all depended on the invalid's condition. "You know, doctor," Cottard said, "I've confidence in you." Then he asked the doctor if he'd be kind enough to give him a lift, as he was going into town.

> French: Cottard
demanda alors s'il était arrivé qu'on arrêtât quelqu'un qui se trouvait dans
une clinique ou dans un hôpital. Rieux répondit que cela s'était vu, mais que
tout dépendait de l'état du malade. - Moi,
dit Cottard, j'ai confiance en vous. Puis il
demanda au docteur s'il voulait bien le mener en ville dans son auto.

[¶157] In the center of the town the streets were already growing less crowded and the lights fewer. Children were playing in front of the doorways. At Cottard's request the doctor stopped his car beside one of the groups of children. They were playing hopscotch and making a great deal of noise. One of them, a boy with sleek, neatly parted hair and a grubby face, stared hard at Rieux with bright, bold eyes. The doctor looked away. Standing on the sidewalk Cottard shook his head. He then said in a hoarse, rather labored voice, casting uneasy glances over his shoulder: "Everybody's talking about an epidemic. Is there anything in it, doctor?" "People always talk," Rieux replied. "That's only to be expected." "You're right. And if we have ten deaths they'll think it's the end of the world. But it's not that we need here."

> French: Au
centre de la ville, les rues étaient déjà moins peuplées et les lumières plus
rares. Des enfants jouaient encore devant les portes. Quand Cottard le demanda,
le docteur arrêta sa voiture devant un groupe de ces enfants. Ils jouaient à la
marelle en poussant des cris. Mais l'un d'eux, aux cheveux noirs collés, la
raie parfaite et la figure sale, fixait Rieux de ses yeux clairs et
intimidants. Le docteur détourna son regard. Cottard, debout sur le trottoir,
lui serrait la main. Le représentant parlait d'une voix rauque et difficile.
Deux ou trois fois, il regarda derrière lui. - Les
gens parlent d'épidémie. Est-ce que c'est vrai, docteur ? - Les
gens parlent toujours, c'est naturel, dit Rieux. - Vous
avez raison. Et puis quand nous aurons une dizaine de morts, ce sera le bout du
monde. Ce n'est pas cela qu'il nous faudrait.

[¶158] The engine was ticking over. Rieux had his hand on the clutch. But he was looking again at the boy who was still watching him with an oddly grave intentness. Suddenly, unexpectedly, the child smiled, showing all his teeth.

> French: Le
moteur ronflait déjà. Rieux avait la main sur son levier de vitesse. Mais il
regardait à nouveau l'enfant qui n'avait pas cessé de le dévisager avec son air
grave et tranquille. Et soudain, sans transition, l'enfant lui sourit de toutes
ses dents.

[¶159] "Yes? And what do we need here?" Rieux asked, returning the child's smile. Abruptly Cottard gripped the door of the car and, as he turned to go, almost shouted in a rageful, passionate voice: "An earthquake! A big one!"

> French: [73] -
Qu'est-ce donc qu'il nous faudrait ? demanda le docteur en souriant à
l'enfant. Cottard
agrippa soudain la portière et, avant de s'enfuir, cria d'une voix pleine de
larmes et de fureur : - Un
tremblement de terre. Un vrai !

[¶160] There was no earthquake, and the whole of the following day was spent, so far as Rieux was concerned, in long drives to every corner of the town, in parleyings with the families of the sick and arguments with the invalids themselves. Never had Rieux known his profession to weigh on him so heavily. Hitherto his patients had helped to lighten his task; they gladly put themselves into his hands. For the first time the doctor felt they were keeping aloof, wrapping themselves up in their malady with a sort of bemused hostility. It was a struggle to which he wasn't yet accustomed. And when, at ten that evening, he parked his car outside the home of his old asthma patient, his last visit of the day, it was an effort for Rieux to drag himself from his seat. For some moments he lingered, gazing up the dark street, watching the stars appear and disappear in the blackness of the sky.

> French: Il n'y
eut pas de tremblement de terre et la journée du lendemain se passa, seulement
pour Rieux, en longues courses aux quatre coins de la ville, en pourparlers
avec les familles de malades et en discussions avec les malades eux-mêmes.
jamais Rieux n'avait trouvé son métier aussi lourd. jusque-là, les malades lui
facilitaient la tâche, ils se donnaient à lui. Pour la première fois, le
docteur les sentait réticents, réfugiés au fond de leur maladie avec une sorte
d'étonnement méfiant. C'était une lutte à laquelle il n'était pas encore
habitué. Et vers dix heures du soir, sa voiture arrêtée devant la maison du
vieil asthmatique qu'il visitait en dernier lieu, Rieux avait de la peine à
s'arracher à son siège. Il s'attardait à regarder la rue sombre et les étoiles
qui apparaissaient et disparaissaient dans le ciel noir.

[¶161] When Rieux entered the room, the old man was sitting up in bed, at his usual occupation, counting out dried peas from one pan to another. On seeing his visitor he looked up, beaming with delight. "Well, doctor? It's cholera, isn't it?" "Where on earth did you get that idea from?" "It's in the paper, and the radio said it, too." "No, it's not cholera." "Anyhow," the old man chuckled excitedly, "the big bugs are laying it on thick. Got the jitters, haven't they?" "Don't you believe a word of it," the doctor said.

> French: Le
vieil asthmatique était dressé dans son lit. Il semblait respirer mieux et
comptait les pois chiches qu'il faisait passer d'une des marmites dans l'autre.
Il accueillit le docteur avec une mine réjouie. -
Alors, docteur, c'est le choléra ? - Où
avez-vous pris ça ? - Dans
le journal, et la radio l'a dit aussi. - Non,
ce n'est pas le choléra. - En
tout cas, dit le vieux très surexcité, ils y vont fort, hein, les grosses
têtes ! - N'en
croyez rien, dit le docteur.

[¶162] He had examined the old man and now was sitting in the middle of the dingy little dining-room. Yes, despite what he had said, he was afraid. He knew that in this suburb alone eight or ten unhappy people, cowering over their buboes, would be awaiting his visit next morning. In only two or three cases had incision of the buboes caused any improvement. For most of them it would mean going to the hospital, and he knew how poor people feel about hospitals. "I don't want them trying their experiments on him," had said the wife one of his patients. But he wouldn't be experimented on; he would die, that was all. That the regulations now in force were inadequate was lamentably clear. As for the "specially equipped" wards, he knew what they amounted to: two outbuildings from which the other patients had been hastily evacuated, whose windows had been hermetically sealed, and round which a sanitary cordon had been set. The only hope was that the outbreak would die a natural death; it certainly wouldn't be arrested by the measures the authorities had so far devised. Nevertheless, that night the official communique was still optimistic. On the following day Ransdoc announced that the rules laid down by the local administration had won general approval and already thirty sick persons had reported. Castel rang up Rieux.

> French: Il
avait examiné le vieux et maintenant il était assis au milieu de cette salle à
manger misérable. Oui, il avait [74] peur. Il savait que dans le faubourg même
une dizaine de malades l'attendraient, le lendemain matin, courbés sur leurs
bubons. Dans deux ou trois cas seulement, l'incision des bubons avait amené un
mieux. Mais, pour la plupart, ce serait l'hôpital et il savait ce que l'hôpital
voulait dire pour les pauvres. « je ne veux pas qu'il serve à leurs
expériences », lui avait dit la femme d'un des malades. Il ne servirait
pas leurs expériences, il mourrait et c'était tout. Les mesures arrêtées
étaient insuffisantes, cela était bien clair. Quant aux salles
« spécialement équipées », il savait ce qu'il en était : deux
pavillons hâtivement déménagés de leurs autres malades, leurs fenêtres
calfeutrées, entourés d'un cordon sanitaire. Si l'épidémie ne s'arrêtait pas
d'elle-même, elle ne serait pas vaincue par les mesures que l'administration
avait imaginées. Cependant,
le soir, les communiqués officiels restaient optimistes. Le lendemain, l'agence
Ransdoc annonçait que les mesures préfectorales avaient été accueillies avec
sérénité et que, déjà, une trentaine de malades s'étaient déclarés. Castel
avait téléphoné à Rieux

[¶163] "How many beds are there in the special wards?" "Eighty." "Surely there are far more than thirty cases in the town?" "Don't forget there are two sorts of cases: those who take fright, and those, they're the majority, who don't have time to do so." "I see. Are they checking up on the burials?"

> French: -
Combien de lits offrent les pavillons ? -
Quatre-vingts. - Il y
a certainement plus de trente malades dans la ville ? - Il y
a ceux qui ont peur et les autres, les plus nombreux, ceux qui n'ont pas eu le
temps. - Les
enterrements ne sont pas surveillés ?

[¶164] "No. I told Richard over the phone that energetic measures were needed, not just words; we'd got to set up a real barrier against the disease, otherwise we might just as well do nothing." "Yes? And what did he say?" "Nothing doing. He hadn't the powers. In my opinion, it's going to get worse." That was so. Within three days both wards were full. According to Richard, there was talk of requisitioning a school and opening an auxiliary hospital. Meanwhile Rieux continued incising buboes and waiting for the anti-plague serum. Castel went back to his old books and spent long hours in the public library.

> French: - Non.
J'ai téléphoné à Richard qu'il fallait des mesures complètes, non des phrases,
et qu'il fallait élever contre l'épidémie une vraie barrière ou rien du tout. - Et
alors ? - Il
m'a répondu qu'il n'avait pas pouvoir. A mon avis, ça va monter. [75] En
trois jours, en effet, les deux pavillons furent remplis. Richard croyait
savoir qu'on allait désaffecter une école et prévoir un hôpital auxiliaire.
Rieux attendait les vaccins et ouvrait les bubons. Castel retournait à ses
vieux livres et faisait de longues stations à la bibliothèque.

[¶165] "Those rats died of plague," was his conclusion, "or of something extremely like it. And they've loosed on the town tens of thousands of fleas, which will spread the infection in geometrical progression unless it's checked in time." Rieux said nothing.

> French: - Les
rats sont morts de la peste ou de quelque chose qui lui ressemble beaucoup,
concluait-il. Ils ont mis dans la circulation des dizaines de milliers de puces
qui transmettront l'infection suivant une proportion géométrique, si on ne
l'arrête pas à temps. Rieux
se taisait.

[¶166] About this time the weather appeared set fair, and the sun had drawn up the last puddles left by the recent rain. There was a serene blue sky flooded with golden light each morning, with sometimes a drone of planes in the rising heat, all seemed well with the world. And yet within four days the fever had made four startling strides: sixteen deaths, twenty-four, twenty-eight, and thirty-two. On the fourth day the opening of the auxiliary hospital in the premises of a primary school was officially announced. The local population, who so far had made a point of masking their anxiety by facetious comments, now seemed tongue-tied and went their ways with gloomy faces. Rieux decided to ring up the Prefect.

> French: À cette
époque le temps parut se fixer. Le soleil pompait les flaques des dernières
averses. De beaux ciels bleus débordant d'une lumière jaune, des ronronnements
d'avions dans la chaleur naissante, tout dans la saison invitait à la sérénité.
En quatre jours, cependant, la fièvre fit quatre bonds surprenants : seize
morts, vingt-quatre, vingt-huit et trente-deux. Le quatrième jour, on annonça
l'ouverture de l'hôpital auxiliaire dans une école maternelle. Nos concitoyens
qui, jusque-là, avaient continué de masquer leur inquiétude sous des plaisanteries,
semblaient dans les rues plus abattus et plus silencieux. Rieux
décida de téléphoner au préfet

[¶167] "The regulations don't go anywhere near far enough." "Yes," the Prefect replied. "I've seen the statistics and, as you say, they're most perturbing." "They're more than perturbing; they're conclusive." "I'll ask government for orders."

> French: - Les
mesures sont insuffisantes. - J'ai
les chiffres, dit le préfet, ils sont en effet inquiétants. - Ils
sont plus qu'inquiétants, ils sont clairs. - Je
vais demander des ordres au Gouvernement général.

[¶168] When Rieux next met Castel, the Prefect's remark was still rankling. "Orders!" he said scornfully. "When what's needed is imagination." "Any news of the serum?" "It'll come this week."

> French: Rieux
raccrocha devant Castel : - Des
ordres ! Et il faudrait de l'imagination. - Et
les sérums ? - Ils
arriveront dans la semaine.

[¶169] The Prefect sent instructions to Rieux, through Richard, asking him to draw up a minute to be transmitted for orders to the central administration of the colony. Rieux included in it a clinical diagnosis and statistics of the epidemic. On that day forty deaths were reported. The Prefect took the responsibility, as he put it, of tightening up the new regulations. Compulsory declaration of all cases of fever and their isolation were to be strictly enforced. The residences of sick people were to be shut up and disinfected; persons living in the same house were to go into quarantine; burials were to be supervised by the local authorities in a manner which will be described later on. Next day the serum arrived by plane. There was enough for immediate requirements, but not enough if the epidemic were to spread. In reply to his telegram Rieux was informed that the emergency reserve stock was exhausted, but that a new supply was in preparation.

> French: [76] La préfecture, par l'intermédiaire de Richard, demanda à Rieux un
rapport destiné à être envoyé dans la capitale de la colonie pour solliciter
des ordres. Rieux y mit une description clinique et des chiffres. Le même jour,
on compta une quarantaine de morts. Le préfet prit sur lui, comme il disait,
d'aggraver dès le lendemain les mesures prescrites. La déclaration obligatoire
et l'isolement furent maintenus. Les maisons des malades devaient être fermées
et désinfectées, les proches soumis à une quarantaine de sécurité, les enterrements
organisés par la ville dans les conditions qu'on verra. Un jour après, les
sérums arrivaient par avion. Ils pouvaient suffire aux cas en traitement. Ils
étaient insuffisants si l'épidémie devait s'étendre. On répondit au télégramme
de Rieux que le stock de sécurité était épuisé et que de nouvelles fabrications
étaient commencées.

[¶170] Meanwhile, from all the outlying districts, spring was making its progress into the town. Thousands of roses wilted in the flower-venders' baskets in the market-places and along the streets, and the air was heavy with their cloying perfume. Outwardly, indeed, this spring was like any other. The streetcars were always packed at the rush hours, empty and untidy during the rest of the day. Tarrou watched the little old man, and the little old man spat on the cats. Grand hurried home every evening to his mysterious literary activities. Cottard went his usual desultory ways, and M. Othon, the magistrate, continued to parade his menagerie. The old Spaniard decanted his dried peas from pan to pan, and sometimes you encountered Rambert, the journalist, looking interested as ever in all he saw. In the evening the usual crowd thronged the streets and the lines lengthened outside the picture-houses. Moreover, the epidemic seemed to be on the wane; on some days only ten or so deaths were notified. Then, all of a sudden, the figure shot up again, vertically. On the day when the death-roll touched thirty, Dr. Rieux read an official telegram that the Prefect had just handed him, remarking: "So they've got alarmed at last." The telegram ran: Proclaim a state of plague stop close the town.

> French: Pendant
ce temps, et de toutes les banlieues environnantes, le printemps arrivait sur
les marchés. Des milliers de roses se fanaient dans les corbeilles de
marchands, au long des trottoirs, et leur odeur su crée flottait dans toute la
ville. Apparemment, rien n'était changé. Les tramways étaient toujours pleins
aux heures de pointe, vides et sales dans la journée. Tarrou observait le petit
vieux et le petit vieux crachait sur les chats. Grand rentrait tous les soirs
chez lui pour son mystérieux travail. Cottard tournait en rond et M. Othon, le
juge d'instruction, conduisait toujours sa ménagerie. Le vieil asthmatique
transvasait ses pois et l'on rencontrait parfois le journaliste Rambert, l'air
tranquille et intéressé. Le soir, la même foule emplissait les rues et les
queues s'allongeaient devant les cinémas. D'ailleurs, l'épidémie sembla reculer
et, pendant quelques jours, on compta une dizaine de morts seulement. Puis,
tout d'un coup, elle remonta en flèche. Le [77] jour où le chiffre des morts
atteignit de nouveau la trentaine, Bernard Rieux regardait la dépêche officielle
que le préfet lui avait tendue en disant : « Ils ont eu peur. »
La dépêche portait : « Déclarez l'état *de *peste. Fermez la
ville. » [79] LA
PESTE (1947)

[¶171] ## PART II

> French: II

## 2. Part II

Source: https://scriptura.si/works/camus-plague/2/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-plague/2/#p-N

[¶0] >From now on, it can be said that plague was the concern of all of us. Hitherto, surprised as he may have been by the strange things happening around him, each individual citizen had gone about his business as usual, so far as this was possible. And no doubt he would have continued doing so. But once the town gates were shut, every one of us realized that all, the narrator included, were, so to speak, in the same boat, and each would have to adapt himself to the new conditions of life. Thus, for example, a feeling normally as individual as the ache of separation from those one loves suddenly became a feeling in which all shared alike and, together with fear, the greatest affliction of the long period of exile that lay ahead. One of the most striking consequences of the closing of the gates was, in fact, this sudden deprivation befalling people who were completely unprepared for it. Mothers and children, lovers, husbands and wives, who had a few days previously taken it for granted that their parting would be a short one, who had kissed one another good-by on the platform and exchanged a few trivial remarks, sure as they were of seeing one another again after a few days or, at most, a few weeks, duped by our blind human faith in the near future and little if at all diverted from their normal interests by this leave- taking, all these people found themselves, without the least warning, hopelessly cut off, prevented from seeing one another again, or even communicating with one another. For actually the closing of the gates took place some hours before the official order was made known to the public, and, naturally enough, it was impossible to take individual cases of hardship into account. It might indeed be said that the first effect of this brutal visitation was to compel our townspeople to act as if they had no feelings as individuals. During the first part of the day on which the prohibition to leave the town came into force the Prefect's office was besieged by a crowd of applicants advancing pleas of equal cogency but equally impossible to take into consideration. Indeed, it needed several days for us to realize that we were completely cornered; that words like "special arrangements," "favor," and "priority" had lost all effective meaning. Even the small satisfaction of writing letters was denied us. It came to this: not only had the town ceased to be in touch with the rest of the world by normal means of communication, but also, according to a second notification, all correspondence was forbidden, to obviate the risk of letters carrying infection outside the town. In the early days a favored few managed to persuade the sentries at the gates to allow them to get messages through to the outside world. But that was only at the beginning of the epidemic, when the sentries found it natural to obey their feelings of humanity. Later on, when these same sentries had had the gravity of the situation drummed into them, they flatly refused to take responsibilities whose possible after-effects they could not foresee. At first, telephone calls to other towns were allowed, but this led to such crowding of the telephone booths and delays on the lines that for some days they also were prohibited, and thereafter limited to what were called "urgent cases," such as deaths, marriages, and births. So we had to fall back on telegrams. People linked together by friendship, affection, or physical love found themselves reduced to hunting for tokens of their past communion within the compass of a ten-word telegram. And since, in practice, the phrases one can use in a telegram are quickly exhausted, long lives passed side by side, or passionate yearnings, soon declined to the exchange of such trite formulas as: "Am well. Always thinking of you. Love."

> French: [Retour à la table
des matières](#tdm) [81] À
partir de ce moment, il est possible de dire que la peste fut notre affaire à
tous. Jusque-là, malgré la surprise et l'inquiétude que leur avaient apportées
ces événements singuliers, chacun de nos concitoyens avait poursuivi ses
occupations, comme il l'avait pu, à sa place ordinaire. Et sans doute, cela
devait continuer. Mais une fois les portes fermées, ils s'aperçurent qu'ils
étaient tous, et le narrateur lui-même pris dans le même sac et qu'il fallait
s'en arranger. C'est ainsi, par exemple, qu'un sentiment aussi individuel que
celui de la séparation d'avec un être aimé devint soudain, dès les premières
semaines, celui de tout un peuple, et, avec la peur, la souffrance principale
de ce long temps d'exil. Une des
conséquences les plus remarquables de la fermeture des portes fut, en effet, la
soudaine séparation où furent placés des êtres qui n'y étaient pas préparés.
Des mères et des enfants, des époux, des amants qui avaient cru procéder
quelques jours auparavant à une séparation temporaire, qui s'étaient embrassés
sur le quai de notre gare avec deux ou trois recommandations, certains de se
revoir quelques jours ou quelques semaines plus tard, enfoncés dans la stupide
confiance humaine, à peine distraits par ce départ de leurs préoccupations [82]
habituelles, *se *virent d'un seul coup éloignés sans recours, empêchés de
se rejoindre ou de communiquer. Car la fermeture s'était faite quelques heures
avant que l'arrêt préfectoral fût publié, et, naturellement, il était
impossible de prendre en considération les cas particuliers. On peut dire que
cette invasion brutale de la maladie eut pour premier effet d'obliger nos
concitoyens à agir comme s'ils n'avaient pas de sentiments individuels. Dans
les premières heures de la journée où l'arrêté entra en vigueur, la préfecture
fut assaillie par une foule de demandeurs qui, au téléphone ou auprès des
fonctionnaires, exposaient des situations également intéressantes et, en même
temps, également impossibles à examiner. À la vérité, il fallut plusieurs jours
pour que nous nous rendissions compte que nous nous trouvions dans une
situation sans compromis, et que les mots « transiger »,
« faveur », « exception », n'avaient plus de sens. Même la
légère satisfaction d'écrire nous fut refusée. D'une part, en effet, la ville
n'était plus reliée au reste du pays par les moyens de communication habituels,
et, d'autre part, un nouvel arrêté interdit l'échange de toute correspondance,
pour éviter que les lettres pussent devenir les véhicules de l'infection. Au
début, quelques privilégiés purent s'aboucher aux portes de la ville, avec des
sentinelles des postes de garde, qui consentirent à faire passer des messages à
l'extérieur. Encore était-ce dans les premiers jours de l'épidémie, à un moment
où les gardes trouvaient naturel de céder à des mouvements de compassion. Mais,
au bout de quelque temps, lorsque les mêmes gardes furent bien persuadés de la
gravité de la situation, ils se refusèrent à prendre des responsabilités dont
ils ne pouvaient prévoir l'étendue. Les communications téléphoniques [83] interurbaines,
autorisées au début, provoquèrent de tels encombrements aux cabines publiques
et sur les lignes, qu'elles furent totalement suspendues pendant quelques
jours, puis sévèrement limitées à ce qu'on appelait les cas urgents, comme la
mort, la naissance et le mariage. Les télégrammes restèrent alors notre seule
ressource. Des êtres que liaient l'intelligence, le coeur et la chair, en
furent réduits à chercher les signes de cette communion ancienne dans les
majuscules d'une dépêche de dix mots. Et comme, en fait, les formules qu'on
peut utiliser dans un télégramme sont vite épuisées, de longues vies communes
ou des passions douloureuses se résumèrent rapidement dans un échange
périodique de formules toutes faites comme : « Vais bien. Pense à toi.
Tendresse. »

[¶1] Some few of us, however, persisted in writing letters and gave much time to hatching plans for corresponding with the outside world; but almost always these plans came to nothing. Even on the rare occasions when they succeeded, we could not know this, since we received no answer. For weeks on end we were reduced to starting the same letter over and over again recopying the same scraps of news and the same personal appeals, with the result that after a certain time the living words, into which we had as it were transfused our hearts' blood, were drained of any meaning. Thereafter we went on copying them mechanically, trying, through the dead phrases, to convey some notion of our ordeal. And in the long run, to these sterile, reiterated monologues, these futile colloquies with a blank wall, even the banal formulas of a telegram came to seem preferable.

> French: Certains
d'entre nous, cependant, s'obstinaient à écrire et imaginaient sans trêve, pour
correspondre avec l'extérieur, des combinaisons qui finissaient toujours par
s'avérer illusoires. Quand même quelques-uns des moyens que nous avions
imaginés réussissaient, nous n'en savions rien, ne recevant pas de réponse.
Pendant des semaines, nous fûmes réduits alors à recommencer sans cesse la même
lettre, à recopier les mêmes renseignements et les mêmes appels, si bien qu'au
bout d'un certain temps, les mots qui d'abord étaient sortis tout saignants de
notre coeur se vidaient de leur sens. Nous les recopiions alors machinalement,
essayant de donner au moyen de ces phrases mortes des signes de notre vie
difficile. Et pour finir, à ce monologue stérile et entêté, à cette
conversation aride avec un mur, l'appel conventionnel du télégramme nous
paraissait préférable.

[¶2] Also, after some days, when it was clear that no one had the least hope of being able to leave our town, inquiries began to be made whether the return of people who had gone away before the outbreak would be permitted. After some days' consideration of the matter the authorities replied affirmatively. They pointed out, however, that in no case would persons who returned be allowed to leave the town again; once here, they would have to stay, whatever happened. Some families, actually very few, refused to take the position seriously and in their eagerness to have the absent members of the family with them again, cast prudence to the winds and wired to them to take this opportunity of returning. But very soon those who were prisoners of the plague realized the terrible danger to which this would expose their relatives, and sadly resigned themselves to their absence. At the height of the epidemic we saw only one case in which natural emotions overcame the fear of death in a particularly painful form. It was not, as might be expected, the case of two young people, whose passion made them yearn for each other's nearness at whatever cost of pain. The two were old Dr. Castel and his wife, and they had been married for very many years. Mme Castel had gone on a visit to a neighboring town some days before the epidemic started. They weren't one of those exemplary married couples of the Darby-and-Joan pattern; on the contrary, the narrator has grounds for saying that, in all probability, neither partner felt quite sure the marriage was all that could have been desired. But this ruthless, protracted separation enabled them to realize that they could not live apart, and in the sudden glow of this discovery the risk of plague seemed insignificant.

> French: Au bout
de quelques jours d'ailleurs, quand il devint évident que personne ne
parviendrait à sortir de notre [84] ville, on eut l'idée de demander si le
retour de ceux qui étaient partis avant l'épidémie pouvait être autorisé. Après
quelques jours de réflexion, la préfecture répondit par l'affirmative. Mais
elle précisa que les rapatriés ne pourraient, en aucun cas, ressortir de la
ville et que, s'ils étaient libres de venir, ils ne le seraient pas de
repartir. Là encore, quelques familles, d'ailleurs rares, prirent la situation
à la légère, et faisant passer avant toute prudence le désir où elles étaient
de revoir leurs parents, invitèrent ces derniers à profiter de l'occasion.
Mais, très rapidement, ceux qui étaient prisonniers de la peste comprirent le
danger auquel ils exposaient leurs proches et se résignèrent à souffrir cette
séparation. Au plus grave de la maladie, on ne vit qu'un cas où les sentiments
humains furent plus forts que la peur d'une mort torturée. Ce ne fut pas, comme
on pouvait s'y attendre, deux amants que l'amour jetait l'un vers l'autre,
pardessus la souffrance. Il s'agissait seulement du vieux docteur Castel et de
sa femme, mariés depuis de nombreuses années. Mme Castel> quelques jours
avant l'épidémie, s'était rendue dans une ville voisine. Ce n'était même pas un
de ces ménages qui offrent au monde l'exemple d'un bonheur exemplaire et le
narrateur est en mesure de dire que, selon toute probabilité, ces époux,
jusqu'ici, n'étaient pas certains d'être satisfaits de leur union. Mais cette
séparation brutale et prolongée les avait mis à même de s'assurer qu'ils ne
pouvaient vivre éloignés l'un de l'autre, et qu'auprès de cette vérité soudain
mise à jour, la peste était peu de chose.

[¶3] That was an exception. For most people it was obvious that the separation must last until the end of the epidemic. And for every one of us the ruling emotion of his life, which he had imagined he knew through and through (the people of Oran, as has been said, have simple passions), took on a new aspect. Husbands who had had complete faith in their wives found, to their surprise, that they were jealous; and lovers had the same experience. Men who had pictured themselves as Don Juans became models of fidelity. Sons who had lived beside their mothers hardly giving them a glance fell to picturing with poignant regret each wrinkle in the absent face that memory cast upon the screen. This drastic, clean-cut deprivation and our complete ignorance of what the future held in store had taken us unawares; we were unable to react against the mute appeal of presences, still so near and already so far, which haunted us daylong. In fact, our suffering was twofold; our own to start with, and then the imagined suffering of the absent one, son, mother, wife, or mistress.

> French: C'était
là une exception., Dans la majorité des cas, la séparation, c'était évident, ne
devait cesser qu'avec l'épidémie. Et pour nous tous, le sentiment qui faisait
notre vie et que, pourtant, nous croyions bien connaître (les Oranais, on l'a
déjà dit, ont des passions [85] simples), prenait un visage nouveau. Des maris
et des amants qui avaient la plus grande confiance dans leur compagne, se
découvraient jaloux. Des hommes qui se croyaient légers en amour retrouvaient
une constance. Des fils, qui avaient vécu près de leur mère en la regardant à
peine, mettaient toute leur inquiétude et leur regret dans un pli de son visage
qui hantait leur souvenir. Cette séparation brutale, sans bavures, sans avenir
prévisible, nous laissait décontenancés, incapables de réagir contre le
souvenir de cette présence, encore si proche et déjà si lointaine, qui occupait
maintenant nos journées. En fait, nous souffrions deux fois - de notre
souffrance d'abord et de celle ensuite que nous imaginions aux absents, fils,
épouse ou amante.

[¶4] Under other circumstances our townsfolk would probably have found an outlet in increased activity, a more sociable life. But the plague forced inactivity on them, limiting their movements to the same dull round inside the town, and throwing them, day after day, on the illusive solace of their memories. For in their aimless walks they kept on coming back to the same streets and usually, owing to the smallness of the town, these were streets in which, in happier days, they had walked with those who now were absent.

> French: En
d'autres circonstances, d'ailleurs, nos concitoyens auraient trouvé une issue
dans une vie plus extérieure et plus active. Mais, en même temps, la peste les
laissait oisifs, réduits à tourner en rond dans leur ville morne et livrés,
jour après jour, aux jeux décevants du souvenir. Car dans leurs promenades sans
but, ils étaient amenés à passer toujours par les mêmes chemins, et, la plupart
du temps, dans une si petite ville, ces chemins étaient précisément ceux qu'à
une autre époque, ils avaient parcourus avec l'absent.

[¶5] Thus the first thing that plague brought to our town was exile. And the narrator is convinced that he can set down here, as holding good for all, the feeling he personally had and to which many of his friends confessed. It was undoubtedly the feeling of exile, that sensation of a void within which never left us, that irrational longing to hark back to the past or else to speed up the march of time, and those keen shafts of memory that stung like fire. Sometimes we toyed with our imagination, composing ourselves to wait for a ring at the bell announcing somebody's return, or for the sound of a familiar footstep on the stairs; but, though we might deliberately stay at home at the hour when a traveler coming by the evening train would normally have arrived, and though we might contrive to forget for the moment that no trains were running, that game of make-believe, for obvious reasons, could not last. Always a moment came when we had to face the fact that no trains were coming in. And then we realized that the separation was destined to continue, we had no choice but to come to terms with the days ahead. In short, we returned to our prison-house, we had nothing left us but the past, and even if some were tempted to live in the future, they had speedily to abandon the idea anyhow, as soon as could be, once they felt the wounds that the imagination inflicts on those who yield themselves to it.

> French: Ainsi,
la première chose que la peste apporta à nos concitoyens fut l'exil. Et le
narrateur est persuadé qu'il peut écrire ici, au nom de tous, ce que lui-même a
éprouvé alors, puisqu'il l'a éprouvé en même temps que beaucoup de nos
concitoyens. Car c'était bien le sentiment de l'exil que ce creux que nous
portions constamment en nous, cette émotion précise, le désir déraisonnable de
revenir en arrière ou au contraire de presser la marche du temps, ces flèches
brûlantes de la mémoire. Si, quelquefois, nous nous laissions aller à
l'imagination [86] et nous plaisions à attendre le coup de sonnette du retour
ou un pas familier dans l'escalier, si, à ces moments-là, nous consentions à oublier
que les trains étaient immobilisés, si nous nous arrangions alors pour rester
chez nous à l'heure où, normalement, un voyageur amené par l'express du soir
pouvait être rendu dans notre quartier, bien entendu, ces jeux ne pouvaient
durer. Il venait toujours un moment où nous nous apercevions clairement que les
trains n'arrivaient pas. Nous savions alors que notre séparation était destinée
à durer et que nous deviens essayer de nous arranger avec le temps. Dès lors,
nous réintégrions en somme notre condition de prisonniers, nous étions réduits
à notre passé, et si même quelques-uns d'entre nous avaient la tentation de
vivre dans l'avenir, ils y renonçaient rapidement, autant du moins qu'il leur
était possible, en éprouvant les blessures que finalement l'imagination inflige
à ceux qui lui font confiance.

[¶6] It is noteworthy that our townspeople very quickly desisted, even in public, from a habit one might have expected them to form, that of trying to figure out the probable duration of their exile. The reason was this: when the most pessimistic had fixed it at, say, six months; when they had drunk in advance the dregs of bitterness of those six black months, and painfully screwed up their courage to the sticking-place, straining all their remaining energy to endure valiantly the long ordeal of all those weeks and days, when they had done this, some friend they met, an article in a newspaper, a vague suspicion, or a flash of foresight would suggest that, after all, there was no reason why the epidemic shouldn't last more than six months; why not a year, or even more?

> French: En
particulier, tous nos concitoyens se privèrent très vite, même en public, de
l'habitude qu'ils avaient pu prendre de supputer la durée de leur séparation.
Pourquoi ? C'est que lorsque les plus pessimistes l'avaient fixée par
exemple à six mois, lorsqu'ils avaient épuisé d'avance toute l'amertume de ces
mois à venir, hissé à grand'peine leur courage au niveau de cette épreuve,
tendu leurs dernières forces pour demeurer sans faiblir à la hauteur de cette
souffrance étirée sur une si longue suite de jours, alors, parfois, un ami de
rencontre, un avis donné par un journal, un soupçon fugitif ou une brusque
clairvoyance, leur donnait l'idée qu'après tout, il n'y avait pas de raison
pour que la maladie ne durât pas plus de six mois, et peut-être un an, ou plus
encore.

[¶7] At such moments the collapse of their courage, willpower, and endurance was so abrupt that they felt they could never drag themselves out of the pit of despond into which they had fallen. Therefore they forced themselves never to think about the problematic day of escape, to cease looking to the future, and always to keep, so to speak, their eyes fixed on the ground at their feet. But, naturally enough, this prudence, this habit of feinting with their predicament and refusing to put up a fight, was ill rewarded. For, while averting that revulsion which they found so unbearable, they also deprived themselves of those redeeming moments, frequent enough when all is told, when by conjuring up pictures of a reunion to be, they could forget about the plague. Thus, in a middle course between these heights and depths, they drifted through life rather than lived, the prey of aimless days and sterile memories, like wandering shadows that could have acquired substance only by consenting to root themselves in the solid earth of their distress.

> French: À ce
moment, l'effondrement de leur courage, de [87] leur volonté et de leur
patience était si brusque qu'il leur semblait qu'ils ne pourraient plus jamais
remonter de ce trou. Ils s'astreignaient par conséquent à ne penser jamais au
terme de leur délivrance, à ne plus se tourner vers l'avenir et à toujours
garder, pour ainsi dire, les yeux baissés. Mais, naturellement, cette prudence,
cette façon de ruser avec la douleur, de fermer leur garde pour refuser le
combat étaient mal récompensées. En même temps qu'ils évitaient cet effondrement
dont ils ne voulaient à aucun prix, ils se privaient en effet de ces moments,
en somme assez fréquents, où ils pouvaient oublier la peste dans les images de leur
réunion à venir. Et par là, échoués à mi-distance de ces abîmes et de ces
sommets, ils flottaient plutôt qu'ils ne vivaient, abandonnés à des jours sans
direction et à des souvenirs stériles, ombres errantes qui n'auraient pu
prendre force qu'en acceptant de s'enraciner dans la terre de leur douleur.

[¶8] Thus, too, they came to know the incorrigible sorrow of all prisoners and exiles, which is to live in company with a memory that serves no purpose. Even the past, of which they thought incessantly, had a savor only of regret. For they would have wished to add to it all that they regretted having left undone, while they might yet have done it, with the man or woman whose return they now awaited; just as in all the activities, even the relatively happy ones, of their life as prisoners they kept vainly trying to include the absent one. And thus there was always something missing in their lives. Hostile to the past, impatient of the present, and cheated of the future, we were much like those whom men's justice, or hatred, forces to live behind prison bars. Thus the only way of escaping from that intolerable leisure was to set the trains running again in one's imagination and in filling the silence with the fancied tinkle of a doorbell, in practice obstinately mute.

> French: Ils
éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les
exilés, qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. Ce passé même
auquel ils réfléchissaient sans cesse n'avait que le goût du regret. Ils
auraient voulu, en effet, pouvoir lui ajouter tout ce qu'ils déploraient de
n'avoir pas fait quand ils pouvaient encore le faire avec celui ou celle qu'ils
attendaient - de même qu'à toutes les circonstances, même relativement heureuses,
de leur vie de prisonniers, ils mêlaient l'absent, et ce qu'ils étaient alors
ne pouvait les satisfaire. Impatients de leur présent, ennemis de leur passé et
privés d'avenir, nous ressemblions bien ainsi à ceux que la justice ou la haine
humaines font vivre derrière des barreaux. Pour finir, le seul moyen d'échapper
à ces vacances insupportables était de faire marcher à nouveau les trains par
l'imagination et de remplir les [88] heures avec les carillons répétés d'une
sonnette pourtant obstinément silencieuse.

[¶9] Still, if it was an exile, it was, for most of us, exile in one's own home. And though the narrator experienced only the common form of exile, he cannot forget the case of those who, like Rambert the journalist and a good many others, had to endure an aggravated deprivation, since, being travelers caught by the plague and forced to stay where they were, they were cut off both from the person with whom they wanted to be and from their homes as well. In the general exile they were the most exiled; since while time gave rise for them, as for us all, to the suffering appropriate to it, there was also for them the space factor; they were obsessed by it and at every moment knocked their heads against the walls of this huge and alien lazar-house secluding them from their lost homes. These were the people, no doubt, whom one often saw wandering forlornly in the dusty town at all hours of the day, silently invoking nightfalls known to them alone and the daysprings of their happier land. And they fed their despondency with fleeting intimations, messages as disconcerting as a flight of swallows, a dew-fall at sundown, or those queer glints the sun sometimes dapples on empty streets. As for that outside world, which can always offer an escape from everything, they shut their eyes to it, bent as they were on cherishing the all-too-real phantoms of their imagination and conjuring up with all their might pictures of a land where a special play of light, two or three hills, a favorite tree, a woman's smile, composed for them a world that nothing could replace.

> French: Mais si
c'était l'exil, dans la majorité des cas c'était l'exil chez soi. Et quoique le
narrateur n'ait connu que l'exil de tout le monde, il ne doit pas oublier ceux,
comme le journaliste Rambert ou d'autres, pour qui, au contraire, les peines de
la séparation s'amplifièrent du fait que, voyageurs surpris par la peste et retenus
dans la ville, ils se trouvaient éloignés à la fois de l'être qu'ils ne
pouvaient rejoindre et du pays qui était le leur. Dans l'exil général, ils
étaient les plus exilés, car si le temps suscitait chez eux, comme chez tous,
l'angoisse qui lui est propre, ils étaient attachés aussi à l'espace et se
heurtaient sans cesse aux murs qui séparaient leur refuge empesté de leur
patrie perdue. C'était eux sans doute qu'on voyait errer à toute heure du jour
dans la ville poussiéreuse, appelant en silence des soirs qu'ils étaient seuls
à connaître, et les matins de leur pays. Ils nourrissaient alors leur mal de
signes impondérables et de messages déconcertants comme un vol d'hirondelles,
une rosée de couchant, ou ces rayons bizarres que le soleil abandonne parfois
dans les rues désertes. Ce monde extérieur qui peut toujours sauver de tout,
ils fermaient les yeux sur lui, entêtés qu'ils étaient à caresser leurs
chimères trop réelles et à poursuivre de toutes leurs forces les images d'une
terre où une certaine lumière, deux ou trois collines, l'arbre favori et des visages
de femmes composaient un climat pour eux irremplaçable.

[¶10] To come at last, and more specifically, to the case of parted lovers, who present the greatest interest and of whom the narrator is, perhaps, better qualified to speak, their minds were the prey of different emotions, notably remorse. For their present position enabled them to take stock of their feelings with a sort of feverish objectivity. And, in these conditions, it was rare for them not to detect their own shortcomings. What first brought these home to them was the trouble they experienced in summoning up any clear picture of what the absent one was doing. They came to deplore their ignorance of the way in which that person used to spend his or her days, and reproached themselves for having troubled too little about this in the past, and for having affected to think that, for a lover, the occupations of the loved one when they are not together could be a matter of indifference and not a source of joy. Once this had been brought home to them, they could retrace the course of their love and see where it had fallen short. In normal times all of us know, whether consciously or not, that there is no love which can't be bettered; nevertheless, we reconcile ourselves more or less easily to the fact that ours has never risen above the average. But memory is less disposed to compromise. And, in a very definite way, this misfortune which had come from outside and befallen a whole town did more than inflict on us an unmerited distress with which we might well be indignant. It also incited us to create our own suffering and thus to accept frustration as a natural state. This was one of the tricks the pestilence had of diverting attention and confounding issues.

> French: Pour
parler enfin plus expressément des amants, qui sont les plus intéressants et
dont le narrateur est peut-être mieux placé pour parler, ils se trouvaient
tourmentés encore par d'autres angoisses au nombre desquelles il faut signaler
le remords. Cette situation, [89] en effet, leur permettait de considérer leur
sentiment avec une sorte de fiévreuse objectivité. Et il était rare que, dans
ces occasions, leurs propres défaillances ne leur apparussent pas clairement.
Ils en trouvaient la première occasion dans la difficulté qu'ils avaient à imaginer
précisément les faits et gestes de l'absent. Ils déploraient alors l'ignorance
où ils étaient de son emploi du temps ; ils s'accusaient de la légèreté
avec laquelle ils avaient négligé de s'en informer et feint de croire que, pour
un être qui aime, l'emploi du temps de l'aimé n'est pas la source de toutes les
joies. Il leur était facile, à partir de ce moment, de remonter dans leur amour
et d'en examiner les imperfections. En temps ordinaire, nous savions tous,
consciemment ou non, qu'il n'est pas d'amour qui ne puisse se surpasser, et
nous acceptions pourtant, avec plus ou moins de tranquillité, que le nôtre
demeurât médiocre. Mais le souvenir est plus exigeant. Et, de façon très
conséquente, ce malheur qui nous venait de l'extérieur et qui frappait toute
une ville, ne nous apportait pas seulement une souffrance injuste dont nous
aurions pu nous indigner. Il nous provoquait aussi à nous faire souffrir
nous-mêmes et nous faisait ainsi consentir à la douleur. C'était là une des
façons qu'avait la maladie de détourner l'attention et de brouiller les cartes.

[¶11] Thus each of us had to be content to live only for the day, alone under the vast indifference of the sky. This sense of being abandoned, which might in time have given characters a finer temper, began, however, by sapping them to the point of futility. For instance, some of our fellow citizens became subject to a curious kind of servitude, which put them at the mercy of the sun and the rain. Looking at them, you had an impression that for the first time in their lives they were becoming, as some would say, weather-conscious. A burst of sunshine was enough to make them seem delighted with the world, while rainy days gave a dark cast to their faces and their mood. A few weeks before, they had been free of this absurd subservience to the weather, because they had not to face life alone; the person they were living with held, to some extent, the foreground of their little world. But from now on it was different; they seemed at the mercy of the sky's caprices, in other words, suffered and hoped irrationally.

> French: Ainsi,
chacun dut accepter de vivre au jour le jour, et seul en face du ciel. Cet
abandon général qui pouvait à la longue tremper les caractères commençait
pourtant par les rendre futiles. Pour certains de nos concitoyens, par exemple,
ils étaient alors soumis à un autre esclavage qui les mettait au service du
soleil et de la pluie. Il semblait, à les voir, qu'ils recevaient pour la
première fois, et directement, l'impression du temps qu'il faisait. Ils avaient
la mine réjouie sur la simple visite d'une [90] lumière dorée, tandis que les
jours de pluie mettaient un voile épais sur leurs visages et leurs pensées. Ils
échappaient, quelques semaines plus tôt, à cette faiblesse et à cet
asservissement déraisonnable parce qu'ils n'étaient pas seuls en face du monde
et que, dans une certaine mesure, l'être qui vivait avec eux se plaçait devant
leur univers. À partir de cet instant, au contraire, ils furent apparemment livrés
aux caprices du ciel. c'est-à-dire qu'ils souffrirent et espérèrent sans raison,

[¶12] Moreover, in this extremity of solitude none could count on any help from his neighbor; each had to bear the load of his troubles alone. If, by some chance, one of us tried to unburden himself or to say something about his feelings, the reply he got, whatever it might be, usually wounded him. And then it dawned on him that he and the man with him weren't talking about the same thing. For while he himself spoke from the depths of long days of brooding upon his personal distress, and the image he had tried to impart had been slowly shaped and proved in the fires of passion and regret, this meant nothing to the man to whom he was speaking, who pictured a conventional emotion, a grief that is traded on the market-place, mass-produced. Whether friendly or hostile, the reply always missed fire, and the attempt to communicate had to be given up. This was true of those at least for whom silence was unbearable, and since the others could not find the truly expressive word, they resigned themselves to using the current coin of language, the commonplaces of plain narrative, of anecdote, and of their daily paper. So in these cases, too, even the sincerest grief had to make do with the set phrases of ordinary conversation. Only on these terms could the prisoners of the plague ensure the sympathy of their concierge and the interest of their hearers.

> French: Dans
ces extrémités de la solitude, enfin, personne ne pouvait espérer l'aide du
voisin et chacun restait seul avec sa préoccupation. Si l'un d'entre nous, par
hasard, essayait de se confier ou de dire quelque chose de son sentiment, la
réponse qu'il recevait, quelle qu'elle fût, le blessait la plupart du temps. Il
s'apercevait alors que son interlocuteur et lui ne parlaient pas de la même
chose. Lui, en effet, s'exprimait du fond de longues journées de rumination et
de souffrances et l'image qu'il voulait communiquer avait cuit longtemps au feu
de l'attente et de la passion. L'autre, au contraire, imaginait une émotion
conventionnelle, la douleur qu'on vend sur les marchés, une mélancolie de
série. Bienveillante ou hostile, la réponse tombait toujours à faux, il fallait
y renoncer. Ou du moins, pour ceux à qui le silence était insupportable, et
puisque les autres ne pouvaient trouver le vrai langage du cœur, ils se
résignaient à adopter la langue des marchés et à parler, eux aussi, sur le mode
conventionnel, celui de la simple relation et du fait divers, de la chronique
quotidienne en quelque sorte. Là encore, les douleurs les plus vraies prirent
l'habitude de se traduire dans les formules banales de la conversation. C'est à
ce prix seulement que les prisonniers de la peste pouvaient obtenir la
compassion de leur concierge ou l'intérêt de leurs auditeurs.

[¶13] Nevertheless, and this point is most important, however bitter their distress and however heavy their hearts, for all their emptiness, it can be truly said of these exiles that in the early period of the plague they could account themselves privileged. For at the precise moment when the residents of the town began to panic, their thoughts were wholly fixed on the person whom they longed to meet again. The egoism of love made them immune to the general distress and, if they thought of the plague, it was only in so far as it might threaten to make their separation eternal. Thus in the very heart of the epidemic they maintained a saving indifference, which one was tempted to take for composure. Their despair saved them from panic, thus their misfortune had a good side. For instance, if it happened that one of them was carried off by the disease, it was almost always without his having had time to realize it. Snatched suddenly from his long, silent communion with a wraith of memory, he was plunged straightway into the densest silence of all. He'd had no time for anything.

> French: [91] Cependant,
et c'est le plus important, si douloureuses que fussent ces angoisses, si lourd
à porter que fût ce cœur pourtant vide, on peut bien dire que ces exilés, dans
la première période de la peste, furent des privilégiés. Au moment même, en
effet, où la population commençait à s'affoler, leur pensée était tout entière
tournée vers l'être qu'ils attendaient. Dans la détresse générale, l'égoïsme de
l'amour les préservait, et, s'ils pensaient à la peste, ce n'était jamais que
dans la mesure où elle donnait à leur séparation des risques d'être éternelle.
Ils apportaient ainsi au cœur même de l'épidémie une distraction salutaire
qu'on était tenté de prendre pour du sang-froid. Leur désespoir les sauvait de
la panique, leur malheur avait du bon. Par exemple, s'il arrivait que l'un
d'eux fût emporté par la maladie, c'était presque toujours sans qu'il eût le
temps d'y prendre garde. Tiré de cette longue conversation intérieure qu'il
soutenait avec une ombre, il était alors jeté sans transition au plus épais
silence de la terre. Il n'avait eu le temps de rien.

[¶14] WHILE our townspeople were trying to come to terms with their sudden isolation, the plague was posting sentries at the gates and turning away ships bound for Oran. No vehicle had entered the town since the gates were closed. From that day onwards one had the impression that all cars were moving in circles. The harbor, too, presented a strange appearance to those who looked down on it from the top of the boulevards. The commercial activity that hitherto made it one of the chief ports on the coast had ceased abruptly. Only a few ships, detained in quarantine, were anchored in the bay. But the gaunt, idle cranes on the wharves, tip-carts lying on their sides, neglected heaps of sacks and barrels, all testified that commerce, too, had died of plague.

> French: [92] Pendant
que nos concitoyens essayaient de s'arranger avec ce soudain exil, la peste
mettait des gardes aux portes et détournait les navires qui faisaient route
vers Oran. Depuis la fermeture, pas un véhicule n'était entré dans la ville. À
partir de ce jour-là, on eut l'impression que les automobiles se mettaient à
tourner en rond. Le port présentait aussi un aspect singulier, pour ceux qui le
regardaient du haut des boulevards. L'animation habituelle qui en faisait l'un
des premiers ports de la côte s'était brusquement éteinte. Quelques navires maintenus
en quarantaine s'y voyaient encore. Mais, sur les quais, de grandes grues désarmées,
les wagonnets renversés sur le flanc, des piles solitaires de fûts ou de sacs,
témoignaient que le commerce, lui aussi, était mort de la peste.

[¶15] In spite of such unusual sights our townsfolk apparently found it hard to grasp what was happening to them. There were feelings all could share, such as fear and separation, but personal interests, too, continued to occupy the foreground of their thoughts. Nobody as yet had really acknowledged to himself what the disease connoted. Most people were chiefly aware of what ruffled the normal tenor of their lives or affected their interests. They were worried and irritated, but these are not feelings with which to confront plague. Their first reaction, for instance, was to abuse the authorities. The Prefect's riposte to criticisms echoed by the press. Could not the regulations be modified and made less stringent? was somewhat unexpected. Hitherto neither the newspapers nor the Ransdoc Information Bureau had been given any official statistics relating to the epidemic. Now the Prefect supplied them daily to the bureau, with the request that they should be broadcast once a week.

> French: Malgré
ces spectacles inaccoutumés, nos concitoyens avaient apparemment du mal à
comprendre ce qui leur arrivait. Il y avait les sentiments communs comme la
séparation ou la peur, mais on continuait aussi de mettre au premier plan les
préoccupations personnelles. Personne n'avait encore accepté réellement la
maladie. La plupart étaient surtout sensibles à ce qui dérangeait leurs
habitudes ou atteignait leurs intérêts. Ils en étaient [93] agacés ou irrités
et ce ne sont pas là des sentiments qu'on puisse opposer à la peste. Leur
première réaction, par exemple, fut d'incriminer l'administration. La réponse
du préfet en présence des critiques dont la presse se faisait l'écho (« Ne
pourrait-on envisager un assouplissement des mesures envisagées ? »)
fut assez imprévue. Jusqu'ici, ni les journaux ni l'agence Ransdoc n'avaient
reçu communication officielle des statistiques de la maladie. Le préfet les
communiqua, jour après jour, à l'agence, en la priant d'en faire une annonce
hebdomadaire.

[¶16] In this, too, the reaction of the public was slower than might have been expected. Thus the bare statement that three hundred and two deaths had taken place in the third week of plague failed to strike their imagination. For one thing, all the three hundred and two deaths might not have been due to plague. Also, no one in the town had any idea of the average weekly death-rate in ordinary times. The population of the town was about two hundred thousand. There was no knowing if the present death-rate were really so abnormal. This is, in fact, the kind of statistics that nobody ever troubles much about, notwithstanding that its interest is obvious. The public lacked, in short, standards of comparison. It was only as time passed and the steady rise in the death-rate could not be ignored that public opinion became alive to the truth. For in the fifth week there were three hundred and twenty-one deaths, and three hundred and forty-five in the sixth. These figures, anyhow, spoke for themselves. Yet they were still not sensational enough to prevent our townsfolk, perturbed though they were, from persisting in the idea that what was happening was a sort of accident, disagreeable enough, but certainly of a temporary order.

> French: Là
encore, cependant, la réaction du public ne fut pas immédiate. En effet,
l'annonce que la troisième semaine de peste avait compté trois cent deux morts
ne parlait pas à l'imagination. D'une part, tous peut-être n'étaient pas morts
de la peste. Et, d'autre part, personne en ville ne savait combien, en temps
ordinaire, il mourait de gens par semaine. La ville avait deux cent mille
habitants. On ignorait si cette proportion de décès était normale. C'est même
le genre de précisions dont on ne se préoccupe jamais, malgré l'intérêt évident
qu'elles présentent. Le public manquait, en quelque sorte, de points de comparaison.
Ce n'est qu'à la longue, en constatant l'augmentation des décès, que l'opinion
prit conscience de la vérité. La cinquième semaine donna en effet trois cent
vingt et un morts et la sixième, trois cent quarante-cinq. Les augmentations,
du moins, étaient éloquentes. Mais elles n'étaient pas assez fortes pour que
nos concitoyens ne gardassent, au milieu de leur inquiétude, l'impression qu'il
s'agissait d'un accident sans doute fâcheux, mais après tout temporaire.

[¶17] So they went on strolling about the town as usual and sitting at the tables on cafe terraces. Generally speaking, they did not lack courage, bandied more jokes than lamentations, and made a show of accepting cheerfully unpleasantnesses that obviously could be only passing. In short, they kept up appearances. However, toward the end of the month, about the time of the Week of Prayer which will be described later on, there were more serious developments, altering the whole aspect of the town. To begin with, the Prefect took measures controlling the traffic and the food-supply. Gasoline was rationed and restrictions were placed on the sale of foodstuffs. Reductions were ordered in the use of electricity. Only necessaries were brought by road or air to Oran. Thus the traffic thinned out progressively until hardly any private cars were on the roads; luxury shops closed overnight, and others began to put up "Sold Out" notices, while crowds of buyers stood waiting at their doors.

> French: Ils
continuaient ainsi de circuler dans les rues et de s'attabler à la terrasse des
cafés. Dans l'ensemble, ils [94] n'étaient pas lâches, échangeaient plus de
plaisanteries que de lamentations et faisaient mine d'accepter avec bonne
humeur des inconvénients évidemment passagers. Les apparences étaient sauvées.
Vers la fin du mois cependant, et à peu près pendant la semaine de prières dont
il sera question plus loin, des transformations plus graves modifièrent
l'aspect de notre ville. Tout d'abord, le préfet prit des mesures concernant la
circulation des véhicules et le ravitaillement. Le ravitaillement fut limité et
l'essence rationnée. On prescrivit même des économies d'électricité. Seuls, les
produits indispensables parvinrent par la route et par l'air, à Oran. C'est
ainsi qu'on vit la circulation diminuer progressivement jusqu'à devenir à peu
près nulle, des magasins de luxe fermer du jour au lendemain, d'autres garnir
leurs vitrines de pancartes négatives, pendant que des files d'acheteurs stationnaient
devant leurs portes.

[¶18] Oran assumed a novel appearance. You saw more pedestrians, and in the slack hours numbers of people, reduced to idleness because shops and a good many offices were closed, crowded the streets and cafes. For the present they were not unemployed; merely on holiday. So it was that on fine days, toward three in the afternoon, Oran brought to mind a city where public rejoicings are in progress, shops are shut, and traffic is stopped to give a merry-making populace the freedom of the streets.

> French: Oran
prit ainsi un aspect singulier. Le nombre des piétons devint plus considérable
et même, aux heures creuses, beaucoup de gens réduits à l'inaction par la
fermeture des magasins ou de certains bureaux emplissaient les rues et les
cafés. Pour le moment, ils n'étaient pas encore en chômage, mais en congé. Oran
donnait alors, vers trois heures de l'après-midi par exemple, et sous un beau
ciel, l'impression trompeuse d'une cité en fête dont on eût arrêté la
circulation et fermé les magasins pour permettre le déroulement d'une
manifestation publique, et dont les habitants eussent envahi les rues pour
participer aux réjouissances.

[¶19] Naturally the picture-houses benefited by the situation and made money hand over fist. They had one difficulty, however, to provide a change of program, since the circulation of films in the region had been suspended. After a fortnight the various cinemas were obliged to exchange films and, after a further lapse of time, to show always the same program. In spite of this their takings did not fall off.

> French: Naturellement,
les cinémas profitaient de ce congé général et faisaient de grosses affaires.
Mais les circuits que les films accomplissaient dans le département étaient
interrompus. Au bout de deux semaines, les établissements furent obligés
d'échanger leurs programmes [95] et, après quelque temps, les cinémas finirent
par projeter toujours le même film. Leurs recettes cependant ne diminuaient
pas.

[¶20] The cafes, thanks to the big stocks accumulated in a town where the wine-and-liquor trade holds pride of place, were equally able to cater for their patrons. And, to tell the truth, there was much heavy drinking. One of the cafes had the brilliant idea of putting up a slogan: "The best protection against infection is a bottle of good wine," which confirmed an already prevalent opinion that alcohol is a safeguard against infectious disease. Every night, toward two a.m., quite a number of drunken men, ejected from the cafes, staggered down the streets, vociferating optimism.

> French: Les
cafés enfin, grâce aux stocks considérables accumulés dans une ville où le
commerce des vins et des alcools tient la première place, purent également
alimenter leurs clients. À vrai dire, on buvait beaucoup. Un café ayant affiché
que « le vin probe tue le microbe », l'idée déjà naturelle au public
que l'alcool préservait des maladies infectieuses se fortifia dans l'opinion.
Toutes les nuits, vers deux heures, un nombre assez considérable d'ivrognes
expulsés des cafés emplissaient les rues et s'y répandaient en propos
optimistes.

[¶21] Yet all these changes were, in one sense, so fantastic and had been made so precipitately that it wasn't easy to regard them as likely to have any permanence. With the result that we went on focusing our attention on our personal feelings.

> French: Mais
tous ces changements, dans un sens, étaient si extraordinaires et s'étaient
accomplis si rapidement, qu'il n'était pas facile de les considérer comme
normaux et durables. Le résultat est que nous continuions à mettre au premier
plan nos sentiments personnels.

[¶22] When leaving the hospital two days after the gates were closed, Dr. Rieux met Cottard in the street. The little man was beaming with satisfaction. Rieux congratulated him on his appearance.

> French: En
sortant de l'hôpital, deux jours après la fermeture des portes, le docteur
Rieux rencontra Cottard qui leva vers lui le visage même de la satisfaction.
Rieux le félicita de sa mine.

[¶23] "Yes," Cottard said, "I'm feeling very fit. Never was fitter in my life. But tell me, doctor. This blasted plague, what about it? Getting to look mighty serious, isn't it?" When the doctor nodded, he continued exuberantly: "And there's no reason for it to stop now. This town's going to be in an unholy mess, by the look of things."

> French: - Oui,
ça va tout à fait bien, dit le petit homme. Dites-moi, docteur, cette sacrée
peste, hein ! ça commence à devenir sérieux. Le
docteur le reconnut. Et l'autre constata avec une sorte d'enjouement : - Il
n'y a pas de raison qu'elle s'arrête maintenant. Tout va être sens dessus
dessous.

[¶24] They walked a little way together. Cottard told the story of a grocer in his street who had laid by masses of canned provisions with the idea of selling them later on at a big profit. When the ambulance men came to fetch him he had several dozen cans of meat under his bed. "He died in the hospital. There's no money in plague, that's sure." Cottard was a mine of stories of this kind, true or false, about the epidemic. One of them was about a man with all the symptoms and running a high fever who dashed out into the street, flung himself on the first woman he met, and embraced her, yelling that he'd "got it." "Good for him!" was Cottard's comment. But his next remark seemed to belie his gleeful exclamation. "Anyhow, we'll all be nuts before long, unless I'm much mistaken."

> French: Ils
marchèrent un moment ensemble. Cottard racontait qu'un gros épicier de son quartier
avait stocké des produits alimentaires pour les vendre au prix fort et qu'on
avait découvert des boîtes de conserves sous son lit, quand on était venu le
chercher pour l'emmener [96] à l'hôpital. « Il y est mort. La peste, ça ne
paie pas. » Cottard était ainsi plein d'histoires, vraies ou fausses, sur
l'épidémie. On disait, par exemple, que dans le centre, un matin, un homme
présentant les signes de la peste, et dans le délire de là maladie, s'était
précipité au dehors, jeté sur la première femme rencontrée et l'avait étreinte
en criant qu'il avait la peste. -
Bon ! remarquait Cottard, sur un ton aimable qui n'allait pas avec son
affirmation, nous allons tous devenir fous, c'est sûr.

[¶25] It was on the afternoon of the same day that Grand at last unburdened himself to Rieux. Noticing Mme Rieux's photograph on the desk, he looked at the doctor inquiringly. Rieux told him that his wife was under treatment in a sanatorium some distance from the town. "In one way," Grand said, "that's lucky." The doctor agreed that it was lucky in a sense; but, he added, the great thing was that his wife should recover. "Yes," Grand said, "I understand."

> French: De
même, l'après-midi du même jour, Joseph Grand avait fini par faire des
confidences personnelles au docteur Rieux. Il avait aperçu la photographie de
Mme Rieux sur le bureau et avait regardé le docteur. Rieux répondit que sa
femme se soignait hors de la ville. « Dans un sens, avait dit Grand, c'est
une chance. » Le docteur répondit que c'était une chance sans doute et
qu'il fallait espérer seulement que sa femme guérît. - Ah !
fit Grand, je comprends.

[¶26] And then, for the first time since Rieux had made his acquaintance, he became quite voluble. Though he still had trouble over his words he succeeded nearly always in finding them; indeed, it was as if for years he'd been thinking over what he now said.

> French: Et pour
la première fois depuis que Rieux le connaissait, il se mit à parler
d'abondance. Bien qu'il cherchât encore ses mots, il réussissait presque
toujours à les trouver comme si, depuis longtemps, il avait pensé à ce qu'il
était en train de dire.

[¶27] When in his teens, he had married a very young girl, one of a poor family living near by. It was, in fact, in order to marry that he'd abandoned his studies and taken up his present job. Neither he nor Jeanne ever stirred from their part of the town. In his courting days he used to go to see her at her home, and the family were inclined to make fun of her bashful, silent admirer. Her father was a railroadman. When off duty, he spent most of the time seated in a corner beside the window gazing meditatively at the passers-by, his enormous hands splayed out on his thighs. His wife was always busy with domestic duties, in which Jeanne gave her a hand. Jeanne was so tiny that it always made Grand nervous to see her crossing a street, the vehicles bearing down on her looked so gigantic. Then one day shortly before Christmas they went out for a short walk together and stopped to admire a gaily decorated shop-window. After gazing ecstatically at it for some moments, Jeanne turned to him. "Oh, isn't it lovely!" He squeezed her wrist. It was thus that the marriage had come about.

> French: Il
s'était marié fort jeune avec une jeune fille pauvre de son voisinage. C'était
même pour se marier qu'il avait interrompu ses études et pris un emploi. Ni
Jeanne ni lui ne sortaient jamais de leur quartier. Il allait la voir chez elle,
et les parents de Jeanne riaient un peu de ce prétendant silencieux et
maladroit. Le père était cheminot. Quand il était de repos, on le voyait
toujours assis dans un coin, près de la fenêtre pensif, regardant le mouvement
de la rue, ses mains énormes à plat sur les cuisses. La mère était toujours au
ménage, Jeanne [97] l'aidait. Elle était si menue que Grand ne pouvait la voir
traverser une rue sans être angoissé. Les véhicules lui paraissaient alors démesurés.
Un jour, devant une boutique de Noël, Jeanne, qui regardait la vitrine avec
émerveillement, s'était renversée vers lui en disant : « Que c'est
beau ! » Il lui avait serré le poignet. C'est ainsi que le mariage
avait été décidé.

[¶28] The rest of the story, to Grand's thinking, was very simple. The common lot of married couples. You get married, you go on loving a bit longer, you work. And you work so hard that it makes you forget to love. As the head of the office where Grand was employed hadn't kept his promise, Jeanne, too, had to work outside. At this point a little imagination was needed to grasp what Grand was trying to convey. Owing largely to fatigue, he gradually lost grip of himself, had less and less to say, and failed to keep alive the feeling in his wife that she was loved. An overworked husband, poverty, the gradual loss of hope in a better future, silent evenings at home, what chance had any passion of surviving such conditions? Probably Jeanne had suffered. And yet she'd stayed; of course one may often suffer a long time without knowing it. Thus years went by. Then, one day, she left him. Naturally she hadn't gone alone. "I was very fond of you, but now I'm so tired. I'm not happy to go, but one needn't be happy to make another start." That, more or less, was what she'd said in her letter.

> French: Le
reste de l'histoire, selon Grand, était très simple. Il en est ainsi pour tout
le monde : on se marie, on aime encore un peu, on travaille. On travaille
tant qu'on en oublie d'aimer. Jeanne aussi travaillait, puisque les promesses
du chef de bureau n'avaient pas été tenues. Ici, il fallait un peu
d'imagination pour comprendre ce que voulait dire Grand. La fatigue aidant, il
s'était laissé aller, il s'était tu de plus en plus et il n'avait pas soutenu
sa jeune femme dans l'idée qu'elle était aimée. Un homme qui travaille, la
pauvreté, l'avenir lentement fermé, le silence des soirs autour de la table, il
n'y a pas de place pour la passion dans un tel univers. Probablement, Jeanne
avait souffert. Elle était restée cependant : il arrive qu'on souffre
longtemps sans le savoir. Les années avaient passé. Plus tard, elle était
partie. Bien entendu, elle n'était pas partie seule. « je t'ai bien aimé,
mais maintenant je suis fatiguée... je ne suis pas heureuse de partir, mais on
da pas besoin d'être heureux pour recommencer. » C'est, en gros, ce
qu'elle lui avait écrit.

[¶29] Grand, too, had suffered. And he, too, might, as Rieux pointed out, have made a fresh start. But no, he had lost faith. Only, he couldn't stop thinking about her. What he'd have liked to do was to write her a letter justifying himself. "But it's not easy," he told Rieux. "I've been thinking it over for years. While we loved each other we didn't need words to make ourselves understood. But people don't love forever. A time came when I should have found the words to keep her with me, only I couldn't." Grand produced from his pocket something that looked like a check duster and blew his nose noisily. Then he wiped his mustache. Rieux gazed at him in silence. "Forgive me, doctor," Grand added hastily, "but how shall I put it? I feel you're to be trusted. That's why I can talk to you about these things. And then, you see, I get all worked up." Obviously Grand's thoughts were leagues away from the plague.

> French: Joseph
Grand à son tour avait souffert. Il aurait pu recommencer, comme le lui fit remarquer
Rieux. Mais voilà, il n'avait pas la foi. Simplement,
il pensait toujours à elle. Ce qu'il aurait voulu, c'est lui écrire une lettre
pour se justifier. « Mais c'est difficile, disait-il. Il y a longtemps que
j'y pense. Tant que nous nous sommes aimés, nous nous sommes [98] compris sans
paroles. Mais on ne s'aime pas toujours. À un moment donné, j'aurais dû trouver
les mots qui l'auraient retenue, mais je n'ai pas pu. » Grand se mouchait
dans une sorte de serviette à carreaux. Puis il s'essuyait les moustaches.
Rieux le regardait. -
Excusez-moi, docteur, dit le vieux, mais, comment dire ?... J'ai confiance
en vous. Avec vous, je peux parier. Alors, ça me donne de l'émotion. Visiblement,
Grand était à mille lieues de la peste.

[¶30] That evening Rieux sent a telegram to his wife telling her that the town was closed, that she must go on taking great care of herself, and that she was in his thoughts. One evening when he was leaving the hospital, it was about three weeks after the closing of the gates, Rieux found a young man waiting for him in the street. "You remember me, don't you?" Rieux believed he did, but couldn't quite place him.

> French: Le
soir, Rieux télégraphiait à sa femme que la ville était fermée, qu'il allait
bien, qu'elle devait continuer de veiller sur elle-même et qu'il pensait à
elle. Trois
semaines après la fermeture des portes, Rieux trouva, à la sortie de l'hôpital,
un jeune homme qui l'attendait. - Je
suppose, lui dit ce dernier, que vous me reconnaissez. Rieux
croyait le connaître, mais il hésitait.

[¶31] "I called on you just before this trouble started," the young man said, "for information about the living-conditions in the Arab quarter. My name is Raymond Rambert." "Ah yes, of course. Well, you've now the makings of a good story for your paper." Rambert, who gave the impression of being much less self-assured than he had seemed on the first occasion when they met, said it wasn't that he'd come about. He wanted to know if the doctor would kindly give him some help. "I must apologize," he continued, "but really I don't know a soul here, and the local representative of my paper is a complete dud."

> French: - Je
suis venu avant ces événements, dit l'autre, vous demander des renseignements
sur les conditions de vie des Arabes. je m'appelle Raymond Rambert. -
Ah ! oui, dit Rieux. Eh bien, vous avez maintenant un beau sujet de
reportage. L'autre
paraissait nerveux. Il dit que ce n'était pas cela et qu'il venait demander une
aide au docteur Rieux. - Je
m'en excuse, ajouta-t-il, mais je ne connais personne dans cette ville et le
correspondant de mon journal a le malheur d'être imbécile.

[¶32] Rieux said he had to go to a dispensary in the center of the town and suggested they should walk there together. Their way lay through the narrow streets of the Negro district. Evening was coming on, but the town, once so noisy at this hour, was strangely still. The only sounds were some bugle-calls echoing through the air, still golden with the end of daylight; the army, anyhow, was making a show of carrying on as usual. Meanwhile, as they walked down the steep little streets flanked by blue, mauve, and saffron-yellow walls, Rambert talked incessantly, as if his nerves were out of hand. He had left his wife in Paris, he said. Well, she wasn't actually his wife, but it came to the same thing. The moment the town was put into quarantine he had sent her a wire. His impression then was that this state of things was quite temporary, and all he'd tried to do was to get a letter through to her. But the post-office officials had vetoed this, his colleagues of the local press said they could do nothing for him, and a clerk in the Prefect's office had laughed in his face. It was only after waiting in line for a couple of hours that he had managed to get a telegram accepted: All goes well. Hope to see you soon.

> French: Rieux
lui proposa de marcher jusqu'à un dispensaire du centre, car il avait quelques
ordres à donner. Ils descendirent les ruelles du quartier nègre. Le soir
approchait, mais la ville, si bruyante autrefois à cette heure-là, paraissait
curieusement solitaire. Quelques [99] sonneries de clairon dans le ciel encore
doré témoignaient seulement que les militaires se donnaient l'air de faire leur
métier. Pendant ce temps, le long des rues abruptes, entre les murs bleus,
ocres et violets des maisons mauresques, Rambert parlait, très agité. Il avait
laissé sa femme à Paris. À vrai dire, ce n'était pas sa femme, mais c'était la
même chose. Il lui avait télégraphié dès la fermeture de la ville. Il avait
d'abord pensé qu'il s'agissait d'un événement provisoire et il avait seulement
cherché à correspondre avec elle. Ses confrères d'Oran lui avaient dit qu'ils
ne pouvaient rien, la poste l'avait renvoyé, une secrétaire de la préfecture
lui avait ri au nez. Il avait fini, après une attente de deux heures dans une
file, par faire accepter un télégramme où il avait inscrit : « Tout
va bien. À bientôt. »

[¶33] But next morning, when he woke up, it had dawned on him that, after all, there was absolutely no knowing how long this business was going to last. So he'd decided to leave the town at once. Being able, thanks to his professional status, to pull some strings, he had secured an interview with a high official in the Prefect's office. He had explained that his presence in Oran was purely accidental, he had no connection with the town and no reasons for staying in it; that being so, he surely was entitled to leave, even if, once outside the town, he had to undergo a spell of quarantine. The official told him he quite appreciated his position, but no exceptions could be made. He would, however, see if anything could be done, though he could hold out little hope of a quick decision, as the authorities were taking a very serious view of the situation.

> French: Mais le
matin, en se levant, l'idée lui était venue brusquement qu'après tout, il ne
savait pas combien de temps cela pouvait durer. Il avait décidé de partir.
Comme il était recommandé (dans son métier, on a des facilités), il avait pu
toucher le directeur du cabinet préfectoral et lui avait dit qu'il n’avait pas
de rapport avec Oran, que ce n'était pas son affaire d'y rester, qu'il se
trouvait là par accident et qu'il était juste qu'on lui permît de s'en aller,
même si, une fois dehors, on devait lui faire subir une quarantaine. Le
directeur lui avait dit qu'il comprenait très bien, mais qu'on ne pouvait pas
faire d'exception, qu'il allait voir, mais qu'en somme la situation était grave
et que l'on ne pouvait rien décider.

[¶34] "But, confound it," Rambert exclaimed, "I don't belong here!" "Quite so. Anyhow, let's hope the epidemic will soon be over." Finally, he had tried to console Rambert by pointing out that, as a journalist, he had an excellent subject to his hand in Oran; indeed, when one came to think of it, no event, however disagreeable in some ways, but had its bright side. Whereat Rambert had shrugged his shoulders petulantly and walked out. They had come to the center of the town.

> French: - Mais
enfin, avait dit Rambert, je suis étranger à cette ville. - Sans
doute, mais après tout, espérons que l'épidémie ne durera pas. [100] Pour
finir, il avait essayé de consoler Rambert en lui faisant remarquer aussi qu'il
pouvait trouver à Oran la matière d'un reportage intéressant et qu'il n'était
pas d'événement, tout bien considéré, qui n'eût son bon côté. Rambert haussait
les épaules. On arrivait au centre de la ville :

[¶35] "It's so damn silly, doctor, isn't it? The truth is I wasn't brought into the world to write newspaper articles. But it's quite likely I was brought into the world to live with a woman. That's reasonable enough, isn't it?" Rieux replied cautiously that there might be something in what he said.

> French: - C'est
stupide, docteur, vous comprenez. je n'ai pas été mis au monde pour faire des
reportages. Mais peut-être ai-je été mis au monde pour vivre avec une femme.
Cela n'est-il pas dans l'ordre ? Rieux
dit qu'en tout cas cela paraissait raisonnable.

[¶36] The central boulevards were not so crowded as usual. The few people about were hurrying to distant homes. Not a smile was to be seen on any face. Rieux guessed that this was a result of the latest Ransdoc announcement. After twenty-four hours our townspeople would begin to hope again. But on the days when they were announced, the statistics were too fresh in everybody's memory.

> French: Sur les
boulevards du centre, ce n'était pas la foule ordinaire. Quelques passants se hâtaient
vers des demeures lointaines. Aucun ne souriait. Rieux pensa que c'était le
résultat de l'annonce Ransdoc qui se faisait ce jour-là. Au bout de
vingt-quatre heures, nos concitoyens recommençaient à espérer. Mais le jour
même, les chiffres étaient encore trop frais dans les mémoires.

[¶37] "The truth," Rambert remarked abruptly, "is that she and I have been together only a short time, and we suit each other perfectly." When Rieux said nothing, he continued: "I can see I'm boring you. Sorry. All I wanted to know was whether you couldn't possibly give me a certificate stating that I haven't got this damned disease. It might make things easier, I think." Rieux nodded. A small boy had just run against his legs and fallen; he set him on his feet again. Walking on, they came to the Place d'Armes. Gray with dust, the palms and fig trees drooped despondently around a statue of the Republic, which too was coated with grime and dust. They stopped beside the statue. Rieux stamped his feet on the flagstones to shake off the coat of white dust that had gathered on them. His hat pushed slightly back, his shirt-collar gaping under a loosely knotted tie, his cheeks ill-shaven, the journalist had the sulky, stubborn look of a young man who feels himself deeply injured.

> French: - C'est
que, dit Rambert sans crier gare, elle et moi nous sommes rencontrés depuis peu
et nous nous entendons bien. Rieux
ne disait rien. - Mais
je vous ennuie, reprit Rambert. je voulais seulement vous demander si vous ne
pouvez pas me faire un certificat où il serait affirmé que je n'ai pas cette
sacrée maladie. Je crois que cela pourrait me servir. Rieux
approuva de la tête, il reçut un petit garçon qui se jetait dans ses jambes et
le remit doucement sur ses pieds. Ils repartirent et arrivèrent sur la Place
d'armes. Les branches des ficus et des palmiers pendaient, immobiles, grises de
poussière,. autour d'une statue de la République, poudreuse et sale. Ils
s'arrêtèrent sous le monument. Rieux frappa contre le sol, l'un après l'autre,
ses pieds couverts d'un enduit blanchâtre. Il regarda [101] Rambert. Le feutre
un peu en arrière, le col de chemise déboutonné sous la cravate, mal rasé, le
journaliste avait un air buté et boudeur.

[¶38] "Please don't doubt I understand you," Rieux said, "but you must see your argument doesn't hold water. I can't give you that certificate because I don't know whether you have the disease or not, and even if I did, how could I certify that between the moment of leaving my consulting-room and your arrival at the Prefect's office you wouldn't be infected? And even if I did?" "And even if you did?"

> French: - Soyez
sûr que je vous comprends, dit enfin Rieux, mais votre raisonnement n'est pas
bon. je ne peux pas vous faire ce certificat parce qu'en fait, j'ignore si vous
avez ou non cette maladie et parce que, même dans ce cas, je ne puis pas
certifier qu'entre la seconde où vous sortirez de mon bureau et celle où vous
entrerez à la préfecture, vous ne serez pas infecté. Et puis même... - Et
puis même ? dit Rambert.

[¶39] "Even if I gave you a certificate, it wouldn't help." "Why not?" "Because there are thousands of people placed as you are in this town, and there can't be any question of allowing them to leave it." "Even supposing they haven't got plague?" "That's not a sufficient reason. Oh, I know it's an absurd situation, but we're all involved in it, and we've got to accept it as it is." "But I don't belong here."

> French: - Et
puis, même si je vous donnais ce certificat, il ne vous servirait de rien. -
Pourquoi ? - Parce
qu'il y a dans cette ville des milliers d'hommes dans votre cas et qu'on ne
peut cependant pas les laisser sortir. - Mais
s'ils n'ont pas la peste eux-mêmes ? - Ce
n'est pas une raison suffisante. Cette histoire est stupide, je sais bien,
niais elle nous concerne tous. Il faut la prendre comme elle est. - Mais
je ne suis pas d'ici !

[¶40] "Unfortunately, from now on you'll belong here, like everybody else." Rambert raised his voice a little. "But, damn it, doctor, can't you see it's a matter of common human feeling? Or don't you realize what this sort of separation means to people who are fond of each other?" Rieux was silent for a moment, then said he understood it perfectly. He wished nothing better than that Rambert should be allowed to return to his wife and that all who loved one another and were parted should come together again. Only the law was the law, plague had broken out, and he could only do what had to be done.

> French: - À
partir de maintenant, hélas, vous serez d'ici comme tout le monde. L'autre
s'animait : - C'est
une question d'humanité, je vous le jure. Peut-être ne vous rendez-vous pas
compte de ce que signifie une séparation comme celle-ci pour deux personnes qui
s'entendent bien. Rieux
ne répondit pas tout de suite. Puis il dit qu'il croyait qu'il s'en rendait
compte. De toutes ses forces, il désirait que Rambert retrouvât sa femme et que
tous ceux qui s'aimaient fussent réunis, niais il y avait [102] des arrêtés et
des lois, il y avait la peste, son rôle à lui était de faire ce qu'il fallait.

[¶41] "No," Rambert said bitterly, "you can't understand. You're using the language of reason, not of the heart; you live in a world of abstractions." The doctor glanced up at the statue of the Republic, then said he did not know if he was using the language of reason, but he knew he was using the language of the facts as everybody could see them, which wasn't necessarily the same thing. The journalist tugged at his tie to straighten it.

> French: - Non,
dit Rambert avec amertume, vous ne pouvez pas comprendre. Vous parlez le
langage de la raison, vous êtes dans l'abstraction. Le
docteur leva les yeux sur la République et dit qu'il ne savait pas s'il parlait
le langage de la raison, mais il parlait le langage de l'évidence et ce n'était
pas forcément la même chose. Le journaliste rajustait sa cravate :

[¶42] "So, I take it, I can't count on help from you. Very good. But" his tone was challenging "leave this town I shall." The doctor repeated that he quite understood, but all that was none of his business.

> French: -
Alors, cela signifie qu'il faut que je me débrouille autrement ? Mais,
reprit-il avec une sorte de défi, je quitterai cette ville. Le
docteur dit qu'il le comprenait encore, mais que cela ne le regardait pas.

[¶43] "Excuse me, but it is your business." Rambert raised his voice again. "I approached you because I'd been told you played a large part in drawing up the orders that have been issued. So I thought that in one case anyhow you could unmake what you'd helped to make. But you don't care; you never gave a thought to anybody, you didn't take the case of people who are separated into account."

> French: - Si,
cela vous regarde, fit Rambert avec un éclat soudain. je suis venu vers vous
parce qu'on m'a dit que vous aviez eu une grande part dans les décisions
prises. J'ai pensé alors que, pour un cas au moins, vous pourriez défaire ce
que vous aviez contribué à faire. Mais cela vous est égal. Vous n'avez pensé à
personne. Vous n'avez pas tenu compte de ceux qui étaient séparés.

[¶44] Rieux admitted this was true up to a point; he'd preferred not to take such cases into account. "Ah, I see now!" Rambert exclaimed. "You'll soon be talking about the interests of the general public. But public welfare is merely the sum total of the private welfares of each of us." The doctor seemed abruptly to come out of a dream. "Oh, come!" he said. "There's that, but there's much more to it than that. It doesn't do to rush to conclusions, you know. But you've no reason to feel angered. I assure you that if you find a way out of your quandary, I shall be extremely pleased. Only, there are things that my official position debars me from doing." Rambert tossed his head petulantly.

> French: Rieux
reconnut que, dans un sens, cela était vrai, il n'avait pas voulu en tenir
compte. -
Ah ! je vois, fit Rambert, vous allez parler de service public. Mais le
bien public est fait du bonheur de chacun. -
Allons, dit le docteur qui semblait sortir d'une distraction, il y a cela et il
y a autre chose. Il ne faut pas juger. Mais vous avez tort de vous fâcher. Si
vous pouvez vous tirer de cette affaire, j'en serai profondément heureux.
Simplement, il y a des choses que ma fonction m'interdit. L'autre
secoua la tête avec impatience.

[¶45] "Yes, yes, I was wrong to show annoyance. And I've taken up too much of your time already." Rieux asked him to let him know how he got on with his project, and not to bear him a grudge for not having been more amenable. He was sure, he added, that there was some common ground on which they could meet. Rambert looked perplexed.

> French: [103] -
Oui, j'ai tort de me fâcher. Et je vous ai pris assez de temps comme cela. Rieux
lui demanda de le tenir au courant de ses démarches et de ne pas lui garder
rancune. Il y avait sûrement un plan sur lequel ils pouvaient se rencontrer.
Rambert parut soudain perplexe :

[¶46] Then, "Yes," he said after a short silence, "I rather think so, too, in spite of myself, and of all you've just been saying." He paused. "Still, I can't agree with you." Pulling down his hat over his eyes, he walked quickly away. Rieux saw him enter the hotel where Tarrou was staying.

> French: - Je le
crois, dit-il, après un silence, oui, je le crois malgré moi et malgré tout ce
que vous m'avez dit. Il
hésita : - Mais
je ne puis pas vous approuver. Il
baissa son feutre sur le front et partit d'un pas rapide. Rieux le vit entrer
dans l'hôtel où habitait Jean Tarrou.

[¶47] After a moment the doctor gave a slight nod, as if approving of some thought that had crossed his mind. Yes, the journalist was right in refusing to be balked of happiness. But was he right in reproaching him, Rieux, with living in a world of abstractions? Could that term "abstraction" really apply to these days he spent in his hospital while the plague was battening on the town, raising its death-toll to five hundred victims a week? Yes, an element of abstraction, of a divorce from reality, entered into such calamities. Still when abstraction sets to killing you, you've got to get busy with it. And so much Rieux knew: that this wasn't the easiest course. Running this auxiliary hospital, for instance, of which he was in charge' there were now three such hospitals, was no light task. He had had an anteroom, leading into his surgery, installed, equipped for dealing with patients on arrival. The floor had been excavated and replaced by a shallow lake of water and cresylic acid, in the center of which was a sort of island made of bricks. The patient was carried to the island, rapidly undressed, and his clothes dropped into the disinfectant water. After being washed, dried, and dressed in one of the coarse hospital nightshirts, he was taken to Rieux for examination, then carried to one of the wards. This hospital, a requisitioned schoolhouse, now contained five hundred beds, almost all of which were occupied. After the reception of the patients, which he personally supervised, Rieux injected serum, lanced buboes, checked the statistics again, and returned for his afternoon consultations. Only when night was setting in did he start on his round of visits, and he never got home till a very late hour. On the previous night his mother, when handing him a telegram from his wife, had remarked that his hands were shaking.

> French: Après
un moment le docteur secoua la tête. Le journaliste avait raison dans son
impatience de bonheur. Mais avait-il raison quand il l'accusait ?
« Vous vivez dans l'abstraction. » Était-ce vraiment l'abstraction
que ces journées passées dans son hôpital où la peste mettait les bouchées
doubles, portant à cinq cents le nombre moyen des victimes par semaine ?
Oui, il y avait dans le malheur une part d'abstraction et d'irréalité. Mais
quand l'abstraction se met à vous tuer, il faut bien s'occuper de
l'abstraction. Et Rieux savait seulement que ce n'était pas le plus facile. Ce
n'était pas facile, par exemple, de diriger cet hôpital auxiliaire (il y en
avait maintenant trois) dont il était chargé. Il avait fait aménager dans une
pièce, donnant sur la salle de consultations, une chambre de réception. Le sol
creusé formait un lac d'eau crésylée au centre duquel se trouvait un îlot de
briques. Le malade était transporté sur son île, déshabillé rapidement et ses
vêtements tombaient dans l'eau. Lavé, séché, recouvert de la chemise rugueuse
de l'hôpital, il passait aux mains de Rieux, puis on le transportait dans l'une
des salles. On avait été obligé [104] d'utiliser les préaux d'une école qui
contenait maintenant, et en tout, cinq cents lits dont la presque totalité
était occupée. Après la réception du matin qu'il dirigeait lui-même, les
malades vaccinés, les bubons incisés, Rieux vérifiait encore les statistiques,
et retournait à ses consultations de l'après-midi. Dans la soirée enfin, il faisait
ses visites et rentrait tard dans la nuit. La nuit précédente, sa mère avait
remarqué, en lui tendant un télégramme de Mme Rieux jeune, que les mains du
docteur tremblaient.

[¶48] "Yes," he said. "But it's only a matter of sticking to it, and my nerves will steady down, you'll see." He had a robust constitution and, as yet, wasn't really tired. Still his visits, for one thing, were beginning to put a great strain on his endurance. Once the epidemic was diagnosed, the patient had to be evacuated forthwith. Then indeed began "abstraction" and a tussle with the family, who knew they would not see the sick man again until he was dead or cured. "Have some pity, doctor!" It was Mme Loret, mother of the chambermaid at Tarrou's hotel, who made the appeal. An unnecessary appeal; of course he had pity. But what purpose could it serve? He had to telephone, and soon the ambulance could be heard clanging down the street. (At first the neighbors used to open windows and watch. Later they promptly shut them.) Then came a second phase of conflict, tears and pleadings, abstraction, in a word. In those fever-hot, nerve-ridden sickrooms crazy scenes took place. But the issue was always the same. The patient was removed. Then Rieux, too, could leave. In the early days he had merely telephoned, then rushed off to see other patients, without waiting for the ambulance. But no sooner was he gone than the family locked and barred their doors, preferring contact with the plague to a parting whose issue they now knew only too well. There followed objurgations, screams, batterings on the door, action by the police, and later armed force; the patient was taken by storm. Thus during the first few weeks Rieux was compelled to stay with the patient till the ambulance came. Later, when each doctor was accompanied by a volunteer police officer, Rieux could hurry away to the next patient. But, to begin with, every evening was like that evening when he was called in for Mme Loret's daughter. He was shown into a small apartment decorated with fans and artificial flowers. The mother greeted him with a faltering smile.

> French: - Oui,
disait-il, mais en persévérant, je serai moins nerveux. Il
était vigoureux et résistant. Et, en fait, il n'était pas encore fatigué. Mais
ses visites, par exemple, lui devenaient insupportables. Diagnostiquer la
fièvre épidémique revenait à faire enlever rapidement le malade. Alors
commençaient l'abstraction et la difficulté en effet, car la famille du malade
savait qu'elle ne verrait plus ce dernier que guéri ou mort. « Pitié,
docteur ! » disait Mme Loret, la mère de la femme de chambre qui
travaillait à l'hôtel de Tarrou. Que signifiait cela ? Bien entendu, il
avait pitié. Mais cela ne faisait avancer personne. Il fallait téléphoner.
Bientôt le timbre de l'ambulance résonnait. Les voisins, au début, ouvraient
leurs fenêtres et regardaient. Plus tard, ils les fermaient avec précipitation.
Alors commençaient les luttes, les larmes, la persuasion, l'abstraction en
somme. Dans ces appartements surchauffés par la fièvre et l'angoisse, des
scènes de folie se déroulaient. Mais le malade était emmené. Rieux pouvait
partir. Les
premières fois, il s'était borné à téléphoner et à courir vers d'autres
malades, sans attendre l'ambulance. Mais les parents avaient alors fermé leur
porte, préférant le tête-à-tête avec la peste à une séparation [105] dont ils
connaissaient maintenant l'issue. Cris, injonctions, interventions de la police
et, plus tard, de la force armée, le malade était pris d'assaut. Pendant les
premières semaines, Rieux avait été obligé de rester jusqu'à l'arrivée de
l'ambulance. Ensuite, quand chaque médecin fut accompagné dans ses tournées par
un inspecteur volontaire, Rieux put courir d'un malade à l'autre. Mais dans les
commencements, tous les soirs furent comme ce soir où, entré chez Mme Loret,
dans un petit appartement décoré d'éventails et de fleurs artificielles, il fut
reçu par la mère qui lui dit avec un sourire mal dessiné :

[¶49] "Oh, I do hope it's not the fever everyone's talking about." Lifting the coverlet and chemise, he gazed in silence at the red blotches on the girl's thighs and stomach, the swollen ganglia. After one glance the mother broke into shrill, uncontrollable cries of grief. And every evening mothers wailed thus, with a distraught abstraction, as their eyes fell on those fatal stigmata on limbs and bellies; every evening hands gripped Rieux's arms, there was a rush of useless words, promises, and tears; every evening the nearing tocsin of the ambulance provoked scenes as vain as every form of grief. Rieux had nothing to look forward to but a long sequence of such scenes, renewed again and again. Yes, plague, like abstraction, was monotonous; perhaps only one factor changed, and that was Rieux himself. Standing at the foot of the statue of the Republic that evening, he felt it; all he was conscious of was a bleak indifference steadily gaining on him as he gazed at the door of the hotel Rambert had just entered.

> French: -
J'espère bien que ce n'est pas la fièvre dont tout le inonde parle. Et lui,
relevant drap et chemise, contemplait en silence les taches rouges sur le
ventre et les cuisses, l'enflure des ganglions. La mère regardait entre les
jambes de sa fille et criait, sans pouvoir se dominer. Tous les soirs des mères
hurlaient ainsi, avec un air abstrait, devant des ventres offerts avec tous
leurs signes mortels, tous les soirs des bras s'agrippaient à ceux de Rieux,
des paroles inutiles, des promesses et des pleurs se précipitaient, tous les
soirs des timbres d'ambulance déclenchaient des crises aussi vaines que toute
douleur. Et au bout de cette longue suite de soirs toujours semblables, Rieux
ne pouvait espérer rien d'autre qu'une longue suite de scènes pareilles,
indéfiniment renouvelées. Oui, la peste, comme l'abstraction, était monotone.
Une seule chose peut-être changeait et c'était Rieux lui-même. Il le sentait ce
soir-là, au pied du monument à la République, conscient seulement de la
difficile indifférence qui commençait à l'emplir, regardant toujours la porte
d'hôtel où Rambert avait disparu.

[¶50] After these wearing weeks, after all those nightfalls when the townsfolk poured into the streets to roam them aimlessly, Rieux had learned that he need no longer steel himself against pity. One grows out of pity when it's useless. And in this feeling that his heart had slowly closed in on itself, the doctor found a solace, his only solace, for the almost unendurable burden of his days. This, he knew, would make his task easier, and therefore he was glad of it. When he came home at two in the morning and his mother was shocked at the blank look he gave her, she was deploring precisely the sole alleviation Rieux could then experience. To fight abstraction you must have something of it in your own make-up. But how could Rambert be expected to grasp that? Abstraction for him was all that stood in the way of his happiness. Indeed, Rieux had to admit the journalist was right, in one sense. But he knew, too, that abstraction sometimes proves itself stronger than happiness; and then, if only then, it has to be taken into account. And this was what was going to happen to Rambert, as the doctor was to learn when, much later, Rambert told him more about himself. Thus he was enabled to follow, and on a different plane, the dreary struggle in progress between each man's happiness and the abstractions of the plague, which constituted the whole life of our town over a long period of time.

> French: Au bout
de ces semaines harassantes, après tous ces [106] crépuscules où la ville se
déversait dans les rues pour y tourner en rond, Rieux comprenait qu'il n'avait
plus à se défendre contre la pitié. On se fatigue de la pitié quand la pitié
est inutile. Et dans la sensation de ce cœur fermé lentement sur lui-même, le
docteur trouvait le seul soulagement de ces journées écrasantes. Il savait que
sa tâche en serait facilitée. C'est pourquoi il s'en réjouissait. Lorsque sa
mère, le recevant à deux heures du matin, s'affligeait du regard vide qu'il posait
sur elle, elle déplorait précisément le seul adoucissement que Rieux pût alors
recevoir. Pour lutter contre l'abstraction, il faut un peu lui ressembler. Mais
comment cela pouvait-il être sensible à Rambert ? L'abstraction pour
Rambert était tout ce qui s'opposait à son bonheur. Et à la vérité, Rieux
savait que le journaliste avait raison, dans un certain sens. Mais il savait aussi
qu'il arrive que l'abstraction se montre plus forte que le bonheur et qu'il
faut alors, et alors seulement, en tenir compte. C'est ce qui devait arriver à
Rambert et le docteur put l'apprendre dans le détail par les confidences que
Rambert lui fit ultérieurement. Il put ainsi suivre, et sur un nouveau plan,
cette espèce de lutte morne entre le bonheur de chaque homme et les abstractions
de la peste, qui constitua toute la vie de notre cité pendant cette longue
période.

[¶51] BUT where some saw abstraction others saw the truth. The first month of the plague ended gloomily, with a violent recrudescence of the epidemic and a dramatic sermon preached by Father Paneloux, the Jesuit priest who had given an arm to old Michel when he was tottering home at the start of his illness. Father Paneloux had already made his mark with frequent contributions to the Oran Geographical Society; these dealt chiefly with ancient inscriptions, on which he was an authority. But he had also reached a wider, non-specialist public with a series of lectures on present-day individualism. In these he had shown himself a stalwart champion of Christian doctrine at its most precise and purest, equally remote from modern laxity and the obscurantism of the past. On these occasions he had not shrunk from trouncing his hearers with some vigorous home-truths. Hence his local celebrity. Toward the end of the month the ecclesiastical authorities in our town resolved to do battle against the plague with the weapons appropriate to them, and organized a Week of Prayer. These manifestations of public piety were to be concluded on Sunday by a High Mass celebrated under the auspices of St. Roch, the plague-stricken saint, and Father Paneloux was asked to preach the sermon. For a fortnight he desisted from the research work on St. Augustine and the African Church that had won for him a high place in his Order. A man of a passionate, fiery temperament, he flung himself wholeheartedly into the task assigned him. The sermon was a topic of conversation long before it was delivered and, in its way, it marks an important date in the history of the period.

> French: [107] Mais
là où les uns voyaient l'abstraction, d'autres voyaient la vérité. La fin du
premier mois de peste fut assombrie en effet par une recrudescence marquée de
l'épidémie et un prêche véhément du Père Paneloux, le jésuite qui avait assisté
le vieux Michel au début de sa maladie. Le Père Paneloux s'était déjà distingué
par des collaborations fréquentes au bulletin de la Société géographique
d'Oran, où ses reconstitutions épigraphiques faisaient autorité. Mais il avait
gagné une audience plus étendue que celle d'un spécialiste en faisant une série
de conférences sur l'individualisme moderne. Il s'y était fait le défenseur
chaleureux d'un christianisme exigeant, également éloigné du libertinage
moderne et de l'obscurantisme des siècles passés. À cette occasion, il n'avait
pas marchandé de dures vérités à son auditoire. De là, sa réputation. Or,
vers la fin de ce mois, les autorités ecclésiastiques de notre ville décidèrent
de lutter contre la peste par leurs propres moyens, en organisant une semaine
de prières collectives. Ces manifestations de la piété publique devaient se
terminer le dimanche par une messe solennelle placée sous l'invocation de saint
Roch, le [108] saint pestiféré. À cette occasion, on avait demandé au Père
Paneloux de prendre la parole. Depuis une quinzaine de jours, celui-ci s'était
arraché à ses travaux sur saint Augustin et l'Église africaine qui lui avaient
conquis une place à part dans son ordre. D'une nature fougueuse et passionnée,
il avait accepté avec résolution la mission dont on le chargeait. Longtemps
avant ce prêche, on en parlait déjà et il marqua, à sa manière, une date
importante dans l'histoire de cette période.

[¶52] There were large attendances at the services of the Week of Prayer. It must not, however, be assumed that in normal times the townsfolk of Oran are particularly devout. On Sunday mornings, for instance, sea-bathing competes seriously with churchgoing. Nor must it be thought that they had seen a great light and had a sudden change of heart. But, for one thing, now that the town was closed and the harbor out of bounds, there was no question of bathing; moreover, they were in a quite exceptional frame of mind and, though in their heart of hearts they were far from recognizing the enormity of what had come on them, they couldn't help feeling, for obvious reasons, that decidedly something had changed. Nevertheless, many continued hoping that the epidemic would soon die out and they and their families be spared. Thus they felt under no obligation to make any change in their habits as yet. Plague was for them an unwelcome visitant, bound to take its leave one day as unexpectedly as it had come. Alarmed, but far from desperate, they hadn't yet reached the phase when plague would seem to them the very tissue of their existence; when they forgot the lives that until now it had been given them to lead. In short, they were waiting for the turn of events. With regard to religion, as to many other problems, plague had induced in them a curious frame of mind, as remote from indifference as from fervor; the best name to give it, perhaps, might be "objectivity." Most of those who took part in the Week of Prayer would have echoed a remark made by one of the churchgoers in Dr. Rieux's hearing: "Anyhow, it can't do any harm." Even Tarrou, after recording in his notebook that in such cases the Chinese fall to playing tambourines before the Genius of Plague, observed that there was no means of telling whether, in practice, tambourines proved more efficacious than prophylactic measures. He merely added that, to decide the point, we should need first to ascertain if a Genius of Plague actually existed, and our ignorance on this point nullified any opinions we might form.

> French: La
semaine fut suivie par un nombreux public. Ce n'est pas qu'en temps ordinaire,
les habitants d'Oran soient particulièrement pieux. Le dimanche matin, par
exemple, les bains de mer font une concurrence sérieuse à la messe. Ce n'était
pas non plus qu'une subite conversion les eût illuminés. Mais, d'une part, la
ville fermée et le port interdit, les bains n'étaient plus possibles, et,
d'autre part, ils se trouvaient dans un état d'esprit bien particulier où, sans
avoir admis au fond d'eux-mêmes les événements surprenants qui les frappaient,
ils sentaient bien, évidemment, que quelque chose était changé. Beaucoup
cependant espéraient toujours que l'épidémie allait s'arrêter et qu'ils
seraient épargnés avec leur famille. En conséquence, ils ne se sentaient encore
obligés à rien. La peste n'était pour eux qu'une visiteuse désagréable qui
devait partir un jour puisqu'elle était venue. Effrayés, mais non désespérés,
le moment n'était pas encore arrivé où la peste leur apparaîtrait comme la
forme même de leur vie et où ils oublieraient l'existence que, jusqu'à elle,
ils avaient pu mener. En somme, ils étaient dans l'attente. À l'égard de la
religion, comme de beaucoup d'autres problèmes, la peste leur avait donné une
tournure d'esprit singulière, aussi éloignée de l'indifférence que de la
passion et qu'on pouvait assez bien définir par le [109] mot
« objectivité ». La plupart de ceux qui suivirent la semaine de
prières auraient fait leur, par exemple, le propos qu'un des fidèles devait
tenir devant le docteur Rieux : « De toute façon, ça ne peut pas
faire de mal. » Tarrou lui-même, après avoir noté dans ses carnets que les
Chinois, en pareil cas, vont jouer du tambourin devant le génie de la peste,
remarquait qu'il était absolument impossible de savoir si, en réalité, le
tambourin se montrait plus efficace que les mesures prophylactiques. Il
ajoutait seulement que, pour trancher la question, il eût fallu être renseigné
sur l'existence d'un génie de la peste et que notre ignorance sur ce point
stérilisait toutes les opinions qu'on pouvait avoir.

[¶53] In any case the Cathedral was practically always full of worshippers throughout the Week of Prayer. For the first two or three days many stayed outside, under the palms and pomegranate trees in the garden in front of the porch, and listened from a distance to the swelling tide of prayers and invocations whose backwash filled the neighboring streets. But once an example had been given, they began to enter the Cathedral and join timidly in the responses. And on the Sunday of the sermon a huge congregation filled the nave, overflowing on to the steps and precincts. The sky had clouded up on the previous day, and now it was raining heavily. Those in the open unfurled umbrellas. The air inside the Cathedral was heavy with fumes of incense and the smell of wet clothes when Father Paneloux stepped into the pulpit.

> French: La
cathédrale de notre ville, en tout cas, fut à peu près remplie par les fidèles
pendant toute la semaine. Les premiers jours, beaucoup d'habitants restaient
encore dans les jardins de palmiers et de grenadiers qui s'étendent devant le
porche, pour écouter la marée d'invocations et de prières qui refluaient jusque
dans les rues. Peu à peu, l'exemple aidant, les mêmes auditeurs se décidèrent à
entrer et à mêler une voix timide aux répons de l'assistance. Et le dimanche,
un peuple considérable envahit la nef, débordant jusque sur le parvis et les
derniers escaliers. Depuis la veille, le ciel s'était assombri, la pluie
tombait à verse. Ceux qui se tenaient dehors avaient ouvert leurs parapluies.
Une odeur d'encens et d'étoffes mouillées flottait dans la cathédrale quand le
Père Paneloux monta en chaire.

[¶54] He was a stockily built man, of medium height. When he leaned on the edge of the pulpit, grasping the woodwork with his big hands, all one saw was a black, massive torso and, above it, two rosy cheeks overhung by steel-rimmed spectacles. He had a powerful, rather emotional delivery, which carried to a great distance, and when he launched at the congregation his opening phrase in clear, emphatic tones: "Calamity has come on you, my brethren, and, my brethren, you deserved it" there was a flutter that extended to the crowd massed in the rain outside the porch.

> French: Il
était de taille moyenne, mais trapu. Quand il s'appuya sur le rebord de la
chaire, serrant le bois entre ses grosses mains, on ne vit de lui qu'une forme
épaisse et noire surmontée des deux taches de ses joues, rubicondes sous les
lunettes d'acier. Il avait une voix forte, passionnée, qui portait loin, et
lorsqu'il attaqua l'assistance [110] d'une seule phrase véhémente et
martelée : « Mes frères, vous êtes dans le malheur, mes frères, vous
l'avez mérité », un remous parcourut l'assistance jusqu'au parvis.

[¶55] In strict logic what came next did not seem to follow from this dramatic opening. Only as the sermon proceeded did it become apparent to the congregation that, by a skillful oratorical device, Father Paneloux had launched at them, like a fisticuff, the gist of his whole discourse. After launching it he went on at once to quote a text from Exodus relating to the plague of Egypt, and said: "The first time this scourge appears in history, it was wielded to strike down the enemies of God. Pharaoh set himself up against the divine will, and the plague beat him to his knees. Thus from the dawn of recorded history the scourge of God has humbled the proud of heart and laid low those who hardened themselves against Him. Ponder this well, my friends, and fall on your knees."

> French: Logiquement,
ce qui suivit ne semblait pas se raccorder à cet exorde pathétique. C'est la
suite du discours qui fit seulement comprendre à nos concitoyens que, par un
procédé oratoire habile, le Père avait donné en une seule fois, comme on assène
un coup, le thème de son prêche entier. Paneloux, tout de suite après cette
phrase, en effet, cita le texte de l'Exode relatif à la peste en Égypte et
dit : « La première fois que ce fléau apparaît dans l'histoire, c'est
pour frapper les ennemis de Dieu. Pharaon s'oppose aux desseins éternels et la
peste le fait alors tomber à genoux. Depuis le début de toute histoire, le
fléau de Dieu met à ses pieds les orgueilleux et les aveugles. Méditez cela et
tombez à genoux. »

[¶56] The downpour had increased in violence, and these words, striking through a silence intensified by the drumming of raindrops on the chancel windows, carried such conviction that, after a momentary hesitation, some of the worshippers slipped forward from their seats on to their knees. Others felt it right to follow their example, and the movement gradually spread until presently everyone was kneeling, from end to end of the cathedral. No sound, except an occasional creak of chairs, accompanied the movement. Then Paneloux drew himself up to his full height, took a deep breath, and continued his sermon in a voice that gathered strength as it proceeded. "If today the plague is in your midst, that is because the hour has struck for taking thought. The just man need have no fear, but the evildoer has good cause to tremble. For plague is the flail of God and the world His threshing-floor, and implacably He will thresh out His harvest until the wheat is separated from the chaff. There will be more chaff than wheat, few chosen of the many called. Yet this calamity was not willed by God. Too long this world of ours has connived at evil, too long has it counted on the divine mercy, on God's forgiveness. Repentance was enough, men thought; nothing was forbidden. Everyone felt comfortably assured; when the day came, he would surely turn from his sins and repent. Pending that day, the easiest course was to surrender all along the line; divine compassion would do the rest. For a long while God gazed down on this town with eyes of compassion; but He grew weary of waiting, His eternal hope was too long deferred, and now He has turned His face away from us. And so, God's light withdrawn, we walk in darkness, in the thick darkness of this plague." Someone in the congregation gave a little snort, like that of a restive horse. After a short silence the preacher continued in a lower tone. "We read in the Golden Legend that in the time of King Umberto Italy was swept by plague and its greatest ravages took place in Rome and Pavia. So dreadful were these that the living hardly sufficed to bury the dead. And a good angel was made visible to human eyes, giving his orders to an evil angel who bore a great hunting-spear, and bidding him strike the houses; and as many strokes as he dealt a house, so many dead were carried out of it." Here Paneloux stretched forth his two short arms toward the open porch, as if pointing to something behind the tumbling curtain of the rain. "My brothers," he cried, "that fatal hunt is up, and harrying our streets today. See him there, that angel of the pestilence, comely as Lucifer, shining like Evil's very self! He is hovering above your roofs with his great spear in his right hand, poised to strike, while his left hand is stretched toward one or other of your houses. Maybe at this very moment his finger is pointing to your door, the red spear crashing on its panels, and even now the plague is entering your home and settling down in your bedroom to await your return. Patient and watchful, ineluctable as the order of the scheme of things, it bides its time. No earthly power, nay, not even, mark me well, the vaunted might of human science can avail you to avert that hand once it is stretched toward you. And winnowed like corn on the blood-stained threshing-floor of suffering, you will be cast away with the chaff."

> French: La
pluie redoublait au dehors et cette dernière phrase, prononcée au milieu d'un
silence absolu, rendu plus profond encore par le crépitement de l'averse sur
les vitraux, retentit avec un tel accent que quelques auditeurs, après une
seconde d'hésitation, se laissèrent glisser de leur chaise sur le prie-Dieu.
D'autres crurent qu'il fallait suivre leur exemple si bien que, de proche en
proche, sans un autre bruit que le craquement de quelques chaises, tout
l'auditoire se trouva bientôt à genoux. Paneloux se redressa alors, respira
profondément et reprit sur un ton de plus en plus accentué : « Si,
aujourd'hui, la peste vous regarde, c'est que le moment de réfléchir est venu.
Les justes ne peuvent craindre cela, mais les méchants ont raison de trembler.
Dans l'immense grange de l'univers, le fléau implacable battra le blé humain
jusqu'à ce que la paille soit séparée du grain. Il y aura plus de paille que de
grain, plus d'appelés [111] que d'élus, et ce malheur n'a pas été voulu par
Dieu. Trop longtemps, ce monde a composé avec le mal, trop longtemps, il s'est
reposé sur la miséricorde divine. Il suffisait du repentir, tout était permis.
Et pour le repentir, chacun se sentait fort. Le moment venu, on l'éprouverait
assurément. D'ici là, le plus facile était de se laisser aller, la miséricorde
divine ferait le reste. Eh bien ! cela ne pouvait durer. Dieu qui, pendant
si longtemps, a penché sur les hommes de cette ville son visage de pitié, lassé
d'attendre, déçu dans son éternel espoir, vient de détourner son regard. Privé
de la lumière de Dieu, nous voici pour longtemps dans les ténèbres de la
peste ! » Dans la
salle quelqu'un s'ébroua, comme un cheval impatient. Après une courte pause, le
Père reprît, sur un ton plus bas : « On lit dans la Légende dorée
qu'au temps du roi Humbert, en Lombardie, l'Italie fut ravagée d'une peste si
violente qu'à peine les vivants suffisaient-ils à enterrer les morts et cette
peste sévissait surtout à Rome et à Pavie. Et un bon ange apparut visiblement,
qui donnait des ordres au mauvais ange qui portait un épieu de chasse et il lui
ordonnait de frapper les maisons ; et autant de fois qu'une maison
recevait de coups, autant y avait-il de morts qui en sortaient. » Paneloux
tendit ici ses deux bras courts dans la direction du parvis, comme s'il
montrait quelque chose derrière le rideau mouvant de la pluie : « Mes
frères, dit-il avec force, c'est la même chasse mortelle qui court aujourd'hui
dans nos rues. Voyez-le, cet ange de la peste, beau comme Lucifer et brillant
comme le mal lui-même, dressé au-dessus de vos toits, la main droite portant
l'épieu rouge à hauteur de sa tête, la main gauche désignant l'une de vos
maisons. À l'instant, peut-être, son doigt se tend vers votre porte, l'épieu
[112] résonne sur le bois ; à l'instant encore, la peste entre chez vous,
s'assied dans votre chambre et attend votre retour. Elle est là, patiente et
attentive, assurée comme l'ordre même du monde. Cette main qu'elle vous tendra,
nulle puissance terrestre et pas même, sachez-le bien, la vaine science
humaine, ne peut faire que vous l'évitiez. Et battus sur l'aire sanglante de la
douleur, vous serez rejetés avec la paille. »

[¶57] At this point the Father reverted with heightened eloquence to the symbol of the flail. He bade his hearers picture a huge wooden bar whirling above the town, striking at random, swinging up again in a shower of drops of blood, and spreading carnage and suffering on earth, "for the seedtime that shall prepare the harvest of the truth."

> French: Ici, le
Père reprit avec plus d'ampleur encore l'image pathétique du fléau. Il évoqua
l'immense pièce de bois tournoyant au-dessus de la ville, frappant au hasard et
se relevant ensanglantée, éparpillant enfin le sang et la douleur humaine
« pour des semailles qui prépareraient les moissons de la vérité ».

[¶58] At the end of his long phrase Father Paneloux paused; his hair was straggling over his forehead, his body shaken by tremors that his hands communicated to the pulpit. When he spoke again, his voice was lower, but vibrant with accusation. "Yes, the hour has come for serious thought. You fondly imagined it was enough to visit God on Sundays, and thus you could make free of your weekdays. You believed some brief formalities, some bendings of the knee, would recompense Him well enough for your criminal indifference. But God is not mocked. These brief encounters could not sate the fierce hunger of His love. He wished to see you longer and more often; that is His manner of loving and, indeed, it is the only manner of loving. And this is why, wearied of waiting for you to come to Him, He loosed on you this visitation; as He has visited all the cities that offended against Him since the dawn of history. Now you are learning your lesson, the lesson that was learned by Cain and his offspring, by the people of Sodom and Gomorrah, by Job and Pharaoh, by all that hardened their hearts against Him. And like them you have been beholding mankind and all creation with new eyes, since the gates of this city closed on you and on the pestilence. Now, at last, you know the hour has struck to bend your thoughts to first and last things." A wet wind was sweeping up the nave, making the candle-flames bend and flicker. The pungency of burning wax, coughs, a stifled sneeze, rose toward Father Paneloux, who, reverting to his exordium with a subtlety that was much appreciated, went on in a calm, almost matter-of-fact voice: "Many of you are wondering, I know, what I am leading up to. I wish to lead you to the truth and teach you to rejoice, yes, rejoice, in spite of all that I have been telling you. For the time is past when a helping hand or mere words of good advice could set you on the right path. Today the truth is a command. It is a red spear sternly pointing to the narrow path, the one way of salvation. And thus, my brothers, at last it is revealed to you, the divine compassion which has ordained good and evil in everything; wrath and pity; the plague and your salvation. This same pestilence which is slaying you works for your good and points your path.

> French: Au bout
de sa longue période, le Père Paneloux s'arrêta, les cheveux sur le front, le
corps agité d'un tremblement que ses mains communiquaient à la chaire et
reprit, plus sourdement, mais sur un ton accusateur : « Oui, l'heure
est venue de réfléchir. Vous avez cru qu'il vous suffirait de visiter Dieu le
dimanche pour être libres de vos journées. Vous avez pensé que quelques
génuflexions le paieraient bien assez de votre insouciance criminelle. Mais
Dieu n'est pas tiède. Ces rapports espacés ne suffisaient pas à sa dévorante
tendresse. Il voulait vous voir plus longtemps, c'est sa manière de vous aimer
et, à vrai dire, c'est la seule manière d'aimer. Voilà pourquoi, fatigué
d'attendre votre venue, il a laissé le fléau vous visiter comme il a visité
toutes les villes du péché depuis que les hommes ont une histoire. Vous savez
maintenant ce qu'est le péché, comme l'ont su Caïn et ses fils, ceux d'avant le
déluge, ceux de Sodome et de Gomorrhe, Pharaon et Job et aussi tous les
maudits. Et comme tous ceux-là l'ont fait, c'est un regard neuf que vous portez
sur les êtres et sur les choses, [113] depuis le jour où cette ville a refermé
ses murs autour de vous et du fléau. Vous savez maintenant, et enfin, qu'il
faut venir à l'essentiel. » Un vent
humide s'engouffrait à présent sous la nef et les flammes des cierges se courbèrent
en grésillant. Une odeur épaisse de cire, des toux, un éternuement montèrent
vers le Père Paneloux qui, revenant sur son exposé avec une subtilité qui fut
très appréciée, reprit d'une voix calme : « Beaucoup d'entre vous, je
le sais, se demandent justement où je veux en venir. Je veux vous faire venir à
la vérité et vous apprendre à vous réjouir, malgré tout ce que j'ai dit. Le
temps n'est plus où des conseils, une main fraternelle étaient les moyens de
vous pousser vers le bien. Aujourd'hui, la vérité est un ordre. Et le chemin du
salut, c'est un épieu rouge qui vous le montre et vous y pousse. C'est ici, mes
frères, que se manifeste enfin la miséricorde divine qui a rais en toute chose
le bien et le mal, la colère et la pitié, la peste et le salut. Ce fléau même
qui vous meurtrit, il vous élève et vous montre la voie.

[¶59] "Many centuries ago the Christians of Abyssinia saw in the plague a sure and God-sent means of winning eternal life. Those who were not yet stricken wrapped round them sheets in which men had died of plague, so as to make sure of their death. I grant you such a frenzied quest of salvation was not to be commended. It shows an overhaste, indeed, a presumptuousness, which we can but deplore. No man should seek to force God's hand or to hurry on the appointed hour, and from a practice that aims at speeding up the order of events which God has ordained unalterably from all time, it is but a step to heresy. Yet we can learn a salutary lesson from the zeal, excessive though it was, of those Abyssinian Christians. Much of it is alien to our more enlightened spirits, and yet it gives us a glimpse of that radiant eternal light which glows, a small still flame, in the dark core of human suffering. And this light, too, illuminates the shadowed paths that lead towards deliverance. It reveals the will of God in action, unfailingly transforming evil into good. And once again today it is leading us through the dark valley of fears and groans towards the holy silence, the wellspring of all life. This, my friends, is the vast consolation I would hold out to you, so that when you leave this house of God you will carry away with you not only words of wrath, but a message, too, of comfort for your hearts."

> French: « Il
y a bien longtemps, les chrétiens d'Abyssinie voyaient dans la peste un moyen
efficace, d'origine divine, de gagner l'éternité. Ceux qui n'étaient pas
atteints s'enroulaient dans les draps des pestiférés afin de mourir certainement.
Sans doute, cette fureur de salut n'est-elle pas recommandable. Elle marque une
précipitation regrettable, bien proche de l'orgueil. Il ne faut pas être plus
pressé que Dieu et tout ce qui prétend accélérer l'ordre immuable, qu'il a
établi une fois pour toutes, conduit à l'hérésie. Mais, du moins, cet exemple
comporte sa leçon. À nos esprits plus clairvoyants, il fait valoir seulement
cette lueur exquise d'éternité qui gît au fond de toute souffrance. Elle
éclaire, cette lueur, les chemins crépusculaires qui mènent vers la délivrance.
[114] Elle manifeste la volonté divine qui, sans défaillance, transforme le mal
en bien. Aujourd'hui encore, à travers ce cheminement de mort, d'angoisses et
de clameurs, elle nous guide vers le silence essentiel et vers le principe de
toute vie. Voilà, mes frères, l'immense consolation que je voulais vous
apporter pour que ce ne soient pas seulement des paroles qui châtient que vous
emportiez d'ici, mais aussi un verbe qui apaise. »

[¶60] Everyone supposed that the sermon had ended. Outside, the rain had ceased and watery sunshine was yellowing the Cathedral square. Vague sounds of voices came from the streets, and a low hum of traffic, the speech of an awakening town. Discreetly, with a subdued rustling, the congregation gathered together their belongings. However, the Father had a few more words to say. He told them that after having made it clear that this plague came from God for the punishment of their sins, he would not have recourse, in concluding, to an eloquence that, considering the tragic nature of the occasion, would be out of keeping. He hoped and believed that all of them now saw their position in its true light. But, before leaving the pulpit, he would like to tell them of something he had been reading in an old chronicle of the Black Death at Marseille. In it Mathieu Marais, the chronicler, laments his lot; he says he has been cast into hell to languish without succor and without hope. Well, Mathieu Marais was blind! Never more intensely than today had he, Father Paneloux, felt the immanence of divine succor and Christian hope granted to all alike. He hoped against hope that, despite all the horrors of these dark days, despite the groans of men and women in agony, our fellow citizens would offer up to heaven that one prayer which is truly Christian, a prayer of love. And God would see to the rest.

> French: On
sentait que Paneloux avait fini. Au dehors, la pluie avait cessé. Un ciel mêlé
d'eau et de soleil déversait sur la place une lumière plus jeune. De la rue
montaient des bruits de voix, des glissements de véhicules, tout le langage
d'une ville qui s'éveille. Les auditeurs réunissaient discrètement leurs
affaires dans un remue-ménage assourdi. Le Père reprit cependant la parole et
dit qu'après avoir montré l'origine divine de la peste et le caractère punitif
de ce fléau, il en avait terminé et qu'il ne ferait pas appel pour sa
conclusion à une éloquence qui serait déplacée, touchant une matière si
tragique. Il lui semblait que tout devait être clair à tous. Il rappela
seulement qu'à l'occasion de la grande peste de Marseille, le chroniqueur
Mathieu Marais s'était plaint d'être plongé dans l'enfer, à vivre ainsi sans
secours et sans espérance. Eh bien ! Mathieu Marais était aveugle !
jamais plus qu'aujourd'hui, au contraire, le Père Paneloux n'avait senti le
secours divin et l'espérance chrétienne qui étaient offerts à tous. Il espérait
contre tout espoir que, malgré l'horreur de ces journées et les cris des
agonisants, nos concitoyens adresseraient au ciel la seule parole qui fût
chrétienne et qui était d'amour. Dieu ferait le reste.

[¶61] IT is hard to say if this sermon had any effect on our townsfolk. M. Othon, the magistrate, assured Dr. Rieux that he had found the preacher's arguments "absolutely irrefutable." But not everyone took so unqualified a view. To some the sermon simply brought home the fact that they had been sentenced, for an unknown crime, to an indeterminate period of punishment. And while a good many people adapted themselves to confinement and carried on their humdrum lives as before, there were others who rebelled and whose one idea now was to break loose from the prison-house.

> French: [115] Ce
prêche eut-il de l'effet sur nos concitoyens, il est difficile de le dire. M.
Othon, le juge d'instruction, déclara au docteur Rieux qu'il avait trouvé
l'exposé du Père Paneloux « absolument irréfutable ». Mais tout le
monde n'avait pas d'opinion aussi catégorique. Simplement, le prêche rendit
plus sensible à certains l'idée, vague jusque-là, qu'ils étaient condamnés,
pour un crime inconnu, à un emprisonnement inimaginable. Et alors que les uns
continuaient leur petite vie et s'adaptaient à la claustration, pour d'autres,
au contraire, leur seule idée fut dès lors de s'évader de cette prison.

[¶62] At first the fact of being cut off from the outside world was accepted with a more or less good grace, much as people would have put up with any other temporary inconvenience that interfered with only a few of their habits. But, now they had abruptly become aware that they were undergoing a sort of incarceration under that blue dome of sky, already beginning to sizzle in the fires of summer, they had a vague sensation that their whole lives were threatened by the present turn of events, and in the evening, when the cooler air revived their energy, this feeling of being locked in like criminals prompted them sometimes to foolhardy acts.

> French: Les
gens avaient d'abord accepté d'être coupés de l'extérieur comme ils auraient
accepté n'importe quel ennui temporaire qui ne dérangerait que quelques-unes de
leurs habitudes. Mais, soudain conscients d'une sorte de séquestration, sous le
couvercle du ciel où l'été commençait de grésiller, ils sentaient confusément
que cette réclusion menaçait toute leur vie et, le soir venu, l'énergie qu'ils
retrouvaient avec la fraîcheur les jetait parfois à des actes désespérés.

[¶63] It is noteworthy, this may or may not have been due to mere coincidence, that this Sunday of the sermon marked the beginning of something like a widespread panic in the town, and it took so deep a hold as to lead one to suspect that only now had the true nature of their situation dawned on our townspeople. Seen from this angle, the atmosphere of the town was somewhat changed. But, actually, it was a problem whether the change was in the atmosphere or in their hearts.

> French: Tout
d'abord, et que ce soit ou non par l'effet d'une coïncidence, c'est à partir de
ce dimanche qu'il y eut dans notre ville une sorte de peur assez générale et
assez [116] profonde pour qu'on pût soupçonner que nos concitoyens commençaient
vraiment à prendre conscience de leur situation. De ce point de vue,
l'atmosphère de notre ville fut un peu modifiée. Mais, en vérité, le changement
était-il dans l'atmosphère ou dans les cœurs, voilà la question.

[¶64] A few days after the sermon, when Rieux, on his way to one of the outlying districts of the town, was discussing the change with Grand, he collided in the darkness with a man who was standing in the middle of the pavement swaying from side to side without trying to advance. At the same moment the street-lamps, which were being lit later and later in the evening, went on suddenly, and a lamp just behind Rieux and his companion threw its light full on the man's face. His eyes were shut and he was laughing soundlessly. Big drops of sweat were rolling down the face convulsed with silent merriment. "A lunatic at large," Grand observed. Rieux took his arm and was shepherding him on when he noticed that Grand was trembling violently.

> French: Peu de
jours après le prêche, Rieux, qui commentait cet événement avec Grand, en se
dirigeant vers les faubourgs, heurta dans la nuit un homme qui se dandinait
devant eux, sans essayer d'avancer. À ce même moment, les lampadaires de notre
ville, qu'on allumait de plus en plus tard, resplendirent brusquement. La haute
lampe placée derrière les promeneurs éclaira subitement l'homme qui riait sans
bruit, les yeux fermés. Sur son visage blanchâtre, distendu par une hilarité
muette, la sueur coulait à grosses gouttes. Ils passèrent. - C'est
un fou, dit Grand. Rieux,
qui venait de lui prendre le bras pour l'entraîner, sentit que l'employé
tremblait d'énervement.

[¶65] "If things go on as they are going," Rieux remarked, "the whole town will be a madhouse." He felt exhausted, his throat was parched. "Let's have a drink." They turned into a small cafe. The only light came from a lamp over the bar, the heavy air had a curious reddish tinge, and for no apparent reason everyone was speaking in undertones. To the doctor's surprise Grand asked for a small glass of straight liquor, which he drank off at a gulp. "Fiery stuff!" he observed; then, a moment later, suggested making a move. Out in the street it seemed to Rieux that the night was full of whispers. Somewhere in the black depths above the street-lamps there was a low soughing that brought to his mind that unseen flail threshing incessantly the languid air of which Paneloux had spoken. "Happily, happily," Grand muttered, then paused. Rieux asked him what he had been going to say. "Happily, I've my work." "Ah yes," Rieux said. "That's something, anyhow." Then, so as not to hear that eerie whistling in the air, he asked Grand if he was getting good results. "Well, yes, I think I'm making headway." "Have you much more to do?"

> French: - Il
n'y aura bientôt plus que des fous dans nos murs, fit Rieux. La
fatigue aidant, il se sentait la gorge sèche. -
Buvons quelque chose. Dans le
petit café où ils entrèrent, et qui était éclairé par une seule lampe au-dessus
du comptoir, les gens parlaient à voix basse, sans raison apparente, dans l'air
épais et rougeâtre. Au comptoir, Grand, à la surprise du docteur., commanda un
alcool qu'il but d'un trait et dont il déclara qu'il était fort. Puis il voulut
sortir. Au dehors, il semblait à Rieux que la nuit était pleine de
gémissements. Quelque part dans le ciel noir, au-dessus des lampadaires, un
sifflement sourd lui rappela l'invisible fléau qui brassait inlassablement
l'air chaud. -
Heureusement, heureusement, disait Grand. [117] Rieux
se demandait ce qu'il voulait dire. -
Heureusement, disait l'autre, j'ai mon travail. - Oui,
dit Rieux, c'est un avantage. Et,
décidé à ne pas écouter le sifflement, il demanda à Grand s'il était content de
ce travail. - Eh
bien, je crois que je suis dans la bonne voie. - Vous
en avez encore pour longtemps ?

[¶66] Grand began to show an animation unlike his usual self, and his voice took ardor from the liquor he had drunk. "I don't know. But that's not the point, doctor; yes, I can assure you that's not the point." It was too dark to see clearly, but Rieux had the impression that he was waving his arms. He seemed to be working himself up to say something, and when he spoke, the words came with a rush.

> French: Grand
parut s'animer, la chaleur de l'alcool passa dans sa voix. - Je ne
sais pas. Mais la question n'est pas là, docteur, ce n'est pas la question,
non. Dans
l'obscurité, Rieux devinait qu'il agitait ses bras. Il semblait préparer
quelque chose qui vint brusquement, avec volubilité :

[¶67] "What I really want, doctor, is this. On the day when the manuscript reaches the publisher, I want him to stand up? after he's read it through, of course, and say to his staff: 'Gentlemen, hats off!'" Rieux was dumbfounded, and, to add to his amazement, he saw, or seemed to see, the man beside him making as if to take off his hat with a sweeping gesture, bringing his hand to his head, then holding his arm out straight in front of him. That queer whistling overhead seemed to gather force. "So you see," Grand added, "it's got to be flawless."

> French: - Ce
que je veux, voyez-vous, docteur, c'est que le jour où le manuscrit arrivera
chez l'éditeur, celui-ci se lève après l'avoir lu et dise à ses collaborateurs « Messieurs,
chapeau bas ! » Cette
brusque déclaration surprit Rieux. Il lui sembla que son compagnon faisait le
geste de se découvrir, portant la main à sa tête, et ramenant son bras à
l'horizontale. Là-haut, le bizarre sifflement semblait reprendre avec plus de
force. - Oui,
disait Grand, il faut que ce soit parfait.

[¶68] Though he knew little of the literary world, Rieux had a suspicion that things didn't happen in it quite so picturesquely, that, for instance, publishers do not keep their hats on in their offices. But, of course, one never can tell, and Rieux preferred to hold his peace. Try as he might to shut his ears to it, he still was listening to that eerie sound above, the whispering of the plague. They had reached the part of the town where Grand lived and, as it was on a slight eminence, they felt the cool night breeze fanning their cheeks and at the same time carrying away from them the noises of the town. Grand went on talking, but Rieux failed to follow all the worthy man was saying. All he gathered was that the work he was engaged on ran to a great many pages, and he was at almost excruciating pains to bring it to perfection. "Evenings, whole weeks, spent on one word, just think! Sometimes on a mere conjunction!" Grand stopped abruptly and seized the doctor by a button of his coat. The words came stumbling out of his almost toothless mouth.

> French: Quoique
peu averti des usages de la littérature, Rieux avait cependant l'impression que
les choses ne devaient pas se passer aussi simplement et que, par exemple, les
éditeurs, dans leurs bureaux, devaient être nu-tête. Mais, en fait, on ne
savait jamais, et Rieux préféra se taire. Malgré lui, il prêtait l'oreille aux
rumeurs mystérieuses de la peste. On approchait du quartier de Grand et comme
il était un peu surélevé, une légère brise les rafraîchissait qui nettoyait en
même temps la ville de tous ses bruits. Grand continuait cependant de parler et
Rieux [118] ne saisissait pas tout ce que disait le bonhomme. Il comprit seulement
que l'œuvre en question avait déjà beaucoup de pages, mais que la peine que son
auteur prenait pour l'amener à la perfection lui était très douloureuse.
« Des soirées, des semaines entières sur un mot... et quelquefois une
simple conjonction. » Ici, Grand s'arrêta et prit le docteur par un bouton
de son manteau. Les mots sortaient en trébuchant de sa bouche mal garnie.

[¶69] "I'd like you to understand, doctor. I grant you it's easy enough to choose between a 'but' and an 'and.' It's a bit more difficult to decide between 'and' and 'then.' But definitely the hardest thing may be to know whether one should put an 'and' or leave it out." "Yes," Rieux said, "I see your point." He started walking again. Grand looked abashed, then stepped forward and drew level.

> French: -
Comprenez bien, docteur. À la rigueur, c'est assez facile de choisir entre *mais*
et *et*. C'est déjà plus difficile d'opter entre *et* et *puis*.
La difficulté grandit avec *puis* et *ensuite*. Mais, assurément, ce
qu'il y a de plus difficile c'est de savoir s'il faut mettre *et* ou s'il
ne faut pas. - Oui,
dit Rieux, je comprends. Et il
se remit en route. L'autre parut confus, se mit de nouveau à sa hauteur.

[¶70] "Sorry," he said awkwardly. "I don't know what's come over me this evening." Rieux patted his shoulder encouragingly, saying he'd been much interested in what Grand had said and would like to help him. This seemed to reassure Grand, and when they reached his place he suggested, after some slight hesitation, that the doctor should come in for a moment. Rieux agreed.

> French: -
Excusez-moi, bredouilla-t-il. Je ne sais pas ce que j'ai, ce soir ! Rieux
lui frappa doucement sur l'épaule et lui dit qu'il désirait l'aider et que son
histoire l'intéressait beaucoup. Grand parut un peu rasséréné et, arrivé devant
la maison, après avoir hésité, offrit au docteur de monter un moment. Rieux
accepta.

[¶71] They entered the dining-room and Grand gave him a chair beside a table strewn with sheets of paper covered with writing in a microscopic hand, criscrossed with corrections. "Yes, that's it," he said in answer to the doctor's questioning glance. "But won't you drink something? I've some wine." Rieux declined. He was bending over the manuscript.

> French: Dans la
salle à manger, Grand l'invita à s'asseoir devant une table pleine de papiers
couverts de ratures sur une écriture microscopique. - Oui,
c'est ça, dit Grand au docteur qui l'interrogeait du regard. Mais voulez-vous
boire quelque chose ? J'ai un peu de vin. Rieux
refusa. Il regardait les feuilles de papier.

[¶72] "No, don't look," Grand said. "It's my opening phrase, and it's giving trouble, no end of trouble." He too was gazing at the sheets of paper on the table, and his hand seemed irresistibly drawn to one of them. Finally he picked it up and held it to the shadeless electric bulb so that the light shone through. The paper shook in his hand and Rieux noticed that his forehead was moist with sweat. "Sit down," he said, "and read it to me."

> French: - Ne
regardez pas, dit Grand. C'est ma première phrase. Elle me donne du mal,
beaucoup de mal. Lui
aussi contemplait toutes ces feuilles et sa main [119] parut invinciblement
attirée par l'une d'elles qu'il éleva en transparence devant l'ampoule
électrique sans abat-jour. La feuille tremblait dans sa main. Rieux remarqua
que le front de l'employé était moite. -
Asseyez-vous, dit-il, et lisez-la-moi.

[¶73] "Yes." There was a timid gratitude in Grand's eyes and smile. "I think I'd like you to hear it." He waited for a while, still gazing at the writing, then sat down. Meanwhile Rieux was listening to the curious buzzing sound that was rising from the streets as if in answer to the soughings of the plague. At that moment he had a preternaturally vivid awareness of the town stretched out below, a victim world secluded and apart, and of the groans of agony stifled in its darkness. Then, pitched low but clear, Grand's voice came to his ears. "One fine morning in the month of May an elegant young horsewoman might have been seen riding a handsome sorrel mare along the flowery avenues of the Bois de Boulogne." Silence returned, and with it the vague murmur of the prostrate town. Grand had put down the sheet and was still staring at it. After a while he looked up. "What do you think of it?"

> French: L'autre
le regarda et sourit avec une sorte de gratitude. - Oui,
dit-il, je crois que j'en ai envie. Il
attendit un peu, regardant toujours la feuille, puis s'assit. Rieux écoutait en
même temps une sorte de bourdonnement confus qui, dans la ville, semblait
répondre aux sifflements du fléau. Il avait, à ce moment précis, une perception
extraordinairement aiguë de cette ville qui s'étendait à ses pieds, du monde
clos qu'elle formait et des terribles hurlements qu'elle étouffait dans la
nuit. La voix de Grand s'éleva sourdement : « Par une belle matinée
du mois de mal, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument
alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne. » Le silence revint et,
avec lui, l'indistincte rumeur de la ville en souffrance. Grand avait posé la
feuille et continuait à la contempler. Au bout d'un moment, il releva les
yeux : - Qu'en
pensez-vous ?

[¶74] Rieux replied that this opening phrase had whetted his curiosity; he'd like to hear what followed. Whereat Grand told him he'd got it all wrong. He seemed excited and slapped the papers on the table with the flat of his hand.

> French: Rieux
répondit que ce début le rendait curieux de connaître la suite. Mais l'autre
dit avec animation que ce point de vue n'était pas le bon. Il frappa ses
papiers du plat de la main.

[¶75] "That's only a rough draft. Once I've succeeded in rendering perfectly the picture in my mind's eye, once my words have the exact tempo of this ride, the horse is trotting, one-two-three, one-two-three, see what I mean? the rest will come more easily and, what's even more important, the illusion will be such that from the very first words it will be possible to say: 'Hats off!'.

> French: - Ce
n'est là qu'une approximation. Quand je serai arrivé à rendre parfaitement le
tableau que j'ai dans l'imagination, quand ma phrase aura l'allure même de
cette promenade au trot, une-deux-trois, une-deux-trois, alors le reste sera
plus facile et surtout l'illusion sera telle, dès le début, qu'il sera possible
de dire : « Chapeau bas ! »

[¶76] But before that, he admitted, there was lots of hard work to be done. He'd never dream of handing that sentence to the printer in its present form. For though it sometimes satisfied him, he was fully aware it didn't quite hit the mark as yet, and also that to some extent it had a facility of tone approximating, remotely perhaps, but recognizably, to the commonplace. That was more or less what he was saying when they heard the sound of people running in the street below the window. Rieux stood up.

> French: Mais,
pour cela, il avait encore du pain sur la planche. [120] Il ne consentirait
jamais à livrer cette phrase telle quelle à un imprimeur. Car, malgré le
contentement qu'elle lui donnait parfois, il se rendait compte qu'elle ne
collait pas tout à fait encore à la réalité et que, dans une certaine mesure,
elle gardait une facilité de ton qui l'apparentait de loin, mais qui
l'apparentait tout de même, à un cliché. C'était, du moins, le sens de ce qu'il
disait quand on entendit des hommes courir sous les fenêtres. Rieux se leva.

[¶77] "Just wait and see what I make of it," Grand said, and, glancing toward the window, added: "When all this is over." But then the sound of hurried footsteps came again. Rieux was already halfway down the stairs, and when he stepped out into the street two men brushed past him. They seemed to be on their way to one of the town gates. In fact, what with the heat and the plague, some of our fellow citizens were losing their heads; there had already been some scenes of violence and nightly attempts were made to elude the sentries and escape to the outside world.

> French: - Vous
verrez ce que j'en ferai, disait Grand ; et, tourné vers la fenêtre, il
ajouta : « Quand tout cela sera fini. » Mais
les bruits de pas précipités reprenaient. Rieux descendait déjà et deux hommes
passèrent devant lui quand il fut dans la rue. Apparemment, ils allaient vers
les portes de la ville. Certains de nos concitoyens en effet, perdant la tête
entre la chaleur et la peste, s'étaient déjà laissé aller à la violence et
avaient essayé de tromper la vigilance des barrages pour fuir hors de la ville.

[¶78] OTHERS, too, Rambert for example, were trying to escape from this atmosphere of growing panic, but with more skill and persistence, if not with greater success. For a while Rambert had gone on struggling with officialdom. If he was to be believed, he had always thought that perseverance would win through, inevitably, and, as he pointed out, resourcefulness in emergency was up his street, in a manner of speaking. So he plodded away, calling on all sorts of officials and others whose influence would have had weight in normal conditions. But, as things were, such influence was unavailing. For the most part they were men with well-defined and sound ideas on everything concerning exports, banking, the fruit or wine trade; men of proved ability in handling problems relating to insurance, the interpretation of ill-drawn contracts, and the like; of high qualifications and evident good intentions. That, in fact, was what struck one most, the excellence of their intentions. But as regards plague their competence was practically nil.

> French: [121] D'autres,
comme Rambert, essayaient aussi de fuir cette atmosphère de panique naissante,
mais avec plus d'obstination et d'adresse, sinon plus de succès. Rambert avait
d'abord continué ses démarches officielles. Selon ce qu'il disait, il avait
toujours pensé que l'obstination finit par triompher de tout et, d'un certain
point de vue, c'était son métier d'être débrouillard. Il avait donc visité une
grande quantité de fonctionnaires et de gens dont on ne discutait pas ordinairement
la compétence. Mais, en l'espèce, cette compétence ne leur servait à rien.
C'étaient, la plupart du temps, des hommes qui avaient des idées précises et
bien classées sur tout ce qui concerne la banque, ou l'exportation, ou les
agrumes, ou encore le commerce des vins ; qui possédaient d'indiscutables
connaissances dans des problèmes de contentieux ou d'assurances, sans compter
des diplômes solides et une bonne volonté évidente. Et même, ce qu'il y avait
de plus frappant chez tous, c'était la bonne volonté. Mais en matière de peste,
leurs connaissances étaient à peu près nulles.

[¶79] However, whenever opportunity arose, Rambert had tackled each of them and pleaded his cause. The gist of his argument was always the same: that he was a stranger to our town and, that being so, his case deserved special consideration. Mostly the men he talked to conceded this point readily enough. But usually they added that a good number of other people were in a like case, and thus his position was not so exceptional as he seemed to suppose. To this Rambert could reply that this did not affect the substance of his argument in any way. He was then told that it did affect the position, already difficult, of the authorities, who were against showing any favoritism and thus running the risk of creating what, with obvious repugnance, they called "a precedent." In conversation with Dr. Rieux, Rambert classified the people whom he had approached in various categories. Those who used the arguments mentioned above he called the sticklers. Besides these there were the consolers, who assured him that the present state of things couldn't possibly last and, when asked for definite suggestions, fobbed him off by telling him he was making too much fuss about a passing inconvenience. Then there were the very important persons who asked the visitor to leave a brief note of his case and informed him they would decide on it in due course; the triflers, who offered him billeting warrants or gave the addresses of lodgings; the red-tape merchants, who made him fill up a form and promptly interred it in a file; overworked officials, who raised their arms to heaven, and much-harassed officials who simply looked away; and, finally, the traditionalists, these were by far the greatest number, who referred Rambert to another office or recommended some new method of approach.

> French: Devant
chacun d'eux cependant, et chaque fois que cela avait été possible, Rambert
avait plaidé sa cause. Le fond de son argumentation consistait toujours à dire
qu'il était étranger à notre ville et que, par conséquent, [122] son cas devait
être spécialement examiné. En général, les interlocuteurs du journaliste
admettaient volontiers ce point. Mais ils lui représentaient ordinairement que
c'était aussi le cas d'un certain nombre de gens et que, par conséquent, son
affaire n'était pas aussi particulière qu'il l'imaginait. À quoi Rambert
pouvait répondre que cela ne changeait rien au fond de son argumentation, on
lui répondait que cela changeait quelque chose aux difficultés administratives
qui s'opposaient à toute mesure de faveur risquant de créer ce que l'on appelait,
avec une expression de grande répugnance, un précédent. Selon la classification
que Rambert proposa au docteur Rieux, ce genre de raisonneurs constituait la
catégorie des formalistes. À côté d'eux, on pouvait encore trouver les bien
parlants, qui assuraient le demandeur que rien de tout cela ne pouvait durer et
qui, prodigues de bons conseils quand on leur demandait des décisions,
consolaient Rambert en décidant qu'il s'agissait seulement d'un ennui
momentané. Il y avait aussi les importants, qui priaient leur visiteur de
laisser une note résumant son cas et qui l'informaient qu'ils statueraient sur
ce cas ; les futiles, qui lui proposaient des bons de logement ou des
adresses de pensions économiques ; les méthodiques, qui faisaient remplir
une fiche et la classaient ensuite ; les débordés, qui levaient les bras,
et les importunés, qui détournaient les yeux ; il y avait enfin les
traditionnels, de beaucoup les plus nombreux, qui indiquaient à Rambert un
autre bureau ou une nouvelle démarche à faire.

[¶80] These fruitless interviews had thoroughly worn out the journalist; on the credit side he had obtained much insight into the inner workings of a municipal office and a Prefect's headquarters, by dint of sitting for hours on imitation-leather sofas, confronted by posters urging him to invest in savings bonds exempt from income-tax, or to enlist in the colonial army; and by dint of entering offices where human faces were as blank as the filing-cabinets and the dusty records on the shelves behind them. The only thing gained by all this expenditure of energy, Rambert told Rieux with a hint of bitterness, was that it served to keep his mind off his predicament. In fact, the rapid progress of the plague practically escaped his notice. Also, it made the days pass more quickly and, given the situation in which the whole town was placed, it might be said that every day lived through brought everyone, provided he survived, twenty-four hours nearer the end of his ordeal. Rieux could but admit the truth of this reasoning, but to his mind its truth was of rather too general an order.

> French: Le
journaliste s'était ainsi épuisé en visites et il avait pris une idée juste de
ce que pouvait être une mairie ou une préfecture, à force d'attendre sur une
banquette de moleskine devant de grandes affiches invitant à souscrire à des
bons du Trésor, exempts d'impôts, ou à [123] s'engager dans l'armée coloniale,
à force d'entrer dans des bureaux où les visages se laissaient aussi facilement
prévoir que le classeur à tirettes et les étagères de dossiers. L'avantage,
comme le disait Rambert à Rieux, avec une nuance d'amertume, c'est que tout
cela lui masquait la véritable situation. Les progrès de la peste lui échappaient
pratiquement. Sans compter que les jours passaient ainsi plus vite et, dans la
situation où se trouvait la ville entière, on pouvait dire que chaque jour
passé rapprochait chaque homme, à condition qu'il ne mourût pas, de la fin de
ses épreuves. Rieux dut reconnaître que ce point était vrai, mais qu'il
s'agissait cependant d'une vérité un peu trop générale.

[¶81] At one moment Rambert had a gleam of hope. A form was sent him from the Prefect's office with instructions that he was to fill in carefully all the blanks. It included questions concerning his identity, his family, his present and former sources of income; in fact, he was to give what is known as a curriculum vitae. He got an impression that inquiries were on foot with a view to drawing up a list of persons who might be instructed to leave the town and return to their homes. Some vague information gleaned from an employee in one of the offices confirmed this impression. But on going further into the matter and finally discovering the office from which the form had emanated, he was told that this information was being collected with a view to certain contingencies. "What contingencies?" he asked.

> French: À un
moment donné, Rambert conçut de l'espoir. Il avait reçu de la préfecture un
bulletin de renseignements en blanc qu'on le priait de remplir exactement. Le
bulletin s'inquiétait de son identité, sa situation de famille, ses ressources,
anciennes et actuelles, et de ce qu'on appelait son curriculum vitae. Il eut
l'impression qu'il s'agissait d'une enquête destinée à recenser les cas des
personnes susceptibles d'être renvoyées dans leur résidence habituelle.
Quelques renseignements confus, recueillis dans un bureau, confirmèrent cette
impression. Mais après quelques démarches précises, il parvint à retrouver le
service qui avait envoyé le bulletin et on lui dit alors que ces renseignements
avaient été recueillis « pour le cas ». - Pour
le cas de quoi ? demanda Rambert.

[¶82] He then learned that the contingency was the possibility of his falling ill and dying of plague; the data supplied would enable the authorities to notify his family and also to decide if the hospital expenses should be borne by the municipality or if, in due course, they could be recovered from his relatives. On the face of it this implied that he was not completely cut off from the woman who was awaiting his return, since the powers that be were obviously giving heed to both of them. But that was no consolation. The really remarkable thing, and Rambert was greatly struck by this, was the way in which, in the very midst of catastrophe, offices could go on functioning serenely and take initiatives of no immediate relevance, and often unknown to the highest authority, purely and simply because they had been created originally for this purpose.

> French: On lui
précisa alors que c'était au cas où il tomberait malade de, la peste et en
mourrait, afin de pouvoir, d'une part, prévenir sa famille et, d'autre part,
savoir s'il fallait imputer les frais d'hôpital au budget de la ville ou si
l'on pouvait en attendre le remboursement [124] de ses proches. Évidemment,
cela prouvait qu'il n'était pas tout à fait séparé de celle qui l'attendait, la
société s'occupant d'eux. Mais cela n'était pas une consolation. Ce qui était
plus remarquable, et Rambert le remarqua en conséquence, c'était la manière
dont, au plus fort d'une catastrophe, un bureau pouvait continuer son service
et prendre des initiatives d'un autre temps, souvent à l'insu des plus hautes
autorités, pour la seule raison qu'il était fait pour ce service.

[¶83] The next phase was at once the easiest and the hardest for Rambert. It was a period of sheer lethargy. He had gone the round of offices, taken every step that could be taken, and realized that for the present all avenues of that kind were closed to him. So now he drifted aimlessly from cafe to cafe. In the mornings he would sit on the terrace of one of them and read a newspaper in the hope of finding some indication that the epidemic was on the wane. He would gaze at the faces of the passers-by, often turning away disgustedly from their look of unrelieved gloom, and after reading for the nth time the shopsigns on the other side of the street, the advertisements of popular drinks that were no longer procurable, would rise and walk again at random in the yellow streets. Thus he killed time till nightfall, moving about the town and stopping now and then at a cafe or restaurant. One evening Rieux noticed him hovering round the door of a cafe, unable to make up his mind to enter. At last he decided to go in and sat down at a table at the back of the room. It was the time when, acting under orders, cafe-proprietors deferred as long as possible turning on their lights. Gray dusk was seeping into the room, the pink of sunset glowed in the wall mirrors, and the marble-topped tables glimmered white in the gathering darkness. Seated in the empty cafe, Rambert looked pathetically lost, a mere shade among the shadows, and Rieux guessed this was the hour when he felt most derelict. It was, indeed, the hour of day when all the prisoners of the town realized their dereliction and each was thinking that something, no matter what, must be done to hasten their deliverance. Rieux turned hurriedly away.

> French: La
période qui suivit fut pour Rambert à la fois la plus facile et la plus
difficile. C'était une période d'engourdissement. Il avait vu tous les bureaux,
fait toutes les démarches, les issues de ce côté-là étaient pour le moment
bouchées. Il errait alors de café en café. Il s'asseyait, le matin, à une
terrasse, devant un verre de bière tiède, lisait un journal avec l'espoir d'y
trouver quelques signes d'une fin prochaine de la maladie regardait au visage
les passants de la rue, se détournait avec dégoût de leur expression de
tristesse et après avoir lu, pour la centième fois, les enseignes des magasins
qui lui faisaient face, la publicité des grands apéritifs que déjà on ne
servait plus, il se levait et marchait au hasard dans les rues jaunes de la
ville. De promenades solitaires en cafés et de cafés en restaurants, il
atteignait ainsi le soir. Rieux : l'aperçut, un soir précisément, à la
porte, d'un café où le journaliste hésitait à entrer. Il sembla se décider et
alla s'asseoir au fond de la salle. C'était cette heure où dans les cafés, par
ordre supérieur, on retardait alors le plus possible le moment de donner la
lumière. Le crépuscule envahissait la salle comme une eau grise, le rose du
ciel couchant se reflétait dans les vitres, et les marbres des tables reluisaient
faiblement dans l'obscurité commençante. Au milieu de la salle déserte. Rambert
semblait une ombre perdue et [125] Rieux pensa que c'était l'heure de son abandon.
Mais c'était aussi le moment où tous les prisonniers de cette ville sentaient
le leur et il fallait faire quelque chose pour hâter leur délivrance. Rieux se
détourna.

[¶84] Rambert also spent a certain amount of time at the railroad station. No one was allowed on the platforms. But the waiting-rooms, which could be entered from outside, remained open and, being cool and dark, were often patronized by beggars on very hot days. Rambert spent much time studying the timetables, reading the prohibitions against spitting, and the passengers' regulations. After that he sat down in a corner. An old cast-iron stove, which had been stone-cold for months, rose like a sort of landmark in the middle of the room, surrounded by figure-of-eight patterns on the floor, the traceries of long-past sprinklings. Posters on the walls gaily invited tourists to a carefree holiday at Cannes or Bandol. And in his corner Rambert savored that bitter sense of freedom which comes of total deprivation. The evocations which at that time he found most poignant were, anyhow according to what he told Rieux, those of Paris. There rose before his eyes, unsummoned, vistas of old stones and riverbanks, the pigeons of the Palais-Royal, the Gare du Nord, quiet old streets round the Pantheon, and many another scene of the city he'd never known he loved so much, and these mental pictures killed all desire for any form of action. Rieux felt fairly sure he was identifying these scenes with memories of his love. And when one day Rambert told him that he liked waking up at four in the morning and thinking of his beloved Paris, the doctor guessed easily enough, basing this on his own experience, that that was his favorite time for conjuring up pictures of the woman from whom he now was parted. This was, indeed, the hour when he could feel surest she was wholly his. Till four in the morning one is seldom doing anything and at that hour, even if the night has been a night of betrayal, one is asleep. Yes, everyone sleeps at that hour, and this is reassuring, since the great longing of an unquiet heart is to possess constantly and consciously the loved one, or, failing that, to be able to plunge the loved one, when a time of absence intervenes, into a dreamless sleep timed to last unbroken until the day they meet again.

> French: Rambert
passait aussi de longs moments dans la gare. L'accès des quais était interdit.
Mais les salles d'attente qu'on atteignait de l'extérieur restaient ouvertes
et, quelquefois, des mendiants s'y installaient aux jours de chaleur parce
qu'elles étaient ombreuses et fraîches. Rambert venait y lire d'anciens
horaires, les pancartes interdisant de cracher et le règlement de la police des
trains. Puis, il s'asseyait dans un coin. La salle était sombre. Un vieux poêle
de fonte refroidissait depuis des mois, au milieu des décalques en huit de
vieux arrosages. Au mur, quelques affiches plaidaient pour une vie heureuse et
libre à Bandol ou à Cannes. Rambert touchait ici cette sorte d'affreuse liberté
qu'on trouve au fond du dénuement. Les images qui lui étaient le plus
difficiles à porter alors, du moins selon ce qu'il en disait à Rieux, étaient
celles de Paris. Un paysage de vieilles pierres et d'eaux, les pigeons du
Palais-Royal, la gare du Nord, les quartiers déserts du Panthéon, et quelques
autres lieux d'une ville qu'il ne savait pas avoir tant aimée poursuivaient
alors Rambert et l'empêchaient de rien faire de précis. Rieux pensait seulement
qu'il identifiait ces images à celles de son amour. Et, le jour où Rambert lui
dit qu'il aimait se réveiller à quatre heures du matin et penser à sa ville, le
docteur n'eut pas de peine à traduire du fond de sa propre expérience qu'il
aimait imaginer alors la femme qu'il avait laissée. C'était l'heure, en effet,
où il pouvait se saisir d'elle. À quatre heures du matin, on ne fait rien en
général et l'on dort, même si la nuit a été une nuit de trahison. Oui, on dort
à cette heure-là [126] et cela est rassurant puisque le grand désir d'un cœur
inquiet est de posséder interminablement l'être qu'il aime ou de pouvoir
plonger cet être, quand le temps de l'absence est venu, dans un sommeil sans
rêves qui ne puisse prendre fin qu'au jour de la réunion.

[¶85] Shortly after Father Paneloux's sermon the hot weather set in with a vengeance. On the day following the unseasonable downpour of that Sunday, summer blazed out above the housetops. First a strong, scorching wind blew steadily for a whole day, drying up the walls. And then the sun took charge, incessant waves of heat and light swept the town daylong, and but for arcaded streets and the interiors of houses, everything lay naked to the dazzling impact of the light. The sun stalked our townsfolk along every byway, into every nook; and when they paused, it struck. Since this first onslaught of the heat synchronized with a startling increase in the number of victims, there were now nearly seven hundred deaths a week, a mood of profound discouragement settled on the town. In the suburbs little was left of the wonted animation between the long flat streets and the terraced houses; ordinarily people living in these districts used to spend the best part of the day on their doorsteps, but now every door was shut, nobody was to be seen, even the Venetian blinds stayed down, and there was no knowing if it was the heat or the plague that they were trying to shut out. In some houses groans could be heard. At first, when that happened, people often gathered outside and listened, prompted by curiosity or compassion. But under the prolonged strain it seemed that hearts had toughened; people lived beside those groans or walked past them as though they had become the normal speech of men.

> French: [127] Peu
après le prêche, les chaleurs commencèrent. On arrivait à la fin du mois de
juin. Au lendemain des pluies tardives qui avaient marqué le dimanche du
prêche, l'été éclata d'un seul coup dans le ciel et au-dessus des maisons. Un
grand vent brûlant se leva d'abord qui souffla pendant un jour et qui dessécha
les murs. Le soleil se fixa. Des flots ininterrompus de chaleur et de lumière inondèrent
la ville à longueur de journée. En dehors des rues à arcades et des
appartements, il semblait qu'il n'était pas un point de la ville qui ne fût
placé dans la réverbération la plus aveuglante. Le soleil poursuivait nos
concitoyens dans tous les coins de rue et, s'ils s'arrêtaient, il les frappait
alors. Comme ces premières chaleurs coïncidèrent avec un accroissement en
flèche du nombre des victimes, qui se chiffra à près de sept cents par semaine,
une sorte d'abattement s'empara de la ville. Parmi les faubourgs, entre les
rues plates et les maisons à terrasses, l'animation décrut et, dans ce quartier
où les gens vivaient toujours sur leur seuil, toutes les portes étaient fermées
et les persiennes closes, sans qu'on pût savoir si c'était de la peste ou du
soleil qu'on entendait ainsi se protéger. De quelques maisons pourtant,
sortaient des gémissements. Auparavant, [128] quand cela arrivait, on voyait
souvent des curieux qui se tenaient dans la rue, aux écoutes. Mais, après ces
longues alertes, il semblait que le coeur de chacun se fût endurci et tous marchaient
ou vivaient à côté des plaintes comme si elles avaient été le langage naturel
des hommes.

[¶86] As a result of the fighting at the gates, in the course of which the police had had to use their revolvers, a spirit of lawlessness was abroad. Some had certainly been wounded in these brushes with the police, but in the town, where, owing to the combined influences of heat and terror, everything was exaggerated, there was talk of deaths. One thing, anyhow, was certain; discontent was on the increase and, fearing worse to come, the local officials debated lengthily on the measures to be taken if the populace, goaded to frenzy by the epidemic, got completely out of hand. The newspapers published new regulations reiterating the orders against attempting to leave the town and warning those who infringed them that they were liable to long terms of imprisonment. A system of patrols was instituted and often in the empty, sweltering streets, heralded by a clatter of horse hoofs on the cobbles, a detachment of mounted police would make its way between the parallel lines of close-shut windows. Now and again a gunshot was heard; the special brigade recently detailed to destroy cats and dogs, as possible carriers of infection, was at work. And these whipcrack sounds startling the silence increased the nervous tension already existing in the town.

> French: Les
bagarres aux portes, pendant lesquelles les gendarmes avaient dû faire usage de
leur armes, créèrent une sourde agitation. Il y avait eu sûrement des blessés,
mais on parlait de morts en ville où tout s'exagérait par l'effet de la chaleur
et de la peur. Il est vrai, en tout cas, que le mécontentement ne cessait de
grandir, que nos autorités avaient craint le pire et envisagé sérieusement les
mesures à prendre dans le cas où cette population, maintenue sous le fléau, se
serait portée à la révolte. Les journaux publièrent des décrets qui renouvelaient
l'interdiction de sortir et menaçaient de peines de prison les contrevenants.
Des patrouilles parcoururent la ville. Souvent, dans les rues désertes et
surchauffées, on voyait avancer, annoncés d'abord par le bruit des sabots sur
les pavés, des gardes à cheval qui passaient entre des rangées de fenêtres
closes. La patrouille disparue, un lourd silence méfiant retombait sur la ville
menacée. De loin en loin, claquaient les coups de feu des équipes spéciales
chargées, par une récente ordonnance, de tuer les chiens et les chats qui
auraient pu communiquer des puces. Ces détonations sèches contribuaient à
mettre dans la ville une atmosphère d'alerte.

[¶87] For in the heat and stillness, and for the troubled hearts of our townsfolk, anything, even the least sound, had a heightened significance. The varying aspects of the sky, the very smells rising from the soil that mark each change of season, were taken notice of for the first time. Everyone realized with dismay that hot weather would favor the epidemic, and it was clear that summer was setting in. The cries of swifts in the evening air above the housetops were growing shriller. And the sky, too, had lost the spaciousness of those June twilights when our horizons seem infinitely remote. In the markets the flowers no longer came in buds; they were already in full bloom, and after the morning's marketing the dusty pavements were littered with trampled petals. It was plain to see that spring had spent itself, lavished its ardor on the myriads of flowers that were bursting everywhere into bloom, and now was being crushed out by the twofold onslaught of heat and plague. For our fellow citizens that summer sky, and the streets thick in dust, gray as their present lives, had the same ominous import as the hundred deaths now weighing daily on the town. That incessant sunlight and those bright hours associated with siesta or with holidays no longer invited, as in the past, to frolics and flirtation on the beaches. Now they rang hollow in the silence of the closed town, they had lost the golden spell of happier summers. Plague had killed all colors, vetoed pleasure.

> French: Dans la
chaleur et le silence, et pour le coeur épouvanté de nos concitoyens, tout
prenait d'ailleurs une importance plus grande. Les couleurs du ciel et les
odeurs de la terre qui font le passage des saisons étaient, pour la première
fois, sensibles à tous. Chacun comprenait avec effroi que les chaleurs
aideraient l'épidémie et, [129] dans le même temps, chacun voyait que l'été
s'installait. Le cri des martinets dans le ciel du soir devenait plus grêle
au-dessus de la Ville. Il n'était Plus à la mesure de ces crépuscules de juin
qui reculent l'horizon dans notre pays. Les fleurs sur les marchés n'arrivaient
plus en boutons, elles éclataient déjà et, après la vente du matin, leurs
pétales jonchaient les trottoirs poussiéreux. On voyait clairement que le printemps
s'était exténué, qu'il s'était prodigué dans des milliers de fleurs éclatant
partout à la ronde et qu'il allait maintenant s'assoupir, s'écraser lentement
sous la double pesée de la peste et de la chaleur. Pour tous nos concitoyens,
ce ciel d'été, ces rues qui pâlissaient sous les teintes de la poussière et de
l'ennui, avaient le même sens menaçant que la centaine de morts dont la ville
s'alourdissait chaque jour. Le soleil incessant, ces heures au goût de sommeil
et de vacances, n'invitaient plus comme auparavant aux fêtes de l'eau et de la
chair. Elles sonnaient creux au contraire dans la ville close et silencieuse.
Elles avaient perdu l'éclat cuivré des saisons heureuses. Le soleil de la peste
éteignait toutes les couleurs et faisait fuir toute joie.

[¶88] That, indeed, was one of the great changes brought by the epidemic. Hitherto all of us welcomed summer in with pleasant anticipation. The town was open to the sea and its young folk made free of the beaches. But this summer, for all its nearness, the sea was out of bounds; young limbs had no longer the run of its delights. What could we do under these conditions? It is Tarrou once again who paints the most faithful picture of our life in those days. Needless to say, he outlines the progress of the plague and he, too, notes that a new phase of the epidemic was ushered in when the radio announced no longer weekly totals, but ninety-two, a hundred and seven, and a hundred and thirty deaths in a day. "The newspapers and the authorities are playing ball with the plague. They fancy they're scoring off it because a hundred and thirty is a smaller figure than nine hundred and ten." He also records such striking or moving incidents of the epidemic as came under his notice; that, for instance, of the woman in a lonely street who abruptly opened a shuttered window just above his head and gave two loud shrieks before closing the shutters again on the dark interior of a bedroom. But he also noted that peppermint lozenges had vanished from the drugstores, because there was a popular belief that when sucking them you were proof against contagion.

> French: C'était
là une des grandes révolutions de la maladie. Tous nos concitoyens
accueillaient ordinairement l'été avec allégresse. La ville s'ouvrait alors
vers la mer et déversait sa jeunesse sur les plages. Cet été-là, au contraire,
la mer proche était interdite et le corps n'avait plus droit à ses joies. Que
faire dans ces conditions ? C'est encore Tarrou qui donne l'image la plus
fidèle de notre vie d'alors. Il suivait, bien entendu, les progrès de la peste
en général, notant justement qu'un tournant de l'épidémie avait été marqué par
la radio lorsqu'elle n'annonça plus des centaines de décès par semaine, mais
quatre-vingt-douze, cent sept et cent [130] vingt morts par jour. « Les
journaux et les autorités jouent au plus fin avec la peste. Ils s'imaginent
qu'ils lui enlèvent des points parce que cent trente est un moins gros chiffre
que neuf cent dix. » Il évoquait aussi les aspects pathétiques ou spectaculaires
de l'épidémie, comme cette femme qui, dans un quartier désert, aux persiennes
closes, avait brusquement ouvert une fenêtre, au-dessus de lui, eu poussé deux
grands cris avant de rabattre les volets sur l'ombre épaisse de la chambre.
Mais il notait par ailleurs que les pastilles de menthe avaient disparu des
pharmacies parce que beaucoup de gens en suçaient pour se prémunir contre une
contagion éventuelle.

[¶89] He went on watching his pet specimen on the opposite balcony. It seemed that tragedy had come to the ancient small-game hunter as well. One morning there had been gunshots in the street and, as Tarrou put it, "some gobs of lead" had killed off most of the cats and scared away the others; anyhow they were no longer about. That day the little old man went on to his balcony at the usual hour, showed some surprise, and, leaning on the rail, closely scanned the corners of the street. Then he settled down to wait, fretfully tapping the balustrade with his right hand. After staying there for some time he tore up a few sheets of paper, went back into his room, and came out again. After another longish wait he retreated again into the room, slamming the french windows behind him. He followed the same procedure daily during the rest of the week, and the sadness and bewilderment on the old face deepened as the days went by. On the eighth day Tarrou waited in vain for his appearance; the windows stayed resolutely closed on all too comprehensible distress. This entry ends with Tarrou's summing up. "It is forbidden to spit on cats in plague-time."

> French: Il
continuait aussi d'observer ses personnages favoris. On apprenait que le petit
vieux aux chats vivait, lui aussi, dans la tragédie. Un matin, en effet, des
coups de feu avaient claqué et, comme l'écrivait Tarrou, quelques crachats de
plomb avaient tué la plupart des chats et terrorisé les autres, qui avaient quitté
la rue. Le même jour, le petit vieux était sorti sur le balcon, à l'heure
habituelle, avait marqué une certaine surprise, s'était penché, avait scruté
les extrémités de la rue et s'était résigné à attendre. Sa main frappait à
petits coups la grille du balcon. Il avait attendu encore, émietté un peu de
papier, était rentré, sorti de nouveau, puis, au bout d'un certain temps, il
avait disparu brusquement, fermant derrière lui avec colère ses
portes-fenêtres. Les jours suivants, la même scène se renouvela, mais on
pouvait lire sur les traits du petit vieux une tristesse et un désarroi de plus
en plus manifestes. Au bout d'une semaine, Tarrou attendit en vain l'apparition
quotidienne et les fenêtres restèrent obstinément fermées sur un chagrin bien
compréhensible. « En temps de peste, défense de cracher sur les
chats », telle était la conclusion des carnets.

[¶90] In another context Tarrou notes that, on coming home in the evenings, he invariably saw the night watchman pacing the hall, like a sentry on his beat. The man never failed to remind everyone he met that he'd foreseen what was happening. Tarrou agreed that he'd predicted a disaster, but reminded him that the event predicted by him was an earthquake. To which the old fellow replied: "Ah, if only it had been an earthquake! A good bad shock, and there you are! You count the dead and living, and that's an end of it. But this here damned disease, even them who haven't got it can't think of anything else."

> French: [131] D'un
autre côté, quand Tarrou rentrait le soir, il était toujours sûr de rencontrer,
dans le hall, la figure sombre du veilleur de nuit qui se promenait de long en
large. Ce dernier ne cessait de rappeler à tout venant qu'il avait prévu ce qui
arrivait. À Tarrou, qui reconnaissait lui avoir entendu prédire un malheur,
mais qui lui rappelait son idée de tremblement de terre, le vieux gardien
répondait : « Ah ! si c'était un tremblement de terre ! Une
bonne secousse et on n'en parle plus... On compte les morts, les vivants, et le
tour est joué. Mais cette cochonnerie de maladie ! Même ceux qui ne l'ont
pas la portent dans leur cœur. »

[¶91] The manager of the hotel was equally downhearted. In the early days travelers, unable to leave the town, had kept on their rooms. But one by one, seeing that the epidemic showed no sign of abating, they moved out to stay with friends. And the same cause that had led to all the rooms' being occupied now kept them empty, since there were no newcomers to the town. Tarrou was one of the very few remaining guests, and the manager never lost an opportunity of informing him that, were he not reluctant to put these gentlemen to inconvenience, he would have closed the hotel long ago. He often asked Tarrou to say how long he thought the epidemic would last. "They say," Tarrou informed him, "that cold weather stamps out diseases of this type." The manager looked aghast. "But, my dear sir, it's never really cold in these parts. And, anyhow, that would mean it's going to last many months more." Moreover, he was sure that for a long while to come travelers would give the town a wide berth. This epidemic spelt the ruin of the tourist trade, in fact.

> French: Le
directeur n'était pas moins accablé. Au début, les voyageurs, empêchés de
quitter la ville, avaient été maintenus à l'hôtel par la fermeture de la cité.
Mais peu à peu, l'épidémie se prolongeant, beaucoup avaient préféré se loger
chez des amis. Et les mêmes raisons qui avaient rempli toutes les chambres de
l'hôtel les gardaient vides depuis lors, puisqu'il n'arrivait plus de nouveaux
voyageurs dans notre ville. Tarrou restait un des rares locataires et le
directeur ne manquait jamais une occasion de lui faire remarquer que, sans son
désir d'être agréable à ses derniers clients, il aurait fermé son établissement
depuis longtemps. Il demandait souvent à Tarrou d'évaluer la durée probable de
l'épidémie : « On dit, remarquait Tarrou, que les froids contrarient
ces sortes de maladies. » Le directeur s'affolait : « Mais il ne
fait jamais réellement froid ici, monsieur. De toutes façons, cela nous ferait
encore plusieurs mois. » Il était sûr d'ailleurs que les voyageurs se
détourneraient longtemps encore de la ville. Cette peste était la ruine du tourisme.

[¶92] After a short absence M. Othon, the owlish paterfamilias, made a reappearance in the restaurant, but accompanied only by the two "performing poodles," his offspring. On inquiry it came out that Mme Othon was in quarantine; she had been nursing her mother, who had succumbed to plague.

> French: Au
restaurant, après une courte absence, on vit réapparaître M. Othon, l'homme-chouette,
mais suivi seulement [132] des deux chiens savants. Renseignements pris, la
femme avait soigné et enterré sa propre mère et poursuivait en ce moment sa
quarantaine.

[¶93] "I don't like it a bit," the manager told Tarrou. "Quarantine or not, she's under suspicion, which means that they are, too." Tarrou pointed out that, if it came to that, everyone was "under suspicion." But the manager had his own ideas and was not to be shaken out of them. "No, sir. You and I, we're not under suspicion. But they certainly are."

> French: - Je
n'aime pas ça, dit le directeur à Tarrou. Quarantaine ou pas, elle est
suspecte, et eux aussi par conséquent. Tarrou
lui faisait remarquer que, de ce point de vue, tout le monde était suspect.
Mais l'autre était catégorique et avait sur la question des vues bien
tranchées : - Non,
monsieur, ni vous ni moi ne sommes suspects. Eux le sont.

[¶94] However, M. Othon was impervious to such considerations and would not let the plague change his habits. He entered the restaurant with his wonted dignity, sat down in front of his children, and addressed to them at intervals the same nicely worded, unamiable remarks. Only the small boy looked somewhat different; dressed in black like his sister, a little more shrunken than before, he now seemed a miniature replica of his father. The night watchman, who had no liking for M. Othon, had said of him to Tarrou: "That fine gentleman will pass out with his clothes on. All dressed up and ready to go. So he won't need no laying-out."

> French: Mais M.
Othon ne changeait pas pour si peu et, cette fois, la peste en était pour ses
frais. Il entrait de la même façon dans la salle de restaurant, s'asseyait
avant ses enfants et leur tenait toujours des propos distingués et hostiles.
Seul, le petit garçon avait changé d'aspect. Vêtu de noir comme sa sœur, un peu
plus tassé sur lui-même, il semblait la petite ombre de son père. Le veilleur
de nuit, qui n'aimait pas M. Othon, avait dit à Tarrou : -
Ah ! celui-là, il crèvera tout habillé. Comme ça, pas besoin de toilette.
Il s'en ira tout droit.

[¶95] Tarrou has some comments on the sermon preached by Paneloux: "I can understand that type of fervor and find it not displeasing. At the beginning of a pestilence and when it ends, there's always a propensity for rhetoric. In the first case, habits have not yet been lost; in the second, they're returning. It is in the thick of a calamity that one gets hardened to the truth, in other words, to silence. So let's wait."

> French: Le
prêche de Paneloux était aussi rapporté, mais avec le commentaire
suivant : « je comprends cette sympathique ardeur. Au commencement
des fléaux et lorsqu'ils sont terminés, on fait toujours un peu de rhétorique.
Dans le premier cas, l'habitude n'est pas encore perdue et, dans le second,
elle est déjà revenue. C'est au moment du malheur qu'on s’habitue à la vérité,
c'est-à-dire au silence. Attendons. »

[¶96] Tarrou also records that he had a long talk with Dr. Rieux; all he remembered was that it had "good results." In this connection he notes the color of Mme Rieux's, the doctor's mother's, eyes, a limpid brown, and makes the odd observation that a gaze revealing so much goodness of heart would always triumph over plague. He has also a good deal to say about Rieux's asthma patient. He went with the doctor to see him, immediately after their conversation. The old man greeted Tarrou with a chuckle and rubbed his hands cheerfully. He was sitting up in bed with the usual two pans of dried peas in front of him. "Ah, here's another of 'em!" he exclaimed when he saw Tarrou. "It's a topsy-turvy world all right, more doctors than patients. Because it's mowing them down, ain't it, more and more. That priest's right; we were asking for it." Next day Tarrou came to see him without warning.

> French: Tarrou
notait enfin qu'il avait eu une longue conversation avec le docteur Rieux dont
il rappelait seulement qu'elle avait eu de bons résultats, signalait à ce
propos [133] la couleur marron clair des yeux de Mme Rieux mère, affirmait bizarrement
à son propos qu'un regard où se lisait tant de bonté serait toujours plus fort
que la peste, et consacrait enfin d'assez longs passages au vieil asthmatique
soigné par Rieux. Il
était allé le voir, avec le docteur, après leur entrevue. Le vieux avait
accueilli Tarrou par des ricanements et des frottements de mains. Il était au
lit, adossé à son oreiller, au-dessus de ses deux marmites de pois :
« Ah ! encore un autre, avait-il dit en voyant Tarrou. C'est le monde
à l'envers, plus de médecins que de malades. C'est que ça va vite, hein ?
Le curé a raison, c'est bien mérité. » Le lendemain, Tarrou était revenu
sans avertissement.

[¶97] From Tarrou's notes we gather that the old man, a dry-goods dealer by occupation, decided at the age of fifty that he'd done enough work for a lifetime. He took to his bed and never left it again, but not because of his asthma, which would not have prevented his getting about. A small fixed income had seen him through to his present age, seventyfive, and the years had not damped his cheerfulness. He couldn't bear the sight of a watch, and indeed there wasn't one in the whole house. "Watches," he said, "are silly gadgets, and dear at that." He worked out the time, that is to say, the time for meals, with his two saucepans, one of which was always full of peas when he woke in the morning. He filled the other, pea by pea, at a constant, carefully regulated speed. Thus time for him was reckoned by these pans and he could take his bearings in it at any moment of the day. "Every fifteen pans," he said, "it's feeding-time. What could be simpler?"

> French: Si l'on
en croit ses carnets, le vieil asthmatique, mercier de son état, avait jugé à
cinquante ans qu'il en avait assez fait. Il s'était couché et ne s'était plus
relevé depuis. Son asthme se conciliait pourtant avec la station debout. Une
petite rente l'avait mené jusqu'aux soixante-quinze ans qu'il portait
allégrement. Il ne pouvait souffrir la vue d'une montre et, en fait, il n'y en
avait pas une seule dans toute sa maison. « Une montre, disait-il, c'est
cher et c'est bête. » Il évaluait le temps, et surtout l'heure des repas
qui était la seule qui lui importât, avec ses deux marmites dont l'une était
pleine de pois à son réveil. Il remplissait l'autre, pois par pois, du même
mouvement appliqué et régulier. Il trouvait ainsi ses repères dans une journée
mesurée à la marmite. « Toutes les quinze marmites, disait-il, il me faut
mon casse-croûte. C'est tout simple. »

[¶98] If his wife was to be trusted, he had given signs of his vocation at a very early age. Nothing, in fact, had ever interested him; his work, friendship, cafes, music, women, outings, to all he was indifferent. He had never left his home town except once when he had been called to Algiers for family affairs, and even then he had alighted from the train at the first station after Oran, incapable of continuing the adventure. He took the first train back.

> French: À en
croire sa femme, d'ailleurs, il avait donné très jeune des signes de sa
vocation. Rien, en effet, ne l'avait jamais intéressé, ni son travail, ni les
amis, ni le café, ni la musique, ni les femmes, ni les promenades. Il [134] n'était
jamais sorti de sa ville, sauf un jour où, obligé de se rendre à Alger pour des
affaires de famille, il s'était arrêté à la gare la plus proche d'Oran,
incapable de pousser plus loin l'aventure. Il était revenu chez lui par le premier
train.

[¶99] To Tarrou, who had shown surprise at the secluded life he led, he had given the following explanation, more or less. According to religion, the first half of a man's life is an upgrade; the second goes downhill. On the descending days he has no claim, they may be snatched from him at any moment; thus he can do nothing with them and the best thing, precisely, is to do nothing with them. He obviously had no compunction about contradicting himself, for a few minutes later he told Tarrou that God did not exist, since otherwise there would be no need for priests. But, from some observations which followed, Tarrou realized that the old fellow's philosophy was closely involved with the irritation caused by the house-to-house collections in aid of charities, which took place almost incessantly in that part of the town. What completed the picture of the old man was a desire he expressed several times, and which seemed deeply rooted: the desire to die at a very advanced age.

> French: À
Tarrou qui avait eu l'air de s'étonner de la vie cloîtrée qu'il menait, il
avait à peu près expliqué que selon la religion, la première moitié de la vie
d'un homme était une ascension et l'autre moitié une descente, que dans la
descente les journées de l'homme ne lui appartenaient plus, qu'on pouvait les
lui enlever à n'importe quel moment, qu'il ne pouvait donc rien en faire et que
le mieux justement était de n'en rien faire. La contradiction, d'ailleurs, ne
l'effrayait pas, car il avait dit peu après à Tarrou que sûrement Dieu
n'existait pas, puisque, dans le cas contraire, les curés seraient inutiles.
Mais, à quelques réflexions qui suivirent, Tarrou comprit que cette philosophie
tenait étroitement à l'humeur que lui donnaient les quêtes fréquentes de sa
paroisse. Mais ce qui achevait le portrait du vieillard est un souhait qui
semble profond et qu'il fit à plusieurs reprises devant son
interlocuteur : il espérait mourir très vieux.

[¶100] "Is he a saint?" Tarrou asked himself, and answered: "Yes, if saintliness is an aggregate of habits." Meanwhile Tarrou was compiling a longish description of a day in the plague-stricken town; it was to give a full and accurate picture of the life of our fellow citizens during that summer. "Nobody laughs," Tarrou observes, "except the drunks, and they laugh too much." After which he embarks on his description.

> French: « Est-ce
un saint ? » se demandait Tarrou. Et il répondait : « Oui,
si la sainteté est un ensemble d'habitudes. » Mais,
en même temps, Tarrou entreprenait la description assez minutieuse d'une
journée dans la ville empestée et donnait ainsi une idée juste des occupations
et de la vie de nos concitoyens pendant cet été : « Personne ne rit
que les ivrognes, disait Tarrou, et ceux-là rient trop. » Puis il entamait
sa description :

[¶101] "At daybreak light breaths of air fan the still empty streets. At this hour, between the night's victims and the death-agonies of the coming day, it is as if for a while plague stays its hand and takes breath. All shops are shut. But on some a notice: Closed owing to plague, shows that when the others open presently, these will not. Still half-asleep, the newsboys do not yet cry the news but, lounging at street corners, offer their wares to the lamp-posts, with the vague gestures of sleepwalkers. Soon, awakened by the early streetcars, they will fan out through the town, holding at arm's length sheets on which the word PLAGUE looms large. Will there be a plague autumn? Professor B. says: 'No.' Toll of the 94th day of plague: 124 deaths. "In spite of the growing shortage of paper, which has compelled some dailies to reduce their pages, a new paper has been launched: the Plague Chronicle, which sets out 'to inform our townspeople, with scrupulous veracity, of the daily progress or recession of the disease; to supply them with the most authoritative opinions available as to its future course; to offer the hospitality of its columns to all, in whatever walk of life, who wish to join in combating the epidemic; to keep up the morale of the populace; to publish the latest orders issued by the authorities; and to centralize the efforts of all who desire to give active and wholehearted help in the present emergency.' Actually this newspaper very soon came to devote its columns to advertisements of new, 'infallible' antidotes against plague.

> French: « Au
petit matin, des souffles légers parcourent la ville encore déserte. À cette
heure, qui est entre les morts de la nuit et les agonies de la journée, il
semble que la peste suspende un instant son effort et reprenne [135] son
souffle. Toutes les boutiques sont fermées. Mais sur quelques-unes, l'écriteau
« Fermé pour cause de peste » atteste qu'elles n'ouvriront pas tout à
l'heure avec les autres. Des vendeurs de journaux encore endormis ne crient pas
encore les nouvelles, mais, adossés au coin des rues, offrent leur marchandise
aux réverbères dans un geste de somnambules. Tout à l'heure, réveillés par les
premiers tramways, ils se répandront dans toute la ville, tendant à bout de
bras les feuilles où éclate le mot « Peste ». « Y aura-t-il un
automne « de peste ? Le professeur B... répond : Non. »
« Cent « vingt-quatre morts, tel est le bilan de la
quatre-vingt-quatorzième journée de peste. » « Malgré
la crise du papier qui devient de plus en plus aiguë et qui a forcé certains
périodiques à diminuer le nombre de leurs pages, il s'est créé un autre
journal : le Courrier de l'Épidémie, qui se donne pour tâche
d'« informer nos concitoyens, dans un souci de scrupuleuse objectivité,
des progrès ou des reculs de la maladie ; de leur fournir les témoignages
les plus autorisés sur l'avenir de l'épidémie ; de prêter l'appui de ses
colonnes à tous ceux, connus ou inconnus, qui sont disposés à lutter contre le
fléau ; de soutenir le moral de la population, de transmettre les directives
des autorités et, en un mot, de grouper toutes les bonnes volontés pour lutter
efficacement contre le mal qui nous frappe. » En réalité, ce journal s'est
borné très rapidement à publier des annonces de nouveaux produits, infaillibles
pour prévenir la peste.

[¶102] "Toward six in the morning all these papers are being sold to the lines that begin to form outside the shops over an hour before they open; then to the passengers alighting from the streetcars coming in, packed to capacity, from the suburbs. The cars are now the only means of transport, and they have much difficulty in progressing, what with people standing on the running-boards and hanging in clusters from the handrails. A queer thing is how the passengers all try to keep their backs turned to their neighbors, twisting themselves into grotesque attitudes in the attempt, the idea being, of course, to avoid contagion. At every stop a cataract of men and women is disgorged, each in haste to put a safe distance between himself or herself and the rest.

> French: « Vers
six heures du matin, tous ces journaux commencent à se vendre dans les queues
qui s'installent aux portes des magasins, plus d'une heure avant leur
ouverture, puis dans les tramways qui arrivent, bondés, des faubourgs. Les
tramways sont devenus le seul [136] moyen de transport et ils avancent à
grand'peine, leurs marchepieds et leurs rambardes chargés à craquer. Chose
curieuse, cependant, tous les occupants, dans la mesure du possible, se
tournent le dos pour éviter une contagion mutuelle. Aux arrêts, le tramway déverse
une cargaison d'hommes et de femmes, pressés de s'éloigner et de se trouver
seuls. Fréquemment éclatent des scènes dues à la seule mauvaise humeur, qui
devient chronique.

[¶103] "When the first cars have gone by, the town gradually wakes up, early cafes open their doors, and you see an array of cards on the counter: No Coffee, Bring Your Own Sugar, and the like. Next the shops open and the streets grow livelier. And meanwhile the light is swelling and the sky, even at this early hour, beginning to grow leaden-hued with heat. This is the time when those who have nothing to do venture out on the boulevards. Most of them seem determined to counteract the plague by a lavish display of luxury. Daily, about eleven, you see a sort of dress parade of youths and girls, who make you realize the frantic desire for life that thrives in the heart of every great calamity. If the epidemic spreads, morals too will broaden, and we may see again the saturnalia of Milan, men and women dancing round the graves.

> French: « Après
le passage des premiers tramways, la ville s'éveille peu à peu, les premières
brasseries ouvrent leur porte sur des comptoirs chargés de pancartes :
« Plus de café », « Apportez votre sucre », etc... Puis les
boutiques s'ouvrent, les rues s'animent. En même temps, la lumière monte et la
chaleur plombe peu à peu le ciel de juillet. C'est l'heure où ceux qui ne font
rien se risquent sur les boulevards. La plupart semblent avoir pris à tâche de
conjurer la peste par l'étalage de leur luxe. Il y a tous les jours vers onze
heures, sur les artères principales, une parade de jeunes hommes et de jeunes
femmes où l'on peut éprouver cette passion de vivre qui croît au sein des
grands malheurs. Si l'épidémie s'étend, la morale s'élargira aussi. Nous
reverrons les saturnales milanaises au bord des tombes.

[¶104] "At noon, in a flash, all the restaurants fill up. Very quickly small groups of people unable to find a seat form at the doors. Because of the intense heat the sky is losing its brightness. Under big awnings the aspirants to food wait their turn, aligned along the curbs of streets gaping and sizzling in the fires of noon. The reason for the restaurants' being so crowded is that they solve for many the feeding problem. But they do nothing to allay the fear of contagion. Many of the customers spend several minutes methodically wiping their plates. Not long ago some restaurants put up notices: Our plates, knives, and forks guaranteed sterilized. But gradually they discontinued publicity of this order, since their customers came in any case. People, moreover, spend very freely. Choice wines, or wines alleged to be such, the costliest extras, a mood of reckless extravagance is setting in. It seems that there was something like a panic in a restaurant because a customer suddenly felt ill, went very white, and staggered precipitately to the door.

> French: « À
midi, les restaurants se remplissent en un clin d'œil. Très vite, de petits
groupes qui n'ont pu trouver de place se forment à leur porte. Le ciel commence
à perdre sa lumière par excès de chaleur. À l'ombre des grands stores, les
candidats à la nourriture attendent leur tour, au bord de la rue craquante de
soleil. Si les restaurants sont envahis, c'est qu'ils simplifient pour beaucoup
le problème du ravitaillement. Mais ils laissent intacte l'angoisse de la
contagion. Les convives perdent de longues minutes à essuyer patiemment leurs
couverts. [137] Il n'y a pas longtemps, certains restaurants affichaient :
« Ici, le couvert est ébouillanté. » Mais, peu à peu, ils ont renoncé
à toute publicité puisque les clients étaient forcés de venir. Le client, d'ailleurs,
dépense volontiers. Les vins fins ou supposés tels, les suppléments les plus
chers, c'est le commencement d'une course effrénée. Il paraît aussi que des
scènes de panique ont éclaté dans un restaurant parce qu'un client pris de
malaise avait pâli, s'était levé, avait chancelé et gagné très vite la sortie.

[¶105] "Toward two o'clock the town slowly empties, it is the time when silence, sunlight, dust, and plague have the streets to themselves. Wave after wave of heat flows over the frontage of the tall gray houses during these long, languid hours. Thus the afternoon wears on, slowly merging into an evening that settles down like a red winding-sheet on the serried tumult of the town. At the start of the great heat, for some unascertained reason, the evenings found the streets almost empty. But now the least ripple of cooler air brings an easing of the strain, if not a flutter of hope. Then all stream out into the open, drug themselves with talking, start arguing or love-making, and in the last glow of sunset the town, freighted with lovers two by two and loud with voices, drifts like a helmless ship into the throbbing darkness. In vain a zealous evangelist with a felt hat and flowing tie threads his way through the crowd, crying without cease: 'God is great and good. Come unto Him.' On the contrary, they all make haste toward some trivial objective that seems of more immediate interest than God. "In the early days, when they thought this epidemic was much like other epidemics, religion held its ground. But once these people realized their instant peril, they gave their thoughts to pleasure. And all the hideous fears that stamp their faces in the daytime are transformed in the fiery, dusty nightfall into a sort of hectic exaltation, an unkempt freedom fevering their blood.

> French: « Vers
deux heures, la ville se vide peu à peu et c'est le moment où le silence, la
poussière, le soleil et la peste se rencontrent dans la rue. Tout le long des
grandes maisons grises, la chaleur coule sans arrêt. Ce sont de longues heures
prisonnières qui finissent dans des soirs enflammés croulant sur la ville
populeuse et jacassante. Pendant les premiers jours de la chaleur, de loin en
loin, et sans qu'on sache pourquoi, les soirs étaient désertés. Mais à présent,
la première fraîcheur amène une détente, sinon un espoir. Tous descendent alors
dans les rues, s'étourdissent à parler, se querellent ou se convoitent et sous
le ciel rouge de juillet la ville, chargée de couples et de clameurs, dérive
vers la nuit haletante. En vain, tous les soirs sur les boulevards, un
vieillard inspiré, portant feutre et lavallière, traverse la foule en répétant
sans arrêt : « Dieu est grand, venez à lui », tous se
précipitent au contraire vers quelque chose qu'ils connaissent mal ou qui leur
paraît plus urgent que Dieu. Au début, quand ils croyaient que c'était une
maladie comme les autres, la religion était à sa place. Mais quand ils ont vu
que c'était sérieux, ils se sont souvenu de la jouissance. Toute l'angoisse qui
se peint dans la journée sur les visages se résout alors, dans le crépuscule
ardent et poussiéreux, en une [138] sorte d'excitation hagarde, une liberté
maladroite qui enfièvre tout un peuple.

[¶106] "And I, too, I'm no different. But what matter? Death means nothing to men like me. It's the event that proves them right. It was Tarrou who had asked Rieux for the interview he refers to in his diary. On that evening, as it happened, just before Tarrou arrived, the doctor had gazed for some moments at his mother, who was sitting very still in a corner of the dining-room. Once her household tasks were over, she spent most of her time in that chair.

> French: « Et
moi aussi, je suis comme eux. Mais quoi ! la mort n'est rien pour les
hommes comme moi. C'est un événement qui leur donne raison. » [139] C'est Tarrou qui avait demandé à Rieux l'entrevue dont il
parle dans ses carnets. Le soir où Rieux l'attendait, le docteur regardait
justement sa mère, sagement assise dans un coin de la salle à manger, sur une
chaise. C'est là qu'elle passait ses journées quand les soins du ménage ne
l'occupaient plus. Les mains réunies sur les genoux, elle attendait. Rieux
n'était même pas sûr que ce fût lui qu'elle attendît. Mais, cependant, quelque
chose changeait dans le visage de sa mère lorsqu'il apparaissait. Tout ce
qu'une vie laborieuse y avait mis de mutisme semblait s'animer alors. Puis,
elle retombait dans le silence. Ce soir-là, elle regardait par la fenêtre, dans
la rue maintenant déserte. L'éclairage de nuit avait été diminué des deux
tiers. Et, de loin en loin, une lampe très faible mettait quelques reflets dans
les ombres de la ville. -
Est-ce qu'on va garder l'éclairage réduit pendant toute la peste ? dit Mme
Rieux.

[¶107] Her hands folded in her lap, she sat there waiting. Rieux wasn't even sure it was for him she waited. However, something always changed in his mother's face when he came in. The silent resignation that a laborious life had given it seemed to light up with a sudden glow. Then she returned to her tranquillity. That evening she was gazing out of the window at the now empty street. The street lighting had been reduced by two thirds, and only at long intervals a lamp cast flickering gleams through the thick darkness of the town. "Will they keep to the reduced lighting as long as the plague lasts?" Mme Rieux asked. "I expect so." "Let's hope it doesn't last till winter. It would be terribly depressing." "Yes," Rieux said. He saw his mother's gaze settle on his forehead. He knew that the worry and overwork of the last few days had scored their traces there. "Didn't things go well today?" his mother asked. "Oh, much as usual."

> French: -
Probablement. -
Pourvu que ça ne dure pas jusqu'à l'hiver. Ce serait triste, alors. - Oui,
dit Rieux. Il vit
le regard de sa mère se poser sur son front. [140] Il savait que l'inquiétude
et le surmenage des dernières journées avaient creusé son visage. - Ça n'a
pas marché, aujourd'hui ? dit Mme Rieux. -
Oh ! comme d'habitude. Comme
d'habitude ! C'est-à-dire que le nouveau sérum envoyé par Paris avait
l'air d'être moins efficace que le premier et les statistiques montaient. On
n'avait toujours pas la possibilité d'inoculer les sérums préventifs ailleurs
que dans les familles déjà atteintes. Il eût fallu des quantités industrielles
pour en généraliser l'emploi. La plupart des bubons se refusaient à percer,
comme si la saison de leur durcissement était venue, et ils torturaient les
malades. Depuis la veille, il y avait dans la ville deux cas d'une nouvelle
forme de l'épidémie. La peste devenait alors pulmonaire. Le jour même, au cours
d'une réunion, les médecins harassés, devant un préfet désorienté, avaient
demandé et obtenu de nouvelles mesures pour éviter la contagion qui se faisait
de bouche à bouche, dans la peste pulmonaire. Comme d'habitude, on ne savait
toujours rien. Il
regarda sa mère. Le beau regard marron fit remonter en lui des années de
tendresse. - Est-ce
que tu as peur, mère ? - À mon
âge, on ne craint plus grand'chose.

[¶108] As usual! That was to say the new consignment of serum sent from Paris seemed less effective than the first, and the death-rate was rising. It was still impossible to administer prophylactic inoculations elsewhere than in families already attacked; if its use was to be generalized, very large quantities of the vaccine would have been needed. Most of the buboes refused to burst, it was as if they underwent a seasonal hardening, and the victims suffered horribly. During the last twenty-four hours there had been two cases of a new form of the epidemic; the plague was becoming pneumonic. On this very day, in the course of a meeting, the much-harassed doctors had pressed the Prefect, the unfortunate man seemed quite at his wits' end, to issue new regulations to prevent contagion being carried from mouth to mouth, as happens in pneumonic plague. The Prefect had done as they wished, but as usual they were groping, more or less, in the dark. Looking at his mother, he felt an uprush of a half-forgotten emotion, the love of his boyhood, at the sight of her soft brown gaze intent on him. "Don't you ever feel alarmed, Mother?" "Oh, at my age there isn't much left to fear." "The days are very long, and just now I'm hardly ever at home." "I don't mind waiting, if I know you're going to come back. And when you aren't here, I think of what you're doing. Have you any news?" "Yes, if I'm to believe the last telegram, everything's going as well as could be expected. But I know she says that to prevent my worrying." The doorbell rang. The doctor gave his mother a smile and went to open the door. In the dim light on the landing Tarrou looked like a big gray bear. Rieux gave his visitor a seat facing his desk, while he himself remained standing behind the desk chair. Between them was the only light in the room, a desk lamp. Tarrou came straight to the point. "I know," he said, "that I can talk to you quite frankly." Rieux nodded.

> French: - Les
journées sont bien longues et je ne suis plus jamais là. - Cela
m'est égal de t'attendre si je sais que tu dois venir. Et quand tu n'es pas là,
je pense à ce que tu fais. As-tu des nouvelles ? - Oui,
tout va bien, si j'en crois le dernier télégramme. Mais je sais qu'elle dit
cela pour me tranquilliser. La
sonnette de la porte retentit. Le docteur sourit à sa mère et alla ouvrir. Dans
la pénombre du palier, [141] Tarrou avait l'air d'un grand ours vêtu de gris.
Rieux fit asseoir le visiteur devant son bureau. Lui-même restait debout
derrière son fauteuil. Ils étaient séparés par la seule lampe allumée de la
pièce, sur le bureau. - Je
sais, dit Tarrou sans préambule, que je puis parler tout droit avec vous. Rieux
approuva en silence.

[¶109] "In a fortnight, or a month at most," Tarrou continued, "you'll serve no purpose here. Things will have got out of hand." "I agree." "The sanitary department is inefficient, understaffed, for one thing, and you're worked off your feet." Rieux admitted this was so. "Well," Tarrou said, "I've heard that the authorities are thinking of a sort of conscription of the population, and all men in good health will be required to help in fighting the plague." "Your information was correct. But the authorities are in none too good odor as it is, and the Prefect can't make up his mind." "If he daren't risk compulsion, why not call for voluntary help?" "It's been done. The response was poor."

> French: - Dans
quinze jours ou un mois, vous ne serez d'aucune utilité ici, vous êtes dépassé
par les événements. - C'est
vrai, dit Rieux. -
L'organisation du service sanitaire est mauvaise. Vous manquez d'hommes et de
temps. Rieux
reconnut encore que c'était la vérité. - J'ai
appris que la préfecture envisage une sorte de service civil pour obliger les
hommes valides à participer au sauvetage général. - Vous
êtes bien renseigné. Mais le mécontentement est déjà grand et le préfet hésite. -
Pourquoi ne pas demander des volontaires ? - On
l'a fait, mais les résultats ont été maigres.

[¶110] "It was done through official channels, and half-heartedly. What they're short on is imagination. Officialdom can never cope with something really catastrophic. And the remedial measures they think up are hardly adequate for a common cold. If we let them carry on like this they'll soon be dead, and so shall we." "That's more than likely," Rieux said. "I should tell you, however, that they're thinking of using the prisoners in the jails for what we call the 'heavy work.' " "I'd rather free men were employed." "So would I. But might I ask why you feel like that?" "I loathe men's being condemned to death." Rieux looked Tarrou in the eyes. "So what?" he asked. "It's this I have to say. I've drawn up a plan for voluntary groups of helpers. Get me empowered to try out my plan, and then let's sidetrack officialdom. In any case the authorities have their hands more than full already. I have friends in many walks of life; they'll form a nucleus to start from. And, of course, I'll take part in it myself."

> French: - On
l'a fait par la voie officielle, un peu sans y croire. Ce qui leur manque,
c'est l'imagination. Ils ne sont jamais à l'échelle des fléaux. Et les remèdes
qu'ils imaginent sont à peine à la hauteur d'un rhume de cerveau. Si nous les
laissons faire, ils périront, et nous avec eux. - C'est
probable, dit Rieux. je dois dire qu'ils ont cependant pensé aussi aux
prisonniers, pour ce que j'appellerai les gros travaux. -
J'aimerais mieux que ce fût des hommes libres. - Moi
aussi. Mais pourquoi, en somme ? - J'ai
horreur des condamnations à mort. Rieux
regarda Tarrou : [142] -
Alors ? dit-il. -
Alors, j'ai un plan d'organisation pour des formations sanitaires volontaires.
Autorisez-moi à m'en occuper et laissons l'administration de côté. Du reste,
elle est débordée. J'ai des amis un peu partout et ils feront le premier noyau.
Et naturellement, j'y participerai.

[¶111] "I need hardly tell you," Rieux replied, "that I accept your suggestion most gladly. One can't have too many helpers, especially in a job like mine under present conditions. I undertake to get your plan approved by the authorities. Anyhow, they've, no choice. But?" Rieux pondered. "But I take it you know that work of this kind may prove fatal to the worker. And I feel I should ask you this; have you weighed the dangers?"

> French: - Bien
entendu, dit Rieux, vous vous doutez que j'accepte avec joie. On a besoin
d'être aidé, surtout dans ce métier. je me charge de faire accepter l'idée à la
préfecture. Du reste, ils n'ont pas le choix. Mais... Rieux
réfléchit. - Mais
ce travail peut être mortel, vous le savez bien. Et dans tous les cas, il faut
que je vous en avertisse. Avez-vous bien réfléchi ?

[¶112] Tarrou's gray eyes met the doctor's gaze serenely. "What did you think of Paneloux's sermon, doctor?" The question was asked in a quite ordinary tone, and Rieux answered in the same tone. "I've seen too much of hospitals to relish any idea of collective punishment. But, as you know, Christians sometimes say that sort of thing without really thinking it. They're better than they seem."

> French: Tarrou
le regardait de ses yeux gris. - Que
pensez-vous du prêche de Paneloux, docteur ? La
question était posée naturellement et Rieux y répondit naturellement. - J'ai
trop vécu dans les hôpitaux pour aimer l'idée de punition collective. Mais,
vous savez, les chrétiens parlent quelquefois ainsi, sans le penser jamais
réellement. Ils sont meilleurs qu'ils ne paraissent.

[¶113] "However, you think, like Paneloux, that the plague has its good side; it opens men's eyes and forces them to take thought?" The doctor tossed his head impatiently.

> French: - Vous
pensez pourtant, comme Paneloux, que la peste a sa bienfaisance, qu'elle ouvre
les yeux, qu'elle force à penser ! Le
docteur secoua la tête avec impatience.

[¶114] "So does every ill that flesh is heir to. What's true of all the evils in the world is true of plague as well. It helps men to rise above themselves. All the same, when you see the misery it brings, you'd need to be a madman, or a coward, or stone blind, to give in tamely to the plague." Rieux had hardly raised his voice at all; but Tarrou made a slight gesture as if to calm him. He was smiling. "Yes." Rieux shrugged his shoulders. "But you haven't answered my question yet. Have you weighed the consequences?" Tarrou squared his shoulders against the back of the chair, then moved his head forward into the light. "Do you believe in God, doctor?"

> French: - Comme
toutes les maladies de ce monde. Mais ce qui est vrai des maux de ce monde est
vrai aussi de la peste. Cela peut servir à grandir quelques-uns. Cependant,
quand on voit la misère et la douleur qu'elle apporte, il faut être fou,
aveugle ou lâche pour se résigner à la peste. Rieux
avait à peine élevé le ton. Mais Tarrou fit [143] un geste de la main comme
pour le calmer. Il souriait. - Oui,
dit Rieux en haussant les épaules. Mais vous ne m'avez pas répondu. Avez-vous
réfléchi ? Tarrou
se carra un peu dans son fauteuil et avança la tête dans la lumière. -
Croyez-vous en Dieu, docteur ?

[¶115] Again the question was put in an ordinary tone. But this time Rieux took longer to find his answer. "No, but what does that really mean? I'm fumbling in the dark, struggling to make something out. But I've long ceased finding that original." "Isn't that it, the gulf between Paneloux and you?"

> French: La
question était encore posée naturellement. Mais cette fois, Rieux hésita. - Non,
mais qu'est-ce que cela veut dire ? Je suis dans la nuit, et j'essaie d'y
voir clair. Il y a longtemps que j'ai cessé de trouver ça original. -
N'est-ce pas ce qui vous sépare de Paneloux ?

[¶116] "I doubt it. Paneloux is a man of learning, a scholar. He hasn't come in contact with death; that's why he can speak with such assurance of the truth, with a capital T. But every country priest who visits his parishioners and has heard a man gasping for breath on his deathbed thinks as I do. He'd try to relieve human suffering before trying to point out its excellence." Rieux stood up; his face was now in shadow. "Let's drop the subject," he said, "as you won't answer." Tarrou remained seated in his chair; he was smiling again. "Suppose I answer with a question." The doctor now smiled, too. "You like being mysterious, don't you? Yes, fire away."

> French: - Je ne
crois pas. Paneloux est un homme d'études. Il n'a pas vu assez mourir et c'est
pourquoi il parle au nom d'une vérité. Mais le moindre prêtre de campagne qui
administre ses paroissiens et qui a entendu la respiration d'un mourant pense
comme moi. Il soignerait la misère avant de vouloir en démontrer l'excellence. Rieux
se leva, son visage était maintenant dans l'ombre. -
Laissons cela, dit-il, puisque vous ne voulez pas répondre. Tarrou
sourit sans bouger de son fauteuil. -
Puis-je répondre par une question ? À son
tour le docteur sourit : - Vous
aimez le mystère, dit-il. Allons-y.

[¶117] "My question's this," said Tarrou. "Why do you yourself show such devotion, considering you don't believe in God? I suspect your answer may help me to mine." His face still in shadow, Rieux said that he'd already answered: that if he believed in an all-powerful God he would cease curing the sick and leave that to Him. But no one in the world believed in a God of that sort; no, not even Paneloux, who believed that he believed in such a God. And this was proved by the fact that no one ever threw himself on Providence completely. Anyhow, in this respect Rieux believed himself to be on the right road, in fighting against creation as he found it. "Ah," Tarrou remarked. "So that's the idea you have of your profession?" "More or less." The doctor came back into the light.

> French: -
Voilà, dit Tarrou. Pourquoi vous-même montrez-vous tant de dévouement puisque
vous ne croyez pas en Dieu ? Votre réponse m'aidera peut-être à répondre
moi-même. Sans
sortir de l'ombre, le docteur dit qu'il avait déjà répondu, que s'il croyait en
un Dieu tout-puissant, il cesserait de guérir les hommes, lui laissant alors ce
soin. Mais que personne au monde, non, pas même Paneloux qui croyait y croire,
ne croyait en un Dieu de cette sorte, [144] puisque personne ne s'abandonnait
totalement et qu'en cela du moins, lui, Rieux, croyait être sur le chemin de la
vérité, en luttant contre la création telle qu'elle était. -
Ah ! dit Tarrou, c'est donc l'idée que vous vous faites de votre
métier ? - À peu
près, répondit le docteur en revenant dans la lumière.

[¶118] Tarrou made a faint whistling noise with his lips, and the doctor gazed at him. "Yes, you're thinking it calls for pride to feel that way. But I assure you I've no more than the pride that's needed to keep me going. I have no idea what's awaiting me, or what will happen when all this ends. For the moment I know this; there are sick people and they need curing. Later on, perhaps, they'll think things over; and so shall I. But what's wanted now is to make them well. I defend them as best I can, that's all." "Against whom?"

> French: Tarrou
siffla doucement et le docteur le regarda. - Oui,
dit-il, vous vous dites qu'il y faut de l'orgueil. Mais je n'ai que l'orgueil
qu'il faut, croyez-moi. Je ne sais pas ce qui m'attend ni ce qui viendra après
tout ceci. Pour le moment il y a des malades et il faut les guérir. Ensuite,
ils réfléchirent et moi aussi. Mais le plus pressé est de les guérir. je les
défends comme je peux, voilà tout. -
Contre qui ?

[¶119] Rieux turned to the window. A shadow-line on the horizon told of the presence of the sea. He was conscious only of his exhaustion, and at the same time was struggling against a sudden, irrational impulse to unburden himself a little more to his companion; an eccentric, perhaps, but who, he guessed, was one of his own kind.

> French: Rieux
se tourna vers la fenêtre. Il devinait au loin la mer à une condensation plus
obscure de l'horizon. Il éprouvait seulement sa fatigue et luttait en même
temps contre un désir soudain et déraisonnable de se livrer un peu plus à cet
homme singulier, mais qu'il sentait fraternel.

[¶120] "I haven't a notion, Tarrou; I assure you I haven't a notion. When I entered this profession, I did it 'abstractedly,' so to speak; because I had a desire for it, because it meant a career like another, one that young men often aspire to. Perhaps, too, because it was particularly difficult for a workman's son, like myself. And then I had to see people die. Do you know that there are some who refuse to die? Have you ever heard a woman scream 'Never!' with her last gasp? Well, I have. And then I saw that I could never get hardened to it. I was young then, and I was outraged by the whole scheme of things, or so I thought. Subsequently I grew more modest. Only, I've never managed to get used to seeing people die. That's all I know. Yet after all?" Rieux fell silent and sat down. He felt his mouth dry. "After all?" Tarrou prompted softly.

> French: - Je
n'en sais rien, Tarrou, je vous jure que je n'en sais rien. Quand je suis entré
dans ce métier, je l'ai fait abstraitement, en quelque sorte, parce que j'en
avais besoin, parce que c'était une situation comme les autres, une de celles
que les jeunes gens se proposent. Peut-être aussi parce que c'était
particulièrement difficile pour un fils d'ouvrier comme moi. Et puis il a fallu
voir mourir. Savez-vous qu'il y a des gens qui refusent de mourir ?
Avez-vous jamais entendu une femme crier : « jamais ! » au
moment de mourir ? Moi, oui. Et je me suis aperçu alors que je ne pouvais
pas m'y habituer. J'étais jeune [145] alors et mon dégoût croyait s'adresser à
l'ordre même du monde. Depuis, je suis devenu plus modeste. Simplement, je ne
suis toujours pas habitué à voir mourir. je ne sais rien de plus. Mais après
tout... Rieux
se tut et se rassit. Il se sentait la bouche sèche. - Après
tout ? dit doucement Tarrou.

[¶121] "After all," the doctor repeated, then hesitated again, fixing his eyes on Tarrou, "it's something that a man of your sort can understand most likely, but, since the order of the world is shaped by death, mightn't it be better for God if we refuse to believe in Him and struggle with all our might against death, without raising our eyes toward the heaven where He sits in silence." Tarrou nodded. "Yes. But your victories will never be lasting; that's all." Rieux's face darkened. "Yes, I know that. But it's no reason for giving up the struggle." "No reason, I agree. Only, I now can picture what this plague must mean for you." "Yes. A never ending defeat." Tarrou stared at the doctor for a moment, then turned and tramped heavily toward the door. Rieux followed him and was almost at his side when Tarrou, who was staring at the floor, suddenly said:

> French: - Après
tout, reprit le docteur, et il hésita encore, regardant Tarrou avec attention,
c'est une chose qu'un homme comme vous peut comprendre, n'est-ce pas, mais
puisque l'ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour
Dieu qu'on ne croie pas en lui et qu'on lutte de toutes ses forces contre la
mort, sans lever les yeux vers ce ciel où il se tait. - Oui,
approuva Tarrou, je peux comprendre. Mais vos victoires seront toujours
provisoires, voilà tout. Rieux
parut s'assombrir. -
Toujours, je le sais. Ce n'est pas une raison pour cesser de lutter. - Non,
ce n'est pas une raison. Mais j'imagine alors ce que doit être cette peste pour
vous. - Oui,
dit Rieux. Une interminable défaite. Tarrou
fixa un moment le docteur, puis il se leva et marcha lourdement vers la porte.
Et Rieux le suivit. Il le rejoignait déjà quand Tarrou qui semblait regarder
ses pieds lui dit :

[¶122] "Who taught you all this, doctor?" The reply came promptly: "Suffering." Rieux opened the door of his surgery and told Tarrou that he, too, was going out; he had a patient to visit in the suburbs. Tarrou suggested they should go together and he agreed. In the hall they encountered Mme Rieux, and the doctor introduced Tarrou to her. "A friend of mine," he said.

> French: - Qui
vous a appris tout cela, docteur ? La
réponse vint immédiatement - La
misère. Rieux
ouvrit la porte de son bureau et, dans le couloir, dit à Tarrou qu'il
descendait aussi, allant voir un de ses malades dans les faubourgs. Tarrou lui
proposa de l'accompagner et le docteur accepta. Au bout du couloir, ils
rencontrèrent Mme Rieux à qui le docteur présenta Tarrou. [146] -
Un ami, dit-il.

[¶123] "Indeed," said Mme Rieux, "I'm very pleased to make your acquaintance." When she left them Tarrou turned to gaze after her. On the landing the doctor pressed a switch to turn on the lights along the stairs. But the stairs remained in darkness. Possibly some new light-saving order had come into force. Really, however, there was no knowing; for some time past, in the streets no less than in private houses, everything had been going out of order. It might be only that the concierge, like nearly everyone in the town, was ceasing to bother about his duties, The doctor had no time to follow up his thoughts; Tarrou's voice came from behind him.

> French: - Oh !
fit Mme Rieux, je suis très contente de vous connaître. Quand
elle partit, Tarrou se retourna encore sur elle. Sur le palier, le docteur
essaya en vain de faire fonctionner la minuterie. Les escaliers restaient
plongés dans la nuit. Le docteur se demandait si c'était l'effet d'une nouvelle
mesure d'économie. Mais on ne pouvait pas savoir. Depuis quelque temps déjà,
dans les maisons et dans la ville, tout se détraquait. C'était peut-être
simplement que les concierges, et nos concitoyens en général, ne prenaient plus
soin de rien. Mais le docteur n'eut pas le temps de s'interroger plus avant,
car la voix de Tarrou résonnait derrière lui :

[¶124] "Just one word more, doctor, even if it sounds to you a bit nonsensical. You are perfectly right." The doctor merely gave a little shrug, unseen in the darkness.

> French: -
Encore un mot, docteur, même s'il vous paraît ridicule : vous avez tout à
fait raison. Rieux
haussa les épaules pour lui-même, dans le noir.

[¶125] "To tell the truth, all that's outside my range. But you? what do you know about it?" "Ah," Tarrou replied quite coolly, "I've little left to learn."

> French: - Je
n'en sais rien, vraiment. Mais vous, qu'en savez-vous ? -
Oh ! dit l'autre sans s'émouvoir, j'ai peu de choses à apprendre.

[¶126] Rieux paused and, behind him, Tarrou's foot slipped on a step. He steadied himself by gripping the doctor's shoulder. "Do you really imagine you know everything about life?"

> French: Le
docteur s'arrêta et le pied de Tarrou, derrière lui, glissa sur une marche.
Tarrou se rattrapa en prenant l'épaule de Rieux. -
Croyez-vous tout connaître de la vie ? demanda celui-ci.

[¶127] The answer came through the darkness in the same cool, confident tone. "Yes." Once in the street, they realized it must be quite late, eleven perhaps. All was silence in the town, except for some vague rustlings. An ambulance bell clanged faintly in the distance. They stepped into the car and Rieux started the engine.

> French: La
réponse vînt dans le noir, portée par la même voix tranquille - Oui. Quand
ils débouchèrent dans la rue, ils comprirent qu'il était assez tard, onze
heures peut-être. La ville était muette, peuplée seulement de frôlements. Très
loin, le timbre d'une ambulance résonna. Ils montèrent dans la voiture et Rieux
mit le moteur en marche.

[¶128] "You must come to the hospital tomorrow," he said, "for an injection. But, before embarking on this adventure, you'd better know your chances of coming out of it alive; they're one in three."

> French: [147] -
Il faudra, dit-il, que vous veniez demain à l'hôpital pour le vaccin préventif.
Mais, pour en finir et avant d'entrer dans cette histoire, dites-vous que vous
avez une chance sur trois d'en sortir.

[¶129] "That sort of reckoning doesn't hold water; you know it, doctor, as well as I. A hundred years ago plague wiped out the entire population of a town in Persia, with one exception. And the sole survivor was precisely the man whose job it was to wash the dead bodies, and who carried on throughout the epidemic."

> French: - Ces
évaluations n'ont pas de sens, docteur, vous le savez comme moi. Il y a cent
ans, une épidémie de peste a tué tous les habitants d'une ville de Perse, sauf
précisément le laveur des morts qui n'avait jamais cessé d'exercer son métier.

[¶130] "He pulled off his one-in-three chance, that's all." Rieux had lowered his voice. "But you're right; we know next to nothing on the subject." They were entering the suburbs. The headlights lit up empty streets. The car stopped. Standing in front of it, Rieux asked Tarrou if he'd like to come in. Tarrou said: "Yes." A glimmer of light from the sky lit up their faces. Suddenly Rieux gave a short laugh, and there was much friendliness in it. "Out with it, Tarrou! What on earth prompted you to take a hand in this?" "I don't know. My code of morals, perhaps." "Your code of morals? What code?" "Comprehension." Tarrou turned toward the house and Rieux did not see his face again until they were in the old asthma patient's room.

> French: - Il a
gardé sa troisième chance, voilà tout, dit Rieux d'une voix soudain plus
sourde. Mais il est vrai que nous avons encore tout à apprendre à ce sujet. Ils
entraient maintenant dans les faubourgs. Les phares illuminaient les rues
désertes. Ils s'arrêtèrent. Devant l'auto, Rieux demanda à Tarrou s'il voulait
entrer et l'autre dit que oui. Un reflet du ciel éclairait leurs visages. Rieux
eut soudain un rire d'amitié : -
Allons, Tarrou, dit-il, qu'est-ce qui vous pousse à vous occuper de cela ? - Je ne
sais pas. Ma morale peut-être. - Et
laquelle ? - La
compréhension. Tarrou
se tourna vers la maison et Rieux ne vit plus son visage jusqu'au moment où ils
furent chez le vieil asthmatique.

[¶131] NEXT day Tarrou set to work and enrolled a first team of workers, soon to be followed by many others. However, it is not the narrator's intention to ascribe to these sanitary groups more importance than their due. Doubtless today many of our fellow citizens are apt to yield to the temptation of exaggerating the services they rendered. But the narrator is inclined to think that by attributing overimportance to praiseworthy actions one may, by implication, be paying indirect but potent homage to the worse side of human nature. For this attitude implies that such actions shine out as rare exceptions, while callousness and apathy are the general rule. The narrator does not share that view. The evil that is in the world always comes of ignorance, and good intentions may do as much harm as malevolence, if they lack understanding. On the whole, men are more good than bad; that, however, isn't the real point. But they are more or less ignorant, and it is this that we call vice or virtue; the most incorrigible vice being that of an ignorance that fancies it knows everything and therefore claims for itself the right to kill. The soul of the murderer is blind; and there can be no true goodness nor true love without the utmost clear-sightedness.

> French: [148] Dès
le lendemain, Tarrou se mit au travail et réunit une première équipe qui devait
être suivie de beaucoup d'autres. L'intention
du narrateur n'est cependant pas de donner à ces formations sanitaires plus
d'importance qu'elles n'en eurent. À sa place, il est vrai que beaucoup de nos
concitoyens céderaient aujourd'hui à la tentation d'en exagérer le rôle. Mais
le narrateur est plutôt tenté de croire qu'en donnant trop d'importance aux
belles actions, on rend finalement un hommage indirect et puissant au mal. Car
on laisse supposer alors que ces belles actions n'ont tant de prix que parce
qu'elles sont rares et que la méchanceté et l'indifférence sont des moteurs
bien plus fréquents dans les actions des hommes. C'est là une idée que le
narrateur ne partage pas. Le mal qui est dans le monde vient presque toujours
de l'ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la
méchanceté, si elle n'est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que
mauvais, et en vérité ce n'est pas la question. Mais ils ignorent plus ou
moins, et c'est ce qu'on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant
étant celui de l'ignorance qui croit tout savoir et qui s'autorise alors à
tuer. L'âme du meurtrier est aveugle [149] et il n'y a pas de vraie bonté ni de
bel amour sans toute la clairvoyance possible.

[¶132] Hence the sanitary groups, whose creation was entirely Tarrou's work, should be considered with objectivity as well as with approval. And this is why the narrator declines to vaunt in over-glowing terms a courage and a devotion to which he attributes only a relative and reasonable importance. But he will continue being the chronicler of the troubled, rebellious hearts of our townspeople under the impact of the plague.

> French: C'est
pourquoi nos formations sanitaires qui se réalisèrent grâce à Tarrou doivent
être jugées avec une satisfaction objective. C'est pourquoi le narrateur ne se
fera pas le chantre trop éloquent de la volonté et d'un héroïsme auquel il
n'attache qu'une importance raisonnable. Mais il continuera d'être l'historien
des cœurs déchirés et exigeants que la peste fit alors à tous nos concitoyens.

[¶133] Those who enrolled in the "sanitary squads," as they were called, had, indeed, no such great merit in doing as they did, since they knew it was the only thing to do, and the unthinkable thing would then have been not to have brought themselves to do it. These groups enabled our townsfolk to come to grips with the disease and convinced them that, now that plague was among us, it was up to them to do whatever could be done to fight it. Since plague became in this way some men's duty, it revealed itself as what it really was; that is, the concern of all. So far, so good. But we do not congratulate a schoolmaster on teaching that two and two make four, though we may, perhaps, congratulate him on having chosen his laudable vocation. Let us then say it was praiseworthy that Tarrou and so many others should have elected to prove that two and two make four rather than the contrary; but let us add that this good will of theirs was one that is shared by the schoolmaster and by all who have the same feelings as the schoolmaster, and, be it said to the credit of mankind, they are more numerous than one would think, such, anyhow, is the narrator's conviction. Needless to say, he can see quite clearly a point that could be made against him, which is that these men were risking their lives. But again and again there comes a time in history when the man who dares to say that two and two make four is punished with death. The schoolteacher is well aware of this. And the question is not one of knowing what punishment or reward attends the making of this calculation. The question is that of knowing whether two and two do make four. For those of our townsfolk who risked their lives in this predicament the issue was whether or not plague was in their midst and whether or not they must fight against it.

> French: Ceux
qui se dévouèrent aux formations sanitaires n'eurent pas si grand mérite à le
faire, en effet, car ils savaient que c'était la seule chose à faire et c'est
de ne pas s'y décider qui alors eût été incroyable. Ces formations aidèrent nos
concitoyens à entrer plus avant dans la peste et les persuadèrent en partie
que, puisque la maladie était là, il fallait faire ce qu'il fallait pour lutter
contre elle. Parce que la peste devenait ainsi le devoir de quelques-uns, elle
apparut réellement pour ce qu'elle était, c'est-à-dire l'affaire de tous. Cela
est bien. Mais on ne félicite pas un instituteur d'enseigner que deux et deux
font quatre. On le félicitera peut-être d'avoir choisi ce beau métier. Disons
donc qu'il était louable que Tarrou et d'autres eussent choisi de démontrer que
deux et deux faisaient quatre plutôt que le contraire, mais disons aussi que
cette bonne volonté leur était commune avec l'instituteur, avec tous ceux qui
ont le même cœur que l'instituteur et qui, pour l'honneur de l'homme, sont plus
nombreux qu'on ne pense, c'est du moins la conviction du narrateur. Celui-ci
aperçoit très bien d'ailleurs l'objection qu'on pourrait lui faire et qui est que
ces hommes risquaient leur vie. Mais il vient toujours une heure dans
l'histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort.
L'instituteur le sait bien. Et la question [150] n'est pas de savoir quelle est
la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de
savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre. Pour ceux de nos concitoyens
qui risquaient alors leur vie, ils avaient à décider si, oui ou non, ils
étaient dans la peste et si, oui ou non, il fallait lutter contre elle.

[¶134] Many fledgling moralists in those days were going about our town proclaiming there was nothing to be done about it and we should bow to the inevitable. And Tarrou, Rieux, and their friends might give one answer or another, but its conclusion was always the same, their certitude that a fight must be put up, in this way or that, and there must be no bowing down. The essential thing was to save the greatest possible number of persons from dying and being doomed to unending separation. And to do this there was only one resource: to fight the plague. There was nothing admirable about this attitude; it was merely logical.

> French: Beaucoup
de nouveaux moralistes dans notre vine allaient alors, disant que rien ne
servait à rien et qu'il fallait se mettre à genoux. Et Tarrou, et Rieux, et
leurs amis pouvaient répondre ceci ou cela, mais la conclusion était toujours
ce qu'ils savaient : il fallait lutter de telle ou telle façon et ne pas
se mettre à genoux. Toute la question était d'empêcher le plus d'hommes
possible de mourir et de connaître la séparation définitive. Il n'y avait pour
cela qu'un seul moyen qui était de combattre la peste. Cette vérité n'était pas
admirable, elle n'était que conséquente.

[¶135] Thus it was only natural that old Dr. Castel should plod away with unshaken confidence, never sparing himself, at making anti-plague serum on the spot with the makeshift equipment at his disposal. Rieux shared his hope that a vaccine made with cultures of the bacilli obtained locally would take effect more actively than serum coming from outside, since the local bacillus differed slightly from the normal plague bacillus as defined in textbooks of tropical diseases. And Castel expected to have his first supply ready within a surprisingly short period.

> French: C'est
pourquoi il était naturel que le vieux Castel mit toute sa confiance et son
énergie à fabriquer des sérums sur place, avec du matériel de fortune. Rieux et
lui espéraient qu'un sérum fabriqué avec les cultures du microbe même qui
infestait la ville aurait une efficacité plus directe que les sérums venus de
l'extérieur, puisque le microbe différait légèrement du bacille de la peste,
tel qu'il était classiquement défini. Castel espérait avoir son premier sérum
assez rapidement.

[¶136] That, too, is why it was natural that Grand, who had nothing of the hero about him, should now be acting as a sort of general secretary to the sanitary squads. A certain number of the groups organized by Tarrou were working in the congested areas of the town, with a view to improving the sanitary conditions there. Their duties were to see that houses were kept in a proper hygienic state and to list attics and cellars that had not been disinfected by the official sanitary service. Other teams of volunteers accompanied the doctors on their house-to-house visits, saw to the evacuation of infected persons, and subsequently, owing to the shortage of drivers, even drove the vehicles conveying sick persons and dead bodies. All this involved the upkeep of registers and statistics, and Grand undertook the task.

> French: C'est
pourquoi encore il était naturel que Grand, qui n'avait rien d'un héros,
assurât maintenant une sorte de secrétariat des formations sanitaires. Une
partie des équipes formées par Tarrou se consacrait en effet à un travail
d'assistance préventive dans les quartiers surpeuplés. On essayait d'y
introduire l'hygiène nécessaire, on faisait le compte des greniers et des caves
que la désinfection n'avait pas visités. Une autre partie des équipes [151] secondait
les médecins dans les visites à domicile, assurait le transport des pestiférés
et même, par la suite, en l'absence de personnel spécialisé, conduisit les
voitures des malades et des morts. Tout ceci exigeait un travail d'enregistrement
et de statistiques que Grand avait accepté de faire.

[¶137] From this angle, the narrator holds that, more than Rieux or Tarrou, Grand was the true embodiment of the quiet courage that inspired the sanitary groups. He had said yes without a moment's hesitation and with the large-hearted-ness that was a second nature with him. All he had asked was to be allotted light duties: he was too old for anything else. He could give his time from six to eight every evening. When Rieux thanked him with some warmth, he seemed surprised. "Why, that's not difficult! Plague is here and we've got to make a stand, that's obvious. Ah, I only wish everything were as simple!" And he went back to his phrase. Sometimes in the evening, when he had filed his reports and worked out his statistics, Grand and Rieux would have a chat. Soon they formed the habit of including Tarrou in their talks and Grand unburdened himself with increasingly apparent pleasure to his two companions. They began to take a genuine interest in the laborious literary task to which he was applying himself while plague raged around him. Indeed, they, too, found in it a relaxation of the strain.

> French: De ce
point de vue, et plus que Rieux ou Tarrou, le narrateur estime que Grand était
le représentant réel de cette vertu tranquille qui animait les formations
sanitaires. Il avait dit oui sans hésitation, avec la bonne volonté qui était
la sienne. Il avait seulement demandé à se rendre utile dans de petits travaux.
Il était trop vieux pour le reste. De dix-huit heures à vingt heures, il
pouvait donner son temps. Et comme Rieux le remerciait avec chaleur, il s'en
étonnait : « Ce n'est pas le plus difficile. Il y a la peste, il faut
se défendre, c'est clair. Ah ! si tout était aussi simple ! » Et
il revenait à sa phrase. Quelquefois, le soir, quand le travail des fiches
était terminé, Rieux parlait avec Grand. Ils avaient fini par mêler Tarrou à
leur conversation et Grand se confiait avec un plaisir de plus en plus évident
à ses deux compagnons. Ces derniers suivaient avec intérêt le travail patient
que Grand continuait au milieu de la peste. Eux aussi, finalement, y trouvaient
une sorte de détente.

[¶138] "How's your young lady on horseback progressing?" Tarrou would ask. And invariably Grand would answer with a wry smile: "Trotting along, trotting along!" One evening Grand announced that he had definitely discarded the adjective "elegant" for his horsewoman. From now on it was replaced by "slim." "That's more concrete," he explained. Soon after, he read out to his two friends the new version of the sentence: " 'One fine morning in May a slim young horsewoman might have been seen riding a handsome sorrel mare along the flowery avenues of the Bois de Boulogne.' "Don't you agree with me one sees her better that way? And I've put 'one fine morning in May' because 'in the month of May' tended rather to drag out the trot, if you see what I mean." Next he showed some anxiety about the adjective "handsome." In his opinion it didn't convey enough, and he set to looking for an epithet that would promptly and clearly "photograph" the superb animal he saw with his mind's eye. "Plump" wouldn't do; though concrete enough, it sounded perhaps a little disparaging, also a shade vulgar. "Beautifully groomed" had tempted him for a moment, but it was cumbrous and made the rhythm limp somewhat. Then one evening he announced triumphantly that he had got it: "A black sorrel mare." To his thinking, he explained, "black" conveyed a hint of elegance and opulence.

> French: « Comment
va l'amazone ? » demandait souvent Tarrou. Et Grand répondait
invariablement : « Elle trotte, elle trotte », avec un sourire
difficile. Un soir, Grand dit qu'il avait définitivement abandonné l'adjectif
« élégante » pour son amazone et qu'il la qualifiait désormais de
« svelte ». « C'est plus concret », avait-il ajouté. Une
autre fois, il lut à ses deux auditeurs la première phrase ainsi
modifiée : « Par une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée
sur une superbe jument alezane, parcourait les allées fleuries du Bois de
Boulogne. » [152] -
N'est-ce pas, dit Grand, on la voit mieux et J'ai préféré : « Par une
matinée de mai », parce que « mois de mai » allongeait un peu le
trot. Il se
montra ensuite fort préoccupé par l'adjectif « superbe ». Cela ne
parlait pas, selon lui, et il cherchait le terme qui photographierait d'un seul
coup la fastueuse jument qu'il imaginait. « Grasse » n'allait pas,
c'était concret, mais un peu péjoratif. « Reluisante » l'avait tenté
un moment, mais le rythme ne s'y prêtait pas. Un soir, il annonça
triomphalement qu'il avait trouvé : « Une noire jument
alezane. » Le noir indiquait discrètement l'élégance, toujours selon lui.

[¶139] "It won't do," Rieux said. "Why not?" "Because 'sorrel' doesn't mean a breed of horse; it's a color." "What color?"

> French: - Ce
n'est pas possible, dit Rieux. - Et
pourquoi ? -
Alezane n'indique pas la race, mais la couleur. -
Quelle couleur ?

[¶140] "Well, er, a color that, anyhow, isn't black." Grand seemed greatly troubled. "Thank you," he said warmly. "How fortunate you're here to help me! But you see how difficult it is." "How about 'glossy'?" Tarrou suggested. Grand gazed at him meditatively, then "Yes!" he exclaimed. "That's good." And slowly his lips parted in a smile.

> French: - Eh
bien, une couleur qui n'est pas le noir, en tout cas ! Grand
parut très affecté. -
Merci, disait-il, vous êtes là, heureusement. Mais vous voyez comme c'est
difficile. - Que
penseriez-vous de « somptueuse », dit Tarrou. Grand le regarda. Il
réfléchissait : - Oui,
dit-il, oui ! Et un
sourire lui venait peu à peu.

[¶141] Some days later he confessed that the word "flowery" was bothering him considerably. As the only towns he knew were Oran and Montelimar, he sometimes asked his friends to tell him about the avenues of the Bois de Boulogne, what sort of flowers grew in them and how they were disposed. Actually neither Rieux nor Tarrou had ever gathered the impression that those avenues were "flowery," but Grand's conviction on the subject shook their confidence in their memories. He was amazed at their uncertainty. "It's only artists who know how to use their eyes," was his conclusion. But one evening the doctor found him in a state of much excitement. For "flowery" he had substituted "flower-strewn." He was rubbing his hands. "At last one can see them, smell them! Hats off, gentlemen!" Triumphantly he read out the sentence: "One fine morning in May a slim young horsewoman might have been seen riding a glossy sorrel mare along the flower-strewn avenues of the Bois de Boulogne." But, spoken aloud, the numerous "s" sounds had a disagreeable effect and Grand stumbled over them, lisping here and there. He sat down, crestfallen; then he asked the doctor if he might go. Some hard thinking lay ahead of him.

> French: À
quelque temps de là, il avoua que le mot « fleuries » l'embarrassait.
Comme il n'avait jamais connu qu'Oran et Montélimar, il demandait quelquefois à
ses amis des indications sur la façon dont les allées du Bois étaient fleuries.
À proprement parler, elles n'avaient jamais donné l'impression de l'être à
Rieux ou à Tarrou, mais la conviction de l'employé les ébranlait. Il s'étonnait
de leur incertitude. « Il n'y a que les artistes qui sachent
regarder. » Mais le docteur le trouva une fois dans une [153] grande
excitation. Il avait remplacé « fleuries » par « pleines de
fleurs ». Il se frottait les mains. « Enfin, on les voit, on les
sent. Chapeau bas, Messieurs ! » Il lut triomphalement la
phrase : « Par une belle matinée de mai, une svelte amazone montée
sur une somptueuse jument alezane parcourait les allées pleines de fleurs du
Bois de Boulogne. » Mais, lus à haute voix, les trois génitifs qui terminaient
la phrase résonnèrent fâcheusement et Grand bégaya un peu. Il s'assit, l'air
accablé. Puis il demanda au docteur la permission de partir. Il avait besoin de
réfléchir un peu.

[¶142] It was about this time, as was subsequently learned, that he began to display signs of absentmindedness in the office. A serious view was taken of these lapses of attention, as the municipality not only was working at high pressure with a reduced staff, but was constantly having new duties thrust upon it. His department suffered, and his chief took him severely to task, pointing out that he was paid to do certain work and was failing to do it as it should be done. "I am told that you are acting as a voluntary helper in the sanitary groups. You do this out of office hours, so it's no concern of mine. But the best way of making yourself useful in a terrible time like this is to do your work well. Otherwise all the rest is useless." "He's right," Grand said to Rieux. "Yes, he's right," the doctor agreed.

> French: C'est à
cette époque, on l'apprit par la suite, qu'il donna au bureau des signes de
distraction qui furent jugés regrettables à un moment où la mairie devait faire
face, avec un personnel diminué, à des obligations écrasantes. Son service en
souffrit et le chef de bureau le lui reprocha sévèrement en lui rappelant qu'il
était payé pour accomplir un travail que, précisément, il n'accomplissait pas.
« Il paraît, avait dit le chef de bureau, que vous faites du service
volontaire dans les formations sanitaires, en dehors de votre travail. Ça ne me
regarde pas. Mais ce qui me regarde, c'est votre travail. Et la première façon
de vous rendre utile dans ces terribles circonstances, c'est de bien faire
votre travail. Ou sinon, le reste ne sert à rien. » - Il a
raison, dit Grand à Rieux. - Oui,
il a raison, approuva le docteur.

[¶143] "But I can't steady my thoughts; it's the end of my phrase that's worrying me, I don't seem able to sort it out." The plethora of sibilants in the sentence still offended his ear, but he saw no way of amending them without using what were, to his mind, inferior synonyms. And that "flower-strewn" which had rejoiced him when he first lit on it now seemed unsatisfactory. How could one say the flowers were "strewn" when presumably they had been planted along the avenues, or else grew there naturally? On some evenings, indeed, he looked more tired than Rieux.

> French: - Mais
je suis distrait et je ne sais pas comment sortir de la fin de ma phrase. Il
avait pensé à supprimer « de Boulogne », estimant que tout le monde
comprendrait. Mais alors la phrase avait l'air de rattacher à
« fleurs », ce qui, en fait, se reliait à « allées P. Il avait envisagé
aussi la possibilité d’écrire : « Les allées du Bois pleines de
fleurs. » Mais la situation [154] de « Bois » entre un
substantif et un qualificatif qu'il séparait arbitrairement lui était une épine
dans la chair. Certains soirs, il est bien vrai qu'il avait l'air encore plus
fatigué que Rieux.

[¶144] Yes, this unavailing quest which never left his mind had worn him out; none the less, he went on adding up the figures and compiling the statistics needed for the sanitary groups. Patiently every evening he brought his totals up to date, illustrated them with graphs, and racked his brains to present his data in the most exact, clearest form. Quite often he went to see Rieux at one of the hospitals and asked to be given a table in an office or the dispensary. He would settle down at it with his papers, exactly as he settled down at his desk in the Municipal Office, and wave each completed sheet to dry the ink in the warm air, noisome with disinfectants and the disease itself. At these times he made honest efforts not to think about his "horsewoman," and concentrate on what he had to do.

> French: Oui, il
était fatigué par cette recherche qui l'absorbait tout entier, mais il n'en
continuait pas moins à faire les additions et les statistiques dont avaient
besoin les formations sanitaires. Patiemment, tous les soirs, il mettait des
fiches au clair, il les accompagnait de courbes et il s'évertuait lentement à
présenter des états aussi précis que possible. Assez souvent, il allait
rejoindre Rieux dans l'un des hôpitaux et lui demandait une table dans quelque
bureau ou infirmerie. Il s'y installait avec ses papiers, exactement comme il
s'installait à sa table de la mairie, et dans l'air épaissi par les
désinfectants et par la maladie elle-même, il agitait ses feuilles pour en
faire sécher l'encre. Il essayait honnêtement alors de ne plus penser à son
amazone et de faire seulement ce qu'il fallait.

[¶145] Yes, if it is a fact that people like to have examples given them, men of the type they call heroic, and if it is absolutely necessary that this narrative should include a "hero," the narrator commends to his readers, with, to his thinking, perfect justice, this insignificant and obscure hero who had to his credit only a little goodness of heart and a seemingly absurd ideal. This will render to the truth its due, to the addition of two and two its sum of four, and to heroism the secondary place that rightly falls to it, just after, never before, the noble claim of happiness. It will also give this chronicle its character, which is intended to be that of a narrative made with good feelings, that is to say, feelings that are neither demonstrably bad nor overcharged with emotion in the ugly manner of a stage-play.

> French: Oui,
s'il est vrai que les hommes tiennent à se proposer des exemples et des modèles
qu'ils appellent héros, et s'il faut absolument qu'il y en ait un dans cette
histoire, le narrateur propose justement ce héros insignifiant et effacé qui
n'avait pour lui qu'un peu de bonté au cœur et un idéal apparemment ridicule.
Cela donnera à la vérité ce qui lui revient, à l'addition de deux et deux son
total de quatre, et à l'héroïsme la place secondaire qui doit être la sienne,
juste après, et jamais avant, l'exigence généreuse du bonheur. Cela donnera
aussi à cette chronique son caractère, qui doit être celui d'une relation faite
avec de bons sentiments, c'est-à-dire des sentiments qui ne sont ni
ostensiblement mauvais, ni exaltants à la vilaine façon d'un spectacle.

[¶146] Such at least was Dr. Rieux's opinion when he read in newspapers or heard on the radio the messages and encouragement the outer world transmitted to the plague-ridden populace. Besides the comforts sent by air or overland, compassionate or admiring comments were lavished on the henceforth isolated town, by way of newspaper articles or broadcast talks. And invariably their epical or prize-speech verbiage jarred on the doctor. Needless to say, he knew the sympathy was genuine enough. But it could be expressed only in the conventional language with which men try to express what unites them with mankind in general; a vocabulary quite unsuited, for example, to Grand's small daily effort, and incapable of describing what Grand stood for under plague conditions.

> French: C'était
du moins l'opinion du docteur Rieux lorsqu'il [155] lisait dans les journaux Ou
écoutait à la radio les appels et les encouragements que le monde extérieur
faisait parvenir à la ville empestée. En même temps que les secours envoyés par
air et par route, tous les soirs, sur les ondes ou dans la presse, des
commentaires apitoyés ou admiratifs s'abattaient sur la cité désormais
solitaire. Et chaque fois le ton d'épopée ou de discours de prix impatientait
le docteur. Certes, il savait que cette sollicitude n'était pas feinte. Mais
elle ne pouvait s'exprimer que dans le langage conventionnel par lequel les
hommes essaient d'exprimer ce qui les lie à l'humanité. Et ce langage ne pouvait
s'appliquer aux petits efforts quotidiens de Grand, par exemple, ne pouvant
rendre compte de ce que signifiait Grand au milieu de la peste.

[¶147] Sometimes at midnight, in the great silence of the sleep-bound town, the doctor turned on his radio before going to bed for the few hours' sleep he allowed himself. And from the ends of the earth, across thousands of miles of land and sea, kindly, well-meaning speakers tried to voice their fellow-feeling, and indeed did so, but at the same time proved the utter incapacity of every man truly to share in suffering that he cannot see. "Oran! Oran!" In vain the call rang over oceans, in vain Rieux listened hopefully; always the tide of eloquence began to flow, bringing home still more the unbridgeable gulf that lay between Grand and the speaker. "Oran, we're with you!" they called emotionally. But not, the doctor told himself, to love or to die together? "and that's the only way. They're too remote."

> French: À
minuit, quelquefois, dans le grand silence de la ville alors désertée, au
moment de regagner son lit pour un sommeil trop court, le docteur tournait le
bouton de son poste. Et des confins du monde, à travers des milliers de
kilomètres, des voix inconnues et fraternelles s'essayaient maladroitement à
dire leur solidarité et la disaient, en effet, mais démontraient en même temps
la terrible impuissance où se trouve tout homme de partager vraiment une
douleur qu'il ne peut pas voir : « Oran ! Oran ! » En
vain, l'appel traversait les mers, en vain Rieux se tenait en alerte, bientôt
l'éloquence montait et accusait mieux encore la séparation essentielle qui
faisait deux étrangers de Grand et de l'orateur. « Oran ! oui,
Oran ! Mais non, pensait le docteur, aimer ou mourir ensemble, il n'y a
pas d'autre ressource. Ils sont trop loin. »

[¶148] And, as it so happens, what has yet to be recorded before coming to the culmination, during the period when the plague was gathering all its forces to fling them at the town and lay it waste, is the long, heartrendingly monotonous struggle put up by some obstinate people like Rambert to recover their lost happiness and to balk the plague of that part of themselves which they were ready to defend in the last ditch. This was their way of resisting the bondage closing in upon them, and while their resistance lacked the active virtues of the other, it had (to the narrator's thinking) its point, and moreover it bore witness, even lit its futility and incoherences, to a salutary pride.

> French: [156] Et
justement ce qui reste à retracer avant d'en arriver au sommet de la peste,
pendant que le fléau réunissait toutes ses forces pour les jeter sur la ville
et s'en emparer définitivement, ce sont les longs efforts désespérés et
monotones que les derniers individus, comme Rambert, faisaient pour retrouver
leur bonheur et ôter à la peste cette part d'eux-mêmes qu'ils défendaient
contre toute atteinte. C'était là leur manière de refuser l'asservissement qui
les menaçait, et bien que ce refus-là, apparemment, ne fût pas aussi efficace
que l'autre, l'avis du narrateur est qu'il avait bien son sens et qu'il
témoignait aussi, dans sa vanité et ses contradictions mêmes, pour ce qu'il y
avait alors de fier en chacun de nous.

[¶149] Rambert fought to prevent the plague from besting him. Once assured that there was no way of getting out of the town by lawful methods, he decided, as he told Rieux, to have recourse to others. He began by sounding cafe waiters. A waiter usually knows much of what's going on behind the scenes. But the first he spoke to knew only of the very heavy penalties imposed on such attempts at evasion. In one of the cafes he visited he was actually taken for a stool-pigeon and curtly sent about his business. It was not until he happened to meet Cottard at Rieux's place that he made a little headway. On that day he and Rieux had been talking again about his unsuccessful efforts to interest the authorities in his case, and Cottard heard the tail end of the conversation. Some days later Cottard met him in the street and greeted him with the hail-fellow-well-met manner that he now used on all occasions.

> French: Rambert
luttait pour empêcher que la peste le recouvrît. Ayant acquis la preuve qu'il
ne pouvait sortir de la ville par les moyens légaux, il était décidé, avait-il
dit à Rieux, à user des autres. Le journaliste commença par les garçons de
café. Un garçon de café est toujours au courant de tout. Mais les premiers
qu'il interrogea étaient surtout au courant des pénalités très graves qui
sanctionnaient ce genre d'entreprises. Dans un cas, il fut même pris pour un
provocateur. Il lui fallut [157] rencontrer Cottard chez Rieux pour avancer un
peu. Ce jour-là, Rieux et lui avaient parlé encore des démarches vaines que le
journaliste avait faites dans les administrations. Quelques jours après, Cottard
rencontra Rambert dans la rue, et l'accueillit avec la rondeur qu'il mettait à
présent dans tous ses rapports

[¶150] "Hello, Rambert! Still no luck?" "None whatever." "It's no good counting on the red-tape merchants. They couldn't understand if they tried." "I know that, and I'm trying to find some other way. But it's damned difficult." "Yes," Cottard replied. "It certainly is." He, however, knew a way to go about it, and he explained to Rambert, who was much surprised to learn this, that for some time past he had been going the rounds of the cafes, had made a number of acquaintances, and had learned of the existence of an "organization" handling this sort of business. The truth was that Cottard, who had been beginning to live above his means, was now involved in smuggling ventures concerned with rationed goods. Selling contraband cigarettes and inferior liquor at steadily rising prices, he was on the way to building up a small fortune.

> French: -
Toujours rien ? avait-il dit. - Non,
rien. - On ne
peut pas compter sur les bureaux. Ils ne sont pas faits pour comprendre. - C'est
vrai. Mais je cherche autre chose. C'est difficile. -
Ah ! dit Cottard, je vois. Lui
connaissait une filière et à Rambert, qui s'en étonnait, il expliqua que,
depuis longtemps, il fréquentait tous les cafés d'Oran, qu'il y avait des amis
et qu'il était renseigné sur l'existence d'une organisation qui s'occupait de
ce genre d'opérations. La vérité était que Cottard, dont les dépenses
dépassaient désormais les revenus, s'était mêlé à des affaires de contrebande
sur les produits rationnés. Il revendait ainsi des cigarettes et du mauvais
alcool dont les prix montaient sans cesse et qui étaient en train de lui
rapporter une petite fortune.

[¶151] "Are you quite sure of this?" Rambert asked. "Quite. I had a proposal of the sort made to me the other day." "But you didn't accept it." "Oh, come, there's no need to be suspicious." Cottard's tone was genial. "I didn't accept it because, personally, I've no wish to leave. I have my reasons." After a short silence he added: "You don't ask me what my reasons are, I notice." "I take it," Rambert replied, "that they're none of my business." "That's so, in a way, of course. But from another angle? Well, let's put it like this: I've been feeling much more at ease here since plague settled in." Rambert made no comment. Then he asked:

> French: - En
êtes-vous bien sûr ? demanda Rambert. - Oui,
puisqu'on me l'a proposé. - Et
vous n'en avez pas profité ? - Ne
soyez pas méfiant, dit Cottard d'un air bonhomme, je n'en ai pas profité parce
que je n'ai pas, moi, envie de partir. J'ai mes raisons. Il
ajouta après un silence : - Vous
ne me demandez pas quelles sont mes raisons ? - Je
suppose, dit Rambert, que cela ne me regarde pas. [158] -
Dans un sens, cela ne vous regarde pas, en effet. Mais dans un autre... Enfin,
la seule chose évidente, c'est que je me sens bien mieux ici depuis que nous
avons la peste avec nous. L'autre
écourta son discours

[¶152] "And how does one approach this organization, as you call it?" "Ah," Cottard replied, "that's none too easy. Come with me." It was four in the afternoon. The town was warming up to boiling-point under a sultry sky. Nobody was about, all shops were shuttered. Cottard and Rambert walked some distance without speaking, under the arcades. This was an hour of the day when the plague lay low, so to speak; the silence, the extinction of all color and movement, might have been due as much to the fierce sunlight as to the epidemic, and there was no telling if the air was heavy with menace or merely with dust and heat. You had to look closely and take thought to realize that plague was here. For it betrayed its presence only by negative signs. Thus Cottard, who had affinities with it, drew Rambert's attention to the absence of the dogs that in normal times would have been seen sprawling in the shadow of the doorways, panting, trying to find a nonexistent patch of coolness.

> French: -
Comment joindre cette organisation ? -
Ah ! dit Cottard, ce n'est pas facile, venez avec moi. Il
était quatre heures de l'après-midi. Sous un ciel lourd, la ville cuisait
lentement. Tous les magasins avaient leur store baissé. Les chaussées étaient
désertes. Cottard et Rambert prirent des rues à arcades et marchèrent longtemps
sans parler. C'était une de ces heures où la peste se faisait invisible. Ce
silence, cette mort des couleurs et des mouvements, pouvaient être aussi bien
ceux de l'été que ceux du fléau. On ne savait si l'air était lourd de menaces
ou de poussières et de brûlure. Il fallait observer et réfléchir pour rejoindre
la peste. Car elle ne se trahissait que par des signes négatifs. Cottard, qui
avait des affinités avec elle, fit remarquer par exemple à Rambert l'absence
des chiens qui, normalement, eussent dû être sur le flanc, au seuil des
couloirs, haletants, à la recherche d'une fraîcheur impossible.

[¶153] They went along the boulevard des Palmiers, crossed the Place d'Armes, and then turned down toward the docks. On the left was a cafe painted green, with a wide awning of coarse yellow canvas projecting over the sidewalk. Cottard and Rambert wiped their brows on entering. There were some small iron tables, also painted green, and folding chairs. The room was empty, the air humming with flies; in a yellow cage on the bar a parrot squatted on its perch, all its feathers drooping. Some old pictures of military scenes, covered with grime and cobwebs, adorned the walls. On the tables, including that at which Rambert was sitting, bird-droppings were drying, and he was puzzled whence they came until, after some wing-flappings, a handsome cock came hopping out of his retreat in a dark corner.

> French: Ils
prirent le boulevard des Palmiers, traversèrent la place d'Armes et
descendirent vers le quartier de la Marine. À gauche, un café peint en vert
s'abritait sous un store oblique de grosse toile jaune. En entrant, Cottard et
Rambert essuyèrent leur front. Ils prirent place sur des chaises pliantes de
jardin, devant des tables de tôle verte. La salle était absolument déserte. Des
mouches grésillaient dans l'air. Dans une cage jaune posée sur le comptoir
bancal, un perroquet, toutes plumes retombées, était affaissé sur son perchoir.
De vieux tableaux, représentant des scènes militaires, [159] pendaient au mur,
couverts de crasse et de toiles d'araignée en épais filaments. Sur toutes les
tables de tôle, et devant Rambert lui-même, séchaient des fientes de poule dont
il s'expliquait mal l'origine jusqu'à ce que d'un coin obscur, après un peu de
remue-ménage, un magnifique coq sortît en sautillant.

[¶154] Just then the heat seemed to rise several degrees more. Cottard took off his coat and banged on the table-top. A very small man wearing a long blue apron that came nearly to his neck emerged from a doorway at the back, shouted a greeting to Cottard, and, vigorously kicking the cock out of his way, came up to the table. Raising his voice to drown the cock's indignant cacklings, he asked what the gentlemen would like. Cottard ordered white wine and asked: "Where's Garcia?" The dwarf replied that he'd not shown up at the cafe for several days. "Think he'll come this evening?"

> French: La
chaleur, à ce moment, sembla monter encore. Cottard enleva sa veste et frappa
sur la tôle. Un petit homme, perdu dans un long tablier bleu, sortit du fond,
salua Cottard du plus loin qu'il le vit, avança en écartant le coq d'un
vigoureux coup de pied et demanda, au milieu des gloussements du volatile, ce
qu'il fallait servir à ces messieurs. Cottard demanda du vin blanc et s’enquit
d'un certain Garcia. Selon le nabot, il y avait déjà quelques jours qu'on ne
l'avait vu dans le café. -
Pensez-vous qu'il viendra ce soir ?

[¶155] "Well, I ain't in his secrets, but you know when he usually comes, don't you?" "Yes. Really, it's nothing very urgent; I only want him to know this friend of mine."

> French: -
Eh ! dit l'autre, je ne suis pas dans sa chemise. Mais vous connaissez son
heure ? - Oui,
mais ce n'est pas très important. J'ai seulement un ami à lui présenter.

[¶156] The barkeeper rubbed his moist hands on the front of his apron. "Ah, so this gentleman's in business too?" "Yes," Cottard said. The little man made a snuffling noise. "All right. Come back this evening. I'll send the kid to warn him." After they had left, Rambert asked what the business in question might be. "Why, smuggling, of course. They get the stuff in past the sentries at the gates. There's plenty money in it." "I see." Rambert paused for a moment, then asked: "And, I take it, they've friends in court?" "You've said it!"

> French: Le
garçon essuyait ses mains moites contre le devant de son tablier. -
Ah ! monsieur s'occupe aussi d'affaires ? - Oui,
dit Cottard. Le nabot
renifla : -
Alors, revenez ce soir. je vais lui envoyer le gosse. En
sortant, Rambert demanda de quelles affaires il s'agissait. - De
contrebande, naturellement. Ils font passer des marchandises aux portes de la
ville. Ils vendent au prix fort. - Bon,
dit Rambert. Ils ont des complicités ? -
Justement.

[¶157] In the evening the awning was rolled up, the parrot squawking in its cage, and the small tables were surrounded by men in their shirt-sleeves. When Cottard entered, one man, with a white shirt gaping on a brick-red chest and a straw hat planted well back on his head, rose to his feet. He had a sun-tanned face, regular features, small black eyes, very white teeth, and two or three rings on his fingers. He looked about thirty. "Hi!" he said to Cottard, ignoring Rambert. "Let's have one at the bar." They drank three rounds in silence. "How about a stroll?" Garcia suggested.

> French: [160] Le
soir, le store était relevé, le perroquet jabotait dans sa cage et les tables
de tôle étaient entourées d'hommes en bras de chemise. L'un d'eux, le chapeau
de paille en arrière, une chemise blanche ouverte sur une poitrine couleur de
terre brûlée, se leva à l'entrée de Cottard. Un visage régulier et tanné, l'œil
noir et petit, les dents blanches, deux ou trois bagues aux doigts, il
paraissait trente ans environ. -
Salut, dit-il, on boit au comptoir. Ils
prirent trois tournées en silence. - Si on
sortait ? dit alors Garcia.

[¶158] They walked toward the harbor. Garcia asked what he was wanted to do. Cottard explained that it wasn't really for a deal that he wanted to introduce his friend, M. Rambert, but only for what he called a "get-away." Puffing at his cigarette, Garcia walked straight ahead. He asked some questions, always referring to Rambert as "he" and appearing not to notice his presence. "Why does he want to go?" "His wife is in France." "Ah!" After a short pause he added: "What's his job?" "He's a journalist."

> French: Ils
descendirent vers le port et Garcia demanda ce qu'on lui voulait. Cottard lui
dit que ce n'était pas exactement pour des affaires qu'il voulait lui présenter
Rambert, mais seulement pour ce qu'il appela « une sortie ». Garcia
marchait droit devant lui en fumant. Il posa des questions, disant
« Il » en parlant de Rambert, sans paraître s'apercevoir de sa
présence. -
Pourquoi faire ? disait-il. - Il a
sa femme en France. -
Ah ! Et
après un temps -
Qu'est-ce qu'il a comme métier ? -
Journaliste.

[¶159] "Is he, now? Journalists have long tongues." "I told you he's a friend of mine," Cottard replied. They walked on in silence until they were near the wharves, which were now railed off. Then they turned in the direction of a small tavern from which came a smell of fried sardines. "In any case," Garcia said finally, "it's not up my alley. Raoul's your man. And I'll have to get in touch with him. It's none too easy." "That so?" Cottard sounded interested. "He's lying low, is he?" Garcia made no answer. At the door of the tavern he halted and for the first time addressed Rambert directly. "The day after tomorrow, at eleven, at the corner of the customs barracks in the upper town." He made as if to go, then seemed to have an afterthought. "It's going to cost something, you know." He made the observation in a quite casual tone. Rambert nodded. "Naturally." On the way back the journalist thanked Cottard.

> French: - C'est
un métier où on parle beaucoup. Rambert
se taisait. - C'est
un ami, dit Cottard. Ils
avancèrent en silence. Ils étaient arrivés aux quais, dont l'accès était
interdit par de grandes grilles. Mais ils se dirigèrent vers une petite buvette
où l'on vendait des sardines frites, dont l'odeur venait jusqu'à eux. - De
toute façon, conclut Garcia, ce n'est pas moi que ça concerne, mais Raoul. Et
il faut que je le retrouve. Ça ne sera pas facile. [161] -
Ah ! demanda Cottard avec animation, il se cache ? Garcia ne répondit
pas. Près de la buvette, il s'arrêta et se tourna vers Rambert pour la première
fois. -
Après-demain, à onze heures, au coin de la caserne des douanes, en haut de la
ville. Il fit
mine de partir, mais se retourna vers les deux hommes. - Il y
aura des frais, dit-il. C'était
une constatation. - Bien
sûr, approuva Rambert. Un peu
après, le journaliste remercia Cottard

[¶160] "Don't mention it, old chap. I'm only too glad to help you. And then, you're a journalist, I dare say you'll put in a word for me one day or another." Two days later Rambert and Cottard climbed the wide shadeless street leading to the upper part of the town. The barracks occupied by the customs officers had been partly transformed into a hospital, and a number of people were standing outside the main entrance, some of them hoping to be allowed to visit a patient, a futile hope, since such visits were strictly prohibited, and others to glean some news of an invalid, news that in the course of an hour would have ceased to count. For these reasons there were always a number of people and a certain amount of movement at this spot, a fact that probably accounted for its choice by Garcia for his meeting with Rambert.

> French: -
Oh ! non, dit l'autre avec jovialité. Ça me fait plaisir de vous rendre
service. Et puis, vous êtes journaliste, vous me revaudrez ça un jour ou
l'autre. Le
surlendemain, Rambert et Cottard gravissaient les grandes rues sans ombrage qui
mènent vers le haut de notre ville. Une partie de la caserne des douanes avait
été transformée en infirmerie et, devant la grande porte, des gens
stationnaient, venus dans l'espoir d'une visite qui ne pouvait pas être
autorisée ou à la recherche de renseignements qui, d'une heure à l'autre,
seraient périmés. En tout cas, ce rassemblement permettait beaucoup d'allées et
venues et on pouvait supposer que cette considération n'était pas étrangère à
la façon dont le rendez-vous de Garcia et de Rambert avait été fixé.

[¶161] "It puzzles me," Cottard remarked, "why you're so keen on going. Really, what's happening here is extremely interesting." "Not to me," Rambert replied. "Well, yes, one's running some risks, I grant you. All the same, when you come to think of it, one ran quite as much risk in the old days crossing a busy street." Just then Rieux's car drew up level with them. Tarrou was at the wheel, and Rieux seemed half-asleep. He roused himself to make the introductions. "We know each other," Tarrou said. "We're at the same hotel." He then offered to drive Rambert back to the center. "No, thanks. We've an appointment here." Rieux looked hard at Rambert. "Yes," Rambert said. "What's that?" Cottard sounded surprised. "The doctor knows about it?" "There's the magistrate." Tarrou gave Cottard a warning glance. Cottard's look changed. M. Othon was striding down the street toward them, briskly, yet with dignity. He took off his hat as he came up with them. "Good morning, Monsieur Othon," said Tarrou.

> French: - C'est
curieux, dit Cottard, cette obstination à partir. En somme, ce qui se passe est
bien intéressant. - Pas
pour moi, répondit Rambert. -
Oh ! bien sûr, on risque quelque chose. Mais, après tout, on risquait
autant, avant la peste, à traverser un carrefour très fréquenté. À ce
moment, l'auto de Rieux s'arrêta à leur hauteur. Tarrou conduisait et Rieux
semblait dormir à moitié. Il se réveilla pour faire les présentations. [162] -
Nous nous connaissons, dit Tarrou, nous habitons le même hôtel. Il
offrit à Rambert de la conduire en ville. - Non,
nous avons rendez-vous ici. Rieux
regarda Rambert : - Oui,
fit celui-ci. -
Ah ! s'étonnait Cottard, le docteur est au courant ? - Voilà
le juge d'instruction, avertit Tarrou en regardant Cottard. Celui-ci
changea de figure. M. Othon descendait en effet la rue et s'avançait vers eux
d'un pas vigoureux, mais mesuré. Il ôta son chapeau en passant devant le petit
groupe. -
Bonjour, monsieur le juge ! dit Tarrou.

[¶162] The magistrate returned the greeting of the men in the car and, turning to Rambert and Cottard, who were in the background, gave them a quiet nod. Tarrou introduced Cottard and the journalist. The magistrate gazed at the sky for a moment, sighed, and remarked that these were indeed sad times.

> French: Le juge
rendit le bonjour aux occupants de l'auto, et, regardant Cottard et Rambert qui
étaient restés en arrière, les salua gravement de la tête. Tarrou présenta le
rentier et le journaliste. Le juge regarda le ciel pendant une seconde et
soupira, disant que c'était une époque bien triste.

[¶163] "I've been told, Monsieur Tarrou," he continued, "that you are helping to enforce the prophylactic measures. I need hardly say how commendable that is, a fine example. Do you think, Dr. Rieux, that the epidemic will get worse?"

> French: - On me
dit, monsieur Tarrou, que vous vous occupez de l'application des mesures
prophylactiques. je ne saurais trop vous approuver. Pensez-vous, docteur, que
la maladie s'étendra ?

[¶164] Rieux replied that one could only hope it wouldn't, and the magistrate replied that one must never lose hope, the ways of Providence were inscrutable. Tarrou asked if his work had increased as the result of present conditions.

> French: Rieux
dit qu'il fallait espérer que non et le juge répéta qu'il fallait toujours
espérer, les desseins de la Providence sont impénétrable. Tarrou lui demanda si
les événements lui avaient apporté un surcroît de travail.

[¶165] "Quite the contrary. Criminal cases of what we call the first instance are growing rarer. In fact, almost my only work just now is holding inquiries into more serious breaches of the new regulations. Our ordinary laws have never been so well respected."

> French: - Au
contraire, les affaires que nous appelons de droit commun diminuent. Je n'ai
plus à instruire que des manquements graves aux nouvelles dispositions. On n'a
jamais autant respecté les anciennes lois.

[¶166] "That's because, by contrast, they necessarily appear good ones," Tarrou observed. The magistrate, who seemed unable to take his gaze off the sky, abruptly dropped his mildly meditative air and stared at Tarrou. "What does that matter? It's not the law that counts, it's the sentence. And that is something we must all accept." "That fellow," said Tarrou when the magistrate was out of hearing, "is Enemy Number One." He pressed the starter.

> French: -
C'est, dit Tarrou, qu'en comparaison elles semblent bonnes, forcément. [163] Le
juge quitta l'air rêveur qu'il avait pris, le regard comme suspendu au ciel. Et
il examina Tarrou d'un air froid. -
Qu'est-ce que cela fait ? dit-il. Ce n'est pas la loi qui compte, c'est la
condamnation. Nous n'y pouvons rien. -
Celui-là, dit Cottard quand le juge fut parti, c'est l'ennemi numéro un. La
voiture démarra.

[¶167] Some minutes later Rambert and Cottard saw Garcia approaching. Without making any sign of recognition he came straight up to them and, by way of greeting, said: "You'll have to wait a bit."

> French: Un peu
plus tard, Rambert et Cottard virent arriver Garcia. Il avança vers eux sans
leur faire de signe et dit en guise de bonjour : « Il faut
attendre. »

[¶168] There was complete silence in the crowd around them, most of whom were women. Nearly all were carrying parcels; they had the vain hope of somehow smuggling these in to their sick relatives, and the even crazier idea that the latter could eat the food they'd brought. The gate was guarded by armed sentries, and now and then an eerie cry resounded in the courtyard between the barrack rooms and the entrance. Whenever this happened, anxious eyes turned toward the sick-wards.

> French: Autour
d'eux, la foule, où dominaient les femmes, attendait dans un silence total.
Presque toutes portaient des paniers dont elles avaient le vain espoir qu'elles
pourraient les faire passer à leurs parents malades et l'idée encore plus folle
que ceux-ci pourraient utiliser leurs provisions. La porte était gardée par des
factionnaires en armes et, de temps en temps, un cri bizarre traversait la cour
qui séparait la caserne de la porte. Dans l'assistance, des visages inquiets se
tournaient alors vers l'infirmerie.

[¶169] The three men were watching the scene when a brisk "Good morning" from behind them made them swing round. In spite of the heat Raoul was wearing a well-cut dark suit and a felt hat with rolled-up brim. He was tall and strongly built, his face rather pale. Hardly moving his lips, he said quickly and clearly: "Let's walk down to the center. You, Garcia, needn't come."

> French: Les
trois hommes regardaient ce spectacle lorsque dans leur dos un
« bonjour » net et grave les fit se retourner. Malgré la chaleur,
Raoul était habillé très correctement. Grand et fort, il portait un costume
croisé de couleur sombre et un feutre à bords retournés. Son visage était assez
pâle. Les yeux bruns et la bouche serrée, Raoul parlait de façon rapide et
précise : -
Descendons vers la ville, dit-il. Garcia, tu peux nous laisser.

[¶170] Garcia lit a cigarette and remained there while they walked away. Placing himself between Rambert and Cottard, Raoul set the pace, a fast one. "Garcia's explained the situation," he said. "We can fix it. But I must warn you it'll cost you a cool ten thousand." Rambert said he agreed to these terms.

> French: Garcia
alluma une cigarette et les laissa s'éloigner. Ils marchèrent rapidement,
accordant leur allure à celle de Raoul qui s'était placé au milieu d'eux. [164] -
Garcia m'a expliqué, dit-il. Cela peut se faire. De toute façon, ça vous
coûtera dix mille francs. Rambert
répondit qu'il acceptait.

[¶171] "Lunch with me tomorrow at the Spanish restaurant near the docks." Rambert said: "Right," and Raoul shook his hand, smiling for the first time. After he had gone, Cottard said he wouldn't be able to come to lunch next day, as he had an engagement, but anyhow Rambert didn't need him any more.

> French: -
Déjeunez avec moi, demain, au restaurant espagnol de la Marine. Rambert
dit que c'était entendu et Raoul lui serra la main, souriant pour la première
fois. Après son départ, Cottard s'excusa. Il n'était pas libre le lendemain et
d'ailleurs Rambert n'avait plus besoin de lui.

[¶172] When next day Rambert entered the Spanish restaurant, everyone turned and stared at him. The dark, cellarlike room, below the level of the small yellow street, was patronized only by men, mostly Spaniards, judging by their looks. Raoul was sitting at a table at the back of the room. Once he had beckoned to the journalist and Rambert started to go toward him, the curiosity left the faces of others and they bent over their plates again. Raoul had beside him a tall, thin, ill-shaven man, with enormously wide shoulders, an equine face, and thinning hair. His shirtsleeves were rolled up, displaying long, skinny arms covered with black hair. When Rambert was introduced he gave three slow nods. His own name, however, was not announced and Raoul, when referring to him, always said "our friend."

> French: Lorsque,
le lendemain, le journaliste entra dans le restaurant espagnol, toutes les
têtes se tournèrent sur son passage. Cette cave ombreuse, située en contrebas
d'une petite rue jaune et desséchée par le soleil, n'était fréquentée que par
des hommes, de type espagnol pour la plupart. Mais dès que Raoul, installé à
une table du fond, eut fait un signe au journaliste et que Rambert se fut
dirigé vers lui, la curiosité disparut des visages qui revinrent à leurs assiettes.
Raoul avait à sa table un grand type maigre et mal rasé, aux épaules démesurément
larges, la figure chevaline et les cheveux clairsemés. Ses longs bras minces,
couverts de poils noirs, sortaient d'une chemise aux manches retroussées. Il
hocha la tête trois fois lorsque Rambert lui fut présenté. Son nom n'avait pas
été prononcé et Raoul ne parlait de lui qu'en disant « notre ami ».

[¶173] "Our friend here thinks he may be able to help you. He is going?" Raoul broke off, as the waitress had just come to take Rambert's order. "He is going to put you in touch with two of our friends who will introduce you to some sentries whom we've squared. But that doesn't mean you can start right away. You'll have to leave it to the sentries to decide on the best moment. The simplest thing will be for you to stay some nights with one of them; his home is quite near the gate. The first thing is for our friend here to give you the contacts needed; then when everything's set, you'll settle with him for the expenses."

> French: - Notre
ami croit avoir la possibilité de vous aider. Il va vous... Raoul
s'arrêta parce que la serveuse intervenait pour la commande de Rambert. - Il va
vous mettre en rapport avec deux de nos amis qui vous feront connaître des
gardes qui nous sont acquis. Tout ne sera pas fini alors. Il faut que les
gardes jugent eux-mêmes du moment propice. Le plus simple [165] serait que vous
logiez pendant quelques nuits chez l'un d'eux, qui habite près des portes. Mais
auparavant, notre ami doit vous donner les contacts nécessaires. Quand tout
sera arrangé, c'est à lui que vous réglerez les frais.

[¶174] Again the "friend" slowly moved his equine head up and down, without ceasing to munch the tomato and pimento salad he was shoveling into his mouth. After which he began to speak, with a slight Spanish accent. He asked Rambert to meet him, the next day but one, at eight in the morning, in the Cathedral porch. "Another two days' wait," Rambert observed.

> French: L'ami
hocha encore une fois sa tête de cheval sans cesser de broyer la salade de
tomates et de poivrons qu'il ingurgitait. Puis il parla avec un léger accent
espagnol. Il proposait à Rambert de prendre rendez-vous pour le surlendemain, à
huit heures du matin, sous le porche de la cathédrale. -
Encore deux jours, remarqua Rambert.

[¶175] "It ain't so easy as all that, you see," Raoul said. "Them boys take some finding." Horse-face nodded slow approval once more. Some time was spent looking for a subject of conversation. The problem was solved easily enough when Rambert discovered that horse-face was an ardent football-player. He, too, had been very keen on soccer. They discussed the French championship, the merits of professional English teams, and the technique of passing. By the end of the meal horse-face was in high good humor, was calling Rambert "old boy," and trying to convince him that the most sporting position by far on the football field was that of center half. "You see, old boy, it's the center half that does the placing. And that's the whole art of the game, isn't it?" Rambert was inclined to agree, though he, personally, had always played center forward. The discussion proceeded peacefully until a radio was turned on and, after at first emitting a series of sentimental songs, broke into the announcement that there had been a hundred and thirty-seven plague deaths on the previous day. No one present betrayed the least emotion. Horse-face merely shrugged and stood up. Raoul and Rambert followed his example. As they were going out, the center half shook Rambert's hand vigorously. "My name's Gonzales," he said.

> French: - C'est
que ce n'est pas facile, dit Raoul. Il faut retrouver les gens. Le
cheval encensa une fois de plus et Rambert approuva sans passion. Le reste du
déjeuner se passa à rechercher un sujet de conversation. Mais tout devint très
facile lorsque Rambert découvrit que le cheval était joueur de football.
Lui-même avait beaucoup pratiqué ce sport On parla donc du championnat de
France, de la valeur des équipes professionnelles anglaises et de la tactique
en W. À la fin du déjeuner, le cheval s'était tout à fait animé et il tutoyait
Rambert pour le persuader qu'il n'y avait pas de plus belle place dans une
équipe que celle de demi-centre. « Tu comprends, disait-il, le
demi-centre, c'est celui qui distribue le jeu. Et distribuer le jeu, c'est ça
le football. » Rambert était de cet avis, quoiqu'il eût toujours joué
avant-centre. La discussion fut seulement interrompue par un poste de radio
qui, après avoir seriné en sourdine les mélodies sentimentales, annonça que, la
veille, la peste avait fait cent trente-sept victimes. Personne ne réagit dans
l'assistance. L'homme à tête de cheval haussa les épaules et se leva. Raoul et
Rambert l'imitèrent. [166] En
partant, le demi-centre serra la main de Rambert avec énergie : - Je
m'appelle Gonzalès, dit-il.

[¶176] To Rambert the next two days seemed endless. He looked up Rieux and described to him the latest developments, then accompanied the doctor on one of his calls. He took leave of him on the doorstep of a house where a patient, suspected to have plague, was awaiting him. There was a sound of footsteps and voices in the hall; the family were being warned of the doctor's visit. "I hope Tarrou will be on time," Rieux murmured. He looked worn out. "Is the epidemic getting out of hand?" Rambert asked.

> French: Ces
deux jours parurent interminables à Rambert. Il se rendit chez Rieux et lui
raconta ses démarches dans le détail. Puis il accompagna le docteur dans une de
ses visites. Il lui dit au revoir à la porte de la maison où l'attendait un
malade suspect. Dans le couloir, un bruit de courses et de voix : on
avertissait la famille de l'arrivée du docteur. -
J'espère que Tarrou ne tardera pas, murmura Rieux. Il
avait l'air fatigué. -
L'épidémie va trop vite ? demanda Rambert.

[¶177] Rieux said it wasn't that; indeed, the death-graph was rising less steeply. Only they lacked adequate means of coping with the disease.

> French: Rieux
dit que ce n'était pas cela et que même la courbe des statistiques montait
moins vite. Simplement, les moyens de lutter contre la peste n'étaient pas
assez nombreux.

[¶178] "We're short of equipment. In all the armies of the world a shortage of equipment is usually compensated for by manpower. But we're short of man-power, too." "Haven't doctors and trained assistants been sent from other towns?" "Yes," Rieux said. "Ten doctors and a hundred helpers. That sounds a lot, no doubt. But it's barely enough to cope with the present state of affairs. And it will be quite inadequate if things get worse."

> French: - Nous
manquons de matériel, dit-il. Dans toutes les armées du monde, on remplace
généralement le manque de matériel par des hommes. Mais nous manquons d'hommes
aussi. - Il
est venu des médecins de l'extérieur et du personnel sanitaire. - Oui,
dit Rieux. Dix médecins et une centaine d'hommes. C'est beaucoup, apparemment.
C'est à peine assez pour l'état présent de la maladie. Ce sera insuffisant si
l'épidémie s'étend.

[¶179] Rambert, who had been listening to the sounds within the house, turned to Rieux with a friendly smile. "Yes," he said, "you'd better make haste to win your battle." Then a shadow crossed his face. "You know," he added in a low tone: "it's not because of that I'm leaving." Rieux replied that he knew it very well, but Rambert went on to say:

> French: Rieux
prêta l'oreille aux bruits de l'intérieur, puis sourit à Rambert. - Oui,
dit-il, vous devriez vous dépêcher de réussir. Une
ombre passa sur le visage de Rambert : - Vous
savez, dit-il d'une voix sourde, ce n'est pas cela qui me fait partir. [167] Rieux
répondit qu'il le savait, mais Rambert continuait :

[¶180] "I don't think I'm a coward, not as a rule, anyhow. And I've had opportunities of putting it to the test. Only there are some thoughts I simply cannot endure." The doctor looked him in the eyes. "You'll see her again," he said. "Maybe. But I just can't stomach the thought that it may last on and on, and all the time she'll be growing older. At thirty one's beginning to age, and one's got to squeeze all one can out of life. But I doubt if you can understand." Rieux was replying that he thought he could, when Tarrou came up, obviously much excited. "I've just asked Paneloux to join us." "Well?" asked the doctor. "He thought it over, then said yes."

> French: - Je
crois que je ne suis pas lâche, du moins la plupart du temps. J'ai eu
l'occasion de l'éprouver. Seulement, il y a des idées que je ne peux pas
supporter. Le
docteur le regarda en face. - Vous
la retrouverez, dit-il. -
Peut-être, mais je ne peux pas supporter l'idée que cela va durer et qu'elle
vieillira pendant tout ce temps. À trente ans, on commence à vieillir et il
faut profiter de tout. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre. Rieux
murmurait qu'il croyait comprendre, lorsque Tarrou arriva, très animé. - Je
viens de demander à Paneloux de se joindre à nous. - Eh
bien ? demanda le docteur. - Il a
réfléchi et il a dit oui.

[¶181] "That's good," the doctor said. "I'm glad to know he's better than his sermon." "Most people are like that," Tarrou replied. "It's only a matter of giving them the chance." He smiled and winked at Rieux. "That's my job in life, giving people chances." "Excuse me," Rambert said, "I've got to be off."

> French: - J'en
suis content, dit le docteur. Je suis content de le savoir meilleur que son
prêche. - Tout
le monde est comme ça, dit Tarrou. Il faut seulement leur donner l'occasion. il
sourit et cligna de l'œil vers Rieux. - C'est
mon affaire à moi, dans la vie, de fournir des occasions. -
Pardonnez-moi, dit Rambert, mais il faut que je parte.

[¶182] On Thursday, the day of the appointment, Rambert entered the Cathedral porch at five minutes to eight. The air was still relatively cool. Small fleecy clouds, which presently the sun would swallow at a gulp, were drifting across the sky. A faint smell of moisture rose from the lawns, parched though they were. Still masked by the eastward houses, the sun was warming up Joan of Arc's helmet only, and it made a solitary patch of brightness in the Cathedral square. A clock struck eight. Rambert took some steps in the empty porch. From inside came a low sound of intoning voices, together with stale wafts of incense and dank air. Then the voices ceased. Ten small black forms came out of the building and hastened away toward the center of the town. Rambert grew impatient. Other black forms climbed the steps and entered the porch. He was about to light a cigarette when it struck him that smoking might be frowned on here.

> French: Le
jeudi du rendez-vous, Rambert se rendit sous le porche de la cathédrale, cinq
minutes avant huit heures. L'air était encore assez frais. Dans le ciel
progressaient de petits nuages blancs et ronds que, tout à l'heure, la montée
de la chaleur avalerait d'un coup. Une vague odeur d'humidité montait encore
des pelouses, pourtant desséchées. Le soleil, derrière les maisons de l'est,
réchauffait seulement le casque de la Jeanne d'Arc entièrement dorée qui garnit
la place. Une horloge [168] sonna les huit coups. Rambert fit quelques pas sous
le porche désert. De vagues psalmodies lui parvenaient de l'intérieur avec de
vieux parfums de cave et d'encens. Soudain, les chants se turent. Une dizaine
de petites formes noires sortirent de l'église et se mirent à trottiner vers la
ville. Rambert commença à s'impatienter. D'autres formes noires faisaient
l'ascension des grands escaliers et se dirigeaient vers le porche. Il alluma
une cigarette, puis s'avisa que le lieu peut-être ne l'y autorisait pas.

[¶183] At eight fifteen the organ began to play, very softly. Rambert entered. At first he could see nothing in the dim light of the aisle; after a moment he made out in the nave the small black forms that had preceded him. They were all grouped in a corner, in front of a makeshift altar on which stood a statue of St. Roch, carved in haste by one of our local sculptors. Kneeling, they looked even smaller than before, blobs of clotted darkness hardly more opaque than the gray, smoky haze in which they seemed to float. Above them the organ was playing endless variations.

> French: À huit
heures quinze, les orgues de la cathédrale commencèrent à jouer en sourdine.
Rambert entra sous la voûte obscure. Au bout d'un moment, il put apercevoir,
dans la nef, les petites formes noires qui étaient passées devant lui. Elles
étaient toutes réunies dans un coin, devant une sorte d'autel improvisé où l'on
venait d'installer un saint Roch, hâtivement exécuté dans un des ateliers de
notre ville. Agenouillées, elles semblaient s’être recroquevillées encore,
perdues dans la grisaille comme des morceaux d'ombre coagulée, à peine plus
épaisses, çà et là, que la brume dans laquelle elles flottaient. Au-dessus
d'elles, les orgues faisaient des variations sans fin.

[¶184] When Rambert stepped out of the Cathedral, he saw Gonzales already going down the steps on his way back to the town. "I thought you'd cleared off, old boy," he said to the journalist. "Considering how late it is." He proceeded to explain that he'd gone to meet his friends at the place agreed on, which was quite near by, at ten to eight, the time they'd fixed, and waited twenty minutes without seeing them.

> French: Lorsque
Rambert sortit, Gonzalès descendait déjà les escaliers et se dirigeait vers la
ville. - Je
croyais que tu étais parti, dit-il au journaliste. C'était normal. Il
expliqua qu'il avait attendu ses amis à un autre rendez-vous qu'il leur avait
donné, non loin de là, à huit heures moins dix. Mais il les avait attendus
vingt minutes, en vain.

[¶185] "Something must have held them up. There's lots of snags, you know, in our line of business." He suggested another meeting at the same time on the following day, beside the war memorial. Rambert sighed and pushed his hat back on his head. "Don't take it so hard," Gonzales laughed. "Why, think of all the swerves and runs and passes you got to make to score a goal." "Quite so," Rambert agreed. "But the game lasts only an hour and a half."

> French: - Il y
a un empêchement, c'est sûr. On n'est pas toujours à l'aise dans le travail que
nous faisons. Il
proposait un autre rendez-vous, le lendemain, à la [169] même heure, devant le
monument aux morts. Rambert soupira et rejeta son feutre en arrière. - Ce
n'est rien, conclut Gonzalès en riant. Pense un peu à toutes les combinaisons,
les descentes et les passes qu'il faut faire avant de marquer un but. - Bien
sûr, dit encore Rambert. Mais la partie ne dure qu'une heure et demie.

[¶186] The war memorial at Oran stands at the one place where one has a glimpse of the sea, a sort of esplanade following for a short distance the brow of the cliff overlooking the harbor. Next day, being again the first to arrive at the meeting-place, Rambert whiled away the time reading the list of names of those who had died for their country. Some minutes later two men strolled up, gave him a casual glance, then, resting their elbows on the parapet of the esplanade, gazed down intently at the empty, lifeless harbor. Both wore short-sleeved jerseys and blue trousers, and were of much the same height. The journalist moved away and, seated on a stone bench, studied their appearance at leisure. They were obviously youngsters, not more than twenty. Just then he saw Gonzales coming up. "Those are our friends," he said, after apologizing for being late. Then he led Rambert to the two youths, whom he introduced as Marcel and Louis. They looked so much alike that Rambert had no doubt they were brothers. "Right," said Gonzales. "Now you know each other, you can get down to business."

> French: Le
monument aux morts d'Oran se trouve sur le seul endroit d'où l'on peut
apercevoir la mer, une sorte de promenade longeant, sur une assez courte
distance, les falaises qui dominent le port. Le lendemain, Rambert, premier au
rendez-vous, lisait avec attention la liste des morts aux champ d'honneur.
Quelques minutes après, deux hommes s'approchèrent, le regardèrent avec
indifférence, puis allèrent s'accouder au parapet de la promenade et parurent
tout à fait absorbés par la contemplation des quais vides et déserts. Ils
étaient tous les deux de la même taille, vêtus tous les deux d'un pantalon bleu
et d'un tricot marine à manches courtes. Le journaliste s'éloigna un peu, puis
s'assit sur un banc et put les regarder à loisir. Il s'aperçut alors qu'ils
n'avaient sans doute pas plus de vingt ans. À ce moment, il vit Gonzalès qui
marchait vers lui en s'excusant. « Voilà
nos amis », dit-il, et il l'amena vers les deux jeunes gens qu'il présenta
sous les noms de Marcel et de Louis. De face, ils se ressemblaient beaucoup et
Rambert estima qu'ils étaient frères. -
Voilà, dit Gonzalès. Maintenant la connaissance est faite. Il faudra arranger
l'affaire elle-même.

[¶187] Marcel, or Louis, said that their turn of guard duty began in two days and lasted a week; they'd have to watch out for the night when there was the best chance of bringing it off. The trouble was that there were two other sentries, regular soldiers, besides themselves, at the west gate. These two men had better be kept out of the business; one couldn't depend on them, and anyhow it would pile up expenses unnecessarily. Some evenings, however, these two sentries spent several hours in the back room of a near-by bar. Marcel, or Louis, said that the best thing Rambert could do would be to stay at their place, which was only a few minutes' walk from the gate, and wait till one of them came to tell him the coast was clear. It should then be quite easy for him to "make his get-away." But there was no time to lose; there had been talk about setting up duplicate sentry posts a little farther out. Rambert agreed and handed some of his few remaining cigarettes to the young men. The one who had not yet spoken asked Gonzales if the question of expenses had been settled and whether an advance would be given.

> French: Marcel
ou Louis dit alors que leur tour de garde commençait dans deux jours, durait
une semaine et qu'il faudrait repérer le jour le plus commode. Ils étaient
quatre à garder la porte ouest et les deux autres étaient [170] des militaires
de carrière. Il n'était pas question de les mettre dans l'affaire. Ils
n'étaient pas sûrs et, d'ailleurs, cela augmenterait les frais. Mais il
arrivait, certains soirs, que les deux collègues allassent passer une partie de
la nuit dans l'arrière-salle d'un bar qu'ils connaissaient. Marcel ou Louis
proposait ainsi à Rambert de venir s'installer chez eux, à proximité des
portes, et d'attendre qu'on vînt le chercher. Le passage alors serait tout à fait
facile. Mais il fallait se dépêcher parce qu'on parlait, depuis peu,
d'installer des doubles postes à l'extérieur de la ville. Rambert
approuva et offrit quelques-unes de ses dernières cigarettes. Celui des deux
qui n'avait pas encore parlé demanda alors à Gonzalès si la question des frais
était réglée et si l'on pouvait recevoir des avances.

[¶188] "No," Gonzales said, "and you needn't bother about that; he's a pal of mine. He'll pay when he leaves." Another meeting was arranged. Gonzales suggested their dining together on the next day but one, at the Spanish restaurant. It was at easy walking-distance from where the young men lived. "For the first night," he added, "I'll keep you company, old boy."

> French: - Non,
dit Gonzalès, ce n'est pas la peine, c'est un copain. Les frais seront réglés
au départ. On
convint d'un nouveau rendez-vous. Gonzalès proposa un dîner au restaurant
espagnol, le surlendemain. De là, on pourrait se rendre à la maison des gardes. - Pour
la première nuit, dit-il à Rambert, je te tiendrai compagnie.

[¶189] Next day on his way to his bedroom Rambert met Tarrou coming down the stairs at the hotel. "Like to come with me?" he asked. "I'm just off to see Rieux." Rambert hesitated. "Well, I never feel sure I'm not disturbing him."

> French: Le lendemain,
Rambert, remontant dans sa chambre, croisa Tarrou dans l'escalier de l'hôtel. - Je
vais rejoindre Rieux, lui dit ce dernier, voulez-vous venir ? - Je ne
suis jamais sûr de ne pas le déranger, dit Rambert après une hésitation.

[¶190] "I don't think you need worry about that; he's talked about you quite a lot." The journalist pondered. Then, "Look here," he said. "If you've any time to spare after dinner, never mind how late, why not come to the hotel, both of you, and have a drink with me?" "That will depend on Rieux." Tarrou sounded doubtful. "And on the plague," said Tarrou.

> French: - Je ne
crois pas, il m'a beaucoup parlé de vous. Le
journaliste réfléchissait : -
Écoutez, dit-il. Si vous avez un moment après dîner, même tard, venez au bar de
l'hôtel tous les deux. - Ça
dépend de lui et de la peste, dit Tarrou.

[¶191] At eleven o'clock that night, however, Rieux and Tarrou entered the small, narrow bar of the hotel. Some thirty people were crowded into it, all talking at the top of their voices. Coming from the silence of the plague-bound town, the two newcomers were startled by the sudden burst of noise, and halted in the doorway. They understood the reason for it when they saw that liquor was still to be had here. Rambert, who was perched on a stool at a corner of the bar, beckoned to them. With complete coolness he elbowed away a noisy customer beside him to make room for his friends.

> French: À onze
heures du soir, pourtant, Rieux et Tarrou [171] entrèrent dans le bar, petit et
étroit. Une trentaine de personnes s'y coudoyaient et parlaient à très haute
voix. Venus du silence de la ville empestée, les deux arrivants s'arrêtèrent,
un peu étourdis. Ils comprirent cette agitation en voyant qu'on servait encore
des alcools. Rambert était à une extrémité du comptoir et leur faisait signe du
haut de son tabouret. Ils l'entourèrent, Tarrou repoussant avec tranquillité un
voisin bruyant.

[¶192] "You've no objection to a spot of something strong?" "No," Tarrou replied. "Quite the contrary." Rieux sniffed the pungency of bitter herbs in the drink that Rambert handed him. It was hard to make oneself heard in the din of voices, but Rambert seemed chiefly concerned with drinking. The doctor couldn't make up his mind whether he was drunk yet. At one of the two tables that occupied all the remaining space beyond the half-circle round the bar, a naval officer, with a girl on each side of him, was describing to a fat, red-faced man a typhus epidemic at Cairo. "They had camps, you know," he was saying, "for the natives, with tents for the sick ones and a ring of sentries all round. If a member of the family came along and tried to smuggle in one of those damn-fool native remedies, they fired at sight. A bit tough, I grant you, but it was the only thing to do." At the other table, round which sat a bevy of bright young people, the talk was incomprehensible, half drowned by the stridence of St. James Infirmary coming from a loud-speaker just above their heads.

> French: -
L'alcool ne vous effraie pas ? - Non,
dit Tarrou, au contraire. Rieux
renifla l'odeur d'herbes amères de son verre. Il était difficile de parler dans
ce tumulte, mais Rambert semblait surtout occupé à boire. Le docteur ne pouvait
pas juger encore s'il était ivre. À l'une des deux tables qui occupaient le
reste du local étroit où ils se tenaient, un officier de marine, une femme à
chaque bras, racontait à un gros interlocuteur congestionné, une épidémie de
typhus au Caire : « Des camps, disait-il, on avait fait des camps
pour les indigènes, avec des tentes pour les malades et, tout autour, un cordon
de sentinelles qui tiraient sur la famille quand elle essayait d'apporter en
fraude des remèdes de bonne femme. C'était dur, mais c'était juste. » À
l'autre table, occupée par des jeunes gens élégants, la conversation était incompréhensible
et se perdait dans les mesures de Saint James Infirmary, que déversait un
Pick-up haut perché.

[¶193] "Any luck?" Rieux had to raise his voice. "I'm getting on," Rambert replied. "In the course of the week, perhaps." "A pity!" Tarrou shouted. "Why?" "Oh," Rieux put in, "Tarrou said that because he thinks you might be useful to us here. But, personally, I understand your wish to get away only too well." Tarrou stood the next round of drinks. Rambert got off his stool and looked him in the eyes for the first time. "How could I be useful?"

> French: -
Etes-vous content ? dit Rieux en élevant la voix. - Ça
s'approche, dit Rambert. Peut-être dans la semaine. -
Dommage, cria Tarrou. - Pourquoi ? Tarrou
regarda Rieux. -
Oh ! dit celui-ci, Tarrou dit cela parce qu'il pense [172] que vous auriez
pu nous être utile ici. Mais moi, je comprends trop bien votre désir de partir. Tarrou
offrit une autre tournée. Rambert descendit de son tabouret et le regarda en
face pour la première fois : - En
quoi vous serais-je utile ?

[¶194] "Why, of course," Tarrou replied, slowly reaching toward his glass, "in one of our sanitary squads." The look of brooding obstinacy that Rambert so often had came back to his face, and he climbed again on to his stool. "Don't you think these squads of ours do any good?" asked Tarrou, who had just taken a sip of his glass and was gazing hard at Rambert. "I'm sure they do," the journalist replied, and drank off his glass.

> French: - Eh
bien, dit Tarrou, en tendant la main vers son verre sans se presser, dans nos
formations sanitaires. Rambert
reprit cet air de réflexion butée qui lui était habituel et remonta sur son
tabouret. - Ces
formations ne vous paraissent-elles pas utiles ? dit Tarrou qui venait de
boire et regardait Rambert attentivement. - Très
utiles, dit le journaliste, et il but.

[¶195] Rieux noticed that his hand was shaking, and he decided, definitely, that the man was far gone in drink. Next day, when for the second time Rambert entered the Spanish restaurant, he had to make his way through a group of men who had taken chairs out on the sidewalk and were sitting in the green-gold evening light, enjoying the first breaths of cooler air. They were smoking an acrid-smelling tobacco. The restaurant itself was almost empty. Rambert went to the table at the back at which Gonzales had sat when they met for the first time. He told the waitress he would wait a bit. It was seven thirty. In twos and threes the men from outside began to dribble in and seat themselves at the tables. The waitresses started serving them, and a tinkle of knives and forks, a hum of conversation, began to fill the cellarlike room. At eight Rambert was still waiting. The lights were turned on. A new set of people took the other chairs at his table. He ordered dinner. At half past eight he had finished without having seen either Gonzales or the two young men. He smoked several cigarettes. The restaurant was gradually emptying. Outside, night was falling rapidly. The curtains hung across the doorway were billowing in a warm breeze from the sea. At nine Rambert realized that the restaurant was quite empty and the waitress was eying him curiously. He paid, went out, and, noticing that a cafe across the street was open, settled down there at a place from which he could keep an eye on the entrance of the restaurant. At half past nine he walked slowly back to his hotel, racking his brains for some method of tracking down Gonzales, whose address he did not know, and bitterly discouraged by the not unlikely prospect of having to start the tiresome business all over again.

> French: Rieux
remarqua que sa main tremblait. Il pensa que décidément, oui, il était tout à
fait ivre. Le
lendemain, lorsque Rambert entra pour la deuxième fois dans le restaurant
espagnol, il passa au milieu d'un petit groupe d'hommes qui avaient sorti des
chaises devant l'entrée et goûtaient un soir vert et or où la chaleur commençait
seulement de s'affaisser. Ils fumaient un tabac à l'odeur âcre. À l'intérieur,
le restaurant était presque désert. Rambert alla s'asseoir à la table du fond
où il avait rencontré Gonzalès, la première fois. Il dit à la serveuse qu'il
attendrait. Il était dix-neuf heures trente. Peu à peu, les hommes rentrèrent
dans la salle à manger et s'installèrent. On commença à les servir et la voûte
surbaissée s'emplit de bruits de couverts et de conversations sourdes. À vingt
heures, Rambert attendait toujours. On donna de la lumière. De nouveaux clients
s'installèrent à sa table. Il commanda son dîner. À vingt heures trente, il
avait terminé sans avoir vu Gonzalès, ni les deux jeunes gens. Il fuma des
cigarettes. La salle se vidait lentement. Au dehors, la nuit tombait très [173]
rapidement. Un souffle tiède qui venait de la mer soulevait doucement les
rideaux des portes-fenêtres. Quand il fut vingt-et-une heures, Rambert
s'aperçut que la salle était vide et que la serveuse le regardait avec
étonnement. Il paya et sortit. Face au restaurant, un café était ouvert.
Rambert s'installa au comptoir et surveilla l'entrée du restaurant. À
vingt-et-une heures trente, il se dirigea vers son hôtel, cherchant en vain
comment rejoindre Gonzalès dont il n'avait pas l'adresse, le coeur désemparé à
l'idée de toutes les démarches qu'il faudrait reprendre.

[¶196] It was at this moment, as he walked in the dark streets along which ambulances were speeding, that it suddenly struck him, as he informed Dr. Rieux subsequently, that all this time he'd practically forgotten the woman he loved, so absorbed had he been in trying to find a rift in the walls that cut him off from her. But at this same moment, now that once more all ways of escape were sealed against him, he felt his longing for her blaze up again, with a violence so sudden, so intense, that he started running to his hotel, as if to escape the burning pain that none the less pervaded him, racing like wildfire in his blood.

> French: C'est à
ce moment, dans la nuit traversée d'ambulances fugitives, qu'il s'aperçut,
comme il devait le dire au docteur Rieux, que pendant tout ce temps il avait en
quelque sorte oublié sa femme, pour s'appliquer tout entier à la recherche
d'une ouverture dans les murs qui la séparaient d'elle. Mais c'est à ce moment
aussi que, toutes les voies une fois de plus bouchées, il la retrouva de
nouveau au centre de son désir, et avec un si soudain éclatement de douleur
qu'il se mit à courir vers son hôtel, pour fuir cette atroce brûlure qu'il
emportait pourtant avec lui et qui lui mangeait les tempes.

[¶197] Very early next day, however, he called on Rieux, to ask him where he could find Cottard. "The only thing to do is to pick up the thread again where I dropped it." "Come tomorrow night," Rieux said. "Tarrou asked me to invite Cottard here, I don't know why. He's due to come at ten. Come at half past ten."

> French: Très
tôt, le lendemain, il vint voir cependant Rieux, pour lui demander comment
trouver Cottard : - Tout
ce qui me reste à faire, dit-il, c'est de suivre à nouveau la filière. - Venez
demain soir, dit Rieux, Tarrou m'a demandé d'inviter Cottard, je ne sais
pourquoi. Il doit venir à dix heures. Arrivez à dix heures et demie.

[¶198] When Cottard visited the doctor next day, Tarrou and Rieux were discussing the case of one of Rieux's patients who against all expectation had recovered. "It was ten to one against," Tarrou commented. "He was in luck."

> French: Lorsque
Cottard arriva chez le docteur, le lendemain, Tarrou et Rieux parlaient d'une
guérison inattendue qui avait eu lieu dans le service de ce dernier. - Un
sur dix. Il a eu de la chance, disait Tarrou.

[¶199] "Oh, come now," Cottard said. "It can't have been plague, that's all." They assured him there was no doubt it was a case of plague. "That's impossible, since he recovered. You know as well as I do, once you have plague your number's up." "True enough, as a general rule," Rieux replied. "But if you refuse to be beaten, you have some pleasant surprises." Cottard laughed.

> French: -
Ah ! bon, dit Cottard, ce n'était pas la peste. [174] On
l'assura qu'il s'agissait bien de cette maladie. - Ce
n'est pas possible puisqu'il est guéri. Vous le savez aussi bien que moi, la
peste ne pardonne pas. - En
général, non, dit Rieux. Mais avec un peu d'entêtement, on a des surprises. Cottard
riait.

[¶200] "Precious few, anyhow. You saw the number of deaths this evening?" Tarrou, who was gazing amiably at Cottard, said he knew the latest figures, and that the position was extremely serious. But what did that prove? Only that still more stringent measures should be applied.

> French: - Il
n'y paraît pas. Vous avez entendu les chiffres, ce soir ? Tarrou,
qui regardait le rentier avec bienveillance, dit qu'il connaissait les
chiffres, que la situation était grave, mais qu'est-ce que cela prouvait ?
Cela prouvait qu'il fallait des mesures encore plus exceptionnelles.

[¶201] "How? You can't make more stringent ones than those we have now." "No. But every person in the town must apply them to himself." Cottard stared at him in a puzzled manner, and Tarrou went on to say that there were far too many slackers, that this plague was everybody's business, and everyone should do his duty. For instance, any able-bodied man was welcome in the sanitary squads.

> French: -
Eh ! Vous les avez déjà prises. - Oui,
mais il faut que chacun les prenne pour son Compte. Cottard
regardait Tarrou sans comprendre. Celui-ci dit que trop d'hommes restaient
inactifs, que l'épidémie était l'affaire de chacun et que chacun devait faire
son devoir. Les formations volontaires étaient ouvertes à tous.

[¶202] "That's an idea," said Cottard, "but it won't get you anywhere. The plague has the whip hand of you and there's nothing to be done about it." "We shall know whether that is so", Tarrou's voice was carefully controlled, "only when we've tried everything." Meanwhile Rieux had been sitting at his desk, copying out reports. Tarrou was still gazing at the little business man, who was stirring uneasily in his chair. "Look here, Monsieur Cottard, why don't you join us?"

> French: - C'est
une idée, dit Cottard, mais ça ne servira à rien. La peste est trop forte. - Nous
le saurons, dit Tarrou sur le ton de la patience, quand nous aurons tout
essayé. Pendant
ce temps, Rieux à son bureau recopiait des fiches. Tarrou regardait toujours le
rentier qui s'agitait sur sa chaise. -
Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous, monsieur Cottard ?

[¶203] Picking up his derby hat, Cottard rose from his chair with an offended expression. "It's not my job," he said. Then, with an air of bravado, he added: "What's more, the plague suits me quite well and I see no reason why I should bother about trying to stop it."

> French: L'autre
se leva d'un air offensé, prit son chapeau rond à la main : - Ce
n'est pas mon métier. Puis
sur un ton de bravade : -
D'ailleurs je m'y trouve bien, moi, dans la peste, [175] et je ne vois pas
pourquoi je me mêlerais de la faire cesser.

[¶204] As if a new idea had just waylaid him, Tarrou struck his forehead. "Why, of course, I was forgetting. If it wasn't for that, you'd be arrested." Cottard gave a start and gripped the back of the chair, as if he were about to fall. Rieux had stopped writing and was observing him with grave interest. "Who told you that?" Cottard almost screamed.

> French: Tarrou
se frappa le front, comme illuminé par une vérité soudaine : -
Ah ! c'est vrai, j'oubliais, vous seriez arrêté sans cela. Cottard
eut un haut-le-corps et se saisit de la chaise comme s'il allait tomber. Rieux
avait cessé d'écrire et le regardait d'un air sérieux et intéressé. - Qui
vous l'a dit ? cria le rentier. Tarrou
parut surpris et dit :

[¶205] "Why, you yourself!" Tarrou looked surprised. "At least, that's what the doctor and I have gathered from the way you speak." Losing all control of himself, Cottard let out a volley of oaths. "Don't get excited," Tarrou said quietly. "Neither I nor the doctor would dream of reporting you to the police. What you may have done is no business of ours. And, anyway, we've never had much use for the police. Come, now! Sit down again."

> French: - Mais
vous. Ou du moins, c'est ce que le docteur et moi avons cru comprendre. Et
comme Cottard, envahi tout à coup d'une rage trop forte pour lui, bredouillait
des paroles incompréhensibles : - Ne
nous énervez pas, ajouta Tarrou. Ce n'est pas le docteur ni moi qui vous
dénoncerons. Votre histoire ne nous regarde pas. Et puis, la police, nous
n'avons jamais aimé ça. Allons, asseyez-vous.

[¶206] Cottard looked at the chair, then hesitantly lowered himself into it. He heaved a deep sigh. "It's something that happened ages ago," he began. "Somehow they've dug it up. I thought it had all been forgotten. But somebody started talking, damn him! They sent for me and told me not to budge till the inquiry was finished. And I felt pretty sure they'd end up by arresting me." "Was it anything serious?" Tarrou asked. "That depends on what you mean by 'serious.' It wasn't murder, anyhow." "Prison or transportation with hard labor?" Cottard was looking almost abject.

> French: Le
rentier regarda sa chaise et s'assit, après une hésitation. Au bout d'un
moment, il soupira. - C'est
une vieille histoire, reconnut-il, qu'ils ont ressortie. Je croyais que c'était
oublié. Mais il y en a un qui a parlé. Ils m'ont fait appeler et m'ont dit de
me tenir à leur disposition jusqu'à la fin de l'enquête. J'ai compris qu'ils
finiraient par m'arrêter. - C'est
grave ? demanda Tarrou. - Ça
dépend de ce que vous voulez dire. Ce n'est pas un meurtre en tout cas. -
Prison ou travaux forcés ? Cottard
paraissait très abattu.

[¶207] "Well, prison, if I'm lucky." But after a moment he grew excited again. "It was all a mistake. Everybody makes mistakes. And I can't bear the idea of being pulled in for that, of being torn from my home and habits and everyone I know."

> French: -
Prison, si j'ai de la chance... Mais
après un moment, il reprit avec véhémence : [176] -
C'est une erreur. Tout le monde fait des erreurs. Et je ne peux pas supporter
l'idée d'être enlevé pour ça, d'être séparé de ma maison, de mes habitudes, de
tous ceux que je connais.

[¶208] "And is that the reason," Tarrou asked, "why you had the bright idea of hanging yourself?" "Yes. It was a damn-fool thing to do, I admit."

> French: -
Ah ! demanda Tarrou, c'est pour ça que vous avez inventé de vous pendre ? - Oui,
une bêtise, bien sûr.

[¶209] For the first time Rieux spoke. He told Cottard that he quite understood his anxiety, but perhaps everything would come right in the end. "Oh, for the moment I've nothing to fear."

> French: Rieux
parla pour la première fois et dit à Cottard qu'il comprenait son inquiétude,
mais que tout s'arrangerait peut-être. -
Oh ! pour le moment, je sais que je n'ai rien à craindre.

[¶210] "I can see," Tarrou said, "that you're not going to join in our effort." Twiddling his hat uneasily, Cottard gazed at Tarrou with shifty eyes. "I hope you won't bear me a grudge." "Certainly not. But", Tarrou smiled, "do try at least not to propagate the microbe deliberately."

> French: - Je
vois, dit Tarrou, vous n'entrerez pas dans nos formations. L'autre,
qui tournait son chapeau entre ses mains, leva vers Tarrou un regard incertain : - Il ne
faut pas m'en vouloir. -
Sûrement pas. Mais essayez au moins, dit Tarrou en souriant, de ne pas propager
volontairement le microbe.

[¶211] Cottard protested that he'd never wanted the plague, it was pure chance that it had broken out, and he wasn't to blame if it happened to make things easier for him just now. Then he seemed to pluck up courage again and when Rambert entered was shouting almost aggressively:

> French: Cottard
protesta qu'il n'avait pas voulu la peste, qu'elle était arrivée comme ça et
que ce n'était pas sa faute si elle arrangeait ses affaires pour le moment. Et
quand Rambert arriva à la porte, le rentier ajoutait, avec beaucoup d'énergie
dans la voix :

[¶212] "What's more, I'm pretty sure you won't get anywhere." Rambert learned to his chagrin that Cottard didn't know where Gonzales lived; he suggested that they'd better pay another visit to the small cafe. They made an appointment for the following day. When Rieux gave him to understand that he'd like to be kept posted, Rambert proposed that he and Tarrou should look him up one night at the end of the week. They could come as late as they liked and would be sure to find him in his room.

> French: - Du
reste, mon idée est que vous n'arriverez à rien. Rambert
apprit que Cottard ignorait l'adresse de Gonzalès, mais qu'on pouvait toujours
retourner au petit café. On prit rendez-vous pour le lendemain. Et comme Rieux
manifesta le désir d'être renseigné, Rambert l'invita avec Tarrou pour la fin
de la semaine à n'importe quelle heure de la nuit, dans sa chambre.

[¶213] Next morning Cottard and Rambert went to the cafe and left a message for Garcia, asking him to come that evening, or if this could not be managed, next day. They waited for him in vain that evening. Next day Garcia turned up. He listened in silence to what Rambert had to say; then informed him he had no idea what had happened, but knew that several districts of the town had been isolated for twenty-four hours for a house-to-house inspection. Quite possibly Gonzales and the two youngsters hadn't been able to get through the cordon. All he could do was to put them in touch once more with Raoul. Naturally this couldn't be done before the next day but one.

> French: Au
matin, Cottard et Rambert allèrent au petit café et laissèrent à Garcia un
rendez-vous pour le soir, ou le lendemain en cas d'empêchement. Le soir, ils
l'attendirent [177] en vain. Le lendemain, Garcia était là. Il écouta en silence
l'histoire de Rambert. Il n'était pas au courant, mais il savait qu'on avait
consigné des quartiers entiers pendant vingt-quatre heures afin de procéder à
des vérifications domiciliaires. Il était possible que Gonzalès et les deux
jeunes gens n'eussent pu franchir les barrages. Mais tout ce qu'il pouvait
faire était de les mettre en rapport à nouveau avec Raoul. Naturellement, ce ne
serait pas avant le surlendemain.

[¶214] "I see," Rambert said. "I'll have to start it all over again, from scratch." On the next day but one, Raoul, whom Rambert met at a street corner, confirmed Garcia's surmise; the low-lying districts had, in fact, been isolated and a cordon put round them. The next thing was to get in contact with Gonzales. Two days later Rambert was lunching with the footballer. "It's too damn silly," Gonzales said. "Of course you should have arranged some way of seeing each other." Rambert heartily agreed.

> French: - Je
vois, dit Rambert, il faut tout recommencer. Le
surlendemain, au coin d'une rue, Raoul confirma l'hypothèse de Garcia ;
les bas quartiers avaient été consignés. Il fallait reprendre contact avec
Gonzalès. Deux jours après, Rambert déjeunait avec le joueur de football. - C'est
idiot, disait celui-ci. On aurait dû convenir d'un moyen de se retrouver. C'était
aussi l'avis de Rambert.

[¶215] "Tomorrow morning," Gonzales continued, "we'll look up the kids and try to get a real move on." When they called next day, however, the youngsters were out. A note was left fixing a meeting for the following day at noon, outside the high school. When Rambert came back to his hotel, Tarrou was struck by the look on his face. "Not feeling well?" he asked.

> French: -
Demain matin, nous irons chez les petits, on tâchera de tout arranger. Le
lendemain, les petits n'étaient pas chez eux. On leur laissa un rendez-vous
pour le lendemain midi, place du Lycée. Et Rambert rentra chez lui avec une
expression qui frappa Tarrou, lorsqu'il le rencontra dans l'après-midi. - Ça ne
va pas ? lui demanda Tarrou.

[¶216] "It's having to start it all over again that's got me down." Then he added: "You'll come tonight, won't you?" When the two friends entered Rambert's room that night, they found him lying on the bed. He got up at once and filled the glasses he had ready. Before lifting his to his lips, Rieux asked him if he was making progress. The journalist replied that he'd started the same round again and got to the same point as before; in a day or two he was to have his last appointment. Then he took a sip of his drink and added gloomily: "Needless to say, they won't turn up." "Oh come! That doesn't follow because they let you down last time." "So you haven't understood yet?" Rambert shrugged his shoulders almost scornfully. "Understood what?" "The plague." "Ah!" Rieux exclaimed.

> French: - C'est
à force de recommencer, dit Rambert. Et il
renouvela son invitation : - Venez
ce soir. Le
soir, quand les deux hommes pénétrèrent dans la chambre de Rambert, celui-ci
était étendu. Il se leva, emplit des verres qu'il avait préparés. Rieux,
prenant le sien, lui demanda si c'était en bonne voie. Le journaliste dit qu'il
avait fait à nouveau un tour complet, [178] qu'il était arrivé au même point et
qu'il aurait bientôt son dernier rendez-vous. Il but et ajouta : -
Naturellement, ils ne viendront pas. - Il ne
faut pas en faire un principe, dit Tarrou. - Vous
n'avez pas encore compris, répondit Rambert, en haussant les épaules. - Quoi
donc ? - La
peste. -
Ah ! fit Rieux.

[¶217] "No, you haven't understood that it means exactly that, the same thing over and over and over again." He went to a corner of the room and started a small phonograph. "What's that record?" Tarrou asked. "I've heard it before." "It's St. James Infirmary."

> French: - Non,
vous n'avez pas compris que ça consiste à recommencer. Rambert
alla dans un coin de sa chambre et ouvrit un petit phonographe. - Quel
est ce disque ? demanda Tarrou. Je le connais. Rambert
répondit que c'était Saint James Infirmary.

[¶218] While the phonograph was playing, two shots rang out in the distance. "A dog or a get-away," Tarrou remarked. When, a moment later, the record ended, an ambulance bell could be heard clanging past under the window and receding into silence. "Rather a boring record," Rambert remarked. "And this must be the tenth time I've put it on today." "Are you really so fond of it?"

> French: Au
milieu du disque, on entendit deux coups de feu claquer au loin. - Un
chien ou une évasion, dit Tarrou. Un
moment après, le disque s'acheva et l'appel d'une ambulance se précisa,
grandit, passa sous les fenêtres de la chambre d'hôtel, diminua, puis
s'éteignit enfin. - Ce
disque n'est pas drôle, dit Rambert. Et puis cela fait bien dix fois que je
l'entends aujourd'hui. - Vous
l'aimez tant que cela ?

[¶219] "No, but it's the only one I have." And after a moment he added: "That's what I said 'it' was, the same thing over and over again." He asked Rieux how the sanitary groups were functioning. Five teams were now at work, and it was hoped to form others. Sitting on the bed, the journalist seemed to be studying his fingernails. Rieux was gazing at his squat, powerfully built form, hunched up on the edge of the bed. Suddenly he realized that Rambert was returning his gaze.

> French: - Non,
mais je n'ai que celui-là. Et
après un moment : - Je
vous dis que ça consiste à recommencer. Il
demanda à Rieux comment marchaient les formations. Il y avait cinq équipes au
travail. On espérait en former d'autres. Le journaliste s'était assis sur son
lit et paraissait préoccupé par ses ongles. Rieux examinait sa silhouette
courte et puissante, ramassée sur le bord du lit. Il s'aperçut tout d'un coup
que Rambert le regardait.

[¶220] "You know, doctor, I've given a lot of thought to your campaign. And if I'm not with you, I have my reasons. No, I don't think it's that I'm afraid to risk my skin again. I took part in the Spanish Civil War." "On which side?" Tarrou asked. "The losing side. But since then I've done a bit of thinking." "About what?"

> French: [179] -
Vous savez, docteur, dit-il, j'ai beaucoup pensé à votre organisation. Si je ne
suis pas avec vous, c'est que j'ai mes raisons. Pour le reste, je crois que je
saurais encore payer de ma personne, j'ai fait la guerre d'Espagne. - De
quel côté ? demanda Tarrou. - Du
côté des vaincus. Mais depuis, j'ai un peu réfléchi. - À
quoi ? fit Tarrou.

[¶221] "Courage. I know now that man is capable of great deeds. But if he isn't capable of a great emotion, well, he leaves me cold." "One has the idea that he is capable of everything," Tarrou remarked.

> French: - Au
courage. Maintenant je sais que l'homme est capable de grandes actions. Mais
s'il n'est pas capable d'un grand sentiment, il ne m'intéresse pas. - On a
l'impression qu'il est capable de tout, dit Tarrou.

[¶222] "I can't agree; he's incapable of suffering for a long time, or being happy for a long time. Which means that he's incapable of anything really worth while." He looked at the two men in turn, then asked: "Tell me, Tarrou, are you capable of dying for love?" "I couldn't say, but I hardly think so, as I am now."

> French: - Mais
non, il est incapable de souffrir ou d'être heureux longtemps. Il n'est donc
capable de rien qui vaille. Il les
regardait, et puis : -
Voyons, Tarrou, êtes-vous capable de mourir pour un amour ? - Je ne
sais pas, mais il me semble que non, maintenant.

[¶223] "You see. But you're capable of dying for an idea; one can see that right away. Well, personally, I've seen enough of people who die for an idea. I don't believe in heroism; I know it's easy and I've learned it can be murderous. What interests me is living and dying for what one loves." Rieux had been watching the journalist attentively. With his eyes still on him he said quietly: "Man isn't an idea, Rambert."

> French: -
Voilà. Et vous êtes capable de mourir pour une idée, c'est visible à l'oeil nu.
Eh bien, moi, j'en ai assez des gens qui meurent pour une idée. je ne crois pas
à l'héroïsme, je sais que c'est facile et j'ai appris que c'était meurtrier. Ce
qui m'intéresse, c'est qu'on vive et qu'on meure de ce qu'on aime. Rieux
avait écouté le journaliste avec attention. Sans cesser de le regarder, il dit
avec douceur : -
L'homme n'est pas une idée, Rambert.

[¶224] Rambert sprang off the bed, his face ablaze with passion. "Man is an idea, and a precious small idea, once he turns his back on love. And that's my point; we, mankind, have lost the capacity for love. We must face that fact, doctor. Let's wait to acquire that capacity or, if really it's beyond us, wait for the deliverance that will come to each of us anyway, without his playing the hero. Personally, I look no farther." Rieux rose. He suddenly appeared very tired.

> French: L'autre
sautait de son lit, le visage enflammé de passion. - C'est
une idée, et une idée courte, à partir du moment où il se détourne de l'amour.
Et justement, [180] nous ne sommes plus capables d'amour. Résignons-nous,
docteur. Attendons de le devenir et si vraiment ce n'est pas possible, attendons
la délivrance générale sans jouer au héros. Moi, je ne vais pas plus loin. Rieux
se leva, avec un air de soudaine lassitude.

[¶225] "You're right, Rambert, quite right, and for nothing in the world would I try to dissuade you from what you're going to do; it seems to me absolutely right and proper. However, there's one thing I must tell you: there's no question of heroism in all this. It's a matter of common decency. That's an idea which may make some people smile, but the only means of righting a plague is, common decency."

> French: - Vous
avez raison, Rambert, tout à fait raison, et pour rien au monde je ne voudrais
vous détourner de ce que vous allez faire, qui me paraît juste et bon. Mais il
faut cependant que je vous le dise : il ne s'agit pas d'héroïsme dans tout
cela. Il s'agit d'honnêteté. C'est une idée qui peut faire rire, mais la seule
façon de lutter contre la peste, c'est l'honnêteté.

[¶226] "What do you mean by 'common decency'?" Rambert's tone was grave. "I don't know what it means for other people. But in my case I know that it consists in doing my job." "Your job! I only wish I were sure what my job is!" There was a mordant edge to Rambert's voice. "Maybe I'm all wrong in putting love first." Rieux looked him in the eyes.

> French: -
Qu'est-ce que l'honnêteté, dit Rambert, d'un air soudain sérieux. - Je ne
sais pas ce qu'elle est en général. Mais dans mon cas, je sais qu'elle consiste
à faire mon métier. -
Ah ! dit Rambert, avec rage, je ne sais pas quel est mon métier. Peut-être
en effet suis-je dans mon tort en choisissant l'amour. Rieux
lui fit face :

[¶227] "No," he said vehemently, "you are not wrong." Rambert gazed thoughtfully at them. "You two," he said, "I suppose you've nothing to lose in all this. It's easier, that way, to be on the side of the angels." Rieux drained his glass.

> French: - Non,
dit-il avec force, vous n'êtes pas dans votre tort. Rambert
les regardait pensivement. - Vous
deux, je suppose que vous n'avez rien à perdre dans tout cela. C'est plus
facile d'être du bon côté. Rieux
vida son verre.

[¶228] "Come along," he said to Tarrou. "We've work to do." He went out. Tarrou followed, but seemed to change his mind when he reached the door. He stopped and looked at the journalist. "I suppose you don't know that Rieux's wife is in a sanatorium, a hundred miles or so away." Rambert showed surprise and began to say something; but Tarrou had already left the room. At a very early hour next day Rambert rang up the doctor.

> French: -
Allons, dit-il, nous avons à faire. Il
sortit. Tarrou
le suivit, mais parut se raviser au moment de sortir, se retourna vers le
journaliste et lui dit : -
Savez-vous que la femme de Rieux se trouve dans une maison de santé à quelques
centaines de kilomètres d'ici ? Rambert
eut un geste de surprise, mais Tarrou était déjà parti. [181] À
la première heure, le lendemain, Rambert téléphonait au docteur :

[¶229] "Would you agree to my working with you until I find some way of getting out of the town?" There was a moment's silence before the reply came. "Certainly, Rambert. Thanks."

> French: -
Accepteriez-vous que je travaille avec vous jusqu'à ce que j'aie trouvé le
moyen de quitter la ville ? Il y
eut un silence au bout du fil, et puis - Oui,
Rambert. Je vous remercie.

[¶230] ## PART III

> French: [183] LA
PESTE (1947) III

## 3. Part III

Source: https://scriptura.si/works/camus-plague/3/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-plague/3/#p-N

[¶0] Thus week by week the prisoners of plague put up what fight they could. Some, like Rambert, even contrived to fancy they were still behaving as free men and had the power of choice. But actually it would have been truer to say that by this time, mid-August, the plague had swallowed up everything and everyone. No longer were there individual destinies; only a collective destiny, made of plague and the emotions shared by all. Strongest of these emotions was the sense of exile and of deprivation, with all the crosscurrents of revolt and fear set up by these. That is why the narrator thinks this moment, registering the climax of the summer heat and the disease, the best for describing, on general lines and by way of illustration, the excesses of the living, burials of the dead, and the plight of parted lovers.

> French: [Retour à la table
des matières](#tdm) [185] Ainsi,
à longueur de semaine, les prisonniers de la peste se débattirent comme ils le
purent. Et quelques-uns d'entre eux, comme Rambert, arrivaient même à imaginer,
on le voit, qu'ils agissaient encore en hommes libres, qu'ils pouvaient encore
choisir. Mais, en fait on pouvait dire à ce moment, au milieu du mois d'août,
que la peste avait tout recouvert. Il n'y avait plus alors de destins
individuels, mais une histoire collective qui était la peste et des sentiments
partagés par tous. Le plus grand était la séparation et l'exil, avec ce que
cela comportait de peur et de révolte. Voilà pourquoi le narrateur croit qu'il
convient, à ce sommet de la chaleur et de la maladie, de décrire la façon
générale et à titre d'exemple, les violences de nos concitoyens vivants, les
enterrements des défunts et la souffrance des amants séparés.

[¶1] It was at this time that a high wind rose and blew for several days through the plague-stricken city. Wind is particularly dreaded by the inhabitants of Oran, since the plateau on which the town is built presents no natural obstacle, and it can sweep our streets with unimpeded violence. During the months when not a drop of rain had refreshed the town, a gray crust had formed on everything, and this flaked off under the wind, disintegrating into dust-clouds. What with the dust and scraps of paper whirled against peoples' legs, the streets grew emptier. Those few who went out could be seen hurrying along, bent forward, with handkerchiefs or their hands pressed to their mouths. At nightfall, instead of the usual throng of people, each trying to prolong a day that might well be his last, you met only small groups hastening home or to a favorite cafe. With the result that for several days when twilight came, it fell much quicker at this time of the year, the streets were almost empty, and silent but for the long-drawn stridence of the wind. A smell of brine and seaweed came from the unseen, storm-tossed sea. And in the growing darkness the almost empty town, palled in dust, swept by bitter sea-spray, and loud with the shrilling of the wind, seemed a lost island of the damned.

> French: C'est
au milieu de cette année-là que le vent se leva et souffla pendant plusieurs
jours dans la cité empestée. Le vent est particulièrement redouté des habitants
d'Oran parce qu'il ne rencontre aucun obstacle naturel sur le plateau où elle
est construite et qu'il s'engouffre ainsi dans les rues avec toute sa violence.
Après ces longs mois où pas une goutte d'eau n'avait rafraîchi la ville, elle
[186] s'était couverte d'un enduit gris qui s'écailla sous le souffle du vent.
Ce dernier soulevait ainsi des vagues de poussière et de papiers qui battaient
les jambes des promeneurs devenus plus rares. On les voyait se hâter par les
rues, courbés en avant, un mouchoir ou la main sur la bouche. Le soir, au lieu
des rassemblements où l'on tentait de prolonger le plus possible ces jours dont
chacun pouvait être le dernier, on rencontrait de petits groupes de gens
pressés de rentrer chez eux ou dans des cafés, si bien que pendant quelques
jours, au crépuscule qui arrivait bien plus vite à cette époque, les rues
étaient désertes et le vent seul y poussait des plaintes continues. De la mer
soulevée et toujours invisible montait une odeur d'algues et de sel. Cette
ville déserte, blanchie de poussière, saturée d'odeurs marines, toute sonore
des cris du vent, gémissait alors comme une île malheureuse.

[¶2] Hitherto the plague had found far more victims in the more thickly populated and less well-appointed outer districts than in the heart of the town. Quite suddenly, however, it launched a new attack and established itself in the business center. Residents accused the wind of carrying infection, "broadcasting germs," as the hotel manager put it. Whatever the reason might be, people living in the central districts realized that their turn had come when each night they heard oftener and oftener the ambulances clanging past, sounding the plague's dismal, passionless tocsin under their windows.

> French: Jusqu'ici
la peste avait fait beaucoup plus de victimes dans les quartiers extérieurs,
plus peuplés et moins confortables, que dans le centre de la ville. Mais elle
sembla tout d'un coup se rapprocher et s'installer aussi dans les quartiers
d'affaires. Les habitants accusaient le vent de transporter les germes
d'infection. « Il brouille les cartes », disait le directeur de
l'hôtel. Mais quoi qu'il en fût, les quartiers du centre savaient que leur tour
était venu en entendant vibrer tout près d'eux, dans la nuit, et de plus en
plus fréquemment, le timbre des ambulances qui faisait résonner sous leurs fenêtres
l'appel morne et sans passion de la peste.

[¶3] The authorities had the idea of segregating certain particularly affected central areas and permitting only those whose services were indispensable to cross the cordon. Dwellers in these districts could not help regarding these regulations as a sort of taboo specially directed at themselves, and thus they came, by contrast, to envy residents in other areas their freedom. And the latter, to cheer themselves up in despondent moments, fell to picturing the lot of those others less free than themselves. "Anyhow, there are some worse off than I," was a remark that voiced the only solace to be had in those days. About the same time we had a recrudescence of outbreaks of fire, especially in the residential area near the west gate. It was found, after inquiry, that people who had returned from quarantine were responsible for these fires. Thrown off their balance by bereavement and anxiety, they were burning their houses under the odd delusion that they were killing off the plague in the holocaust. Great difficulty was experienced in fighting these fires, whose numbers and frequency exposed whole districts to constant danger, owing to the high wind. When the attempts made by the authorities to convince these well-meaning incendiaries that the official fumigation of their houses effectively removed any risk of infection had proved unavailing, it became necessary to decree very heavy penalties for this type of arson. And most likely it was not the prospect of mere imprisonment that deterred these unhappy people, but the common belief that a sentence of imprisonment was tantamount to a death sentence, owing to the very high mortality prevailing in the town jail. It must be admitted that there was some foundation for this belief. It seemed that, for obvious reasons, the plague launched its most virulent attacks on those who lived, by choice or by necessity, in groups: soldiers, prisoners, monks, and nuns. For though some prisoners are kept solitary, a prison forms a sort of community, as is proved by the fact that in our town jail the guards died of plague in the same proportion as the prisoners. The plague was no respecter of persons and under its despotic rule everyone, from the warden down to the humblest delinquent, was under sentence and, perhaps for the first time, impartial justice reigned in the prison.

> French: À
l'intérieur même de la ville, on eut l'idée d'isoler certains quartiers
particulièrement éprouvés et de n'autoriser à en sortir que les hommes dont les
services étaient indispensables. Ceux qui y vivaient jusque là ne purent
s'empêcher de considérer cette mesure comme une brimade spécialement dirigée
contre eux, et dans [187] tous les cas, ils pensaient par contraste aux
habitants des autres quartiers comme à des hommes libres. Ces derniers, en
revanche, dans leurs moments difficiles, trouvaient une consolation à imaginer
que d'autres étaient encore moins libres qu'eux. « Il y a toujours plus prisonnier
que moi » était la phrase qui résumait alors le seul espoir possible. À peu
près à cette époque, il y eut aussi une recrudescence d'incendies, surtout dans
les quartiers de plaisance, aux portes ouest de la ville. Renseignements pris,
il s'agissait de personnes revenues de quarantaine et qui, affolées par le
deuil et le malheur, mettaient le feu à leur maison dans l'illusion qu'elles y
faisaient mourir la peste. On eut beaucoup de mal à combattre ces entreprises
dont la fréquence soumettait des quartiers entiers à un perpétuel danger en
raison du vent violent. Après avoir démontré en vain que la désinfection des
maisons opérée par les autorités suffisait à exclure tout risque de contamination,
il fallut édicter des peines très sévères contre ces incendiaires innocents. Et
sans doute, ce n'était pas l'idée de la prison qui fit alors reculer ces
malheureux, mais la certitude commune à tous les habitants qu'une peine de
prison équivalait à une peine de mort par suite de l'excessive mortalité qu'on
relevait dans la geôle municipale. Bien entendu, cette croyance n'était pas
sans fondement. Pour des raisons évidentes, il semblait que la peste s'acharnât
particulièrement sur tous ceux qui avaient pris l'habitude de vivre en groupes,
soldats, religieux ou prisonniers. Car, malgré l'isolement de certains détenus,
une prison est une communauté, et, ce qui le prouve bien, c'est que dans notre
prison municipale les gardiens, autant que les prisonniers, payaient leur
tribut à la maladie. Du point de vue supérieur de la peste, tout le monde,
depuis le directeur [188] jusqu'au dernier détenu, était condamné et, pour la
première fois peut-être, il régnait dans la prison une justice absolue.

[¶4] Attempts made by the authorities to redress this leveling-out by some sort of hierarchy?the idea was to confer a decoration on guards who died in the exercise of their duties, came to nothing. Since martial law had been declared and the guards might, from a certain angle, be regarded as on active service, they were awarded posthumously the military medal. But though the prisoners raised no protest, strong exception was taken in military circles, and it was pointed out, logically enough, that a most regrettable confusion in the public mind would certainly ensue. The civil authority conceded the point and decided that the simplest solution was to bestow on guards who died at their post a "plague medal." Even so, since as regards the first recipients of the military medal the harm had been done and there was no question of withdrawing the decoration from them, the military were still dissatisfied. Moreover, the plague medal had the disadvantage of having far less moral effect than that attaching to a military award, since in time of pestilence a decoration of this sort is too easily acquired. Thus nobody was satisfied.

> French: C'est
en vain que les autorités essayèrent d'introduire de la hiérarchie dans ce
nivellement, en concevant l'idée de décorer les gardiens de prison morts dans
l'exercice de leurs fonctions. Comme l'état de siège était décrété et que, sous
un certain angle, on pouvait considérer que les gardiens de prison étaient des
mobilisés, on leur donna la médaille militaire à titre posthume. Mais si les
détenus ne laissèrent entendre aucune protestation, les milieux militaires ne
prirent pas bien la chose et firent remarquer à juste titre qu'une confusion
regrettable pouvait s'établir dans l'esprit du public. On fit droit à leur demande
et on pensa que le plus simple était d'attribuer aux gardiens qui mourraient la
médaille de l'épidémie. Mais pour les premiers, le mal était fait, on ne
pouvait songer à leur retirer la décoration, et les milieux militaires
continuèrent à maintenir leur point de vue. D'autre part, en ce qui concerne la
médaille des épidémies, elle avait l'inconvénient de ne pas produire l'effet
moral qu'on avait obtenu par l'attribution d'une décoration militaire,
puisqu'en temps d'épidémie il était banal d'obtenir une décoration de ce genre.
Tout le monde fut mécontent.

[¶5] Another difficulty was that the jail administration could not follow the procedure adopted by the religious and, in a less degree, the military authorities. The monks in the two monasteries of the town had been evacuated and lodged for the time being with religious-minded families. In the same way, whenever possible, small bodies of men had been moved out of barracks and billeted in schools or public buildings. Thus the disease, which apparently had forced on us the solidarity of a beleaguered town, disrupted at the same time longestablished communities and sent men out to live, as individuals, in relative isolation. This, too, added to the general feeling of unrest.

> French: De
plus, l'administration pénitentiaire ne put opérer comme les autorités
religieuses et, dans une moindre mesure, militaire. Les moines des deux seuls
couvents de la ville avaient été, en effet, dispersés et logés provisoirement
dans des familles pieuses. De même, chaque fois que cela fut possible, des
petites compagnies avaient été détachées des casernes et mises en garnison dans
des écoles ou des immeubles publics. Ainsi la maladie qui, apparemment, avait
forcé les habitants à une solidarité [189] d'assiégés, brisait en même temps
les associations traditionnelles et renvoyait les individus à leur solitude.
Cela faisait du désarroi.

[¶6] Indeed, it can easily be imagined that these changes, combined with the high wind, also had an incendiary effect on certain minds. There were frequent attacks on the gates of the town, and the men who made them now were armed. Shots were exchanged, there were casualties, and some few got away. Then the sentry posts were reinforced, and such attempts quickly ceased. None the less, they sufficed to start a wave of revolutionary violence, though only on a small scale. Houses that had been burnt or closed by the sanitary control were looted. However, it seemed unlikely that these excesses were premeditated. Usually it was some chance incentive that led normally well-behaved people to acts which promptly had their imitators. Thus you sometimes saw a man, acting on some crazy impulse, dash into a blazing house under the eyes of its owner, who was standing by, dazed with grief, watching the flames. Seeing his indifference, many of the onlookers would follow the lead given by the first man, and presently the dark street was full of running men, changed to hunched, misshapen gnomes by the flickering glow from the dying flames and the ornaments or furniture they carried on their shoulders. It was incidents of this sort that compelled the authorities to declare martial law and enforce the regulations deriving from it. Two looters were shot, but we may doubt if this made much impression on the others; with so many deaths taking place every day, these two executions went unheeded, a mere drop in the ocean. Actually scenes of this kind continued to take place fairly often, without the authorities' making even a show of intervening. The only regulation that seemed to have some effect on the populace was the establishment of a curfew hour. From eleven onwards, plunged in complete darkness, Oran seemed a huge necropolis.

> French: On peut
penser que toutes ces circonstances, ajoutées au vent, portèrent aussi
l'incendie dans certains esprits. Les portes de la ville furent attaquées de
nouveau pendant la nuit, et à plusieurs reprises, mais cette fois par de petits
groupes armés. Il y eut des échanges de coups de feu, des blessés et quelques
évasions. Les postes de garde furent renforcés et ces tentatives cessèrent
assez rapidement. Elles suffirent, cependant, pour faire lever dans la ville un
souffle de révolution qui provoqua quelques scènes de violence. Des maisons,
incendiées ou fermées pour des raisons sanitaires, furent pillées. À vrai dire,
il est difficile de supposer que ces actes aient été prémédités. La plupart du
temps, une occasion subite amenait des gens, jusque-là honorables, à des
actions répréhensibles qui furent imitées sur-le-champ. Il se trouva ainsi des
forcenés pour se précipiter dans une maison encore en flammes, en présence du
propriétaire lui-même, hébété par la douleur. Devant son indifférence,
l'exemple des premiers fut suivi par beaucoup de spectateurs et, dans cette rue
obscure, à la lueur de l'incendie, on vit s'enfuir de toutes parts des ombres
déformées par les flammes mourantes et par les objets ou les meubles qu'elles
portaient sur les épaules. Ce furent ces incidents qui forcèrent les autorités
à assimiler l'état de peste à l'état de siège et à appliquer les lois qui en
découlent. On fusilla deux voleurs, mais il est douteux que cela fît impression
sur les autres, car au milieu de tant de morts, ces deux exécutions passèrent
inaperçues : c'était une goutte d'eau dans la mer. Et, à la vérité, des
scènes semblables se renouvelèrent assez souvent sans que les autorités fissent
mine d'intervenir. La seule [190] mesure qui sembla impressionner tous les
habitants fut l'institution du couvre-feu. À partir de onze heures, plongée
dans la nuit complète, la ville était de pierre.

[¶7] On moonlight nights the long, straight streets and dirty white walls, nowhere darkened by the shadow of a tree, their peace untroubled by footsteps or a dog's bark, glimmered in pale recession. The silent city was no more than an assemblage of huge, inert cubes, between which only the mute effigies of great men, carapaced in bronze, with their blank stone or metal faces, conjured up a sorry semblance of what the man had been. In lifeless squares and avenues these tawdry idols lorded it under the lowering sky; stolid monsters that might have personified the rule of immobility imposed on us, or, anyhow, its final aspect, that of a defunct city in which plague, stone, and darkness had effectively silenced every voice.

> French: Sous
les ciels de lune, elle alignait ses murs blanchâtres et ses rues rectilignes,
jamais tachées par la masse noire d'un arbre, jamais troublées par le pas d'un
promeneur ni le cri d'un chien. La grande cité silencieuse n'était plus alors
qu'un assemblage de cubes massifs et inertes, entre lesquels les effigies
taciturnes de bienfaiteurs oubliés ou d'anciens grands hommes étouffés à jamais
dans le bronze s'essayaient seules, avec leurs faux visages de pierre ou de
fer, à évoquer une image dégradée de ce qui avait été l'homme. Ces idoles
médiocres trônaient sous un ciel épais, dans les carrefours sans vie, brutes
insensibles qui figuraient assez bien le règne immobile où nous étions entrés
ou du moins son ordre ultime, celui d'une nécropole où la peste., la pierre et
la nuit auraient fait taire enfin toute voix.

[¶8] But there was darkness also in men's hearts, and the true facts were as little calculated to reassure our townsfolk as the wild stories going round about the burials. The narrator cannot help talking about these burials, and a word of excuse is here in place. For he is well aware of the reproach that might be made him in this respect; his justification is that funerals were taking place throughout this period and, in a way, he was compelled, as indeed everybody was compelled, to give heed to them. In any case it should not be assumed that he has a morbid taste for such ceremonies; quite the contrary, he much prefers the society of the living and, to give a concrete illustration, sea-bathing. But the bathing-beaches were out of bounds and the company of the living ran a risk, increasing as the days went by, of being perforce converted into the company of the dead. That was, indeed, self-evident. True, one could always refuse to face this disagreeable fact, shut one's eyes to it, or thrust it out of mind, but there is a terrible cogency in the self-evident; ultimately it breaks down all defenses. How, for instance, continue to ignore the funerals on the day when somebody you loved needed one?

> French: Mais la
nuit était aussi dans tous les coeurs et les vérités comme les légendes qu'on
rapportait au sujet des enterrements n'étaient pas faites pour rassurer nos
concitoyens. Car il faut bien parler des enterrements et le narrateur s'en
excuse. Il sent bien le reproche qu'on pourrait lui faire à cet égard, mais sa
seule justification est qu'il y eut des enterrements pendant toute cette époque
et que, d'une certaine manière, on l'a obligé, comme en a obligé tous ses
concitoyens, à se préoccuper des enterrements. Ce n'est pas, en tout cas, qu'il
ait du goût pour ces sortes de cérémonies, préférant au contraire la société des
vivants et, pour donner un exemple, les bains de mer. Mais, en somme, les bains
de mer avaient été supprimés et la société des vivants craignait à longueur de
journée d'être obligée de céder [191] le pas à la société des morts. C'était là
l'évidence. Bien entendu, on pouvait toujours s'efforcer de ne pas la voir, se
boucher les yeux et la refuser, mais l'évidence a une force terrible qui finit
toujours par tout emporter. Le moyen, par exemple, de refuser les enterrements,
le jour où ceux que vous aimez ont besoin des enterrements ?

[¶9] Actually the most striking feature of our funerals was their speed. Formalities had been whittled down, and, generally speaking, all elaborate ceremonial suppressed. The plague victim died away from his family and the customary vigil beside the dead body was forbidden, with the result that a person dying in the evening spent the night alone, and those who died in the daytime were promptly buried. Needless to say, the family was notified, but in most cases, since the deceased had lived with them, its members were in quarantine and thus immobilized. When, however, the deceased had not lived with his family, they were asked to attend at a fixed time; after, that is to say, the body had been washed and put in the coffin and when the journey to the cemetery was about to begin.

> French: Eh
bien, ce qui caractérisait au début nos cérémonies c'était la rapidité !
Toutes les formalités avaient été simplifiées et d'une manière générale la
pompe funéraire avait été supprimée. Les malades mouraient loin de leur famille
et on avait interdit les veillées rituelles, si bien que celui qui était mort
dans la soirée passait sa nuit tout seul et celui qui mourait dans la journée
était enterré ans délai. On avisait la famille, bien entendu, mais dans la plupart
des cas, celle-ci ne pouvait pas se déplacer, étant en quarantaine si elle
avait vécu auprès du malade. Dans le cas où la famille n’habitait pas avec le
défunt, elle se présentait à l'heure indiquée qui était celle du départ pour le
cimetière, le corps ayant été lavé et mis en bière.

[¶10] Let us suppose that these formalities were taking place at the auxiliary hospital of which Dr. Rieux was in charge. This converted school had an exit at the back of the main building. A large storeroom giving on the corridor contained the coffins. On arrival, the family found a coffin already nailed up in the corridor. Then came the most important part of the business: the signing of official forms by the head of the family. Next the coffin was loaded on a motor-vehicle, a real hearse or a large converted ambulance. The mourners stepped into one of the few taxis still allowed to ply and the vehicles drove hell-for-leather to the cemetery by a route avoiding the center of the town. There was a halt at the gate, where police officers applied a rubber stamp to the official exit permit, without which it was impossible for our citizens to have what they called a last resting-place. The policeman stood back and the cars drew up near a plot of ground where a number of graves stood open, waiting for inmates. A priest came to meet the mourners, since church services at funerals were now prohibited. To an accompaniment of prayers the coffin was dragged from the hearse, roped up, and carried to the graveside; the ropes were slipped and it came heavily to rest at the bottom of the grave. No sooner had the priest begun to sprinkle holy water than the first sod rebounded from the lid. The ambulance had already left and was being sprayed with disinfectant, and while spadefuls of clay thudded more and more dully on the rising layer of earth, the family were bundling into the taxi. A quarter of an hour later they were back at home.

> French: Supposons
que cette formalité ait eu lieu à l'hôpital auxiliaire dont s'occupait le
docteur Rieux. L'école avait une sortie placée derrière le bâtiment principal.
Un grand débarras donnant sur le couloir contenait des cercueils. Dans le couloir
même, la famille trouvait un seul cercueil déjà fermé. Aussitôt, on passait au
plus important, c'est-à-dire qu'on faisait signer des papiers au chef de
famille. On chargeait ensuite le corps dans une voiture automobile qui était
soit un vrai fourgon, soit une grande ambulance transformée. Les parents
montaient dans un des taxis encore autorisés et, à toute vitesse, les voitures
gagnaient le cimetière par des rues extérieures. À la porte, des gendarmes arrêtaient
le [192] convoi, donnaient un coup de tampon sur le laissez-passer officiel,
sans lequel il était impossible d'avoir ce que nos concitoyens appellent une
dernière demeure, s'effaçaient, et les voitures allaient se placer près d'un
carré où de nombreuses fosses attendaient d'être comblées. Un prêtre
accueillait le corps, car les services funèbres avaient été supprimés à
l'église. On sortait la bière sous les prières, on la cordait, elle était
traînée, elle glissait, butait contre le fond, le prêtre agitait son goupillon
et déjà la première terre rebondissait sur le couvercle. L'ambulance était
partie un peu avant pour se soumettre à un arrosage désinfectant et, pendant
que les pelletées de glaise résonnaient de plus en plus sourdement, la famille
s'engouffrait dans le taxi. Un quart d'heure après, elle avait retrouvé son
domicile.

[¶11] The whole process was put through with the maximum of speed and the minimum of risk. It cannot be denied that, anyhow in the early days, the natural feelings of the family were somewhat outraged by these lightning funerals. But obviously in time of plague such sentiments can't be taken into account, and all was sacrificed to efficiency. And though, to start with, the morale of the population was shaken by this summary procedure, for the desire to have a "proper funeral" is more widespread than is generally believed, as time went on, fortunately enough, the food problem became more urgent and the thoughts of our townsfolk were diverted to more instant needs. So much energy was expended on filling up forms, hunting round for supplies, and lining up that people had no time to think of the manner in which others were dying around them and they themselves would die one day. Thus the growing complications of our everyday life, which might have been an affliction, proved to be a blessing in disguise. Indeed, had not the epidemic, as already mentioned, spread its ravages, all would have been for the best.

> French: Ainsi,
tout se passait vraiment avec le maximum de rapidité et le minimum de risques.
Et sans doute, au début du moins, il est évident que le sentiment naturel des
familles s'en trouvait froissé. Mais, en temps de peste, ce sont là des
considérations dont il n'est pas possible de tenir compte : on avait tout
sacrifié à l'efficacité. Du reste, si, au début, le moral de la population
avait souffert de ces pratiques, car le désir d'être enterré décemment est plus
répandu qu'on ne le croit, un peu plus tard, par bonheur, le problème du
ravitaillement devint délicat et l'intérêt des habitants fut dérivé vers des
préoccupations plus immédiates. Absorbés par les queues à faire, les démarches
à accomplir et les formalités à remplir s'ils voulaient manger, les gens n'eurent
pas le temps de songer à la façon dont on mourait autour d'eux et dont ils
mourraient un jour. Ainsi, ces difficultés matérielles qui devaient être un mal
se révélèrent un bienfait par la suite. Et tout aurait été pour le mieux, si
l'épidémie ne s'était pas étendue, comme on l'a déjà vu.

[¶12] For then coffins became scarcer; also there was a shortage of winding-sheets, and of space in the cemetery. Something had to be done about this, and one obvious step, justified by its practical convenience, was to combine funerals and, when necessary, multiply the trips between the hospital and the burial-place. At one moment the stock of coffins in Rieux's hospital was reduced to five. Once filled, all five were loaded together in the ambulance. At the cemetery they were emptied out and the iron-gray corpses put on stretchers and deposited in a shed reserved for that purpose, to wait their turn. Meanwhile the empty coffins, after being sprayed with antiseptic fluid, were rushed back to the hospital, and the process was repeated as often as necessary. This system worked excellently and won the approval of the Prefect. He even told Rieux that it was really a great improvement on the death-carts driven by Negroes of which one reads in accounts of former visitations of this sort.

> French: [193] Car
les cercueils se firent alors plus rares, la toile manqua pour les linceuls et
la place au cimetière. Il fallut aviser. Le plus simple, et toujours pour des
raisons d'efficacité, parut de grouper les cérémonies et, lorsque la chose
était nécessaire, de multiplier les voyages entre l'hôpital et le cimetière.
Ainsi, en ce qui concerne le service de Rieux, l'hôpital disposait à ce moment
de cinq cercueils. Une fois pleins, l'ambulance les chargeait. Au cimetière,
les boîtes étaient vidées, les corps couleur de fer étaient chargés sur les brancards
et attendaient dans un hangar, aménagé à cet effet. Les bières étaient arrosées
d'une solution antiseptique, ramenées à l'hôpital, et l'opération recommençait
autant de fois qu'il était nécessaire. L'organisation était donc très bonne et
le préfet s'en montra satisfait. Il dit même à Rieux que cela valait mieux en
fin de compte que les charrettes de morts conduites par des nègres, telles
qu'on les retrouvait dans les chroniques des anciennes pestes.

[¶13] "Yes," Rieux said. "And though the burials are much the same, we keep careful records of them. That, you will agree, is progress." Successful, however, as the system proved itself in practice, there was something so distasteful in the last rites as now performed that the Prefect felt constrained to forbid relations of the deceased being present at the actual interment. They were allowed to come only as far as the cemetery gates, and even that was not authorized officially. For things had somewhat changed as regards the last stage of the ceremony. In a patch of open ground dotted with lentiscus trees at the far end of the cemetery, two big pits had been dug. One was reserved for the men, the other for the women. Thus, in this respect, the authorities still gave thought to propriety and it was only later that, by the force of things, this last remnant of decorum went by the board, and men and women were flung into the death-pits indiscriminately. Happily, this ultimate indignity synchronized with the plague's last ravages. In the period we are now concerned with, the separation of the sexes was still in force and the authorities set great store by it. At the bottom of each pit a deep layer of quicklime steamed and seethed. On the lips of the pit a low ridge of quicklime threw up bubbles that burst in the air above it. When the ambulance had finished its trips, the stretchers were carried to the pits in Indian file. The naked, somewhat contorted bodies were slid off into the pit almost side by side, then covered with a layer of quicklime and another of earth, the latter only a few inches deep, so as to leave space for subsequent consignments. On the following day the next of kin were asked to sign the register of burials, which showed the distinction that can be made between men and, for example, dogs; men's deaths are checked and entered up.

> French: - Oui,
dit Rieux, c'est le même enterrement, mais nous, nous faisons des fiches. Le
progrès est incontestable. Malgré
ces succès de l'administration, le caractère désagréable que revêtaient maintenant
les formalités obligea la préfecture à écarter les parents de la cérémonie. On
tolérait seulement qu'ils vinssent à la porte du cimetière et, encore, cela
n'était pas officiel. Car, en ce qui concerne la dernière cérémonie, les choses
avaient un peu changé. À l'extrémité du cimetière, dans un espace nu couvert de
lentisques, on avait creusé deux immenses fosses. Il y avait la fosse des
hommes et celle des femmes. De ce point de vue, l'administration respectait les
convenances et ce n'est que bien plus tard que, par la force des choses, cette
dernière pudeur disparut et qu'on [194] enterra pêle-mêle, les uns sur les
autres, hommes et femmes, sans souci de la décence. Heureusement, cette
confusion ultime marqua seulement les derniers moments du fléau. Dans la
période qui nous occupe, la séparation des fosses existait et la préfecture y
tenait beaucoup. Au fond de chacune d'elles, une grosse épaisseur de chaux vive
fumait et bouillonnait. Sur les bords du trou, un monticule de la même chaux
laissait ses bulles éclater à l'air libre. Quand les voyages de l'ambulance
étaient terminés, on amenait les brancards en cortège, on laissait glisser au
fond, à peu près les uns à côté des autres, les corps dénudés et légèrement
tordus et, à ce moment, on les recouvrait de chaux vive, puis de terre, mais
jusqu'à une certaine hauteur seulement, afin de ménager la place des hôtes à
venir. Le lendemain, les parents étaient invités à signer sur un registre, ce
qui marquait la différence qu'il peut y avoir entre les hommes et, par exemple,
les chiens : le contrôle était toujours possible.

[¶14] Obviously all these activities called for a considerable staff, and Rieux was often on the brink of a shortage. Many of the gravediggers, stretcher-bearers, and the like, public servants to begin with, and later volunteers, died of plague. However stringent the precautions, sooner or later contagion did its work. Still, when all is said and done, the really amazing thing is that, so long as the epidemic lasted, there was never any lack of men for these duties. The critical moment came just before the outbreak touched high-water mark, and the doctor had good reason for feeling anxious. There was then a real shortage of man-power both for the higher posts and for the rough work, as Rieux called it. But, paradoxically enough, once the whole town was in the grip of the disease, its very prevalence tended to make things easier, since the disorganization of the town's economic life threw a great number of persons out of work. Few of the workers thus made available were qualified for administrative posts, but the recruiting of men for the "rough work" became much easier. From now on, indeed, poverty showed itself a stronger stimulus than fear, especially as, owing to its risks, such work was highly paid. The sanitary authorities always had a waiting-list of applicants for work; whenever there was a vacancy the men at the top of the list were notified, and unless they too had laid off work for good, they never failed to appear when summoned. Thus the Prefect, who had always been reluctant to employ the prisoners in the jail, whether short-term men or lifers, was able to avoid recourse to this distasteful measure. As long, he said, as there were unemployed, we could afford to wait.

> French: Pour
toutes ces opérations, il fallait du personnel et l'on était toujours à la
veille d'en manquer. Beaucoup de ces infirmiers et de ces fossoyeurs d'abord
officiels, puis improvisés, moururent de la peste. Quelque précaution que l'on
prît, la contagion se faisait un jour. Mais à y bien réfléchir, le plus
étonnant fut qu'on ne manqua jamais d'hommes pour faire ce métier, pendant tout
le temps de l'épidémie. La période critique se plaça peu avant que la peste eût
atteint son sommet et-les inquiétudes du docteur Rieux étaient alors fondées.
Ni pour les cadres, ni pour ce qu'il appelait les gros travaux, la main-d'œuvre
n'était suffisante. Mais, à partir du moment où la peste se fut réellement
emparée de toute la ville, alors son excès même entraîna des conséquences bien
commodes, car elle désorganisa [195] toute la vie économique et suscita ainsi
un nombre considérable de chômeurs. Dans la plupart des cas, ils ne
fournissaient pas de recrutement pour les cadres, mais quant aux basses œuvres,
elles s'en trouvèrent facilitées. À partir de ce moment, en effet, on vit
toujours la misère se montrer plus forte que la peur, d'autant que le travail
était payé en proportion des risques. Les services sanitaires purent disposer
d'une liste de solliciteurs et, dès qu'une vacance venait de se produire, on avisait
les premiers de la liste qui, sauf si dans l'intervalle ils étaient entrés eux
aussi en vacances, ne manquaient pas de se présenter. C'est ainsi que le préfet
qui avait longtemps hésité à utiliser les condamnés, à temps ou à vie, pour ce
genre de travail, put éviter d'en arriver à cette extrémité. Aussi longtemps
qu'il y aurait des chômeurs, il était d'avis qu'on pouvait attendre.

[¶15] Thus until the end of August our fellow citizens could be conveyed to their last resting-place, if not under very decorous conditions, at least in a manner orderly enough for the authorities to feel that they were doing their duty by the dead and the bereaved. However, we may here anticipate a little and describe the pass to which we came in the final phase. From August onwards the plague mortality was and continued such as far to exceed the capacity of our small cemetery. Such expedients as knocking down walls and letting the dead encroach on neighboring land proved inadequate; some new method had to be evolved without delay. The first step taken was to bury the dead by night, which obviously permitted a more summary procedure. The bodies were piled into ambulances in larger and larger numbers. And the few belated wayfarers who, in defiance of the regulations, were abroad in the outlying districts after curfew hour, or whose duties took them there, often saw the long white ambulances hurtling past, making the nightbound streets reverberate with the dull clangor of their bells. The corpses were tipped pell-mell into the pits and had hardly settled into place when spadefuls of quicklime began to sear their faces and the earth covered them indisdinctively, in holes dug steadily deeper as time went on.

> French: Tant,
bien que mal, et jusqu'à la fin du mois d'août, nos concitoyens purent donc
être conduits à leur dernière demeure sinon décemment, du moins dans un ordre
suffisant pour que l'administration gardât la conscience qu'elle accomplissait
son devoir. Mais il faut anticiper un peu sur la suite des événements pour
rapporter les derniers procédés auxquels il fallut recourir. Sur le palier où
la peste se maintint en effet à partir du mois d'août, l'accumulation des
victimes surpassa de beaucoup les possibilités que pouvait offrir notre petit
cimetière. On eut beau abattre des pans de mur, ouvrir aux morts une échappée
sur les terrains environnants, il fallut bien vite trouver autre chose. On se
décida d'abord à enterrer la nuit, ce qui, du coup, dispensa de prendre
certains égards. On put entasser les corps de plus en plus nombreux dans les
ambulances. Et les quelques promeneurs attardés qui, contre toute règle, se
trouvaient [196] encore dans les quartiers extérieurs après le couvre-feu (ou
ceux que leur métier y amenait) rencontraient parfois de longues ambulances
blanches qui filaient à toute allure, faisant résonner de leur timbre sans
éclat les rues creuses de la nuit. Hâtivement, les corps étaient jetés dans les
fosses. Ils n'avaient pas fini de basculer que les pelletées de chaux
s'écrasaient sur leurs visages et la terre les recouvrait de façon anonyme,
dans des trous que l'on creusait de plus en plus profonds.

[¶16] Shortly afterwards, however, it became necessary to find new space and to strike out in a new direction. By a special urgency measure the denizens of grants in perpetuity were evicted from their graves and the exhumed remains dispatched to the crematorium. And soon the plague victims likewise had to go to a fiery end. This meant that the old crematorium east of the town, outside the gates, had to be utilized. Accordingly the east-gate sentry post was moved farther out. Then a municipal employee had an idea that greatly helped the harassed authorities; he advised them to employ the streetcar line running along the coastal road, which was now unused. So the interiors of streetcars and trailers were adapted to this new purpose, and a branch line was laid down to the crematorium, which thus became a terminus.

> French: Un peu
plus tard cependant, on fut obligé de chercher ailleurs et de prendre encore du
large. Un arrêté préfectoral expropria les occupants des concessions à
perpétuité et l'on achemina vers le four crématoire tous les restes exhumés. Il
fallut bientôt conduire les morts de la peste eux-mêmes à la crémation. Mais on
dut utiliser alors l'ancien four d'incinération qui se trouvait à l'est de la
ville, à l'extérieur des portes. On reporta plus loin le piquet de garde et un
employé de la mairie facilita beaucoup la tâche des autorités en conseillant
d'utiliser les tramways qui, autrefois, desservaient la corniche maritime, et
qui se trouvaient sans emploi. À cet effet, on aménagea l'intérieur des
balladeuses et des motrices en enlevant les sièges, et on détourna la voie à
hauteur du four, qui devint ainsi une tête de ligne.

[¶17] During all the late summer and throughout the autumn there could daily be seen moving along the road skirting the cliffs above the sea a strange procession of passengerless streetcars swaying against the skyline. The residents in this area soon learned what was going on. And though the cliffs were patrolled day and night, little groups of people contrived to thread their way unseen between the rocks and would toss flowers into the open trailers as the cars went by. And in the warm darkness of the summer nights the cars could be heard clanking on their way, laden with flowers and corpses. During the first few days an oily, foul-smelling cloud of smoke hung low upon the eastern districts of the town. These effluvia, all the doctors agreed, though unpleasant, were not in the least harmful. However, the residents of this part of the town threatened to migrate in a body, convinced that germs were raining down on them from the sky, with the result that an elaborate apparatus for diverting the smoke had to be installed to appease them. Thereafter only when a strong wind was blowing did a faint, sickly odor coming from the east remind them that they were living under a new order and that the plague fires were taking their nightly toll. Such were the consequences of the epidemic at its culminating point. Happily it grew no worse, for otherwise, it may well be believed, the resourcefulness of our administration, the competence of our officials, not to mention the burning-capacity of our crematorium, would have proved unequal to their tasks. Rieux knew that desperate solutions had been mooted, such as throwing the corpses into the sea, and a picture had risen before him of hideous jetsam lolling in the shallows under the cliffs. He knew, too, that if there was another rise in the death-rate, no organization, however efficient, could stand up to it; that men would die in heaps, and corpses rot in the street, whatever the authorities might do, and the town would see in public squares the dying embrace the living in the frenzies of an all too comprehensible hatred or some crazy hope.

> French: Et
pendant toute la fin de l'été, comme au milieu des pluies de l'automne, on put
voir le long de la corniche, au coeur de chaque nuit, passer d'étranges convois
de tramways sans voyageurs, brinque-ballant au-dessus de la mer. Les habitants
avaient fini par savoir ce qu'il en était. Et malgré les patrouilles qui interdisaient
l'accès de la corniche, des groupes parvenaient à se glisser bien souvent dans
les rochers qui surplombent les vagues, et à lancer des fleurs dans les
balladeuses, au Passage des tramways. On entendait alors les véhicules cahoter
[197] encore dans la nuit d'été, avec leur chargement de fleurs et de morts. Vers le
matin, en tout cas, les premiers jours, une vapeur épaisse et nauséabonde
planait sur les quartiers orientaux de la ville. De l'avis de tous les
médecins, ces exhalaisons, quoique désagréables, ne pouvaient nuire à personne.
Mais les habitants de ces quartiers menacèrent aussitôt de les déserter,
persuadés que la peste s'abattait ainsi sur eux du haut du ciel, si bien qu'on
fut obligé de détourner les fumées par un système de canalisations compliquées
et les habitants se calmèrent. Les jours de grand vent seulement, une vague
odeur venue de l'est leur rappelait qu'ils étaient installés dans un nouvel
ordre, et que les flammes de la peste dévoraient leur tribut chaque soir. Ce
furent là les conséquences extrêmes de l'épidémie. Mais il est heureux qu'elle
ne se soit point accrue par la suite, car on peut penser que l'ingéniosité de
nos bureaux, les dispositions de la préfecture et même la capacité d'absorption
du four eussent peut-être été dépassées. Pieux savait qu'on avait prévu alors
des solutions désespérées, comme le rejet des cadavres à la mer, et il
imaginait aisément leur écume monstrueuse sur l'eau bleue. Il savait aussi que
si les statistiques continuaient à monter, aucune organisation, si excellente
fût-elle, n'y résisterait, que les hommes viendraient mourir dans l'entassement
et pourrir dans la rue, malgré la préfecture, et que la ville verrait, sur les
places publiques, les mourants s'accrocher aux vivants avec un mélange de haine
légitime et de stupide espérance.

[¶18] Such were the sights and apprehensions that kept alive in our townspeople their feeling of exile and separation. In this connection the narrator is well aware how regrettable is his inability to record at this point something of a really spectacular order, some heroic feat or memorable deed like those that thrill us in the chronicles of the past. The truth is that nothing is less sensational than pestilence, and by reason of their very duration great misfortunes are monotonous. In the memories of those who lived through them, the grim days of plague do not stand out like vivid flames, ravenous and inextinguishable, beaconing a troubled sky, but rather like the slow, deliberate progress of some monstrous thing crushing out all upon its path.

> French: C'était
ce genre d'évidence ou d'appréhensions, en tout cas, qui entretenait chez nos
concitoyens le sentiment de leur exil et de leur séparation. À cet égard, le
[198] narrateur sait parfaitement combien il est regrettable de ne pouvoir rien
rapporter ici qui soit vraiment spectaculaire, comme par exemple quelque héros
réconfortant ou quelque action éclatante, pareils à ceux qu'on trouve dans les
vieux récits. C'est que rien n'est moins spectaculaire qu'un fléau et, par leur
durée même, les grands malheurs sont monotones. Dans le souvenir de ceux qui
les ont vécues, les journées terribles de la peste n'apparaissent pas comme de
grandes flammes somptueuses et cruelles, mais plutôt comme un interminable
piétinement qui écrasait tout sur son passage.

[¶19] No, the real plague had nothing in common with the grandiose imaginings that had haunted Rieux's mind at its outbreak. It was, about all, a shrewd, unflagging adversary; a skilled organizer, doing his work thoroughly and well. That, it may be said in passing, is why, so as not to play false to the facts, and, still more, so as not to play false to himself, the narrator has aimed at objectivity. He has made hardly any changes for the sake of artistic effect, except those elementary adjustments needed to present his narrative in a more or less coherent form. And in deference to this scruple he is constrained to admit that, though the chief source of distress, the deepest as well as the most widespread, was separation, and it is his duty to say more about it as it existed in the later stages of the plague, it cannot be denied that even this distress was coming to lose something of its poignancy.

> French: Non, la
peste n'avait rien à voir avec les grandes images exaltantes qui avaient poursuivi
le docteur Rieux au début de l'épidémie. Elle était d'abord une administration
prudente et impeccable, au bon fonctionnement. C'est ainsi, soit dit entre
parenthèses, que pour ne rien trahir et surtout pour ne pas se trahir lui-même,
le narrateur a tendu à l'objectivité. Il n'a presque rien voulu modifier par
les effets de l'art, sauf en ce qui concerne les besoins élémentaires d'une
relation à peu près cohérente. Et c'est l'objectivité elle-même qui lui
commande de dire maintenant que si la grande souffrance de cette époque, la
plus générale comme la plus profonde, était la séparation, s'il est indispensable
en conscience d'en donner une nouvelle description à ce stade de la peste, il
n'en est pas moins vrai que cette souffrance elle-même perdait alors de son pathétique.

[¶20] Was it that our fellow citizens, even those who had felt the parting from their loved ones most keenly, were getting used to doing without them? To assume this would fall somewhat short of the truth. It would be more correct to say that they were wasting away emotionally as well as physically. At the beginning of the plague they had a vivid recollection of the absent ones and bitterly felt their loss. But though they could clearly recall the face, the smile and voice of the beloved, and this or that occasion when (as they now saw in retrospect) they had been supremely happy, they had trouble in picturing what he or she might be doing at the moment when they conjured up these memories, in a setting so hopelessly remote. In short, at these moments memory played its part, but their imagination failed them. During the second phase of the plague their memory failed them, too. Not that they had forgotten the face itself, but, what came to the same thing, it had lost fleshly substance and they no longer saw it in memory's mirror. Thus, while during the first weeks they were apt to complain that only shadows remained to them of what their love had been and meant, they now came to learn that even shadows can waste away, losing the faint hues of life that memory may give. And by the end of their long sundering they had also lost the power of imagining the intimacy that once was theirs or understanding what it can be to live with someone whose life is wrapped up in yours.

> French: Nos
concitoyens, ceux du moins qui avaient le plus souffert de cette séparation,
s'habituaient-ils à la situation ? Il ne serait pas tout à fait juste de
l'affirmer. Il serait plus exact de dire qu'au moral comme au physique, ils
souffraient de décharnement. Au début de la peste, ils se souvenaient très bien
de l'être qu'ils avaient perdu et ils le regrettaient. Mais s'ils se
souvenaient nettement [199] du visage aimé, de son rire, de tel jour dont ils
reconnaissaient après coup qu'il avait été heureux, ils imaginaient
difficilement ce que l'autre pouvait faire à l'heure même où ils l'évoquaient
et dans des lieux désormais si lointains. En somme, à ce moment-là ils avaient
de la mémoire, mais une imagination insuffisante. Au deuxième stade de la
peste, ils perdirent aussi la mémoire. Non qu'ils eussent oublié ce visage,
mais, ce qui revient au même, il avait perdu sa chair, ils ne l'apercevaient
plus à l'intérieur d'eux-mêmes. Et alors qu'ils avaient tendance à se plaindre,
les premières semaines, de n'avoir plus affaire qu'à des ombres dans les choses
de leur amour, ils s'aperçurent par la suite que ces ombres pouvaient encore
devenir plus décharnées, en perdant jusqu'aux infimes couleurs que leur gardait
le souvenir. Tout au bout de ce long temps de séparation, ils n'imaginaient
plus cette intimité qui avait été la leur, ni comment avait pu vivre près d'eux
un être sur lequel, à tout moment, ils pouvaient poser la main.

[¶21] In this respect they had adapted themselves to the very condition of the plague, all the more potent for its mediocrity. None of us was capable any longer of an exalted emotion; all had trite, monotonous feelings. "It's high time it stopped," people would say, because in time of calamity the obvious thing is to desire its end, and in fact they wanted it to end. But when making such remarks, we felt none of the passionate yearning or fierce resentment of the early phase; we merely voiced one of the few clear ideas that lingered in the twilight of our minds. The furious revolt of the first weeks had given place to a vast despondency, not to be taken for resignation, though it was none the less a sort of passive and provisional acquiescence.

> French: De ce
point de vue, ils étaient entrés dans l'ordre même de la peste, d'autant plus
efficace qu'il était plus médiocre. Personne, chez nous, n'avait plus de grands
sentiments. Mais tout le monde éprouvait des sentiments monotones. « Il
est temps que cela finisse », disaient nos concitoyens, parce qu'en
période de fléau, il est normal de souhaiter la fin des souffrances
collectives, et parce qu'en fait, ils souhaitaient que cela finît. Mais tout
cela se disait sans la flamme ou l'aigre sentiment du début, et seulement avec
les quelques raisons qui nous restaient encore claires, et qui étaient pauvres.
Au grand élan farouche des premières semaines avait succédé un abattement qu'on
aurait eu tort de prendre pour de la résignation, mais qui n'en était pas moins
une sorte de consentement provisoire.

[¶22] Our fellow citizens had fallen into line, adapted themselves, as people say, to the situation, because there was no way of doing otherwise. Naturally they retained the attitudes of sadness and suffering, but they had ceased to feel their sting. Indeed, to some, Dr. Rieux among them, this precisely was the most disheartening thing: that the habit of despair is worse than despair itself. Hitherto those who were parted had not been utterly unhappy; there was always a gleam of hope in the night of their distress; but that gleam had now died out. You could see them at street corners, in cafes or friends' houses, listless, indifferent, and looking so bored that, because of them, the whole town seemed like a railway waiting-room. Those who had jobs went about them at the exact tempo of the plague, with dreary perseverance. Everyone was modest. For the first time exiles from those they loved had no reluctance to talk freely about them, using the same words as everybody else, and regarding their deprivation from the same angle as that from which they viewed the latest statistics of the epidemic. This change was striking since until now they had jealously withheld their personal grief from the common stock of suffering; now they accepted its inclusion. Without memories, without hope, they lived for the moment only. Indeed, the here and now had come to mean everything to them. For there is no denying that the plague had gradually killed off in all of us the faculty not of love only but even of friendship. Naturally enough, since love asks something of the future, and nothing was left us but a series of present moments. However, this account of our predicament gives only the broad lines. Thus, while it is true that all who were parted came ultimately to this state, we must add that all did not attain it simultaneously; moreover, once this utter apathy had fallen on them, there were still flashes of lucidity, broken lights of memory that rekindled in the exiles a younger, keener sensibility. This happened when, for instance, they fell to making plans implying that the plague had ended. Or when, quite unexpectedly, by some kindly chance, they felt a twinge of jealousy, none the less acute for its objectlessness. Others, again, had sudden accesses of energy and shook off their languor on certain days of the week, for obvious reasons, on Sundays and Saturday afternoons, because these had been devoted to certain ritual pleasures in the days when the loved ones were still accessible. Sometimes the mood of melancholy that descended on them with the nightfall acted as a sort of warning, not always fulfilled, however, that old memories were floating up to the surface. That evening hour which for believers is the time to look into their consciences is hardest of all hours on the prisoner or exile who has nothing to look into but the void. For a moment it held them in suspense; then they sank back into their lethargy, the prison door had closed on them once again.

> French: [200] Nos
concitoyens s'étaient mis au pas, ils s'étaient adaptés, comme on dit, parce
qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. Ils avaient encore, naturellement,
l'attitude du malheur et de la souffrance, mais ils n'en ressentaient plus la
pointe. Du reste, le docteur Rieux, par exemple, considérait que, justement,
c'était cela le malheur, et que l'habitude du désespoir est pire que le
désespoir lui-même. Auparavant, les séparés n'étaient pas réellement
malheureux, il y avait dans leur souffrance une illumination qui venait de
s'éteindre. À présent, on les voyait au coin des rues, dans les cafés ou chez
leurs amis, placides et distraits, et l'œil si ennuyé que, grâce à eux, toute
la ville ressemblait à une salle d'attente. Pour ceux qui avaient un métier,
ils le faisaient à l'allure même de la peste, méticuleusement et sans éclat.
Tout le monde était modeste. Pour la première fois, les séparés n'avaient pas
de répugnance à parler de l'absent, à prendre le langage de tous, à examiner
leur séparation sous le même angle que les statistiques de l'épidémie. Alors
que, jusque-là, ils avaient soustrait farouchement leur souffrance au malheur
collectif, ils acceptaient maintenant la confusion. Sans mémoire et sans
espoir, ils s'installaient dans le présent. À la vérité, tout leur devenait
présent. Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de
l'amour et même de l'amitié. Car l'amour demande un peu d'avenir, et il n'y
avait plus pour nous que des instants. Bien
entendu, rien de tout cela n'était absolu. Car s'il est vrai que tous les
séparés en vinrent à cet état, il est juste d'ajouter qu'ils n'y arrivèrent pas
tous en même temps et qu'aussi bien, une fois installés dans cette nouvelle
attitude, des éclairs, des retours, de brusques lucidités ramenaient les
patients à une sensibilité plus [201] jeune et plus douloureuse. Il y fallait
ces moments de distraction où ils formaient quelque projet qui impliquait que
la peste eût cessé. Il fallait qu'ils ressentissent inopinément, et par l'effet
de quelque grâce, la morsure d'une jalousie sans objet. D'autres trouvaient
aussi des renaissances soudaines, sortaient de leur torpeur certains jours de
la semaine, le dimanche naturellement et le samedi après-midi, parce que ces
jours-là étaient consacrés à certains rites, du temps de l'absent. Ou bien
encore, une certaine mélancolie qui les prenait à la fin des journées leur
donnait l'avertissement, pas toujours confirmé d'ailleurs, que la mémoire
allait leur revenir. Cette heure du soir, qui pour les croyants est celle de
l'examen de conscience, cette heure est dure pour le prisonnier ou l'exilé qui
n'ont à examiner que du vide. Elle les tenait suspendus un moment, puis ils
retournaient à l'atonie, ils s'enfermaient dans la peste.

[¶23] Obviously all this meant giving up what was most personal in their lives. Whereas in the early days of the plague they had been struck by the host of small details that, while meaning absolutely nothing to others, meant so much to them personally, and thus had realized, perhaps for the first time, the uniqueness of each man's life; now, on the other hand, they took an interest only in what interested everyone else, they had only general ideas, and even their tenderest affections now seemed abstract, items of the common stock. So completely were they dominated by the plague that sometimes the one thing they aspired to was the long sleep it brought, and they caught themselves thinking: "A good thing if I get plague and have done with it!" But really they were asleep already; this whole period was for them no more than a long night's slumber. The town was peopled with sleepwalkers, whose trance was broken only on the rare occasions when at night their wounds, to all appearance closed, suddenly reopened. Then, waking with a start, they would run their fingers over the wounds with a sort of absentminded curiosity, twisting their lips, and in a flash their grief blazed up again, and abruptly there rose before them the mournful visage of their love. In the morning they harked back to normal conditions, in other words, the plague.

> French: On a
déjà compris que cela consistait à renoncer à ce qu'ils avaient de plus
personnel. Alors que dans les premiers temps de la peste, ils étaient frappés
par la somme de petites choses qui comptaient beaucoup pour eux, sans avoir
aucune existence pour les autres, et ils faisaient ainsi l'expérience de la vie
personnelle, maintenant, au contraire, ils ne s'intéressaient qu'à ce qui
intéressait les autres, ils n'avaient plus que des idées générales et leur
amour même avait pris pour eux la figure la plus abstraite. Ils étaient à ce
point abandonnés à la peste qu'il leur arrivait parfois de n'espérer plus qu'en
son sommeil et de se surprendre à penser : « Les bubons, et qu'on en
finisse ! » Mais ils dormaient déjà, en vérité, et tout ce temps ne
fut qu'un long sommeil. La ville était peuplée de dormeurs éveillés qui
n'échappaient réellement à leur sort que ces rares fois où, dans la nuit, leur
blessure apparemment fermée se rouvrait [202] brusquement. Et réveillés en
sursaut, ils en tâtaient alors, avec une sorte de distraction, les lèvres
irritées, retrouvant en un éclair leur souffrance, soudain rajeunie, et, avec
elle, le visage bouleversé de leur amour. Au matin, ils revenaient au fléau,
c'est-à-dire à la routine.

[¶24] What impression, it may be asked, did these exiles of the plague make on the observer? The answer is simple; they made none. Or, to put it differently, they looked like everybody else, nondescript. They shared in the torpor of the town and in its puerile agitations. They lost every trace of a critical spirit, while gaining an air of sang-froid. You could see, for instance, even the most intelligent among them making a show like all the rest of studying the newspapers or listening to the radio, in the hope apparently of finding some reason to believe the plague would shortly end. They seemed to derive fantastic hopes or equally exaggerated fears from reading the linens that some journalist had scribbled at random, yawning with boredom at his desk. Meanwhile they drank their beer, nursed their sick, idled, or doped themselves with work, filed documents in offices, or played the phonograph at home, without betraying any difference from the rest of us. In other words, they had ceased to choose for themselves; plague had leveled out discrimination. This could be seen by the way nobody troubled about the quality of the clothes or food he bought. Everything was taken as it came.

> French: Mais de
quoi, dira-t-on, ces séparés avaient-ils l'air ? Eh bien, cela est simple,
ils n'avaient l'air de rien. Ou, si on préfère, ils avaient l'air de tout le
monde, un air tout à fait général. Ils partageaient la placidité, et les agitations
puériles de la cité. Ils perdaient les apparences du sens critique, tout en
gagnant les apparences du sang-froid. On pouvait voir, par exemple, les plus
intelligents d'entre eux faire mine de chercher comme tout le monde dans les
journaux, ou bien dans les émissions radiophoniques, des raisons de croire à
une fin rapide de la peste, et concevoir apparemment des espoirs chimériques,
ou éprouver des craintes sans fondement, à la lecture de considérations qu'un
journaliste avait écrites un peu au hasard, en bâillant d'ennui. Pour le reste,
ils buvaient leur bière ou soignaient leurs malades, paressaient ou
s'épuisaient, classaient des fiches ou faisaient tourner des disques sans se
distinguer autrement les uns des autres. Autrement dit, ils ne choisissaient
plus rien. La peste avait supprimé les jugements de valeur. Et cela se voyait à
la façon dont personne ne s'occupait plus de la qualité des vêtements ou des
aliments qu'on achetait. On acceptait tout en bloc.

[¶25] And, finally, it is worth noting that those who were parted ceased to enjoy the curious privilege that had been theirs at the outset. They had lost love's egoism and the benefit they derived from it. Now, at least, the position was clear; this calamity was everybody's business. What with the gunshots echoing at the gates, the punctual thuds of rubber stamps marking the rhythm of lives and deaths, the files and fires, the panics and formalities, all alike were pledged to an ugly but recorded death, and, amidst noxious fumes and the muted clang of ambulances, all of us ate the same sour bread of exile, unconsciously waiting for the same reunion, the same miracle of peace regained. No doubt our love persisted, but in practice it served nothing; it was an inert mass within us, sterile as crime or a life sentence. It had declined on a patience that led nowhere, a dogged expectation. Viewed from this angle, the attitude of some of our fellow citizens resembled that of the long queues one saw outside the food-shops. There was the same resignation, the same long-sufferance, inexhaustible and without illusions. The only difference was that the mental state of the food-seekers would need to be raised to a vastly higher power to make it comparable with the gnawing pain of separation, since this latter came from a hunger fierce to the point of insatiability.

> French: On peut
dire pour finir que les séparés n'avaient plus ce curieux privilège qui les préservait
au début. Ils avaient perdu l'égoïsme de l'amour, et le bénéfice qu'ils en
tiraient. Du moins, maintenant, la situation était claire, le fléau concernait
tout le monde. Nous tous, au milieu des détonations qui claquaient aux portes
de la ville, des coups de tampon qui scandaient notre vie ou nos [203] décès,
au milieu des incendies et des fiches, de la terreur et des formalités, promis
à une mort ignominieuse, mais enregistrée, parmi les fumées épouvantables et
les timbres tranquilles des ambulances, nous nous nourrissions du même pain
d'exil, attendant sans le savoir la même réunion et la même paix
bouleversantes. Notre amour sans doute était toujours là, mais, simplement, il
était inutilisable, lourd à porter, inerte en nous, stérile comme le crime ou
la condamnation. Il n'était plus qu'une patience sans avenir et une attente
butée. Et de ce point de vue, l'attitude de certains de nos concitoyens faisait
penser à ces longues queues aux quatre coins de la ville, devant les boutiques
d'alimentation. C'était la même résignation et la même longanimité, à la fois
illimitée et sans illusions. Il faudrait seulement élever ce sentiment à une
échelle mille fois plus grande en ce qui concerne la séparation, car il
s'agissait alors d'une autre faim et qui pouvait tout dévorer.

[¶26] In any case, if the reader would have a correct idea of the mood of these exiles, we must conjure up once more those dreary evenings sifting down through a haze of dust and golden light upon the treeless streets filled with teeming crowds of men and women. For, characteristically, the sound that rose toward the terraces still bathed in the last glow of daylight, now that the noises of vehicles and motors, the sole voice of cities in ordinary times, had ceased, was but one vast rumor of low voices and incessant footfalls, the drumming of innumerable soles timed to the eerie whistling of the plague in the sultry air above, the sound of a huge concourse of people marking time, a never ending, stifling drone that, gradually swelling, filled the town from end to end, and evening after evening gave its truest, mournfulest expression to the blind endurance that had ousted love from all our hearts.

> French: Dans
tous les cas, à supposer qu'on veuille avoir une idée juste de l'état d'esprit
où se trouvaient les séparés de notre ville, il faudrait de nouveau évoquer ces
éternels soirs dorés et poussiéreux, qui tombaient sur la cité sans arbres,
pendant qu'hommes et femmes se déversaient dans toutes les rues. Car, étrangement,
ce qui montait alors vers les terrasses encore, ensoleillées, en l'absence des
bruits de véhicules et de machines qui font d'ordinaire tout le langage des
villes, ce n'était qu'une énorme rumeur de pas et de voix sourdes, le douloureux
glissement de milliers de semelles rythmé par le sifflement du fléau dans le
ciel alourdi, un piétinement interminable et étouffant, enfin, qui remplissait
peu à peu toute la ville et qui, soir après soir, donnait sa voix la plus
fidèle et la plus morne à l'obstination aveugle qui, dans nos coeurs,
remplaçait alors l'amour. [205] LA
PESTE (1947)

[¶27] ## PART IV

> French: IV

## 4. Part IV

Source: https://scriptura.si/works/camus-plague/4/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-plague/4/#p-N

[¶0] Throughout September and October the town lay prostrate, at the mercy of the plague. There was nothing to do but to "mark time," and some hundreds of thousands of men and women went on doing this, through weeks that seemed interminable. Mist, heat, and rain rang their changes in our streets. From the south came silent coveys of starlings and thrushes, flying very high, but always giving the town a wide berth, as though the strange implement of the plague described by Paneloux, the giant flail whirling and shrilling over the housetops, warned them off us. At the beginning of October torrents of rain swept the streets clean. And all the time nothing more important befell us than that multitudinous marking time. It was now that Rieux and his friends came to realize how exhausted they were. Indeed, the workers in the sanitary squads had given up trying to cope with their fatigue. Rieux noticed the change coming over his associates, and himself as well, and it took the form of a strange indifference to everything. Men, for instance, who hitherto had shown a keen interest in every scrap of news concerning the plague now displayed none at all. Rambert, who had been temporarily put in charge of a quarantine station, his hotel had been taken over for this purpose, could state at any moment the exact number of persons under his observation, and every detail of the procedure he had laid down for the prompt evacuation of those who suddenly developed symptoms of the disease was firmly fixed in his mind. The same was true of the statistics of the effects of anti-plague inoculations on the persons in his quarantine station. Nevertheless, he could not have told you the week's total of plague deaths, and he could not even have said if the figure was rising or falling. And meanwhile, in spite of everything, he had not lost hope of being able to "make his get-away" from one day to another.

> French: [Retour à la table
des matières](#tdm) [207] Pendant
les mois de septembre et d'octobre, la peste garda la ville repliée sous elle.
Puisqu'il s'agissait de piétinements, plusieurs
centaines de milliers d'hommes piétinèrent encore, pendant des semaines qui
n'en finissaient pas. La brume, la chaleur et la pluie se succédèrent dans le
ciel. Des bandes silencieuses d'étourneaux et de grives, venant du sud,
passèrent très haut, mais contournèrent la ville, comme si le fléau de
Paneloux, l'étrange pièce de bois qui tournait en sifflant au-dessus des
maisons, les tenait à l'écart. Au début d'octobre, de grandes averses balayèrent
les rues. Et pendant tout ce temps, rien de plus important ne se produisit que
ce piétinement énorme. Rieux
et ses amis découvrirent alors à quel point ils étaient fatigués. En fait, les
hommes des formations sanitaires n'arrivaient plus à digérer cette fatigue. Le
docteur Rieux s'en apercevait en observant sur ses amis et sur lui-même les
progrès d'une curieuse indifférence. Par exemple, ces hommes qui, jusqu'ici,
avaient montré un si vif intérêt pour toutes les nouvelles qui concernaient la
peste ne s'en préoccupaient plus du tout. Rambert, qu'on avait chargé
provisoirement de diriger une des maisons de quarantaine, installée depuis peu
[208] dans son hôtel, connaissait parfaitement le nombre de ceux qu'il avait en
observation. Il était au courant des moindres détails du système d'évacuation
immédiate qu'il avait organisé pour ceux qui montraient subitement des signes
de la maladie. La statistique des effets du sérum sur les quarantaines était
gravée dans sa mémoire. Mais il était incapable de dire le chiffre hebdomadaire
des victimes de la peste, il ignorait réellement si elle était en avance ou en
recul. Et lui, malgré tout, gardait l'espoir d'une évasion prochaine.

[¶1] As for the others, working themselves almost to a standstill throughout the day and far into the night, they never bothered to read a newspaper or listen to the radio. When told of some unlooked-for recovery, they made a show of interest, but actually received the news with the stolid indifference that we may imagine the fighting man in a great war to feel who, worn out by the incessant strain and mindful only of the duties daily assigned to him, has ceased even to hope for the decisive battle or the bugle-call of armistice.

> French: Quant
aux autres, absorbés dans leur travail jour et nuit, ils ne lisaient les
journaux ni n'entendaient la radio. Et si on leur annonçait un résultat, ils
faisaient mine de s'y intéresser, mais ils l'accueillaient en fait avec cette
indifférence distraite qu'on imagine aux combattants des grandes guerres,
épuisés de travaux, appliqués seulement à ne pas défaillir dans leur devoir
quotidien et n'espérant plus ni l'opération décisive, ni le jour de
l'armistice.

[¶2] Though he still worked out methodically the figures relating to the plague, Grand would certainly have been quite unable to say to what they pointed. Unlike Rieux, Rambert, and Tarrou, who obviously had great powers of endurance, he had never had good health. And now, in addition to his duties in the Municipal Office, he had his night work and his secretarial post under Rieux. One could see that the strain was telling on him, and if he managed to keep going, it was thanks to two or three fixed ideas, one of which was to take, the moment the plague ended, a complete vacation, of a week at least, which he would devote, "hats off," to his work in progress. He was also becoming subject to accesses of sentimentality and at such times would unburden himself to Rieux about Jeanne. Where was she now, he wondered; did her thoughts sometimes turn to him when she read the papers? It was Grand to whom one day Rieux caught himself talking, much to his own surprise, about his wife, and in the most commonplace terms, something he had never done as yet to anyone. Doubtful how far he could trust his wife's telegrams, their tone was always reassuring, he had decided to wire the house physician of the sanatorium. The reply informed him that her condition had worsened, but everything was being done to arrest further progress of the disease. He had kept the news to himself so far and could only put it down to his nervous exhaustion that he passed it on to Grand. After talking to the doctor about Jeanne, Grand had asked some questions about Mme Rieux and, on hearing Rieux's reply, said: "You know, it's wonderful, the cures they bring off nowadays." Rieux agreed, merely adding that the long separation was beginning to tell on him, and, what was more, he might have helped his wife to make a good recovery; whereas, as things were, she must be feeling terribly lonely. After which he fell silent and gave only evasive answers to Grand's further questions.

> French: Grand,
qui continuait à effectuer les calculs nécessités par la peste, eût
certainement été incapable d'en indiquer les résultats généraux. Au contraire
de Tarrou, de Rambert et de Rieux, visiblement durs à la fatigue, sa santé
n'avait jamais été bonne. Or., il cumulait ses fonctions d'auxiliaire à la
mairie, son secrétariat chez Rieux et ses travaux nocturnes. On pouvait le voir
ainsi dans un continuel état d'épuisement, soutenu par deux ou trois idées
fixes, comme celle de s'offrir des vacances complètes après la peste, pendant
une semaine au moins, et de travailler alors de façon positive, « chapeau
bas », à ce qu'il avait en train. Il était sujet aussi à de brusques
attendrissements et, dans ces occasions, il parlait volontiers de Jeanne à
Rieux, se demandait où elle pouvait être au moment même, et si, lisant les journaux,
elle [209] pensait à lui. C'est avec lui que Rieux se surprit un jour à parler
de sa propre femme sur le ton le plus banal, ce qu'il n'avait jamais fait
jusque-là. Incertain du crédit qu'il fallait attacher aux télégrammes toujours
rassurants de sa femme, il s'était décidé à câbler au médecin-chef de
l'établissement où elle se soignait. En retour, il avait reçu l'annonce d'une
aggravation dans l'état de la malade et l'assurance que tout serait fait pour
enrayer les progrès du mal. Il avait gardé pour lui la nouvelle et il ne
s'expliquait pas, sinon par la fatigue, comment il avait pu la confier à Grand.
L'employé, après lui avoir parlé de Jeanne, l'avait questionné sur sa femme et
Rieux avait répondu. « Vous savez, avait dit Grand, ça se guérit très bien
maintenant. » Et Rieux avait acquiescé, disant simplement que la
séparation commençait à être longue et que lui, aurait peut-être aidé sa femme
à triompher de sa maladie, alors qu'aujourd'hui, elle devait se sentir tout à
fait seule. Puis il s'était tu et n'avait plus répondu qu'évasivement aux
questions de Grand.

[¶3] The others were in much the same state. Tarrou held his own better, but the entries in his diary show that while his curiosity had kept its depth, it had lost its diversity. Indeed, throughout this period the only person, apparently, who really interested him was Cottard. In the evening, at Rieux's apartment, where he had come to live now that the hotel was requisitioned as a quarantine center, he paid little or no attention to Grand and the doctor when they read over the day's statistics. At the earliest opportunity he switched the conversation over to his pet subject, small details of the daily life at Oran.

> French: Les
autres étaient dans le même état. Tarrou résistait mieux, mais ses carnets
montrent que si sa curiosité n'avait pas diminué de profondeur, elle avait
perdu de sa diversité. Pendant toute cette période, en effet, il ne s'intéressait
apparemment qu'à Cottard. Le soir, chez Rieux, où il avait fini par s'installer
depuis que l'hôtel avait été transformé en maison de quarantaine, c'est à peine
s'il écoutait Grand ou le docteur énoncer les résultats. Il ramenait tout de
suite la conversation sur les petits détails de la vie oranaise qui
l'occupaient généralement.

[¶4] More perhaps than any of them, Dr. Castel showed signs of wear and tear. On the day when he came to tell Rieux that the anti-plague serum was ready, and they decided to try it for the first time on M. Othon's small son, whose case seemed all but hopeless, Rieux suddenly noticed, while he was announcing the latest statistics, that Castel was slumped in his chair, sound asleep. The difference in his old friend's face shocked him. The smile of benevolent irony that always played on it had seemed to endow it with perpetual youth; now, abruptly left out of control, with a trickle of saliva between the slightly parted lips, it betrayed its age and the wastage of the years. And, seeing this, Rieux felt a lump come to his throat.

> French: Quant à
Castel, le jour où il vint annoncer au docteur que le sérum était prêt, et
après qu'ils eurent décidé de faire le premier essai sur le petit garçon de M.
Othon qu'on venait d'amener à l'hôpital et dont le cas semblait [210] désespéré
à Rieux, celui-ci communiquait à son vieil ami les dernières statistiques,
quand il s'aperçut que son interlocuteur s'était endormi profondément au creux
de son fauteuil. Et devant ce visage où, d'habitude, un air de douceur et
d'ironie mettait une perpétuelle jeunesse et qui, soudain abandonné, un filet
de salive rejoignant les lèvres entr'ouvertes, laissait voir son usure et sa
vieillesse, Rieux sentit sa gorge se serrer.

[¶5] It was by such lapses that Rieux could gauge his exhaustion. His sensibility was getting out of hand. Kept under all the time, it had grown hard and brittle and seemed to snap completely now and then, leaving him the prey of his emotions. No resource was left him but to tighten the stranglehold on his feelings and harden his heart protectively. For he knew this was the only way of carrying on. In any case, he had few illusions left, and fatigue was robbing him of even these remaining few. He knew that, over a period whose end he could not glimpse, his task was no longer to cure but to diagnose. To detect, to see, to describe, to register, and then condemn, that was his present function. Sometimes a woman would clutch his sleeve, crying shrilly: "Doctor, you'll save him, won't you?" But he wasn't there for saving life; he was there to order a sick man's evacuation. How futile was the hatred he saw on faces then! "You haven't a heart!" a woman told him on one occasion. She was wrong; he had one. It saw him through his twenty-hour day, when he hourly watched men dying who were meant to live. It enabled him to start anew each morning. He had just enough heart for that, as things were now. How could that heart have sufficed for saving life?

> French: C'est à
de telles faiblesses que Rieux pouvait juger de sa fatigue. Sa sensibilité lui
échappait. Nouée la plupart du temps, durcie et desséchée, elle crevait de loin
en loin et l'abandonnait à des émotions dont il n'avait plus la maîtrise. Sa
seule défense était de se réfugier dans ce durcissement et de resserrer le nœud
qui s'était formé en lui. Il savait bien que c'était la bonne manière de
continuer. Pour le reste, il n'avait pas beaucoup d'illusions et sa fatigue lui
ôtait celles qu'il conservait encore. Car il savait que, pour une période dont
il n'apercevait pas le terme, son rôle n'était plus de guérir. Son rôle était
de diagnostiquer. Découvrir, voir, décrire, enregistrer, puis condamner,
c'était sa tâche. Des épouses lui prenaient le poignet et hurlaient :
« Docteur, donnez-lui la vie ! » Mais il n'était pas là pour
donner la vie, il était là pour ordonner l'isolement. À quoi servait la haine
qu'il lisait alors sur les visages ? « Vous n'avez pas de
cœur », lui avait-on dit un jour. Mais si, il en avait un. Il lui servait
à supporter les vingt heures par jour où il voyait mourir des hommes qui
étaient faits pour vivre. Il lui servait à recommencer tous les jours.
Désormais, il avait juste assez de cœur pour ça. Comment ce cœur aurait-il
suffi à donner la vie ?

[¶6] No, it wasn't medical aid that he dispensed in those crowded days, only information. Obviously that could hardly be reckoned a man's job. Yet, when all was said and done, who, in that terror-stricken, decimated populace, had scope for any activity worthy of his manhood? Indeed, for Rieux his exhaustion was a blessing in disguise. Had he been less tired, his senses more alert, that all-pervading odor of death might have made him sentimental. But when a man has had only four hours' sleep, he isn't sentimental. He sees things as they are; that is to say, he sees them in the garish light of justice, hideous, witless justice. And those others, the men and women under sentence to death, shared his bleak enlightenment. Before the plague he was welcomed as a savior. He was going to make them right with a couple of pills or an injection, and people took him by the arm on his way to the sickroom. Flattering, but dangerous. Now, on the contrary, he came accompanied by soldiers, and they had to hammer on the door with rifle-butts before the family would open it. They would have liked to drag him, drag the whole human race, with them to the grave. Yes, it was quite true that men can't do without their fellow men; that he was as helpless as these unhappy people and he, too, deserved the same faint thrill of pity that he allowed himself once he had left them.

> French: Non, ce
n'étaient pas des secours qu'il distribuait à longueur de journée, mais des
renseignements. Cela ne pouvait pas s'appeler un métier d'homme, bien entendu.
[211] Mais, après tout, à qui donc, parmi cette foule terrorisée et décimée,
avait-on laissé le loisir d'exercer son métier d'homme ? C'était encore
heureux qu'il y eût la fatigue. Si Rieux avait été plus frais, cette odeur de
mort partout répandue eût pu le rendre sentimental. Mais quand on n'a dormi que
quatre heures, on n'est pas sentimental. On voit les choses comme des sont,
c'est-à-dire qu'on les voit selon la justice, la hideuse et dérisoire justice.
Et les autres, les condamnés, le sentaient bien, eux aussi. Avant la peste, on
le recevait comme un sauveur. Il allait tout arranger avec trois pilules et une
seringue, et on lui serrait le bras en le conduisant le long des couloirs.
C'était flatteur, mais dangereux. Maintenant, au contraire, il se présentait
avec des soldats, et il fallait des coups de crosse pour que la famille se
décidât à ouvrir. Ils auraient voulu l'entraîner et entraîner l'humanité
entière avec eux dans la mort. Ah ! Il était bien vrai que les hommes ne
pouvaient pas se passer des hommes, qu'il était aussi démuni que ces malheureux
et qu'il méritait ce même tremblement de pitié qu'il laissait grandir en lui
lorsqu'il les avait quittés.

[¶7] Such, anyhow, were the thoughts that in those endless-seeming weeks ran in the doctor's mind, along with thoughts about his severance from his wife. And such, too, were his friends' thoughts, judging by the look he saw on their faces. But the most dangerous effect of the exhaustion steadily gaining on all engaged in the fight against the epidemic did not consist in their relative indifference to outside events and the feelings of others, but in the slackness and supine-ness that they allowed to invade their personal lives. They developed a tendency to shirk every movement that didn't seem absolutely necessary or called for efforts that seemed too great to be worth while. Thus these men were led to break, oftener and oftener, the rules of hygiene they themselves had instituted, to omit some of the numerous disinfections they should have practiced, and sometimes to visit the homes of people suffering from pneumonic plague without taking steps to safeguard themselves against infection, because they had been notified only at the last moment and could not be bothered with returning to a sanitary service station, sometimes a considerable distance away, to have the necessary instillations. There lay the real danger; for the energy they devoted to righting the disease made them all the more liable to it. In short, they were gambling on their luck, and luck is not to be coerced.

> French: C'était,
du moins, pendant ces interminables semaines, les pensées que le docteur Rieux
agitait avec celles qui concernaient son état de séparé. Et c'était aussi
celles dont il lisait les reflets sur le visage de ses amis. Mais le plus
dangereux effet de l'épuisement qui gagnait, peu à peu, tous ceux qui
continuaient cette lutte contre le fléau, n'était pas dans cette indifférence
aux événements extérieurs et aux émotions des autres, mais dans la négligence
où ils se laissaient aller. Car ils avaient tendance alors à éviter tous les
gestes qui n'étaient pas absolument indispensables et qui leur paraissaient
toujours au-dessus de leurs forces. C'est ainsi que ces hommes en vinrent à
négliger de plus en plus souvent les règles [212] d'hygiène qu'ils avaient
codifiées, à oublier quelques-unes des nombreuses désinfections qu'ils devaient
pratiquer sur eux-mêmes, à courir quelquefois, sans être prémunis contre la
contagion, auprès des malades atteints de peste pulmonaire, parce que, prévenus
au dernier moment qu'il fallait se rendre dans les maisons infectées, il leur
avait paru d'avance épuisant de retourner dans quelque local pour se faire les
instillations nécessaires. Là était le vrai danger, car c'était la lutte
elle-même contre la peste qui les rendait alors le plus vulnérables à la peste.
Ils pariaient en somme sur le hasard et le hasard n'est à personne.

[¶8] There was, however, one man in the town who seemed neither exhausted nor discouraged; indeed, the living image of contentment. It was Cottard. Though maintaining contact with Rieux and Rambert, he still kept rather aloof, whereas he deliberately cultivated Tarrou, seeing him as often as Tarrou's scanty leisure permitted. He had two reasons for this: one, that Tarrou knew all about his case, and the other, that he always gave him a cordial welcome and made him feel at ease. That was one of the remarkable things about Tarrou; no matter how much work he had put in, he was always a ready listener and an agreeable companion. Even when, some evenings, he seemed completely worn out, the next day brought him a new lease of energy. "Tarrou's a fellow one can talk to," Cottard once told Rambert, "because he's really human. He always understands."

> French: Il y
avait pourtant dans la ville un homme qui ne paraissait ni épuisé ni découragé,
et qui restait l'image vivante de la satisfaction. C'était Cottard. Il
continuait à se tenir à l'écart, tout en maintenant ses rapports avec les
autres. Mais il avait choisi de voir Tarrou aussi souvent que le travail de
celui-ci le permettait, d'une part, parce que Tartou était bien renseigné sur
son cas et, d'autre part, parce qu'il savait accueillir le petit rentier avec
une cordialité inaltérable. C'était un miracle perpétuel, mais Tarrou, malgré
le labeur qu'il fournissait, restait toujours bienveillant et attentif. Même
lorsque la fatigue l'écrasait certains soirs, il retrouvait le lendemain une
nouvelle énergie. « Avec celui-là, avait dit Cottard à Rambert, on peut
causer, parce que c'est un homme. On est toujours compris. »

[¶9] This may explain why the entries in Tarrou's diary of this period tend to converge on Cottard's personality. It is obvious that Tarrou was attempting to give a full-length picture of the man and noted all his reactions and reflections, whether as conveyed to him by Cottard or interpreted by himself. Under the heading "Cottard and his Relations with the Plague," we find a series, of notes covering several pages and, in the narrator's opinion, these are well worth summarizing here. One of the entries gives Tarrou's general impression of Cottard at this time: "He is blossoming out. Expanding in geniality and good humor." For Cottard was anything but upset by the turn events were taking. Sometimes in Tarrou's company he voiced his true feelings in remarks of this order: "Getting worse every day, isn't it? Well, anyhow, everyone's in the same boat." "Obviously," Tarrou comments, "he's in the same peril of death as everyone else, but that's just the point; he's in it with the others. And then I'm pretty sure he doesn't seriously think he runs much personal risk. He has got the idea into his head, apparently, and perhaps it's not so farfetched as it seems, that a man suffering from a dangerous ailment or grave anxiety is allergic to other ailments and anxieties. 'Have you noticed,' he asked me, 'that no one ever runs two diseases at once? Let's suppose you have an incurable disease like cancer or a galloping consumption, well, you'll never get plague or typhus; it's a physical impossibility. In fact, one might go farther; have you ever heard of a man with cancer being killed in an auto smash?' This theory, for what it's worth, keeps Cottard cheerful. The thing he'd most detest is being cut off from others; he'd rather be one of a beleaguered crowd than a prisoner alone. The plague has put an effective stop to police inquiries, sleuthings, warrants of arrest, and so forth. Come to that, we have no police nowadays; no crimes past or present, no more criminals, only condemned men hoping for the most capricious of pardons; and among these are the police themselves." Thus Cottard (if we may trust Tarrou's diagnosis) had good grounds for viewing the symptoms of mental confusion and distress in those around him with an understanding and an indulgent satisfaction that might have found expression in the remark: "Prate away, my friends, but I had it first!"

> French: C'est
pourquoi les notes de Tarrou, à cette époque, convergent peu à peu sur le
personnage de Cottard. Tarrou a essayé de donner un tableau des réactions et
des réflexions de Cottard, telles qu'elles lui étaient confiées par ce dernier
ou telles qu'il les interprétait. Sous la rubrique « Rapports de Cottard
et de la peste », ce tableau occupe quelques pages du carnet et le
narrateur [213] croit utile d'en donner ici un résumé. L'opinion générale de
Tarrou sur le petit rentier se résumait dans ce jugement : « C'est un
personnage qui grandit. » Apparemment du reste, il grandissait dans la
bonne humeur. Il n'était pas mécontent de la tournure que prenaient les événements.
Il exprimait quelquefois le fond de sa pensée, devant Tarrou, par des remarques
de ce genre : « Bien sûr, ça ne va pas mieux. Mais, du moins, tout le
monde est dans le bain. » « Bien
entendu, ajoutait Tarrou, il est menacé comme les autres, mais justement, il
l'est avec les autres. Et ensuite, il ne pense pas sérieusement, j'en suis sûr,
qu'il puisse être atteint par la peste. Il a l'air de vivre sur cette idée, pas
si bête d'ailleurs, qu'un homme en proie à une grande maladie, ou à une
angoisse profonde, est dispensé du même coup de toutes les autres maladies ou
angoisses. « Avez-vous remarqué, m'a-t-il dit, qu'on « ne peut pas
cumuler les maladies ? Supposez que vous « ayez une maladie grave ou
incurable, un cancer sérieux « ou une bonne tuberculose, vous n'attraperez
jamais « la peste ou le typhus, c'est impossible. Du reste, ça « va
encore plus loin, parce que vous n'avez jamais vu « un cancéreux mourir
d'un accident d'automobile. » Vraie ou fausse, cette idée met Cottard en
bonne humeur. La seule chose qu'il ne veuille pas, c'est être séparé des
autres. Il préfère être assiégé avec tous que prisonnier tout seul. Avec la
peste, plus question d'enquêtes secrètes, de dossiers, de fiches, d'instructions
mystérieuses et d'arrestation imminente. À proprement parler, il n'y a plus de
police, plus de crimes anciens ou nouveaux, plus de coupables, il n'y a que des
condamnés qui attendent la plus arbitraire des grâces, et, parmi eux, les
policiers eux-mêmes. » Ainsi Cottard, et toujours selon l'interprétation
de Tartou, était fondé à considérer [214] les symptômes d'angoisse et de
désarroi que présentaient nos concitoyens avec cette satisfaction indulgente et
compréhensive qui pouvait s'exprimer par un : « Parlez toujours, je
l'ai eue avant vous. »

[¶10] "When I suggested to him," Tarrou continues, "that the surest way of not being cut off from others was having a clean conscience, he frowned. 'If that is so, everyone's always cut off from everyone else.' And a moment later he added: 'Say what you like, Tarrou, but let me tell you this: the one way of making people hang together is to give'em a spell of plague. You've only got to look around you.' Of course I see his point, and I understand how congenial our present mode of life must be to him. How could he fail to recognize at every turn reactions that were his; the efforts everyone makes to keep on the right side of other people; the obligingness sometimes shown in helping someone who has lost his way, and the ill humor shown at other times; the way people flock to the luxury restaurants, their pleasure at being there and their reluctance to leave; the crowds lining up daily at the picture-houses, filling theaters and music halls and even dance halls, and flooding boisterously out into the squares and avenues; the shrinking from every contact and, notwithstanding, the craving for human warmth that urges people to one another, body to body, sex to sex? Cottard has been through all that obviously, with one exception; we may rule out women in his case. With that mug of his! And I should say that when tempted to visit a brothel he refrains; it might give him a bad name and be held up against him one day.

> French: « J'ai
eu beau lui dire que la seule façon de ne pas être séparé des autres, c'était
après tout d'avoir une bonne conscience, il m'a regardé méchamment et il m'a
dit : « Alors, à ce compte, personne n'est jamais avec personne. »
Et puis : « Vous pouvez y aller, c'est moi qui vous le dis. La seule
façon de mettre les gens ensemble, c'est encore de leur envoyer la peste.
Regardez donc autour de vous. » Et en vérité, je comprends bien ce qu'il
veut dire et combien la vie d'aujourd'hui doit lui paraître confortable.
Comment ne reconnaîtrait-il pas au passage les réactions qui ont été les siennes ;
la tentative que chacun fait d'avoir tout le monde avec soi ; l'obligeance
qu'on déploie pour renseigner parfois un passant égaré et la mauvaise humeur
qu'on lui témoigne d'autres fois ; la précipitation des gens vers les
restaurants de luxe, leur satisfaction de s'y trouver et de s'y attarder ;
l'affluence désordonnée qui fait queue, chaque jour, au cinéma, qui remplit
toutes les salles de spectacles et les dancings eux-mêmes, qui se répand comme
une marée déchaînée dans tous les lieux publics ; le recul devant tout
contact, l'appétit de chaleur humaine qui pousse cependant les hommes les uns
vers les autres, les coudes vers les coudes et les sexes vers les sexes ?
Cottard a connu tout cela avant eux, c'est évident. Sauf les femmes, parce
qu'avec sa tête... Et je suppose que lorsqu'il s'est senti près d'aller chez
les filles, il s'y est refusé, pour ne pas se donner un mauvais genre qui, par
la suite, eût pu le desservir.

[¶11] "In short, this epidemic has done him proud. Of a lonely man who hated loneliness it has made an accomplice. Yes, 'accomplice' is the word that fits, and doesn't he relish his complicity! He is happily at one with all around him, with their superstitions, their groundless panics, the susceptibilities of people whose nerves are always on the stretch; with their fixed idea of talking the least possible about plague and nevertheless talking of it all the time; with their abject terror at the slightest headache, now they know headache to be an early symptom of the disease; and, lastly, with their frayed, irritable sensibility that takes offense at trifling oversights and brings tears to their eyes over the loss of a trouser-button."

> French: « En
somme, la peste lui réussit. D'un homme solitaire et qui ne voulait pas l'être,
elle fait un complice. [215] Car visiblement c'est un complice et un complice
qui se délecte. Il est complice de tout ce qu'il voit, des superstitions, des
frayeurs illégitimes, des susceptibilités de ces âmes en alerte ; de leur
manie de vouloir parler le moins possible. de la peste et de ne pas cesser
cependant d'en parler ; de leur affolement et de leurs pâleurs au moindre
mal de tête depuis qu'ils savent que la maladie commence par des
céphalées ; et de leur sensibilité irritée, susceptible, instable enfin,
qui transforme en offense des oublis et qui s'afflige de la perte d'un bouton
de culotte. »

[¶12] Tarrou often went out with Cottard in the evening, and he describes how they would plunge together into the dark crowds filling the streets at nightfall; how they mingled, shoulder to shoulder, in the black-and-white moving mass lit here and there by the fitful gleam of a street-lamp; and how they let themselves be swept along with the human herd toward resorts of pleasure whose companionable warmth seemed a safeguard from the plague's cold breath. What Cottard had some months previously been looking for in public places, luxury and the lavish life, the frenzied orgies he had dreamed of without being able to procure them, these were now the quest of a whole populace. Though prices soared inevitably, never had so much money been squandered, and while bare necessities were often lacking, never had so much been spent on superfluities. All the recreations of leisure, due though it now was to unemployment, multiplied a hundredfold. Sometimes Tarrou and Cottard would follow for some minutes one of those amorous couples who in the past would have tried to hide the passion drawing them to each other, but now, pressed closely to each other's side, paraded the streets among the crowd, with the trancelike self-absorption of great lovers, oblivious of the people around them. Cottard watched them gloatingly. "Good work, my dears!" he'd exclaim. "Go to it!" Even his voice had changed, grown louder; as Tarrou wrote, he was "blossoming out" in the congenial atmosphere of mass excitement, fantastically large tips clinking on cafe tables, love-affairs shaping under his eyes.

> French: Il
arrivait souvent à Tarrou de sortir le soir avec Cottard. Il racontait ensuite,
dans ses carnets, comment ils plongeaient dans la foule sombre des crépuscules
ou des nuits, épaule contre épaule, s'immergeant dans une masse blanche et
noire où, de loin en loin, une lampe mettait de rares éclats, et accompagnant
le troupeau humain vers les plaisirs chaleureux qui le défendaient contre le
froid de la peste. Ce que Cottard, quelques mois auparavant, cherchait dans les
lieux publics, le luxe et la vie ample, ce dont il rêvait sans pouvoir se
satisfaire, c'est-à-dire la jouissance effrénée, un peuple entier s'y portait
maintenant. Alors que le prix de toutes choses montait irrésistiblement, on
n'avait jamais tant gaspillé d'argent, et quand le nécessaire manquait à la
plupart, on n'avait jamais mieux dissipé le superflu. On voyait se multiplier
tous les jeux d'une oisiveté qui n'était pourtant que du chômage. Tarrou et
Cottard suivaient parfois, pendant de longues minutes, un de ces couples qui,
auparavant, s'appliquaient à cacher ce qui les liait et qui, à présent, serrés
l'un contre l'autre, marchaient obstinément à travers la ville, sans voir la
foule qui les entourait, avec la distraction un peu fixe des grandes passions.
Cottard s'attendrissait : « Ah ! [216] les
gaillards ! », disait-il. Et il parlait haut, s'épanouissait au
milieu de la fièvre collective, des pourboires royaux qui sonnaient autour
d'eux et des intrigues qui se nouaient devant leurs yeux.

[¶13] However, Tarrou seemed to detect little if any spiteful-ness in Cottard's attitude. His "I've been through the mill myself" had more pity than triumph in it. "I suspect," Tarrou wrote, "that he's getting quite fond of these people shut up under their little patch of sky within their city walls. For instance, he'd like to explain to them, if he had a chance, that it isn't so terrible as all that. 'You hear them saying,' he told me, ' "After the plague I'll do this or that."... They're eating their hearts out instead of staying put. And they don't even realize their privileges. Take my case: could I say "After my arrest I'll do this or that"? Arrest's a beginning, not an end. Whereas plague.... Do you know what I think? They're fretting simply because they won't let themselves go. And I know what I'm talking about.'"

> French: Cependant,
Tarrou estimait qu'il entrait peu de méchanceté dans l'attitude de Cottard. Son
« J'ai connu ça avant eux » marquait plus de malheur que de triomphe.
« Je crois, disait Tarrou, qu'il commence à aimer ces hommes emprisonnés
entre le ciel et les murs de leur ville. Par exemple, il leur expliquerait volontiers,
s'il le pouvait, que ce n'est pas si terrible que ça : « Vous les
entendez, m'a-t-il affirmé : après la peste je ferai ceci, après la peste
je ferai cela... Ils s'empoisonnent l'existence au lieu de rester tranquilles.
Et ils ne se rendent même pas compte de leurs avantages. Est-ce que je pouvais
dire, moi : après mon arrestation, je ferai ceci ? L'arrestation est
un commencement, ce n'est pas une fin. Tandis que la peste... Vous voulez mon
avis ? Ils sont malheureux parce qu'ils ne se laissent pas aller. Et je
sais ce que je dis. »

[¶14] "Yes, he knows what he's talking about," Tarrou added. "He has an insight into the anomalies in the lives of the people here who, though they have an instinctive craving for human contacts, can't bring themselves to yield to it, because of the mistrust that keeps them apart. For it's common knowledge that you can't trust your neighbor; he may pass the disease to you without your knowing it, and take advantage of a moment of inadvertence on your part to infect you. When one has spent one's days, as Cottard has, seeing a possible police spy in everyone, even in persons he feels drawn to, it's easy to understand this reaction. One can have fellow-feelings toward people who are haunted by the idea that when they least expect it plague may lay its cold hand on their shoulders, and is, perhaps, about to do so at the very moment when one is congratulating oneself on being safe and sound. So far as this is possible, he is at ease under a reign of terror. But I suspect that, just because he has been through it before them, he can't wholly share with them the agony of this feeling of uncertainty that never leaves them. It comes to this: like all of us who have not yet died of plague he fully realizes that his freedom and his life may be snatched from him at any moment. But since he, personally, has learned what it is to live in a state of constant fear, he finds it normal that others should come to know this state. Or perhaps it should be put like this: fear seems to him more bearable under these conditions than it was when he had to bear its burden alone. In this respect he's wrong, and this makes him harder to understand than other people. Still, after all, that's why he is worth a greater effort to understand."

> French: « Il
sait en effet ce qu'il dit, ajoutait Tarrou. Il juge à leur vrai prix les
contradictions des habitants d'Oran qui, dans le même temps où ils ressentent
profondément le besoin de chaleur qui les rapproche, ne peuvent s'y abandonner
cependant à cause de la méfiance qui les éloigne les uns des autres. On sait
trop bien qu'on ne peut pas avoir confiance en son voisin, qu'il est capable de
vous donner la peste à votre insu et de profiter de votre abandon pour vous
infecter. Quand on a passé son temps, comme Cottard, à voir des indicateurs
possibles dans tous ceux de qui, pourtant, on recherchait la compagnie, on peut
comprendre ce sentiment. On compatit très bien avec des gens qui vivent dans
l'idée que la peste peut, du jour au lendemain, leur mettre [217] la main sur
l'épaule et qu'elle se prépare peut-être à le faire, au moment où l'on se réjouit
d'être encore sain et sauf. Autant que cela est possible, il est à l'aise dans
la terreur. Mais parce qu'il a ressenti tout cela avant eux, je crois qu'il ne
peut pas éprouver tout à fait avec eux la cruauté de cette incertitude. En
somme, avec nous tous qui ne sommes pas encore morts de la peste, il sent bien
que sa liberté et sa vie sont tous les jours à la veille d'être détruites. Mais
puisque lui-même a vécu dans la terreur, il trouve normal que les autres la
connaissent à leur tour. Plus exactement, la terreur lui paraît alors moins
lourde à porter que s'il y était tout seul. C'est en cela qu'il a tort et qu'il
est plus difficile à comprendre que d'autres. Mais, après tout, c'est en cela
qu'il mérite plus que d'autres qu'on essaie de le comprendre. »

[¶15] Tarrou's notes end with a story illustrating the curious state of mind arrived at no less by Cottard than by other dwellers in the plague-stricken town. The story re-creates as nearly as may be the curiously feverish atmosphere of this period, and that is why the narrator attaches importance to it.

> French: Enfin,
les pages de Tarrou se terminent sur un récit qui illustre cette conscience
singulière qui venait en même temps à Cottard et aux pestiférés. Ce récit
restitue à peu près l'atmosphère difficile de cette époque et c'est pourquoi le
narrateur y attache de l'importance.

[¶16] One evening Cottard and Tarrou went to the Municipal Opera House, where Gluck's Orpheus was being given. Cottard had invited Tarrou. A touring operatic company had come to Oran in the spring for a series of performances. Marooned there by the outbreak of plague and finding themselves in difficulties, the company and the management of the opera house had come to an agreement under which they were to give one performance a week until further notice. Thus for several months our theater had been resounding every Friday evening with the melodious laments of Orpheus and Eurydice's vain appeals. None the less, the opera continued in high favor and played regularly to full houses. From their seats, the most expensive, Cottard and Tarrou could look down at the orchestra seats filled to capacity with the cream of Oran society. It was interesting to see how careful they were, as they went to their places, to make an elegant entrance. While the musicians were discreetly tuning up, men in evening dress could be seen moving from one row to another, bowing gracefully to friends under the flood of light bathing the proscenium. In the soft hum of well-mannered conversation they regained the confidence denied them when they walked the dark streets of the town; evening dress was a sure charm against plague.

> French: Ils
étaient allés à l'Opéra Municipal où l'on jouait l'Orphée et Eurydice. Cottard
avait invité Tarrou. Il s'agissait d'une troupe qui était venue, au printemps
de la peste, donner des représentations dans notre ville. Bloquée par la
maladie, cette troupe s'était vue contrainte, après accord avec notre Opéra, de
rejouer son spectacle, une fois par semaine. Ainsi, depuis des mois, chaque
vendredi, notre théâtre municipal retentissait des plaintes mélodieuses
d'Orphée et des appels impuissants d'Eurydice. Cependant, ce spectacle
continuait de connaître la faveur du public et faisait toujours de grosses
recettes. Installés aux places les plus [218] chères, Cottard et Tarrou
dominaient un parterre gonflé à craquer par les plus élégants de nos
concitoyens. Ceux qui arrivaient s'appliquaient visiblement à ne pas manquer
leur entrée. Sous la lumière éblouissante de l'avant-rideau, pendant que les
musiciens accordaient discrètement leurs instruments, les silhouettes se
détachaient avec précision, passaient d'un rang à l'autre, s'inclinaient avec
grâce. Dans le léger brouhaha d'une conversation de bon ton, les hommes
reprenaient l'assurance qui leur manquait quelques heures auparavant, parmi les
rues noires de la ville. L'habit chassait la peste.

[¶17] Throughout the first act Orpheus lamented suavely his lost Eurydice, with women in Grecian tunics singing melodious comments on his plight, and love was hymned in alternating strophes. The audience showed their appreciation in discreet applause. Only a few people noticed that in his song of the second act Orpheus introduced some tremolos not in the score and voiced an almost exaggerated emotion when begging the lord of the Underworld to be moved by his tears. Some rather jerky movements he indulged in gave our connoisseurs of stagecraft an impression of clever, if slightly overdone, effects, intended to bring out the emotion of the words he sang.

> French: Pendant
tout le premier acte, Orphée se plaignit avec facilité, quelques femmes en
tuniques commentèrent avec grâce son malheur, et l'amour fut chanté en
ariettes. La salle réagit avec une chaleur discrète. C'est à peine si on
remarqua qu'Orphée introduisait, dans son air du deuxième acte, des
tremblements qui n'y figuraient pas, et demandait avec un léger excès de
pathétique, au maître des Enfers, de se laisser toucher par ses pleurs.
Certains gestes saccadés qui lui échappèrent apparurent aux plus avisés comme
un effet de stylisation qui ajoutait encore à l'interprétation du chanteur.

[¶18] Not until the big duet between Orpheus and Eurydice in the third act, at the precise moment when Eurydice was slipping from her lover, did a flutter of surprise run through the house. And as though the singer had been waiting for this cue or, more likely, because the faint sounds that came to him from the orchestra seats confirmed what he was feeling, he chose this moment to stagger grotesquely to the footlights, his arms and legs splayed out under his antique robe, and fall down in the middle of the property sheepfold, always out of place, but now, in the eyes of the spectators, significantly, appallingly so. For at the same moment the orchestra stopped playing, the audience rose and began to leave the auditorium, slowly and silently at first, like worshippers leaving church when the service ends, or a death-chamber after a farewell visit to the dead, women lifting their skirts and moving with bowed heads, men steering the ladies by the elbow to prevent their brushing against the tip-up seats at the ends of the rows. But gradually their movements quickened, whispers rose to exclamations, and finally the crowd stampeded toward the exits, wedged together in the bottlenecks, and pouring out into the street in a confused mass, with shrill cries of dismay. Cottard and Tarrou, who had merely risen from their seats, gazed down at what was a dramatic picture of their life in those days: plague on the stage in the guise of a disarticulated mummer, and in the auditorium the toys of luxury, so futile now, forgotten fans and lace shawls derelict on the red plush seats.

> French: Il
fallut le grand duo d'Orphée et d'Eurydice au troisième acte (c'était le moment
où Eurydice échappait à son amant) pour qu'une certaine surprise courût dans la
salle. Et comme si le chanteur n'avait attendu que ce mouvement du public, ou,
plus certainement encore, comme si la rumeur venue du parterre l'avait confirmé
,ans ce qu'il ressentait, il choisit ce moment pour avancer vers la rampe d'une
façon grotesque, bras et jambes écartés dans son costume à l'antique, et pour
s'écrouler au milieu des bergeries du décor qui n'avaient [219] jamais cessé
d'être anachroniques mais qui, aux yeux des spectateurs, le devinrent pour la
première fois, et de terrible façon. Car, dans le même temps, l'orchestre se
tut, les gens du parterre se levèrent et commencèrent lentement à évacuer la
salle, d'abord en silence comme on sort d'une église, le service fini, ou d'une
chambre mortuaire après une visite, les femmes rassemblant leurs jupes et
sortant tête baissée, les hommes guidant leurs compagnes par le coude et leur
évitant le heurt des strapontins. Mais, peu à peu, le mouvement se précipita,
le chuchotement devint exclamation et la foule afflua vers les sorties et s'y
pressa, pour finir par s'y bousculer en criant. Cottard et Tarrou, qui
s'étaient seulement levés, restaient seuls en face d'une des images de ce qui
était leur vie d'alors : la peste sur la scène sous l'aspect d'un histrion
désarticulé et, dans la salle, tout un luxe devenu inutile, sous la forme d'éventails
oubliés et de dentelles traînant sur le rouge des fauteuils.

[¶19] DURING the first part of September Rambert had worked conscientiously at Rieux's side. He had merely asked for a few hours' leave on the day he was due to meet Gonzales and the two youngsters again outside the boys' school. Gonzales kept the appointment, at noon, and while he and the journalist were talking, they saw the two boys coming toward them, laughing. They said they'd had no luck last time, but that was only to be expected. Anyhow, it wasn't their turn for guard duty this week. Rambert must have patience till next week; then they'd have another shot at it. Rambert observed that "patience" certainly was needed in this business. Gonzales suggested they should all meet again on the following Monday, and this time Rambert had better move in to stay with Marcel and Louis. "We'll make a date, you and I. If I don't turn up, go straight to their place. I'll give you the address." But Marcel, or Louis, told him that the safest thing was to take his pal there right away, then he'd be sure of finding it. If he wasn't too particular, there was enough grub for the four of them. That way he'd get the hang of things. Gonzales agreed it was a good idea, and the four of them set off toward the harbor.

> French: [220] Rambert,
pendant les premiers jours du mois de septembre, avait sérieusement travaillé
aux côtés de Rieux. Il avait simplement demandé une journée de congé le jour où
il devait rencontrer Gonzalès et les deux jeunes gens devant le lycée de
garçons. Ce
jour-là, à midi, Gonzalès et le journaliste virent arriver les deux petits qui
riaient. Ils dirent qu'on n'avait pas eu de chance l'autre fois, mais qu'il
fallait s'y attendre. En tout cas, ce n'était plus leur semaine de garde. Il
fallait patienter jusqu'à la semaine prochaine. On recommencerait alors.
Rambert dit que c'était bien le mot. Gonzalès proposa donc un rendez-vous pour
le lundi suivant. Mais cette fois-ci, on installerait Rambert chez Marcel et
Louis. « Nous prendrons un rendez-vous, toi et moi. Si je n'y suis pas, tu
iras directement chez eux. On va t'expliquer où ils habitent. » Mais
Marcel, ou Louis, dit à ce moment que le plus simple était de conduire tout de
suite le camarade. S'il n'était pas difficile, il y avait à manger pour eux
quatre. Et de cette façon, il se rendrait compte. Gonzalès dit que c'était une
très bonne idée et ils descendirent vers le port.

[¶20] Marcel and Louis lived on the outskirts of the dockyard, near the gate leading to the cliff road. It was a small Spanish house with gaily painted shutters and bare, dark rooms. The boys' mother, a wrinkled old Spanish woman with a smiling face, produced a dish of which the chief ingredient was rice. Gonzales showed surprise, as rice had been unprocurable for some time in the town. "We fix it up at the gate," Marcel explained. Rambert ate and drank heartily, and Gonzales informed him he was "a damned good sort." Actually the journalist was thinking solely of the coming week.

> French: Marcel
et Louis habitaient à l'extrémité du quartier de la Marine, près des portes qui
ouvraient sur la corniche. C'était une petite maison espagnole, épaisse de
[221] murs, aux contrevents de bois peint, aux pièces nues et ombreuses. Il y
avait du riz que servit la mère des jeunes gens, une vieille Espagnole
souriante et pleine de rides. Gonzalès s'étonna, car le riz manquait déjà en
ville. a On s'arrange aux portes », dit Marcel. Rambert mangeait et
buvait, et Gonzalès dit que c'était un vrai copain, pendant que le journaliste
pensait seulement à la semaine qu'il devait passer.

[¶21] It turned out that he had a fortnight to wait, as the periods of guard duty were extended to two weeks, to reduce the number of shifts. During that fortnight Rambert worked indefatigably, giving every ounce of himself, with his eyes shut, as it were, from dawn till night. He went to bed very late and always slept like a log. This abrupt transition from a life of idleness to one of constant work had left him almost void of thoughts or energy. He talked little about his impending escape. Only one incident is worth noting: after a week he confessed to the doctor that for the first time he'd got really drunk. It was the evening before; on leaving the bar he had an impression that his groin was swollen and he had pains in his armpits when he moved his arms. "I'm in for it!" he thought. And his only reaction, an absurd one, as he frankly admitted to Rieux, had been to start running to the upper town and when he reached a small square, from which if not the sea, a fairly big patch of open sky could be seen, to call to his wife with a great cry, over the walls of the town. On returning home and failing to discover any symptoms of plague on his body, he had felt far from proud of having given way like that. Rieux, however, said he could well understand one's being moved to act thus. "Or, anyhow, one may easily feel inclined that way." "Monsieur Othon was talking to me about you this morning," Rieux suddenly remarked, when Rambert was bidding him good night. "He asked me if I knew you, and I told him I did. Then he said: 'If he's a friend of yours advise him not to associate with smugglers. It's bound to attract attention.' "

> French: En
fait, il eut deux semaines à attendre, car les tours de garde furent portés à
quinze jours, pour réduire le nombre des équipes. Et, pendant ces quinze jours,
Rambert travailla sans s'épargner, de façon ininterrompue, les yeux fermés en
quelque sorte, depuis l'aube jusqu'à la nuit. Tard dans la nuit, il se couchait
et dormait d'un sommeil épais. Le passage brusque de l'oisiveté à ce labeur
épuisant le laissait à peu près sans rêves et sans forces. Il parlait peu de
son évasion prochaine. Un seul fait notable : au bout d'une semaine, il
confia au docteur que pour la première fois, la nuit précédente, il s'était
enivré. Sorti du bar, il eut tout à coup l'impression que ses aines
grossissaient et que ses bras se mouvaient difficilement autour de l'aisselle.
Il pensa que c'était la peste. Et la seule réaction qu'il put avoir alors et
dont il convint avec Rieux qu'elle n'était pas raisonnable, fut de courir vers
le haut de la ville, et là, d'une petite place, d'où l'on ne découvrait toujours
pas la mer, mais d'où l'on voyait un peu plus de ciel, il appela sa femme avec
un grand cri, par-dessus les murs de la ville. Rentré chez lui et ne découvrant
sur son corps aucun signe d'infection, il n'avait pas été très fier de cette
crise soudaine. Rieux dit qu'il comprenait très bien qu'on puisse agir
ainsi : « En tout cas, dit-il, il peut arriver qu'on en ait
envie. » - M.
Othon m'a parlé de vous ce matin, ajouta [222] soudain Rieux, au moment où
Rambert le quittait. Il m'a demandé si je vous connaissais :
« Conseillez-lui donc, m'a-t-il dit, de ne pas fréquenter les milieux de
contrebande. Il s'y fait remarquer. »

[¶22] "Meaning what?" "It means you'd better hurry up." "Thanks." Rambert shook the doctor's hand. In the doorway he suddenly swung round. Rieux noticed that, for the first time since the outbreak of plague, he was smiling. "Then why don't you stop my going? You could easily manage it."

> French: -
Qu'est-ce que cela veut dire ? - Cela
veut dire qu'il faut vous dépêcher. -
Merci, dit Rambert, en serrant la main du docteur. Sur la
porte, il se retourna tout d'un coup. Rieux remarqua que, pour la première fois
depuis le début de la peste, il souriait. -
Pourquoi donc ne m'empêchez-vous pas de partir ? Vous en avez les moyens.

[¶23] Rieux shook his head with his usual deliberateness. It was none of his business, he said. Rambert had elected for happiness, and he, Rieux, had no argument to put up against him. Personally he felt incapable of deciding which was the right course and which the wrong in such a case as Rambert's. "If that's so, why tell me to hurry up?" It was Rieux who now smiled.

> French: Rieux
secoua la tête avec son mouvement habituel, et dit que c'était l'affaire de
Rambert, que ce dernier avait choisi le bonheur et que lui, Rieux, n'avait pas
d'arguments à lui opposer. Il se sentait incapable de juger de ce qui était
bien ou de ce qui était mal en cette affaire. -
Pourquoi me dire de faire vite, dans ces conditions ? Rieux
sourit à son tour.

[¶24] "Perhaps because I, too, would like to do my bit for happiness."

> French: - C'est
peut-être que j'ai envie, moi aussi, de faire quelque chose pour le bonheur.

[¶25] Next day, though they were working together most of the time, neither referred to the subject. On the following Sunday Rambert moved into the little Spanish house. He was given a bed in the living-room. As the brothers did not come home for meals and he'd been told to go out as little as possible, he was always alone but for occasional meetings with the boys' mother. She was a dried-up little wisp of a woman, always dressed in black, busy as a bee, and she had a nut-brown, wrinkled face and immaculately white hair. No great-talker, she merely smiled genially when her eyes fell on Rambert.

> French: Le
lendemain, ils ne parlèrent plus de rien, niais travaillèrent ensemble. La
semaine suivante, Rambert était enfin installé dans la petite maison espagnole.
On lui avait fait un lit dans la pièce commune. Comme les jeunes gens ne
rentraient pas pour les repas, et comme on l'avait prié de sortir le moins
possible, il y vivait seul, la plupart du temps, ou faisait la conversation
avec la vieille mère. Elle était sèche et active, habillée de noir, le visage
brun et ridé, sous des cheveux blancs très propres. Silencieuse, elle souriait
seulement de tous ses yeux quand elle regardait Rambert.

[¶26] On one of the few occasions when she spoke, it was to ask him if he wasn't afraid of infecting his wife with plague. He replied that there might be some risk of that, but only a very slight one; while if he stayed in the town, there was a fair chance of their never seeing each other again. The old woman smiled. "Is she nice?" "Very nice." "Pretty?" "I think so." "Ah," she nodded, "that explains it."

> French: D'autres
fois, elle lui demandait s'il ne craignait pas [223] d'apporter la peste à sa
femme. Lui pensait que c'était une chance à courir, mais qu'en somme, elle
était minime, tandis qu'en restant dans la ville, ils risquaient d'être séparés
pour toujours. - Elle
est gentille ? disait la vieille en souriant. - Très
gentille. -
Jolie ? - Je
crois. -
Ah ! disait-elle, c'est pour cela.

[¶27] Rambert reflected. No doubt that explained it, but it was impossible that that alone explained it. The old woman went to Mass every morning. "Don't you believe in God?" she asked him. On Rambert's admitting he did not, she said again that "that explained it." "Yes," she added, "you're right. You must go back to her. Or else what would be left you?"

> French: Rambert
réfléchissait. C'était sans doute pour cela, mais il était impossible que ce
fût seulement pour cela. - Vous
ne croyez pas au bon Dieu ? disait la vieille qui allait à la messe tous
les matins. Rambert
reconnut que non et la vieille dit encore que c'était pour cela. - Il
faut la rejoindre, vous avez raison. Sinon, qu'est-ce qui vous resterait ?

[¶28] Rambert spent most of the day prowling round the room, gazing vaguely at the distempered walls, idly fingering the fans that were their only decoration, or counting the woollen balls on the tablecloth fringe. In the evening the youngsters came home; they hadn't much to say, except that the time hadn't come yet. After dinner Marcel played the guitar, and they drank an anise-flavored liqueur. Rambert seemed lost in thought.

> French: Le
reste du temps, Rambert tournait en rond autour des murs nus et crépis,
caressant les éventails cloués aux parois, ou bien comptait les boules de laine
qui frangeaient le tapis de table. Le soir, les jeunes gens rentraient. Ils ne
parlaient pas beaucoup, sinon pour dire que ce n'était pas encore le moment.
Après le dîner, Marcel jouait de la guitare et ils buvaient une liqueur anisée.
Rambert avait l'air de réfléchir.

[¶29] On Wednesday Marcel announced: "It's for tomorrow night, at midnight. Be ready on time." Of the two men sharing the sentry post with them, he explained, one had got plague and the other, who had slept in the same room, was now under observation. Thus for two or three days Marcel and Louis would be alone at the post. They'd fix up the final details in the course of the night, and he could count on them to see it through. Rambert thanked them. "Pleased?" the old woman asked. He said yes, but his thoughts were elsewhere.

> French: Le
mercredi, Marcel rentra en disant : « C'est pour demain soir, à
minuit. Tiens-toi prêt. » Des deux hommes qui tenaient le poste avec eux,
l'un était atteint de la peste et l'autre, qui partageait ordinairement la
chambre du premier, était en observation. Ainsi, pendant deux ou trois jours,
Marcel et Louis seraient seuls. Au cours de la nuit, ils allaient arranger les
derniers détails. Le lendemain, ce serait possible. Rambert remercia.
« Vous [224] êtes content ? » demanda la vieille. Il dit que
oui, mais il pensait à autre chose.

[¶30] The next day was very hot and muggy and a heat-mist veiled the sun. The total of deaths had jumped up. But the old Spanish woman lost nothing of her serenity. "There's so much wickedness in the world," she said. "So what can you expect?" Like Marcel and Louis, Rambert was stripped to the waist. But, even so, sweat was trickling down his chest and between his shoulder-blades. In the dim light of the shuttered room their torsos glowed like highly polished mahogany. Rambert kept prowling round like a caged animal, without speaking. Abruptly at four in the afternoon he announced that he was going out. "Don't forget," Marcel said. "At midnight sharp. Everything's set."

> French: Le
lendemain, sous un ciel lourd, la chaleur était humide et étouffante. Les
nouvelles de la peste étaient mauvaises. La vieille Espagnole gardait cependant
sa sérénité. « Il y a du péché dans le monde, disait-elle. Alors, forcément ! »
Comme Marcel et Louis, Rambert était torse nu. Mais quoi qu'il fît, la sueur
lui coulait entre les épaules et sur la poitrine. Dans la demi-pénombre de la
maison aux volets clos, cela leur faisait des torses bruns et vernis. Rambert
tournait en rond sans parler. Brusquement, à quatre heures de l'après-midi, il
s'habilla et annonça qu'il sortait. -
Attention, dit Marcel, c'est pour minuit. Tout est en place.

[¶31] Rambert went to the doctor's apartment. Rieux's mother told him he would find the doctor at the hospital in the upper town. As before, a crowd was circling in front of the entrance gates. "Move on, there!" a police sergeant with bulging eyes bawled every few minutes. And the crowd kept moving, but always in a circle. "No use hanging round here." The sergeant's coat was soaked in sweat. They knew it was "no use," but they stayed on, despite the devastating heat. Rambert showed his pass to the sergeant, who told him to go to Tarrou's office. Its door opened on the courtyard. He passed Father Paneloux, who was coming out of the office.

> French: Rambert
se rendit chez le docteur. La mère de Rieux dit à Rambert qu'il le trouverait à
l'hôpital de la haute ville. Devant le poste de garde, la même foule tournait
toujours sur elle-même. « Circulez ! » disait un sergent aux
yeux globuleux. Les autres circulaient, mais en rond. « Il n'y a rien à
attendre », disait le sergent dont la sueur perçait la veste. C'était
aussi l'avis des autres, mais ils restaient quand même, malgré la chaleur
meurtrière. Rambert montra son laissez-passer au sergent qui lui indiqua le
bureau de Tarrou. La porte en donnait sur la cour. Il croisa le Père Paneloux,
qui sortait du bureau.

[¶32] Tarrou was sitting at a black wood desk, with his sleeves rolled up, mopping up with his handkerchief a trickle of sweat in the bend of his arm. The office, a small, white-painted room, smelt of drugs and damp cloth. "Still here?" asked Tarrou. "Yes. I'd like to have a word with Rieux." "He's in the ward. Look here! Don't you think you could fix up whatever you've come for without seeing him?" "Why?" "He's overdoing it. I spare him as much as I can."

> French: Dans
une sale petite pièce blanche qui sentait la pharmacie et le drap humide,
Tarrou, assis derrière un bureau de bois noir, les manches de chemises
retroussées tamponnait avec un mouchoir la sueur qui coulait dans la saignée de
son bras. -
Encore là ? dit-il. - Oui,
je voudrais parier à Rieux. [225] -
Il est dans la salle. Mais si cela peut s'arranger sans lui, il vaudrait mieux. -
Pourquoi ? - Il
est surmené. Je lui évite ce que je peux.

[¶33] Rambert gazed thoughtfully at Tarrou. He'd grown thinner, his eyes and features were blurred with fatigue, his broad shoulders sagged. There was a knock at the door. A male attendant, wearing a white mask, entered. He laid a little sheaf of cards on Tarrou's desk and, his voice coming thickly through the cloth, said: "Six," then went out. Tarrou looked at the journalist and showed him the cards, spreading them fanwise. "Neat little gadgets, aren't they? Well, they're deaths. Last night's deaths." Frowning, he slipped the cards together. "The only thing that's left us is accountancy!" Taking his purchase on the table, Tarrou rose to his feet. "You're off quite soon, I take it?" "Tonight, at midnight." Tarrou said he was glad to hear it, and Rambert had better look after himself for a bit. "Did you say that, sincerely?" Tarrou shrugged his shoulders. "At my age one's got to be sincere. Lying's too much effort."

> French: Rambert
regardait Tarrou. Celui-ci avait maigri. La fatigue lui brouillait les yeux et
les traits. Ses fortes épaules étaient ramassées en boule. On frappa à la
porte, et un infirmier entra, masqué de blanc. Il déposa sur le bureau de
Tarrou un paquet de fiches et, d'une voix que le linge étouffait, dit
seulement : « Six », puis sortit. Tarrou
regarda le journaliste et lui montra les fiches qu'il déploya en éventail. - De
belles fiches, hein ? Eh bien ! non, ce sont des morts. Les morts de
la nuit. Son
front s'était creusé. Il replia le paquet de fiches. - La
seule chose qui nous reste, c'est la comptabilité. Tarrou
se leva, prenant appui sur la table. -
Allez-vous bientôt partir ? - Ce
soir, à minuit. Tarrou
dit que cela lui faisait plaisir et que Rambert devait veiller sur lui. -
Dites-vous cela sincèrement ? Tarrou
haussa les épaules : - À mon
âge, on est forcément sincère. Mentir est trop fatigant.

[¶34] "Excuse me, Tarrou," the journalist said, "but I'd greatly like to see the doctor." "I know. He's more human than I. All right, come along." "It's not that." Rambert stumbled over his words and broke off. Tarrou stared at him; then, unexpectedly, his face broke into a smile. They walked down a narrow passage; the walls were painted pale green, and the light was glaucous, like that in an aquarium. Before they reached the glazed double door at the end of the passage, behind which shadowy forms could be seen moving, Tarrou took Rambert into a small room, all the wall space of which was occupied by cupboards. Opening one of these, he took from a sterilizer two masks of cotton-wool enclosed in muslin, handed one to Rambert, and told him to put it on. The journalist asked if it was really any use. Tarrou said no, but it inspired confidence in others. They opened the glazed door. It led into a very large room, all the windows of which were shut, in spite of the great heat. Electric fans buzzed near the ceiling, churning up the stagnant, overheated air above two long rows of gray beds. Groans shrill or stifled rose on all sides, blending in a monotonous dirgelike refrain. Men in white moved slowly from bed to bed under the garish light flooding in from high, barred windows. The appalling heat in the ward made Rambert ill at ease, and he had difficulty in recognizing Rieux, who was bending over a groaning form. The doctor was lancing the patient's groin, while two nurses, one on each side, held his legs apart. Presently Rieux straightened up, dropped his instruments into a tray that an attendant held out to him, and remained without moving for some moments, gazing down at the man, whose wound was now being dressed.

> French: -
Tarrou, dit le journaliste, je voudrais voir le docteur. Excusez-moi. - Je
sais. Il est plus humain que moi. Allons-y. - Ce
n'est pas cela, dit Rambert avec difficulté. Et il s'arrêta. Tarrou
le regarda et, tout d'un coup, lui sourit. Ils
suivirent un petit couloir dont les murs étaient peints en vert clair et où
flottait une lumière d'aquarium. [226] Juste avant d'arriver à une double porte
vitrée, derrière laquelle on voyait un curieux mouvement d'ombres, Tarrou fit
entrer Rambert dans une très petite salle, entièrement tapissée de placards. Il
ouvrit l'un d'eux, tira d'un stérilisateur deux masques de gaze hydrophile, en
tendit un à Rambert et l'invita à s'en couvrir. Le journaliste demanda si cela
servait à quelque chose et Tarrou répondit que non, mais que cela donnait
confiance aux autres. Ils
poussèrent la porte vitrée. C'était une immense salle, aux fenêtres
hermétiquement closes, malgré la saison. Dans le haut des murs ronronnaient des
appareils qui renouvelaient l'air, et leurs hélices courbes brassaient l'air
crémeux et surchauffé, au-dessus de deux rangées de lits gris. De tous les
côtés, montaient des gémissements sourds ou aigus qui ne faisaient qu'une
plainte monotone. Des hommes, habillés de blanc, se déplaçaient avec lenteur,
dans la lumière cruelle que déversaient les hautes baies garnies de barreaux.
Rambert se sentit mal à l'aise dans la terrible chaleur de cette salle et il
eut de la peine à reconnaître Rieux, penché au-dessus d'une forme gémissante.
Le docteur incisait les aines du malade que deux infirmières, de chaque côté du
lit, tenaient écartelé. Quand il se releva, il laissa tomber ses instruments
dans le plateau qu'un aide lui tendait et resta un moment immobile, à regarder
l'homme qu'on était en train de panser.

[¶35] "Any news?" he asked Tarrou, who had come beside him. "Paneloux is prepared to replace Rambert at the quarantine station. He has put in a lot of useful work already. All that remains is to reorganize group number three, now that Rambert's going." Rieux nodded.

> French: - Quoi
de nouveau ? dit-il à Tarrou qui s'approchait. -
Paneloux accepte de remplacer Rambert à la maison de quarantaine. Il a déjà
beaucoup fait. Il restera la troisième équipe de prospection à regrouper sans
Rambert. Rieux
approuva de la tête.

[¶36] "Castel has his first lot of serum ready now," Tarrou continued. "He's in favor of its being tried at once." "Good," Rieux said. "That's good news." "And Rambert's come." Rieux looked round. His eyes narrowed above the mask when he saw the journalist. "Why have you come?" he asked. "Surely you should be elsewhere?"

> French: -
Castel a achevé ses premières préparations. Il propose un essai. [227] -
Ah ! dit Rieux, cela est bien. -
Enfin, il y a ici Rambert. Rieux
se retourna. Par-dessus le masque, ses yeux se plissèrent en apercevant le
journaliste. - Que
faites-vous ici ? dit-il. Vous devriez être ailleurs.

[¶37] Tarrou explained that it was fixed for midnight, to which Rambert added: "That's the idea, anyhow." Whenever any of them spoke through the mask, the muslin bulged and grew moist over the lips. This gave a sort of unreality to the conversation; it was like a colloquy of statues. "I'd like to have a word with you," Rambert said. "Right. I'm just going. Wait for me in Tarrou's office."

> French: Tarrou
dit que c'était pour ce soir à minuit et Rambert ajouta : « En
principe. » Chaque
fois que l'un d'eux parlait, le masque de gaze se gonflait et s'humidifiait à
l'endroit de la bouche. Cela faisait une conversation un peu irréelle, comme un
dialogue de statues. - Je
voudrais vous parler, dit Rambert. - Nous
sortirons ensemble, si vous le voulez bien. Attendez-moi dans le bureau de
Tarrou.

[¶38] A minute or so later Rambert and Rieux were sitting at the back of the doctor's car. Tarrou, who was at the wheel, looked round as he let in the gear. "Gas is running out," he said. "We'll have to foot-slog it tomorrow." "Doctor," Rambert said, "I'm not going. I want to stay with you." Tarrou made no movement; he went on driving. Rieux seemed unable to shake off his fatigue. "And what about her?" His voice was hardly audible.

> French: Un
moment après, Rambert et Rieux s'installaient à l'arrière de la voiture du
docteur. Tarrou conduisait. - Plus
d'essence, dit celui-ci en démarrant. Demain, nous irons à pied. -
Docteur, dit Rambert, je ne pars pas et je veux rester avec vous. Tarrou
ne broncha pas. Il continuait de conduire. Rieux semblait incapable d'émerger
de sa fatigue. - Et
elle ? dit-il d'une voix sourde.

[¶39] Rambert said he'd thought it over very carefully, and his views hadn't changed, but if he went away, he would feel ashamed of himself, and that would embarrass his relations with the woman he loved. Showing more animation, Rieux told him that was sheer nonsense; there was nothing shameful in preferring happiness. "Certainly," Rambert replied. "But it may be shameful to be happy by oneself." Tarrou, who had not spoken so far, now remarked, without turning his head, that if Rambert wished to take a share in other people's unhappiness, he'd have no time left for happiness. So the choice had to be made.

> French: Rambert
dit qu'il avait encore réfléchi, qu'il continuait à croire ce qu'il croyait,
mais que s'il partait, il aurait honte. Cela le gênerait pour aimer celle qu'il
avait laissée. Mais Rieux se redressa et dit d'une voix ferme que cela était
stupide et qu'il n'y avait pas de honte à préférer le bonheur. - Oui,
dit Rambert, mais il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. Tarrou,
qui s'était tu jusque-là, sans tourner la tête vers eux, fit remarquer que si
Rambert voulait partager [228] le malheur des hommes, il n'aurait plus jamais
de temps pour le bonheur. Il fallait choisir.

[¶40] "That's not it," Rambert rejoined. "Until now I always felt a stranger in this town, and that I'd no concern with you people. But now that I've seen what I have seen, I know that I belong here whether I want it or not. This business is everybody's business." When there was no reply from either of the others, Rambert seemed to grow annoyed. "But you know that as well as I do, damn it! Or else what are you up to in that hospital of yours? Have you made a definite choice and turned down happiness?" Rieux and Tarrou still said nothing, and the silence lasted until they were at the doctor's home. Then Rambert repeated his last question in a yet more emphatic tone. Only then Rieux turned toward him, raising himself with an effort from the cushion.

> French: - Ce
n'est pas cela, dit Rambert. J'ai toujours pensé que j'étais étranger à cette
ville et que je n'avais rien à faire avec vous. Mais maintenant que j'ai vu ce
que j'ai vu, je sais que je suis d'ici, que je le veuille ou non. Cette
histoire nous concerne tous. Personne
ne répondit et Rambert parut s'impatienter. - Vous
le savez bien d'ailleurs ! Ou sinon que feriez-vous dans cet
hôpital ? Avez-vous donc choisi, vous, et renoncé au bonheur ? Ni
Tarrou ni Rieux ne répondirent encore. Le silence dura longtemps, jusqu'à ce
qu'on approchât de la maison du docteur. Et Rambert, de nouveau, posa sa
dernière question, avec plus de force encore. Et, seul, Rieux se tourna vers
lui. Il se souleva avec effort :

[¶41] "Forgive me, Rambert, only, well, I simply don't know. But stay with us if you want to." A swerve of the car made him break off. Then, looking straight in front of him, he said: "For nothing in the world is it worth turning one's back on what one loves. Yet that is what I'm doing, though why I do not know." He sank back on the cushion. "That's how it is," he added wearily, "and there's nothing to be done about it. So let's recognize the fact and draw the conclusions." "What conclusions?"

> French: -
Pardonnez-moi, Rambert, dit-il, mais je ne le sais pas. Restez avec nous
puisque vous le désirez. Une
embardée de l'auto le fit taire. Puis il reprit en regardant devant lui : - Rien
au monde ne vaut qu'on se détourne de ce qu'on aime. Et pourtant je m'en
détourne, moi aussi, sans que je puisse savoir pourquoi. Il se
laissa retomber sur son coussin. - C'est
un fait, voilà tout, dit-il avec lassitude. Enregistrons-le et tirons-en les
conséquences. -
Quelles conséquences ? demanda Rambert.

[¶42] "Ah," Rieux said, "a man can't cure and know at the same time. So let's cure as quickly as we can. That's the more urgent job." At midnight Tarrou and Rieux were giving Rambert the map of the district he was to keep under surveillance. Tarrou glanced at his watch. Looking up, he met Rambert's gaze. "Have you let them know?" he asked. The journalist looked away.

> French: -
Ah ! dit Rieux, on ne peut pas en même temps guérir et savoir. Alors
guérissons le plus vite possible. C'est le plus pressé. À
minuit, Tarrou et Rieux faisaient à Rambert le plan du quartier qu'il était
chargé de prospecter, quand [229] Tarrou regarda sa montre. Relevant la tête,
il rencontra le regard de Rambert. -
Avez-vous prévenu ? Le
journaliste détourna les yeux

[¶43] "I'd sent them a note", he spoke with an effort, "before coming to see you." Toward the close of October Castel's anti-plague serum was tried for the first time. Practically speaking, it was Rieux's last card. If it failed, the doctor was convinced the whole town would be at the mercy of the epidemic, which would either continue its ravages for an unpredictable period or perhaps die out abruptly of its own accord.

> French: -
J'avais envoyé un mot, dit-il avec effort, avant d'aller vous voir. [230] Ce
fut dans les derniers jours d'octobre que le sérum de Castel fut essayé. Pratiquement,
il était le dernier espoir de Rieux. Dans le cas d'un nouvel échec, le docteur
était persuadé que la ville serait livrée aux caprices de la maladie, soit que
l'épidémie prolongeât ses effets pendant de longs mois encore, soit qu'elle
décidât de s'arrêter sans raison.

[¶44] The day before Castel called on Rieux, M. Othon's son had fallen ill and all the family had to go into quarantine. Thus the mother, who had only recently come out of it, found herself isolated once again. In deference to the official regulations the magistrate had promptly sent for Dr. Rieux the moment he saw symptoms of the disease in his little boy. Mother and father were standing at the bedside when Rieux entered the room. The boy was in the phase of extreme prostration and submitted without a whimper to the doctor's examination. When Rieux raised his eyes he saw the magistrate's gaze intent on him, and, behind, the mother's pale face. She was holding a handkerchief to her mouth, and her big, dilated eyes followed each of the doctor's movements.

> French: La
veille même du jour où Castel vint visiter Rieux, le fils de M. Othon était
tombé malade et toute la famille avait dû gagner la quarantaine. La mère, qui
en était sortie peu auparavant, se vit donc isolée pour la seconde fois. Respectueux
des consignes données, le juge avait fait appeler le docteur Rieux, dès qu'il
reconnut, sur le corps de l'enfant, les signes de la maladie. Quand
Rieux : arriva, le père et la mère étaient debout au pied du lit. La
petite fille avait été éloignée. L'enfant était dans la période d'abattement et
se laissa examiner sans se plaindre. Quand le docteur releva la tête, il
rencontra le regard du juge et, derrière lui, le visage pâle de la mère qui
avait mis un mouchoir sur sa bouche et suivait les gestes du docteur avec des
yeux élargis.

[¶45] "He has it, I suppose?" the magistrate asked in a toneless voice. "Yes." Rieux gazed down at the child again. The mother's eyes widened yet more, but she still said nothing. M. Othon, too, kept silent for a while before saying in an even lower tone: "Well, doctor, we must do as we are told to do."

> French: - C'est
cela, n'est-ce pas ? dit le juge d'une voix froide. - Oui,
répondit Rieux, en regardant de nouveau l'enfant. [231] Les
yeux de la mère s'agrandirent, mais elle ne parlait toujours pas. Le juge se
taisait aussi, puis il dit, sur un ton plus bas : - Eh
bien ! docteur, nous devons faire ce qui est prescrit.

[¶46] Rieux avoided looking at Mme Othon, who was still holding her handkerchief to her mouth. "It needn't take long," he said rather awkwardly, "if you'll let me use your phone." The magistrate said he would take him to the telephone. But before going, the doctor turned toward Mme Othon. "I regret very much indeed, but I'm afraid you'll have to get your things ready. You know how it is."

> French: Rieux
évitait de regarder la mère qui tenait toujours son mouchoir sur la bouche. - Ce
sera vite fait, dit-il en hésitant, si je puis téléphoner. M.
Othon dit qu'il allait le conduire. Mais le docteur se retourna vers la
femme : - Je
suis désolé. Vous devriez préparer quelques affaires. Vous savez ce que c'est.

[¶47] Mme Othon seemed disconcerted. She was staring at the floor. Then, "I understand," she murmured, slowly nodding her head. "I'll set about it at once." Before leaving, Rieux on a sudden impulse asked the Othons if there wasn't anything they'd like him to do for them. The mother gazed at him in silence. And now the magistrate averted his eyes. "No," he said, then swallowed hard. "But, save my son." In the early days a mere formality, quarantine had now been reorganized by Rieux and Rambert on very strict lines. In particular they insisted on having members of the family of a patient kept apart. If, unawares, one of them had been infected, the risks of an extension of the infection must not be multiplied. Rieux explained this to the magistrate, who signified his approval of the procedure. Nevertheless, he and his wife exchanged a glance that made it clear to Rieux how keenly they both felt the separation thus imposed on them. Mme Othon and her little girl could be given rooms in the quarantine hospital under Rambert's charge. For the magistrate, however, no accommodation was available except in an isolation camp the authorities were now installing in the municipal stadium, using tents supplied by the highway department. When Rieux apologized for the poor accommodation, M. Othon replied that there was one rule for all alike, and it was only proper to abide by it. The boy was taken to the auxiliary hospital and put in a ward of ten beds which had formerly been a classroom. After some twenty hours Rieux became convinced that the case was hopeless. The infection was steadily spreading, and the boy's body putting up no resistance. Tiny, half-formed, but acutely painful buboes were clogging the joints of the child's puny limbs. Obviously it was a losing fight. Under the circumstances Rieux had no qualms about testing Castel's serum on the boy. That night, after dinner, they performed the inoculation, a lengthy process, without getting the slightest reaction. At daybreak on the following day they gathered round the bed to observe the effects of this test inoculation on which so much hung.

> French: Mme
Othon parut interdite. Elle regardait à terre. - Oui,
dit-elle en hochant la tête, c'est ce que je vais faire. Avant
de les quitter, Rieux ne put s'empêcher de leur demander s'ils n'avaient besoin
de rien. La femme le regardait toujours en silence. Mais le juge détourna cette
fois les yeux. - Non,
dit-il, puis il avala sa salive, mais sauvez mon enfant. La quarantaine,
qui au début n'était qu'une simple formalité, avait été organisée par Rieux et
Rambert, de façon très stricte. En particulier, ils avaient exigé que les
membres d'une même famille fussent toujours isolés les uns des autres. Si l'un
des membres de la famille avait été infecté sans le savoir, il ne fallait pas
multiplier les chances de la maladie. Rieux expliqua ces raisons au juge qui
les trouva bonnes. Cependant, sa femme et lui se regardèrent de telle façon que
le docteur sentit à quel point cette séparation les laissait désemparés. Mme
Othon et sa petite fille purent être logées dans l'hôtel de quarantaine dirigé
par Rambert. Mais pour le juge d'instruction, [232] il n'y avait plus de place,
sinon dans le camp d'isolement que la préfecture était en train d'organiser,
sur le stade municipal, à l'aide de tentes prêtées par le service de voirie.
Rieux s'en excusa, mais M. Othon dit qu'il n'y avait qu'une règle pour tous et
qu'il était juste d'obéir. Quant à
l'enfant, il fut transporté à l'hôpital auxiliaire, dans une ancienne salle de
classe où dix lits avaient été installés. Au bout d'une vingtaine d'heures,
Rieux jugea son cas désespéré. Le petit corps se laissait dévorer par
l'infection, sans une réaction. De tout petits bubons, douloureux, mais à peine
formés, bloquaient les articulations de ses membres grêles. Il était vaincu
d'avance. C'est pourquoi Rieux eut l'idée d'essayer sur lui le sérum de Castel.
Le soir même, après le dîner, ils pratiquèrent la longue inoculation, sans
obtenir une seule réaction de l'enfant. À l'aube, le lendemain, tous se
rendirent auprès du petit garçon pour juger de cette expérience décisive.

[¶48] The child had come out of his extreme prostration and was tossing about convulsively on the bed. From four in the morning Dr. Castel and Tarrou had been keeping watch and noting, stage by stage, the progress and remissions of the malady. Tarrou's bulky form was slightly drooping at the head of the bed, while at its foot, with Rieux standing beside him, Castel was seated, reading, with every appearance of calm, an old leather-bound book. One by one, as the light increased in the former classroom, the others arrived. Paneloux, the first to come, leaned against the wall on the opposite side of the bed to Tarrou. His face was drawn with grief, and the accumulated weariness of many weeks, during which he had never spared himself, had deeply seamed his somewhat prominent forehead. Grand came next. It was seven o'clock, and he apologized for being out of breath; he could only stay a moment, but wanted to know if any definite results had been observed. Without speaking, Rieux pointed to the child. His eyes shut, his teeth clenched, his features frozen in an agonized grimace, he was rolling his head from side to side on the bolster. When there was just light enough to make out the half-obliterated figures of an equation chalked on a blackboard that still hung on the wall at the far end of the room, Rambert entered. Posting himself at the foot of the next bed, he took a package of cigarettes from his pocket. But after his first glance at the child's face he put it back.

> French: L'enfant,
sorti de sa torpeur, se tournait convulsivement dans les draps. Le docteur,
Castel et Tarrou, depuis quatre heures du matin, se tenaient près de lui,
suivant pas à pas les progrès ou les haltes de la maladie. À la tête du lit, le
corps massif de Tarrou était un peu voûté. Au pied du lit, assis près de Rieux
debout, Castel lisait, avec toutes les apparences de la tranquillité, un vieil
ouvrage. Peu à peu, à mesure que le jour s'élargissait dans l'ancienne salle
d'école, les autres arrivaient. Paneloux d'abord, qui se plaça de l'autre côté
du lit, par rapport à Tarrou, et adossé au mur. Une expression douloureuse se
lisait sur son visage, et la fatigue de tous ces jours où il avait payé de sa
personne avait tracé des rides sur son front congestionné. À son tour, Joseph
Grand arriva. Il était sept heures et l'employé s'excusa d'être essoufflé.
[233] Il n'allait rester qu'un moment, peut-être savait-on déjà quelque chose
de précis. Sans mot dire, Rieux lui montra l'enfant qui, les yeux fermés dans
une face décomposée, les dents serrées à la limite de ses forces, le corps
immobile, tournait et retournait sa tête de droite à gauche, sur le traversin
sans draps. Lorsqu'il fit assez jour, enfin, pour qu'au fond de la salle, sur
le tableau noir demeuré en place, on pût distinguer les traces d'anciennes
formules d'équation, Rambert arriva. Il s'adossa au pied du lit voisin et
sortit un paquet de cigarettes. Mais après un regard à l'enfant, il remit le
paquet dans sa poche.

[¶49] From his chair Castel looked at Rieux over his spectacles. "Any news of his father?" "No," said Rieux. "He's in the isolation camp."

> French: Castel,
toujours assis, regardait Rieux par-dessus ses lunettes : -
Avez-vous des nouvelles du père ? - Non,
dit Rieux, il est au camp d'isolement.

[¶50] The doctor's hands were gripping the rail of the bed, his eyes fixed on the small tortured body. Suddenly it stiffened, and seemed to give a little at the waist, as slowly the arms and legs spread out X-wise. From the body, naked under an army blanket, rose a smell of damp wool and stale sweat. The boy had gritted his teeth again. Then very gradually he relaxed, bringing his arms and legs back toward the center of the bed, still without speaking or opening his eyes, and his breathing seemed to quicken. Rieux looked at Tarrou, who hastily lowered his eyes.

> French: Le
docteur serrait avec force la barre du lit où gémissait l'enfant. Il ne
quittait pas des yeux le petit malade qui se raidit brusquement et, les dents
de nouveau serrées, se creusa un peu au niveau de la taille, écartant lentement
les bras et les jambes. Du petit corps, nu sous la couverture militaire,
montait une odeur de laine et d'aigre sueur. L'enfant se détendit peu à peu,
ramena bras et jambes vers le centre du lit et, toujours aveugle et muet, parut
respirer plus vite. Rieux rencontra le regard de Tarrou qui détourna les yeux.

[¶51] They had already seen children die, for many months now death had shown no favoritism, but they had never yet watched a child's agony minute by minute, as they had now been doing since daybreak. Needless to say, the pain inflicted on these innocent victims had always seemed to them to be what in fact it was: an abominable thing. But hitherto they had felt its abomination in, so to speak, an abstract way; they had never had to witness over so long a period the death-throes of an innocent child.

> French: Ils
avaient déjà vu mourir des enfants puisque la terreur, depuis des mois, ne
choisissait pas, niais ils n'avaient jamais encore suivi leurs souffrances
minute après minute, comme ils le faisaient depuis le matin. Et, bien entendu,
la douleur infligée à ces innocents n'avait jamais cessé de leur paraître ce
qu'elle était en vérité, c'est-à-dire un scandale. Mais jusque-là du moins, ils
se scandalisaient abstraitement en quelque [234] sorte, parce qu'ils n'avaient
jamais regardé en face, si longuement, l'agonie d'un innocent.

[¶52] And just then the boy had a sudden spasm, as if something had bitten him in the stomach, and uttered a long, shrill wail. For moments that seemed endless he stayed in a queer, contorted position, his body racked by convulsive tremors; it was as if his frail frame were bending before the fierce breath of the plague, breaking under the reiterated gusts of fever. Then the storm-wind passed, there came a lull, and he relaxed a little; the fever seemed to recede, leaving him gasping for breath on a dank, pestilential shore, lost in a languor that already looked like death. When for the third time the fiery wave broke on him, lifting him a little, the child curled himself up and shrank away to the edge of the bed, as if in terror of the flames advancing on him, licking his limbs. A moment later, after tossing his head wildly to and fro, he flung off the blanket. From between the inflamed eyelids big tears welled up and trickled down the sunken, leaden-hued cheeks. When the spasm had passed, utterly exhausted, tensing his thin legs and arms, on which, within forty-eight hours, the flesh had wasted to the bone, the child lay flat, racked on the tumbled bed, in a grotesque parody of crucifixion.

> French: Justement
l'enfant, comme mordu à l'estomac, se pliait à nouveau, avec un gémissement
grêle. Il resta creusé ainsi pendant de longues secondes, secoué de frissons et
de tremblements convulsifs, comme si sa frêle carcasse pliait sous le vent
furieux de la peste et craquait sous les souffles répétés de la fièvre. La
bourrasque passée, il se détendit un peu, la fièvre sembla se retirer et
l'abandonner, haletant, sur une grève humide et empoisonnée où le repos
ressemblait déjà à la mort. Quand le flot brûlant l'atteignit à nouveau pour la
troisième fois et le souleva un peu, l'enfant se recroquevilla, recula au fond
du lit dans l'épouvante de la flamme qui le brûlait et agita follement la tête,
en rejetant sa couverture. De grosses larmes, jaillissant sous les paupières
enflammées, se mirent à couler sur son visage plombé, et, au bout de la crise,
épuisé, crispant ses jambes osseuses et ses bras dont la chair avait fondu en
quarante-huit heures, l'enfant prit dans le lit dévasté une pose de crucifié
grotesque.

[¶53] Bending, Tarrou gently stroked with his big paw the small face stained with tears and sweat. Castel had closed his book a few moments before, and his eyes were now fixed on the child. He began to speak, but had to give a cough before continuing, because his voice rang out so harshly. "There wasn't any remission this morning, was there, Rieux?"

> French: Tarrou
se pencha et, de sa lourde main, essuya le petit visage trempé de larmes et de
sueur. Depuis un moment, Castel avait fermé son livre et regardait le malade.
Il commença une phrase, mais fut obligé de tousser pour pouvoir la terminer,
parce que sa voix détonait brusquement : - Il
n'y a pas eu de rémission matinale, n'est-ce pas, Rieux ?

[¶54] Rieux shook his head, adding, however, that the child was putting up more resistance than one would have expected. Paneloux, who was slumped against the wall, said in a low voice: "So if he is to die, he will have suffered longer." Light was increasing in the ward. The occupants of the other nine beds were tossing about and groaning, but in tones that seemed deliberately subdued. Only one, at the far end of the ward, was screaming, or rather uttering little exclamations at regular intervals, which seemed to convey surprise more than pain. Indeed, one had the impression that even for the sufferers the frantic terror of the early phase had passed, and there was a sort of mournful resignation in their present attitude toward the disease. Only the child went on fighting with all his little might. Now and then Rieux took his pulse, less because this served any purpose than as an escape from his utter helplessness, and when he closed his eyes, he seemed to feel its tumult mingling with the fever of his own blood. And then, at one with the tortured child, he struggled to sustain him with all the remaining strength of his own body. But, linked for a few moments, the rhythms of their heartbeats soon fell apart, the child escaped him, and again he knew his impotence. Then he released the small, thin wrist and moved back to his place. The light on the whitewashed walls was changing from pink to yellow. The first waves of another day of heat were beating on the windows. They hardly heard Grand saying he would come back as he turned to go. All were waiting. The child, his eyes still closed, seemed to grow a little calmer. His clawlike fingers were feebly plucking at the sides of the bed. Then they rose, scratched at the blanket over his knees, and suddenly he doubled up his limbs, bringing his thighs above his stomach, and remained quite still. For the first time he opened his eyes and gazed at Rieux, who was standing immediately in front of him. In the small face, rigid as a mask of grayish clay, slowly the lips parted and from them rose a long, incessant scream, hardly varying with his respiration, and filling the ward with a fierce, indignant protest, so little childish that it seemed like a collective voice issuing from all the sufferers there. Rieux clenched his jaws, Tarrou looked away. Rambert went and stood beside Castel, who closed the book lying on his knees. Paneloux gazed down at the small mouth, fouled with the sores of the plague and pouring out the angry death-cry that has sounded through the ages of mankind. He sank on his knees, and all present found it natural to hear him say in a voice hoarse but clearly audible across that nameless, never ending wail: "My God, spare this child!" But the wail continued without cease and the other sufferers began to grow restless. The patient at the far end of the ward, whose little broken cries had gone on without a break, now quickened their tempo so that they flowed together in one unbroken cry, while the others' groans grew louder. A gust of sobs swept through the room, drowning Paneloux's prayer, and Rieux, who was still tightly gripping the rail of the bed, shut his eyes, dazed with exhaustion and disgust.

> French: Rieux
dit que non, mais que l'enfant résistait depuis plus longtemps qu'il n'était
normal. Paneloux, qui semblait un peu affaissé contre le mur, dit alors
sourdement : - S'il
doit mourir, il aura souffert plus longtemps. Rieux
se retourna brusquement vers lui et ouvrit [235] la bouche pour parler, mais il
se tut, fit un effort visible pour se dominer, et ramena son regard sur
l'enfant. La lumière
s'enflait dans la salle. Sur les cinq autres lits, des formes remuaient et
gémissaient, mais avec une discrétion qui semblait concertée. Le seul qui
criât, à l'autre bout de la salle, poussait à intervalles réguliers de petites
exclamations qui paraissaient traduire plus d'étonnement que de douleur. Il
semblait que, même pour les malades, ce ne fût pas l'effroi du début. Il y
avait même, maintenant, une sorte de consentement dans leur manière de prendre
la maladie. Seul, l'enfant se débattait de toutes ses forces. Rieux qui, de
temps en temps, lui prenait le pouls, sans nécessité d'ailleurs et plutôt pour
sortir de l'immobilité impuissante où il était, sentait, en fermant les yeux,
cette agitation se mêler au tumulte de son propre sang. Il se confondait alors
avec l'enfant supplicié et tentait de le soutenir de toute sa force encore
intacte. Mais une minute réunies, les pulsations de leurs deux cœurs se
désaccordaient, l'enfant lui échappait, et son effort sombrait dans le vide. Il
lâchait alors le mince poignet et retournait à sa place. Le long
des murs peints à la chaux, la lumière passait du rose au jaune. Derrière la
vitre, une matinée de chaleur commençait à crépiter. C'est à peine si on
entendit Grand partir en disant qu'il reviendrait. Tous attendaient. L'enfant,
les yeux toujours fermés, semblait se calmer un peu. Les mains, devenues comme
des griffes, labouraient doucement les flancs du lit. Elles remontèrent,
grattèrent la couverture près des genoux, et, soudain, l'enfant plia ses
jambes, ramena ses cuisses près du ventre et s'immobilisa. Il ouvrit alors les
yeux pour la première fois et regarda Rieux qui se trouvait devant lui. Au
creux de son visage maintenant figé dans une argile grise, la bouche s'ouvrit
et [236] presque aussitôt, il en sortit un seul cri continu, que la respiration
nuançait à peine, et qui emplit soudain la salle d'une protestation monotone,
discorde, et si peu humaine qu'elle semblait venir de tous les hommes à la
fois. Rieux serrait les dents et Tarrou se détourna. Rambert s'approcha du lit
près de Castel qui ferma le livre, resté ouvert sur ses genoux. Paneloux
regarda cette bouche enfantine, souillée par la maladie, pleine de ce cri de
tous les âges. Et il se laissa glisser à genoux et tout le monde trouva naturel
de l'entendre dire d'une voix un peu étouffée, mais distincte derrière la
plainte anonyme qui n'arrêtait pas : « Mon Dieu, sauvez cet
enfant. » Mais
l'enfant continuait de crier et, tout autour de lui, les malades s'agitèrent.
Celui dont les exclamations n'avaient pas cessé, à l'autre bout de la pièce,
précipita le rythme de sa plainte jusqu'à en faire, lui aussi, un vrai cri,
pendant que les autres gémissaient de plus en plus fort. Une marée de sanglots
déferla dans la salle, couvrant la prière de Paneloux, et Rieux, accroché à sa
barre de lit, ferma les yeux, ivre de fatigue et de dégoût.

[¶55] When he opened them again, Tarrou was at his side. "I must go," Rieux said. "I can't bear to hear them any longer."

> French: Quand
il les rouvrit, il trouva Tarrou près de lui. - Il
faut que je m'en aille, dit Rieux. je ne peux plus les supporter.

[¶56] But then, suddenly, the other sufferers fell silent. And now the doctor grew aware that the child's wail, after weakening more and more, had fluttered out into silence. Around him the groans began again, but more faintly, like a far echo of the fight that now was over. For it was over. Castel had moved round to the other side of the bed and said the end had come. His mouth still gaping, but silent now, the child was lying among the tumbled blankets, a small, shrunken form, with the tears still wet on his cheeks. Paneloux went up to the bed and made the sign of benediction. Then gathering up his cassock, he walked out by the passage between the beds. "Will you have to start it all over again?" Tarrou asked Castel. The old doctor nodded slowly, with a twisted smile.

> French: Mais
brusquement, les autres malades se turent. Le docteur reconnut alors que le cri
de l'enfant avait faibli, qu'il faiblissait encore et qu'il venait de
s'arrêter. Autour de lui, les plaintes reprenaient, mais sourdement, et comme
un écho lointain de cette lutte qui venait de s'achever. Car elle s'était
achevée. Castel était passé de l'autre côté du lit et dit que c'était fini. La
bouche ouverte, mais muette, l'enfant reposait au creux des couvertures en
désordre, rapetissé tout d'un coup, avec des restes de larmes sur son visage. [237] Paneloux
s'approcha du lit et fit les gestes de la bénédiction. Puis il ramassa ses
robes et sortit par l'allée centrale. -
Faudra-t-il tout recommencer ? demanda Tarrou à Castel. Le
vieux docteur secouait la tête.

[¶57] "Perhaps. After all, he put up a surprisingly long resistance." Rieux was already on his way out, walking so quickly and with such a strange look on his face that Paneloux put out an arm to check him when he was about to pass him in the doorway. "Come, doctor," he began. Rieux swung round on him fiercely.

> French: -
Peut-être, dit-il avec un sourire crispé. Après tout, il a longtemps résisté. Mais
Rieux quittait déjà la salle, d'un pas si précipité, et avec un tel air, que
lorsqu'il dépassa Paneloux, celui-ci tendit le bras pour le retenir. -
Allons, docteur, lui dit-il. Dans le
même mouvement emporté, Rieux se retourna et lui jeta avec violence :

[¶58] "Ah! That child, anyhow, was innocent, and you know it as well as I do!" He strode on, brushing past Paneloux, and walked across the school playground. Sitting on a wooden bench under the dingy, stunted trees, he wiped off the sweat that was beginning to run into his eyes. He felt like shouting imprecations, anything to loosen the stranglehold lashing his heart with steel. Heat was flooding down between the branches of the fig trees. A white haze, spreading rapidly over the blue of the morning sky, made the air yet more stifling. Rieux lay back wearily on the bench. Gazing up at the ragged branches, the shimmering sky, he slowly got back his breath and fought down his fatigue.

> French: -
Ah ! celui-là, au moins, était innocent, vous le savez bien ! Puis il
se détourna et, franchissant les portes de la salle avant Paneloux, il gagna le
fond de la cour d'école. Il s'assit sur un banc, entre les petits arbres
poudreux, et essuya la sueur qui lui coulait déjà dans les yeux. Il avait envie
de crier encore pour dénouer enfin le nœud violent qui lui broyait le cœur. La
chaleur tombait lentement entre les branches des ficus. Le ciel bleu du matin
se couvrait rapidement d'une taie blanchâtre qui rendait l'air plus étouffant.
Rieux se laissa aller sur son banc. Il regardait les branches, le ciel,
retrouvant lentement sa respiration, ravalant peu à peu sa fatigue.

[¶59] He heard a voice behind him. "Why was there that anger in your voice just now? What we'd been seeing was as unbearable to me as it was to you." Rieux turned toward Paneloux.

> French: -
Pourquoi m'avoir parlé avec cette colère ? dit une voix derrière lui. Pour
moi aussi, ce spectacle était insupportable. Rieux
se retourna vers Paneloux :

[¶60] "I know. I'm sorry. But weariness is a kind of madness. And there are times when the only feeling I have is one of mad revolt." "I understand," Paneloux said in a low voice. "That sort of thing is revolting because it passes our human understanding. But perhaps we should love what we cannot understand." Rieux straightened up slowly. He gazed at Paneloux, summoning to his gaze all the strength and fervor he could muster against his weariness. Then he shook his head.

> French: - C'est
vrai, dit-il. Pardonnez-moi. Mais la fatigue est une folie. Et il y a des
heures dans cette ville où je ne sens plus que ma révolte. [238] -
Je comprends, murmura Paneloux. Cela est révoltant parce que cela passe notre
mesure. Mais peut-être devons-nous aimer ce que nous ne pouvons pas comprendre. Rieux
se redressa d'un seul coup. Il regardait Paneloux, avec toute la force et la
passion dont il était capable, et secouait la tête.

[¶61] "No, Father. I've a very different idea of love. And until my dying day I shall refuse to love a scheme of things in which children are put to torture." A shade of disquietude crossed the priest's face. "Ah, doctor," he said sadly, "I've just realized what is meant by 'grace.'" Rieux had sunk back again on the bench. His lassitude had returned and from its depths he spoke, more gently: "It's something I haven't got; that I know. But I'd rather not discuss that with you. We're working side by side for something that unites us, beyond blasphemy and prayers. And it's the only thing that matters."

> French: - Non,
mon père, dit-il. Je me fais une autre idée de J'amour. Et je refuserai jusqu'à
la mort d'aimer cette création où des enfants sont torturés. Sur le
visage de Paneloux, une ombre bouleversée passa. -
Ah ! docteur, fit-il avec tristesse, je viens de comprendre ce qu'on
appelle la grâce. Mais
Rieux s'était laissé aller de nouveau sur son banc. Du fond de sa fatigue
revenue, il répondit avec plus de douceur : - C'est
ce que je n'ai pas, je le sais. Mais je ne veux pas discuter cela avec vous.
Nous travaillons ensemble pour quelque chose qui nous réunit au delà des
blasphèmes et des prières. Cela seul est important.

[¶62] Paneloux sat down beside Rieux. It was obvious that he was deeply moved. "Yes, yes," he said, "you, too, are working for man's salvation." Rieux tried to smile.

> French: Paneloux
s'assit près de Rieux. Il avait l'air ému. - Oui,
dit-il, oui, vous aussi vous travaillez pour le salut de l'homme. Rieux
essayait de sourire.

[¶63] "Salvation's much too big a word for me. I don't aim so high. I'm concerned with man's health; and for me his health comes first." Paneloux seemed to hesitate. "Doctor?" he began, then fell silent. Down his face, too, sweat was trickling. Murmuring: "Good-by for the present," he rose. His eyes were moist. When he turned to go, Rieux, who had seemed lost in thought, suddenly rose and took a step toward him. "Again, please forgive me. I can promise there won't be another outburst of that kind."

> French: - Le
salut de l'homme est un trop grand mot pour moi. je ne vais pas si loin. C'est
sa santé qui m'intéresse, sa santé d'abord. Paneloux
hésita. -
Docteur, dit-il. Mais il
s'arrêta. Sur son front aussi la sueur commençait à ruisseler. Il
murmura : « Au revoir » et ses yeux brillaient quand il se leva.
Il allait partir quand Rieux, qui réfléchissait, se leva aussi et fit un pas
vers lui. [239] -
Pardonnez-moi encore, dit-il. Cet éclat ne se renouvellera plus.

[¶64] Paneloux held out his hand, saying regretfully: "And yet, I haven't convinced you!" "What does it matter? What I hate is death and disease, as you well know. And whether you wish it or not, we're allies, facing them and fighting them together." Rieux was still holding Paneloux's hand. "So you see", but he refrained from meeting the priest's eyes, "God Himself can't part us now."

> French: Paneloux
tendit sa main et dit avec tristesse : - Et
pourtant je ne vous ai pas convaincu ! -
Qu'est-ce que cela fait ? dit Rieux. Ce que je hais, c'est la mort et le
mal, vous le savez bien. Et que vous le vouliez ou non, nous sommes ensemble
pour les souffrir et les combattre. Rieux
retenait la main de Paneloux. - Vous
voyez, dit-il en évitant de le regarder, Dieu lui-même ne peut maintenant nous
séparer.

[¶65] Since joining Rieux's band of workers Paneloux had spent his entire time in hospitals and places where he came in contact with plague. He had elected for the place among his fellow workers that he judged incumbent on him, in the forefront of the fight. And constantly since then he had rubbed shoulders with death. Though theoretically immunized by periodical inoculations, he was well aware that at any moment death might claim him too, and he had given thought to this. Outwardly he had lost nothing of his serenity. But from the day on which he saw a child die, something seemed to change in him. And his face bore traces of the rising tension of his thoughts. When one day he told Rieux with a smile that he was working on a short essay entitled "Is a Priest Justified in Consulting a Doctor?" Rieux had gathered that something graver lay behind the question than the priest's tone seemed to imply. On the doctor's saying he would greatly like to have a look at the essay, Paneloux informed him that he would shortly be preaching at a Mass for men, and his sermon would convey some at least of his considered opinions on the question.

> French: [240] Depuis
qu'il était entré dans les formations sanitaires, Paneloux n'avait pas quitté
les hôpitaux et les lieux où se rencontrait la peste. Il s'était placé, parmi
les sauveteurs, au rang qui lui paraissait devoir être le sien, c'est-à-dire le
premier. Les spectacles de la mort ne lui avaient pas manqué. Et bien qu'en
principe, il fût protégé par le sérum, le souci de sa propre mort non plus ne
lui était pas resté étranger. Apparemment, il avait toujours gardé son calme.
Mais à partir de ce jour où il avait longtemps regardé un enfant mourir, il
parut changé. Une tension croissante se Usait sur son visage. Et le jour où il
dit à Rieux, en souriant, qu'il préparait en ce moment un court traité sur le
sujet : « Un prêtre peut-il consulter un médecin ? », le
docteur eut l'impression qu'il s'agissait de quelque chose de plus sérieux que
ne semblait le dire Paneloux. Comme le docteur exprimait le désir de prendre
connaissance de ce travail, Paneloux lui annonça qu'il devait faire un prêche à
la messe des hommes, et qu'à cette occasion, il exposerait quelques-uns, au
moins, de ses points de vues :

[¶66] "I hope you'll come, doctor. The subject will interest you.". A high wind was blowing on the day Father Paneloux preached his second sermon. The congregation, it must be admitted, was sparser than on the first occasion, partly because this kind of performance had lost its novelty for our townsfolk. Indeed, considering the abnormal conditions they were up against, the very word "novelty" had lost all meaning. Moreover, most people, assuming they had not altogether abandoned religious observances, or did not combine them naively with a thoroughly immoral way of living, had replaced normal religious practice by more or less extravagant superstitions. Thus they were readier to wear prophylactic medals of St. Roch than to go to Mass.

> French: - Je
voudrais que vous veniez, docteur, le sujet vous intéressera. Le Père
prononça son second prêche par un jour de [241] grand vent. À vrai dire, les
rangs de l'assistance étaient plus clairsemés que lors du premier prêche. C'est
que ce genre de spectacle n'avait plus l'attrait de la nouveauté pour nos
concitoyens. Dans les circonstances difficiles que la ville traversait, le mot
même de « nouveauté » avait perdu son sens. D'ailleurs, la plupart
des gens, quand ils n'avaient pas entièrement déserté leurs devoirs religieux, ou
quand ils ne les faisaient pas coïncider avec une vie personnelle profondément
immorale, avaient remplacé les pratiques ordinaires par des superstitions peu
raisonnables. Ils portaient plus volontiers des médailles protectrices ou des
amulettes de saint Roch qu'ils n'allaient à la messe.

[¶67] An illustration may be found in the remarkable interest shown in prophecies of all descriptions. True, in the spring, when the epidemic was expected to end abruptly at any moment, no one troubled to take another's opinion as to its probable duration, since everyone had persuaded himself that it would have none. But as the days went by, a fear grew up that the calamity might last indefinitely, and then the ending of the plague became the target of all hopes. As a result copies of predictions attributed to soothsayers or saints of the Catholic Church circulated freely from hand to hand. The local printing firms were quick to realize the profit to be made by pandering to this new craze and printed large numbers of the prophecies that had been going round in manuscript. Finding that the public appetite for this type of literature was still unsated, they had researches made in the municipal libraries for all the mental pabulum of the kind available in old chronicles, memoirs, and the like. And when this source ran dry, they commissioned journalists to write up forecasts, and, in this respect at least, the journalists proved themselves equal to their prototypes of earlier ages.

> French: On peut
en donner comme exemple l'usage immodéré que nos concitoyens faisaient des
prophéties. Au printemps, en effet, on avait attendu, d'un moment à l'autre, la
fin de la maladie, et personne ne s'avisait de demander à autrui des précisions
sur la durée de l'épidémie, puisque tout le monde se persuadait qu'elle n'en
aurait pas. Mais à mesure que les jours passaient, on se mit à craindre que ce
malheur n'eût véritablement pas de fin et, du même coup, la cessation de l'épidémie
devint l'objet de toutes les espérances. On se passait ainsi, de la main à la
main, diverses prophéties dues à des mages ou à des saints de l'Église
catholique. Des imprimeurs de la ville virent très vite le parti qu'ils
pouvaient tirer de cet engouement et diffusèrent à de nombreux exemplaires les
textes qui circulaient. S'apercevant que la curiosité du public était
insatiable, ils firent entreprendre des recherches, dans les bibliothèques
municipales, sur tous les témoignages de ce genre que la petite histoire
pouvait fournir et ils les répandirent dans la ville. Lorsque l'histoire
elle-même fut à court de prophéties, on en commanda à des journalistes qui, sur
ce point [242] au moins, se montrèrent aussi compétents que leurs modèles des
siècles passés.

[¶68] Some of these prophetic writings were actually serialized in our newspapers and read with as much avidity as the love-stories that had occupied these columns in the piping times of health. Some predictions were based on far-fetched arithmetical calculations, involving the figures of the year, the total of deaths, and the number of months the plague had so far lasted. Others made comparisons with the great pestilences of former times, drew parallels (which the forecasters called "constants"), and claimed to deduce conclusions bearing on the present calamity. But our most popular prophets were undoubtedly those who in an apocalyptic jargon had announced sequences of events, any one of which might be construed as applicable to the present state of affairs and was abstruse enough to admit of almost any interpretation. Thus Nostradamus and St. Odilia were consulted daily, and always with happy results. Indeed, the one thing these prophecies had in common was that, ultimately, all were reassuring. Unfortunately, though, the plague was not. Thus superstition had usurped the place of religion in the life of our town, and that is why the church in which Paneloux preached his sermon was only three-quarters full. That evening, when Rieux arrived, the wind was pouring in great gusts through the swing-doors and filling the aisles with sudden drafts. And it was in a cold, silent church, surrounded by a congregation of men exclusively, that Rieux watched the Father climb into the pulpit. He spoke in a gender, more thoughtful tone than on the previous occasion, and several times was noticed to be stumbling over his words. A yet more noteworthy change was that instead of saying "you" he now said "we."

> French: Certaines
de ces prophéties paraissaient même en feuilleton dans les journaux et
n'étaient pas lues avec moins d'avidité que les histoires sentimentales qu'on
pouvait y trouver, au temps de la santé. Quelques-unes de ces prévisions
s'appuyaient sur des calculs bizarres où intervenaient le millésime de l'année,
le nombre des morts et le compte des mois déjà passés sous le régime de la
peste. D'autres établissaient des comparaisons avec les grandes pestes de
l'histoire, en dégageaient les similitudes (que les prophéties appelaient
constantes) et, au moyen de calculs non moins bizarres, prétendaient en tirer
des enseignements relatifs à l'épreuve présente. Mais les plus appréciées du
public étaient sans conteste celles qui, dans un langage apocalyptique,
annonçaient des séries d'événements dont chacun pouvait être celui qui
éprouvait la ville et dont la complexité permettait toutes les interprétations.
Nostradamus et sainte Odile furent ainsi consultés quotidiennement, et toujours
avec fruit. Ce qui d'ailleurs restait commun à toutes les prophéties est
qu'elles étaient finalement rassurantes. Seule, la peste ne l'était pas. Ces
superstitions tenaient donc lieu de religion à nos concitoyens et c'est
pourquoi le prêche de Paneloux eut lieu dans une église qui n'était pleine
qu'aux trois quarts. Le soir du prêche, lorsque Rieux arriva, le vent, qui
s'infiltrait en filets d'air par les portes battantes de l'entrée, circulait
librement parmi les auditeurs. Et c'est dans une église froide et silencieuse,
au milieu d'une assistance exclusivement composée d'hommes, qu'il prit place et
qu'il vit le Père monter en chaire. Ce dernier parla d'un ton plus doux et plus
réfléchi que la première fois et, à plusieurs reprises, les assistants [243] remarquèrent
une certaine hésitation dans son débit. Chose curieuse encore, il ne disait
plus « vous », mais « nous ».

[¶69] However, his voice grew gradually firmer as he proceeded. He started by recalling that for many a long month plague had been in our midst, and we now knew it better, after having seen it often seated at our tables or at the bedsides of those we loved. We had seen it walking at our side, or waiting for our coming at the places where we worked. Thus we were now, perhaps, better able to comprehend what it was telling us unceasingly; a message to which, in the first shock of the visitation, we might not have listened with due heed. What he, Father Paneloux, had said in his first sermon still held good, such, anyhow, was his belief. And yet, perhaps, as may befall any one of us (here he struck his breast), his words and thoughts had lacked in charity. However this might be, one thing was not to be gainsaid; a fact that always, under all circumstances, we should bear in mind. Appearances notwithstanding, all trials, however cruel, worked together for good to the Christian. And, indeed, what a Christian should always seek in his hour of trial was to discern that good, in what it consisted and how best he could turn it to account.

> French: Cependant,
sa voix s'affermit peu à peu. Il commença par rappeler que, depuis de longs
mois, la peste était parmi nous et que maintenant que nous la connaissions
mieux pour l'avoir vue tant de fois s'asseoir à notre table ou au chevet de
ceux que nous aimions, marcher près de nous et attendre notre venue aux lieux
de travail, maintenant donc, nous pourrions peut-être mieux recevoir ce qu'elle
nous disait sans relâche et que, dans la première surprise, il était possible
que nous n'eussions pas bien écouté. Ce que le Père Paneloux avait déjà prêché
au même endroit restait vrai - ou du moins c'était sa conviction. Mais,
peut-être encore, comme il nous arrivait à tous, et il s'en frappait la
poitrine, l'avait-il pensé et dit sans charité. Ce qui restait vrai, cependant,
était qu'en toute chose, toujours, il y avait à retenir. L'épreuve la plus
cruelle était encore bénéfice pour le chrétien. Et, justement, ce que le
chrétien, en l'espèce, devait chercher, c'était son bénéfice, et de quoi le
bénéfice était fait, et comment on pouvait le trouver.

[¶70] At this stage the people near Rieux seemed to settle in against the arm-rests of their pews and make themselves as comfortable as they could. One of the big padded entrance doors was softly thudding in the wind, and someone got up to secure it. As a result, Rieux's attention wandered and he did not follow well what Paneloux now went on to say. Apparently it came to this: we might try to explain the phenomenon of the plague, but, above all, should learn what it had to teach us. Rieux gathered that, to the Father's thinking, there was really nothing to explain. His interest quickened when, in a more emphatic tone, the preacher said that there were some things we could grasp as touching God, and others we could not. There was no doubt as to the existence of good and evil and, as a rule, it was easy to see the difference between them. The difficulty began when we looked into the nature of evil, and among things evil he included human suffering. Thus we had apparently needful pain, and apparently needless pain; we had Don Juan cast into hell, and a child's death. For while it is right that a libertine should be struck down, we see no reason for a child's suffering. And, truth to tell, nothing was more important on earth than a child's suffering, the horror it inspires in us, and the reasons we must find to account for it. In other manifestations of life God made things easy for us and, thus far, our religion had no merit. But in this respect He put us, so to speak, with our backs to the wall. Indeed, we all were up against the wall that plague had built around us, and in its lethal shadow we must work out our salvation. He, Father Paneloux, refused to have recourse to simple devices enabling him to scale that wall. Thus he might easily have assured them that the child's sufferings would be compensated for by an eternity of bliss awaiting him. But how could he give that assurance when, to tell the truth, he knew nothing about it? For who would dare to assert that eternal happiness can compensate for a single moment's human suffering? He who asserted that would not be a true Christian, a follower of the Master who knew all the pangs of suffering in his body and his soul. No, he, Father Paneloux, would keep faith with that great symbol of all suffering, the tortured body on the Cross; he would stand fast, his back to the wall, and face honestly the terrible problem of a child's agony. And he would boldly say to those who listened to his words today: "My brothers, a time of testing has come for us all. We must believe everything or deny everything. And who among you, I ask, would dare to deny everything?"

> French: À ce
moment, autour de Rieux, les gens parurent se carrer entre les accoudoirs de
leur banc et s'installer aussi confortablement qu'ils le pouvaient. Une des
portes capitonnées de l'entrée battit doucement. Quelqu'un se dérangea pour la
maintenir. Et Rieux, distrait par cette agitation, entendit à peine Paneloux
qui reprenait son prêche. Il disait à peu près qu'il ne fallait pas essayer de
s'expliquer le spectacle de la peste, mais tenter d'apprendre ce qu'on pouvait
en apprendre Rieux comprit confusément que, selon le Père, il n'y avait rien à
expliquer. Son intérêt se fixa quand Paneloux dit fortement qu'il y avait des
choses qu'on pouvait [244] expliquer au regard de Dieu et d'autres qu'on ne
pouvait pas. Il y avait certes le bien et le mal, et, généralement, on
s'expliquait aisément ce qui les séparait. Mais à l'intérieur du mal, la difficulté
commençait. Il y avait par exemple le mal apparemment nécessaire et le mal
apparemment inutile. Il y avait Don Juan plongé aux Enfers et la mort d'un
enfant. Car s'il est juste que le libertin soit foudroyé, on ne comprend pas la
souffrance de l'enfant. Et, en vérité, il n'y avait rien sur la terre de plus
important que la souffrance d'un enfant et l'horreur que cette souffrance
traîne avec elle et les raisons qu'il faut lui trouver. Dans le reste de la
vie, Dieu nous facilitait tout et, jusque-là, la religion était sans mérites.
Ici, au contraire, il nous mettait au pied du mur. Nous étions ainsi sous les
murailles de la peste et c'est à leur ombre mortelle qu'il nous fallait trouver
notre bénéfice. Le Père Paneloux refusait même de se donner des avantages
faciles qui lui permissent d'escalader le mur. Il lui aurait été aisé de dire
que l'éternité des délices qui attendaient l'enfant pouvait compenser sa
souffrance, mais, en vérité, il n'en savait rien. Qui pouvait affirmer en effet
que l'éternité d'une joie pouvait compenser un instant de la douleur humaine ?
Ce ne serait pas un chrétien, assurément, dont le Maître a connu la douleur
dans ses membres et dans son âme. Non, le Père resterait au pied du mur, fidèle
à cet écartèlement dont la croix est le symbole, face à face avec la souffrance
d'un enfant. Et il dirait sans crainte à ceux qui l'écoutaient ce
jour-là : « Mes frères, l'instant est venu. Il faut tout croire ou
tout nier. Et qui donc, parmi vous, oserait tout nier ? »

[¶71] It crossed Rieux's mind that Father Paneloux was dallying with heresy in speaking thus, but he had no time to follow up the thought. The preacher was declaring vehemently that this uncompromising duty laid on the Christian was at once his ruling virtue and his privilege. He was well aware that certain minds, schooled to a more indulgent and conventional morality, might well be dismayed, not to say outraged, by the seemingly excessive standard of Christian virtue about which he was going to speak. But religion in a time of plague could not be the religion of every day. While God might accept and even desire that the soul should take its ease and rejoice in happier times, in periods of extreme calamity He laid extreme demands on it. Thus today God had vouchsafed to His creatures an ordeal such that they must acquire and practice the greatest of all virtues: that of the All or Nothing.

> French: Rieux
eut à peine le temps de penser que le Père côtoyait l'hérésie que l'autre
reprenait déjà, avec force, pour affirmer que cette injonction, cette pure
exigence, [245] était le bénéfice du chrétien. C'était aussi sa vertu. Le père
savait que ce qu'il y avait d'excessif dans la vertu dont il allait parier choquerait
beaucoup d'esprits, habitués à une morale plus indulgente et plus classique.
Mais la religion du temps de peste ne pouvait être la religion de tous les
jours et si Dieu pouvait admettre, et même désirer, que l'âme se repose et se
réjouisse dans les temps de bonheur, il la voulait excessive dans les excès du
malheur. Dieu faisait aujourd'hui à ses créatures la faveur de les mettre dans
un malheur tel qu'il leur fallait retrouver et assumer la plus grande vertu qui
est celle du Tout ou Rien.

[¶72] Many centuries previously a profane writer had claimed to reveal a secret of the Church by declaring that purgatory did not exist. He wished to convey that there could be no half measures, there was only the alternative between heaven and hell; you were either saved or damned. That, according to Paneloux, was a heresy that could spring only from a blind, disordered soul. Nevertheless, there may well have been periods of history when purgatory could not be hoped for; periods when it was impossible to speak of venial sin. Every sin was deadly, and any indifference criminal. It was all or it was nothing.

> French: Un
auteur profane, il y avait des siècles de cela, avait prétendu révéler le
secret de l'Église en affirmant qu'il n'y avait pas de Purgatoire. Il
sous-entendait par là qu'il n'y avait pas de demi-mesures, qu'il n'y avait que
le Paradis et l'Enfer et qu'on ne pouvait être que sauvé ou damné, selon ce
qu'on avait choisi. C'était, à en croire Paneloux, une hérésie comme il n'en
pouvait naître qu'au sein d'une âme libertine. Car il y avait un Purgatoire.
Mais il était sans doute des époques où ce Purgatoire ne devait pas être trop
espéré, il était des époques où l'on ne pouvait parler de péché véniel. Tout
péché était mortel et toute indifférence criminelle. C'était tout ou ce n'était
rien.

[¶73] The preacher paused, and Rieux heard more clearly the whistling of the wind outside; judging by the sounds that came in below the closed doors, it had risen to storm pitch. Then he heard Father Paneloux's voice again. He was saying that the total acceptance of which he had been speaking was not to be taken in the limited sense usually given to the words; he was not thinking of mere resignation or even of that harder virtue, humility. It involved humiliation, but a humiliation to which the person humiliated gave full assent. True, the agony of a child was humiliating to the heart and to the mind. But that was why we had to come to terms with it. And that, too, was why, and here Paneloux assured those present that it was not easy to say what he was about to say, since it was God's will, we, too, should will it. Thus and thus only the Christian could face the problem squarely and, scorning subterfuge, pierce to the heart of the supreme issue, the essential choice. And his choice would be to believe everything, so as not to be forced into denying everything. Like those worthy women who, after learning that buboes were the natural issues through which the body cast out infection, went to their church and prayed: "Please, God, give him buboes," thus the Christian should yield himself wholly to the divine will, even though it passed his understanding. It was wrong to say: "This I understand, but that I cannot accept"; we must go straight to the heart of that which is unacceptable, precisely because it is thus that we are constrained to make our choice. The sufferings of children were our bread of affliction, but without this bread our souls would die of spiritual hunger.

> French: Paneloux
s'arrêta, et Rieux entendit mieux à ce moment, sous les portes, les plaintes du
vent qui semblait redoubler au dehors. Le Père disait au même instant que la
vertu d'acceptation totale dont il parlait ne pouvait être comprise au sens
restreint qu'on lui donnait d'ordinaire, qu'il ne s'agissait pas de la banale
résignation, ni même de la difficile humilité. Il s'agissait d'humiliation,
mais d'une humiliation où l'humilié était consentant. Certes, la souffrance
d'un enfant était humiliant [246] pour l'esprit et le cœur. Mais c'est pourquoi
il fallait y entrer. Mais c'est pourquoi, et Paneloux assura son auditoire que
ce qu'il allait dire n'était pas facile à dire, il fallait la vouloir parce que
Dieu la voulait. Ainsi seulement le chrétien n'épargnerait rien et, toutes
issues fermées, irait au fond du choix essentiel. Il choisirait de tout croire
pour ne pas être réduit à tout nier. Et comme les braves femmes qui, dans les
églises en ce moment, ayant appris que les bubons qui se formaient étaient la
voie naturelle par où le corps rejetait son infection, disaient :
« Mon Dieu, donnez-lui des bubons », le chrétien saurait s'abandonner
à la volonté divine, même incompréhensible. On ne pouvait dire :
« Cela je le comprends ; mais ceci est inacceptable », il
fallait sauter au cœur de cet inacceptable qui nous était offert, justement
pour que nous fissions notre choix. La souffrance des enfants était notre pain
amer, mais sans ce pain, notre âme périrait de sa faim spirituelle.

[¶74] The shuffling sounds which usually followed the moment when the preacher paused were beginning to make themselves heard when, unexpectedly, he raised his voice, making as if to put himself in his hearers' place and ask what then was the proper course to follow. He made no doubt that the ugly word "fatalism" would be applied to what he said. Well, he would not boggle at the word, provided he were allowed to qualify it with the adjective "active." Needless to say, there was no question of imitating the Abyssinian Christians of whom he had spoken previously. Nor should one even think of acting like those Persians who in time of plague threw their infected garments on the Christian sanitary workers and loudly called on Heaven to give the plague to these infidels who were trying to avert a pestilence sent by God. But, on the other hand, it would be no less wrong to imitate the monks at Cairo who, when plague was raging in the town, distributed the Host with pincers at the Mass, so as to avoid contact with wet, warm mouths in which infection might be latent. The plague-stricken Persians and the monks were equally at fault. For the former a child's agony did not count; with the latter, on the contrary, the natural dread of suffering ranked highest in their conduct. In both cases the real problem had been shirked; they had closed their ears to God's voice. But, Paneloux continued, there were other precedents of which he would now remind them. If the chronicles of the Black Death at Marseille were to be trusted, only four of the eighty-one monks in the Mercy Monastery survived the epidemic. And of these four three took to flight. Thus far the chronicler, and it was not his task to tell us more than the bare facts. But when he read that chronicle, Father Paneloux had found his thoughts fixed on that monk who stayed on by himself, despite the death of his seventy-seven companions, and, above all, despite the example of his three brothers who had fled. And, bringing down his fist on the edge of the pulpit, Father Paneloux cried in a ringing voice: "My brothers, each one of us must be the one who stays!" There was no question of not taking precautions or failing to comply with the orders wisely promulgated for the public weal in the disorders of a pestilence. Nor should we listen to certain moralists who told us to sink on our knees and give up the struggle. No, we should go forward, groping our way through the darkness, stumbling perhaps at times, and try to do what good lay in our power. As for the rest, we must hold fast, trusting in the divine goodness, even as to the deaths of little children, and not seeking personal respite.

> French: Ici le
remue-ménage assourdi qui accompagnait généralement les pauses du Père Paneloux
commençait à se faire entendre quand, inopinément, le prédicateur reprit avec
force en faisant mine de demander à la place de ses auditeurs quelle était, en
somme, la conduite à tenir. Il s'en doutait bien, on allait prononcer le mot
effrayant de fatalisme. Eh bien, il ne reculerait pas devant le terme si on lui
permettait seulement d'y joindre l'adjectif « actif ». Certes, et
encore une fois, il ne fallait pas imiter les chrétiens d'Abyssinie dont il
avait parlé. Il ne fallait même pas penser à rejoindre ces pestiférés perses
qui lançaient leurs hardes sur les piquets sanitaires chrétiens en invoquant le
ciel à haute voix pour le prier de donner la peste à ces infidèles qui
voulaient combattre le mal envoyé par Dieu. Mais à l'inverse, il ne fallait pas
imiter non plus les moines [247] du Caire qui, dans les épidémies du siècle
passé, donnaient la communion en prenant l'hostie avec des pincettes pour
éviter le contact de ces bouches humides et chaudes où l'infection pouvait
dormir. Les pestiférés perses et les moines péchaient également, Car, pour les
premiers, la souffrance d'un enfant ne comptait pas et, pour les seconds, au
contraire, la crainte bien humaine de la douleur avait tout envahi. Dans les
deux ras, le problème était escamoté. Tous restaient sourds à la voix de Dieu.
Mais il était d'autres exemples que Paneloux voulait rappeler. Si on en croyait
le chroniqueur de la grande peste de Marseille, sur les quatre-vingt-un
religieux du couvent de la Mercy, quatre seulement survécurent à la fièvre. Et
sur ces quatre, trois s'enfuirent. Ainsi parlaient les chroniqueurs, et ce
n'était pas leur métier d'en dire plus. Mais en lisant ceci, toute la pensée du
Père Paneloux allait à celui qui était resté seul, malgré soixante-dix-sept cadavres,
et malgré surtout l'exemple de ses trois frères. Et le, Père, frappant du poing
sur le rebord de la chaire, s'écria : « Mes frères, il faut être
celui qui reste ! » Il ne
s'agissait pas de refuser les précautions, l'ordre intelligent qu'une société
introduisait dans le désordre d'un fléau. Il ne fallait pas écouter ces
moralistes qui disaient qu'il fallait se mettre à genoux et tout abandonner. Il
fallait seulement commencer de marcher en avant, dans la ténèbre, un peu à
l'aveuglette, et essayer de faire du bien. Mais pour le reste, il fallait
demeurer, et accepter de s'en remettre à Dieu, même pour la mort des enfants,
et sans chercher de recours personnel.

[¶75] At this point Father Paneloux evoked the august figure of Bishop Belzunce during the Marseille plague. He reminded his hearers how, toward the close of the epidemic, the Bishop, having done all that it behooved him, shut himself up in his palace, behind high walls, after laying in a stock of food and drink. With a sudden revulsion of feeling, such as often comes in times of extreme tribulation, the inhabitants of Marseille, who had idolized him hitherto, now turned against him, piled up corpses round his house in order to infect it, and even flung bodies over the walls to make sure of his death. Thus in a moment of weakness the Bishop had proposed to isolate himself from the outside world, and, lo and behold, corpses rained down on his head! This had a lesson for us all; we must convince ourselves that there is no island of escape in time of plague. No, there was no middle course. We must accept the dilemma and choose either to hate God or to love God. And who would dare to choose to hate Him?

> French: Ici, le
Père Paneloux évoqua la haute figure de l'évêque Belzunce pendant la peste de
Marseille. Il rappela que, vers la fin de l'épidémie, l'évêque ayant fait tout
ce qu'il devait faire, croyant qu'il n'était plus de remède, s'en [248] ferma
avec des vivres dans sa maison qu'il fit murer ; que les habitants dont il
était l'idole, par un retour de sentiment tel qu'on en trouve dans l'excès des
douleurs, se fâchèrent contre lui, entourèrent sa maison de cadavres pour
l'infecter et jetèrent même des corps par-dessus les murs, pour le faire périr
plus sûrement. Ainsi l'évêque, dans une dernière faiblesse, avait cru s'isoler
dans le monde de la mort et les morts lui tombaient du ciel sur la tête. Ainsi
encore de nous, qui devions nous persuader qu'il n'est pas d'île dans la peste.
Non, il n'y avait pas de milieu. Il fallait admettre le scandale parce qu'il
nous fallait choisir de haïr Dieu ou de l'aimer. Et qui oserait choisir la
haine de Dieu ?

[¶76] "My brothers", the preacher's tone showed he was nearing the conclusion of his sermon, "the love of God is a hard love. It demands total self-surrender, disdain of our human personality. And yet it alone can reconcile us to suffering and the deaths of children, it alone can justify them, since we cannot understand them, and we can only make God's will ours. That is the hard lesson I would share with you today. That is the faith, cruel in men's eyes, and crucial in God's, which we must ever strive to compass. We must aspire beyond ourselves toward that high and fearful vision. And on that lofty plane all will fall into place, all discords be resolved, and truth flash forth from the dark cloud of seeming injustice. Thus in some churches of the south of France plague victims have lain sleeping many a century under the flagstones of the chancel, and priests now speak above their tombs, and the divine message they bring to men rises from that charnel, to which, nevertheless, children have contributed their share."

> French: « Mes
frères, dit enfin Paneloux en annonçant qu'il concluait, l'amour de Dieu est un
amour difficile. Il suppose l'abandon total de soi-même et le dédain de sa
personne. Mais lui seul peut effacer la souffrance et la mort des enfants, lui
seul en tout cas la rendre nécessaire, parce qu'il est impossible de la
comprendre et qu'on ne peut que la vouloir. Voilà la difficile leçon que je
voulais partager avec vous. Voilà la foi, cruelle aux yeux des hommes, décisive
aux yeux de Dieu, dont il faut se rapprocher. À cette image terrible, il faut
que nous nous égalions. Sur ce sommet, tout se confondra et s'égalisera, la vérité
jaillira de l'apparente injustice. C'est ainsi que, dans beaucoup d'églises du
Midi de la France, des pestiférés dorment depuis des siècles sous les dalles du
chœur, et des prêtres parlent au-dessus de leurs tombeaux, et l'esprit qu'ils
propagent jaillit de cette cendre où des enfants ont pourtant mis leur
part. »

[¶77] When Rieux was preparing to leave the church a violent gust swept up the nave through the half-open doors and buffeted the faces of the departing congregation. It brought with it a smell of rain, a tang of drenched sidewalks, warning them of the weather they would encounter outside. An old priest and a young deacon who were walking immediately in front of Rieux had much difficulty in keeping their headdress from blowing away. But this did not prevent the elder of the two from discussing the sermon they had heard. He paid tribute to the preacher's eloquence, but the boldness of thought Paneloux had shown gave him pause. In his opinion the sermon had displayed more uneasiness than real power, and at Paneloux's age a priest had no business to feel uneasy. The young deacon, his head bowed to protect his face from the wind, replied that he saw much of the Father, had followed the evolution of his views, and believed his forthcoming pamphlet would be bolder still; indeed it might well be refused the imprimatur. "You don't mean to say so! What's the main idea?" asked the old priest. They were now in the Cathedral square and for some moments the roar of the wind made it impossible for the younger man to speak. When there was a slight lull, he said briefly to his companion:

> French: Quand
Rieux sortit, un vent violent s'engouffra par la porte entr'ouverte et
assaillit en pleine face les fidèles. Il apportait dans l'église une odeur de
pluie, un parfum de trottoir mouillé qui leur laissait deviner l'aspect de
[249] la ville avant qu'ils fussent sortis, Devant le docteur Rieux, un vieux
prêtre et un jeune diacre qui sortaient à ce moment eurent du mal à retenir
leurs coiffures. Le plus âgé ne cessa pas pour autant de commenter le prêche.
Il rendait hommage à l'éloquence de Paneloux, mais il s'inquiétait des
hardiesses de pensée que le Père avait montrées. Il estimait que ce prêche
montrait plus d'inquiétude que de force, et, à l'âge de Paneloux, un prêtre
n'avait pas le droit d'être inquiet. Le jeune diacre, la tête baissée pour se
protéger du vent, assura qu'il fréquentait beaucoup le Père, qu'il était au
courant de son évolution et que son traité serait beaucoup plus hardi encore et
n'aurait sans doute pas l'imprimatur. -
Quelle est donc son idée ? dit le vieux prêtre. Ils
étaient arrivés sur le parvis et le vent les entourait en hurlant, coupant la
parole au plus jeune. Quand il put parler, il dit seulement :

[¶78] "That it's illogical for a priest to call in a doctor." Tarrou, when told by Rieux what Paneloux had said, remarked that he'd known a priest who had lost his faith during the war, as the result of seeing a young man's face with both eyes destroyed.

> French: - Si un
prêtre consulte un médecin, il y a contradiction. À Rieux
qui lui rapportait les paroles de Paneloux, Tarrou dit qu'il connaissait un
prêtre qui avait perdu la foi pendant la guerre en découvrant un visage de
jeune homme aux yeux crevés.

[¶79] "Paneloux is right," Tarrou continued. "When an innocent youth can have his eyes destroyed, a Christian should either lose his faith or consent to having his eyes destroyed. Paneloux declines to lose his faith, and he will go through with it to the end. That's what he meant to say." It may be that this remark of Tarrou's throws some light on the regrettable events which followed, in the course of which the priest's conduct seemed inexplicable to his friends. The reader will judge for himself.

> French: -
Paneloux a raison, dit Tarrou. Quand l'innocence a les yeux crevés, un chrétien
doit perdre la foi ou accepter d'avoir les yeux crevés. Paneloux ne veut pas
perdre la foi, il ira jusqu'au bout. C'est ce qu'il a voulu dire. Cette
observation de Tarrou permet-elle d'éclairer un peu les événements malheureux
qui suivirent et où la conduite de Paneloux parut incompréhensible à ceux qui
l'entourèrent ? On en jugera.

[¶80] A few days after the sermon Paneloux had to move out of his rooms. It was a time when many people were obliged to change their residence owing to the new conditions created by the plague. Thus Tarrou, when his hotel was requisitioned, had gone to live with Rieux, and now the Father had to vacate the lodgings provided for him by his Order and stay in the house of a pious old lady who had so far escaped the epidemic. During the process of moving, Paneloux had been feeling more run down than ever, mentally as well as physically. And it was this that put him in the bad books of his hostess. One evening when she was enthusiastically vaunting the merits of St. Odilia's prophecies, the priest betrayed a slight impatience, due probably to fatigue. All his subsequent efforts to bring the good lady round to, anyhow, a state of benevolent neutrality came to nothing. He had made a bad impression and it went on rankling. So each night on his way to his bedroom, where almost all the furniture was dotted with crochet covers, he had to contemplate the back of his hostess seated in her drawing-room and carry away with him a memory of the sour "Good night, Father," she flung at him over her shoulder. It was on one such evening that he felt, like a flood bursting the dikes, the turbulent onrush in his wrists and temples of the fever latent in his blood for several days past.

> French: Quelques
jours après le prêche, Paneloux, en effet, [250] s'occupa de déménager. C'était
le moment où l'évolution de la maladie provoquait des déménagements constants
dans la ville. Et, de même que Tarrou avait dû quitter son hôtel pour loger
chez Rieux, de même le Père dut laisser l'appartement où son ordre l'avait
placé, pour venir loger chez une vieille personne, habituée des églises et
encore indemne de la peste. Pendant le déménagement, le Père avait senti
croître sa fatigue et son angoisse. Et c'est ainsi qu'il perdit l'estime de sa
logeuse. Car celle-ci lui ayant chaleureusement vanté les mérites de la prophétie
de sainte Odile, le prêtre lui avait marqué une très légère impatience, due
sans doute à sa lassitude. Quelque effort qu'il fît ensuite pour obtenir de la
vieille dame au moins une bienveillante neutralité, il n'y parvint pas. Il
avait fait mauvaise impression. Et, tous les soirs avant de regagner sa chambre
remplie par des flots de dentelles au crochet, il devait contempler le dos de
son hôtesse, assise dans son salon, en même temps qu'il emportait le souvenir
du « Bonsoir, mon Père » qu'elle lui adressait sèchement et sans se
retourner. C'est par un soir pareil qu'au moment de se coucher, la tête battante,
il sentit se libérer à ses poignets et à ses tempes les flots déchaînés d'une
fièvre qu'il couvait depuis plusieurs jours.

[¶81] The only available account of what followed comes from the lips of the old lady. Next morning she rose early, as was her wont. After an hour or so, puzzled at not seeing the Father leave his room, she brought herself, not without some hesitation, to knock at his door. She found him still in bed after a sleepless night. He had difficulty in breathing and looked more flushed than usual. She had suggested most politely (as she put it) that a doctor should be called in, but her suggestion had been brushed aside with a curtness that she described as "quite unmannerly." So she had no alternative but to. leave the room. Later in the morning the Father rang and asked if he could see her. He apologized for his lack of courtesy and assured her that what he was suffering from could not be plague, as he had none of the symptoms; it was no more than a passing indisposition. The lady replied with dignity that her suggestion had not been prompted by any apprehension of that sort, she took no thought for her personal security, which was in God's hands, but that she felt a certain measure of responsibility for the Father's welfare while he was under her roof. When he said nothing, his hostess, wishing (according to her account) to do her duty by him, offered to send for her doctor. Father Paneloux told her not to trouble, adding some explanations that seemed to the old lady incoherent, not to say nonsensical. The only thing she gathered, and it was precisely this that appeared to her so incomprehensible, was that the Father refused to hear of a doctor's visit because it was against his principles. Her impression was that her guest's mind had been unhinged by fever, and she confined herself to bringing him a cup of tea.

> French: Ce qui
suivit ne fut ensuite connu que par les récits de son hôtesse. Le matin, elle
s'était levée tôt, suivant son habitude. Au bout d'un certain temps, étonnée de
ne pas voir le Père sortir de sa chambre, elle s'était décidée, avec beaucoup
d'hésitations, à frapper à sa porte. Elle l'avait trouvé encore couché, après
une nuit d'insomnie. Il souffrait d'oppression et paraissait plus congestionné
que d'habitude. Selon ses propres termes, elle lui avait proposé avec
courtoisie 'de faire appeler un médecin, mais sa proposition avait été rejetée
avec une violence [251] qu'elle considérait comme regrettable. Elle n'avait pu
que se retirer. Un peu plus tard, le Père avait sonné et l'avait fait demander.
Il s'était excusé de son mouvement d'humeur et lui avait déclaré qu'il ne
pouvait être question de peste, qu'il n'en présentait aucun des symptômes et
qu'il s'agissait d'une fatigue passagère. La vieille dame lui avait répondu
avec dignité que sa proposition n'était pas née d'une inquiétude de cet ordre,
qu'elle n'avait pas en vue sa propre sécurité qui était aux mains de Dieu, mais
qu'elle avait seulement pensé à la santé du Père dont elle s'estimait en partie
responsable. Mais comme il n'ajoutait rien, son hôtesse, désireuse, à l'en
croire, de faire tout son devoir, lui avait encore proposé de faire appeler son
médecin. Le Père, de nouveau, avait refusé, mais en ajoutant des explications
que la vieille dame avait jugées très confuses. Elle croyait seulement avoir compris,
et cela justement lui paraissait incompréhensible, que le Père refusait cette
consultation parce qu'elle n'était pas en accord avec ses principes. Elle en
avait conclu que la fièvre troublait les idées de son locataire, et elle
s'était bornée à lui apporter de la tisane.

[¶82] Resolutely mindful of the obligations imposed on her by the situation, she visited the invalid regularly every two hours. What struck her most about him was his restlessness, which continued throughout the day. He would throw off the blankets, then pull them back, and he kept running his hand over his forehead, which was glistening with sweat. Every now and then he sat up in bed and tried to clear his throat with a thick, grating cough, which sounded almost like retching. At these moments he seemed to be vainly struggling to force up from his lungs a clot of some semi-solid substance that was choking him. After each unavailing effort, he sank back, utterly exhausted, on the pillow. Then he would raise himself again a little and stare straight in front of him with a fixity even more dismaying than the paroxysms which had preceded it. Even now the old lady was reluctant to annoy her guest by calling in the doctor. After all, it might be no more than an attack of fever, spectacular as were its manifestations.

> French: Toujours
décidée à remplir très exactement les obligations que la situation lui créait,
elle avait régulièrement visité le malade toutes les deux heures. Ce qui
l'avait frappée le plus était l'agitation incessante dans laquelle le Père
avait passé la journée. Il rejetait ses draps et les ramenait vers lui, passant
sans cesse ses mains sur son front moite, et se redressant souvent pour essayer
de tousser d'une toux étranglée, rauque et humide, semblable à un arrachement.
Il semblait alors dans l'impossibilité d'extirper du fond de sa gorge des
tampons d'ouate qui l'eussent étouffé. Au bout de ces crises, il se laissait
tomber en arrière, avec tous les signes de l'épuisement. Pour finir, il se
redressait encore à demi et, pendant un [252] court moment, regardait devant
lui, avec une fixité plus véhémente que toute l'agitation précédente. Mais la
vieille darne hésitait encore à appeler un médecin et à contrarier son malade.
Ce pouvait être un simple accès de fièvre, si spectaculaire qu'il parût.

[¶83] However, in the afternoon she made another attempt to talk to the priest, but she could get out of him no more than a few rambling phrases. She renewed her proposal to call in the doctor. Whereat Paneloux sat up and in a stifled voice emphatically declined to see a doctor. Under these circumstances it seemed best to the old lady to wait till the following morning; if the Father's condition showed no more improvement she would ring up the number announced ten times daily on the radio by the Ransdoc Information Bureau. Still conscious of her obligations, she resolved to visit the invalid from time to time in the course of the night and give him any attention he might need. But after bringing him a decoction of herbal tea she decided to lie down for a while. Only at daybreak did she wake up, and then she hurried to the priest's room.

> French: Dans
l'après-midi, cependant, elle essaya de parler au prêtre et ne reçut en réponse
que quelques paroles confuses. Elle renouvela sa proposition. Mais, alors, le
Père se releva et, étouffant à demi, il lui répondit distinctement qu'il ne
voulait pas de médecin. À ce moment, l'hôtesse décida qu'elle attendrait
jusqu'au lendemain matin et que, si l'état du Père n'était pas amélioré, elle
téléphonerait au numéro que l'agence Ransdoc répétait une dizaine de fois tous
les jours à la radio. Toujours attentive à ses devoirs, elle pensait visiter
son locataire pendant la nuit et veiller sur lui. Mais le soir, après lui avoir
donné de la tisane fraîche, elle voulut s'étendre un peu et ne se réveilla que
le lendemain, au petit jour. Elle courut à la chambre.

[¶84] Father Paneloux was lying quite still; his face had lost its deep flush of the previous day and had now a deathly pallor, all the more impressive because the cheeks had kept their fullness. He was gazing up at the bead fringe of a lamp hanging above the bed. When the old lady came in he turned his head to her. As she quaintly put it, he looked as if he'd been severely thrashed all the night long, and more dead than alive. She was greatly struck by the apathy of his voice when, on her asking how he was feeling, he replied that he was in a bad way, he did not need a doctor, and all he wished was to be taken to the hospital, so as to comply with the regulations. Panic-stricken, she hurried to the telephone.

> French: Le Père
était étendu, sans un mouvement. À l'extrême congestion de la veille avait
succédé une sorte de lividité d'autant plus sensible que les formes du visage
étaient encore pleines. Le Père fixait le petit lustre de perles multicolores
qui pendait au-dessus du lit. À l'entrée de la vieille dame, il tourna la tête
vers elle. Selon les dires de son hôtesse, il semblait à ce moment avoir été
battu pendant toute la nuit et avoir perdu toute force pour réagir. Elle lui
demanda comment il allait. Et d'une voix dont elle nota le son étrangement
indifférent, il dit qu'il allait mal, qu'il n'avait pas besoin de médecin et
qu'il suffirait qu'on le transportât à l'hôpital pour que tout fût dans les
règles. Épouvantée, la vieille dame courut au téléphone.

[¶85] Rieux came at noon. After hearing what the old lady had to say he replied briefly that Paneloux was right, but it was probably too late. The Father welcomed him with the same air of complete indifference. Rieux examined him and was surprised to find none of the characteristic symptoms of bubonic or pneumonic plague, except congestion and obstruction of the lungs. But his pulse was so weak and his general state so alarming that there was little hope of saving him.

> French: Rieux
arriva à midi. Au récit de l'hôtesse, il répondit [253] seulement que Paneloux
avait raison et que ce devait être trop tard. Le Père l'accueillit avec le même
air indifférent. Rieux l'examina et fut surpris de ne découvrir aucun des
symptômes principaux de la peste bubonique ou pulmonaire, sinon l'engorgement
et l'oppression. des poumons. De toute façon, le pouls était si bas et l'état
général si alarmant qu'il y avait peu d'espoir :

[¶86] "You have none of the specific symptoms of the disease," Rieux told him. "But I admit one can't be sure, and I must isolate you." The Father smiled queerly, as if for politeness' sake, but said nothing. Rieux left the room to telephone, then came back and looked at the priest. "I'll stay with you," he said gently.

> French: - Vous
n'avez aucun des symptômes principaux de la maladie, dit-il à Paneloux. Mais,
en réalité, il y a doute, et je dois vous isoler. Le Père
sourit bizarrement, comme avec politesse, mais se tut. Rieux sortit pour
téléphoner et revint. Il regardait le Père. - Je
resterai près de vous, lui dit-il doucement.

[¶87] Paneloux showed a little more animation and a sort of warmth came back to his eyes when he looked up at the doctor. Then, speaking with such difficulty that it was impossible to tell if there was sadness in his voice, he said:

> French: L'autre
parut se ranimer et tourna vers le docteur des yeux où une sorte de chaleur
semblait revenir. Puis il articula difficilement, de manière qu'il était
impossible de savoir s'il le disait avec tristesse ou non :

[¶88] "Thanks. But priests can have no friends. They have given their all to God." He asked for the crucifix that hung above the head of the bed; when given it, he turned away to gaze at it.

> French: -
Merci, dit-il. Mais les religieux n'ont pas d'amis. Ils ont tout placé en Dieu. Il
demanda le crucifix qui était placé à la tête du lit et, quand il l'eut, se
détourna pour le regarder.

[¶89] At the hospital Paneloux did not utter a word. He submitted passively to the treatment given him, but never let go of the crucifix. However, his case continued doubtful, and Rieux could not feel sure how to diagnose it. For several weeks, indeed, the disease had seemed to make a point of confounding diagnoses. In the case of Paneloux, what followed was to show that this uncertainty had no consequence.

> French: À
l'hôpital, Paneloux ne desserra pas les dents. Il s'abandonna comme une chose à
tous les traitements qu'on lui imposa, mais il ne lâcha plus le crucifix.
Cependant, le cas du prêtre continuait d'être ambigu. Le doute persistait dans
l'esprit de Rieux. C'était la peste et ce n'était pas elle. Depuis quelque
temps d'ailleurs, elle semblait prendre plaisir à dérouter les diagnostics.
Mais dans le cas de Paneloux, la suite devait montrer que cette incertitude
était sans importance.

[¶90] His temperature rose. Throughout the day the cough grew louder, racking the enfeebled body. At last, at nightfall, Father Paneloux brought up the clot of matter that was choking him; it was red. Even at the height of his fever Paneloux's eyes kept their blank serenity, and when, next morning, he was found dead, his body drooping over the bedside, they betrayed nothing. Against his name the index card recorded: "Doubtful case."

> French: La
fièvre monta. La toux se fit de plus en plus rauque et tortura le malade toute
la journée. Le soir enfin, le Père expectora cette ouate qui l'étouffait. Elle
[254] était rouge. Au milieu du tumulte de la fièvre, Paneloux gardait son
regard indifférent et quand, le lendemain matin, on le trouva mort, à demi
versé hors du lit, son regard n'exprimait rien. On inscrivit sur sa
fiche : « Cas douteux. »

[¶91] All Souls' Day that year was very different from what it had been in former years. True, the weather was seasonable; there had been sudden change, and the great heat had given place to mild autumnal air. As in other years a cool wind blew all day, and big clouds raced from one horizon to the other, trailing shadows over the houses upon which fell again, when they had passed, the pale gold light of a November sky. The first waterproofs made their appearance. Indeed, one was struck by the number of glossy, rubberized garments to be seen. The reason was that our newspapers had informed us that two hundred years previously, during the great pestilences of southern Europe, the doctors wore oiled clothing as a safeguard against infection. The shops had seized this opportunity of unloading their stock of out-of-fashion waterproofs, which their purchasers fondly hoped would guarantee immunity from germs.

> French: [255] La
Toussaint de cette année-là ne fut pas ce qu'elle était d'ordinaire. Certes, le
temps était de circonstance. Il avait brusquement changé et les chaleurs
tardives avaient tout d'un coup fait place aux fraîcheurs. Comme les autres
années, un vent froid soufflait maintenant de façon continue. De gros nuages
couraient d'un horizon à l'autre, couvraient d'ombre les maisons sur lesquelles
retombait, après leur passage, la lumière froide et dorée du ciel de novembre.
Les premiers imperméables avaient fait leur apparition. Mais on remarquait un
nombre surprenant d'étoffes caoutchoutées et brillantes. Les journaux en effet
avait rapporté que deux cents ans auparavant, pendant les grandes pestes du
Midi, les médecins revêtaient des étoffes huilées pour leur propre
préservation. Les magasins en avaient profité pour écouler un stock de
vêtements démodés grâce auxquels chacun espérait une immunité.

[¶92] But these familiar aspects of All Souls' Day could not make us forget that the cemeteries were left unvisited. In previous years the rather sickly smell of chrysanthemums had filled the streetcars, while long lines of women could be seen making pilgrimage to the places where members of the family were buried, to lay flowers on the graves. This was the day when they made amends for the oblivion and dereliction in which their dead had slept for many a long month. But in the plague year people no longer wished to be reminded of their dead. Because, indeed, they were thinking all too much about them as it was. There was no more question of revisiting them with a shade of regret and much melancholy. They were no longer the forsaken to whom, one day in the year, you came to justify yourself. They were intruders whom you would rather forget. This is why the Day of the Dead this year was tacitly but willfully ignored. As Cottard dryly remarked, Tarrou noted that the habit of irony was growing on him more and more, each day was for us a Day of the Dead.

> French: Mais
tous ces signes de saisons ne pouvaient faire oublier que les cimetières
étaient désertés. Les autres années, les tramways étaient pleins de l'odeur
fade des chrysanthèmes et des théories de femmes se rendaient aux lieux où
leurs proches se trouvaient enterrés, afin de fleurir leurs tombes. C'était le
jour où l'on essayait de compenser auprès du défunt l'isolement et l'oubli
[256] où il avait été tenu pendant de longs mois. Mais cette année-là, personne
ne voulait plus penser aux morts. On y pensait déjà trop, précisément. Et il ne
s'agissait plus de revenir à eux avec un peu de regret et beaucoup de
mélancolie. Ils n'étaient plus les délaissés auprès desquels on vient se
justifier un jour par an. Ils étaient les intrus qu'on veut oublier. Voilà
pourquoi la Fête des Morts, cette année-là, fut en quelque sorte escamotée.
Selon Cottard, à qui Tarrou reconnaissait un langage de plus en plus ironique,
c'était tous les jours la Fête des Morts.

[¶93] And, in fact, the balefires of the pestilence were blazing ever more merrily in the crematorium. It is true that the actual number of deaths showed no increase. But it seemed that plague had settled in for good at its most virulent, and it took its daily toll of deaths with the punctual zeal of a good civil servant. Theoretically, and in the view of the authorities, this was a hopeful sign. The fact that the graph after its long rising curve had flattened out seemed to many, Dr. Richard for example, reassuring. "The graph's good today," he would remark, rubbing his hands. To his mind the disease had reached what he called high-water mark. Thereafter it could but ebb. He gave the credit of this to Dr. Castel's new serum, which, indeed, had brought off some quite unlooked-for recoveries. While not dissenting, the old doctor reminded him that the future remained uncertain; history proved that epidemics have a way of recrudescing when least expected. The authorities, who had long been desirous of giving a fillip to the morale of the populace, but had so far been prevented by the plague from doing so, now proposed to convene a meeting of the medical corps and ask for an announcement on the subject. Unfortunately, just before the meeting was due to take place, Dr. Richard, too, was carried off by the plague, then precisely at "high-water mark."

> French: Et
réellement, les feux de joie de la peste brûlaient avec une allégresse toujours
plus grande dans le four crématoire. D'un jour à l'autre, le nombre de morts,
il est vrai, n'augmentait pas. Mais il semblait que la peste se fût
confortablement installée dans son paroxysme et qu'elle apportât à ses meurtres
quotidiens la précision et la régularité d'un bon fonctionnaire. En principe,
et de l'avis des personnalités compétentes, c'était un bon signe. Le graphique
des progrès de la peste, avec sa montée incessante, puis le long plateau qui
lui succédait, paraissait tout à fait réconfortant au docteur Richard, par
exemple. « C'est un bon, c'est un excellent graphique », disait-il.
Il estimait que la maladie avait atteint ce qu'il appelait un palier.
Désormais, elle ne pourrait que décroître. Il en attribuait le mérite au
nouveau sérum de Castel qui venait de connaître, en effet, quelques succès
inattendus. Le vieux Castel n'y contredisait pas, mais estimait qu'en fait, on
ne pouvait rien prévoir, l'histoire des épidémies comportant des rebondissements
imprévus. La préfecture qui, depuis longtemps, désirait apporter un apaisement
à l'esprit public, et à qui la peste n'en donnait pas les moyens, se proposait
de réunir les médecins pour [257] leur demander un rapport à ce sujet, lorsque
le docteur Richard fut enlevé par la peste, lui aussi, et précisément sur le
palier de la maladie.

[¶94] The effect of this regrettable event, which, sensational as it was, actually proved nothing, was to make our authorities swing back to pessimism as inconsequently as they had previously indulged in optimism. As for Castel, he confined himself to preparing his serums with the maximum of care. By this time no public place or building had escaped conversion into a hospital or quarantine camp with the exception of the Prefect's offices, which were needed for administrative purposes and committee meetings. In a general way, however, owing to the relative stability of the epidemic at this time, Rieux's organizations were still able to cope with the situation. Though working constantly at high pressure, the doctors and their helpers were not forced to contemplate still greater efforts. All they had to do was to carry on automatically, so to speak, their all but superhuman task. The pneumonic type of infection, cases of which had already been detected, was now spreading all over the town; one could almost believe that the high winds were kindling and fanning its flames in people's chests. The victims of pneumonic plague succumbed much more quickly, after coughing up blood-stained sputum. This new form of the epidemic looked like being more contagious as well as even more fatal. However, the opinions of experts had always been divided on this matter. For greater safety all sanitary workers wore masks of sterilized muslin. On the face of it, the disease should have extended its ravages. But, the cases of bubonic plague showing a decrease, the death-rate remained constant.

> French: L'administration,
devant cet exemple, impressionnant sans doute, mais qui, après tout, ne
prouvait rien, retourna au pessimisme avec autant d'inconséquence qu'elle avait
d'abord accueilli l'optimisme. Castel, lui, se bornait à préparer son sérum
aussi soigneusement qu'il le pouvait. Il n'y avait plus, en tout cas, un seul
lieu public qui ne fût transformé en hôpital ou en lazaret, et si l'on
respectait encore la préfecture, c'est qu'il fallait bien garder un endroit où
se réunir. Mais, en général, et du fait de la stabilité relative de la peste à
cette époque, l'organisation prévue par Rieux ne fut nullement dépassée. Les
médecins et les aides, qui fournissaient un effort épuisant, n'étaient pas
obligés d'imaginer des efforts plus grands encore. Ils devaient seulement
continuer avec régularité, si l'on peut dire, ce travail surhumain. Les formes
pulmonaires de l'infection qui s'étaient déjà manifestées se multipliaient
maintenant aux quatre coins de la ville, comme si le vent allumait et activait
des incendies dans les poitrines. Au milieu de vomissements de sang, les malades
étaient enlevés beaucoup plus rapidement. La contagiosité risquait maintenant
d'être plus grande, avec cette nouvelle forme de l'épidémie. Au vrai, les avis
des spécialistes avaient toujours été contradictoires sur ce point. Pour plus
de sûreté cependant, le personnel sanitaire continuait de respirer sous des
masques de gaze désinfectée. À première vue, en tout cas, la maladie aurait dû
s'étendre. Mais, comme les cas de peste bubonique diminuaient, la balance était
en équilibre.

[¶95] Meanwhile the authorities had another cause for anxiety in the difficulty of maintaining the food-supply. Profiteers were taking a hand and purveying at enormous prices essential foodstuffs not available in the shops. The result was that poor families were in great straits, while the rich went short of practically nothing. Thus, whereas plague by its impartial ministrations should have promoted equality among our townsfolk, it now had the opposite effect and, thanks to the habitual conflict of cupidities, exacerbated the sense of injustice rankling in men's hearts. They were assured, of course, of the inerrable equality of death, but nobody wanted that kind of equality. Poor people who were feeling the pinch thought still more nostalgically of towns and villages in the near-by countryside, where bread was cheap and life without restrictions. Indeed, they had a natural if illogical feeling that they should have been permitted to move out to these happier places. The feeling was embodied in a slogan shouted in the streets and chalked up on walls: "Bread or fresh air!" This half-ironical battle-cry was the signal for some demonstrations that, though easily repressed, made everyone aware that an ugly mood was developing among us.

> French: On
pouvait cependant avoir d'autres sujets d'inquiétude par suite des difficultés
du ravitaillement qui croissaient [258] avec le temps. La spéculation s'en
était mêlée et on offrait à des prix fabuleux des denrées de première nécessité
qui manquaient sur le marché ordinaire. Les familles pauvres se trouvaient
ainsi dans une situation très pénible, tandis que les familles riches ne
manquaient à peu près de rien. Alors que la peste, par l'impartialité efficace
qu'elle apportait dans son ministère, aurait dû renforcer l'égalité chez nos
concitoyens, par le jeu normal des égoïsmes, au contraire, elle rendait plus
aigu dans le cœur des hommes le sentiment de l'injustice. Il restait, bien
entendu, l'égalité irréprochable de la mort, mais de celle-là, personne ne voulait.
Les pauvres qui souffraient ainsi de la faim pensaient, avec plus de nostalgie
encore, aux villes et aux campagnes voisines, où la vie était libre et où le
pain n'était pas cher. Puisqu'on ne pouvait les nourrir suffisamment, ils
avaient le sentiment, d'ailleurs peu raisonnable, qu'on aurait dû leur
permettre de partir. Si bien qu'un mot d'ordre avait fini par courir qu'on
lisait, parfois, sur les murs ou qui était crié, d'autres fois, sur le passage
du préfet : « Du pain ou de l'air ». Cette formule ironique
donnait le signal de certaines manifestations vite réprimées, mais dont le
caractère de gravité n'échappait à personne.

[¶96] The newspapers, needless to say, complied with the instructions given them: optimism at all costs. If one was to believe what one read in them, our populace was giving "a fine example of courage and composure." But in a town thrown back upon itself, in which nothing could be kept secret, no one had illusions about the "example" given by the public. To form a correct idea about the courage and composure talked about by our journalists you had only to visit one of the quarantine depots or isolation camps established by our authorities. As it so happens, the narrator, being fully occupied elsewhere, had no occasion to visit any of them, and must fall back on Tarrou's diary for a description of the conditions in these places. Tarrou gives an account of a visit he made, accompanied by Rambert, to the camp located in the municipal stadium. The stadium lies on the outskirts of the town, between a street along which runs a car line and a stretch of waste land extending to the extreme edge of the plateau on which Oran is built. It was already surrounded by high concrete walls and all that was needed to make escape practically impossible was to post sentries at the four entrance gates. The walls served another purpose: they screened the unfortunates in quarantine from the view of people on the road. Against this advantage may be set the fact that the inmates could hear all day, though they could not see them, the passing streetcars, and recognize by the increased volume of sound coming from the road the hours when people had knocked off work or were going to it. And this brought home to them that the life from which they were debarred was going on as before, within a few yards of them, and that those high walls parted two worlds as alien to each other as two different planets.

> French: Les
journaux, naturellement, obéissaient à la consigne d'optimisme à tout prix
qu'ils avaient reçues. À les lire, ce qui caractérisait la situation, c'était
« l'exemple émouvant de calme et de sang-froid » que donnait la
population. Mais dans une ville refermée sur elle-même, où rien ne pouvait
demeurer secret, personne ne se trompait sur « l'exemple » donné par
la communauté. Et pour avoir une juste idée du calme et du sang-froid dont il
était question, il suffisait d'entrer dans un lieu de quarantaine ou dans un
des camps d'isolement qui avaient été organisés par l'administration. Il se
trouve que le narrateur, [259] appelé ailleurs, ne les a pas connus. Et c'est
pourquoi il ne peut citer ici que le témoignage de Tarrou. Tarrou
rapporte, en effet, dans ses carnets, le récit d'une visite qu'il fit avec
Rambert au camp installé sur le stade municipal. Le stade est situé presque aux
portes de la ville, et donne d'un côté sur la rue où passent les tramways, de
l'autre sur des terrains vagues qui s'étendent jusqu'au bord du plateau où la
ville est construite. Il est entouré ordinairement de hauts murs de ciment et
il avait suffi de placer des sentinelles aux quatre portes d'entrée pour rendre
l'évasion difficile. De même, les murs empêchaient les gens de l'extérieur
d'importuner de leur curiosité les malheureux qui étaient placés en
quarantaine. En revanche, ceux-ci, à longueur de journée, entendaient, sans les
voir, les tramways qui passaient, et devinaient, à la rumeur plus grande que
ces derniers traînaient avec eux, les heures de rentrée et de sortie des
bureaux. Ils savaient ainsi que la vie dont ils étaient exclus continuait à
quelques mètres d'eux, et que les murs de ciment séparaient deux univers plus
étrangers l'un à l'autre que s'ils avaient été dans des planètes différentes.

[¶97] Tarrou and Rambert chose a Sunday afternoon for their visit to the stadium. They were accompanied by Gonzales, the football-player, with whom Rambert had kept in contact and who had let himself be persuaded into undertaking, in rotation with others, the surveillance of the camp. This visit was to enable Rambert to introduce Gonzales to the camp commandant. When they met that afternoon, Gonzales's first remark was that this was exactly the time when, before the plague, he used to start getting into his football togs. Now that the sports fields had been requisitioned, all that was of the past, and Gonzales was feeling, and showed it, at a loose end. This was one of the reasons why he had accepted the post proposed by Rambert, but he made it a condition that he was to be on duty during week-ends only. The sky was overcast and, glancing up at it, Gonzales observed regretfully that a day like this, neither too hot nor rainy, would have been perfect for a game. And then he fell to conjuring up, as best he could, the once familiar smell of embrocation in the dressing-rooms, the stands crowded with people, the colored shirts of the players, showing up brightly against the tawny soil, the lemons at intermission or bottled lemonade that titillated parched throats with a thousand refreshing pin-pricks. Tarrou also records how on the way, as they walked the shabby outer streets, the footballer gave kicks to all the small loose stones. His object was to shoot them into the sewer-holes of the gutters, and whenever he did this, he would shout: "Goal!" When he had finished his cigarette he spat the stub in front of him and tried to catch it on his toe before it touched the ground. Some children were playing near the stadium, and when one of them sent a ball toward the three men, Gonzales went out of his way to return it neatly.

> French: C'est
un dimanche après-midi que Tarrou et Rambert choisirent pour se diriger vers le
stade. Ils étaient accompagnés de Gonzalès, le joueur de football, que Rambert
avait retrouvé et qui avait fini par accepter de diriger par roulement la
surveillance du stade. Rambert devait le présenter à l'administrateur du camp.
Gonzalès avait dit aux deux hommes, au moment où ils s'étaient retrouvés, que
c'était l'heure où, avant la peste, il se mettait en tenue pour commencer son
match. Maintenant que les stades étaient réquisitionnés, ce n'était plus
possible et Gonzalès se sentait, et avait l'air, tout àfait désœuvré. C'était
une des raisons pour lesquelles il avait [260] accepté cette surveillance, à
condition qu'il n'eût à l'exercer que pendant les fins de semaine. Le ciel
était à moitié couvert et Gonzalès, le nez levé, remarqua avec regret que ce
temps, ni pluvieux, ni chaud, était le plus favorable à une bonne partie. Il
évoquait comme il pouvait l'odeur d'embrocation dans les vestiaires, les
tribunes croulantes, les maillots de couleur vive sur le terrain fauve, les
citrons de la mi-temps ou la limonade qui pique les gorges desséchées de mille
aiguilles rafraîchissantes. Tarrou note d'ailleurs que, pendant tout le trajet,
à travers les rues défoncées du faubourg, le joueur ne cessait de donner des
coups de pied dans les cailloux qu'il rencontrait. Il essayait de les envoyer
droit dans les bouches d'égout, et quand il réussissait, « un à
zéro », disait-il. Quand il avait fini sa cigarette, il crachait son mégot
devant lui et tentait, à la volée, de le rattraper du pied. Près du stade, des
enfants qui jouaient envoyèrent une balle vers le groupe qui passait et
Gonzalès se dérangea pour la leur retourner avec précision.

[¶98] On entering the stadium they found the stands full of people. The field was dotted with several hundred red tents, inside which one had glimpses of bedding and bundles of clothes or rugs. The stands had been kept open for the use of the internees in hot or rainy weather. But it was a rule of the camp that everyone must be in his tent at sunset. Shower-baths had been installed under the stands, and what used to be the players' dressing-rooms converted into offices and infirmaries. The majority of the inmates of the camp were sitting about on the stands. Some, however, were strolling on the touchlines, and a few, squatting at the entrances of their tents, were listlessly contemplating the scene around them. In the stands many of those slumped on the wooden tiers had a look of vague expectancy. "What do they do with themselves all day?" Tarrou asked Rambert. "Nothing."

> French: Ils
entrèrent enfin dans le stade. Les tribunes étaient pleines de monde. Mais le
terrain était couvert par plusieurs centaines de tentes rouges, à l'intérieur
desquelles on apercevait, de loin, des literies et des ballots. On avait gardé
les tribunes pour que les internés pussent s'abriter par les temps de chaleur
ou de pluie. Simplement, ils devaient réintégrer les tentes au coucher du
soleil. Sous les tribunes, se trouvaient les douches qu'on avait aménagées et
les anciens vestiaires de joueurs qu'on avait transformés en bureaux et en
infirmeries. La plupart des internés garnissaient les tribunes. D'autres
erraient sur les touches. Quelques-uns étaient accroupis à l'entrée de leur
tente et promenaient sur toutes choses un regard vague. Dans les tribunes,
beaucoup étaient affalés et semblaient attendre. [261] -
Que font-ils dans la journée ? demanda Tarrou à Rambert. - Rien.

[¶99] Almost all, indeed, had empty hands and idly dangling arms. Another curious thing about this multitude of derelicts was its silence. "When they first came there was such a din you couldn't hear yourself speak," Rambert said. "But as the days went by they grew quieter and quieter."

> French: Presque
tous, en effet, avaient les bras ballants et les mains vides. Cette immense
assemblée d'hommes était curieusement silencieuse. - Les
premiers jours, on ne s'entendait pas, ici, dit Rambert. Mais à mesure que les
jours passaient, ils ont parlé de moins en moins.

[¶100] In his notes Tarrou gives what to his mind would explain this change. He pictures them in the early days bundled together in the tents, listening to the buzz of flies, scratching themselves, and, whenever they found an obliging listener, shrilly voicing their fear or indignation. But when the camp grew overcrowded, fewer and fewer people were inclined to play the part of sympathetic listener. So they had no choice but to hold their peace and nurse their mistrust of everything and everyone. One had, indeed, a feeling that suspicion was falling, dewlike, from the grayly shining sky over the brick-red camp.

> French: Si l'on
en croit ses notes, Tarrou les comprenait, et il les voyait au début, entassés
dans leurs tentes, occupés à écouter les mouches ou à se gratter, hurlant leur
colère ou leur peur quand ils trouvaient une oreille complaisante. Mais à
partir du moment où le camp avait été surpeuplé, il y avait eu de moins en
moins d'oreilles complaisantes. Il ne restait donc plus qu'à se taire et à se
méfier. Il y avait en effet une sorte de méfiance qui tombait du ciel gris, et
pourtant lumineux, sur le camp rouge.

[¶101] Yes, there was suspicion in the eyes of all. Obviously, they were thinking, there must be some good reason for the isolation inflicted on them, and they had the air of people who are puzzling over their problem and are afraid. Everyone Tarrou set eyes on had that vacant gaze and was visibly suffering from the complete break with all that life had meant to him. And since they could not be thinking of their death all the time, they thought of nothing. They were on vacation. "But worst of all," Tarrou writes, "is that they're forgotten, and they know it. Their friends have forgotten them because they have other things to think about, naturally enough. And those they love have forgotten them because all their energies are devoted to making schemes and taking steps to get them out of the camp. And by dint of always thinking about these schemes and steps they have ceased thinking about those whose release they're trying to secure. And that, too, is natural enough. In fact, it comes to this: nobody is capable of really thinking about anyone, even in the worst calamity. For really to think about someone means thinking about that person every minute of the day, without letting one's thoughts be diverted by anything, by meals, by a fly that settles on one's cheek, by household duties, or by a sudden itch somewhere. But there are always flies and itches. That's why life is difficult to live. And these people know it only too well."

> French: Oui,
ils avaient tous l'air de la méfiance. Puisqu'on les avait séparés des autres,
ce n'était pas sans raison, et ils montraient le visage de ceux qui cherchent
leurs raisons, et qui craignent. Chacun de ceux que Tarrou regardait avait
l'œil inoccupé, tous avaient l'air de souffrir d'une séparation très générale
d'avec ce qui faisait leur vie. Et comme ils ne pouvaient pas toujours penser à
la mort, ils ne pensaient à rien. Ils étaient en vacances. « Mais le pire,
écrivait Tarrou, est qu'ils soient des oubliés et qu'ils le sachent. Ceux qui les
connaissaient les ont oubliés parce qu'ils pensent à autre chose et c'est bien
compréhensible. Quant à ceux qui les aiment, ils les ont oubliés aussi parce
qu'ils doivent s'épuiser en démarches et en projets pour les faire sortir. À
force de penser à cette sortie, ils ne pensent [262] plus à ceux qu'il s'agit
de faire sortir. Cela aussi est normal. Et à la fin de tout, on s'aperçoit que
personne n'est capable réellement de penser à personne, fût-ce dans le pire des
malheurs. Car penser réellement à quelqu'un, c'est y penser minute après
minute, sans être distrait par rien, ni les soins du ménage, ni la mouche qui
vole, ni les repas, ni une démangeaison. Mais il y a toujours des mouches et
des démangeaisons. C'est pourquoi la vie est difficile à vivre. Et ceux-ci le
savent bien. »

[¶102] The camp manager came up; a gentleman named Othon, he said, would like to see them. Leaving Gonzales in the office, he led the others to a corner of the grandstand, where they saw M. Othon sitting by himself. He rose as they approached. The magistrate was dressed exactly as in the past and still wore a stiff collar. The only changes Tarrou noted were that the tufts of hair over his temples were not brushed back and that one of his shoelaces was undone. M. Othon appeared very tired and not once did he look his visitors in the face. He said he was glad to see them and requested them to thank Dr. Rieux for all he had done.

> French: L'administrateur,
qui revenait vers eux, leur dit qu'un M. Othon demandait à les voir. Il
conduisit Gonzalès dans son bureau, puis les mena vers un coin des tribunes
d'où M. Othon, qui s'était assis à l'écart, se leva pour les recevoir. Il était
toujours habillé de la même façon et portait le même col dur. Tarrou remarqua
seulement que ses touffes, sur les tempes, étaient beaucoup plus hérissées et
qu'un de ses lacets était dénoué. Le juge avait l'air fatigué, et, pas une
seule fois, il ne regarda ses interlocuteurs en face. Il dit qu'il était heureux
de les voir et qu'il les chargeait de remercier le docteur Rieux pour ce qu'il
avait fait. Les
autres se turent.

[¶103] Some moments of silence ensued, then with an effort the magistrate spoke again: "I hope Jacques did not suffer too much." This was the first time Tarrou heard him utter his son's name, and he realized that something had changed. The sun was setting and, flooding through a rift in the clouds, the level rays raked the stands, tingeing their faces with a yellow glow. "No," Tarrou said. "No, I couldn't really say he suffered." When they took their leave, the magistrate was still gazing toward the light.

> French: -
J'espère, dit le juge après un certain temps, que Philippe n'aura pas trop
souffert. C'était
la première fois que Tarrou lui entendait prononcer le nom de son fils et il
comprit que quelque chose était changé. Le soleil baissait à l'horizon et,
entre deux nuages, ses rayons entraient latéralement dans les tribunes, dorant
leurs trois visages. - Non,
dit Tarrou, non, il n'a vraiment pas souffert. Quand
ils se retirèrent, le juge continuait de regarder du côté d'où venait le
soleil.

[¶104] They called in at the office to say good-by to Gonzales, whom they found studying the duty roster. The footballer was laughing when he shook hands with them. "Anyhow, I'm back in the good old dressing-room," he chuckled. "That's something to go on with."

> French: Ils
allèrent dire au revoir à Gonzalès, qui étudiait [263] un tableau de
surveillance par roulement. Le joueur rit en leur serrant les mains. - J'ai
retrouvé au moins les vestiaires, disait-il, c'est toujours ça.

[¶105] Soon after, when the camp manager was seeing Tarrou and Rambert out, they heard a crackling noise coming from the stands. A moment later the loud-speakers, which in happier times served to announce the results of games or to introduce the teams, informed the inmates of the camp that they were to go back to their tents for the evening meal. Slowly everyone filed off the stands and shuffled toward the tents. After all were under canvas two small electric trucks, of the kind used for transporting baggage on railroad platforms, began to wend their way between the tents. While the occupants held forth their arms, two ladles plunged into the two big caldrons on each truck and neatly tipped their contents into the waiting mess-kits. Then the truck moved on to the next tent.

> French: Peu
après, l'administrateur reconduisait Tarrou et Rambert, quand un énorme
grésillement se fit entendre dans les tribunes. Puis les haut-parleurs qui,
dans des temps meilleurs, servaient à annoncer le résultat des matches ou à
présenter les équipes, déclarèrent en nasillant que les internés devaient
regagner leurs tentes pour que le repas du soir pût être distribué. Lentement,
les hommes quittèrent les tribunes et se rendirent dans les tentes en traînant
le pas. Quand ils furent tous installés, deux petites voitures électriques,
comme on en voit dans les gares, passèrent entre les tentes, transportant de
grosses marmites. Les hommes tendaient leurs bras, deux louches plongeaient
dans deux marmites et en sortaient pour atterrir dans deux gamelles. La voiture
se remettait en marche. On recommençait à la tente suivante.

[¶106] "Very efficient," Tarrou remarked. The camp manager beamed as he shook hands. "Yes, isn't it? We're great believers in efficiency in this camp."

> French: - C'est
scientifique, dit Tarrou à l'administrateur. - Oui,
dit celui-ci avec satisfaction, en leur serrant la main, c'est scientifique.

[¶107] Dusk was falling. The sky had cleared and the camp was bathed in cool, soft light. Through the hush of evening came a faint tinkle of spoons and plates. Above the tents bats were circling, vanishing abruptly into the darkness. A streetcar squealed on a switch outside the walls. "Poor Monsieur Othon!" Tarrou murmured as the gate closed behind them. "One would like to do something to help him. But how can you help a judge?"

> French: Le
crépuscule était là, et le ciel s'était découvert. Une lumière douce et fraîche
baignait le camp. Dans la paix du soir, des bruits de cuillers et d'assiettes
montèrent de toutes parts. De chauves-souris voletèrent au-dessus des tentes et
disparurent subitement. Un tramway criait sur un aiguillage, de l'autre côté
des murs. -
Pauvre juge, murmura Tarrou en franchissant les portes. Il faudrait faire
quelque chose pour lui. Mais comment aider un juge ?

[¶108] There were other camps of much the same kind in the town, but the narrator, for lack of firsthand information and in deference to veracity, has nothing to add about them. This much, however, he can say; the mere existence of these camps, the smell of crowded humanity coming from them, the baying of their loud-speakers in the dusk, the air of mystery that clung about them, and the dread these forbidden places inspired told seriously on our fellow citizens' morale and added to the general nervousness and apprehension. Breaches of the peace and minor riots became more frequent.

> French: [264] Il
y avait ainsi, dans la ville, plusieurs autres camps dont le narrateur, par
scrupule et par manque d'information directe, ne peut dire plus. Mais ce qu'il
peut dire, c'est que l'existence de ces camps, l'odeur d'hommes qui en venait,
les énormes voix des haut-parleurs dans le crépuscule, le mystère des murs et
la crainte de ces lieux réprouvés, pesaient lourdement sur le moral de nos
concitoyens et ajoutaient encore au désarroi et au malaise de tous. Les
incidents et les conflits avec l'administration se multiplièrent.

[¶109] As November drew to a close, the mornings turned much colder. Heavy downpours had scoured the streets and washed the sky clean of clouds. In the mornings a weak sunlight bathed the town in a cold, sparkling sheen. The air warmed up, however, as night approached. It was such a night that Tarrou chose for telling something of himself to Dr. Rieux. After a particularly tiring day, about ten o'clock Tarrou proposed to the doctor that they should go together for the evening visit to Rieux's old asthma patient. There was a soft glow above the housetops in the Old Town and a light breeze fanned their faces at the street crossings. Coming from the silent streets, they found the old man's loquacity rather irksome at first. He launched into a long harangue to the effect that some folks were getting fed up, that it was always the same people had all the jam, and things couldn't go on like that indefinitely, one day there'd be, he rubbed his hands, "a fine old row." He continued expatiating on this theme all the time the doctor was attending to him.

> French: À la
fin de novembre, cependant, les matins devinrent très froids. Des pluies de
déluge lavèrent le pavé à grande eau, nettoyèrent le ciel et le laissèrent pur
de nuages au-dessus des rues luisantes. Un soleil sans force répandit tous les
matins, sur la ville, une lumière étincelante et glacée. Vers le soir, au
contraire, l'air devenait tiède à nouveau. Ce fut le moment que choisit Tarrou
pour se découvrir un peu auprès du docteur Rieux. Un
jour, vers dix heures, après une longue et épuisante journée, Tarrou accompagna
Rieux, qui allait faire au vieil asthmatique sa visite du soir. Le ciel luisait
doucement au-dessus des maisons du vieux quartier. Un léger vent soufflait sans
bruit à travers les carrefours [265] obscurs. Venus des rues calmes, les deux
hommes tombèrent sur le bavardage du vieux. Celui-ci leur apprit qu'il y en
avait qui n'étaient pas d'accord, que l'assiette au beurre était toujours pour
les mêmes, que tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse et que,
probablement, et là il se frotta les mains, il y aurait du grabuge. Le docteur
le soigna sans qu'il cessât de commenter les événements.

[¶110] They heard footsteps overhead. Noticing Tarrou's upward glance, the old woman explained that it was the girls from next door walking on the terrace. She added that one had a lovely view up there, and that as the terraces in this part of the town often joined up with the next one on one side, the women could visit their neighbors without having to go into the street. "Why not go up and have a look?" the old man suggested. "You'll get a breath of nice fresh air."

> French: Ils
entendaient marcher au-dessus d'eux. La vieille femme, remarquant l'air
intéressé de Tarrou, leur expliqua que des voisines se tenaient sur la
terrasse. Ils apprirent en même temps qu'on avait une belle vue, de là-haut, et
que les terrasses des maisons se rejoignant souvent par un côté, il était
possible aux femmes du quartier de se rendre visite sans sortir de chez elles. - Oui,
dit le vieux, montez donc. Là-haut, c'est le bon air.

[¶111] They found nobody on the terrace, only three empty chairs. On one side, as far as eye could reach, was a row of terraces, the most remote of which abutted on a dark, rugged mass that they recognized as the hill nearest the town. On the other side, spanning some streets and the unseen harbor, their gaze came to rest on the horizon, where sea and sky merged in a dim, vibrant grayness. Beyond a black patch that they knew to be the cliffs a sudden glow, whose source they could not see, sprang up at regular intervals; the lighthouse at the entrance of the fairway was still functioning for the benefit of ships that, passing Oran's unused harbor, went on to other ports along the coast. In a sky swept crystal-clear by the night wind, the stars showed like silver flakes, tarnished now and then by the yellow gleam of the revolving light. Perfumes of spice and warm stone were wafted on the breeze. Everything was very still.

> French: Ils
trouvèrent la terrasse vide, et garnie de trois chaises. D'un côté, aussi loin
que la vue pouvait s'étendre, on n'apercevait que des terrasses qui finissaient
par s'adosser à une masse obscure et pierreuse où ils reconnurent la première
colline. De l'autre côté, par-dessus quelques rues et le port invisible, le
regard plongeait sur un horizon où le ciel et la mer se mêlaient dans une palpitation
indistincte. Au-delà de ce qu'ils savaient être les falaises, une lueur dont
ils n'apercevaient pas la source reparaissait régulièrement : le phare de
la passe, depuis le printemps, continuait à tourner pour des navires qui se
détournaient vers d'autres ports. Dans le ciel balayé et lustré par le vent,
des étoiles pures brillaient et la lueur lointaine du phare y mêlait, de moment
en moment, une cendre passagère. La brise apportait des odeurs d'épices et de
pierre. Le silence était absolu.

[¶112] "A pleasant spot," said Rieux as he lowered himself into a chair. "You'd think that plague had never found its way up here." Tarrou was gazing seawards, his back to the doctor. "Yes," he replied after a moment's silence, "it's good to be here."

> French: [266] -
Il fait bon, dit Rieux, en s'asseyant. C'est comme si la peste n'était jamais
montée là. Tarrou
lui tournait le dos et regardait la mer. - Oui,
dit-il après un moment, il fait bon.

[¶113] Then, settling into the chair beside Rieux, he fixed his eyes on his face. Three times the glow spread up the sky and died away. A faint clatter of crockery rose from a room opening on the street below. A door banged somewhere in the house.

> French: Il vint
s'asseoir auprès du docteur et le regarda attentivement. Trois fois, la lueur
reparut dans le ciel. Un bruit de vaisselle choquée monta jusqu'à eux des
profondeurs de la rue. Une porte claqua dans la maison.

[¶114] "Rieux," Tarrou said in a quite ordinary tone, "do you realize that you've never tried to find out anything about me, the man I am? Can I regard you as a friend?" "Yes, of course, we're friends; only so far we haven't had much time to show it." "Good. That gives me confidence. Suppose we now take an hour off, for friendship?"

> French: -
Rieux, dit Tarrou sur un ton très naturel, vous n'avez jamais cherché à savoir
qui j'étais ? Avez-vous de l'amitié pour moi ? - Oui,
répondit le docteur, j'ai de l'amitié pour vous. Mais jusqu'ici le temps nous a
manqué. - Bon,
cela me rassure. Voulez-vous que cette heure soit celle de l'amitié ?

[¶115] Rieux smiled by way of answer. "Well, here goes!" There was a long faint hiss some streets off, the sound of a car speeding on the wet pavement. It died away; then some vague shouts a long way off broke the stillness again. Then, like a dense veil slowly falling from the starry sky on the two men, silence returned. Tarrou had moved and now was sitting on the parapet, facing Rieux, who was slumped back in his chair. All that could be seen of him was a dark, bulky form outlined against the glimmering sky. He had much to tell; what follows gives it more or less in his own words.

> French: Pour
toute réponse, Rieux lui sourit. - Eh
bien, voilà... Quelques
rues plus loin, une auto sembla glisser longuement sur le pavé mouillé. Elle
s'éloigna et, après elle, des exclamations confuses, venues de loin, rompirent
encore le silence. Puis il retomba sur les deux hommes avec tout son poids de
ciel et d'étoiles. Tarrou s'était levé pour se percher sur le parapet de la
terrasse, face à Rieux, toujours tassé au creux de sa chaise. On ne voyait de
lui qu'une forme massive, découpée dans le ciel. Il parla longtemps et voici à
peu près son discours reconstitué :

[¶116] "To make things simpler, Rieux, let me begin by saying I had plague already, long before I came to this town and encountered it here. Which is tantamount to saying I'm like everybody else. Only there are some people who don't know it, or feel at ease in that condition; others know and want to get out of it. Personally, I've always wanted to get out of it. "When I was young I lived with the idea of my innocence; that is to say, with no idea at all. I'm not the self-tormenting kind of person, and I made a suitable start in life. I brought off everything I set my hand to, I moved at ease in the field of the intellect, I got on excellently with women, and if I had occasional qualms, they passed as lightly as they came. Then one day I started thinking. And now?

> French: « Disons
pour simplifier, Rieux, que je souffrais déjà de la peste bien avant de
connaître cette ville et cette épidémie. C'est assez dire que je suis comme
tout le monde. Mais il y a des gens qui ne le savent pas, ou qui se trouvent
bien dans cet état, et des gens qui le savent et qui voudraient en sortir. Moi,
j'ai toujours voulu en sortir. [267] « Quand
j'étais jeune, je vivais avec l'idée de mon innocence, c'est-à-dire avec pas
d'idée du tout. je n'ai pas le genre tourmenté, j'ai débuté comme il convenait.
Tout me réussissait, j'étais à l'aise dans l'intelligence, au mieux avec les
femmes, et si j'avais quelques inquiétudes, elles passaient comme elles étaient
venues. Un jour, j'ai commencé à réfléchir. Maintenant...

[¶117] "I should tell you I wasn't poor in my young days, as you were. My father had an important post, he was prosecuting attorney; but to look at him, you'd never have guessed it; he appeared, and was, a kindly, good-natured man. My mother was a simple, rather shy woman, and I've always loved her greatly; but I'd rather not talk about her. My father was always very kind to me, and I even think he tried to understand me. He wasn't a model husband. I know that now, but I can't say it shocks me particularly. Even in his infidelities he behaved as one could count on his behaving and never gave rise to scandal. In short, he wasn't at all original and, now he's dead, I realize that, while no plaster saint, he was a very decent man as men go. He kept the middle way, that's all; he was the type of man for whom one has an affection of the mild but steady order, which is the kind that wears best.

> French: « Il
faut vous dire que je n'étais pas pauvre comme vous. Mon père était avocat
général, ce qui est une situation. Pourtant, il n'en portait pas l'air, étant
de naturel bonhomme. Ma mère était simple et effacée, je n'ai jamais cessé de
l'aimer, mais je préfère ne pas en parler. Lui s'occupait de moi avec affection
et je crois même qu'il essayait de me comprendre. Il avait des aventures au
dehors, j'en suis sûr maintenant, et, aussi bien, je suis loin de m'en indigner.
Il se conduisait en tout cela comme il fallait attendre qu'il se conduisît,
sans choquer personne. Pour parler bref, il n'était pas très original et,
aujourd'hui qu'il est mort, je me rends compte que s'il n'a pas vécu comme un
saint, il n'a pas été non plus un mauvais homme. Il tenait le milieu, voilà
tout, et c'est le type d'homme pour lequel on se sent une affection
raisonnable, celle qui fait qu'on continue.

[¶118] "My father had one peculiarity; the big railway directory was his bedside book. Not that he often took a train; almost his only journeys were to Brittany, where he had a small country house to which we went every summer. But he was a walking timetable; he could tell you the exact times of departure and arrival of the Paris-Berlin expresses; how to get from Lyon to Warsaw, which trains to take and at what hours; the precise distance between any two capital cities you might mention. Could you tell me offhand how to get from Briancon to Chamonix? Even a station-master would scratch his head, I should say. Well, my father had the answer pat. Almost every evening he enlarged his knowledge of the subject, and he prided himself on it. This hobby of his much amused me; I would put complicated travel problems to him and check his answers afterwards by the railway directory. They were invariably correct. My father and I got on together excellently, thanks largely to these railway games we played in the evenings; I was exactly the audience he needed, attentive and appreciative. Personally I regarded this accomplishment of his as quite as admirable in its ways as most accomplishments.

> French: « Il
avait cependant une particularité : le grand indicateur Chaix était son
livre de chevet. Ce n'était pas qu'il voyageât, sauf aux vacances, pour aller
en Bretagne où il avait une petite propriété. Mais il était à même de vous dire
exactement les heures de départ et d'arrivée du Paris-Berlin, les combinaisons
d'horaires qu'il fallait faire pour aller de Lyon à Varsovie, le kilométrage
exact entre les capitales de votre choix. Êtes-vous capable de dire comment on
va de Briançon à Chamonix ? Même un chef de gare s'y perdrait. Mon père ne
s'y perdait pas. [268] Il s'exerçait à peu près tous les soirs à enrichir ses
connaissances sur ce point, et il en était plutôt fier. Cela m'amusait
beaucoup, et je le questionnais souvent, ravi de vérifier ses réponses dans le
Chaix et de reconnaître qu'il ne s'était pas trompé. Ces petits exercices nous
ont beaucoup liés l'un à l'autre, car je lui fournissais un auditoire dont il
appréciait la bonne volonté. Quant à moi, je trouvais que cette supériorité qui
avait trait aux chemins de fer en valait bien une autre.

[¶119] "But I'm letting my tongue run away with me and attributing too much importance to that worthy man. Actually he played only an indirect role in the great change of heart about which I want to tell you. The most he did to me was to touch off a train of thoughts. When I was seventeen my father asked me to come to hear him speak in court. There was a big case on at the assizes, and probably he thought I'd see him to his best advantage. Also I suspect he hoped I'd be duly impressed by the pomp and ceremony of the law and encouraged to take up his profession. I could tell he was keen on my going, and the prospect of seeing a side of my father's character so different from that we saw at home appealed to me. Those were absolutely the only reasons I had for going to the trial. What happened in a court had always seemed to me as natural, as much in the order of things, as a military parade on the Fourteenth of July or a school speech day. My notions on the subject were purely abstract, and I'd never given it serious thought.

> French: « Mais
je me laisse aller et je risque de donner trop d'importance à cet honnête
homme. Car, pour finir, il n'a eu qu'une influence indirecte sur ma
détermination. Tout au plus m'a-t-il fourni une occasion. Quand j'ai eu
dix-sept ans, en effet, mon père m'a invité à aller l'écouter. Il s'agissait
d'une affaire importante, en Cour d'assises, et, certainement, il avait pensé
qu'il apparaîtrait sous son meilleur jour. je crois aussi qu'il comptait sur
cette cérémonie, propre à frapper les jeunes imaginations, pour me pousser à
entrer dans la carrière que lui-même avait choisie. J'avais accepté, parce que
cela faisait plaisir à mon père et parce que, aussi bien, j'étais curieux de le
voir et de l'entendre dans un autre rôle que celui qu'il jouait parmi nous. je
ne pensais à rien de plus. Ce qui se passait dans un tribunal m'avait toujours
paru aussi naturel et inévitable qu'une revue de 14 juillet ou une distribution
de prix. J'en avais une idée fort abstraite et qui ne me gênait pas.

[¶120] "The only picture I carried away with me of that day's proceedings was a picture of the criminal. I have little doubt he was guilty, of what crime is no great matter. That little man of about thirty, with sparse, sandy hair, seemed so eager to confess everything, so genuinely horrified at what he'd done and what was going to be done with him, that after a few minutes I had eyes for nothing and nobody else. He looked like a yellow owl scared blind by too much light. His tie was slightly awry, he kept biting his nails, those of one hand only, his right.... I needn't go on, need I? You've understood, he was a living human being.

> French: « Je
n'ai pourtant gardé de cette journée qu'une seule image, celle du coupable. Je
crois qu'il était coupable en effet, il importe peu de quoi. Mais ce petit
homme au poil roux et pauvre, d'une trentaine d'années, paraissait si décidé à
tout reconnaître, si sincèrement effrayé par ce qu'il avait fait et ce qu'on
allait lui faire, qu'au bout de quelques minutes, je n'eus plus d'yeux que pour
[269] lui. Il avait l'air d'un hibou effarouché par une lumière trop vive. Le
nœud de sa cravate ne s'ajustait pas exactement à l'angle du col. Il se
rongeait les ongles d'une seule main, la droite... Bref, je n'insiste pas, vous
avez compris qu'il était vivant.

[¶121] "As for me, it came on me suddenly, in a flash of understanding; until then I'd thought of him only under his commonplace official designation, as 'the defendant.' And though I can't say I quite forgot my father, something seemed to grip my vitals at that moment and riveted all my attention on the little man in the dock. I hardly heard what was being said; I only knew that they were set on killing that living man, and an uprush of some elemental instinct, like a wave, had swept me to his side. And I did not really wake up until my father rose to address the court.

> French: « Mais
moi, je m'en apercevais brusquement, alors que, jusqu'ici, je n'avais pensé à
lui qu'à travers la catégorie commode d'« inculpé ». Je ne puis dire
que j'oubliais alors mon père, mais quelque chose me serrait le ventre qui
m'enlevait toute autre attention que celle que je portais au prévenu. Je
n'écoutais presque rien, je sentais qu'on voulait tuer cet homme vivant et un
instinct formidable comme une vague me portait àses côtés avec une sorte
d'aveuglement entêté. je ne me réveillais vraiment qu'avec le réquisitoire de
mon père.

[¶122] "In his red gown he was another man, no longer genial or good-natured; his mouth spewed out long, turgid phrases like an endless stream of snakes. I realized he was clamoring for the prisoner's death, telling the jury that they owed it to society to find him guilty; he went so far as to demand that the man should have his head cut off. Not exactly in those words, I admit. 'He must pay the supreme penalty,' was the formula. But the difference, really, was slight, and the result the same. He had the head he asked for. Only of course it wasn't he who did the actual job. I, who saw the whole business through to its conclusion, felt a far closer, far more terrifying intimacy with that wretched man than my father can ever have felt. Nevertheless, it fell to him, in the course of his duties, to be present at what's politely termed the prisoner's last moments, but what would be better called murder in its most despicable form.

> French: « Transformé
par sa robe rouge, ni bonhomme ni affectueux, sa bouche grouillait de phrases
immenses, qui, sans arrêt, en sortaient comme des serpents. Et je compris qu'il
demandait la mort de cet homme au nom de la société et qu'il demandait même
qu'on lui coupât le cou. Il disait seulement, il est vrai : « Cette
tête doit tomber. » Mais, à la fin, la différence n'était pas grande. Et
cela revint au même, en effet, puisqu'il obtint cette tête. Simplement, ce
n'est pas lui qui fit alors le travail. Et moi qui suivis l'affaire ensuite
jusqu'à sa conclusion, exclusivement, j'eus avec ce malheureux une intimité
bien plus vertigineuse que ne l'eut jamais mon père. Celui-ci devait pourtant,
selon la coutume, assister à ce qu'on appelait poliment les derniers moments et
qu'il faut bien nommer le plus abject des assassinats.

[¶123] "From that day on I couldn't even see the railway directory without a shudder of disgust. I took a horrified interest in legal proceedings, death sentences, executions, and I realized with dismay that my father must have often witnessed those brutal murders, on the days when, as I'd noticed without guessing what it meant, he rose very early in the morning. I remembered he used to wind his alarm-clock on those occasions, to make sure. I didn't dare to broach the subject with my mother, but I watched her now more closely and saw that their life in common had ceased to mean anything, she had abandoned hope. That helped me to 'forgive her,' as I put it to myself at the time. Later on, I learned that there'd been nothing to forgive; she'd been quite poor until her marriage, and poverty had taught her resignation.

> French: « À
partir de ce moment, je ne pus regarder l'indicateur Chaix qu'avec un dégoût
abominable. À partir de ce moment, je m'intéressai avec horreur à la justice,
aux condamnations à mort, aux exécutions et je constatai [270] avec un vertige
que mon père avait dû assister plusieurs fois à l'assassinat et que c'était les
jours où, justement, il se levait très tôt. Oui, il remontait son réveil dans
ces cas-là. je n'osai pas en parler à ma mère, mais je l'observai mieux alors
et je compris qu'il n'y avait plus rien entre eux et qu'elle menait une vie de
renoncement. Cela m'aida à lui pardonner, comme je disais alors. Plus tard, je
sus qu'il n'y avait rien à lui pardonner, parce qu'elle avait été pauvre toute
sa vie jusqu'à son mariage et que la pauvreté lui avait appris la résignation.

[¶124] "Probably you're expecting me to tell you that I left home at once. No, I stayed on many months, nearly a year, in fact. Then one evening my father asked for the alarm-clock as he had to get up early. I couldn't sleep that night. Next day, when he came home, I'd gone. "To cut a long story short, I had a letter from my father, who had set inquiries on foot to find me, I went to see him, and, without explaining my reasons, told him quite calmly that I'd kill myself if he forced me to return. He wound up by letting me have my way, he was, as I've said, a kindly man at bottom, gave me a lecture on the silliness of wanting to 'live my life' (that was how he accounted for my conduct and I didn't undeceive him), and plenty of good advice. I could see he really felt it deeply and it was an effort for him to keep back his tears. Subsequently, but quite a long time after that, I formed a habit of visiting my mother periodically, and I always saw him on these occasions. 1 imagine these infrequent meetings satisfied my father. Personally, I hadn't the least antipathy to him, only a little sadness of heart. When he died I had my mother come to live with me, and she'd still be with me if she were alive.

> French: « Vous
attendez sans doute que je vous dise que je suis parti aussitôt. Non, je suis
resté plusieurs mois, presque une année. Mais j'avais le cœur malade. Un soir,
mon père demanda son réveil parce qu'il devait se lever tôt. je ne dormis pas
de la nuit. Le lendemain, quand il revint, j'étais parti. Disons tout de suite
que mon père me fit rechercher, que j'allai le voir, que sans rien expliquer,
je lui dis calmement que je me tuerais s'il me forçait à revenir. Il finit par
accepter, car il était de naturel plutôt doux, me fit un discours sur la
stupidité qu'il y avait à vouloir vivre sa vie (c'est ainsi qu'il s'expliquait
mon geste et je ne le dissuadai point), mille recommandations, et réprima les
larmes sincères qui lui venaient. Par la suite, assez longtemps après cependant,
je revins régulièrement voir ma mère et je le rencontrai alors. Ces rapports
lui suffirent, je crois. Pour moi, je n'avais pas d'animosité contre lui, seulement
un peu de tristesse au cœur. Quand il mourut, je pris ma mère avec moi et elle
y serait encore si elle n'était pas morte à son tour.

[¶125] "I've had to dwell on my start in life, since for me it really was the start of everything. I'll get on more quickly now. I came to grips with poverty when I was eighteen, after an easy life till then. I tried all sorts of jobs, and I didn't do too badly. But my real interest in life was the death penalty; I wanted to square accounts with that poor blind owl in the dock. So I became an agitator, as they say. I didn't want to be pestiferous, that's all. To my mind the social order around me was based on the death sentence, and by righting the established order I'd be fighting against murder. That was my view, others had told me so, and I still think that this belief of mine was substantially true. I joined forces with a group of people I then liked, and indeed have never ceased to like. I spent many years in close co-operation with them, and there's not a country in Europe in whose struggles I haven't played a part. But that's another story.

> French: « J'ai
longuement insisté sur ce début parce qu'il fut en effet au début de tout.
J'irai plus vite maintenant. J'ai connu la pauvreté à dix-huit ans, au sortir
de l'aisance. J'ai fait mille métiers pour gagner ma vie. Ça ne m'a pas trop
mal réussi. Mais ce qui m'intéressait, [271] c'était la condamnation à mort. Je
voulais régler un compte avec le hibou roux. En conséquence, j'ai fait de la
politique comme on dit. Je ne voulais pas être un pestiféré, voilà tout. J'ai
cru que la société où je vivais était celle qui reposait sur la condamnation à
mort et qu'en la combattant, je combattrais l'assassinat. je l'ai cru, d'autres
nie l'ont dit et, pour finir, c'était vrai en grande partie. Je me suis donc
mis avec les autres que j'aimais et que je n'ai pas cessé d'aimer. J'y suis
resté longtemps et il n'est pas de pays en Europe dont je n'aie partagé les
luttes. Passons.

[¶126] "Needless to say, I knew that we, too, on occasion, passed sentences of death. But I was told that these few deaths were inevitable for the building up of a new world in which murder would cease to be. That also was true up to a point, and maybe I'm not capable of standing fast where that order of truths is concerned. Whatever the explanation, I hesitated. But then I remembered that miserable owl in the dock and it enabled me to keep on. Until the day when I was present at an execution, it was in Hungary, and exactly the same dazed horror that I'd experienced as a youngster made everything reel before my eyes.

> French: « Bien
entendu, je savais que, nous aussi, nous prononcions, à l'occasion, des
condamnations. Mais on me disait que ces quelques morts étaient nécessaires
pour amener un monde où l'on ne tuerait plus personne. C'était vrai d'une
certaine manière et, après tout, peut-être ne suis-je pas capable de me
maintenir dans ce genre de vérités. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'hésitais.
Mais je pensais au hibou et cela pouvait continuer. jusqu'au jour où j'ai vu
une exécution (c'était en Hongrie) et le même vertige qui avait saisi l'enfant
que j'étais a obscurci mes yeux d'homme.

[¶127] "Have you ever seen a man shot by a firing-squad? No, of course not; the spectators are hand-picked and it's like a private party, you need an invitation. The result is that you've gleaned your ideas about it from books and pictures. A post, a blindfolded man, some soldiers in the offing. But the real thing isn't a bit like that. Do you know that the firing-squad stands only a yard and a half from the condemned man? Do you know that if the victim took two steps forward his chest would touch the rifles? Do you know that, at this short range, the soldiers concentrate their fire on the region of the heart and their big bullets make a hole into which you could thrust your fist? No, you didn't know all that; those are things that are never spoken of. For the plague-stricken their peace of mind is more important than a human life. Decent folks must be allowed to sleep easy o' nights, mustn't they? Really it would be shockingly bad taste to linger on such details, that's common knowledge. But personally I've never been able to sleep well since then. The bad taste remained in my mouth and I've kept lingering on the details, brooding over them.

> French: « Vous
n'avez jamais vu fusiller un homme ? Non, bien sûr, cela se fait
généralement sur invitation et le public est choisi d'avance. Le résultat est
que vous en êtes resté aux estampes et aux livres. Un bandeau, un poteau, et au
loin quelques soldats. Eh bien, non ! Savez-vous que le peloton des
fusilleurs se place au contraire à un mètre cinquante du condamné ?
Savez-vous que si le condamné faisait deux pas en avant, il heurterait les
fusils avec sa poitrine ? Savez-vous qu'à cette courte distance, les
fusilleurs concentrent leur tir sur la région du cœur et qu'à eux tous, avec
leurs grosses balles, ils y font un trou où l'on pourrait mettre le
poing ? Non, [272] vous ne le savez pas parce que ce sont là des détails
dont on ne parle pas. Le sommeil des hommes est plus sacré que la vie pour les
pestiférés. On ne doit pas empêcher les braves gens de dormir. Il y faudrait du
mauvais goût, et le goût consiste à ne pas insister, tout le monde sait ça.
Mais moi, je n'ai pas bien dormi depuis ce temps-là. Le mauvais goût m'est
resté dans la bouche et je n'ai pas cessé d'insister, c'est-à-dire d'y penser.

[¶128] "And thus I came to understand that I, anyhow, had had plague through all those long years in which, paradoxically enough, I'd believed with all my soul that I was fighting it. I learned that I had had an indirect hand in the deaths of thousands of people; that I'd even brought about their deaths by approving of acts and principles which could only end that way. Others did not seem embarrassed by such thoughts, or anyhow never voiced them of their own accord. But I was different; what I'd come to know stuck in my gorge. I was with them and yet I was alone. When I spoke of these matters they told me not to be so squeamish; I should remember what great issues were at stake. And they advanced arguments, often quite impressive ones, to make me swallow what none the less I couldn't bring myself to stomach. I replied that the most eminent of the plague-stricken, the men who wear red robes, also have excellent arguments to justify what they do, and once I admitted the arguments of necessity and force majeure put forward by the less eminent, I couldn't reject those of the eminent. To which they retorted that the surest way of playing the game of the red robes was to leave to them the monopoly of the death penalty. My reply to this was that if you gave in once, there was no reason for not continuing to give in. It seems to me that history has borne me out; today there's a sort of competition who will kill the most. They're all mad over murder and they couldn't stop killing men even if they wanted to. "In any case, my concern was not with arguments. It was with the poor owl; with that foul procedure whereby dirty mouths stinking of plague told a fettered man that he was going to die, and scientifically arranged things so that he should die, after nights and nights of mental torture while he waited to be murdered in cold blood. My concern was with that hole in a man's chest. And I told myself that meanwhile, so far anyhow as I was concerned, nothing in the world would induce me to accept any argument that justified such butcheries. Yes, I chose to be blindly obstinate, pending the day when I could see my way more clearly.

> French: « J'ai
compris alors que moi, du moins, je n'avais pas cessé d'être un pestiféré
pendant toutes ces longues années où pourtant, de toute mon âme, je croyais
lutter justement contre la peste. J'ai appris que j'avais indirectement
souscrit à la mort de milliers d'hommes, que j'avais même provoqué cette mort
en trouvant bons les actions et les principes qui l'avaient fatalement
entraînée. Les autres ne semblaient pas gênés par cela ou du moins ils n'en
parlaient jamais spontanément. Moi, j'avais la gorge nouée. J'étais avec eux et
j'étais pourtant seul. Quand il m'arrivait d'exprimer mes scrupules, ils me
disaient qu'il fallait réfléchir à ce qui était en jeu et ils me donnaient des
raisons souvent impressionnantes, pour me faire avaler ce que je n'arrivais pas
à déglutir. Mais je répondais que les grands pestiférés, ceux qui mettent des
robes rouges, ont aussi d'excellentes raisons dans ces cas-là, et que si
j'admettais les raison-, de force majeure et les nécessités invoquées par les
petits pestiférés, je ne pourrais pas rejeter celles des grands. Ils me
faisaient remarquer que la bonne manière de donner raison aux robes rouges
était de leur laisser l'exclusivité de la condamnation. Mais je me disais alors
que, si l'on cédait une fois, il n'y avait pas de raison de s'arrêter. Il me
semble que l'histoire m'a donne raison, aujourd'hui c'est à qui tuera le plus.
Ils sont tous dans la fureur [273] du meurtre, et ils ne peuvent pas faire autrement.
« Mon affaire à moi, en tout cas, ce n'était pas le raisonnement. C'était
le hibou roux, cette sale aventure où de sales bouches empestées annonçaient à
un homme dans les chaînes qu'il allait mourir et réglaient toutes choses pour
qu'il meure, en effet, après des nuits et des nuits d'agonie pendant lesquelles
il attendait d'être assassiné les yeux ouverts. Mon affaire, c'était le trou
dans la poitrine. Et je me disais qu'en attendant, et pour ma part au moins, je
refuserais de jamais donner une seule raison, une seule, vous entendez, à cette
dégoûtante boucherie. Oui, j'ai choisi cet aveuglement obstiné en attendant d'y
voir plus clair.

[¶129] "I'm still of the same mind. For many years I've been ashamed, mortally ashamed, of having been, even with the best intentions, even at many removes, a murderer in my turn. As time went on I merely learned that even those who were better than the rest could not keep themselves nowadays from killing or letting others kill, because such is the logic by which they live; and that we can't stir a finger in this world without the risk of bringing death to somebody. Yes, I've been ashamed ever since; I have realized that we all have plague, and I have lost my peace. And today I am still trying to find it; still trying to understand all those others and not to be the mortal enemy of anyone. I only know that one must do what one can to cease being plague-stricken, and that's the only way in which we can hope for some peace or, failing that, a decent death. This, and only this, can bring relief to men and, if not save them, at least do them the least harm possible and even, sometimes, a little good. So that is why I resolved to have no truck with anything which, directly or indirectly, for good reasons or for bad, brings death to anyone or justifies others' putting him to death.

> French: « Depuis,
je n'ai pas changé. Cela fait longtemps que j'ai honte, honte à mourir d'avoir
été, fût-ce de loin, fût-ce dans la bonne volonté, un meurtrier à mon tour.
Avec le temps, j'ai simplement aperçu que même ceux qui étaient meilleurs que
d'autres ne pouvaient s'empêcher aujourd'hui de tuer ou de laisser tuer parce
que c'était dans la logique où ils vivaient, et que nous ne pouvions pas faire
un geste en ce monde sans risquer de faire mourir. Oui, j'ai continué d'avoir
honte, j'ai appris cela, que nous étions tous dans la peste, et j'ai perdu la
paix. Je la cherche encore aujourd'hui, essayant de les comprendre tous et de
n'être l'ennemi mortel de personne. Je sais seulement qu'il faut faire ce qu'il
faut pour ne plus être un pestiféré et que c'est là ce qui peut, seul, nous
faire espérer la paix, ou une bonne mort à son défaut. C'est cela qui peut
soulager les hommes et, sinon les sauver, du moins leur faire le moins de mal
possible et même parfois un peu de bien. Et c'est pourquoi j'ai décidé de
refuser tout ce qui, de près ou de loin, pour de bonnes ou de mauvaises
raisons, fait mourir ou justifie qu'on fasse mourir.

[¶130] "That, too, is why this epidemic has taught me nothing new, except that I must fight it at your side. I know positively, yes, Rieux, I can say I know the world inside out, as you may see, that each of us has the plague within him; no one, no one on earth is free from it. And I know, too, that we must keep endless watch on ourselves lest in a careless moment we breathe in somebody's face and fasten the infection on him. What's natural is the microbe. All the rest, health, integrity, purity (if you like), is a product of the human will, of a vigilance that must never falter. The good man, the man who infects hardly anyone, is the man who has the fewest lapses of attention. And it needs tremendous will-power, a never ending tension of the mind, to avoid such lapses. Yes, Rieux, it's a wearying business, being plague-stricken. But it's still more wearying to refuse to be it. That's why everybody in the world today looks so tired; everyone is more or less sick of plague. But that is also why some of us, those who want to get the plague out of their systems, feel such desperate weariness, a weariness from which nothing remains to set us free except death.

> French: [274] « C'est
pourquoi encore cette épidémie ne m'apprend rien, sinon qu'il faut la combattre
à vos côtés. Je sais de science certaine (oui, Rieux, je sais tout de la vie,
vous le voyez bien) que chacun la porte en soi, la peste, parce que personne,
non, personne au monde n'en est indemne. Et qu'il faut se surveiller sans arrêt
pour ne pas être amené, dans une minute de distraction, à respirer dans la
figure d'un autre et à lui coller l'infection. Ce qui est naturel, c'est le
microbe. Le reste, la santé, l'intégrité, la pureté, si vous voulez, c'est un
effet de la volonté et d'une volonté qui ne doit jamais s'arrêter. L'honnête
homme, celui qui n'infecte presque personne, c'est celui qui a le moins de
distractions possible. Et il en faut de la volonté et de la tension pour ne jamais
être distrait ! Oui, Rieux, c'est bien fatigant d'être un pestiféré. Mais
c'est encore plus fatigant de ne pas vouloir l'être. C’est pour cela que tout
le monde se montre fatigué, puisque tout le monde, aujourd'hui, se trouve un
peu pestiféré. Mais c'est pour cela que quelques-uns, qui veulent cesser de
l'être, connaissent une extrémité de fatigue dont rien ne les délivrera plus
que la mort.

[¶131] "Pending that release, I know I have no place in the world of today; once I'd definitely refused to kill, I doomed myself to an exile that can never end. I leave it to others to make history. I know, too, that I'm not qualified to pass judgment on those others. There's something lacking in my mental make-up, and its lack prevents me from being a rational murderer. So it's a deficiency, not a superiority. But as things are, I'm willing to be as I am; I've learned modesty. All I maintain is that on this earth there are pestilences and there are victims, and it's up to us, so far as possible, not to join forces with the pestilences. That may sound simple to the point of childishness; I can't judge if it's simple, but I know it's true. You see, I'd heard such quantities of arguments, which very nearly turned my head, and turned other people's heads enough to make them approve of murder; and I'd come to realize that all our troubles spring from our failure to use plain, clean-cut language. So I resolved always to speak, and to act, quite clearly, as this was the only way of setting myself on the right track. That's why I say there are pestilences and there are victims; no more than that. If, by making that statement, I, too, become a carrier of "the plague-germ, at least I don't do it willfully. I try, in short, to be an innocent murderer. You see, I've no great ambitions. "I grant we should add a third category: that of the true healers. But it's a fact one doesn't come across many of them, and anyhow it must be a hard vocation. That's why I decided to take, in every predicament, the victims' side, so as to reduce the damage done. Among them I can at least try to discover how one attains to the third category; in other words, to peace."

> French: « D'ici
là, je sais que je ne vaux plus rien pour ce monde lui-même et qu'à partir du
moment où j'ai renoncé à tuer, je me suis condamné à un exil définitif. Ce sont
les autres qui feront l'histoire. je sais aussi que je ne puis apparemment
juger ces autres. Il y a une qualité qui me manque pour faire un meurtrier
raisonnable. Ce n'est donc pas une supériorité. Mais maintenant, je consens à
être ce que je suis, j'ai appris la modestie. Je dis seulement qu'il y a sur
cette terre des fléaux et des victimes et qu'il faut, autant qu'il est
possible, refuser d'être avec le fléau. Cela vous paraîtra peut-être un peu
simple, et je ne sais si cela est simple, mais je sais que cela est vrai. J'ai
entendu tant de raisonnements [275] qui ont failli me tourner la tête, et qui
ont tourné suffisamment d'autres têtes pour les faire consentir à l'assassinat,
que j'ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu'ils ne tenaient
pas un langage clair. J'ai pris le parti alors de parler et d'agir clairement,
pour me mettre sur le bon chemin. Par conséquent, je dis qu'il y a les fléaux
et les victimes, et rien de plus. Si, disant cela, je deviens fléau moi-même,
du moins, je n'y suis pas consentant. J'essaie d'être un meurtrier innocent.
Vous voyez que ce n'est pas une grande ambition. « Il
faudrait, bien sûr, qu'il y eût une troisième catégorie, celle des vrais
médecins, niais c'est un fait qu'on n'en rencontre pas beaucoup et que ce doit
être difficile. C'est pourquoi j'ai décidé de me mettre du côté des victimes,
en toute occasion, pour limiter les dégâts. Au milieu d'elles, je peux du moins
chercher comment on arrive à la troisième catégorie, c’est-à-dire à la
paix. »

[¶132] Tarrou was swinging his leg, tapping the terrace lightly with his heel, as he concluded. After a short silence the doctor raised himself a little in his chair and asked if Tarrou had an idea of the path to follow for attaining peace.

> French: En
terminant, Tarrou balançait sa jambe et frappait doucement du pied contre la
terrasse. Après un silence, le docteur se souleva un peu et demanda si Tarrou
avait une idée du chemin qu'il fallait prendre pour arriver à la paix.

[¶133] "Yes," he replied. "The path of sympathy." Two ambulances were clanging in the distance. The dispersed shouts they had been hearing off and on drew together on the outskirts of the town, near the stony hill, and presently there was a sound like a gunshot. Then silence fell again. Rieux counted two flashes of the revolving light. The breeze freshened and a gust coming from the sea filled the air for a moment with the smell of brine. And at the same time they clearly heard the low sound of waves lapping the foot of the cliffs. "It comes to this," Tarrou said almost casually; "what interests me is learning how to become a saint." "But you don't believe in God."

> French: - Oui,
la sympathie. Deux
timbres d'ambulance résonnèrent dans le lointain. Les exclamations, tout à
l'heure confuses, se rassemblèrent aux confins de la ville, près de la colline
pierreuse. On entendit en même temps quelque chose qui ressemblait à une
détonation. Puis le silence revint. Rieux compta deux clignements de phare. La
brise sembla prendre plus de force, et du même coup, un souffle venu de la mer
apporta une odeur de sel. On entendait [276] maintenant de façon distincte la
sourde respiration des vagues contre la falaise. - En
somme, dit Tarrou avec simplicité, ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment
on devient un saint. - Mais
vous ne croyez pas en Dieu.

[¶134] "Exactly! Can one be a saint without God?, that's the problem, in fact the only problem, I'm up against today." A sudden blaze sprang up above the place the shouts had come from and, stemming the wind-stream, a rumor of many voices came to their ears. The blaze died down almost at once, leaving behind it only a dull red glow. Then in a break of the wind they distinctly heard some strident yells and the discharge of a gun, followed by the roar of an angry crowd. Tarrou stood up and listened, but nothing more could be heard.

> French: -
Justement. Peut-on être un saint sans Dieu., c'est le seul problème concret que
je connaisse aujourd'hui. Brusquement,
une grande lueur jaillit du côté d'où étaient venus les cris et, remontant le
fleuve du vent, une clameur obscure parvint jusqu'aux deux hommes. La lueur
s'assombrit aussitôt et loin, au bord des terrasses, il ne resta qu'un
rougeoiement. Dans une panne de vent, on entendit distinctement des cris
d'hommes, puis le bruit d'une décharge et la clameur d'une foule. Tarrou
s'était levé et écoutait. On n'entendait plus rien.

[¶135] "Another skirmish at the gates, I suppose." "Well, it's over now," Rieux said. Tarrou said in a low voice that it was never over, and there would be more victims, because that was in the order of things. "Perhaps," the doctor answered. "But, you know, I feel more fellowship with the defeated than with saints. Heroism and sanctity don't really appeal to me, I imagine. What interests me is being a man." "Yes, we're both after the same thing, but I'm less ambitious."

> French: - On
s'est encore battu aux portes. - C'est
fini maintenant, dit Rieux. Tarrou
murmura que ce n'était jamais fini et qu'il y aurait encore des victimes, parce
que c'était dans l'ordre. -
Peut-être, répondit le docteur, mais vous savez, je me sens plus de solidarité
avec les vaincus qu'avec les saints. je n'ai pas de goût, je crois, pour
l'héroïsme et la sainteté. Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme. - Oui,
nous cherchons la même chose, mais je suis moins ambitieux.

[¶136] Rieux supposed Tarrou was jesting and turned to him with a smile. But, faintly lit by the dim radiance falling from the sky, the face he saw was sad and earnest. There was another gust of wind and Rieux felt it warm on his skin. Tarrou gave himself a little shake. "Do you know," he said, "what we now should do for friendship's sake?" "Anything you like, Tarrou."

> French: Rieux
pensa que Tarrou plaisantait et il le regarda. Mais dans la vague lueur qui
venait du ciel, il vit un visage triste et sérieux. Le vent se levait à nouveau
et Rieux sentit qu'il était tiède sur sa peau. Tarrou se secoua : -
Savez-vous, dit-il, ce que nous devrions faire pour l'amitié ? - Ce
que vous voulez, dit Rieux.

[¶137] "Go for a swim. It's one of these harmless pleasures that even a saint-to-be can indulge in, don't you agree?" Rieux smiled again, and Tarrou continued: "With our passes, we can get out on the pier. Really, it's too damn silly living only in and for the plague. Of course, a man should fight for the victims, but if he ceases caring for anything outside that, what's the use of his fighting?" "Right," Rieux said. "Let's go."

> French: -
Prendre un bain de mer. Même pour un futur saint, c'est un plaisir digne. [277] Rieux
souriait. - Avec
nos laissez-passer, nous pouvons aller sur la jetée. À la fin, c'est trop bête
de ne vivre que dans la peste. Bien entendu, un homme doit se battre pour les
victimes. Mais s'il cesse de rien aimer par ailleurs, à quoi sert qu'il se
batte ? - Oui,
dit Rieux, allons-y.

[¶138] Some minutes later the car drew up at the harbor gates. The moon had risen and a milk-white radiance, dappled with shadows, lay around them. Behind them rose the town, tier on tier, and from it came warm, fetid breaths of air that urged them toward the sea. After showing their passes to a guard, who inspected them minutely, they crossed some open ground littered with casks, and headed toward the pier. The air here reeked of stale wine and fish. Just before they reached the pier a smell of iodine and seaweed announced the nearness of the sea and they clearly heard the sound of waves breaking gently on the big stone blocks.

> French: Un
moment après, l'auto s'arrêtait près des grilles du port. La lune s'était
levée. Un ciel laiteux projetait partout des ombres pâles. Derrière eux
s'étageait la ville et il en venait un souffle chaud et malade qui les poussait
vers la mer. Ils montrèrent leurs papiers à un garde qui les examina assez
longuement. Ils passèrent et à travers les terre-pleins couverts de tonneaux,
parmi les senteurs de vin et de poisson, ils prirent la direction de la jetée.
Peu avant d'y arriver, l'odeur de l'iode et des algues leur annonça la mer.
Puis, ils l'entendirent.

[¶139] Once they were on the pier they saw the sea spread out before them, a gently heaving expanse of deep-piled velvet, supple and sleek as a creature of the wild. They sat down on a boulder facing the open. Slowly the waters rose and sank, and with their tranquil breathing sudden oily glints formed and flickered over the surface in a haze of broken lights. Before them the darkness stretched out into infinity. Rieux could feel under his hand the gnarled, weather-worn visage of the rocks, and a strange happiness possessed him. Turning to Tarrou, he caught a glimpse on his friend's face of the same happiness, a happiness that forgot nothing, not even murder.

> French: Elle
sifflait doucement aux pieds des grands blocs de la jetée et, comme ils les
gravissaient, elle leur apparut, épaisse comme du velours, souple et lisse
comme une bête. Ils s'installèrent sur les rochers tournés vers le large. Les
eaux se gonflaient et redescendaient lentement. Cette respiration calme de la
mer faisait naître et disparaître des reflets huileux à la surface des eaux.
Devant eux, la nuit était sans limites. Rieux, qui sentait sous ses doigts le
visage grêlé des rochers, était plein d'un étrange bonheur. Tourné vers Tarrou,
il devina, sur le visage calme et grave de son ami, ce même bonheur qui
n'oubliait rien, pas même l'assassinat.

[¶140] They undressed, and Rieux dived in first. After the first shock of cold had passed and he came back to the surface the water seemed tepid. When he had taken a few strokes he found that the sea was warm that night with the warmth of autumn seas that borrow from the shore the accumulated heat of the long days of summer. The movement of his feet left a foaming wake as he swam steadily ahead, and the water slipped along his arms to close in tightly on his legs. A loud splash told him that Tarrou had dived. Rieux lay on his back and stayed motionless, gazing up at the dome of sky lit by the stars and moon. He drew a deep breath. Then he heard a sound of beaten water, louder and louder, amazingly clear in the hollow silence of the night. Tarrou was coming up with him, he now could hear his breathing. Rieux turned and swam level with his friend, timing his stroke to Tarrou's. But Tarrou was the stronger swimmer and Rieux had to put on speed to keep up with him. For some minutes they swam side by side, with the same zest, in the same rhythm, isolated from the world, at last free of the town and of the plague. Rieux was the first to stop and they swam back slowly, except at one point, where unexpectedly they found themselves caught in an ice-cold current. Their energy whipped up by this trap the sea had sprung on them, both struck out more vigorously.

> French: Ils se
déshabillèrent. Rieux plongea le premier. Froides d'abord, les eaux lui
parurent tièdes quand il remonta. Au bout de quelques brasses, il savait que la
mer, ce soir-là, était tiède, de la tiédeur des mers d'automne [278] qui
reprennent à la terre la chaleur emmagasinée pendant de longs mois. Il nageait
régulièrement. Le battement de ses pieds laissait derrière lui un
bouillonnement d'écume, l'eau fuyait le long de ses bras pour se coller à ses
jambes. Un lourd clapotement lui apprit que Tarrou avait plongé. Rieux se mit
sur le dos et se tint immobile, face au ciel renversé, plein de lune et
d'étoiles. Il respira longuement. Puis il perçut de plus en plus distinctement
un bruit d'eau battue, étrangement clair dans le silence et la solitude de la
nuit. Tarrou se rapprochait, on entendit bientôt sa respiration. Rieux se retourna,
se mit au niveau de son ami, et nagea dans le même rythme. Tarrou avançait avec
plus de puissance que lui et il dut précipiter son allure. Pendant quelques minutes,
ils avancèrent avec la même cadence et la même vigueur solitaires, loin du
monde, libérés enfin de la ville et de la peste. Rieux s'arrêta le premier et
ils revinrent lentement, sauf à un moment où ils entrèrent dans un courant
glacé. Sans rien dire, ils précipitèrent tous deux leur mouvement, fouettés par
cette surprise de la mer.

[¶141] They dressed and started back. Neither had said a word, but they were conscious of being perfectly at one, and the memory of this night would be cherished by them both. When they caught sight of the plague watchman, Rieux guessed that Tarrou, like himself, was thinking that the disease had given them a respite, and this was good, but now they must set their shoulders to the wheel again.

> French: Habillés
de nouveau, ils repartirent sans avoir prononcé un mot. Mais ils avaient le
même cœur et le souvenir de cette nuit leur était doux. Quand ils aperçurent de
loin la sentinelle de la peste, Rieux savait que Tarrou se disait, comme lui,
que la maladie venait de les oublier, que cela était bien, et qu'il fallait
maintenant recommencer.

[¶142] Yes, the plague gave short shrift indeed, and they must set their shoulders to the wheel again. Throughout December it smoldered in the chests of our townsfolk, fed the fires in the crematorium, and peopled the camps with human jetsam. In short, it never ceased progressing with its characteristically jerky but unfaltering stride. The authorities had optimistically reckoned on the coming of winter to halt its progress, but it lasted through the first cold spells without the least remission. So the only thing for us to do was to go on waiting, and since after a too long waiting one gives up waiting, the whole town lived as if it had no future.

> French: [279] Oui,
il fallait recommencer et la peste n'oubliait personne trop longtemps. Pendant
le mois de décembre, elle flamba dans les poitrines de nos concitoyens, elle
illumina le four, elle peupla les camps d'ombres aux mains vides, elle ne cessa
enfin d'avancer de son allure patiente et saccadée. Les autorités avaient
compté sur les jours froids pour stopper cette avance, et pourtant elle passait
à travers les premières rigueurs de la saison sans désemparer. Il fallait
encore attendre. Mais on n'attend plus à force d'attendre, et notre ville entière
vivait sans avenir.

[¶143] As for Dr. Rieux, that brief hour of peace and friendship which had been granted him was not, and could not be, repeated. Yet another hospital had been opened, and his only converse was with his patients. However, he noticed a change at this stage of the epidemic, now that the plague was assuming more and more the pneumonic form; the patients seemed, after their fashion, to be seconding the doctor. Instead of giving way to the prostration or the frenzies of the early period, they appeared to have a clearer idea of where their interests lay and on their own initiative asked for what might be most beneficial. Thus they were always clamoring for something to drink and insisted on being kept as warm as possible. And though the demands on him were as exhausting as before, Rieux no longer had the impression of putting up a solitary fight; the patients were co-operating. Toward the end of December he received a letter from M. Othon, who was still in quarantine. The magistrate stated that his quarantine period was over; unfortunately the date of his admission to camp seemed to have been mislaid by the secretariat, and if he was still detained it was certainly due to a mistake. His wife, recently released from quarantine, had gone to the Prefect's office to protest and had been rudely treated; they had told her that the office never made mistakes. Rieux asked Rambert to look into the matter, and a few days later M. Othon called on him. There had, in fact, been a mistake, and Rieux showed some indignation. But M. Othon, who had grown thinner, raised a limp, deprecating hand; weighing his words, he said that everyone could make mistakes. And the doctor thought to himself that decidedly something had changed.

> French: Quant
au docteur, le fugitif instant de paix et d'amitié qui lui avait été donné
n'eut pas de lendemain. On avait ouvert encore un hôpital et Rieux n'avait plus
de tête-à-tête qu'avec les malades. Il remarqua cependant qu'à ce stade de
l'épidémie, alors que la peste prenait, de plus en plus, la forme pulmonaire,
les malades semblaient en quelque sorte aider le médecin. Au lieu de
s'abandonner à la prostration ou aux folies du début, ils paraissaient se faire
une idée plus juste de leurs intérêts et ils réclamaient d'eux-mêmes ce qui
pouvait leur être le plus favorable. Ils demandaient sans cesse à boire, et
tous voulaient de la chaleur. Quoique la fatigue [280] fût la même pour le
docteur, il se sentait cependant moins seul, dans ces occasions. Vers la
fin de décembre, Rieux reçut de M. Othon, le juge d'instruction, qui se
trouvait encore dans son camp, une lettre disant que son temps de quarantaine
était passé, que l'administration ne retrouvait pas la date de son entrée et
qu'assurément, on le maintenait encore au camp d'internement par erreur. Sa
femme, sortie depuis quelque temps, avait protesté à la préfecture, où elle
avait été mal reçue, et où on lui avait dit qu'il n'y avait jamais d'erreur.
Rieux fit intervenir Rambert et, quelques jours après, vit arriver M. Othon. Il
y avait eu en effet une erreur et Rieux s'en indigna un peu. Mais M. Othon, qui
avait maigri, leva une main molle et dit, pesant ses mots, que tout le monde pouvait
se tromper. Le docteur pensa seulement qu'il y avait quelque chose de changé.

[¶144] "What will you do now, Monsieur Othon?" Rieux asked. "I suppose you have a pile of work awaiting you." "Well, as a matter of fact, I'm putting in for some leave." "I quite understand. You need a rest." "It's not that. I want to go back to the camp." Rieux couldn't believe his ears. "But you've only just come out of it!"

> French: -
Qu'allez-vous faire, monsieur le juge ? Vos dossiers vous attendent, dit
Rieux. - Eh
bien, non, dit le juge. je voudrais prendre un congé. En
effet, il faut vous reposer. - Ce
n'est pas cela, je voudrais retourner au camp. Rieux
s'étonna : - Mais
vous en sortez !

[¶145] "I'm afraid I did not make myself clear. I'm told there are some voluntary workers from government offices in that camp." The magistrate rolled his round eyes a little and tried to smooth down a tuft of hair. "It would keep me busy, you see. And also, I know it may sound absurd, but I'd feel less separated from my little boy." Rieux stared at him. Could it be that a sudden gentleness showed in those hard, inexpressive eyes? Yes, they had grown misted, lost their steely glitter.

> French: - Je me
suis mal fait comprendre. On m'a dit qu'il y avait des volontaires de
l'administration, dans ce camp. Le juge
roulait un peu ses yeux ronds et essayait d'aplatir une de ses touffes... - Vous
comprenez, j'aurais une occupation. Et puis, c'est stupide à dire, je me
sentirais moins séparé de mon petit garçon. Rieux
le regardait. Il n'était pas possible que dans ces yeux durs et plats une
douceur s'installât soudain. Mais [281] ils étaient devenus plus brumeux, ils
avaient perdu leur pureté de métal.

[¶146] "Certainly," Rieux said. "Since that's your wish, I'll fix it up for you." The doctor kept his word; and the life of the plague-ridden town resumed its course until Christmas. Tarrou continued to bring his quiet efficiency to bear on every problem. Rambert confided in the doctor that, with the connivance of the two young guards, he was sending letters to his wife and now and then receiving an answer. He suggested to Rieux that he should avail himself of this clandestine channel, and Rieux agreed to do so. For the first time for many months he sat down to write a letter. He found it a laborious business, as if he were manipulating a language that he had forgotten. The letter was dispatched. The reply was slow in coming. As for Cottard, he was prospering, making money hand over fist in small, somewhat shady transactions. With Grand, however, it was otherwise; the Christmas season did not seem to agree with him.

> French: - Bien
sûr, dit Rieux je vais m'en occuper, puisque vous le désirez. Le
docteur s'en occupa, en effet, et la vie de la cité empestée reprit son train,
jusqu'à la Noël. Tarrou continuait de promener partout sa tranquillité
efficace. Rambert confiait au docteur qu'il avait établi, grâce aux deux petits
gardes, un système de correspondance clandestine avec sa femme. Il recevait une
lettre de loin en loin. Il offrit à Rieux de le faire profiter de son système
et celui-ci accepta. Il écrivit, pour la première fois depuis de longs mois,
mais avec les plus grandes difficultés. Il y avait un langage qu'il avait
perdu. La lettre partit. La réponse tardait à venir. De son côté, Cottard
prospérait et ses petites spéculations l'enrichissaient. Quant à Grand, la
période des fêtes ne devait pas lui réussir.

[¶147] Indeed, Christmas that year had none of its old-time associations; it smacked of hell rather than of heaven. Empty, unlighted shops, dummy chocolates or empty boxes in the confectioners' windows, streetcars laden with listless, dispirited passengers, all was as unlike previous Christmastides as it well could be. In the past all the townspeople, rich and poor alike, indulged in seasonable festivity; now only a privileged few, those with money to burn, could do so, and they caroused in shamefast solitude in a dingy back shop or a private room. In the churches there were more supplications than carols. You saw a few children, too young to realize what threatened them, playing in the frosty, cheerless streets. But no one dared to bid them welcome-in the God of former days, bringer of gifts, and old as human sorrow, yet new as the hopes of youth. There was no room in any heart but for a very old, gray hope, that hope which keeps men from letting themselves drift into death and is nothing but a dogged will to live.

> French: Le Noël
de cette année-là fut plutôt la fête de l'Enfer que celle de l'Évangile. Les
boutiques vides et privées de lumière, les chocolats factices ou les boîtes
vides dans les vitrines, les tramways chargés de figures sombres, rien ne
rappelait les Noëls passés. Dans cette fête où tout le monde, riche ou pauvre,
se rejoignait jadis, il n'y avait plus de place que pour les quelques
réjouissances solitaires et honteuses que des privilégiés se procuraient à prix
d'or, au fond dune arrière-boutique crasseuse. Les églises étaient emplies de
plaintes plutôt que d'actions de grâces. Dans la ville morne et gelée, quelques
enfants couraient, encore ignorants de ce qui les menaçait. Mais personne
n'osait leur annoncer le dieu d'autrefois, chargé d'offrandes, vieux comme la
peine humaine, mais nouveau comme le jeune espoir. Il n'y avait plus de place
dans le coeur de tous que pour [282] un très vieil et très morne espoir,
celui-là même qui empêche les hommes de se laisser aller à la mort et qui n'est
qu'une simple obstination à vivre.

[¶148] Grand had failed to show up as usual on the previous evening. Feeling somewhat anxious, Rieux called at his place early in the morning, but he wasn't at home. His friends were asked to keep a lookout for him. At about eleven Rambert came to the hospital with the news that he'd had a distant glimpse of Grand, who seemed to be wandering aimlessly, "looking very queer." Unfortunately he had lost sight of him almost at once. Tarrou and the doctor set out in the car to hunt for Grand.

> French: La
veille, Grand avait manqué son rendez-vous. Rieux, inquiet, était passé chez
lui de grand matin sans le trouver. Tout le monde avait été alerté. Vers onze
heures, Rambert vint à l'hôpital avertir le docteur qu'il avait aperçu Grand de
loin, errant dans les rues, la figure décomposée. Puis il l'avait perdu de vue.
Le docteur et Tarrou partirent en voiture à sa recherche.

[¶149] At noon Rieux stepped out of his car into the frozen air; he had just caught sight of Grand some distance away, his face glued to a shop-window full of crudely carved wooden toys. Tears were steadily flowing down the old fellow's cheeks, and they wrung the doctor's heart, for he could understand them, and he felt his own tears welling up in sympathy. A picture rose before him of that scene of long ago, the youngster standing in front of another shop-window, like this one dressed for Christmas, and Jeanne turning toward him in a sudden access of emotion and saying how happy she was. He could guess that through the mists of the past years, from the depth of his fond despair, Jeanne's young voice was rising, echoing in Grand's ears. And he knew, also, what the old man was thinking as his tears flowed, and he, Rieux, thought it too: that a loveless world is a dead world, and always there comes an hour when one is weary of prisons, of one's work, and of devotion to duty, and all one craves for is a loved face, the warmth and wonder of a loving heart.

> French: À midi,
heure glacée, Rieux, sorti de la voiture, regardait de loin Grand, presque
collé contre une vitrine, pleine de jouets grossièrement sculptés dans le bois.
Sur le visage du vieux fonctionnaire, des larmes coulaient sans interruption.
Et ces larmes bouleversèrent Rieux parce qu'il les comprenait et qu'il les
sentait aussi au creux de sa gorge. Il se souvenait lui aussi des fiançailles
du malheureux, devant une boutique de Noël, et, de Jeanne renversée vers lui
pour dire qu'elle était contente. Du fond d'années lointaines, au coeur même de
cette folie, la voix fraîche de Jeanne revenait vers Grand, cela était sûr.
Rieux savait ce que pensait à cette minute le vieil homme qui pleurait, et il
le pensait comme lui, que ce monde sans amour était comme un monde mort et
qu'il vient toujours une heure où on se lasse des prisons, du travail et du
courage pour réclamer le visage d'un être et le cœur émerveillé de la
tendresse.

[¶150] Grand saw the doctor's reflection in the window. Still weeping, he turned and, leaning against the shop-front, watched Rieux approach. "Oh, doctor, doctor!" He could say no more. Rieux, too, couldn't speak; he made a vague, understanding gesture. At this moment he suffered with Grand's sorrow, and what filled his breast was the passionate indignation we feel when confronted by the anguish all men share. "Yes, Grand," he murmured.

> French: Mais
l'autre l'aperçut dans la glace. Sans cesser de pleurer, il se retourna et
s'adossa à la vitrine pour le regarder venir. -
Ah ! docteur, ah ! docteur, faisait-il. Rieux
hochait la tête pour l'approuver, incapable de parler. Cette détresse était la
sienne et ce qui lui tordait le cœur à ce moment était l'immense colère qui
vient à [283] l'homme devant la douleur que tous les hommes partagent. - Oui,
Grand, dit-il.

[¶151] "Oh, if only I could have time to write to her! To let her know... and to let her be happy without remorse!" Almost roughly Rieux took Grand's arm and drew him forward. Grand did not resist and went on muttering broken phrases. "Too long! It's lasted too long. All the time one's wanting to let oneself go, and then one day one has to. Oh, doctor, I know I look a quiet sort, just like anybody else. But it's always been a terrible effort only to be, just normal. And now, well, even that's too much for me." He stopped dead. He was trembling violently, his eyes were fever-bright. Rieux took his hand; it was burning hot. "You must go home."

> French: - Je
voudrais avoir le temps de lui écrire une lettre. Pour qu'elle sache... et pour
qu'elle puisse être heureuse sans remords... Avec
une sorte de violence, Rieux fit avancer Grand. L'autre continuait, se laissant
presque traîner, balbutiant des bouts de phrase. - Il y
a trop longtemps que ça dure. On a envie de se laisser aller, c'est forcé.
Ah ! docteur ! j'ai l'air tranquille comme ça. Mais il m'a toujours
fallu un énorme effort pour être seulement normal. Alors maintenant, c'est
encore trop. Il
s'arrêta, tremblant de tous ses membres et les yeux fous. Rieux lui prit la
main. Elle brûlait. - Il
faut rentrer.

[¶152] But Grand wrenched himself free and started running. After a few steps he halted and stretched out his arms, swaying to and fro. Then he spun round on himself and fell flat on the pavement, his face stained with the tears that went on flowing. Some people who were approaching stopped abruptly and watched the scene from a little way off, not daring to come nearer. Rieux had to carry the old man to the car.

> French: Mais
Grand lui échappa et courut quelques pas, puis il s'arrêta, écarta les bras et
se mit à osciller d'avant en arrière. Il tourna sur lui-même et tomba sur le
trottoir glacé, le visage sali par des larmes qui continuaient de couler. Les
passants regardaient de loin, arrêtés brusquement, n'osant plus avancer. Il
fallut que Rieux prit le vieil homme dans ses bras.

[¶153] Grand lay in bed, gasping for breath; his lungs were congested. Rieux pondered. The old fellow hadn't any family. What would be the point of having him evacuated? He and Tarrou could look after him.

> French: Dans
son lit maintenant, Grand étouffait : les poumons étaient pris. Rieux
réfléchissait. L'employé n'avait pas de famille. À quoi bon le
transporter ? Il serait seul, avec Tarrou, à le soigner...

[¶154] Grand's head was buried in the pillow, his cheeks were a greenish gray, his eyes had gone dull, opaque. He seemed to be gazing fixedly at the scanty fire Tarrou was kindling with the remains of an old packing-case. "I'm in a bad way," he muttered. A queer crackling sound came from his flame-seared lungs whenever he tried to speak. Rieux told him not to talk and promised to come back. The sick man's lips parted in a curious smile, and a look of humorous complicity flickered across the haggard face. "If I pull through, doctor, hats off!" A moment later he sank into extreme prostration.

> French: Grand était
enfoncé au creux de son oreiller, la peau verdie et l'œil éteint. Il regardait
fixement un maigre feu que Tarrou allumait dans la cheminée avec les débris
d'une caisse. « Ça va mal », disait-il. Et du fond de ses poumons en
flammes sortait un bizarre crépitement qui accompagnait tout ce qu'il disait.
Rieux lui recommanda [284] de se taire et dit qu'il allait revenir. Un bizarre
sourire vint au malade et, avec lui, une sorte de tendresse lui monta au
visage. Il cligna de l'œil avec effort. « Si j'en sors, chapeau bas,
docteur ! » Mais tout de suite après, il tomba dans la prostration.

[¶155] Visiting him again some hours later, they found him half sitting up in bed, and Rieux was horrified by the rapid change that had come over his face, ravaged by the fires of the disease consuming him. However, he seemed more lucid and almost immediately asked them to get his manuscript from the drawer where he always kept it. When Tarrou handed him the sheets, he pressed them to his chest without looking at them, then held them out to the doctor, indicating by a gesture that he was to read them. There were some fifty pages of manuscript. Glancing through them, Rieux saw that the bulk of the writing consisted of the same sentence written again and again with small variants, simplifications or elaborations. Persistently the month of May, the lady on horseback, the avenues of the Bois recurred, regrouped in different patterns. There were, besides, explanatory notes, some exceedingly long, and lists of alternatives. But at the foot of the last page was written in a studiously clear hand: "My dearest Jeanne, Today is Christmas Day and..." Eight words only. Above it, in copperplate script, was the latest version of the famous phrase. "Read it," Grand whispered. And Rieux read:

> French: Quelques
heures après, Rieux et Tarrou retrouvèrent le malade, à demi dressé dans son
lit, et Rieux fut effrayé de lire sur son visage les progrès du mal qui le
brûlait. Mais il semblait plus lucide et, tout de suite, d'une voix étrangement
creuse, il les pria de lui apporter le manuscrit qu'il avait mis dans un
tiroir. Tarrou lui donna les feuilles qu'il serra contre lui, sans les
regarder, pour les tendre ensuite au docteur, l'invitant du geste à les lire.
C'était un court manuscrit d'une cinquantaine de pages. Le docteur le feuilleta
et comprit que toutes ces feuilles ne portaient que la même phrase indéfiniment
recopiée, remaniée, enrichie ou appauvrie. Sans arrêt, le mois de mai,
l'amazone et les allées du Bois, se confrontaient et se disposaient de façons
diverses. L'ouvrage comportait aussi des explications, parfois démesurément
longues, et des variantes. Mais à la fin de la dernière page, une main
appliquée avait seulement écrit, d'une encre encore fraîche : « Ma
bien chère Jeanne, c'est aujourd'hui Noël... » Au-dessus, soigneusement
calligraphiée, figurait la dernière version de la phrase. « Lisez »,
disait Grand. Et Rieux lut.

[¶156] "One fine morning in May, a slim young horsewoman might have been seen riding a glossy sorrel mare along the avenues of the Bois, among the flowers...." "Is that it?" There was a feverish quaver in the old voice. Rieux refrained from looking at him, and he began to toss about in the bed. "Yes, I know. I know what you're thinking. 'Fine' isn't the word. It's?" Rieux clasped his hand under the coverlet.

> French: « Par
une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée sur une somptueuse jument
alezane, parcourait, au milieu des fleurs, les allées du Bois... » -
Est-ce cela ? dit le vieux d'une voix de fièvre. Rieux
ne leva pas les yeux sur lui. -
Ah ! dit l'autre en s'agitant, je sais bien. Belle, belle, ce n'est pas le
mot juste. Rieux
lui prit la main sur la couverture.

[¶157] "No, doctor. It's too late, no time..." His breast heaved painfully, then suddenly he said in a loud, shrill voice: "Burn it!" The doctor hesitated, but Grand repeated his injunction in so violent a tone and with such agony in his voice that Rieux walked across to the fireplace and dropped the sheets on the dying fire. It blazed up, and there was a sudden flood of light, a fleeting warmth, in the room. When the doctor came back to the bed, Grand had his back turned, his face almost touching the wall. After injecting the serum Rieux whispered to his friend that Grand wouldn't last the night, and Tarrou volunteered to stay with him. The doctor approved.

> French: [285] -
Laissez, docteur. Je n'aurai pas le temps... Sa
poitrine se soulevait avec peine et il cria tout d'un coup : -
Brûlez-le ! Le
docteur hésita, niais Grand répéta son ordre avec un accent si terrible et une
telle souffrance dans la voix, que Rieux jeta les feuilles dans le feu presque
éteint. La pièce s'illumina rapidement et une chaleur brève la réchauffa. Quand
le docteur revint vers le malade, celui-ci avait le dos tourné et sa face
touchait presque au mur. Tarrou regardait par la fenêtre, comme étranger à la
scène. Après avoir injecté le sérum, Rieux dit à son ami que Grand ne passerait
pas la nuit, et Tarrou se proposa pour rester. Le docteur accepta.

[¶158] All night Rieux was haunted by the idea of Grand's death. But next morning he found his patient sitting up in bed, talking to Tarrou. His temperature was down to normal and there were no symptoms other than a generalized prostration.

> French: Toute
la nuit, l'idée que Grand allait mourir le poursuivit. Mais le lendemain matin,
Rieux trouva Grand assis sur son lit, parlant avec Tarrou. La fièvre avait
disparu. Il ne restait que les signes d'un épuisement général.

[¶159] "Yes, doctor," Grand said. "I was overhasty. But I'll make another start. You'll see, I can remember every word." Rieux looked at Tarrou dubiously. "We must wait," he said. But at noon there was no change. By nightfall Grand could be considered out of danger. Rieux was completely baffled by this "resurrection."

> French: -
Ah ! docteur, disait l'employé, j'ai eu tort. Mais je recommencerai. je me
souviens de tout., vous verrez. -
Attendons, dit Rieux à Tarrou. Mais à
midi, rien n'était changé. Le soir, Grand pouvait être considéré comme sauvé.
Rieux ne comprenait rien à cette résurrection.

[¶160] Other surprises were in store for him. About the same time there was brought to the hospital a girl whose case Rieux diagnosed as hopeless, and he had her sent immediately to the isolation ward. She was delirious' and had all the symptoms of pneumonic plague. Next morning, however, the temperature had fallen. As in Grand's case the doctor assumed this was the ordinary morning fall that his experience had taught him to regard as a bad sign. But at noon her temperature still showed no rise and at night it went up only a few degrees. Next morning it was down to normal. Though very exhausted, the girl was breathing freely. Rieux remarked to Tarrou that her recovery was "against all the rules!" But in the course of the next week four similar cases came to his notice.

> French: À peu
près à la même époque pourtant, on amena à Rieux une malade dont il jugea
l'état désespéré et qu'il fit isoler dès son arrivée à l'hôpital. La jeune
fille était en plein délire et présentait tous les symptômes de la peste
pulmonaire. Mais, le lendemain matin, la fièvre avait baissé. Le docteur crut
reconnaître encore, comme dans le cas de Grand, la rémission matinale que
l'expérience l'habituait à considérer comme un mauvais signe. À midi,
cependant, la fièvre n'était pas remontée. Le soir, [286] elle augmenta de
quelques dixièmes seulement et, le lendemain matin, elle avait disparu. La
jeune fille, quoique faible, respirait librement dans son lit. Rieux dit à
Tarrou qu'elle était sauvée contre toutes les règles. Mais dans la semaine,
quatre cas semblables se présentèrent dans le service du docteur.

[¶161] The old asthma patient was bubbling over with excitement when Rieux and Tarrou visited him at the end of the week. "Would you ever have believed it! They're coming out again," he said. "Who?" "Why, the rats!"

> French: À la
fin de la même semaine, le vieil asthmatique accueillit le docteur et Tarrou
avec tous les signes d'une grande agitation. - Ça y
est, disait-il, ils sortent encore. -
Qui ? - Eh
bien ! les rats !

[¶162] Not one dead or living rat had been seen in the town since April. "Does that mean it's starting all over again?" Tarrou asked Rieux. The old man was rubbing his hands. "You should see 'em running, doctor! It's a treat, it is!"

> French: Depuis
le mois &avril, aucun rat mort n'avait été découvert. -
Est-ce que ça va recommencer ? dit Tarrou à Rieux. Le
vieux se frottait les mains. - Il
faut les voir courir ! C'est un plaisir.

[¶163] He himself had seen two rats slipping into the house by the street door, and some neighbors, too, had told him they'd seen rats in their basements. In some houses people had heard those, once familiar scratchings and rustlings behind the woodwork. Rieux awaited with much interest the mortality figures that were announced every Monday. They showed a decrease.

> French: Il
avait vu deux rats vivants rentrer chez lui, par la porte de la rue. Des
voisins lui avaient rapporté que, chez eux aussi, les bêtes avaient fait leur
réapparition. Dans certaines charpentes, en entendait de nouveau le
remue-ménage oublié depuis des mois. Rieux attendit la publication des
statistiques générales qui avaient lieu au début de chaque semaine. Elles révélaient
un recul de la maladie.

[¶164] ## PART V

> French: [287] LA
PESTE (1947) V

## 5. Part V

Source: https://scriptura.si/works/camus-plague/5/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-plague/5/#p-N

[¶0] Though this sudden setback of the plague was as welcome as it was unlooked-for, our townsfolk were in no hurry to jubilate. While intensifying their desire to be set free, the terrible months they had lived through had taught them prudence, and they had come to count less and less on a speedy end of the epidemic. All the same, this new development was the talk of the town, and people began to nurse hopes none the less heartfelt for being unavowed. All else took a back place; that daily there were new victims counted for little beside that staggering fact: the weekly total showed a decrease. One of the signs that a return to the golden age of health was secretly awaited was that our fellow citizens, careful though they were not to voice their hope, now began to talk, in, it is true, a carefully detached tone, of the new order of life that would set in after the plague.

> French: [Retour à la table
des matières](#tdm) [289] Quoique
cette brusque retraite de la maladie fût inespérée, nos concitoyens ne se bâtèrent
pas de se réjouir. Les mois qui venaient de passer, tout en augmentant leur
désir de libération, leur avaient appris la prudence et les avaient habitués à
compter de moins en moins sur une fin prochaine de l'épidémie. Cependant, ce
fait nouveau était sur toutes les bouches, et, au fond des cœurs, s'agitait un
grand espoir inavoué. Tout le reste passait au second plan. Les nouvelles victimes
de la peste pesaient bien peu auprès de ce fait exorbitant : les statistiques
avaient baissé. Un des signes que l'ère de la santé, sans être ouvertement
espérée, était cependant attendue en secret, c'est que nos concitoyens
parlèrent volontiers dès ce moment, quoique avec les airs de l'indifférence, de
la façon dont la vie se réorganiserait après la peste.

[¶1] All agreed that the amenities of the past couldn't be restored at once; destruction is an easier, speedier process than reconstruction. However, it was thought that a slight improvement in the food-supply could safely be counted on, and this would relieve what was just now the acutest worry of every household. But in reality behind these mild aspirations lurked wild, extravagant hopes, and often one of us, becoming aware of this, would hastily add that, even on the rosiest view, you couldn't expect the plague to stop from one day to another.

> French: Tout le
monde était d'accord pour penser que les commodités de la vie passée ne se
retrouveraient pas d'un coup et qu'il était plus facile de détruire que de
reconstruire. On estimait simplement que le ravitaillement lui-même pourrait
être un peu amélioré, et que, de cette façon, on serait débarrassé du souci le
plus pressant. Mais, en fait, sous ces remarques anodines, un [290] espoir
insensé se débridait du même coup et à tel point que nos concitoyens en
prenaient parfois conscience et affirmaient alors, avec précipitation, qu'en
tout état de cause, la délivrance n'était pas pour le lendemain.

[¶2] Actually, while the epidemic did not stop "from one day to another," it declined more rapidly than we could reasonably have expected. With the first week of January an unusually persistent spell of very cold weather settled in and seemed to crystallize above the town. Yet never before had the sky been so blue; day after day its icy radiance flooded the town with brilliant light, and in the frost-cleansed air the epidemic seemed to lose its virulence, and in each of three consecutive weeks a big drop in the death-roll was announced. Thus over a relatively brief period the disease lost practically all the gains piled up over many months. Its setbacks with seemingly predestined victims, like Grand and Rieux's girl patient, its bursts of activity for two or three days in some districts synchronizing with its total disappearance from others, its new practice of multiplying its victims on, say, a Monday, and on Wednesday letting almost all escape, in short, its accesses of violence followed by spells of complete inactivity, all these gave an impression that its energy was flagging, out of exhaustion and exasperation, and it was losing, with its self-command, the ruthless, almost mathematical efficiency that had been its trump card hitherto. Of a sudden Castel's anti-plague injections scored frequent successes, denied it until now. Indeed, all the treatments the doctors had tentatively employed, without definite results, now seemed almost uniformly efficacious. It was as if the plague had been hounded down and cornered, and its sudden weakness lent new strength to the blunted weapons so far used against it. Only at rare moments did the disease brace itself and make as it were a blind and fatal leap at three or four patients whose recovery had been expected, a truly ill-starred few, killed off when hope ran highest. Such was the case of M. Othon, the magistrate, evacuated from the quarantine camp; Tarrou said of him that "he'd had no luck," but one couldn't tell if he had in mind the life or the death of M. Othon. But, generally speaking, the epidemic was in retreat all along the line; the official communiques, which had at first encouraged no more than shadowy, half-hearted hopes, now confirmed the popular belief that the victory was won and the enemy abandoning his positions. Really, however, it is doubtful if this could be called a victory. All that could be said was that the disease seemed to be leaving as unaccountably as it had come. Our strategy had not changed, but whereas yesterday it had obviously failed, today it seemed triumphant. Indeed, one's chief impression was that the epidemic had called a retreat after reaching all its objectives; it had, so to speak, achieved its purpose.

> French: Et, en
effet, la peste ne s'arrêta pas le lendemain, mais, en apparence, elle
s'affaiblissait plus vite qu'on n'eût pu raisonnablement l'espérer. Pendant les
premiers jours de janvier, le froid s'installa avec une persistance inusitée et
sembla cristalliser au-dessus de la ville. Et pourtant, jamais le ciel n'avait
été si bleu. Pendant des jours entiers, sa splendeur immuable et glacée inonda
notre ville d'une lumière ininterrompue. Dans cet air purifié, la peste, en
trois semaines et par des chutes successives, parut s'épuiser dans les cadavres
de moins en moins nombreux qu'elle alignait. Elle perdit, en un court espace de
temps, la presque totalité des forces qu'elle avait mis des mois à accumuler. À
la voir manquer des proies toutes désignées, comme Grand ou la jeune fille de
Rieux, s'exacerber dans certains quartiers durant deux ou trois jours alors
qu'elle disparaissait totalement de certains autres, multiplier les victimes le
lundi et, le mercredi, les laisser échapper presque toutes, à la voir ainsi
s'essouffler ou se précipiter, on eût dit qu'elle se désorganisait par énervement
et lassitude, qu'elle perdait, en même temps que son empire sur elle-même,
l'efficacité mathématique et souveraine qui avait été sa force. Le sérum de
Castel connaissait, tout d'un coup, des séries de réussites qui lui avaient été
refusées jusque là. Chacune des mesures prises par les médecins et qui, auparavant,
ne donnaient aucun résultat, paraissait soudain porter à coup sûr. Il semblait
que la peste à son tour fût traquée et que sa faiblesse soudaine fît la force
des armes émoussées qu'on lui avait, jusqu'alors, opposées. De temps en temps
seulement, [291] la maladie se raidissait et, dans une sorte d'aveugle sursaut,
emportait trois ou quatre malades dont on espérait la guérison. Ils étaient les
malchanceux de la peste, ceux qu'elle tuait en plein espoir. Ce fut le cas du
juge Othon qu'on dut évacuer du camp de quarantaine, et Tarrou dit de lui en
effet qu'il n'avait pas eu de chance, sans qu'on pût savoir cependant s'il
pensait à la mort ou à la vie du juge. Mais
dans l'ensemble, l'infection reculait sur toute la ligne et les communiqués de
la préfecture, qui avaient d'abord fait naître une timide et secrète espérance,
finirent par confirmer, dans l'esprit du public, la conviction que la victoire
était acquise et que la maladie abandonnait ses positions. À la vérité, il
était difficile de décider qu'il s'agissait d'une victoire. On était obligé
seulement de constater que la maladie semblait partir comme elle était venue.
La stratégie qu'on lui opposait n'avait pas changé, inefficace hier et,
aujourd'hui, apparemment heureuse. On avait seulement l'impression que la
maladie s'était épuisée elle-même ou peut-être qu'elle se retirait après avoir
atteint tous ses objectifs. En quelque sorte, son rôle était fini.

[¶3] Nevertheless, it seemed as if nothing had changed in the town. Silent as ever by day, the streets filled up at nightfall with the usual crowds of people, now wearing overcoats and scarves. Cafes and picture-houses did as much business as before. But on a closer view you might notice that people looked less strained, and they occasionally smiled. And this brought home the fact that since the outbreak of plague no one had hitherto been seen to smile in public. The truth was that for many months the town had been stifling under an airless shroud, in which a rent had now been made, and every Monday when he turned on the radio, each of us learned that the rift was widening; soon he would be able to breathe freely. It was at best a negative solace, with no immediate impact on men's lives. Still, had anyone been told a month earlier that a train had just left or a boat put in, or that cars were to be allowed on the streets again, the news would have been received with looks of incredulity; whereas in mid-January an announcement of this kind would have caused no surprise. The change, no doubt, was slight. Yet, however slight, it proved what a vast forward stride our townsfolk had made in the way of hope. And indeed it could be said that once the faintest stirring of hope became possible, the dominion of the plague was ended.

> French: On eût
dit néanmoins que rien n'était changé en ville. Toujours silencieuses dans la
journée, les rues étaient envahies, le soir, par la même foule où dominaient
seulement les pardessus et les écharpes. Les cinémas et les cafés faisaient les
mêmes affaires. Mais, à regarder de plus près, on pouvait remarquer que les
visages étaient plus détendus et qu'ils souriaient parfois. Et c'était alors
l'occasion de constater que, jusqu'ici, personne ne souriait dans les rues. En
réalité, dans le voile opaque qui, depuis des mois, entourait la ville, une
déchirure venait de se faire et, tous les lundis, chacun pouvait constater, par
les nouvelles de la radio, [292] que la déchirure s'agrandissait et qu'enfin il
allait être permis de respirer. C'était encore un soulagement tout négatif et
qui ne prenait pas d'expression franche. Mais alors qu'auparavant on n'eût pas
appris sans quelque incrédulité qu'un train était parti ou un bateau arrivé, ou
encore que les autos allaient de nouveau être autorisées à circuler, l'annonce
de ces événements à la mi-janvier n'eût provoqué au contraire aucune surprise.
C'était peu sans doute. Mais cette nuance légère traduisait, en fait, les
énormes progrès accomplis par nos concitoyens dans la voie de l'espérance. On
peut dire d'ailleurs qu'à partir du moment où le plus infime espoir devint possible
pour la population, le règne effectif de la peste fut terminé.

[¶4] It must, however, be admitted that our fellow citizens' reactions during that month were diverse to the point of incoherence. More precisely, they fluctuated between high optimism and extreme depression. Hence the odd circumstance that several more attempts to escape took place at the very moment when the statistics were most encouraging. This took the authorities by surprise, and, apparently, the sentries too, since most of the "escapists" brought it off. But, looking into it, one saw that people who tried to escape at this time were prompted by quite understandable motives. Some of them plague had imbued with a scepticism so thorough that it was now a second nature; they had become allergic to hope in any form. Thus even when the plague had run its course, they went on living by its standards. They were, in short, behind the times. In the case of others, chiefly those who had been living until now in forced separation from those they loved, the rising wind of hope, after all these months of durance and depression, had fanned impatience to a blaze and swept away their self-control. They were seized with a sort of panic at the thought that they might die so near the goal and never see again the ones they loved, and their long privation have no recompense. Thus, though for weary months and months they had endured their long ordeal with dogged perseverance, the first thrill of hope had been enough to shatter what fear and hopelessness had failed to impair. And in the frenzy of their haste they tried to outstrip the plague, incapable of keeping pace with it up to the end.

> French: Il n'en
reste pas moins que, pendant tout le mois de janvier, nos concitoyens réagirent
de façon contradictoire. Exactement, ils passèrent par des alternances
d'excitation et de dépression. C'est ainsi qu'on eut à enregistrer de nouvelles
tentatives d'évasion, au moment même où les statistiques étaient les plus favorables.
Cela surprit beaucoup les autorités, et les postes de garde eux-mêmes, puisque
la plupart des évasions réussirent. Mais, en réalité, les gens qui s'évadaient
à ces moments-là obéissaient à des sentiments naturels. Chez les uns, la peste
avait enraciné un scepticisme profond dont ils ne pouvaient pas se débarrasser.
L'espoir n'avait plus de prise sur eux. Alors même que le temps de la peste
était révolu, ils continuaient à vivre selon ses normes. Ils étaient en retard
sur les événements. Chez les autres, au contraire, et ils se recrutaient
spécialement chez ceux qui avaient vécu jusque là séparés des êtres qu'ils
aimaient, après ce long temps de claustration et d'abattement, le vent d'espoir
qui se levait avait allumé une fièvre et une impatience qui leur enlevaient
toute maîtrise [293] d'eux-mêmes. Une sorte de panique les prenait à la pensée
qu'ils pouvaient, si près du but, mourir peut-être, qu'ils ne reverraient pas
l'être qu'ils chérissaient et que ces longues souffrances ne leur seraient pas
payées. Alors que pendant des mois, avec une obscure ténacité, malgré la prison
et l'exil, ils avaient persévéré dans l'attente, la première espérance suffit à
détruire ce que la peur et le désespoir n'avaient pu entamer. Ils se
précipitèrent comme des fous pour devancer la peste, incapables de suivre son
allure jusqu'au dernier moment.

[¶5] Meanwhile, there were various symptoms of the growing optimism. Prices, for instance, fell sharply. This fall was unaccountable from the purely economic viewpoint. Our difficulties were as great as ever, the gates were kept rigorously closed, and the food situation was far from showing any improvement. Thus it was a purely psychological reaction, as if the dwindling of the plague must have repercussions in all fields. Others to profit by the spread of optimism were those who used to live in groups and had been forced to live apart. The two convents reopened and their communal life was resumed. The troops, too, were regrouped in such barracks as had not been requisitioned, and settled down to the garrison life of the past. Minor details, but significant. This state of subdued yet active ferment prevailed until January 25, when the weekly total showed so striking a decline that, after consulting the medical board, the authorities announced that the epidemic could be regarded as definitely stemmed. True, the communique went on to say that, acting with a prudence of which the population would certainly approve, the Prefect had decided that the gates of the town were to remain closed for two weeks more, and the prophylactic measures to remain in force for another month. During this period, at the least sign of danger the standing orders would be strictly enforced and, if necessary, prolonged thereafter for such a period as might be deemed desirable." All, however, concurred in regarding these phrases as mere official verbiage, and the night of January 25 was the occasion of much festivity. To associate himself with the popular rejoicings, the Prefect gave orders for the street lighting to be resumed as in the past. And the townspeople paraded the brilliantly lighted streets in boisterous groups, laughing and singing.

> French: Dans le
même temps, d'ailleurs, des signes spontanés d'optimisme se manifestèrent.
C'est ainsi qu'on enregistra une baisse sensible des prix. Du point de vue de
l'économie pure, ce mouvement ne s'expliquait pas. Les difficultés restaient
les mêmes, les formalités de quarantaine avaient été maintenues aux portes, et
le ravitaillement était loin d'être amélioré. On assistait donc à un phénomène
purement moral, comme si le recul de la peste se répercutait partout. En même
temps, l'optimisme gagnait ceux qui vivaient auparavant en groupes et que la
maladie avait obligés à la séparation. Les deux couvents de la ville
commencèrent à se reconstituer et la vie commune put reprendre. Il en fut de
même pour les militaires, qu'on rassembla de nouveau dans les casernes restées
libres : ils reprirent une vie normale de garnison. Ces petits faits
étaient de grands signes. La
population vécut dans cette agitation secrète jusqu'au 25 janvier. Cette
semaine-là, les statistiques tombèrent si bas qu'après consultation de la
commission médicale, la préfecture annonça que l'épidémie pouvait être
considérée comme enrayée. Le communiqué ajoutait, il est vrai, que, dans un
esprit de prudence qui ne pouvait manquer d'être approuvé par la population,
les portes de la ville resteraient fermées pendant deux [294] semaines encore
et les mesures prophylactiques maintenues pendant un mois. Durant cette
période, au moindre signe que le péril pouvait reprendre, « le statu quo
devait être maintenu et les mesures reconduites au-delà ». Tout le monde,
cependant, fut d'accord pour considérer ces additions comme des clauses de
style et, le soir du 25 janvier, une joyeuse agitation emplit la ville. Pour
s'associer à l'allégresse générale, le préfet donna l'ordre de restituer
l'éclairage du temps de la santé. Dans les rues illuminées, sous un ciel froid
et pur, nos concitoyens se déversèrent alors en groupes bruyants et rieurs.

[¶6] True, in some houses the shutters remained closed, and those within listened in silence to the joyful shouts outside. Yet even in these houses of mourning a feeling of deep relief prevailed; whether because at last the fear of seeing other members of the household taken from them was calmed or because the shadow of personal anxiety was lifted from their hearts. The families that perforce withdrew themselves the most from the general jubilation were those who at this hour had one of their members down with plague in hospital and, whether in a quarantine camp or at home, waited in enforced seclusion for the epidemic to have done with them as it had done with the others. No doubt these families had hopes, but they hoarded them and forbade themselves to draw on them before feeling quite sure they were justified. And this time of waiting in silence and exile, in a limbo between joy and grief, seemed still crueler for the gladness all around them.

> French: Certes,
dans beaucoup de maisons, les volets restèrent clos et des familles passèrent
en silence cette veillée que d'autres remplissaient de cris. Cependant, pour
beaucoup de ces êtres endeuillés, le soulagement aussi était profond, soit que
la peur de voir d'autres parents emportés fût enfin calmée, soit que le
sentiment de leur conservation personnelle ne fût plus en alerte. Mais les
familles qui devaient rester le plus étrangères à la joie générale furent, sans
contredit, celles qui, à ce moment même, avaient un malade aux prises avec la
-peste dans un hôpital et qui, dans les maisons de quarantaine ou chez elles,
attendaient que le fléau en eût vraiment fini avec elles, comme il en avait
fini avec les autres. Celles-là concevaient certes de l'espoir, mais elles en
faisaient une provision qu'elles tenaient en réserve, et dans laquelle elles se
défendaient de puiser avant d'en avoir vraiment le droit. Et cette attente,
cette veillée silencieuse, à mi-distance de l'agonie et de la joie, leur
paraissait plus cruelle encore, au milieu de la jubilation générale.

[¶7] But these exceptions did not diminish the satisfaction of the great majority. No doubt the plague was not yet ended, a fact of which they were to be reminded; still, in imagination they could already hear, weeks in advance, trains whistling on their way to an outside world that had no limit, and steamers hooting as they put out from the harbor across shining seas. Next day these fancies would have passed and qualms of doubt returned. But for the moment the whole town was on the move, quitting the dark, lugubrious confines where it had struck its roots of stone, and setting forth at last, like a shipload of survivors, toward a land of promise. That night Tarrou, Rieux, Rambert, and their colleagues joined for a while the marching crowds and they, too, felt as if they trod on air. Long after they had turned off the main streets, even when in empty byways they walked past shuttered houses, the joyful clamor followed them up, and because of their fatigue somehow they could not disassociate the sorrow behind those closed shutters from the joy filling the central streets. Thus the coming liberation had a twofold aspect, of happiness and tears.

> French: Mais
ces exceptions n'enlevaient rien à la satisfaction des autres. Sans doute, la
peste n'était pas encore finie et elle devait le prouver. Pourtant, dans tous
les esprits déjà, avec des semaines d'avance, les trams [295] partaient en
sifflant sur des voies sans fin et les navires sillonnaient des mers
lumineuses. Le lendemain, les esprits seraient plus calmes et les doutes
renaîtraient. Mais pour le moment, la ville entière s'ébranlait, quittait ces
lieux clos, sombres et immobiles, où elle avait jeté ses racines de pierre, et
se mettait enfin en marche avec son chargement de survivants. Ce soir-là,
Tarrou et Rieux, Rambert et les autres marchaient au milieu de la foule et sentaient
eux aussi le sol manquer sous leurs pas. Longtemps après avoir quitté les
boulevards, Tarrou et Rieux entendaient encore cette joie les poursuivre, à
l'heure même où, dans des ruelles désertes, ils longeaient des fenêtres aux
volets clos. Et à cause même de leur fatigue, ils ne pouvaient séparer cette
souffrance, qui se prolongeait derrière les volets, de la joie qui emplissait
les rues un peu plus loin. La délivrance qui approchait avait un visage mêlé de
rires et de larmes.

[¶8] At one moment, when the cries of exultation in the distance were swelling to a roar, Tarrou stopped abruptly. A small, sleek form was scampering along the roadway: a cat, the first cat any of them had seen since the spring. It stopped in the middle of the road, hesitated, licked a paw and quickly passed it behind its right ear; then it started forward again and vanished into the darkness. Tarrou smiled to himself; the little old man on the balcony, too, would be pleased.

> French: À un
moment où la rumeur se fit plus forte et plus joyeuse, Tarrou s'arrêta. Sur le
pavé sombre, une forme courait légèrement. C'était un chat, le premier qu'on
eût revu depuis le printemps. Il s'immobilisa un moment au milieu de la
chaussée, hésita, lécha sa patte, la passa rapidement sur son oreille droite,
reprit sa course silencieuse et disparut dans la nuit. Tarrou sourit. Le petit
vieux aussi serait content.

[¶9] BUT in those days when the plague seemed to be retreating, slinking back to the obscure lair from which it had stealthily emerged, at least one person in the town viewed this retreat with consternation, if Tarrou's notes are to be trusted; and that man was Cottard.

> French: [296] Mais
au moment où la peste semblait s'éloigner pour regagner la tanière inconnue
d'où elle était sortie en silence, il y avait au moins quelqu'un dans la ville
que ce départ jetait dans la consternation, et c'était Cottard, si l'on en
croit les carnets de Tarrou.

[¶10] To tell the truth, these diary notes take a rather curious turn from the date on which the death returns began to drop. The handwriting becomes much harder to read, this may have been due to fatigue, and the diarist jumps from one topic to another without transition. What is more, these later notes lack the objectivity of the earlier ones; personal considerations creep in. Thus, sandwiched between long passages dealing with the case of Cottard, we find a brief account of the old man and the cats. Tarrou conveys to us that the plague had in no wise lessened his appreciation of the old fellow, who continued equally to interest him after the epidemic had run its course; unfortunately, he could not go on interesting him, and this through no lack of good intentions on Tarrou's part. He had done his best to see him again. Some days after that memorable 25th of January he stationed himself at the corner of the little street. The cats were back at their usual places, basking in the patches of sunlight. But at the ritual hour the shutters stayed closed. And never once did Tarrou see them open on the following days. He drew the rather odd conclusion that the old fellow was either dead or vexed, if vexed, the reason being that he had thought that he was right and the plague had put him in the wrong; if dead, the question was (as in the case of the old asthmatic) had he been a saint? Tarrou hardly thought so, but he found in the old man's case "a pointer." "Perhaps," he wrote, "we can only reach approximations of sainthood. In which case we must make shift with a mild, benevolent diabolism."

> French: À vrai
dire, ces carnets deviennent assez bizarres à partir du moment où les
statistiques commencent à baisser. Est-ce la fatigue, mais l'écriture en devient
difficilement lisible et l'on passe trop souvent d'un sujet à l'autre. De plus,
et pour la première fois, ces carnets manquent à l'objectivité et font place à
des considérations personnelles. On trouve ainsi, au milieu d'assez longs
passages concernant le cas de Cottard, un petit rapport sur le vieux aux chats.
À en croire Tarrou, la peste n'avait jamais rien enlevé à sa considération pour
ce personnage qui l'intéressait après l'épidémie, comme il l'avait intéressé
avant et comme, malheureusement, il ne pourrait plus l'intéresser, quoique sa
propre bienveillance, à lui, Tarrou, ne fût pas en cause. Car il avait cherché
à le revoir. Quelques jours après cette soirée du 25 janvier, il s'était posté
au coin de la petite rue. Les chats étaient là, se réchauffant dans des flaques
de soleil, fidèles au rendez-vous. Mais à l'heure habituelle, les volets
restèrent obstinément fermés. Au [297] cours des jours suivants, Tarrou ne les
vit plus jamais ouverts. Il en avait conclu curieusement que le petit vieux
était vexé ou mort, que s'il était vexé, c'est qu'il pensait avoir raison et
que la peste lui avait fait tort, mais que s'il était mort, il fallait se
demander à son propos, comme pour le vieil asthmatique, s'il avait été un
saint. Tarrou ne le pensait pas, mais estimait qu'il y avait dans le cas du
vieillard une « indication ». « Peut-être, observaient les
carnets, ne peut-on aboutir qu'à des approximations de sainteté. Dans ce cas,
il faudrait se contenter d'un satanisme modeste et charitable. »

[¶11] Interspersed with observations relating to Cottard are remarks, scattered here and there, about Grand, he was now convalescent and had gone back to work as if nothing had happened, and about Rieux's mother. The occasional conversations he had with her, when living under the same roof, the old lady's attitudes, her opinions on the plague, are all recorded in detail in the diary. Tarrou lays stress above all on Mme Rieux's self-effacement, her way of explaining things in the simplest possible words, her predilection for a special window at which she always sat in the early evening, holding herself rather straight, her hands at rest, her eyes fixed on the quiet street below, until twilight filled the room and she showed among the gathering shadows as a motionless black form which gradually merged into the invading darkness. He remarks on the "lightness" with which she moved from one room to the other; on her kindness, though no precise instances had come to his notice he discerned its gentle glow in all she said and did; on the gift she had of knowing everything without (apparently) taking thought; and lastly that, dim and silent though she was, she quailed before no light, even the garish light of the plague. At this point Tarrou's handwriting began to fall off oddly; indeed, the following lines were almost illegible. And, as if in confirmation of this loss of grip upon himself, the last lines of the entry deal, for the first time in the diary, with his personal life. "She reminds me of my mother; what I loved most in Mother was her self-effacement, her 'dimness,' as they say, and it's she I've always wanted to get back to. It happened eight years ago; but I can't say she died. She only effaced herself a trifle more than usual, and when I looked round she was no longer there."

> French: Toujours
entremêlées avec les observations concernant Cottard, on trouve aussi dans les
carnets de nombreuses remarques, souvent dispersées, dont les unes concernent
Grand, maintenant convalescent et qui s'était remis au travail comme si rien
n'était arrivé, et dont les autres évoquent la mère du docteur Rieux. Les
quelques conversations que la cohabitation autorisait entre celle-ci et Tarrou,
des attitudes de la vieille femme, son sourire, ses observations sur la peste,
sont notées scrupuleusement. Tarrou insistait surtout sur l'effacement de Mme
Rieux ; sur la façon qu'elle avait de tout exprimer en phrases
simples ; sur le goût particulier qu'elle montrait pour une certaine fenêtre,
donnant sur la rue calme, et derrière laquelle elle s'asseyait le soir, un peu
droite, les mains tranquilles et le regard attentif jusqu'à ce que le
crépuscule eût envahi la pièce, faisant d'elle une ombre noire dans la lumière
grise qui fonçait peu à peu et dissolvait alors la silhouette immobile ;
sur la légèreté avec laquelle elle se déplaçait d'une pièce à l'autre ;
sur la bonté dont elle n'avait jamais donné de preuves précises devant Tarrou,
mais dont il reconnaissait la lueur don tout ce qu'elle faisait ou
disait ; sur le [298] fait enfin que, selon lui, elle connaissait tout
sans jamais réfléchir, et qu'avec tant de silence et d'ombre, elle pouvait
rester à la hauteur de n'importe quelle lumière, fût-ce celle de la peste. Ici
du reste, l'écriture de Tarrou donnait des signes bizarres de fléchissement.
Les lignes qui suivaient étaient difficilement lisibles et, comme pour donner
une nouvelle preuve de ce fléchissement, les derniers mots étaient les premiers
qui fussent personnels : « Ma mère était ainsi, j'aimais en elle le
même effacement et c'est elle que j'ai toujours voulu rejoindre. Il y a huit
ans, je ne peux pas dire qu'elle soit morte. Me s'est seulement effacée un peu
plus que d'habitude et, quand je me suis retourné, elle n'était plus là. »

[¶12] But to return to Cottard. When the weekly totals began to show a decline, he visited Rieux several times on various pretexts. But obviously what he really wanted was to get from Rieux his opinion on the probable course of the epidemic. "Do you really think it can stop like that, all of a sudden?" He was skeptical about this, or anyhow professed to be. But the fact that he kept on asking the question seemed to imply he was less sure than he professed to be. From the middle of January Rieux gave him fairly optimistic answers. But these were not to Cottard's liking, and his reactions varied on each occasion, from mere petulance to great despondency. One day the doctor was moved to tell him that, though the statistics were highly promising, it was too soon to say definitely that we were out of the wood.

> French: Mais il
faut en venir à Cottard. Depuis que les statistiques étaient en baisse,
celui-ci avait fait plusieurs visites à Rieux, en invoquant divers prétextes.
Mais en réalité, chaque fois, il demandait à Rieux des pronostics sur la marche
de l'épidémie. « Croyez-vous qu'elle puisse cesser comme ça, d'un coup,
sans prévenir ? » Il était sceptique sur ce point ou, du moins, il le
déclarait. Mais les questions renouvelées qu'il posait semblaient indiquer une
conviction moins ferme. À la mi-janvier, Rieux avait répondu de façon assez
optimiste. Et chaque fois, ces réponses, au lieu de réjouir Cottard, en avaient
tiré des réactions, variables selon les jours, mais qui allaient de la mauvaise
humeur à l'abattement. Par la suite, le docteur avait été amené à lui dire que,
malgré les indications favorables données par les statistiques, il valait mieux
ne pas encore crier victoire.

[¶13] "In other words," Cottard said promptly, "there's no knowing. It may start again at any moment." "Quite so. Just as it's equally possible the improvement may speed up." Distressing to everyone else, this state of uncertainty seemed to agree with Cottard. Tarrou observed that he would enter into conversations with shopkeepers in his part of the town, with the obvious desire of propagating the opinion expressed by Rieux. Indeed, he had no trouble in doing this. After the first exhilaration following the announcement of the plague's decline had worn off, doubts had returned to many minds. And the sight of their anxiety reassured Cottard. Just as at other times he yielded to discouragement. "Yes," he said gloomily to Tarrou, "one of these days the gates will be opened. And then, you'll see, they'll drop me like a live coal!"

> French: -
Autrement dit, avait observé Cottard, on ne sait rien, ça peut reprendre d'un
jour à l'autre ? - Oui,
comme il est possible aussi que le mouvement de guérison s'accélère. [299] Cette
incertitude, inquiétante pour tout le monde, avait visiblement soulagé Cottard,
et devant Tarrou, il avait engagé avec les commerçants de son quartier des
conversations où il essayait de propager l'opinion de Rieux. Il n'avait pas de
peine à le faire, il est vrai. Car après la fièvre des premières victoires,
dans beaucoup d'esprits un doute était revenu qui devait survivre à
l'excitation causée par la déclaration préfectorale. Cottard se rassurait au
spectacle de cette inquiétude. Comme d'autres fois aussi, il se décourageait.
« Oui, disait-il à Tarrou, on finira par ouvrir les portes. Et vous
verrez, ils me laisseront tous tomber ! »

[¶14] Everyone was struck by his abrupt changes of mood during the first three weeks of January. Though normally he spared no pains to make himself liked by neighbors and acquaintances, now, for whole days, he deliberately cold-shouldered them. On these occasions, so Tarrou gathered, he abruptly cut off outside contacts and retired morosely into his shell. He was no more to be seen in restaurants or at the theater or in his favorite cafes. However, he seemed unable to resume the obscure, humdrum life he had led before the epidemic. He stayed in his room and had his meals sent up from a near-by restaurant. Only at nightfall did he venture forth to make some small purchases, and on leaving the shop he would furtively roam the darker, less-frequented streets. Once or twice Tarrou ran into him on these occasions, but failed to elicit more than a few gruff monosyllables. Then, from one day to another, he became sociable again, talked volubly about the plague, asking everyone for his views on it, and mingled in the crowd with evident pleasure.

> French: Jusqu'au
25 janvier, tout le monde remarqua l'instabilité de son caractère. Pendant des
jours entiers, après avoir si longtemps cherché à se concilier son quartier et
ses relations, il rompait en visière avec eux. En apparence, au moins, il se
retirait alors du monde et, du jour au lendemain, se mettait à vivre dans la
sauvagerie. On ne le voyait plus au restaurant, ni au théâtre, ni dans les
cafés qu'il aimait. Et cependant, il ne semblait pas retrouver la vie mesurée
et obscure qu'il menait avant l'épidémie. Il vivait complètement retiré dans
son appartement et faisait monter ses repas d'un restaurant voisin. Le soir
seulement, il faisait des sorties furtives, achetant ce dont il avait besoin,
sortant des magasins pour se jeter dans des rues solitaires. Si Tarrou le rencontrait
alors, il ne pouvait tirer de lui que des monosyllabes. Puis, sans transition,
on le retrouvait sociable, parlant de la peste avec abondance, sollicitant
l'opinion de chacun et replongeant chaque soir avec complaisance dans le flot
de la foule.

[¶15] On January 25, the day of the official announcement, Cottard went to cover again. Two days later Tarrou came across him loitering in a side-street. When Cottard suggested he should accompany him home, Tarrou demurred; he'd had a particularly tiring day. But Cottard wouldn't hear of a refusal. He seemed much agitated, gesticulated freely, spoke very rapidly and in a very loud tone. He began by asking Tarrou if he really thought the official communique meant an end of the plague. Tarrou replied that obviously a mere official announcement couldn't stop an epidemic, but it certainly looked as if, barring accidents, it would shortly cease.

> French: Le jour
de la déclaration préfectorale, Cottard disparut complètement de la
circulation. Deux jours après, Tarrou le rencontra, errant dans les rues.
Cottard lui [300] demanda de le raccompagner jusqu'au faubourg Tarrou, qui se
sentait particulièrement fatigué de sa journée, hésita. Mais l'autre Insista.
Il paraissait très agité, gesticulant de façon désordonnée, parlant vite et
haut. Il demanda à son compagnon s'il pensait que, réellement, la déclaration
préfectorale mettait un terme à la peste. Bien entendu, Tarrou estimait qu'une
déclaration administrative ne suffisait pas en elle-même à arrêter un fléau,
mais on pouvait raisonnablement penser que l'épidémie, sauf imprévu, allait
cesser.

[¶16] "Yes," Cottard said. "Barring accidents. And accidents will happen, won't they?" Tarrou pointed out that the authorities had allowed for that possibility by refusing to open the gates for another fortnight.

> French: - Oui,
dit Cottard, sauf imprévu. Et il y a toujours l'imprévu. Tarrou
lui fit remarquer que, d'ailleurs, la préfecture avait prévu en quelque sorte
l'imprévu, par l'institution d'un délai de deux semaines avant l'ouverture des
portes.

[¶17] "And very wise they were!" Cottard exclaimed in the same excited tone. "By the way things are going, I should say they'll have to eat their words." Tarrou agreed this might be so; still, he thought it wiser to count on the opening of the gates and a return to normal life in the near future. "Granted!" Cottard rejoined. "But what do you mean by 'a return to normal life'?" Tarrou smiled. "New films at the picture-houses."

> French: - Et
elle a bien fait, dit Cottard, toujours sombre et agité, parce que de la façon
dont vont les choses, elle pourrait bien avoir parlé pour rien. Tarrou
estimait la chose possible, mais il pensait qu'il valait mieux cependant
envisager la prochaine ouverture des portes et le retour à une vie normale. -
Admettons, lui dit Cottard, admettons, mais qu'appelez-vous le retour à une vie
normale ? - De
nouveaux films au cinéma, dit Tarrou en souriant.

[¶18] But Cottard didn't smile. Was it supposed, he asked, that the plague wouldn't have changed anything and the life of the town would go on as before, exactly as if nothing had happened? Tarrou thought that the plague would have changed things and not changed them; naturally our fellow citizens' strongest desire was, and would be, to behave as if nothing had changed and for that reason nothing would be changed, in a sense. But, to look at it from another angle, one can't forget everything, however great one's wish to do so; the plague was bound to leave traces, anyhow, in people's hearts. To this Cottard rejoined curtly that he wasn't interested in hearts; indeed, they were the last thing he bothered about. What interested him was knowing whether the whole administration wouldn't be changed, lock, stock, and barrel; whether, for instance, the public services would function as before. Tarrou had to admit he had no inside knowledge on the matter; his personal theory was that after the upheaval caused by the epidemic, there would be some delay in getting these services under way again. Also, it seemed likely that all sorts of new problems would arise and necessitate at least some reorganization of the administrative system.

> French: Mais
Cottard ne souriait pas. Il voulait savoir si l'on pouvait penser que la peste
ne changerait rien dans la ville et que tout recommencerait comme auparavant,
c'est-à-dire comme si rien ne s'était passé. Tarrou pensait que la peste
changerait et ne changerait pas la ville, que, bien entendu, le plus fort désir
de nos concitoyens était et serait de faire comme si rien n'était changé et que,
partant, rien dans un sens ne serait changé, mais que, dans un autre sens, on
ne peut pas tout [301] oublier, même avec la volonté nécessaire, et la peste
laisserait des traces, au moins dans les cœurs. Le petit rentier déclara tout
net qu'il ne s'intéressait pas au cœur et que même le cœur était le dernier de
ses soucis. Ce qui l'intéressait, c'était de savoir si l'organisation elle-même
ne serait pas transformée, si, par exemple, tous les services fonctionneraient
comme par le passé. Et Tarrou dut admettre qu'il n'en savait rien. Selon lui,
il fallait supposer que tous ces services, perturbés pendant l'épidémie,
auraient un peu de mal à démarrer de nouveau. On pourrait croire aussi que des
quantités de nouveaux problèmes se poseraient qui rendraient nécessaire, au
moins, une réorganisation des anciens services.

[¶19] Cottard nodded. "Yes, that's quite on the cards; in fact everyone will have to make a fresh start." They were nearing Cottard's house. He now seemed more cheerful, determined to take a rosier view of the future. Obviously he was picturing the town entering on a new lease of life, blotting out its past and starting again with a clean sheet.

> French: -
Ah ! dit Cottard, c'est possible, en effet, tout le monde devra tout
recommencer. Les
deux promeneurs étaient arrivés près de la maison de Cottard. Celui-ci s'était
animé, s'efforçait à l'optimisme. Il imaginait la ville se reprenant à vivre de
nouveau, effaçant son passé pour repartir à zéro.

[¶20] "So that's that," Tarrou smiled. "Quite likely things will pan out all right for you, too, who can say? It'll be a new life for all of us, in a manner of speaking." They were shaking hands at the door of the apartment house where Cottard lived. "Quite right!" Cottard was growing more and more excited. "That would be a great idea, starting again with a clean sheet."

> French: - Bon,
dit Tarrou. Après tout, les choses s'arrangeront peut-être pour vous aussi.
D'une certaine manière, c'est une vie nouvelle qui va commencer. Ils
étaient devant la porte et se serraient la main. - Vous
avez raison, disait Cottard, de plus en plus agité, repartir à zéro, ce serait
une bonne chose.

[¶21] Suddenly from the lightless hall two men emerged. Tarrou had hardly time to hear his companion mutter: "Now, what do those birds want?" when the men in question, who looked like subordinate government employees in their best clothes, cut in with an inquiry if his name was Cottard. With a stifled exclamation Cottard swung round and dashed off into the darkness. Taken by surprise, Tarrou and the two men gazed blankly at each other for some moments. Then Tarrou asked them what they wanted. In noncommittal tones they informed him that they wanted "some information," and walked away, unhurrying, in the direction Cottard had taken. On his return home Tarrou wrote out an account of this peculiar incident, following it up with a "Feeling very tired tonight", which is confirmed by his handwriting in this entry. He added that he had still much to do, but that was no reason for not "holding himself in readiness," and he questioned if he were ready. As a sort of postscript, and, in fact, it is here that Tarrou's diary ends, he noted that there is always a certain hour of the day and of the night when a man's courage is at its lowest ebb, and it was that hour only that he feared.

> French: Mais,
de l'ombre du couloir, deux hommes avaient surgi. Tarrou eut à peine le temps
d'entendre son compagnon demander ce que pouvaient bien vouloir ces oiseaux-là.
Les oiseaux, qui avaient un air de fonctionnaires endimanchés, demandaient en
effet à Cottard s'il s'appelait bien Cottard et celui-ci, poussant une sorte
d'exclamation sourde, tournait sur lui-même et fonçait déjà dans la nuit sans
que les autres, ni Tarrou, eussent [302] le temps d'esquisser un geste. La
surprise passée, Tarrou demanda aux deux hommes ce qu'ils voulaient. Ils prirent
un air réservé et poli pour dire qu'il s'agissait de renseignements et
partirent, posément, dans la direction qu'avait prise Cottard. Rentré
chez lui, Tarrou rapportait cette scène et aussitôt (l'écriture le prouvait
assez) notait sa fatigue. Il ajoutait qu'il avait encore beaucoup à faire, mais
que ce n'était pas une raison pour ne pas se tenir prêt, et se demandait si,
justement, il était prêt. Il répondait pour finir, et c'est ici que les carnets
de Tarrou se terminent, qu'il y avait toujours une heure de la journée et de la
nuit où un homme était lâche et qu'il n'avait peur que de cette heure-là.

[¶22] When next day, a few days before the date fixed for the opening of the gates, Dr. Rieux came home at noon, he was wondering if the telegram he was expecting had arrived. Though his days were no less strenuous than at the height of the epidemic, the prospect of imminent release had obliterated his fatigue. Hope had returned and with it a new zest for life. No man can live on the stretch all the time, with his energy and willpower strained to the breaking-point, and it is a joy to be able to relax at last and loosen nerves and muscles that were braced for the struggle. If the telegram, too, that he awaited brought good news, Rieux would be able to make a fresh start. Indeed, he had a feeling that everyone in those days was making a fresh start.

> French: [303] Le
surlendemain, quelques jours avant l'ouverture des portes, le docteur Rieux
rentrait chez lui à midi, se demandant s'il allait trouver le télégramme qu'il
attendait. Quoique ses journées fussent alors aussi épuisantes qu'au plus fort
de la peste, l'attente de la libération définitive avait dissipé toute fatigue
chez lui. Il espérait maintenant, et il s'en réjouissait. On ne peut pas
toujours tendre sa volonté et toujours se raidir, et c'est un bonheur que de
délier enfin, dans l'effusion, cette gerbe de forces tressées pour la lutte. Si
le télégramme attendu était, lui aussi, favorable, Rieux pourrait recommencer.
Et il était d'avis que tout le monde recommençât.

[¶23] He walked past the concierge's room in the hall. The new man, old Michel's successor, his face pressed to the window looking on the hall, gave him a smile. As he went up the stairs, the man's face, pale with exhaustion and privation, but smiling, hovered before his eyes.

> French: Il
passait devant la loge. Le nouveau concierge, collé contre le carreau, lui
souriait. Remontant les escaliers, Rieux revoyait son visage, blêmi par les
fatigues et les privations.

[¶24] Yes, he'd make a fresh start, once the period of "abstractions" was over, and with any luck? He was opening the door with these thoughts in his mind when he saw his mother coming down the hall to meet him. M. Tarrou, she told him, wasn't well. He had risen at the usual time, but did not feel up to going out and had returned to bed. Mme Rieux felt worried about him. "Quite likely it's nothing serious," her son said.

> French: Oui, il
recommencerait quand l'abstraction serait finie, et avec un peu de chance...
Mais il ouvrait sa porte au même moment et sa mère vint à sa rencontre lui
annoncer que M. Tarrou n'allait pas bien. Il s'était levé le matin, mais
n'avait pu sortir et venait de se recoucher. Mme Rieux était inquiète. - Ce
n'est peut-être rien de grave, dit son fils.

[¶25] Tarrou was lying on his back, his heavy head deeply indenting the pillow, the coverlet bulging above his massive chest. His head was aching and his temperature up. The symptoms weren't very definite, he told Rieux, but they might well be those of plague. After examining him Rieux said: "No, there's nothing definite as yet."

> French: [304] Tarrou
était étendu de tout son long, sa lourde tête creusait le traversin, la
poitrine forte se dessinait sous l'épaisseur des couvertures. Il avait de la
fièvre, sa tête le faisait souffrir. Il dit à Rieux qu'il s'agissait de
symptômes vagues qui pouvaient être aussi bien ceux de la peste. - Non,
rien de précis encore, dit Rieux après l'avoir examiné.

[¶26] But Tarrou also suffered from a raging thirst, and in the hallway the doctor told his mother that it might be plague. "Oh!" she exclaimed. "Surely that's not possible, not now!" And after a moment added: "Let's keep him here, Bernard." Rieux pondered. "Strictly speaking, I've no right to do that," he said doubtfully. "Still, the gates will be opened quite soon. If you weren't here, I think I'd take it on myself." "Bernard, let him stay, and let me stay too. You know, I've just had another inoculation."

> French: Mais
Tarrou était dévoré par la soif. Dans le couloir, le docteur dit à sa mère que
ce pouvait être le commencement de la peste. -
Oh ! dit-elle, ce n'est pas possible, pas maintenant ! Et tout
de suite après : -
Gardons-le, Bernard. Rieux
réfléchissait : - Je
n'en ai pas le droit, dit-il. Mais les portes vont s'ouvrir. je crois bien que
c'est le premier droit que je prendrais pour moi, si tu n'étais pas là. -
Bernard, dit-elle, garde-nous tous les deux. Tu sais bien que je viens d'être
de nouveau vaccinée.

[¶27] The doctor pointed out that Tarrou, too, had had inoculations, though it was possible, tired as he was, he'd overlooked the last one or omitted to take the necessary precautions.

> French: Le
docteur dit que Tarrou aussi l'était mais que, peut-être, par fatigue, il avait
dû laisser passer la dernière injection de sérum et oublier quelques
précautions.

[¶28] Rieux was going to the surgery as he spoke, and when he returned to the bedroom Tarrou noticed that he had a box of the big ampoules containing the serum. "Ah, so it is that," he said. "Not necessarily; but we mustn't run any risks."

> French: Rieux
allait déjà dans son cabinet. Quand il revint dans la chambre, Tarrou vit qu'il
tenait les énormes ampoules de sérum. - Ah,
c'est cela, dit-il. - Non,
mais c'est une précaution.

[¶29] Without replying Tarrou extended his arm and submitted to the prolonged injections he himself had so often administered to others. "We'll judge better this evening." Rieux looked Tarrou in the eyes. "But what about isolating me, Rieux?" "It's by no means certain that you have plague." Tarrou smiled with an effort.

> French: Tarrou
tendit son bras pour toute réponse et il subit l'interminable injection qu'il
avait lui-même pratiquée sur d'autres malades. - Nous
verrons ce soir, dit Rieux, et il regarda Tarrou en face. [305] -
Et l'isolement, Rieux ? - Il
n'est pas du tout sûr que vous ayez la peste. Tarrou
sourit avec effort.

[¶30] "Well, it's the first time I've known you do the injection without ordering the patient off to the isolation ward." Rieux looked away.

> French: - C'est
la première fois que je vois injecter un sérum sans ordonner en même temps
l'isolement. Rieux
se détourna.

[¶31] "You'll be better here. My mother and I will look after you." Tarrou said nothing and the doctor, who was putting away the ampoules in the box, waited for him to speak before looking round. But still Tarrou said nothing, and finally Rieux went up to the bed. The sick man was gazing at him steadily, and though his face was drawn, the gray eyes were calm. Rieux smiled down on him. "Now try to sleep. I'll be back soon."

> French: - Ma
mère et moi, nous vous soignerons. Vous serez mieux ici. Tarrou
se tut et le docteur, qui rangeait les ampoules, attendit qu'il parlât pour se
retourner. A la fin, il se dirigea vers le lit. Le malade le regardait. Son
visage était fatigué, mais ses yeux gris étaient calmes. Rieux lui sourit. -
Dormez si vous le pouvez. Je reviendrai tout à l'heure.

[¶32] As he was going out he heard Tarrou calling, and turned back. Tarrou's manner had an odd effect, as though he were at once trying to keep back what he had to say and forcing himself to say it.

> French: Arrivé
à la porte, il entendit la voix de Tarrou qui l'appelait. Il retourna vers lui. Mais
Tarrou semblait se débattre contre l'expression même de ce qu'il avait à
dire :

[¶33] "Rieux," he said at last, "you must tell me the whole truth. I count on that." "I promise it." Tarrou's heavy face relaxed in a brief smile. "Thanks. I don't want to die, and I shall put up a fight. But if I lose the match, I want to make a good end of it." Bending forward, Rieux pressed his shoulder.

> French: -
Rieux, articula-t-il enfin, il faudra tout me dire, j'en ai besoin. - Je
vous le promets. L'autre
tordit un peu son visage massif dans un sourire. -
Merci. Je n'ai pas envie de mourir et je lutterai. Mais si la partie est
perdue, je veux faire une bonne fin. Rieux
se baissa et lui serra l'épaule.

[¶34] "No. To become a saint, you need to live. So fight away!" In the course of that day the weather, which after being very cold had grown slightly milder, broke in a series of violent hailstorms followed by rain. At sunset the sky cleared a little, and it was bitterly cold again. Rieux came home in the evening. His overcoat still on, he entered his friend's bedroom. Tarrou did not seem to have moved, but his set lips, drained white by fever, told of the effort he he was keeping up. "Well?" Rieux asked.

> French: - Non,
dit-il. Pour devenir un saint, il faut vivre. Luttez. Dans la
journée, le froid qui avait été vif diminua un peu, mais pour faire place,
l'après-midi, à de violentes averses de pluie et de grêle. Au crépuscule, le
ciel se découvrit un peu et le froid se fit plus pénétrant. Rieux revint chez
lui dans la soirée. Sans quitter son pardessus, il entra dans la chambre de son
ami. Sa mère [306] tricotait. Tarrou semblait n'avoir pas bougé de place, mais
ses lèvres, blanchies par la fièvre, disaient la lutte qu'il était en train de
soutenir. -
Alors ? dit le docteur.

[¶35] Tarrou raised his broad shoulders a little out of the bedclothes. "Well," he said, "I'm losing the match." The doctor bent over him. Ganglia had formed under the burning skin and there was a rumbling in his chest, like the sound of a hidden forge. The strange thing was that Tarrou showed symptoms of both varieties of plague at once. Rieux straightened up and said the serum hadn't yet had time to take effect. An uprush of fever in his throat drowned the few words that Tarrou tried to utter. After dinner Rieux and his mother took up their posts at the sick man's bedside. The night began with a struggle, and Rieux knew that this grim wrestling with the angel of plague was to last until dawn. In this struggle Tarrou's robust shoulders and chest were not his greatest assets; rather, the blood that had spurted under Rieux's needle and, in this blood, that something more vital than the soul, which no human skill can bring to light. The doctor's task could be only to watch his friend's struggle. As to what he was about to do, the stimulants to inject, the abscesses to stimulate? many months' repeated failures had taught him to appreciate such expedients at their true value. Indeed, the only way in which he might help was to provide opportunities for the beneficence of chance, which too often stays dormant unless roused to action. Luck was an ally he could not dispense with. For Rieux was confronted by an aspect of the plague that baffled him. Yet again it was doing all it could to confound the tactics used against it; it launched attacks in unexpected places and retreated from those where it seemed definitely lodged. Once more it was out to darken counsel. Tarrou struggled without moving. Not once in the course of the night did he counter the enemy's attacks by restless agitation; only with all his stolid bulk, with silence, did he carry on the fight. Nor did he even try to speak, thus intimating, after his fashion, that he could no longer let his attention stray. Rieux could follow the vicissitudes of the struggle only in his friend's eyes, now open and now shut; in the eyelids, now more closely welded to the eyeball, now distended; and in his gaze fixed on some object in the room or brought back to the doctor and his mother. And each time it met the doctor's gaze, with a great effort Tarrou smiled.

> French: Tarrou
haussa un peu, hors du lit, ses épaules épaisses. -
Alors, dit-il, je perds la partie. Le
docteur se pencha sur lui. Des ganglions s'étaient noués sous la peau brûlante,
sa poitrine semblait retentir de tous les bruits d'une forge souterraine.
Tarrou présentait curieusement les deux séries de symptômes. Rieux dit en se
relevant que le sérum n'avait pas encore eu le temps de donner tout son effet.
Mais un flot de fièvre qui vint rouler dans sa gorge noya les quelques mots que
Tarrou essaya de prononcer. Après
dîner, Rieux et sa mère vinrent s'installer près du malade. La nuit commençait
pour lui dans la lutte et Rieux savait que ce dur combat avec l'ange de la
peste devait durer jusqu'à l'aube. Les épaules solides et la large poitrine de
Tarrou n'étaient pas ses meilleures armes, mais plutôt ce sang que Rieux avait
fait jaillir tout à l'heure sous son aiguille, et, dans ce sang, ce qui était
plus intérieur que l'âme et qu'aucune science ne pouvait mettre à jour. Et lui
devait seulement regarder lutter son ami. Ce qu'il allait faire, les abcès
qu'il devait favoriser, les toniques qu'il fallait inoculer, plusieurs mois
d'échecs répétés lui avaient appris à en apprécier l'efficacité. Sa seule
tâche, en vérité, était de donner des occasions à ce hasard qui trop souvent ne
se dérange que provoqué. Et il fallait que le hasard se dérangeât. Car Rieux se
trouvait devant un visage de la peste qui le déconcertait. Une fois de plus,
elle s'appliquait à dérouter les stratégies dressées contre elle, elle
apparaissait aux lieux où on ne l'attendait pas pour disparaître de ceux où
elle semblait [307] déjà installée. Une fois de plus, elle s'appliquait à
étonner. Tarrou luttait, immobile. Pas une seule fois, au cours de la nuit, il
n'opposa l'agitation aux assauts du mal, combattant seulement de toute son
épaisseur et de tout son silence. Mais pas une seule fois, non plus, il ne
parla, avouant ainsi, à sa manière, que la distraction ne lui était plus
possible. Rieux suivait seulement les phases du combat aux yeux de son ami,
tour à tour ouverts ou fermés, les paupières plus serrées contre le globe de
l'œil ou, au contraire, distendues, le regard fixé sur un objet ou ramené sur
le docteur et sa mère. Chaque fois que le docteur rencontrait ce regard, Tarrou
souriait, dans un grand effort.

[¶36] At one moment there came a sound of hurrying footsteps in the street. They were in flight before a distant throbbing which gradually approached until the street was loud with the clamor of the downpour; another rain-squall was sweeping the town, mingled presently with hailstones that clattered on the sidewalk. Window awnings were flapping wildly. Rieux, whose attention had been diverted momentarily by the noises of the squall, looked again across the shadows at Tarrou's face, on which fell the light of a small bedside lamp. His mother was knitting, raising her eyes now and then from her work to gaze at the sick man. The doctor had done everything that could be done. When the squall had passed, the silence in the room grew denser, filled only by the silent turmoil of the unseen battle. His nerves overwrought by sleeplessness, the doctor fancied he could hear, on the edge of the silence, that faint eerie sibilance which had haunted his ears ever since the beginning of the epidemic. He made a sign to his mother, indicating she should go to bed. She shook her head, and her eyes grew brighter; then she examined carefully, at her needle-tips, a stitch of which she was unsure. Rieux got up, gave the sick man a drink, and sat down again.

> French: À un
moment, on entendit des pas précipités dans la rue. Ils semblaient s'enfuir
devant un grondement lointain qui se rapprocha peu à peu et finit par remplir
la rue de son ruissellement : la pluie reprenait, bientôt mêlée d'une
grêle qui claquait sur les trottoirs. Les grandes tentures ondulèrent devant
les fenêtres. Dans l'ombre de la pièce, Rieux, un instant distrait par la
pluie, contemplait à nouveau Tarrou, éclairé par une lampe de chevet. Sa mère
tricotait, levant de temps en temps la tête pour regarder attentivement le
malade. Le docteur avait fait maintenant tout ce qu'il y avait à faire. Après
la pluie, le silence s'épaissit dans la chambre, pleine seulement du tumulte
muet d'une guerre invisible. Crispé par l'insomnie, le docteur imaginait
entendre, aux limites du silence, le sifflement doux et régulier qui l'avait
accompagné pendant toute l'épidémie. Il fit un signe à sa mère pour l'engager à
se coucher. Elle refusa de la tête, et ses yeux s'éclairèrent, puis elle
examina soigneusement, au bout de ses aiguilles, une maille dont elle n'était
pas sûre. Rieux se leva pour faire boire le malade, et revint s'asseoir.

[¶37] Footsteps rang on the pavement, nearing, then receding; people were taking advantage of the lull to hurry home. For the first time the doctor realized that this night, without the clang of ambulances and full of belated wayfarers, was just like a night of the past, a plague-free night. It was as if the pestilence, hounded away by cold, the street-lamps, and the crowd, had fled from the depths of the town and taken shelter in this warm room and was launching its last offensive at Tarrou's inert body. No longer did it thresh the air above the houses with its flail. But it was whistling softly in the stagnant air of the sickroom, and this it was that Rieux had been hearing since the long vigil began. And now it was for him to wait and watch until that strange sound ceased here too, and here as well the plague confessed defeat. A little before dawn Rieux leaned toward his mother and whispered:

> French: [308] Des
passants, profitant de l'accalmie, marchaient rapidement sur le trottoir. Leurs
pas décroissaient et s'éloignaient. Le docteur, pour la première fois, reconnut
que cette nuit, pleine de promeneurs tardifs et privée des timbres
d'ambulances, était semblable à celles d'autrefois. C'était une nuit délivrée
de la peste. Et il semblait que la maladie chassée par le froid, les lumières
et la foule, se fût échappée des profondeurs obscures de la ville et réfugiée
dans cette chambre chaude pour donner son ultime assaut au corps inerte de
Tarrou. Le fléau ne brassait plus le ciel de la ville. Mais il sifflait
doucement dans l'air lourd de la chambre. C'était lui que Rieux entendait
depuis des heures. Il fallait attendre que là aussi il s'arrêtât, que là aussi
la peste se déclarât vaincue. Peu
avant l'aube, Rieux se pencha vers sa mère

[¶38] "You'd better have some rest now, as you'll have to relieve rne at eight. Mind you take your drops before going to bed." Mme Rieux rose, folded her knitting, and went to the bedside. Tarrou had had his eyes shut for some time. Sweat had plastered his hair on his stubborn forehead. Mme Rieux sighed, and he opened his eyes. He saw the gentle face bent over him and, athwart the surge of fever, that steadfast smile took form again. But at once the eyes closed. Left to himself, Rieux moved into the chair his mother had just left. The street was silent and no sound came from the sleeping town. The chill of daybreak was beginning to make itself felt. The doctor dozed off, but very soon an early cart rattling down the street awaked him. Shivering a little, he looked at Tarrou and saw that a lull had come; he, too, was sleeping. The iron-shod wheels rumbled away into the distance. Darkness still was pressing on the windowpanes. When the doctor came beside the bed, Tarrou gazed at him with expressionless eyes, like a man still on the frontier of sleep.

> French: - Tu
devrais te coucher pour pouvoir me relayer à huit heures. Fais des
instillations avant de te coucher. Mme
Rieux se leva, rangea son tricot et s'avança vers le lit. Tarrou, depuis
quelque temps déjà, tenait ses yeux fermés. La sueur bouclait ses cheveux sur
le front dur. Mme Rieux soupira et le malade ouvrit les yeux. Il vit le visage
doux penché vers lui et, sous les ondes mobiles de la fièvre, le sourire tenace
reparut encore. Mais les yeux se fermèrent aussitôt. Resté seul, Rieux
s'installa dans le fauteuil que venait de quitter sa mère. La rue était muette
et le silence maintenant complet. Le froid du matin commençait à se faire
sentir dans la pièce. Le
docteur s'assoupit, mais la première voiture de l'aube le tira de sa
somnolence. Il frissonna et, regardant Tarrou, il comprit qu'une pause avait eu
lieu et que le malade dormait aussi. Les roues de bois et de fer de la voiture
à cheval roulaient encore dans l'éloignement. À [309] la fenêtre, le jour était
encore noir. Quand le docteur avança vers le lit, Tarrou le regardait de ses
yeux sans expression, comme s'il se trouvait encore du côté du sommeil.

[¶39] "You slept, didn't you?" Rieux asked. "Yes." "Breathing better?" "A bit. Does that mean anything?" Rieux kept silent for some moments; then he said: "No, Tarrou, it doesn't mean anything. You know as well as I that there's often a remission in the morning." "Thanks." Tarrou nodded his approval. "Always tell me the exact truth."

> French: - Vous
avez dormi, n'est-ce pas ? demanda Rieux. oui. - Respirez-vous
mieux ? - Un
peu. Cela veut-il dire quelque chose ? Rieux
se tut et, au bout d'un moment : - Non,
Tarrou, cela ne veut rien dire. Vous connaissez comme moi la rémission
matinale. Tarrou
approuva. -
Merci, dit-il. Répondez-moi toujours exactement.

[¶40] Rieux was sitting on the side of the bed. Beside him he could feel the sick man's legs, stiff and hard as the limbs of an effigy on a tomb. Tarrou was breathing with more difficulty. "The fever'll come back, won't it, Rieux?" he gasped. "Yes. But at noon we shall know where we stand."

> French: Rieux
s'était assis au pied du lit. Il sentait près de lui les jambes du malade,
longues et dures comme des membres de gisant. Tarrou respirait plus fortement. - La
fièvre va reprendre, n'est-ce pas, Rieux ? dit-il d'une voix essoufflée. - Oui,
mais à midi, nous serons fixés.

[¶41] Tarrou shut his eyes; he seemed to be mustering up his strength. There was a look of utter weariness on his face. He was waiting for the fever to rise and already it was stirring somewhat in the depths of his being. When he opened his eyes, his gaze was misted. It brightened only when he saw Rieux bending over him, a tumbler in his hand. 'Drink ' Tarrou drank, then slowly lowered his head on to the pillow. "It's a long business," he murmured. Rieux clasped his arm, but Tarrou, whose head was averted, showed no reaction. Then suddenly, as if some inner dike had given way without warning, the fever surged back, dyeing his cheeks and forehead. Tarrou's eyes came back to the doctor, who, bending again, gave him a look of affectionate encouragement. Tarrou tried to shape a smile, but it could not force its way through the set jaws and lips welded by dry saliva. In the rigid face only the eyes lived still, glowing with courage. At seven Mme Rieux returned to the bedroom. The doctor went to the surgery to ring up the hospital and arrange for a substitute. He also decided to postpone his consultations; then lay down for some moments on the surgery couch. Five minutes later he went back to the bedroom. Tarrou's face was turned toward Mme Rieux, who was sitting close beside the bed, her hands folded on her lap; in the dim light of the room she seemed no more than a darker patch of shadow. Tarrou was gazing at her so intently that, putting a finger to her lips, Mme Rieux rose and switched off the bedside lamp. Behind the curtains the light was growing, and presently, when the sick man's face grew visible, Mme Rieux could see his eyes still intent on her. Bending above the bed, she smoothed out the bolster and, as she straightened up, laid her hand for a moment on his moist, tangled hair. Then she heard a muffled voice, which seemed to come from very far away, murmur: "Thank you," and that all was well now. By the time she was back in her chair Tarrou had shut his eyes, and, despite the sealed mouth, a faint smile seemed to hover on the wasted face.

> French: Tarrou
ferma les yeux, semblant recueillir ses forces. Une expression, de lassitude se
lisait sur ses traits. Il attendait la montée de la fièvre qui remuait déjà,
quelque part, au fond de lui. Quand il ouvrit les yeux, son regard était terni.
Il ne s'éclaircit qu'en apercevant Rieux penché près de lui. -
Buvez, disait celui-ci. L'autre
but et laissa retomber sa tête. - C'est
long, dit-il. Rieux
lui prit le bras, mais Tarrou, le regard détourné, ne réagissait plus. Et
soudain, la fièvre reflua visiblement jusqu'à son front comme si elle avait
crevé quelque digue intérieure. Quand le regard de Tarrou revint vers le
docteur, celui-ci l'encourageait de son visage tendu. Le sourire que Tarrou
essaya encore de former [310] ne put passer au delà des maxillaires serrés et
des lèvres Cimentées par une écume blanchâtre. Mais, dans la face durcie, les
yeux brillèrent encore de tout l'éclat du courage. À sept
heures, Mme Rieux entra dans la pièce. Le docteur regagna son bureau pour
téléphoner à l'hôpital et pourvoir à son remplacement. Il décida aussi de
remettre ses consultations, s'étendit un moment sur le divan de son cabinet,
mais se leva presque aussitôt et revint dans la chambre. Tarrou avait la tête
tournée vers Mme Rieux. Il regardait la petite ombre tassée près de lui, sur
une chaise, les mains jointes sur les cuisses. Et il la contemplait avec tant
d'intensité que Mme Rieux mit un doigt sur ses lèvres et se leva pour éteindre
la lampe de chevet. Mais derrière les rideaux, le jour filtrait rapidement et,
peu après, quand les traits du malade émergèrent de l'obscurité, Mme Rieux put
voir qu'il la regardait toujours. Elle se pencha vers lui, redressa son
traversin et, en se relevant, posa un instant sa main sur les cheveux mouillés
et tordus. Elle entendit alors une voix assourdie, venue de loin, lui dire
merci et que maintenant tout était bien. Quand elle fut assise à nouveau,
Tarrou avait fermé les yeux et son visage épuisé, malgré la bouche scellée,
Semblait sourire à nouveau.

[¶42] At noon the fever reached its climax. A visceral cough racked the sick man's body and he now was spitting blood. The ganglia had ceased swelling, but they were still there, like lumps of iron embedded in the joints. Rieux decided that lancing them was impracticable. Now and then, in the intervals between bouts of fever and coughing fits, Tarrou still gazed at his friends. But soon his eyes opened less and less often and the glow that shone out from the ravaged face in the brief moments of recognition grew steadily fainter. The storm, lashing his body into convulsive movement, lit it up with ever rarer flashes, and in the heart of the tempest he was slowly drifting, derelict. And now Rieux had before him only a masklike face, inert, from which the smile had gone forever. This human form, his friend's, lacerated by the spear-thrusts of the plague, consumed by searing, superhuman fires, buffeted by all the raging winds of heaven, was foundering under his eyes in the dark flood of the pestilence, and he could do nothing to avert the wreck. He could only stand, unavailing, on the shore, empty-handed and sick at heart, unarmed and helpless yet again under the onset of calamity. And thus, when the end came, the tears that blinded Rieux's eyes were tears of impotence; and he did not see Tarrou roll over, face to the wall, and die with a short, hollow groan as if somewhere within him an essential chord had snapped.

> French: À midi,
la fièvre était à son sommet. Une sorte de toux viscérale secouait le corps du
malade qui commença seulement à cracher du sang. Les ganglions avaient cessé
d'enfler. Ils étaient toujours là, durs comme des écrous, vissés dans le creux
des articulations, et Rieux jugea impossible de les ouvrir. Dans les
intervalles de la fièvre et de la toux, Tarrou de loin en loin regardait encore
ses amis. Mais, bientôt, ses yeux s'ouvrirent de moins en moins souvent, et la
lumière qui venait alors [311] éclairer sa face dévastée se fit plus pâle à
chaque fois. L'orage qui secouait ce corps de soubresauts convulsifs l'illuminait
d'éclairs de plus en plus rares et Tarrou dérivait lentement au fond de cette
tempête. Rieux n'avait plus devant lui qu'un masque désormais inerte où le
sourire avait disparu. Cette forme humaine qui lui avait été si proche, percée
maintenant de coups d'épieu, brûlée par un mal surhumain, tordue par tous les
vents haineux du ciel, s'immergeait à ses yeux dans les eaux de la peste et il
ne pouvait rien contre ce naufrage. Il devait rester sur le rivage, les mains
vides et le cœur tordu, sans armes et sans recours, une fois de plus, contre ce
désastre. Et à la fin, ce furent bien les larmes de l'impuissance qui
empêchèrent Rieux de voir Tarrou se tourner brusquement contre le mur, et
expirer dans une plainte creuse, comme si, quelque part en lui, une corde
essentielle s'était rompue.

[¶43] The next night was not one of struggle but of silence. In the tranquil death-chamber, beside the dead body now in everyday clothing, here, too, Rieux felt it brooding, that elemental peace which, when he was sitting many nights before on the terrace high above the plague, had followed the brief foray at the gates. Then, already, it had brought to his mind the silence brooding over the beds in which he had let men die. There as here it was the same solemn pause, the lull that follows battle; it was the silence of defeat. But the silence now enveloping his dead friend, so dense, so much akin to the nocturnal silence of the streets and of the town set free at last, made Rieux cruelly aware that this defeat was final, the last disastrous battle that ends a war and makes peace itself an ill beyond all remedy. The doctor could not tell if Tarrou had found peace, now that all was over, but for himself he had a feeling that no peace was possible to him henceforth, any more than there can be an armistice for a mother bereaved of her son or for a man who buries his friend.

> French: La nuit
qui suivit ne fut pas celle de la lutte, mais celle du silence. Dans cette
chambre retranchée du monde, au-dessus de ce corps mort maintenant habillé,
Rieux sentit planer le calme surprenant qui, bien des nuits auparavant, sur les
terrasses au-dessus de la peste, avait suivi l'attaque des portes. Déjà, à
cette époque, il avait pensé à ce silence qui s'élevait des lits où il avait
laissé mourir des hommes. C'était partout la même pause, le même intervalle
solennel, toujours le même apaisement qui suivait les combats, c'était le
silence de la défaite. Mais pour celui qui enveloppait maintenant son ami, il
était si compact, il s'accordait si étroitement au silence des rues et de la
ville libérée de la peste, que Rieux sentait bien qu'il s'agissait cette fois
de la défaite définitive, celle qui termine les guerres et fait de la paix
elle-même une souffrance [312] sans guérison. Le docteur ne savait pas si, pour
finir, Tarrou avait retrouvé la paix, mais dans ce moment tout au moins, il
croyait savoir qu'il n'y aurait jamais plus de paix possible pour lui-même, pas
plus qu'il n'y a d'armistice pour la mère amputée de son fils ou pour l'homme
qui ensevelit son ami.

[¶44] The night was cold again, with frosty stars sparkling in a clear, wintry sky. And in the dimly lit room they felt the cold pressing itself to the windowpanes and heard the long, silvery suspiration of a polar night. Mme Rieux sat near the bed in her usual attitude, her right side lit up by the bedside lamp. In the center of the room, outside the little zone of light, Rieux sat, waiting. Now and then thoughts of his wife waylaid him, but he brushed them aside each time. When the night began, the heels of passers-by had rung briskly in the frozen air.

> French: Au
dehors, c'était la même nuit froide, des étoiles gelées dans un ciel clair et
glacé. Dans la chambre à demi obscure, on sentait le froid qui pesait aux
vitres, la grande respiration blême d'une nuit polaire. Près du lit, Mme Rieux
se tenait assise, dans son attitude familière, le côté droit éclairé par la
lampe de chevet. Au centre de la pièce, loin de la lumière, Rieux attendait
dans son fauteuil. La pensée de sa femme lui venait, mais il la rejetait chaque
fois. Au
début de la nuit, les talons des passants avaient sonné clair dans la nuit
froide.

[¶45] "Have you attended to everything?" Mme Rieux had asked. "Yes, I've telephoned." Then they had resumed their silent vigil. From time to time Mme Rieux stole a glance at her son, and whenever he caught her doing this, he smiled. Out in the street the usual night-time sounds bridged the long silences. A good many cars were on the road again, though officially this was not yet permitted; they sped past with a long hiss of tires on the pavement, receded, and returned. Voices, distant calls silence again, a clatter of horse hoofs, the squeal of streetcars rounding a curve, vague murmurs, then once more the quiet breathing of the night. "Bernard?" "Yes?" "Not too tired?" "No."

> French: - Tu
t'es occupé de tout ? avait dit Mme Rieux. - Oui,
j'ai téléphoné. Ils
avaient alors repris leur veillée silencieuse. Mme Rieux regardait de temps en
temps son fils. Quand il surprenait un de ces regards, il lui souriait. Les
bruits familiers de la nuit s'étaient succédé dans la rue. Quoique
l'autorisation ne fût pas encore accordée, bien des voitures circulaient à
nouveau. Elles suçaient rapidement le pavé, disparaissaient et reparaissaient
ensuite. Des voix, des appels, le silence revenu, le pas d'un cheval, deux
tramways grinçants dans une courbe, des rumeurs imprécises, et à nouveau la
respiration de la nuit. -
Bernard ? - Oui. - Tu
n'es pas fatigué ? - Non.

[¶46] At that moment he knew what his mother was thinking, and that she loved him. But he knew, too, that to love someone means relatively little; or, rather, that love is never strong enough to find the words befitting it. Thus he and his mother would always love each other silently. And one day she, or he, would die, without ever, all their lives long, having gone farther than this by way of making their affection known. Thus, too, he had lived at Tarrou's side, and Tarrou had died this evening without their friendship's having had time to enter fully into the life of either. Tarrou had "lost the match," as he put it. But what had he, Rieux, won? No more than the experience of having known plague and remembering it, of having known friendship and remembering it, of knowing affection and being destined one day to remember it. So all a man could win in the conflict between plague and life was knowledge and memories. But Tarrou, perhaps, would have called that winning the match.

> French: Il
savait ce que sa mère pensait et qu'elle l'aimait [313] en ce moment. Mais il
savait aussi que ce n'est pas grand' chose que d'aimer un être ou du moins
qu'un amour n'est jamais assez fort pour trouver sa propre expression. Ainsi,
sa mère et lui s'aimeraient toujours dans le silence. Et elle mourrait à son
tour - ou lui - sans que, pendant toute leur vie, ils pussent aller plus loin
dans l'aveu de leur tendresse. De la même façon, il avait vécu à côté de Tarrou
et celui-ci était mort, ce soir, sans que leur amitié ait eu le temps d'être
vraiment vécue. Tarrou avait perdu la partie, comme il disait. Mais lui, Rieux,
qu'avait-il gagné ? Il avait seulement gagné d'avoir connu la peste et de
s'en souvenir, d'avoir connu l'amitié et de s'en souvenir, de connaître la tendresse
et de devoir un jour s'en souvenir. Tout ce que l'homme pouvait gagner au jeu
de la peste et de la vie, c'était la connaissance et la mémoire. Peut-être
était-ce cela que Tarrou appelait gagner la partie !

[¶47] Another car passed, and Mme Rieux stirred slightly. Rieux smiled toward her. She assured him she wasn't tired and immediately added:

> French: De
nouveau, une auto passa et Mme Rieux remua un peu sur sa chaise. Rieux lui
sourit. Elle lui dit qu'elle n'était pas fatiguée et tout de suite après :

[¶48] "You must go and have a good long rest in the mountains, over there." "Yes, Mother." Certainly he'd take a rest "over there." It, too, would be a pretext for memory. But if that was what it meant, winning the match, how hard it must be to live only with what one knows and what one remembers, cut off from what one hopes for! It was thus, most probably, that Tarrou had lived, and he realized the bleak sterility of a life without illusions. There can be no peace without hope, and Tarrou, denying as he did the right to condemn anyone whomsoever, though he knew well that no one can help condemning and it befalls even the victim sometimes to turn executioner, Tarrou had lived a life riddled with contradictions and had never known hope's solace. Did that explain his aspiration toward saintliness, his quest of peace by service in the cause of others? Actually Rieux had no idea of the answer to that question, and it mattered little. The only picture of Tarrou he would always have would be the picture of a man who firmly gripped the steering-wheel of his car when driving, or else the picture of that stalwart body, now lying motionless. Knowing meant that: a living warmth, and a picture of death.

> French: - Il
faudra que tu ailles te reposer en montagne, là-bas. - Bien
sûr, maman. Oui, il
se reposerait là-bas. Pourquoi pas ? Ce serait aussi un prétexte à
mémoire. Mais si c'était cela, gagner la partie, qu'il devait être dur de vivre
seulement avec ce qu'on sait et ce dont on se souvient, et privé de ce qu'on
espère. C'était ainsi sans doute qu'avait vécu Tarrou et il était conscient de
ce qu'il y a de stérile dans une vie sans illusions. Il n'y a pas de paix sans
espérance, et Tarrou qui refusait aux hommes le droit de condamner quiconque,
qui savait pourtant que personne ne peut s'empêcher de condamner et que même
les victimes se trouvaient être parfois des bourreaux, Tarrou [314] avait vécu
dans le déchirement et la contradiction, il n'avait jamais connu l'espérance.
Était-ce pour cela qu'il avait voulu la sainteté et cherché la paix dans le
service des hommes ? À la vérité, Rieux n'en savait rien et cela importait
peu. Les seules images de Tarrou qu'il garderait seraient celles d'un homme qui
prenait le volant de son auto à pleines mains pour le conduire ou celles de ce
corps épais, étendu maintenant sans mouvement. Une chaleur de vie et une image
de mort, c'était cela la connaissance.

[¶49] That, no doubt, explains Dr. Rieux's composure on receiving next morning the news of his wife's death. He was in the surgery. His mother came in, almost running, and handed him a telegram; then went back to the hall to give the telegraph-boy a tip. When she returned, her son was holding the telegram open in his hand. She looked at him, but his eyes were resolutely fixed on the window; it was flooded with the effulgence of the morning sun rising above the harbor. "Bernard," she said gently. The doctor turned and looked at her almost as if she were a stranger. "The telegram?" "Yes," he said, "that's it. A week ago." Mme Rieux turned her face toward the window. Rieux kept silent for a while. Then he told his mother not to cry, he'd been expecting it, but it was hard all the same. And he knew, in saying this, that this suffering was nothing new. For many months, and for the last two days, it was the selfsame suffering going on and on.

> French: Voilà
pourquoi, sans doute, le docteur Rieux, au matin, reçut avec calme la nouvelle
de la mort de sa femme. Il était dans son bureau. Sa mère était venue presque
en courant lui apporter un télégramme, puis elle était sortie pour donner un
pourboire au porteur. Quand elle revint, son fils tenait à la main le
télégramme ouvert. Elle le regarda, mais il contemplait obstinément, par la
fenêtre, un matin magnifique qui se levait sur le port. -
Bernard, dit Mme Rieux. Le
docteur l'examina d'un air distrait. - Le
télégramme ? demanda-t-elle. - C'est
cela, reconnut le docteur. Il y a huit jours. Mme
Rieux détourna la tête vers la fenêtre. Le docteur se taisait. Puis il dit à sa
mère de ne pas pleurer, qu'il s'y attendait, mais que c'était quand même
difficile. Simplement, il savait, disant cela, que sa souffrance était sans
surprise. Depuis des mois et depuis deux jours, c'était la même douleur qui
continuait.

[¶50] AT last, at daybreak on a fine February morning, the ceremonial opening of the gates took place, acclaimed by the populace, the newspapers, the radio, and official communiques. It only remains for the narrator to give what account he can of the rejoicings that followed, though he himself was one of those debarred from sharing in them wholeheartedly.

> French: [315] Les
portes de la ville s'ouvrirent enfin, à l'aube d'une belle matinée de février,
saluées par le peuple, les journaux, la radio et les communiqués de la préfecture.
Il reste donc au narrateur à se faire le chroniqueur des heures de joie qui
suivirent cette ouverture des portes, bien que lui-même fût de ceux qui
n'avaient pas la liberté de s'y mêler tout entiers.

[¶51] Elaborate day and night fetes were organized, and at the same time smoke began to rise from locomotives in the station, and ships were already heading for our harbour, reminders in their divers ways that this was the long-awaited day of reuniting, and the end of tears for all who had been parted.

> French: De
grandes réjouissances étaient organisées pour la Journée et pour la nuit. En
même temps, les trains commencèrent à fumer en gare pendant que, venus de mers
lointaines, des navires mettaient déjà le cap sur notre port, marquant à leur
manière que ce jour était, pour tous ceux qui gémissaient d'être séparés, celui
de la grande réunion.

[¶52] We can easily picture, at this stage, the consequences of that feeling of separation which had so long rankled in the hearts of so many of our townsfolk. Trains coming in were as crowded as those that left the town in the course of the day. Every passenger had reserved his seat long in advance and had been on tenterhooks during the past fortnight lest at the last moment the authorities should go back on their decision. Some of these incoming travelers were still somewhat nervous; though as a rule they knew the lot of those nearest and dearest to them, they were still in the dark about others and the town itself, of which their imagination painted a grim and terrifying picture. But this applies only to people who had not been eating their hearts out during the long months of exile, and not to parted lovers.

> French: On
imaginera facilement ici ce que put devenir le sentiment de la séparation qui
avait habité tant de nos concitoyens. Les trains qui, pendant la journée,
entrèrent dans notre ville n'étaient pas moins chargés que ceux qui en
sortirent. Chacun avait retenu sa place pour ce jour-là, au cours des deux
semaines de sursis, tremblant qu'au dernier moment la décision préfectorale fût
annulée. Certains des voyageurs qui approchaient de la ville n'étaient
d'ailleurs pas tout à fait débarrassés de [316] leur appréhension, car s'ils
connaissaient en général le sort de ceux qui les touchaient de près, ils
ignoraient tout des autres et de la ville elle-même, à laquelle ils prêtaient
un visage redoutable. Mais ceci n'était vrai que pour ceux que la passion
n'avait pas brûlés pendant tout cet espace de temps.

[¶53] The lovers, indeed, were wholly wrapped up in their fixed idea, and for them one thing only had changed. Whereas during those months of separation time had never gone quickly enough for their liking and they were always wanting to speed its flight, now that they were in sight of the town they would have liked to slow it down and hold each moment in suspense, once the brakes went on and the train was entering the station. For the sensation, confused perhaps, but none the less poignant for that, of all those days and weeks and months of life lost to their love made them vaguely feel they were entitled to some compensation; this present hour of joy should run at half the speed of those long hours of waiting. And the people who awaited them at home or on the platform, among the latter Rambert, whose wife, warned in good time, had got busy at once and was coming by the first train, were likewise fretting with impatience and quivering with anxiety. For even Rambert felt a nervous tremor at the thought that soon he would have to confront a love and a devotion that the plague months had slowly refined to a pale abstraction, with the flesh-and-blood woman who had given rise to them.

> French: Les
passionnés, en effet, étaient livrés à leur idée fixe. Une seule chose avait
changé pour eux : ce temps que, pendant les mois de leur exil, ils
auraient voulu pousser pour qu'il se pressât, qu'ils s'acharnaient à précipiter
encore, alors qu'ils se trouvaient déjà en vue de notre ville, ils souhaitèrent
le ralentir au contraire et le tenir suspendu, dès que le train commença de
freiner avant l'arrêt. Le sentiment, à la fois vague et aigu en eux, de tous
ces mois de vie perdus pour leur amour, leur faisait confusément exiger une
sorte de compensation par laquelle le temps de la joie aurait coulé deux fois
moins vite que celui de l'attente. Et ceux qui les attendaient dans une chambre
ou sur le quai, comme Rambert, dont la femme, prévenue depuis des semaines,
avait fait ce qu'il fallait pour arriver, étaient dans la même impatience et le
même désarroi. Car cet amour ou cette tendresse que les mois de peste avaient
réduits à l'abstraction, Rambert attendait, dans un tremblement, de les
confronter avec l'être de chair qui en avait été le support.

[¶54] If only he could put the clock back and be once more the man who, at the outbreak of the epidemic, had had only one thought and one desire: to escape and return to the woman he loved! But that, he knew, was out of the question now; he had changed too greatly. The plague had forced on him a detachment which, try as he might, he couldn't think away, and which like a formless fear haunted his mind. Almost he thought the plague had ended too abruptly, he hadn't had time to pull himself together. Happiness was bearing down on him full speed, the event outrunning expectation. Rambert understood that all would be restored to him in a flash, and joy break on him like a flame with which there is no dallying.

> French: Il
aurait souhaité redevenir celui qui, au début de l'épidémie, voulait courir
d'un seul élan hors de la ville et s'élancer à la rencontre de celle qu'il
aimait. Mais il savait que cela n'était plus possible. Il avait changé, la
peste avait mis en lui une distraction que, de toutes ses forces, il essayait
de nier, et qui, cependant, continuait en lui comme une sourde angoisse. Dans
un sens, il avait le sentiment que la peste avait foi trop [317] brutalement,
il n'avait pas sa présence d'esprit. Le bonheur arrivait à toute allure,
l'événement allait plus vite que l'attente. Rambert comprenait que tout lui
serait rendu d'un coup et que la joie est une brûlure qui ne se savoure pas.

[¶55] Everyone indeed, more or less consciously, felt as he did, and it is of all those people on the platform that we wish to speak. Each was returning to his personal life, yet the sense of comradeship persisted and they were exchanging smiles and cheerful glances among themselves. But the moment they saw the smoke of the approaching engine, the feeling of exile vanished before an uprush of overpowering, bewildering joy. And when the train stopped, all those interminable-seeming separations which often had begun on this same platform came to an end in one ecstatic moment, when arms closed with hungry possessiveness on bodies whose living shape they had forgotten. As for Rambert, he hadn't time to see that form running toward him; already she had flung herself upon his breast. And with his arms locked around her, pressing to his shoulder the head of which he saw only the familiar hair, he let his tears flow freely, unknowing if they rose from present joy or from sorrow too long repressed; aware only that they would prevent his making sure if the face buried in the hollow of his shoulder were the face of which he had dreamed so often or, instead, a stranger's face. For the moment he wished to behave like all those others around him who believed, or made believe, that plague can come and go without changing anything in men's hearts.

> French: Tous,
du reste, plus ou moins consciemment, étaient comme lui et c'est de tous qu'il
faut parler. Sur ce quai de gare où ils recommençaient leur vie personnelle,
ils sentaient encore leur communauté en échangeant entre eux des coups d'œil et
des sourires. Mais leur sentiment d'exil, dès qu'ils virent la fumée du train,
s'éteignit brusquement sous l'averse d'une joie confuse et étourdissante. Quand
le train s'arrêta, des séparations interminables qui avaient souvent commencé
sur ce même quai de gare, y prirent fin, en une seconde, au moment où des bras
se refermèrent avec une avarice exultante sur des corps dont ils avaient oublié
la forme vivante. Rambert, lui, n'eut pas le temps de regarder cette forme
courant vers lui, que déjà, elle s'abattait contre sa poitrine. Et la tenant à
pleins bras, serrant contre lui une tête dont il ne voyait que les cheveux
familiers, il laissa couler ses larmes sans savoir si elles venaient de son
bonheur présent ou d'une douleur trop longtemps réprimée, assuré du moins
qu'elles l'empêcheraient de vérifier si ce visage enfoui au creux de son épaule
était celui dont il avait tant rêvé ou au contraire celui d'une étrangère. Il
saurait plus tard si son soupçon était vrai. Pour le moment, il voulait faire
comme tous ceux qui avaient l'air de croire, autour de lui, que la peste peut
venir et repartir sans que le cœur des hommes en soit changé.

[¶56] Nestling to one another, they went to their homes, blind to the outside world and seemingly triumphant over the plague, forgetting every sadness and the plight of those who had come by the same train and found no one awaiting them, and were bracing themselves to hear in their homes a confirmation of the fear that the long silence had already implanted in their hearts. For these last, who had now for company only their new-born grief, for those who at this moment were dedicating themselves to a lifelong memory of bereavement, for these unhappy people matters were very different, the pangs of separation had touched their climax. For the mothers, husbands, wives, and lovers who had lost all joy, now that the loved one lay under a layer of quicklime in a death-pit or was a mere handful of indistinctive ashes in a gray mound, the plague had not yet ended.

> French: Serrés
les uns contre les autres, tous rentrèrent alors chez eux, aveugles au reste du
monde, triomphant en apparence de la peste, oublieux de toute misère et de
[318] ceux qui, venus aussi par le même train, n'avaient trouvé personne et se
disposaient à recevoir chez eux la confirmation des craintes qu'un long silence
avait déjà fait naître dans leur cœur. Pour ces derniers, qui n'avaient
maintenant pour compagnie que leur douleur toute fraîche, pour d'autres qui se
vouaient, à ce moment, au souvenir d'un être disparu, il en allait tout
autrement et le sentiment de la séparation avait atteint son sommet. Pour ceux-là,
mères, époux, amants qui avaient perdu toute joie avec l'être maintenant égaré
dans une fosse anonyme ou fondu dans un tas de cendre, c'était toujours la
peste.

[¶57] But who gave a thought to these lonely mourners? Routing the cold flaws that had been threshing the air since early-morning, the sun was pouring on the town a steady flood of tranquil light. In the forts on the hills, under the sky of pure, unwavering blue, guns were thundering without a break. And everyone was out and about to celebrate those crowded moments when the time of ordeal ended and the time of forgetting had not yet begun.

> French: Mais
qui pensait à ces solitudes ? A midi, le soleil, triomphant des souffles
froids qui luttaient dans l'air depuis le matin, déversait sur la ville les
flots ininterrompus d'une lumière immobile. Le jour était en arrêt. Les canons
des forts, au sommet des collines, tonnèrent sans interruption dans le ciel
fixe. Toute la ville se jeta dehors pour fêter cette minute oppressée où le
temps des souffrances prenait fin et où le temps de l'oubli n'avait pas encore
commencé.

[¶58] In streets and squares people were dancing. Within twenty-four hours the motor traffic had doubled and the ever more numerous cars were held up at every turn by merry-making crowds. Every church bell was in full peal throughout the afternoon, and the bells filled the blue and gold sky with their reverberations. Indeed, in all the churches thanksgiving services were being held. But at the same time the places of entertainment were packed, and the cafes, caring nothing for the morrow, were producing their last bottles of liquor. A noisy concourse surged round every bar, including loving couples who fondled each other without a thought for appearances. All were laughing or shouting. The reserves of emotion pent up during those many months when for everybody the flame of life burned low were being recklessly squandered to celebrate this, the red-letter day of their survival. Tomorrow real life would begin again, with its restrictions. But for the moment people in very different walks of life were rubbing shoulders, fraternizing. The leveling-out that death's imminence had failed in practice to accomplish was realized at last, for a few gay hours, in the rapture of escape.

> French: On
dansait sur toutes les places. Du jour au lendemain, la circulation avait
considérablement augmenté et les automobiles, devenues plus nombreuses,
circulaient difficilement dans les rues envahies. Les cloches de la ville
sonnèrent, à la volée, pendant tout l'après-midi. Elles remplissaient de leurs
vibrations un ciel bleu et doré. Dans les églises, en effet, des actions de
grâces étaient récitées. Mais, en même temps, les lieux de réjouissance étaient
pleins à craquer et les cafés, sans se soucier de l'avenir, distribuaient leurs
derniers alcools. Devant leurs comptoirs, se pressait une foule de gens
pareillement excités et, parmi eux, de nombreux couples enlacés qui ne
craignaient pas de se donner en [319] spectacle. Tous criaient ou riaient. La
provision de vie qu'ils avaient faite pendant ces mois où chacun avait mis son
âme en veilleuse, ils la dépensaient ce jour-là qui était comme le jour de leur
survie. Le lendemain, commencerait la vie elle-même, avec ses précautions. Pour
le moment, des gens d'origines très différentes se coudoyaient et fraternisaient.
L'égalité que la présence de la mort n'avait pas réalisée en fait, la joie de
la délivrance l'établissait, au moins pour quelques heures.

[¶59] But this rather tawdry exuberance was only one aspect of the town that day; not a few of those filling the streets at sundown, among them Rambert and his wife, hid under an air of calm satisfaction subtler forms of happiness. Many couples, indeed, and many families, looked like people out for a casual stroll, no more than that; in reality most of them were making sentimental pilgrimages to places where they had gone to school with suffering. The newcomers were being shown the striking or obscurer tokens of the plague, relics of its passage. In some cases the survivor merely played the part of guide, the eyewitness who has "been through it," and talked freely of the danger without mentioning his fear. These were the milder forms of pleasure, little more than recreation. In other cases, however, there was more emotion to these walks about the town, as when a man, pointing to some place charged for him with sad yet tender associations, would say to the girl or woman beside him: "This is where, one evening just like this, I longed for you so desperately, and you weren't there!" These passionate pilgrims could readily be distinguished; they formed oases of whispers, aloof, self-centered, in the turbulence of the crowd. Far more effectively than the bands playing in the squares they vouched for the vast joy of liberation. These ecstatic couples, locked together, hardly speaking, proclaimed in the midst of the tumult of rejoicing, with the proud egoism and injustice of happy people, that the plague was over, the reign of terror ended. Calmly they denied, in the teeth of the evidence, that we had ever known a crazy world in which men were killed off like flies, or that precise savagery, that calculated frenzy of the plague, which instilled an odious freedom as to all that was not the here and now; or those charnel-house stenches which stupefied whom they did not kill. In short, they denied that we had ever been that hag-ridden populace a part of which was daily fed into a furnace and went up in oily fumes, while the rest, in shackled impotence, waited their turn.

> French: Mais
cette banale exubérance ne disait pas tout et ceux qui remplissaient les rues à
la fin de l'après-midi, aux côtés de Rambert, déguisaient souvent, sous une
attitude placide, des bonheurs plus délicats. Bien des couples et bien des
familles, en effet, n'avaient pas d'autre apparence que celle de promeneurs
pacifiques. En réalité, la plupart effectuaient des pèlerinages délicats aux
lieux où ils avaient souffert. Il s'agissait de montrer aux nouveaux venus les
signes éclatants ou cachés de la peste, les vestiges de son histoire. Dans
quelques cas, on se contentait de jouer au guide, à celui qui a vu beaucoup de
choses, au contemporain de la peste, et on parlait du danger sans évoquer la peur.
Ces plaisirs étaient inoffensifs. Mais dans d'autres cas, il s'agissait
d'itinéraires plus frémissants où un amant, abandonné à la douce angoisse du
souvenir, pouvait dire à sa compagne : « En ce lieu, à cette époque,
je t'ai désirée et tu n'étais pas là. » Ces touristes de la passion
pouvaient alors se reconnaître : ils formaient des îlots de chuchotements
et de confidences au milieu du tumulte où ils cheminaient. Mieux que les
orchestres aux carrefours, c'étaient eux qui annonçaient la vraie délivrance.
Car ces couples ravis, étroitement ajustés et avares de paroles, affirmaient au
milieu du tumulte, avec tout le triomphe et l'injustice du bonheur, que la
peste était [320] finie et que la terreur avait fait son temps. Ils niaient
tranquillement, contre toute évidence, que nous ayons jamais connu ce monde
insensé où le meurtre d'un homme était aussi quotidien que celui des mouches,
cette sauvagerie bien définie, ce délire calculé, cet emprisonnement qui apportait
avec lui une affreuse liberté à l'égard de tout ce qui n'était pas le présent,
cette odeur de mort qui stupéfiait tous ceux qu'elle ne tuait pas, ils niaient
enfin que nous ayons été ce peuple abasourdi dont tous les jours une partie,
entassée dans la gueule d'un four s'évaporait en fumées grasses, pendant que
l'autre, chargée des chaînes de l'impuissance et de la peur, attendait son
tour.

[¶60] That, anyhow, was what seemed evident to Rieux when towards the close of the afternoon, on his way to the outskirts of the town, he walked alone in an uproar of bells, guns, bands, and deafening shouts. There was no question of his taking a day off; sick men have no holidays. Through the cool, clear light bathing the town rose the familiar smells of roasting meat and anise-flavored liquor. All around him happy faces were turned toward the shining sky, men and women with flushed cheeks embraced one another with low, tense cries of desire. Yes, the plague had ended with the terror, and those passionately straining arms told what it had meant: exile and deprivation in the profoundest meaning of the words.

> French: C'était
là, en tout cas, ce qui éclatait aux yeux du docteur Rieux qui, cherchant à
gagner les faubourgs, cheminait seul, à la fin de l'après-midi, au milieu des
cloches, du canon, des musiques et des cris assourdissants. Son métier
continuait, il n'y a pas de congé pour les malades. Dans la belle lumière fine
qui descendait sur la ville, s'élevaient les anciennes odeurs de viande grillée
et d'alcool anisé. Autour de lui des faces hilares se renversaient contre le
ciel. Des hommes et des femmes s'agrippaient les uns aux autres, le visage
enflammé, avec tout l'énervement et le cri du désir. Oui, la peste était finie
avec la terreur, et ces bras qui se nouaient disaient en effet qu'elle avait
été exil et séparation, au sens profond du terme.

[¶61] For the first time Rieux found that he could give a name to the family likeness that for several months he had detected in the faces in the streets. He had only to look around him now. At the end of the plague, with its misery and privations, these men and women had come to wear the aspect of the part they had been playing for so long, the part of emigrants whose faces first, and now their clothes, told of long banishment from a distant homeland. Once plague had shut the gates of the town, they had settled down to a life of separation, debarred from the living warmth that gives forgetfulness of all. In different degrees, in every part of the town, men and women had been yearning for a reunion, not of the same kind for all, but for all alike ruled out. Most of them had longed intensely for an absent one, for the warmth of a body, for love, or merely for a life that habit had endeared. Some, often without knowing it, suffered from being deprived of the company of friends and from their inability to get in touch with them through the usual channels of friendship, letters, trains, and boats. Others, fewer these, Tarrou may have been one of them, had desired reunion with something they couldn't have defined, but which seemed to them the only desirable thing on earth. For want of a better name, they sometimes called it peace.

> French: Pour la
première fois, Rieux pouvait donner un nom à cet air de famille qu'il avait lu,
pendant des mois, sur tous les visages des passants. Il lui suffisait
maintenant de regarder autour de lui. Arrivés à la fin de la peste, avec la
misère et les privations, tous ces hommes avaient fini par prendre le costume
du rôle qu'ils jouaient déjà depuis longtemps, celui d'émigrants dont le visage
[321] d'abord, les habits maintenant, disaient l'absence et la patrie lointaine.
À partir du moment où la peste avait fermé les portes de la ville, ils
n'avaient plus vécu que dans la séparation, ils avaient été retranchés de cette
chaleur humaine qui fait tout oublier. À des degrés divers, dans tous les coins
de la ville, ces hommes et ces femmes avaient aspiré à une réunion qui n'était
pas, pour tous, de la même nature, mais qui, pour tous, était également
impossible. La plupart avaient crié de toutes leurs forces vers un absent, la
chaleur d'un corps, la tendresse ou l'habitude. Quelques-uns, souvent sans le
savoir, souffraient d'être placés hors de l'amitié des hommes, de n'être plus à
même de les rejoindre par les moyens ordinaires de l'amitié qui sont les
lettres, les trains et les bateaux. D'autres, plus rares, comme Tarrou
peut-être, avaient désiré la réunion avec quelque chose qu'ils ne pouvaient pas
définir, mais qui leur paraissait le seul bien désirable. Et faute d'un autre
nom, ils l'appelaient quelquefois la paix.

[¶62] Rieux walked on. As he progressed, the crowds grew thicker, the din multiplied, and he had a feeling that his destination was receding as he advanced. Gradually he found himself drawn into the seething, clamorous mass and understanding more and more the cry that went up from it, a cry that, for some part at least, was his. Yes, they had suffered together, in body no less than in soul, from a cruel leisure, exile without redress, thirst that was never slaked. Among the heaps of corpses, the clanging bells of ambulances, the warnings of what goes by the name of fate, among unremitting waves of fear and agonized revolt, the horror that such things could be, always a great voice had been ringing in the ears of these forlorn, panicked people, a voice calling them back to the land of their desire, a homeland. It lay outside the walls of the stifled, strangled town, in the fragrant brushwood of the hills, in the waves of the sea, under free skies, and in the custody of love. And it was to this, their lost home, toward happiness, they longed to return, turning their backs disgustedly on all else.

> French: Rieux
marchait toujours. À mesure qu'il avançait, la foule grossissait autour de lui,
le vacarme s'enflait et il lui semblait que les faubourgs, qu'il voulait
atteindre, reculaient d'autant. Peu à peu, il se fondait dans ce grand corps
hurlant dont il comprenait de mieux en mieux le cri qui, pour une part au
moins, était son cri. Oui, tous avaient souffert ensemble, autant dans leur
chair que dans leur âme, d'une vacance difficile, d'un exil sans remède et
d'une soif jamais contentée. Parmi ces, amoncellements de morts, les timbres
des ambulances, les avertissements de ce qu'il est convenu d'appeler le destin,
le piétinement obstiné de la peur et la terrible révolte de leur cœur, une
grande rumeur n'avait cessé de courir et d'alerter ces êtres épouvantés, leur
disant qu'il fallait retrouver leur vraie patrie. [322] Pour eux tous, la vraie
patrie se trouvait au delà des murs de cette ville étouffée. Elle était dans
ces broussailles odorantes sur les collines, dans la mer, les pays libres et le
poids de l'amour. Et c'était vers elle, c'était vers le bonheur, qu'ils.
voulaient revenir, se détournant du reste avec dégoût.

[¶63] As to what that exile and that longing for reunion meant, Rieux had no idea. But as he walked ahead, jostled on all sides, accosted now and then, and gradually made his way into less crowded streets, he was thinking it has no importance whether such things have or have not a meaning; all we need consider is the answer given to men's hope.

> French: Quant
au sens que pouvaient avoir cet exil et ce désir de réunion, Rieux n'en savait
rien. Marchant toujours, pressé de toutes parts, interpellé, il arrivait peu à
peu dans des rues moins encombrées et pensait qu'il n'est pas important que ces
choses aient un sens ou non, mais qu'il faut voir seulement ce qui est répondu
à l'espoir des hommes.

[¶64] Henceforth he knew the answer, and he perceived it better now he was in the outskirts of the town, in almost empty streets. Those who, clinging to their little own, had set their hearts solely on returning to the home of their love had sometimes their reward, though some of them were still walking the streets alone, without the one they had awaited. Then, again, those were happy who had not suffered a twofold separation, like some of us who, in the days before the epidemic, had failed to build their love on a solid basis at the outset, and had spent years blindly groping for the pact, so slow and hard to come by, that in the long run binds together ill-assorted lovers. Such people had had, like Rieux himself, the rashness of counting overmuch on time; and now they were parted forever. But others, like Rambert, to whom the doctor had said early that morning: "Courage! It's up to you now to prove you're right", had, without faltering, welcomed back the loved one who they thought was lost to them. And for some time, anyhow, they would be happy. They knew now that if there is one thing one can always yearn for and sometimes attain, it is human love. But for those others who aspired beyond and above the human individual toward something they could not even imagine, there had been no answer. Tarrou might seem to have won through to that hardly-come-by peace of which he used to speak; but he had found it only in death, too late to turn it to account. If others, however, Rieux could see them in the doorways of houses, passionately embracing and gazing hungrily at one another in the failing sunset glow, had got what they wanted, this was because they had asked for the one thing that depended on them solely. And as he turned the corner of the street where Grand and Cottard lived, Rieux was thinking it was only right that those whose desires are limited to man and his humble yet formidable love should enter, if only now and then, into their reward.

> French: Lui
savait désormais ce qui était répondu et il l'apercevait mieux dans les premières
rues des faubourgs, presque désertes. Ceux qui, s'en tenant au peu qu'ils
étaient, avaient désiré seulement retourner dans la maison de leur amour,
étaient quelquefois récompensés. Certes, quelques-uns d'entre eux continuaient
de marcher dans la ville, solitaires, privés de l'être qu'ils attendaient.
Heureux encore ceux qui n'avaient pas été deux fois séparés comme certains qui,
avant l'épidémie, n'avaient pu construire, du premier coup, leur amour, et qui
avaient aveuglément poursuivi, pendant des années, le difficile accord qui
finit par sceller l'un à l'autre des amants ennemis. Ceux-là avaient eu, comme
Rieux lui-même, la légèreté de compter sur le temps : ils étaient séparés
pour jamais. Mais d'autres, comme Rambert, que le docteur avait quitté le matin
même en lui disant : « Courage, c'est maintenant qu'il faut avoir
raison », avaient retrouvé sans hésiter l'absent qu'ils avaient cru perdu.
Pour quelque temps au moins, ils seraient heureux. Ils savaient maintenant que
s'il est une chose qu'on puisse désirer toujours et obtenir quelquefois, c'est
la tendresse humaine. [323] Pour
tous ceux, au contraire, qui S'étaient adressés par-dessus l'homme à quelque
chose qu'ils n'imaginaient même pas, il n'y avait pas eu de réponse. Tarrou
avait semblé rejoindre cette paix difficile dont il avait parlé, mais il ne
l'avait trouvée que dans la mort, à l'heure où elle ne pouvait lui servir de
rien. Si d'autres, au contraire, que Rieux apercevait sur les seuils des
maisons, dans la lumière déclinante, enlacée de toutes leurs forces et se
regardant avec emportement, avaient obtenu ce qu'ils voulaient, c'est qu'ils
avaient demandé la seule chose qui dépendît d'eux. Et Rieux, au moment de
tourner dans la rue de Grand et de Cottard, pensait qu'il était juste que, de
temps en temps au moins, la joie vînt récompenser ceux qui se suffisent de
l'homme et de son pauvre et terrible amour.

[¶65] THIS chronicle is drawing to an end, and this seems to be the moment for Dr. Bernard Rieux to confess that he is the narrator. But before describing the closing scenes, he would wish anyhow to justify his undertaking and to set it down that he expressly made a point of adopting the tone of an impartial observer. His profession put him in touch with a great many of our townspeople while plague was raging, and he had opportunities of hearing their various opinions. Thus he was well placed for giving a true account of all he saw and heard. But in so doing he has tried to keep within the limits that seemed desirable. For instance, in a general way he has confined himself to describing only such things as he was enabled to see for himself, and has refrained from attributing to his fellow sufferers thoughts that, when all is said and done, they were not bound to have. And as for documents, he has used only such as chance, or mischance, put in his way. Summoned to give evidence regarding what was a sort of crime, he has exercised the restraint that behooves a conscientious witness. All the same, following the dictates of his heart, he has deliberately taken the victims' side and tried to share with his fellow citizens the only certitudes they had in common, love, exile, and suffering. Thus he can truly say there was not one of their anxieties in which he did not share, no predicament of theirs that was not his.

> French: [324] Cette
chronique touche à sa fin. Il est temps que le docteur Bernard Rieux avoue
qu'il en est l'auteur. Mais avant d'en retracer les derniers événements, il
voudrait au moins justifier son intervention et faire comprendre qu'il ait tenu
à prendre le ton du témoin objectif Pendant toute la durée de la peste, son
métier l'a mis à même de voir la plupart de ses concitoyens, et de recueillir
leur sentiment. Il était donc bien placé pour rapporter ce qu'il avait vu et
entendu. Mais il a voulu le faire avec la retenue désirable. D'une façon
générale, il s'est appliqué à ne pas rapporter plus de choses qu'il n'en a pu
voir, à ne pas prêter à ses compagnons de peste des pensées qu'en somme ils
n'étaient pas forcés de former, et à utiliser seulement les textes que le
hasard ou le malheur lui avaient mis entre les mains. Étant
appelé à témoigner, à l'occasion d'une sorte de crime, il a gardé une certaine
réserve, comme il convient à un témoin de bonne volonté. Mais en même temps,
selon la loi d'un coeur honnête, il a pris délibérément le parti de la victime
et a voulu rejoindre les hommes, ses concitoyens, dans les seules certitudes
qu'ils aient en commun, et qui sont l'amour, la souffrance [325] et l'exil.
C'est ainsi qu'il n'est pas une des angoisses de ses concitoyens qu'il n'ait
partagée, aucune situation qui n'ait été aussi la sienne.

[¶66] To be an honest witness, it was for him to confine himself mainly to what people did or said and what could be gleaned from documents. Regarding his personal troubles and his long suspense, his duty was to hold his peace. When now and then he refers to such matters, it is only for the light they may throw on his fellow citizens and in order to give a picture, as well defined as possible, of what most of the time they felt confusedly. Actually, this self-imposed reticence cost him little effort. Whenever tempted to add his personal note to the myriad voices of the plague-stricken, he was deterred by the thought that not one of his sufferings but was common to all the others and that in a world where sorrow is so often lonely, this was an advantage. Thus, decidedly, it was up to him to speak for all.

> French: Pour
être un témoin fidèle, il devait rapporter surtout les actes, les documents et
les rumeurs. Mais ce que, personnellement, il avait à dire, son attente, ses
épreuves, il devait les taire. S'il s'en est servi, c'est seulement pour
comprendre ou faire comprendre ses concitoyens et pour donner une forme, aussi
précise que possible, à ce que, la plupart du temps, ils ressentaient
confusément. A vrai dire, cet effort de raison ne lui a guère coûté. Quand il
se trouvait tenté de mêler directement sa confidence aux mille voix des
pestiférés, il était arrêté par la pensée qu'il n'y avait pas une de ses
souffrances qui ne fût en même temps celle des autres et que dans un monde où
la douleur est si souvent solitaire, cela était un avantage. Décidément, il
devait parler pour tous.

[¶67] But there was at least one of our townsfolk for whom Dr. Rieux could not speak, the man of whom Tarrou said one day to Rieux: "His only real crime is that of having in his heart approved of something that killed off men, women, and children. I can understand the rest, but for that I am obliged to pardon him." It is fitting that this chronicle should end with some reference to that man, who had an ignorant, that is to say lonely, heart. On turning out of the main thoroughfares where the rejoicings were in full swing, and entering the street where Grand and Cottard lived, Dr. Rieux was held up by a police cordon. Nothing could have surprised him more. This quiet part of the town seemed all the quieter for the sounds of festivity in the distance, and the doctor pictured it as deserted as it was tranquil. "Sorry, doctor," a policeman said, "but I can't let you through. There's a crazy fellow with a gun, shooting at everybody. But you'd better stay; we may need you."

> French: Mais il
est un de nos concitoyens au moins pour lequel le docteur Rieux ne pouvait
parler. Il s'agit, en effet, de celui dont Tarrou avait dit un jour à
Rieux : « Son seul vrai crime, c'est d'avoir approuvé dans son cœur
ce qui faisait mourir des enfants et des hommes. Le reste, je le comprends,
mais ceci, je suis obligé de le lui pardonner. » Il est juste que cette
chronique se termine sur lui qui avait un cœur ignorant, c'est-à-dire
solitaire. Quand
il fut sorti des grandes rues bruyantes de la fête et au moment de tourner dans
la rue de Grand et de Cottard, le docteur Rieux, en effet, fut arrêté par un
barrage d'agents. Il ne s'y attendait pas. Les rumeurs lointaines de la fête
faisaient paraître le quartier silencieux et il l'imaginait aussi désert que
muet. Il sortit sa carte. [326] -
Impossible, docteur, dit l'agent. Il y a un flou qui tire sur la foule. Mais
restez là, vous pourrez être utile.

[¶68] Just then Rieux saw Grand coming toward him. Grand, too, had no idea what was happening and the police had stopped him, too. He had been told that the shots came from the house where he lived. They could see, some way down the street, the front of the house, bathed in cool evening light. Farther down the street was another line of policemen like the one that had prevented Rieux and Grand from advancing, and behind the line some of the local residents could be seen crossing and recrossing the street hastily. The street immediately in front of the house was quite empty and in the middle of the hollow square lay a hat and a piece of dirty cloth. Looking more carefully, they saw more policemen, revolver in hand, sheltering in doorways facing the house. All the shutters in Grand's house were closed, except one on the third floor that seemed to be hanging loose on one hinge only. Not a sound could be heard in the street but for occasional snatches of music coming from the center of the town.

> French: À ce
moment, Rieux vit Grand qui venait vers lui. Grand ne savait rien non plus. On
l'empêchait de passer et il avait appris que des coups de feu partaient de sa
maison. De loin, on voyait en effet la façade, dorée par la dernière lumière
d'un soleil sans chaleur. Autour d'elle, se découpait un grand espace vide qui
allait jusqu'au trottoir d'en face. Au milieu de la chaussée, on apercevait distinctement
un drapeau et un bout d'étoffe sale. Rieux et Grand pouvaient voir très loin,
de l'autre côté de la rue, un cordon d'agents, parallèle à celui qui les
empêchait d'avancer, et derrière lequel quelques habitants du quartier
passaient et repassaient rapidement. En regardant bien, ils aperçurent aussi
des agents, le revolver au poing, tapis dans les portes des immeubles qui
faisaient face à la maison. Tous les volets de celle-ci étaient fermés. Au
second cependant, un des volets semblait à demi décroché. Le silence était
complet dans la rue. On entendait seulement des bribes de musique qui
arrivaient du centre de la ville.

[¶69] Suddenly two revolver-shots rang out; they came from one of the buildings opposite and some splinters flew off the dismantled shutter. Then silence came again. Seen from a distance, after the tumult of the day, the whole business seemed to Rieux fantastically unreal, like something in a dream. "That's Cottard's window," Grand suddenly exclaimed. "I can't make it out. I thought he'd disappeared." "Why are they shooting?" Rieux asked the policeman. "Oh, just to keep him busy. We're waiting for a car to come with the stuff that's needed. He fires at anyone who tries to get in by the front door. He got one of our men just now." "But why did he fire?"

> French: À un
moment, d'un des immeubles en face de la maison, deux coups de revolver
claquèrent et des éclats sautèrent du volet démantibulé. Puis, ce fut de
nouveau le silence. De loin, et après le tumulte de la journée, cela paraissait
un peu irréel à Rieux. - C'est
la fenêtre de Cottard, dit tout d'un coup Grand très agité. Mais Cottard a
pourtant disparu. Pourquoi
tire-t-on ? demanda Rieux à l'agent. On est
en train de l'amuser. On attend un car avec le matériel nécessaire, parce qu'il
tire sur ceux qui essaient &entrer par la porte de l'immeuble. Il y a eu un
agent d'atteint. [327] -
Pourquoi a-t-il tiré ?

[¶70] "Ask me another! Some folks were having fun in the street, and he let off at them. They couldn't make it out at first. When he fired again, they started yelling, one man was wounded, and the rest took to their heels. Some fellow out of his head, I should say."

> French: - On ne
sait pas. Les gens s'amusaient dans la me. Au premier coup de revolver, ils
n'ont pas compris. Au deuxième, il y a eu des cris, un blessé, et tout le monde
s'est enfui. Un fou, quoi !

[¶71] The minutes seemed interminable in the silence that had returned. Then they noticed a dog, the first dog Rieux had seen for many months, emerging on the other side of the street, a draggled-looking spaniel that its owners had, presumably, kept in hiding. It ambled along the wall, stopped in the doorway, sat down, and began to dig at its fleas. Some of the policemen whistled for it to come away. It raised its head, then walked out into the road and was sniffing at the hat when a revolver barked from the third-floor window. The dog did a somersault like a tossed pancake, lashed the air with its legs, and floundered on to its side, its body writhing in long convulsions. As if by way of reprisal five or six shots from the opposite house knocked more splinters off the shutter. Then silence fell again. The sun had moved a little and the shadow-line was nearing Cottard's window. There was a low squeal of brakes in the street, behind the doctor.

> French: Dans le
silence revenu, les minutes paraissaient se traîner. Soudain, de l'autre côté
de la rue, ils virent déboucher un chien, le premier que Rieux voyait depuis
longtemps, un épagneul sale que ses maîtres avaient dû cacher jusque-là, et qui
trottait le long des murs. Arrivé près de la porte, il hésita, s'assit sur son
arrière-train et se renversa pour dévorer ses puces. Plusieurs coups de sifflet
venus des agents l'appelèrent. Il dressa la tête, puis se décida à traverser
lentement la chaussée pour aller flairer le chapeau. Au même moment, un coup de
revolver partit du second et le chien se retourna comme une crêpe, agitant
violemment ses pattes pour se renverser enfin sur le flanc, secoué par de longs
soubresauts. En réponse, cinq ou six détonations, venues des portes en face,
émiettèrent encore le volet. Le silence retomba. Le soleil avait tourné un peu
et l'ombre commençait à approcher de la fenêtre de Cottard. Des freins gémirent
doucement dans la rue derrière le docteur.

[¶72] "Here they are," the policeman said. A number of police officers jumped out of the car and unloaded coils of rope, a ladder, and two big oblong packages wrapped in oilcloth. Then they turned into a street behind the row of houses facing Grand's. A minute or so later there were signs of movement, though little could be seen, in the doorways of the houses. Then came a short spell of waiting. The dog had ceased moving; it now was lying in a small, dark, glistening pool.

> French: - Les
voilà, dit l'agent. Des
policiers débouchèrent dans leur dos, portant des cordes, une échelle et deux
paquets oblongs enveloppés de toile huilée. Ils s'engagèrent dans une rue qui
contournait le pâté de maisons, à l'opposé de l'immeuble de Grand. Un moment
après, on devina plutôt qu'on ne vit une certaine agitation dans les portes de
ces maisons. Puis on attendit. Le chien ne bougeait plus, ais il baignait à
présent dans une flaque sombre.

[¶73] Suddenly from the window of one of the houses that the police officers had entered from behind there came a burst of machine-gun fire. They were still aiming at the shutter, which literally shredded itself away, disclosing a dark gap into which neither Grand nor Rieux could see from where they stood. When the first machine-gun stopped firing, another opened up from a different angle, in a house a little farther up the street. The shots were evidently directed into the window space, and a fragment of the brickwork clattered down upon the pavement. At the same moment three police officers charged across the road and disappeared into the doorway. The machine-gun ceased fire. Then came another wait. Two muffled detonations sounded inside the house, followed by a confused hubbub growing steadily louder until they saw a small man in his shirt-sleeves, screaming at the top of his voice, being carried more than dragged out by the doorway. As if at an expected signal all the shutters in the street flew open and excited faces lined the windows, while people streamed out of the houses and jostled the lines of police. Rieux had a brief glimpse of the small man, on his feet now, in the middle of the road, his arms pinioned behind him by two police officers. He was still screaming. A policeman went up and dealt him two hard blows with his fists, quite calmly, with a sort of conscientious thoroughness.

> French: Tout
d'un coup, parti des fenêtres des maisons occupées par les agents, un tir de
mitraillette se déclencha. [328] Tout au long du tir, le volet qu'on visait
encore s'effeuilla littéralement et laissa découverte une surface noire où
Rieux et Grand, de leur place, ne pouvaient rien distinguer. Quand le tir
s'arrêta, une deuxième mitraillette crépita d'un autre angle, une maison plus
loin. Les balles entraient sans doute dans le carré de la fenêtre, puisque
l'une d'elles fit sauter un éclat de brique. A la même seconde, trois agents
traversèrent en courant la chaussée et s'engouffrèrent dans la porte d'entrée.
Presque aussitôt, trois autres s'y précipitèrent et le tir de la mitraillette
cessa. On attendit encore. Deux détonations lointaines retentirent dans l'immeuble.
Puis une rumeur s'enfla et en vit sortir de la maison, porté plutôt que traîné,
un petit homme en bras de chemise qui criait sans discontinuer. Comme par
miracle, tous les volets clos de la rue s'ouvrirent et les fenêtres se
garnirent de curieux, tandis qu'une foule de gens sortait des maisons et se
pressait derrière les barrages. Un moment, on vit le petit homme au milieu de
la chaussée, les pieds enfin au sol, les bras tenus en arrière par les agents.
Il criait. Un agent s'approcha de lui et le frappa deux fois, de toute la force
de ses poings, posément, avec une sorte d'application..

[¶74] "It's Cottard!" Grand's voice was shrill with excitement. "He's gone mad!" Cottard had fallen backwards, and the policeman launched a vigorous kick into the crumpled mass sprawling on the ground. Then a small, surging group began to move toward the doctor and his old friend. "Stand clear!" the policeman bawled. Rieux looked away when the group, Cottard and his captors, passed him.

> French: - C'est
Cottard, balbutiait Grand. Il est devenu fou. Cottard
était tombé. On vit encore l'agent lancer son pied à toute volée dans le tas
qui gisait à terre. Puis un groupe confus s'agita et se dirigea vers le docteur
et son vieil ami. -
Circulez ! dit l'agent. Rieux
détourna les yeux quand le groupe passa devant lui.

[¶75] The dusk was thickening into night when Grand and the doctor made a move at last. The Cottard incident seemed to have shaken the neighborhood out of its normal lethargy and even these remote streets were becoming crowded with noisy merry-makers. On his doorstep Grand bade the doctor good night; he was going to put in an evening's work, he said. Just as he was starting up the stairs he added that he'd written to Jeanne and was feeling much happier. Also he'd made a fresh start with his phrase. "I've cut out all the adjectives."

> French: Grand
et le docteur partirent dans le crépuscule finissant. Comme si l'événement
avait secoué la torpeur où s'endormait le quartier, ces rues écartées
s'emplissaient [329] à nouveau du bourdonnement d'une foule en liesse. Au pied
de la maison, Grand dit au revoir au docteur. Il allait travailler. Mais au
moment de monter, il lui dit qu'il avait écrit à Jeanne et que, maintenant, il
était content. Et puis, il avait recommencé sa phrase « J'ai
supprimé, dit-il, tous les adjectifs. »

[¶76] And, with a twinkle in his eye, he took his hat off, bringing it low in a courtly sweep. But Rieux was thinking of Cottard, and the dull thud of fists belaboring the wretched man's face haunted him as he went to visit his old asthma patient. Perhaps it was more painful to think of a guilty man than of a dead man.

> French: Et avec
un sourire malin, il enleva son chapeau dans un salut cérémonieux. Mais Rieux
pensait à Cottard et le bruit sourd des poings qui écrasaient le visage de ce
dernier le poursuivait pendant qu'il se dirigeait vers la maison du vieil
asthmatique. Peut-être était-il plus dur de penser à un homme coupable qu'à un
homme mort.

[¶77] It was quite dark by the time he reached his patient's house. In the bedroom the distant clamor of a populace rejoicing in its new-won freedom could be faintly heard, and the old fellow was as usual transposing peas from one pan to another.

> French: Quand
Rieux arriva chez son vieux malade, la nuit avait déjà dévoré tout le ciel. De
la chambre, on pouvait entendre la rumeur lointaine de la liberté, et le vieux
continuait, d'une humeur égale, à transvaser ses pois.

[¶78] "They're quite right to amuse themselves," he said. "It takes all sorts to make a world, as they say. And your colleague, doctor, how's he getting on?" "He's dead." Rieux was listening to his patient's rumbling chest. "Ah, really?" The old fellow sounded embarrassed. "Of plague," Rieux added.

> French: - Ils
ont raison de s'amuser, disait-il, il faut de tout pour faire un monde. Et
votre collègue, docteur, qu'est-ce qu'il devient ? Des
détonations arrivaient jusqu'à eux, mais elles étaient pacifiques : des
enfants faisaient partir leurs pétards. - Il
est mort, dit le docteur, en auscultant la poitrine ronflante. -
Ah ! fit le vieux, un peu interdit. - De la
peste, ajouta Rieux.

[¶79] "Yes," the old man said after a moment's silence, "it's always the best who go. That's how life is. But he was a man who knew what he wanted." "Why do you say that?" The doctor was putting back his stethoscope.

> French: - Oui,
reconnut le vieux après un moment, les meilleurs s'en vont. C'est la vie. Mais
c'était un homme qui savait ce qu'il voulait. -
Pourquoi dites-vous cela ? dit le docteur qui rangeait son stéthoscope.

[¶80] "Oh, for no particular reason. Only, well, he never talked just for talking's sake. I'd rather cottoned to him. But there you are! All those folks are saying: 'It was plague. We've had the plague here.' You'd almost think they expected to be given medals for it. But what does that mean, 'plague'? Just life, no more than that." "Do your inhalations regularly."

> French: - Pour
rien. Il ne parlait pas pour ne rien dire. Enfin, [330] moi, il me plaisait.
Mais c'est comme ça. Les autres disent : « C'est la peste, on a eu la
peste. » Pour un peu, ils demanderaient à être décorés. Mais qu'est-ce que
ça veut dire, la peste ? C'est la vie, et voilà tout. -
Faites vos fumigations régulièrement.

[¶81] "Don't worry about me, doctor! There's lots of life in me yet, and I'll see 'em all into their graves. I know how to live." A burst of joyful shouts in the distance seemed an echo of his boast. Halfway across the room the doctor halted. "Would you mind if I go up on the terrace?"

> French: -
Oh ! ne craignez rien. J'en ai encore pour longtemps et je les verrai tous
mourir. je sais vivre, moi. Des
hurlements de joie lui répondirent au loin. Le docteur s'arrêta au milieu de la
chambre. - Cela
vous ennuierait-il que j'aille sur la terrasse ?

[¶82] "Of course not. You'd like to have a look at 'em, that it? But they're just the same as ever, really." When Rieux was leaving the room, a new thought crossed his mind. "I say, doctor. Is it a fact they're going to put up a memorial to the people who died of plague?" "So the papers say. A monument, or just a tablet."

> French: - Mais
non. Vous voulez les voir de là-haut, hein ? À votre aise. Mais ils sont
bien toujours les mêmes. Rieux
se dirigea vers l'escalier. -
Dites, docteur, c'est vrai qu'ils vont construire un monument aux morts de la
peste ? - Le
journal le dit. Une stèle ou une plaque.

[¶83] "I could have sworn it! And there'll be speeches." He chuckled throatily. "I can almost hear them saying: 'Our dear departed...' And then they'll go off and have a good snack." Rieux was already halfway up the stairs. Cold, fathomless depths of sky glimmered overhead, and near the hilltops stars shone hard as flint. It was much like the night when he and Tarrou had come to the terrace to forget the plague. Only, tonight the sea was breaking on the cliffs more loudly and the air was calm and limpid, free of the tang of brine the autumn wind had brought. The noises of the town were still beating like waves at the foot of the long line of terraces, but tonight they told not of revolt, but of deliverance. In the distance a reddish glow hung above the big central streets and squares. In this night of new-born freedom desires knew no limits, and it was their clamor that reached Rieux's ears.

> French: - J'en
étais sûr. Et il y aura des discours. Le
vieux riait d'un rire étranglé. - Je
les entends d'ici : « Nos morts... », et ils iront casser la croûte. Rieux
montait déjà l'escalier. Le grand ciel froid scintillait au-dessus des maisons
et, près des collines, les étoiles durcissaient comme des silex. Cette nuit
n'était pas si différente de celle où Tarrou et lui étaient venus sur cette
terrasse pour oublier la peste. Mais, aujourd'hui, la mer était plus bruyante
qu'alors, au pied des falaises. L'air était immobile et léger, délesté des
souffles salés qu'apportait le vent tiède de l'automne. La rumeur de la ville,
cependant, battait toujours le pied des terrasses avec un bruit de vagues. Mais
cette nuit était celle de la délivrance, et non de la révolte. Au loin, un noir
rougeoiement indiquait l'emplacement des boulevards et des places illuminées.
Dans la nuit maintenant [331] libérée, le désir devenait sans entraves et
c’était son grondement qui parvenait jusqu'à Rieux.

[¶84] From the dark harbor soared the first rocket of the firework display organized by the municipality, and the town acclaimed it with a long-drawn sigh of delight. Cottard. Tarrou, the men and the woman Rieux had loved and lost, all alike, dead or guilty, were forgotten. Yes, the old fellow had been right; these people were "just the same as ever." But this was at once their strength and their innocence, and it was on this level, beyond all grief, that Rieux could feel himself at one with them. And it was in the midst of shouts rolling against the terrace wall in massive waves that waxed in volume and duration, while cataracts of colored fire fell thicker through the darkness, that Dr. Rieux resolved to compile this chronicle, so that he should not be one of those who hold their peace but should bear witness in favor of those plague-stricken people; so that some memorial of the injustice and outrage done them might endure; and to state quite simply what we learn in a time of pestilence: that there are more things to admire in men than to despise.

> French: Du port
obscur montèrent les premières fusées des réjouissances officielles. La ville
les salua par une longue et sourde exclamation. Cottard, Tarrou, ceux et celle
que Rieux avait aimés et perdus, tous, morts ou coupables, étaient oubliés. Le
vieux avait raison, les hommes étaient toujours les mêmes. liais c'était leur
force et leur innocence et c'est ici que, par-dessus toute douleur, Rieux
sentait qu'il les rejoignait. Au milieu des cris qui redoublaient de force et
de durée, qui se répercutaient longuement jusqu'au pied de la terrasse, à
mesure que les gerbes multicolores s'élevaient plus nombreuses dans le ciel, le
docteur Rieux décida alors de rédiger le récit qui s'achève ici, pour ne pas
être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour
laisser du moins un souvenir de l'injustice et de la violence qui leur avaient
été faites, et pour dire simplement ce qu'on apprend au milieu des fléaux,
qu'il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

[¶85] None the less, he knew that the tale he had to tell could not be one of a final victory. It could be only the record of what had had to be done, and what assuredly would have to be done again in the never ending fight against terror and its relentless onslaughts, despite their personal afflictions, by all who, while unable to be saints but refusing to bow down to pestilences, strive their utmost to be healers.

> French: Mais il
savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire
définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu'il avait fallu
accomplir et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et
son arme inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui,
ne pouvant être des saints et refusant d'admettre les fléaux, s'efforcent
cependant d’être des médecins.

[¶86] And, indeed, as he listened to the cries of joy rising from the town, Rieux remembered that such joy is always imperiled. He knew what those jubilant crowds did not know but could have learned from books: that the plague bacillus never dies or disappears for good; that it can lie dormant for years and years in furniture and linen-chests; that it bides its time in bedrooms, cellars, trunks, and bookshelves; and that perhaps the day would come when, for the bane and the enlightening of men, it would rouse up its rats again and send them forth to die in a happy city.

> French: Écoutant,
en effet, les cris d'allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait
que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule
en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la
peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut [332] rester pendant des
dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment
dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et
que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des
hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.
