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title: "The Plague · La Peste"
author: "Albert Camus"
translator: "Stuart Gilbert"
languages: [fr, en]
shelf: "Literature"
section: 4 of 5
url: https://scriptura.si/works/camus-plague/4/
cite: "Albert Camus, tr. Stuart Gilbert, The Plague · La Peste, section 4. Scriptura (scriptura.si), https://scriptura.si/works/camus-plague/4/"
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# The Plague · La Peste

*Albert Camus, tr. Stuart Gilbert*

Rats die in the streets of Oran, the gates close, and a doctor keeps working: Camus’s novel of a city under siege, in French and English.

> # LA PESTE 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain
 français [1913-1960] 

> (1947) 

> ## LA PESTE 

> Récit 

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> OEUVRES D'ALBERT CAMUS 

> ***Récits*** 

> L'ÉTRANGER. 

> LA PESTE. 

> ***Théâtre*** 

> CALIGULA 

> LE MALENTENDU 

> L'ÉTAT DE SIÈGE. 

> LES JUSTES 

> ***Essais*** 

> NOCES. 

> LE MYTHE DE SISYPHE. 

> LETTRES À UN AMI ALLEMAND. 

> ACTUELLES, CHRONIQUES 1944-1948. 

> ACTUELLES, CHRONIQUES 1948-1953 

> L'HOMME RÉVOLTÉ. Essai. 

> L'ÉTÉ. Essai. 

> ***Aux Éditions Charlot*** 

> L'ENVERS ET L'ENDROIT, *essai (épuisé)* 

> Cette édition électronique a été réalisée
par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de
Chicoutimi et fondateur des Classiques des sciences sociales, à partir de : 

> Albert CAMUS [1913-1960] 

> **LA PESTE. **Récit. 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 347<sup>e</sup>
édition, 1947, 332 pp. Impression : 1955. Collection NRF. 

> Polices de caractères utilisée : 

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> Édition électronique réalisée avec le traitement de
textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. 

> Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter),
8.5’’ x 11’’) 

> Édition numérique réalisée le 30 mars 2010 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, province de Québec, Canada. 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain français [1913-1960] 

> La peste 

> Paris : Les
Éditions Gallimard, 347<sup>e</sup> édition, 1947, 332 pp. Impression :
1955. Collection NRF. 

> Table des matières 

> [I](#la_peste_I) 

> [II](#la_peste_II) 

> [III](#la_peste_III) 

> [IV](#la_peste_IV) 

> [V](#la_peste_V) 

> [9] 

> Il est aussi
raisonnable de représenter une espèce d'emprisonnement par une autre que de
représenter n'importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui
n'existe pas. 

> Daniel de Foe. 

> [11] 

> LA
PESTE (1947) 

> I 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

>  # The Plague

>  The Plague, Albert Camus

>  First published in 1948

>  The Plague

>  Contents  
Part I  
Part II  
Part III  
Part IV  
Part V

>  It is as reasonable to represent one kind of imprisonment by another, as it is to represent anything that really exists by that which exists not.

>  Daniel Defoe

>  ## PART I

> Achevé d’imprimé
le 22 août 1955.

> Fin du texte

> The End

## 4. Part IV

Source: https://scriptura.si/works/camus-plague/4/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-plague/4/#p-N

[¶0] Throughout September and October the town lay prostrate, at the mercy of the plague. There was nothing to do but to "mark time," and some hundreds of thousands of men and women went on doing this, through weeks that seemed interminable. Mist, heat, and rain rang their changes in our streets. From the south came silent coveys of starlings and thrushes, flying very high, but always giving the town a wide berth, as though the strange implement of the plague described by Paneloux, the giant flail whirling and shrilling over the housetops, warned them off us. At the beginning of October torrents of rain swept the streets clean. And all the time nothing more important befell us than that multitudinous marking time. It was now that Rieux and his friends came to realize how exhausted they were. Indeed, the workers in the sanitary squads had given up trying to cope with their fatigue. Rieux noticed the change coming over his associates, and himself as well, and it took the form of a strange indifference to everything. Men, for instance, who hitherto had shown a keen interest in every scrap of news concerning the plague now displayed none at all. Rambert, who had been temporarily put in charge of a quarantine station, his hotel had been taken over for this purpose, could state at any moment the exact number of persons under his observation, and every detail of the procedure he had laid down for the prompt evacuation of those who suddenly developed symptoms of the disease was firmly fixed in his mind. The same was true of the statistics of the effects of anti-plague inoculations on the persons in his quarantine station. Nevertheless, he could not have told you the week's total of plague deaths, and he could not even have said if the figure was rising or falling. And meanwhile, in spite of everything, he had not lost hope of being able to "make his get-away" from one day to another.

> French: [Retour à la table
des matières](#tdm) [207] Pendant
les mois de septembre et d'octobre, la peste garda la ville repliée sous elle.
Puisqu'il s'agissait de piétinements, plusieurs
centaines de milliers d'hommes piétinèrent encore, pendant des semaines qui
n'en finissaient pas. La brume, la chaleur et la pluie se succédèrent dans le
ciel. Des bandes silencieuses d'étourneaux et de grives, venant du sud,
passèrent très haut, mais contournèrent la ville, comme si le fléau de
Paneloux, l'étrange pièce de bois qui tournait en sifflant au-dessus des
maisons, les tenait à l'écart. Au début d'octobre, de grandes averses balayèrent
les rues. Et pendant tout ce temps, rien de plus important ne se produisit que
ce piétinement énorme. Rieux
et ses amis découvrirent alors à quel point ils étaient fatigués. En fait, les
hommes des formations sanitaires n'arrivaient plus à digérer cette fatigue. Le
docteur Rieux s'en apercevait en observant sur ses amis et sur lui-même les
progrès d'une curieuse indifférence. Par exemple, ces hommes qui, jusqu'ici,
avaient montré un si vif intérêt pour toutes les nouvelles qui concernaient la
peste ne s'en préoccupaient plus du tout. Rambert, qu'on avait chargé
provisoirement de diriger une des maisons de quarantaine, installée depuis peu
[208] dans son hôtel, connaissait parfaitement le nombre de ceux qu'il avait en
observation. Il était au courant des moindres détails du système d'évacuation
immédiate qu'il avait organisé pour ceux qui montraient subitement des signes
de la maladie. La statistique des effets du sérum sur les quarantaines était
gravée dans sa mémoire. Mais il était incapable de dire le chiffre hebdomadaire
des victimes de la peste, il ignorait réellement si elle était en avance ou en
recul. Et lui, malgré tout, gardait l'espoir d'une évasion prochaine.

[¶1] As for the others, working themselves almost to a standstill throughout the day and far into the night, they never bothered to read a newspaper or listen to the radio. When told of some unlooked-for recovery, they made a show of interest, but actually received the news with the stolid indifference that we may imagine the fighting man in a great war to feel who, worn out by the incessant strain and mindful only of the duties daily assigned to him, has ceased even to hope for the decisive battle or the bugle-call of armistice.

> French: Quant
aux autres, absorbés dans leur travail jour et nuit, ils ne lisaient les
journaux ni n'entendaient la radio. Et si on leur annonçait un résultat, ils
faisaient mine de s'y intéresser, mais ils l'accueillaient en fait avec cette
indifférence distraite qu'on imagine aux combattants des grandes guerres,
épuisés de travaux, appliqués seulement à ne pas défaillir dans leur devoir
quotidien et n'espérant plus ni l'opération décisive, ni le jour de
l'armistice.

[¶2] Though he still worked out methodically the figures relating to the plague, Grand would certainly have been quite unable to say to what they pointed. Unlike Rieux, Rambert, and Tarrou, who obviously had great powers of endurance, he had never had good health. And now, in addition to his duties in the Municipal Office, he had his night work and his secretarial post under Rieux. One could see that the strain was telling on him, and if he managed to keep going, it was thanks to two or three fixed ideas, one of which was to take, the moment the plague ended, a complete vacation, of a week at least, which he would devote, "hats off," to his work in progress. He was also becoming subject to accesses of sentimentality and at such times would unburden himself to Rieux about Jeanne. Where was she now, he wondered; did her thoughts sometimes turn to him when she read the papers? It was Grand to whom one day Rieux caught himself talking, much to his own surprise, about his wife, and in the most commonplace terms, something he had never done as yet to anyone. Doubtful how far he could trust his wife's telegrams, their tone was always reassuring, he had decided to wire the house physician of the sanatorium. The reply informed him that her condition had worsened, but everything was being done to arrest further progress of the disease. He had kept the news to himself so far and could only put it down to his nervous exhaustion that he passed it on to Grand. After talking to the doctor about Jeanne, Grand had asked some questions about Mme Rieux and, on hearing Rieux's reply, said: "You know, it's wonderful, the cures they bring off nowadays." Rieux agreed, merely adding that the long separation was beginning to tell on him, and, what was more, he might have helped his wife to make a good recovery; whereas, as things were, she must be feeling terribly lonely. After which he fell silent and gave only evasive answers to Grand's further questions.

> French: Grand,
qui continuait à effectuer les calculs nécessités par la peste, eût
certainement été incapable d'en indiquer les résultats généraux. Au contraire
de Tarrou, de Rambert et de Rieux, visiblement durs à la fatigue, sa santé
n'avait jamais été bonne. Or., il cumulait ses fonctions d'auxiliaire à la
mairie, son secrétariat chez Rieux et ses travaux nocturnes. On pouvait le voir
ainsi dans un continuel état d'épuisement, soutenu par deux ou trois idées
fixes, comme celle de s'offrir des vacances complètes après la peste, pendant
une semaine au moins, et de travailler alors de façon positive, « chapeau
bas », à ce qu'il avait en train. Il était sujet aussi à de brusques
attendrissements et, dans ces occasions, il parlait volontiers de Jeanne à
Rieux, se demandait où elle pouvait être au moment même, et si, lisant les journaux,
elle [209] pensait à lui. C'est avec lui que Rieux se surprit un jour à parler
de sa propre femme sur le ton le plus banal, ce qu'il n'avait jamais fait
jusque-là. Incertain du crédit qu'il fallait attacher aux télégrammes toujours
rassurants de sa femme, il s'était décidé à câbler au médecin-chef de
l'établissement où elle se soignait. En retour, il avait reçu l'annonce d'une
aggravation dans l'état de la malade et l'assurance que tout serait fait pour
enrayer les progrès du mal. Il avait gardé pour lui la nouvelle et il ne
s'expliquait pas, sinon par la fatigue, comment il avait pu la confier à Grand.
L'employé, après lui avoir parlé de Jeanne, l'avait questionné sur sa femme et
Rieux avait répondu. « Vous savez, avait dit Grand, ça se guérit très bien
maintenant. » Et Rieux avait acquiescé, disant simplement que la
séparation commençait à être longue et que lui, aurait peut-être aidé sa femme
à triompher de sa maladie, alors qu'aujourd'hui, elle devait se sentir tout à
fait seule. Puis il s'était tu et n'avait plus répondu qu'évasivement aux
questions de Grand.

[¶3] The others were in much the same state. Tarrou held his own better, but the entries in his diary show that while his curiosity had kept its depth, it had lost its diversity. Indeed, throughout this period the only person, apparently, who really interested him was Cottard. In the evening, at Rieux's apartment, where he had come to live now that the hotel was requisitioned as a quarantine center, he paid little or no attention to Grand and the doctor when they read over the day's statistics. At the earliest opportunity he switched the conversation over to his pet subject, small details of the daily life at Oran.

> French: Les
autres étaient dans le même état. Tarrou résistait mieux, mais ses carnets
montrent que si sa curiosité n'avait pas diminué de profondeur, elle avait
perdu de sa diversité. Pendant toute cette période, en effet, il ne s'intéressait
apparemment qu'à Cottard. Le soir, chez Rieux, où il avait fini par s'installer
depuis que l'hôtel avait été transformé en maison de quarantaine, c'est à peine
s'il écoutait Grand ou le docteur énoncer les résultats. Il ramenait tout de
suite la conversation sur les petits détails de la vie oranaise qui
l'occupaient généralement.

[¶4] More perhaps than any of them, Dr. Castel showed signs of wear and tear. On the day when he came to tell Rieux that the anti-plague serum was ready, and they decided to try it for the first time on M. Othon's small son, whose case seemed all but hopeless, Rieux suddenly noticed, while he was announcing the latest statistics, that Castel was slumped in his chair, sound asleep. The difference in his old friend's face shocked him. The smile of benevolent irony that always played on it had seemed to endow it with perpetual youth; now, abruptly left out of control, with a trickle of saliva between the slightly parted lips, it betrayed its age and the wastage of the years. And, seeing this, Rieux felt a lump come to his throat.

> French: Quant à
Castel, le jour où il vint annoncer au docteur que le sérum était prêt, et
après qu'ils eurent décidé de faire le premier essai sur le petit garçon de M.
Othon qu'on venait d'amener à l'hôpital et dont le cas semblait [210] désespéré
à Rieux, celui-ci communiquait à son vieil ami les dernières statistiques,
quand il s'aperçut que son interlocuteur s'était endormi profondément au creux
de son fauteuil. Et devant ce visage où, d'habitude, un air de douceur et
d'ironie mettait une perpétuelle jeunesse et qui, soudain abandonné, un filet
de salive rejoignant les lèvres entr'ouvertes, laissait voir son usure et sa
vieillesse, Rieux sentit sa gorge se serrer.

[¶5] It was by such lapses that Rieux could gauge his exhaustion. His sensibility was getting out of hand. Kept under all the time, it had grown hard and brittle and seemed to snap completely now and then, leaving him the prey of his emotions. No resource was left him but to tighten the stranglehold on his feelings and harden his heart protectively. For he knew this was the only way of carrying on. In any case, he had few illusions left, and fatigue was robbing him of even these remaining few. He knew that, over a period whose end he could not glimpse, his task was no longer to cure but to diagnose. To detect, to see, to describe, to register, and then condemn, that was his present function. Sometimes a woman would clutch his sleeve, crying shrilly: "Doctor, you'll save him, won't you?" But he wasn't there for saving life; he was there to order a sick man's evacuation. How futile was the hatred he saw on faces then! "You haven't a heart!" a woman told him on one occasion. She was wrong; he had one. It saw him through his twenty-hour day, when he hourly watched men dying who were meant to live. It enabled him to start anew each morning. He had just enough heart for that, as things were now. How could that heart have sufficed for saving life?

> French: C'est à
de telles faiblesses que Rieux pouvait juger de sa fatigue. Sa sensibilité lui
échappait. Nouée la plupart du temps, durcie et desséchée, elle crevait de loin
en loin et l'abandonnait à des émotions dont il n'avait plus la maîtrise. Sa
seule défense était de se réfugier dans ce durcissement et de resserrer le nœud
qui s'était formé en lui. Il savait bien que c'était la bonne manière de
continuer. Pour le reste, il n'avait pas beaucoup d'illusions et sa fatigue lui
ôtait celles qu'il conservait encore. Car il savait que, pour une période dont
il n'apercevait pas le terme, son rôle n'était plus de guérir. Son rôle était
de diagnostiquer. Découvrir, voir, décrire, enregistrer, puis condamner,
c'était sa tâche. Des épouses lui prenaient le poignet et hurlaient :
« Docteur, donnez-lui la vie ! » Mais il n'était pas là pour
donner la vie, il était là pour ordonner l'isolement. À quoi servait la haine
qu'il lisait alors sur les visages ? « Vous n'avez pas de
cœur », lui avait-on dit un jour. Mais si, il en avait un. Il lui servait
à supporter les vingt heures par jour où il voyait mourir des hommes qui
étaient faits pour vivre. Il lui servait à recommencer tous les jours.
Désormais, il avait juste assez de cœur pour ça. Comment ce cœur aurait-il
suffi à donner la vie ?

[¶6] No, it wasn't medical aid that he dispensed in those crowded days, only information. Obviously that could hardly be reckoned a man's job. Yet, when all was said and done, who, in that terror-stricken, decimated populace, had scope for any activity worthy of his manhood? Indeed, for Rieux his exhaustion was a blessing in disguise. Had he been less tired, his senses more alert, that all-pervading odor of death might have made him sentimental. But when a man has had only four hours' sleep, he isn't sentimental. He sees things as they are; that is to say, he sees them in the garish light of justice, hideous, witless justice. And those others, the men and women under sentence to death, shared his bleak enlightenment. Before the plague he was welcomed as a savior. He was going to make them right with a couple of pills or an injection, and people took him by the arm on his way to the sickroom. Flattering, but dangerous. Now, on the contrary, he came accompanied by soldiers, and they had to hammer on the door with rifle-butts before the family would open it. They would have liked to drag him, drag the whole human race, with them to the grave. Yes, it was quite true that men can't do without their fellow men; that he was as helpless as these unhappy people and he, too, deserved the same faint thrill of pity that he allowed himself once he had left them.

> French: Non, ce
n'étaient pas des secours qu'il distribuait à longueur de journée, mais des
renseignements. Cela ne pouvait pas s'appeler un métier d'homme, bien entendu.
[211] Mais, après tout, à qui donc, parmi cette foule terrorisée et décimée,
avait-on laissé le loisir d'exercer son métier d'homme ? C'était encore
heureux qu'il y eût la fatigue. Si Rieux avait été plus frais, cette odeur de
mort partout répandue eût pu le rendre sentimental. Mais quand on n'a dormi que
quatre heures, on n'est pas sentimental. On voit les choses comme des sont,
c'est-à-dire qu'on les voit selon la justice, la hideuse et dérisoire justice.
Et les autres, les condamnés, le sentaient bien, eux aussi. Avant la peste, on
le recevait comme un sauveur. Il allait tout arranger avec trois pilules et une
seringue, et on lui serrait le bras en le conduisant le long des couloirs.
C'était flatteur, mais dangereux. Maintenant, au contraire, il se présentait
avec des soldats, et il fallait des coups de crosse pour que la famille se
décidât à ouvrir. Ils auraient voulu l'entraîner et entraîner l'humanité
entière avec eux dans la mort. Ah ! Il était bien vrai que les hommes ne
pouvaient pas se passer des hommes, qu'il était aussi démuni que ces malheureux
et qu'il méritait ce même tremblement de pitié qu'il laissait grandir en lui
lorsqu'il les avait quittés.

[¶7] Such, anyhow, were the thoughts that in those endless-seeming weeks ran in the doctor's mind, along with thoughts about his severance from his wife. And such, too, were his friends' thoughts, judging by the look he saw on their faces. But the most dangerous effect of the exhaustion steadily gaining on all engaged in the fight against the epidemic did not consist in their relative indifference to outside events and the feelings of others, but in the slackness and supine-ness that they allowed to invade their personal lives. They developed a tendency to shirk every movement that didn't seem absolutely necessary or called for efforts that seemed too great to be worth while. Thus these men were led to break, oftener and oftener, the rules of hygiene they themselves had instituted, to omit some of the numerous disinfections they should have practiced, and sometimes to visit the homes of people suffering from pneumonic plague without taking steps to safeguard themselves against infection, because they had been notified only at the last moment and could not be bothered with returning to a sanitary service station, sometimes a considerable distance away, to have the necessary instillations. There lay the real danger; for the energy they devoted to righting the disease made them all the more liable to it. In short, they were gambling on their luck, and luck is not to be coerced.

> French: C'était,
du moins, pendant ces interminables semaines, les pensées que le docteur Rieux
agitait avec celles qui concernaient son état de séparé. Et c'était aussi
celles dont il lisait les reflets sur le visage de ses amis. Mais le plus
dangereux effet de l'épuisement qui gagnait, peu à peu, tous ceux qui
continuaient cette lutte contre le fléau, n'était pas dans cette indifférence
aux événements extérieurs et aux émotions des autres, mais dans la négligence
où ils se laissaient aller. Car ils avaient tendance alors à éviter tous les
gestes qui n'étaient pas absolument indispensables et qui leur paraissaient
toujours au-dessus de leurs forces. C'est ainsi que ces hommes en vinrent à
négliger de plus en plus souvent les règles [212] d'hygiène qu'ils avaient
codifiées, à oublier quelques-unes des nombreuses désinfections qu'ils devaient
pratiquer sur eux-mêmes, à courir quelquefois, sans être prémunis contre la
contagion, auprès des malades atteints de peste pulmonaire, parce que, prévenus
au dernier moment qu'il fallait se rendre dans les maisons infectées, il leur
avait paru d'avance épuisant de retourner dans quelque local pour se faire les
instillations nécessaires. Là était le vrai danger, car c'était la lutte
elle-même contre la peste qui les rendait alors le plus vulnérables à la peste.
Ils pariaient en somme sur le hasard et le hasard n'est à personne.

[¶8] There was, however, one man in the town who seemed neither exhausted nor discouraged; indeed, the living image of contentment. It was Cottard. Though maintaining contact with Rieux and Rambert, he still kept rather aloof, whereas he deliberately cultivated Tarrou, seeing him as often as Tarrou's scanty leisure permitted. He had two reasons for this: one, that Tarrou knew all about his case, and the other, that he always gave him a cordial welcome and made him feel at ease. That was one of the remarkable things about Tarrou; no matter how much work he had put in, he was always a ready listener and an agreeable companion. Even when, some evenings, he seemed completely worn out, the next day brought him a new lease of energy. "Tarrou's a fellow one can talk to," Cottard once told Rambert, "because he's really human. He always understands."

> French: Il y
avait pourtant dans la ville un homme qui ne paraissait ni épuisé ni découragé,
et qui restait l'image vivante de la satisfaction. C'était Cottard. Il
continuait à se tenir à l'écart, tout en maintenant ses rapports avec les
autres. Mais il avait choisi de voir Tarrou aussi souvent que le travail de
celui-ci le permettait, d'une part, parce que Tartou était bien renseigné sur
son cas et, d'autre part, parce qu'il savait accueillir le petit rentier avec
une cordialité inaltérable. C'était un miracle perpétuel, mais Tarrou, malgré
le labeur qu'il fournissait, restait toujours bienveillant et attentif. Même
lorsque la fatigue l'écrasait certains soirs, il retrouvait le lendemain une
nouvelle énergie. « Avec celui-là, avait dit Cottard à Rambert, on peut
causer, parce que c'est un homme. On est toujours compris. »

[¶9] This may explain why the entries in Tarrou's diary of this period tend to converge on Cottard's personality. It is obvious that Tarrou was attempting to give a full-length picture of the man and noted all his reactions and reflections, whether as conveyed to him by Cottard or interpreted by himself. Under the heading "Cottard and his Relations with the Plague," we find a series, of notes covering several pages and, in the narrator's opinion, these are well worth summarizing here. One of the entries gives Tarrou's general impression of Cottard at this time: "He is blossoming out. Expanding in geniality and good humor." For Cottard was anything but upset by the turn events were taking. Sometimes in Tarrou's company he voiced his true feelings in remarks of this order: "Getting worse every day, isn't it? Well, anyhow, everyone's in the same boat." "Obviously," Tarrou comments, "he's in the same peril of death as everyone else, but that's just the point; he's in it with the others. And then I'm pretty sure he doesn't seriously think he runs much personal risk. He has got the idea into his head, apparently, and perhaps it's not so farfetched as it seems, that a man suffering from a dangerous ailment or grave anxiety is allergic to other ailments and anxieties. 'Have you noticed,' he asked me, 'that no one ever runs two diseases at once? Let's suppose you have an incurable disease like cancer or a galloping consumption, well, you'll never get plague or typhus; it's a physical impossibility. In fact, one might go farther; have you ever heard of a man with cancer being killed in an auto smash?' This theory, for what it's worth, keeps Cottard cheerful. The thing he'd most detest is being cut off from others; he'd rather be one of a beleaguered crowd than a prisoner alone. The plague has put an effective stop to police inquiries, sleuthings, warrants of arrest, and so forth. Come to that, we have no police nowadays; no crimes past or present, no more criminals, only condemned men hoping for the most capricious of pardons; and among these are the police themselves." Thus Cottard (if we may trust Tarrou's diagnosis) had good grounds for viewing the symptoms of mental confusion and distress in those around him with an understanding and an indulgent satisfaction that might have found expression in the remark: "Prate away, my friends, but I had it first!"

> French: C'est
pourquoi les notes de Tarrou, à cette époque, convergent peu à peu sur le
personnage de Cottard. Tarrou a essayé de donner un tableau des réactions et
des réflexions de Cottard, telles qu'elles lui étaient confiées par ce dernier
ou telles qu'il les interprétait. Sous la rubrique « Rapports de Cottard
et de la peste », ce tableau occupe quelques pages du carnet et le
narrateur [213] croit utile d'en donner ici un résumé. L'opinion générale de
Tarrou sur le petit rentier se résumait dans ce jugement : « C'est un
personnage qui grandit. » Apparemment du reste, il grandissait dans la
bonne humeur. Il n'était pas mécontent de la tournure que prenaient les événements.
Il exprimait quelquefois le fond de sa pensée, devant Tarrou, par des remarques
de ce genre : « Bien sûr, ça ne va pas mieux. Mais, du moins, tout le
monde est dans le bain. » « Bien
entendu, ajoutait Tarrou, il est menacé comme les autres, mais justement, il
l'est avec les autres. Et ensuite, il ne pense pas sérieusement, j'en suis sûr,
qu'il puisse être atteint par la peste. Il a l'air de vivre sur cette idée, pas
si bête d'ailleurs, qu'un homme en proie à une grande maladie, ou à une
angoisse profonde, est dispensé du même coup de toutes les autres maladies ou
angoisses. « Avez-vous remarqué, m'a-t-il dit, qu'on « ne peut pas
cumuler les maladies ? Supposez que vous « ayez une maladie grave ou
incurable, un cancer sérieux « ou une bonne tuberculose, vous n'attraperez
jamais « la peste ou le typhus, c'est impossible. Du reste, ça « va
encore plus loin, parce que vous n'avez jamais vu « un cancéreux mourir
d'un accident d'automobile. » Vraie ou fausse, cette idée met Cottard en
bonne humeur. La seule chose qu'il ne veuille pas, c'est être séparé des
autres. Il préfère être assiégé avec tous que prisonnier tout seul. Avec la
peste, plus question d'enquêtes secrètes, de dossiers, de fiches, d'instructions
mystérieuses et d'arrestation imminente. À proprement parler, il n'y a plus de
police, plus de crimes anciens ou nouveaux, plus de coupables, il n'y a que des
condamnés qui attendent la plus arbitraire des grâces, et, parmi eux, les
policiers eux-mêmes. » Ainsi Cottard, et toujours selon l'interprétation
de Tartou, était fondé à considérer [214] les symptômes d'angoisse et de
désarroi que présentaient nos concitoyens avec cette satisfaction indulgente et
compréhensive qui pouvait s'exprimer par un : « Parlez toujours, je
l'ai eue avant vous. »

[¶10] "When I suggested to him," Tarrou continues, "that the surest way of not being cut off from others was having a clean conscience, he frowned. 'If that is so, everyone's always cut off from everyone else.' And a moment later he added: 'Say what you like, Tarrou, but let me tell you this: the one way of making people hang together is to give'em a spell of plague. You've only got to look around you.' Of course I see his point, and I understand how congenial our present mode of life must be to him. How could he fail to recognize at every turn reactions that were his; the efforts everyone makes to keep on the right side of other people; the obligingness sometimes shown in helping someone who has lost his way, and the ill humor shown at other times; the way people flock to the luxury restaurants, their pleasure at being there and their reluctance to leave; the crowds lining up daily at the picture-houses, filling theaters and music halls and even dance halls, and flooding boisterously out into the squares and avenues; the shrinking from every contact and, notwithstanding, the craving for human warmth that urges people to one another, body to body, sex to sex? Cottard has been through all that obviously, with one exception; we may rule out women in his case. With that mug of his! And I should say that when tempted to visit a brothel he refrains; it might give him a bad name and be held up against him one day.

> French: « J'ai
eu beau lui dire que la seule façon de ne pas être séparé des autres, c'était
après tout d'avoir une bonne conscience, il m'a regardé méchamment et il m'a
dit : « Alors, à ce compte, personne n'est jamais avec personne. »
Et puis : « Vous pouvez y aller, c'est moi qui vous le dis. La seule
façon de mettre les gens ensemble, c'est encore de leur envoyer la peste.
Regardez donc autour de vous. » Et en vérité, je comprends bien ce qu'il
veut dire et combien la vie d'aujourd'hui doit lui paraître confortable.
Comment ne reconnaîtrait-il pas au passage les réactions qui ont été les siennes ;
la tentative que chacun fait d'avoir tout le monde avec soi ; l'obligeance
qu'on déploie pour renseigner parfois un passant égaré et la mauvaise humeur
qu'on lui témoigne d'autres fois ; la précipitation des gens vers les
restaurants de luxe, leur satisfaction de s'y trouver et de s'y attarder ;
l'affluence désordonnée qui fait queue, chaque jour, au cinéma, qui remplit
toutes les salles de spectacles et les dancings eux-mêmes, qui se répand comme
une marée déchaînée dans tous les lieux publics ; le recul devant tout
contact, l'appétit de chaleur humaine qui pousse cependant les hommes les uns
vers les autres, les coudes vers les coudes et les sexes vers les sexes ?
Cottard a connu tout cela avant eux, c'est évident. Sauf les femmes, parce
qu'avec sa tête... Et je suppose que lorsqu'il s'est senti près d'aller chez
les filles, il s'y est refusé, pour ne pas se donner un mauvais genre qui, par
la suite, eût pu le desservir.

[¶11] "In short, this epidemic has done him proud. Of a lonely man who hated loneliness it has made an accomplice. Yes, 'accomplice' is the word that fits, and doesn't he relish his complicity! He is happily at one with all around him, with their superstitions, their groundless panics, the susceptibilities of people whose nerves are always on the stretch; with their fixed idea of talking the least possible about plague and nevertheless talking of it all the time; with their abject terror at the slightest headache, now they know headache to be an early symptom of the disease; and, lastly, with their frayed, irritable sensibility that takes offense at trifling oversights and brings tears to their eyes over the loss of a trouser-button."

> French: « En
somme, la peste lui réussit. D'un homme solitaire et qui ne voulait pas l'être,
elle fait un complice. [215] Car visiblement c'est un complice et un complice
qui se délecte. Il est complice de tout ce qu'il voit, des superstitions, des
frayeurs illégitimes, des susceptibilités de ces âmes en alerte ; de leur
manie de vouloir parler le moins possible. de la peste et de ne pas cesser
cependant d'en parler ; de leur affolement et de leurs pâleurs au moindre
mal de tête depuis qu'ils savent que la maladie commence par des
céphalées ; et de leur sensibilité irritée, susceptible, instable enfin,
qui transforme en offense des oublis et qui s'afflige de la perte d'un bouton
de culotte. »

[¶12] Tarrou often went out with Cottard in the evening, and he describes how they would plunge together into the dark crowds filling the streets at nightfall; how they mingled, shoulder to shoulder, in the black-and-white moving mass lit here and there by the fitful gleam of a street-lamp; and how they let themselves be swept along with the human herd toward resorts of pleasure whose companionable warmth seemed a safeguard from the plague's cold breath. What Cottard had some months previously been looking for in public places, luxury and the lavish life, the frenzied orgies he had dreamed of without being able to procure them, these were now the quest of a whole populace. Though prices soared inevitably, never had so much money been squandered, and while bare necessities were often lacking, never had so much been spent on superfluities. All the recreations of leisure, due though it now was to unemployment, multiplied a hundredfold. Sometimes Tarrou and Cottard would follow for some minutes one of those amorous couples who in the past would have tried to hide the passion drawing them to each other, but now, pressed closely to each other's side, paraded the streets among the crowd, with the trancelike self-absorption of great lovers, oblivious of the people around them. Cottard watched them gloatingly. "Good work, my dears!" he'd exclaim. "Go to it!" Even his voice had changed, grown louder; as Tarrou wrote, he was "blossoming out" in the congenial atmosphere of mass excitement, fantastically large tips clinking on cafe tables, love-affairs shaping under his eyes.

> French: Il
arrivait souvent à Tarrou de sortir le soir avec Cottard. Il racontait ensuite,
dans ses carnets, comment ils plongeaient dans la foule sombre des crépuscules
ou des nuits, épaule contre épaule, s'immergeant dans une masse blanche et
noire où, de loin en loin, une lampe mettait de rares éclats, et accompagnant
le troupeau humain vers les plaisirs chaleureux qui le défendaient contre le
froid de la peste. Ce que Cottard, quelques mois auparavant, cherchait dans les
lieux publics, le luxe et la vie ample, ce dont il rêvait sans pouvoir se
satisfaire, c'est-à-dire la jouissance effrénée, un peuple entier s'y portait
maintenant. Alors que le prix de toutes choses montait irrésistiblement, on
n'avait jamais tant gaspillé d'argent, et quand le nécessaire manquait à la
plupart, on n'avait jamais mieux dissipé le superflu. On voyait se multiplier
tous les jeux d'une oisiveté qui n'était pourtant que du chômage. Tarrou et
Cottard suivaient parfois, pendant de longues minutes, un de ces couples qui,
auparavant, s'appliquaient à cacher ce qui les liait et qui, à présent, serrés
l'un contre l'autre, marchaient obstinément à travers la ville, sans voir la
foule qui les entourait, avec la distraction un peu fixe des grandes passions.
Cottard s'attendrissait : « Ah ! [216] les
gaillards ! », disait-il. Et il parlait haut, s'épanouissait au
milieu de la fièvre collective, des pourboires royaux qui sonnaient autour
d'eux et des intrigues qui se nouaient devant leurs yeux.

[¶13] However, Tarrou seemed to detect little if any spiteful-ness in Cottard's attitude. His "I've been through the mill myself" had more pity than triumph in it. "I suspect," Tarrou wrote, "that he's getting quite fond of these people shut up under their little patch of sky within their city walls. For instance, he'd like to explain to them, if he had a chance, that it isn't so terrible as all that. 'You hear them saying,' he told me, ' "After the plague I'll do this or that."... They're eating their hearts out instead of staying put. And they don't even realize their privileges. Take my case: could I say "After my arrest I'll do this or that"? Arrest's a beginning, not an end. Whereas plague.... Do you know what I think? They're fretting simply because they won't let themselves go. And I know what I'm talking about.'"

> French: Cependant,
Tarrou estimait qu'il entrait peu de méchanceté dans l'attitude de Cottard. Son
« J'ai connu ça avant eux » marquait plus de malheur que de triomphe.
« Je crois, disait Tarrou, qu'il commence à aimer ces hommes emprisonnés
entre le ciel et les murs de leur ville. Par exemple, il leur expliquerait volontiers,
s'il le pouvait, que ce n'est pas si terrible que ça : « Vous les
entendez, m'a-t-il affirmé : après la peste je ferai ceci, après la peste
je ferai cela... Ils s'empoisonnent l'existence au lieu de rester tranquilles.
Et ils ne se rendent même pas compte de leurs avantages. Est-ce que je pouvais
dire, moi : après mon arrestation, je ferai ceci ? L'arrestation est
un commencement, ce n'est pas une fin. Tandis que la peste... Vous voulez mon
avis ? Ils sont malheureux parce qu'ils ne se laissent pas aller. Et je
sais ce que je dis. »

[¶14] "Yes, he knows what he's talking about," Tarrou added. "He has an insight into the anomalies in the lives of the people here who, though they have an instinctive craving for human contacts, can't bring themselves to yield to it, because of the mistrust that keeps them apart. For it's common knowledge that you can't trust your neighbor; he may pass the disease to you without your knowing it, and take advantage of a moment of inadvertence on your part to infect you. When one has spent one's days, as Cottard has, seeing a possible police spy in everyone, even in persons he feels drawn to, it's easy to understand this reaction. One can have fellow-feelings toward people who are haunted by the idea that when they least expect it plague may lay its cold hand on their shoulders, and is, perhaps, about to do so at the very moment when one is congratulating oneself on being safe and sound. So far as this is possible, he is at ease under a reign of terror. But I suspect that, just because he has been through it before them, he can't wholly share with them the agony of this feeling of uncertainty that never leaves them. It comes to this: like all of us who have not yet died of plague he fully realizes that his freedom and his life may be snatched from him at any moment. But since he, personally, has learned what it is to live in a state of constant fear, he finds it normal that others should come to know this state. Or perhaps it should be put like this: fear seems to him more bearable under these conditions than it was when he had to bear its burden alone. In this respect he's wrong, and this makes him harder to understand than other people. Still, after all, that's why he is worth a greater effort to understand."

> French: « Il
sait en effet ce qu'il dit, ajoutait Tarrou. Il juge à leur vrai prix les
contradictions des habitants d'Oran qui, dans le même temps où ils ressentent
profondément le besoin de chaleur qui les rapproche, ne peuvent s'y abandonner
cependant à cause de la méfiance qui les éloigne les uns des autres. On sait
trop bien qu'on ne peut pas avoir confiance en son voisin, qu'il est capable de
vous donner la peste à votre insu et de profiter de votre abandon pour vous
infecter. Quand on a passé son temps, comme Cottard, à voir des indicateurs
possibles dans tous ceux de qui, pourtant, on recherchait la compagnie, on peut
comprendre ce sentiment. On compatit très bien avec des gens qui vivent dans
l'idée que la peste peut, du jour au lendemain, leur mettre [217] la main sur
l'épaule et qu'elle se prépare peut-être à le faire, au moment où l'on se réjouit
d'être encore sain et sauf. Autant que cela est possible, il est à l'aise dans
la terreur. Mais parce qu'il a ressenti tout cela avant eux, je crois qu'il ne
peut pas éprouver tout à fait avec eux la cruauté de cette incertitude. En
somme, avec nous tous qui ne sommes pas encore morts de la peste, il sent bien
que sa liberté et sa vie sont tous les jours à la veille d'être détruites. Mais
puisque lui-même a vécu dans la terreur, il trouve normal que les autres la
connaissent à leur tour. Plus exactement, la terreur lui paraît alors moins
lourde à porter que s'il y était tout seul. C'est en cela qu'il a tort et qu'il
est plus difficile à comprendre que d'autres. Mais, après tout, c'est en cela
qu'il mérite plus que d'autres qu'on essaie de le comprendre. »

[¶15] Tarrou's notes end with a story illustrating the curious state of mind arrived at no less by Cottard than by other dwellers in the plague-stricken town. The story re-creates as nearly as may be the curiously feverish atmosphere of this period, and that is why the narrator attaches importance to it.

> French: Enfin,
les pages de Tarrou se terminent sur un récit qui illustre cette conscience
singulière qui venait en même temps à Cottard et aux pestiférés. Ce récit
restitue à peu près l'atmosphère difficile de cette époque et c'est pourquoi le
narrateur y attache de l'importance.

[¶16] One evening Cottard and Tarrou went to the Municipal Opera House, where Gluck's Orpheus was being given. Cottard had invited Tarrou. A touring operatic company had come to Oran in the spring for a series of performances. Marooned there by the outbreak of plague and finding themselves in difficulties, the company and the management of the opera house had come to an agreement under which they were to give one performance a week until further notice. Thus for several months our theater had been resounding every Friday evening with the melodious laments of Orpheus and Eurydice's vain appeals. None the less, the opera continued in high favor and played regularly to full houses. From their seats, the most expensive, Cottard and Tarrou could look down at the orchestra seats filled to capacity with the cream of Oran society. It was interesting to see how careful they were, as they went to their places, to make an elegant entrance. While the musicians were discreetly tuning up, men in evening dress could be seen moving from one row to another, bowing gracefully to friends under the flood of light bathing the proscenium. In the soft hum of well-mannered conversation they regained the confidence denied them when they walked the dark streets of the town; evening dress was a sure charm against plague.

> French: Ils
étaient allés à l'Opéra Municipal où l'on jouait l'Orphée et Eurydice. Cottard
avait invité Tarrou. Il s'agissait d'une troupe qui était venue, au printemps
de la peste, donner des représentations dans notre ville. Bloquée par la
maladie, cette troupe s'était vue contrainte, après accord avec notre Opéra, de
rejouer son spectacle, une fois par semaine. Ainsi, depuis des mois, chaque
vendredi, notre théâtre municipal retentissait des plaintes mélodieuses
d'Orphée et des appels impuissants d'Eurydice. Cependant, ce spectacle
continuait de connaître la faveur du public et faisait toujours de grosses
recettes. Installés aux places les plus [218] chères, Cottard et Tarrou
dominaient un parterre gonflé à craquer par les plus élégants de nos
concitoyens. Ceux qui arrivaient s'appliquaient visiblement à ne pas manquer
leur entrée. Sous la lumière éblouissante de l'avant-rideau, pendant que les
musiciens accordaient discrètement leurs instruments, les silhouettes se
détachaient avec précision, passaient d'un rang à l'autre, s'inclinaient avec
grâce. Dans le léger brouhaha d'une conversation de bon ton, les hommes
reprenaient l'assurance qui leur manquait quelques heures auparavant, parmi les
rues noires de la ville. L'habit chassait la peste.

[¶17] Throughout the first act Orpheus lamented suavely his lost Eurydice, with women in Grecian tunics singing melodious comments on his plight, and love was hymned in alternating strophes. The audience showed their appreciation in discreet applause. Only a few people noticed that in his song of the second act Orpheus introduced some tremolos not in the score and voiced an almost exaggerated emotion when begging the lord of the Underworld to be moved by his tears. Some rather jerky movements he indulged in gave our connoisseurs of stagecraft an impression of clever, if slightly overdone, effects, intended to bring out the emotion of the words he sang.

> French: Pendant
tout le premier acte, Orphée se plaignit avec facilité, quelques femmes en
tuniques commentèrent avec grâce son malheur, et l'amour fut chanté en
ariettes. La salle réagit avec une chaleur discrète. C'est à peine si on
remarqua qu'Orphée introduisait, dans son air du deuxième acte, des
tremblements qui n'y figuraient pas, et demandait avec un léger excès de
pathétique, au maître des Enfers, de se laisser toucher par ses pleurs.
Certains gestes saccadés qui lui échappèrent apparurent aux plus avisés comme
un effet de stylisation qui ajoutait encore à l'interprétation du chanteur.

[¶18] Not until the big duet between Orpheus and Eurydice in the third act, at the precise moment when Eurydice was slipping from her lover, did a flutter of surprise run through the house. And as though the singer had been waiting for this cue or, more likely, because the faint sounds that came to him from the orchestra seats confirmed what he was feeling, he chose this moment to stagger grotesquely to the footlights, his arms and legs splayed out under his antique robe, and fall down in the middle of the property sheepfold, always out of place, but now, in the eyes of the spectators, significantly, appallingly so. For at the same moment the orchestra stopped playing, the audience rose and began to leave the auditorium, slowly and silently at first, like worshippers leaving church when the service ends, or a death-chamber after a farewell visit to the dead, women lifting their skirts and moving with bowed heads, men steering the ladies by the elbow to prevent their brushing against the tip-up seats at the ends of the rows. But gradually their movements quickened, whispers rose to exclamations, and finally the crowd stampeded toward the exits, wedged together in the bottlenecks, and pouring out into the street in a confused mass, with shrill cries of dismay. Cottard and Tarrou, who had merely risen from their seats, gazed down at what was a dramatic picture of their life in those days: plague on the stage in the guise of a disarticulated mummer, and in the auditorium the toys of luxury, so futile now, forgotten fans and lace shawls derelict on the red plush seats.

> French: Il
fallut le grand duo d'Orphée et d'Eurydice au troisième acte (c'était le moment
où Eurydice échappait à son amant) pour qu'une certaine surprise courût dans la
salle. Et comme si le chanteur n'avait attendu que ce mouvement du public, ou,
plus certainement encore, comme si la rumeur venue du parterre l'avait confirmé
,ans ce qu'il ressentait, il choisit ce moment pour avancer vers la rampe d'une
façon grotesque, bras et jambes écartés dans son costume à l'antique, et pour
s'écrouler au milieu des bergeries du décor qui n'avaient [219] jamais cessé
d'être anachroniques mais qui, aux yeux des spectateurs, le devinrent pour la
première fois, et de terrible façon. Car, dans le même temps, l'orchestre se
tut, les gens du parterre se levèrent et commencèrent lentement à évacuer la
salle, d'abord en silence comme on sort d'une église, le service fini, ou d'une
chambre mortuaire après une visite, les femmes rassemblant leurs jupes et
sortant tête baissée, les hommes guidant leurs compagnes par le coude et leur
évitant le heurt des strapontins. Mais, peu à peu, le mouvement se précipita,
le chuchotement devint exclamation et la foule afflua vers les sorties et s'y
pressa, pour finir par s'y bousculer en criant. Cottard et Tarrou, qui
s'étaient seulement levés, restaient seuls en face d'une des images de ce qui
était leur vie d'alors : la peste sur la scène sous l'aspect d'un histrion
désarticulé et, dans la salle, tout un luxe devenu inutile, sous la forme d'éventails
oubliés et de dentelles traînant sur le rouge des fauteuils.

[¶19] DURING the first part of September Rambert had worked conscientiously at Rieux's side. He had merely asked for a few hours' leave on the day he was due to meet Gonzales and the two youngsters again outside the boys' school. Gonzales kept the appointment, at noon, and while he and the journalist were talking, they saw the two boys coming toward them, laughing. They said they'd had no luck last time, but that was only to be expected. Anyhow, it wasn't their turn for guard duty this week. Rambert must have patience till next week; then they'd have another shot at it. Rambert observed that "patience" certainly was needed in this business. Gonzales suggested they should all meet again on the following Monday, and this time Rambert had better move in to stay with Marcel and Louis. "We'll make a date, you and I. If I don't turn up, go straight to their place. I'll give you the address." But Marcel, or Louis, told him that the safest thing was to take his pal there right away, then he'd be sure of finding it. If he wasn't too particular, there was enough grub for the four of them. That way he'd get the hang of things. Gonzales agreed it was a good idea, and the four of them set off toward the harbor.

> French: [220] Rambert,
pendant les premiers jours du mois de septembre, avait sérieusement travaillé
aux côtés de Rieux. Il avait simplement demandé une journée de congé le jour où
il devait rencontrer Gonzalès et les deux jeunes gens devant le lycée de
garçons. Ce
jour-là, à midi, Gonzalès et le journaliste virent arriver les deux petits qui
riaient. Ils dirent qu'on n'avait pas eu de chance l'autre fois, mais qu'il
fallait s'y attendre. En tout cas, ce n'était plus leur semaine de garde. Il
fallait patienter jusqu'à la semaine prochaine. On recommencerait alors.
Rambert dit que c'était bien le mot. Gonzalès proposa donc un rendez-vous pour
le lundi suivant. Mais cette fois-ci, on installerait Rambert chez Marcel et
Louis. « Nous prendrons un rendez-vous, toi et moi. Si je n'y suis pas, tu
iras directement chez eux. On va t'expliquer où ils habitent. » Mais
Marcel, ou Louis, dit à ce moment que le plus simple était de conduire tout de
suite le camarade. S'il n'était pas difficile, il y avait à manger pour eux
quatre. Et de cette façon, il se rendrait compte. Gonzalès dit que c'était une
très bonne idée et ils descendirent vers le port.

[¶20] Marcel and Louis lived on the outskirts of the dockyard, near the gate leading to the cliff road. It was a small Spanish house with gaily painted shutters and bare, dark rooms. The boys' mother, a wrinkled old Spanish woman with a smiling face, produced a dish of which the chief ingredient was rice. Gonzales showed surprise, as rice had been unprocurable for some time in the town. "We fix it up at the gate," Marcel explained. Rambert ate and drank heartily, and Gonzales informed him he was "a damned good sort." Actually the journalist was thinking solely of the coming week.

> French: Marcel
et Louis habitaient à l'extrémité du quartier de la Marine, près des portes qui
ouvraient sur la corniche. C'était une petite maison espagnole, épaisse de
[221] murs, aux contrevents de bois peint, aux pièces nues et ombreuses. Il y
avait du riz que servit la mère des jeunes gens, une vieille Espagnole
souriante et pleine de rides. Gonzalès s'étonna, car le riz manquait déjà en
ville. a On s'arrange aux portes », dit Marcel. Rambert mangeait et
buvait, et Gonzalès dit que c'était un vrai copain, pendant que le journaliste
pensait seulement à la semaine qu'il devait passer.

[¶21] It turned out that he had a fortnight to wait, as the periods of guard duty were extended to two weeks, to reduce the number of shifts. During that fortnight Rambert worked indefatigably, giving every ounce of himself, with his eyes shut, as it were, from dawn till night. He went to bed very late and always slept like a log. This abrupt transition from a life of idleness to one of constant work had left him almost void of thoughts or energy. He talked little about his impending escape. Only one incident is worth noting: after a week he confessed to the doctor that for the first time he'd got really drunk. It was the evening before; on leaving the bar he had an impression that his groin was swollen and he had pains in his armpits when he moved his arms. "I'm in for it!" he thought. And his only reaction, an absurd one, as he frankly admitted to Rieux, had been to start running to the upper town and when he reached a small square, from which if not the sea, a fairly big patch of open sky could be seen, to call to his wife with a great cry, over the walls of the town. On returning home and failing to discover any symptoms of plague on his body, he had felt far from proud of having given way like that. Rieux, however, said he could well understand one's being moved to act thus. "Or, anyhow, one may easily feel inclined that way." "Monsieur Othon was talking to me about you this morning," Rieux suddenly remarked, when Rambert was bidding him good night. "He asked me if I knew you, and I told him I did. Then he said: 'If he's a friend of yours advise him not to associate with smugglers. It's bound to attract attention.' "

> French: En
fait, il eut deux semaines à attendre, car les tours de garde furent portés à
quinze jours, pour réduire le nombre des équipes. Et, pendant ces quinze jours,
Rambert travailla sans s'épargner, de façon ininterrompue, les yeux fermés en
quelque sorte, depuis l'aube jusqu'à la nuit. Tard dans la nuit, il se couchait
et dormait d'un sommeil épais. Le passage brusque de l'oisiveté à ce labeur
épuisant le laissait à peu près sans rêves et sans forces. Il parlait peu de
son évasion prochaine. Un seul fait notable : au bout d'une semaine, il
confia au docteur que pour la première fois, la nuit précédente, il s'était
enivré. Sorti du bar, il eut tout à coup l'impression que ses aines
grossissaient et que ses bras se mouvaient difficilement autour de l'aisselle.
Il pensa que c'était la peste. Et la seule réaction qu'il put avoir alors et
dont il convint avec Rieux qu'elle n'était pas raisonnable, fut de courir vers
le haut de la ville, et là, d'une petite place, d'où l'on ne découvrait toujours
pas la mer, mais d'où l'on voyait un peu plus de ciel, il appela sa femme avec
un grand cri, par-dessus les murs de la ville. Rentré chez lui et ne découvrant
sur son corps aucun signe d'infection, il n'avait pas été très fier de cette
crise soudaine. Rieux dit qu'il comprenait très bien qu'on puisse agir
ainsi : « En tout cas, dit-il, il peut arriver qu'on en ait
envie. » - M.
Othon m'a parlé de vous ce matin, ajouta [222] soudain Rieux, au moment où
Rambert le quittait. Il m'a demandé si je vous connaissais :
« Conseillez-lui donc, m'a-t-il dit, de ne pas fréquenter les milieux de
contrebande. Il s'y fait remarquer. »

[¶22] "Meaning what?" "It means you'd better hurry up." "Thanks." Rambert shook the doctor's hand. In the doorway he suddenly swung round. Rieux noticed that, for the first time since the outbreak of plague, he was smiling. "Then why don't you stop my going? You could easily manage it."

> French: -
Qu'est-ce que cela veut dire ? - Cela
veut dire qu'il faut vous dépêcher. -
Merci, dit Rambert, en serrant la main du docteur. Sur la
porte, il se retourna tout d'un coup. Rieux remarqua que, pour la première fois
depuis le début de la peste, il souriait. -
Pourquoi donc ne m'empêchez-vous pas de partir ? Vous en avez les moyens.

[¶23] Rieux shook his head with his usual deliberateness. It was none of his business, he said. Rambert had elected for happiness, and he, Rieux, had no argument to put up against him. Personally he felt incapable of deciding which was the right course and which the wrong in such a case as Rambert's. "If that's so, why tell me to hurry up?" It was Rieux who now smiled.

> French: Rieux
secoua la tête avec son mouvement habituel, et dit que c'était l'affaire de
Rambert, que ce dernier avait choisi le bonheur et que lui, Rieux, n'avait pas
d'arguments à lui opposer. Il se sentait incapable de juger de ce qui était
bien ou de ce qui était mal en cette affaire. -
Pourquoi me dire de faire vite, dans ces conditions ? Rieux
sourit à son tour.

[¶24] "Perhaps because I, too, would like to do my bit for happiness."

> French: - C'est
peut-être que j'ai envie, moi aussi, de faire quelque chose pour le bonheur.

[¶25] Next day, though they were working together most of the time, neither referred to the subject. On the following Sunday Rambert moved into the little Spanish house. He was given a bed in the living-room. As the brothers did not come home for meals and he'd been told to go out as little as possible, he was always alone but for occasional meetings with the boys' mother. She was a dried-up little wisp of a woman, always dressed in black, busy as a bee, and she had a nut-brown, wrinkled face and immaculately white hair. No great-talker, she merely smiled genially when her eyes fell on Rambert.

> French: Le
lendemain, ils ne parlèrent plus de rien, niais travaillèrent ensemble. La
semaine suivante, Rambert était enfin installé dans la petite maison espagnole.
On lui avait fait un lit dans la pièce commune. Comme les jeunes gens ne
rentraient pas pour les repas, et comme on l'avait prié de sortir le moins
possible, il y vivait seul, la plupart du temps, ou faisait la conversation
avec la vieille mère. Elle était sèche et active, habillée de noir, le visage
brun et ridé, sous des cheveux blancs très propres. Silencieuse, elle souriait
seulement de tous ses yeux quand elle regardait Rambert.

[¶26] On one of the few occasions when she spoke, it was to ask him if he wasn't afraid of infecting his wife with plague. He replied that there might be some risk of that, but only a very slight one; while if he stayed in the town, there was a fair chance of their never seeing each other again. The old woman smiled. "Is she nice?" "Very nice." "Pretty?" "I think so." "Ah," she nodded, "that explains it."

> French: D'autres
fois, elle lui demandait s'il ne craignait pas [223] d'apporter la peste à sa
femme. Lui pensait que c'était une chance à courir, mais qu'en somme, elle
était minime, tandis qu'en restant dans la ville, ils risquaient d'être séparés
pour toujours. - Elle
est gentille ? disait la vieille en souriant. - Très
gentille. -
Jolie ? - Je
crois. -
Ah ! disait-elle, c'est pour cela.

[¶27] Rambert reflected. No doubt that explained it, but it was impossible that that alone explained it. The old woman went to Mass every morning. "Don't you believe in God?" she asked him. On Rambert's admitting he did not, she said again that "that explained it." "Yes," she added, "you're right. You must go back to her. Or else what would be left you?"

> French: Rambert
réfléchissait. C'était sans doute pour cela, mais il était impossible que ce
fût seulement pour cela. - Vous
ne croyez pas au bon Dieu ? disait la vieille qui allait à la messe tous
les matins. Rambert
reconnut que non et la vieille dit encore que c'était pour cela. - Il
faut la rejoindre, vous avez raison. Sinon, qu'est-ce qui vous resterait ?

[¶28] Rambert spent most of the day prowling round the room, gazing vaguely at the distempered walls, idly fingering the fans that were their only decoration, or counting the woollen balls on the tablecloth fringe. In the evening the youngsters came home; they hadn't much to say, except that the time hadn't come yet. After dinner Marcel played the guitar, and they drank an anise-flavored liqueur. Rambert seemed lost in thought.

> French: Le
reste du temps, Rambert tournait en rond autour des murs nus et crépis,
caressant les éventails cloués aux parois, ou bien comptait les boules de laine
qui frangeaient le tapis de table. Le soir, les jeunes gens rentraient. Ils ne
parlaient pas beaucoup, sinon pour dire que ce n'était pas encore le moment.
Après le dîner, Marcel jouait de la guitare et ils buvaient une liqueur anisée.
Rambert avait l'air de réfléchir.

[¶29] On Wednesday Marcel announced: "It's for tomorrow night, at midnight. Be ready on time." Of the two men sharing the sentry post with them, he explained, one had got plague and the other, who had slept in the same room, was now under observation. Thus for two or three days Marcel and Louis would be alone at the post. They'd fix up the final details in the course of the night, and he could count on them to see it through. Rambert thanked them. "Pleased?" the old woman asked. He said yes, but his thoughts were elsewhere.

> French: Le
mercredi, Marcel rentra en disant : « C'est pour demain soir, à
minuit. Tiens-toi prêt. » Des deux hommes qui tenaient le poste avec eux,
l'un était atteint de la peste et l'autre, qui partageait ordinairement la
chambre du premier, était en observation. Ainsi, pendant deux ou trois jours,
Marcel et Louis seraient seuls. Au cours de la nuit, ils allaient arranger les
derniers détails. Le lendemain, ce serait possible. Rambert remercia.
« Vous [224] êtes content ? » demanda la vieille. Il dit que
oui, mais il pensait à autre chose.

[¶30] The next day was very hot and muggy and a heat-mist veiled the sun. The total of deaths had jumped up. But the old Spanish woman lost nothing of her serenity. "There's so much wickedness in the world," she said. "So what can you expect?" Like Marcel and Louis, Rambert was stripped to the waist. But, even so, sweat was trickling down his chest and between his shoulder-blades. In the dim light of the shuttered room their torsos glowed like highly polished mahogany. Rambert kept prowling round like a caged animal, without speaking. Abruptly at four in the afternoon he announced that he was going out. "Don't forget," Marcel said. "At midnight sharp. Everything's set."

> French: Le
lendemain, sous un ciel lourd, la chaleur était humide et étouffante. Les
nouvelles de la peste étaient mauvaises. La vieille Espagnole gardait cependant
sa sérénité. « Il y a du péché dans le monde, disait-elle. Alors, forcément ! »
Comme Marcel et Louis, Rambert était torse nu. Mais quoi qu'il fît, la sueur
lui coulait entre les épaules et sur la poitrine. Dans la demi-pénombre de la
maison aux volets clos, cela leur faisait des torses bruns et vernis. Rambert
tournait en rond sans parler. Brusquement, à quatre heures de l'après-midi, il
s'habilla et annonça qu'il sortait. -
Attention, dit Marcel, c'est pour minuit. Tout est en place.

[¶31] Rambert went to the doctor's apartment. Rieux's mother told him he would find the doctor at the hospital in the upper town. As before, a crowd was circling in front of the entrance gates. "Move on, there!" a police sergeant with bulging eyes bawled every few minutes. And the crowd kept moving, but always in a circle. "No use hanging round here." The sergeant's coat was soaked in sweat. They knew it was "no use," but they stayed on, despite the devastating heat. Rambert showed his pass to the sergeant, who told him to go to Tarrou's office. Its door opened on the courtyard. He passed Father Paneloux, who was coming out of the office.

> French: Rambert
se rendit chez le docteur. La mère de Rieux dit à Rambert qu'il le trouverait à
l'hôpital de la haute ville. Devant le poste de garde, la même foule tournait
toujours sur elle-même. « Circulez ! » disait un sergent aux
yeux globuleux. Les autres circulaient, mais en rond. « Il n'y a rien à
attendre », disait le sergent dont la sueur perçait la veste. C'était
aussi l'avis des autres, mais ils restaient quand même, malgré la chaleur
meurtrière. Rambert montra son laissez-passer au sergent qui lui indiqua le
bureau de Tarrou. La porte en donnait sur la cour. Il croisa le Père Paneloux,
qui sortait du bureau.

[¶32] Tarrou was sitting at a black wood desk, with his sleeves rolled up, mopping up with his handkerchief a trickle of sweat in the bend of his arm. The office, a small, white-painted room, smelt of drugs and damp cloth. "Still here?" asked Tarrou. "Yes. I'd like to have a word with Rieux." "He's in the ward. Look here! Don't you think you could fix up whatever you've come for without seeing him?" "Why?" "He's overdoing it. I spare him as much as I can."

> French: Dans
une sale petite pièce blanche qui sentait la pharmacie et le drap humide,
Tarrou, assis derrière un bureau de bois noir, les manches de chemises
retroussées tamponnait avec un mouchoir la sueur qui coulait dans la saignée de
son bras. -
Encore là ? dit-il. - Oui,
je voudrais parier à Rieux. [225] -
Il est dans la salle. Mais si cela peut s'arranger sans lui, il vaudrait mieux. -
Pourquoi ? - Il
est surmené. Je lui évite ce que je peux.

[¶33] Rambert gazed thoughtfully at Tarrou. He'd grown thinner, his eyes and features were blurred with fatigue, his broad shoulders sagged. There was a knock at the door. A male attendant, wearing a white mask, entered. He laid a little sheaf of cards on Tarrou's desk and, his voice coming thickly through the cloth, said: "Six," then went out. Tarrou looked at the journalist and showed him the cards, spreading them fanwise. "Neat little gadgets, aren't they? Well, they're deaths. Last night's deaths." Frowning, he slipped the cards together. "The only thing that's left us is accountancy!" Taking his purchase on the table, Tarrou rose to his feet. "You're off quite soon, I take it?" "Tonight, at midnight." Tarrou said he was glad to hear it, and Rambert had better look after himself for a bit. "Did you say that, sincerely?" Tarrou shrugged his shoulders. "At my age one's got to be sincere. Lying's too much effort."

> French: Rambert
regardait Tarrou. Celui-ci avait maigri. La fatigue lui brouillait les yeux et
les traits. Ses fortes épaules étaient ramassées en boule. On frappa à la
porte, et un infirmier entra, masqué de blanc. Il déposa sur le bureau de
Tarrou un paquet de fiches et, d'une voix que le linge étouffait, dit
seulement : « Six », puis sortit. Tarrou
regarda le journaliste et lui montra les fiches qu'il déploya en éventail. - De
belles fiches, hein ? Eh bien ! non, ce sont des morts. Les morts de
la nuit. Son
front s'était creusé. Il replia le paquet de fiches. - La
seule chose qui nous reste, c'est la comptabilité. Tarrou
se leva, prenant appui sur la table. -
Allez-vous bientôt partir ? - Ce
soir, à minuit. Tarrou
dit que cela lui faisait plaisir et que Rambert devait veiller sur lui. -
Dites-vous cela sincèrement ? Tarrou
haussa les épaules : - À mon
âge, on est forcément sincère. Mentir est trop fatigant.

[¶34] "Excuse me, Tarrou," the journalist said, "but I'd greatly like to see the doctor." "I know. He's more human than I. All right, come along." "It's not that." Rambert stumbled over his words and broke off. Tarrou stared at him; then, unexpectedly, his face broke into a smile. They walked down a narrow passage; the walls were painted pale green, and the light was glaucous, like that in an aquarium. Before they reached the glazed double door at the end of the passage, behind which shadowy forms could be seen moving, Tarrou took Rambert into a small room, all the wall space of which was occupied by cupboards. Opening one of these, he took from a sterilizer two masks of cotton-wool enclosed in muslin, handed one to Rambert, and told him to put it on. The journalist asked if it was really any use. Tarrou said no, but it inspired confidence in others. They opened the glazed door. It led into a very large room, all the windows of which were shut, in spite of the great heat. Electric fans buzzed near the ceiling, churning up the stagnant, overheated air above two long rows of gray beds. Groans shrill or stifled rose on all sides, blending in a monotonous dirgelike refrain. Men in white moved slowly from bed to bed under the garish light flooding in from high, barred windows. The appalling heat in the ward made Rambert ill at ease, and he had difficulty in recognizing Rieux, who was bending over a groaning form. The doctor was lancing the patient's groin, while two nurses, one on each side, held his legs apart. Presently Rieux straightened up, dropped his instruments into a tray that an attendant held out to him, and remained without moving for some moments, gazing down at the man, whose wound was now being dressed.

> French: -
Tarrou, dit le journaliste, je voudrais voir le docteur. Excusez-moi. - Je
sais. Il est plus humain que moi. Allons-y. - Ce
n'est pas cela, dit Rambert avec difficulté. Et il s'arrêta. Tarrou
le regarda et, tout d'un coup, lui sourit. Ils
suivirent un petit couloir dont les murs étaient peints en vert clair et où
flottait une lumière d'aquarium. [226] Juste avant d'arriver à une double porte
vitrée, derrière laquelle on voyait un curieux mouvement d'ombres, Tarrou fit
entrer Rambert dans une très petite salle, entièrement tapissée de placards. Il
ouvrit l'un d'eux, tira d'un stérilisateur deux masques de gaze hydrophile, en
tendit un à Rambert et l'invita à s'en couvrir. Le journaliste demanda si cela
servait à quelque chose et Tarrou répondit que non, mais que cela donnait
confiance aux autres. Ils
poussèrent la porte vitrée. C'était une immense salle, aux fenêtres
hermétiquement closes, malgré la saison. Dans le haut des murs ronronnaient des
appareils qui renouvelaient l'air, et leurs hélices courbes brassaient l'air
crémeux et surchauffé, au-dessus de deux rangées de lits gris. De tous les
côtés, montaient des gémissements sourds ou aigus qui ne faisaient qu'une
plainte monotone. Des hommes, habillés de blanc, se déplaçaient avec lenteur,
dans la lumière cruelle que déversaient les hautes baies garnies de barreaux.
Rambert se sentit mal à l'aise dans la terrible chaleur de cette salle et il
eut de la peine à reconnaître Rieux, penché au-dessus d'une forme gémissante.
Le docteur incisait les aines du malade que deux infirmières, de chaque côté du
lit, tenaient écartelé. Quand il se releva, il laissa tomber ses instruments
dans le plateau qu'un aide lui tendait et resta un moment immobile, à regarder
l'homme qu'on était en train de panser.

[¶35] "Any news?" he asked Tarrou, who had come beside him. "Paneloux is prepared to replace Rambert at the quarantine station. He has put in a lot of useful work already. All that remains is to reorganize group number three, now that Rambert's going." Rieux nodded.

> French: - Quoi
de nouveau ? dit-il à Tarrou qui s'approchait. -
Paneloux accepte de remplacer Rambert à la maison de quarantaine. Il a déjà
beaucoup fait. Il restera la troisième équipe de prospection à regrouper sans
Rambert. Rieux
approuva de la tête.

[¶36] "Castel has his first lot of serum ready now," Tarrou continued. "He's in favor of its being tried at once." "Good," Rieux said. "That's good news." "And Rambert's come." Rieux looked round. His eyes narrowed above the mask when he saw the journalist. "Why have you come?" he asked. "Surely you should be elsewhere?"

> French: -
Castel a achevé ses premières préparations. Il propose un essai. [227] -
Ah ! dit Rieux, cela est bien. -
Enfin, il y a ici Rambert. Rieux
se retourna. Par-dessus le masque, ses yeux se plissèrent en apercevant le
journaliste. - Que
faites-vous ici ? dit-il. Vous devriez être ailleurs.

[¶37] Tarrou explained that it was fixed for midnight, to which Rambert added: "That's the idea, anyhow." Whenever any of them spoke through the mask, the muslin bulged and grew moist over the lips. This gave a sort of unreality to the conversation; it was like a colloquy of statues. "I'd like to have a word with you," Rambert said. "Right. I'm just going. Wait for me in Tarrou's office."

> French: Tarrou
dit que c'était pour ce soir à minuit et Rambert ajouta : « En
principe. » Chaque
fois que l'un d'eux parlait, le masque de gaze se gonflait et s'humidifiait à
l'endroit de la bouche. Cela faisait une conversation un peu irréelle, comme un
dialogue de statues. - Je
voudrais vous parler, dit Rambert. - Nous
sortirons ensemble, si vous le voulez bien. Attendez-moi dans le bureau de
Tarrou.

[¶38] A minute or so later Rambert and Rieux were sitting at the back of the doctor's car. Tarrou, who was at the wheel, looked round as he let in the gear. "Gas is running out," he said. "We'll have to foot-slog it tomorrow." "Doctor," Rambert said, "I'm not going. I want to stay with you." Tarrou made no movement; he went on driving. Rieux seemed unable to shake off his fatigue. "And what about her?" His voice was hardly audible.

> French: Un
moment après, Rambert et Rieux s'installaient à l'arrière de la voiture du
docteur. Tarrou conduisait. - Plus
d'essence, dit celui-ci en démarrant. Demain, nous irons à pied. -
Docteur, dit Rambert, je ne pars pas et je veux rester avec vous. Tarrou
ne broncha pas. Il continuait de conduire. Rieux semblait incapable d'émerger
de sa fatigue. - Et
elle ? dit-il d'une voix sourde.

[¶39] Rambert said he'd thought it over very carefully, and his views hadn't changed, but if he went away, he would feel ashamed of himself, and that would embarrass his relations with the woman he loved. Showing more animation, Rieux told him that was sheer nonsense; there was nothing shameful in preferring happiness. "Certainly," Rambert replied. "But it may be shameful to be happy by oneself." Tarrou, who had not spoken so far, now remarked, without turning his head, that if Rambert wished to take a share in other people's unhappiness, he'd have no time left for happiness. So the choice had to be made.

> French: Rambert
dit qu'il avait encore réfléchi, qu'il continuait à croire ce qu'il croyait,
mais que s'il partait, il aurait honte. Cela le gênerait pour aimer celle qu'il
avait laissée. Mais Rieux se redressa et dit d'une voix ferme que cela était
stupide et qu'il n'y avait pas de honte à préférer le bonheur. - Oui,
dit Rambert, mais il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. Tarrou,
qui s'était tu jusque-là, sans tourner la tête vers eux, fit remarquer que si
Rambert voulait partager [228] le malheur des hommes, il n'aurait plus jamais
de temps pour le bonheur. Il fallait choisir.

[¶40] "That's not it," Rambert rejoined. "Until now I always felt a stranger in this town, and that I'd no concern with you people. But now that I've seen what I have seen, I know that I belong here whether I want it or not. This business is everybody's business." When there was no reply from either of the others, Rambert seemed to grow annoyed. "But you know that as well as I do, damn it! Or else what are you up to in that hospital of yours? Have you made a definite choice and turned down happiness?" Rieux and Tarrou still said nothing, and the silence lasted until they were at the doctor's home. Then Rambert repeated his last question in a yet more emphatic tone. Only then Rieux turned toward him, raising himself with an effort from the cushion.

> French: - Ce
n'est pas cela, dit Rambert. J'ai toujours pensé que j'étais étranger à cette
ville et que je n'avais rien à faire avec vous. Mais maintenant que j'ai vu ce
que j'ai vu, je sais que je suis d'ici, que je le veuille ou non. Cette
histoire nous concerne tous. Personne
ne répondit et Rambert parut s'impatienter. - Vous
le savez bien d'ailleurs ! Ou sinon que feriez-vous dans cet
hôpital ? Avez-vous donc choisi, vous, et renoncé au bonheur ? Ni
Tarrou ni Rieux ne répondirent encore. Le silence dura longtemps, jusqu'à ce
qu'on approchât de la maison du docteur. Et Rambert, de nouveau, posa sa
dernière question, avec plus de force encore. Et, seul, Rieux se tourna vers
lui. Il se souleva avec effort :

[¶41] "Forgive me, Rambert, only, well, I simply don't know. But stay with us if you want to." A swerve of the car made him break off. Then, looking straight in front of him, he said: "For nothing in the world is it worth turning one's back on what one loves. Yet that is what I'm doing, though why I do not know." He sank back on the cushion. "That's how it is," he added wearily, "and there's nothing to be done about it. So let's recognize the fact and draw the conclusions." "What conclusions?"

> French: -
Pardonnez-moi, Rambert, dit-il, mais je ne le sais pas. Restez avec nous
puisque vous le désirez. Une
embardée de l'auto le fit taire. Puis il reprit en regardant devant lui : - Rien
au monde ne vaut qu'on se détourne de ce qu'on aime. Et pourtant je m'en
détourne, moi aussi, sans que je puisse savoir pourquoi. Il se
laissa retomber sur son coussin. - C'est
un fait, voilà tout, dit-il avec lassitude. Enregistrons-le et tirons-en les
conséquences. -
Quelles conséquences ? demanda Rambert.

[¶42] "Ah," Rieux said, "a man can't cure and know at the same time. So let's cure as quickly as we can. That's the more urgent job." At midnight Tarrou and Rieux were giving Rambert the map of the district he was to keep under surveillance. Tarrou glanced at his watch. Looking up, he met Rambert's gaze. "Have you let them know?" he asked. The journalist looked away.

> French: -
Ah ! dit Rieux, on ne peut pas en même temps guérir et savoir. Alors
guérissons le plus vite possible. C'est le plus pressé. À
minuit, Tarrou et Rieux faisaient à Rambert le plan du quartier qu'il était
chargé de prospecter, quand [229] Tarrou regarda sa montre. Relevant la tête,
il rencontra le regard de Rambert. -
Avez-vous prévenu ? Le
journaliste détourna les yeux

[¶43] "I'd sent them a note", he spoke with an effort, "before coming to see you." Toward the close of October Castel's anti-plague serum was tried for the first time. Practically speaking, it was Rieux's last card. If it failed, the doctor was convinced the whole town would be at the mercy of the epidemic, which would either continue its ravages for an unpredictable period or perhaps die out abruptly of its own accord.

> French: -
J'avais envoyé un mot, dit-il avec effort, avant d'aller vous voir. [230] Ce
fut dans les derniers jours d'octobre que le sérum de Castel fut essayé. Pratiquement,
il était le dernier espoir de Rieux. Dans le cas d'un nouvel échec, le docteur
était persuadé que la ville serait livrée aux caprices de la maladie, soit que
l'épidémie prolongeât ses effets pendant de longs mois encore, soit qu'elle
décidât de s'arrêter sans raison.

[¶44] The day before Castel called on Rieux, M. Othon's son had fallen ill and all the family had to go into quarantine. Thus the mother, who had only recently come out of it, found herself isolated once again. In deference to the official regulations the magistrate had promptly sent for Dr. Rieux the moment he saw symptoms of the disease in his little boy. Mother and father were standing at the bedside when Rieux entered the room. The boy was in the phase of extreme prostration and submitted without a whimper to the doctor's examination. When Rieux raised his eyes he saw the magistrate's gaze intent on him, and, behind, the mother's pale face. She was holding a handkerchief to her mouth, and her big, dilated eyes followed each of the doctor's movements.

> French: La
veille même du jour où Castel vint visiter Rieux, le fils de M. Othon était
tombé malade et toute la famille avait dû gagner la quarantaine. La mère, qui
en était sortie peu auparavant, se vit donc isolée pour la seconde fois. Respectueux
des consignes données, le juge avait fait appeler le docteur Rieux, dès qu'il
reconnut, sur le corps de l'enfant, les signes de la maladie. Quand
Rieux : arriva, le père et la mère étaient debout au pied du lit. La
petite fille avait été éloignée. L'enfant était dans la période d'abattement et
se laissa examiner sans se plaindre. Quand le docteur releva la tête, il
rencontra le regard du juge et, derrière lui, le visage pâle de la mère qui
avait mis un mouchoir sur sa bouche et suivait les gestes du docteur avec des
yeux élargis.

[¶45] "He has it, I suppose?" the magistrate asked in a toneless voice. "Yes." Rieux gazed down at the child again. The mother's eyes widened yet more, but she still said nothing. M. Othon, too, kept silent for a while before saying in an even lower tone: "Well, doctor, we must do as we are told to do."

> French: - C'est
cela, n'est-ce pas ? dit le juge d'une voix froide. - Oui,
répondit Rieux, en regardant de nouveau l'enfant. [231] Les
yeux de la mère s'agrandirent, mais elle ne parlait toujours pas. Le juge se
taisait aussi, puis il dit, sur un ton plus bas : - Eh
bien ! docteur, nous devons faire ce qui est prescrit.

[¶46] Rieux avoided looking at Mme Othon, who was still holding her handkerchief to her mouth. "It needn't take long," he said rather awkwardly, "if you'll let me use your phone." The magistrate said he would take him to the telephone. But before going, the doctor turned toward Mme Othon. "I regret very much indeed, but I'm afraid you'll have to get your things ready. You know how it is."

> French: Rieux
évitait de regarder la mère qui tenait toujours son mouchoir sur la bouche. - Ce
sera vite fait, dit-il en hésitant, si je puis téléphoner. M.
Othon dit qu'il allait le conduire. Mais le docteur se retourna vers la
femme : - Je
suis désolé. Vous devriez préparer quelques affaires. Vous savez ce que c'est.

[¶47] Mme Othon seemed disconcerted. She was staring at the floor. Then, "I understand," she murmured, slowly nodding her head. "I'll set about it at once." Before leaving, Rieux on a sudden impulse asked the Othons if there wasn't anything they'd like him to do for them. The mother gazed at him in silence. And now the magistrate averted his eyes. "No," he said, then swallowed hard. "But, save my son." In the early days a mere formality, quarantine had now been reorganized by Rieux and Rambert on very strict lines. In particular they insisted on having members of the family of a patient kept apart. If, unawares, one of them had been infected, the risks of an extension of the infection must not be multiplied. Rieux explained this to the magistrate, who signified his approval of the procedure. Nevertheless, he and his wife exchanged a glance that made it clear to Rieux how keenly they both felt the separation thus imposed on them. Mme Othon and her little girl could be given rooms in the quarantine hospital under Rambert's charge. For the magistrate, however, no accommodation was available except in an isolation camp the authorities were now installing in the municipal stadium, using tents supplied by the highway department. When Rieux apologized for the poor accommodation, M. Othon replied that there was one rule for all alike, and it was only proper to abide by it. The boy was taken to the auxiliary hospital and put in a ward of ten beds which had formerly been a classroom. After some twenty hours Rieux became convinced that the case was hopeless. The infection was steadily spreading, and the boy's body putting up no resistance. Tiny, half-formed, but acutely painful buboes were clogging the joints of the child's puny limbs. Obviously it was a losing fight. Under the circumstances Rieux had no qualms about testing Castel's serum on the boy. That night, after dinner, they performed the inoculation, a lengthy process, without getting the slightest reaction. At daybreak on the following day they gathered round the bed to observe the effects of this test inoculation on which so much hung.

> French: Mme
Othon parut interdite. Elle regardait à terre. - Oui,
dit-elle en hochant la tête, c'est ce que je vais faire. Avant
de les quitter, Rieux ne put s'empêcher de leur demander s'ils n'avaient besoin
de rien. La femme le regardait toujours en silence. Mais le juge détourna cette
fois les yeux. - Non,
dit-il, puis il avala sa salive, mais sauvez mon enfant. La quarantaine,
qui au début n'était qu'une simple formalité, avait été organisée par Rieux et
Rambert, de façon très stricte. En particulier, ils avaient exigé que les
membres d'une même famille fussent toujours isolés les uns des autres. Si l'un
des membres de la famille avait été infecté sans le savoir, il ne fallait pas
multiplier les chances de la maladie. Rieux expliqua ces raisons au juge qui
les trouva bonnes. Cependant, sa femme et lui se regardèrent de telle façon que
le docteur sentit à quel point cette séparation les laissait désemparés. Mme
Othon et sa petite fille purent être logées dans l'hôtel de quarantaine dirigé
par Rambert. Mais pour le juge d'instruction, [232] il n'y avait plus de place,
sinon dans le camp d'isolement que la préfecture était en train d'organiser,
sur le stade municipal, à l'aide de tentes prêtées par le service de voirie.
Rieux s'en excusa, mais M. Othon dit qu'il n'y avait qu'une règle pour tous et
qu'il était juste d'obéir. Quant à
l'enfant, il fut transporté à l'hôpital auxiliaire, dans une ancienne salle de
classe où dix lits avaient été installés. Au bout d'une vingtaine d'heures,
Rieux jugea son cas désespéré. Le petit corps se laissait dévorer par
l'infection, sans une réaction. De tout petits bubons, douloureux, mais à peine
formés, bloquaient les articulations de ses membres grêles. Il était vaincu
d'avance. C'est pourquoi Rieux eut l'idée d'essayer sur lui le sérum de Castel.
Le soir même, après le dîner, ils pratiquèrent la longue inoculation, sans
obtenir une seule réaction de l'enfant. À l'aube, le lendemain, tous se
rendirent auprès du petit garçon pour juger de cette expérience décisive.

[¶48] The child had come out of his extreme prostration and was tossing about convulsively on the bed. From four in the morning Dr. Castel and Tarrou had been keeping watch and noting, stage by stage, the progress and remissions of the malady. Tarrou's bulky form was slightly drooping at the head of the bed, while at its foot, with Rieux standing beside him, Castel was seated, reading, with every appearance of calm, an old leather-bound book. One by one, as the light increased in the former classroom, the others arrived. Paneloux, the first to come, leaned against the wall on the opposite side of the bed to Tarrou. His face was drawn with grief, and the accumulated weariness of many weeks, during which he had never spared himself, had deeply seamed his somewhat prominent forehead. Grand came next. It was seven o'clock, and he apologized for being out of breath; he could only stay a moment, but wanted to know if any definite results had been observed. Without speaking, Rieux pointed to the child. His eyes shut, his teeth clenched, his features frozen in an agonized grimace, he was rolling his head from side to side on the bolster. When there was just light enough to make out the half-obliterated figures of an equation chalked on a blackboard that still hung on the wall at the far end of the room, Rambert entered. Posting himself at the foot of the next bed, he took a package of cigarettes from his pocket. But after his first glance at the child's face he put it back.

> French: L'enfant,
sorti de sa torpeur, se tournait convulsivement dans les draps. Le docteur,
Castel et Tarrou, depuis quatre heures du matin, se tenaient près de lui,
suivant pas à pas les progrès ou les haltes de la maladie. À la tête du lit, le
corps massif de Tarrou était un peu voûté. Au pied du lit, assis près de Rieux
debout, Castel lisait, avec toutes les apparences de la tranquillité, un vieil
ouvrage. Peu à peu, à mesure que le jour s'élargissait dans l'ancienne salle
d'école, les autres arrivaient. Paneloux d'abord, qui se plaça de l'autre côté
du lit, par rapport à Tarrou, et adossé au mur. Une expression douloureuse se
lisait sur son visage, et la fatigue de tous ces jours où il avait payé de sa
personne avait tracé des rides sur son front congestionné. À son tour, Joseph
Grand arriva. Il était sept heures et l'employé s'excusa d'être essoufflé.
[233] Il n'allait rester qu'un moment, peut-être savait-on déjà quelque chose
de précis. Sans mot dire, Rieux lui montra l'enfant qui, les yeux fermés dans
une face décomposée, les dents serrées à la limite de ses forces, le corps
immobile, tournait et retournait sa tête de droite à gauche, sur le traversin
sans draps. Lorsqu'il fit assez jour, enfin, pour qu'au fond de la salle, sur
le tableau noir demeuré en place, on pût distinguer les traces d'anciennes
formules d'équation, Rambert arriva. Il s'adossa au pied du lit voisin et
sortit un paquet de cigarettes. Mais après un regard à l'enfant, il remit le
paquet dans sa poche.

[¶49] From his chair Castel looked at Rieux over his spectacles. "Any news of his father?" "No," said Rieux. "He's in the isolation camp."

> French: Castel,
toujours assis, regardait Rieux par-dessus ses lunettes : -
Avez-vous des nouvelles du père ? - Non,
dit Rieux, il est au camp d'isolement.

[¶50] The doctor's hands were gripping the rail of the bed, his eyes fixed on the small tortured body. Suddenly it stiffened, and seemed to give a little at the waist, as slowly the arms and legs spread out X-wise. From the body, naked under an army blanket, rose a smell of damp wool and stale sweat. The boy had gritted his teeth again. Then very gradually he relaxed, bringing his arms and legs back toward the center of the bed, still without speaking or opening his eyes, and his breathing seemed to quicken. Rieux looked at Tarrou, who hastily lowered his eyes.

> French: Le
docteur serrait avec force la barre du lit où gémissait l'enfant. Il ne
quittait pas des yeux le petit malade qui se raidit brusquement et, les dents
de nouveau serrées, se creusa un peu au niveau de la taille, écartant lentement
les bras et les jambes. Du petit corps, nu sous la couverture militaire,
montait une odeur de laine et d'aigre sueur. L'enfant se détendit peu à peu,
ramena bras et jambes vers le centre du lit et, toujours aveugle et muet, parut
respirer plus vite. Rieux rencontra le regard de Tarrou qui détourna les yeux.

[¶51] They had already seen children die, for many months now death had shown no favoritism, but they had never yet watched a child's agony minute by minute, as they had now been doing since daybreak. Needless to say, the pain inflicted on these innocent victims had always seemed to them to be what in fact it was: an abominable thing. But hitherto they had felt its abomination in, so to speak, an abstract way; they had never had to witness over so long a period the death-throes of an innocent child.

> French: Ils
avaient déjà vu mourir des enfants puisque la terreur, depuis des mois, ne
choisissait pas, niais ils n'avaient jamais encore suivi leurs souffrances
minute après minute, comme ils le faisaient depuis le matin. Et, bien entendu,
la douleur infligée à ces innocents n'avait jamais cessé de leur paraître ce
qu'elle était en vérité, c'est-à-dire un scandale. Mais jusque-là du moins, ils
se scandalisaient abstraitement en quelque [234] sorte, parce qu'ils n'avaient
jamais regardé en face, si longuement, l'agonie d'un innocent.

[¶52] And just then the boy had a sudden spasm, as if something had bitten him in the stomach, and uttered a long, shrill wail. For moments that seemed endless he stayed in a queer, contorted position, his body racked by convulsive tremors; it was as if his frail frame were bending before the fierce breath of the plague, breaking under the reiterated gusts of fever. Then the storm-wind passed, there came a lull, and he relaxed a little; the fever seemed to recede, leaving him gasping for breath on a dank, pestilential shore, lost in a languor that already looked like death. When for the third time the fiery wave broke on him, lifting him a little, the child curled himself up and shrank away to the edge of the bed, as if in terror of the flames advancing on him, licking his limbs. A moment later, after tossing his head wildly to and fro, he flung off the blanket. From between the inflamed eyelids big tears welled up and trickled down the sunken, leaden-hued cheeks. When the spasm had passed, utterly exhausted, tensing his thin legs and arms, on which, within forty-eight hours, the flesh had wasted to the bone, the child lay flat, racked on the tumbled bed, in a grotesque parody of crucifixion.

> French: Justement
l'enfant, comme mordu à l'estomac, se pliait à nouveau, avec un gémissement
grêle. Il resta creusé ainsi pendant de longues secondes, secoué de frissons et
de tremblements convulsifs, comme si sa frêle carcasse pliait sous le vent
furieux de la peste et craquait sous les souffles répétés de la fièvre. La
bourrasque passée, il se détendit un peu, la fièvre sembla se retirer et
l'abandonner, haletant, sur une grève humide et empoisonnée où le repos
ressemblait déjà à la mort. Quand le flot brûlant l'atteignit à nouveau pour la
troisième fois et le souleva un peu, l'enfant se recroquevilla, recula au fond
du lit dans l'épouvante de la flamme qui le brûlait et agita follement la tête,
en rejetant sa couverture. De grosses larmes, jaillissant sous les paupières
enflammées, se mirent à couler sur son visage plombé, et, au bout de la crise,
épuisé, crispant ses jambes osseuses et ses bras dont la chair avait fondu en
quarante-huit heures, l'enfant prit dans le lit dévasté une pose de crucifié
grotesque.

[¶53] Bending, Tarrou gently stroked with his big paw the small face stained with tears and sweat. Castel had closed his book a few moments before, and his eyes were now fixed on the child. He began to speak, but had to give a cough before continuing, because his voice rang out so harshly. "There wasn't any remission this morning, was there, Rieux?"

> French: Tarrou
se pencha et, de sa lourde main, essuya le petit visage trempé de larmes et de
sueur. Depuis un moment, Castel avait fermé son livre et regardait le malade.
Il commença une phrase, mais fut obligé de tousser pour pouvoir la terminer,
parce que sa voix détonait brusquement : - Il
n'y a pas eu de rémission matinale, n'est-ce pas, Rieux ?

[¶54] Rieux shook his head, adding, however, that the child was putting up more resistance than one would have expected. Paneloux, who was slumped against the wall, said in a low voice: "So if he is to die, he will have suffered longer." Light was increasing in the ward. The occupants of the other nine beds were tossing about and groaning, but in tones that seemed deliberately subdued. Only one, at the far end of the ward, was screaming, or rather uttering little exclamations at regular intervals, which seemed to convey surprise more than pain. Indeed, one had the impression that even for the sufferers the frantic terror of the early phase had passed, and there was a sort of mournful resignation in their present attitude toward the disease. Only the child went on fighting with all his little might. Now and then Rieux took his pulse, less because this served any purpose than as an escape from his utter helplessness, and when he closed his eyes, he seemed to feel its tumult mingling with the fever of his own blood. And then, at one with the tortured child, he struggled to sustain him with all the remaining strength of his own body. But, linked for a few moments, the rhythms of their heartbeats soon fell apart, the child escaped him, and again he knew his impotence. Then he released the small, thin wrist and moved back to his place. The light on the whitewashed walls was changing from pink to yellow. The first waves of another day of heat were beating on the windows. They hardly heard Grand saying he would come back as he turned to go. All were waiting. The child, his eyes still closed, seemed to grow a little calmer. His clawlike fingers were feebly plucking at the sides of the bed. Then they rose, scratched at the blanket over his knees, and suddenly he doubled up his limbs, bringing his thighs above his stomach, and remained quite still. For the first time he opened his eyes and gazed at Rieux, who was standing immediately in front of him. In the small face, rigid as a mask of grayish clay, slowly the lips parted and from them rose a long, incessant scream, hardly varying with his respiration, and filling the ward with a fierce, indignant protest, so little childish that it seemed like a collective voice issuing from all the sufferers there. Rieux clenched his jaws, Tarrou looked away. Rambert went and stood beside Castel, who closed the book lying on his knees. Paneloux gazed down at the small mouth, fouled with the sores of the plague and pouring out the angry death-cry that has sounded through the ages of mankind. He sank on his knees, and all present found it natural to hear him say in a voice hoarse but clearly audible across that nameless, never ending wail: "My God, spare this child!" But the wail continued without cease and the other sufferers began to grow restless. The patient at the far end of the ward, whose little broken cries had gone on without a break, now quickened their tempo so that they flowed together in one unbroken cry, while the others' groans grew louder. A gust of sobs swept through the room, drowning Paneloux's prayer, and Rieux, who was still tightly gripping the rail of the bed, shut his eyes, dazed with exhaustion and disgust.

> French: Rieux
dit que non, mais que l'enfant résistait depuis plus longtemps qu'il n'était
normal. Paneloux, qui semblait un peu affaissé contre le mur, dit alors
sourdement : - S'il
doit mourir, il aura souffert plus longtemps. Rieux
se retourna brusquement vers lui et ouvrit [235] la bouche pour parler, mais il
se tut, fit un effort visible pour se dominer, et ramena son regard sur
l'enfant. La lumière
s'enflait dans la salle. Sur les cinq autres lits, des formes remuaient et
gémissaient, mais avec une discrétion qui semblait concertée. Le seul qui
criât, à l'autre bout de la salle, poussait à intervalles réguliers de petites
exclamations qui paraissaient traduire plus d'étonnement que de douleur. Il
semblait que, même pour les malades, ce ne fût pas l'effroi du début. Il y
avait même, maintenant, une sorte de consentement dans leur manière de prendre
la maladie. Seul, l'enfant se débattait de toutes ses forces. Rieux qui, de
temps en temps, lui prenait le pouls, sans nécessité d'ailleurs et plutôt pour
sortir de l'immobilité impuissante où il était, sentait, en fermant les yeux,
cette agitation se mêler au tumulte de son propre sang. Il se confondait alors
avec l'enfant supplicié et tentait de le soutenir de toute sa force encore
intacte. Mais une minute réunies, les pulsations de leurs deux cœurs se
désaccordaient, l'enfant lui échappait, et son effort sombrait dans le vide. Il
lâchait alors le mince poignet et retournait à sa place. Le long
des murs peints à la chaux, la lumière passait du rose au jaune. Derrière la
vitre, une matinée de chaleur commençait à crépiter. C'est à peine si on
entendit Grand partir en disant qu'il reviendrait. Tous attendaient. L'enfant,
les yeux toujours fermés, semblait se calmer un peu. Les mains, devenues comme
des griffes, labouraient doucement les flancs du lit. Elles remontèrent,
grattèrent la couverture près des genoux, et, soudain, l'enfant plia ses
jambes, ramena ses cuisses près du ventre et s'immobilisa. Il ouvrit alors les
yeux pour la première fois et regarda Rieux qui se trouvait devant lui. Au
creux de son visage maintenant figé dans une argile grise, la bouche s'ouvrit
et [236] presque aussitôt, il en sortit un seul cri continu, que la respiration
nuançait à peine, et qui emplit soudain la salle d'une protestation monotone,
discorde, et si peu humaine qu'elle semblait venir de tous les hommes à la
fois. Rieux serrait les dents et Tarrou se détourna. Rambert s'approcha du lit
près de Castel qui ferma le livre, resté ouvert sur ses genoux. Paneloux
regarda cette bouche enfantine, souillée par la maladie, pleine de ce cri de
tous les âges. Et il se laissa glisser à genoux et tout le monde trouva naturel
de l'entendre dire d'une voix un peu étouffée, mais distincte derrière la
plainte anonyme qui n'arrêtait pas : « Mon Dieu, sauvez cet
enfant. » Mais
l'enfant continuait de crier et, tout autour de lui, les malades s'agitèrent.
Celui dont les exclamations n'avaient pas cessé, à l'autre bout de la pièce,
précipita le rythme de sa plainte jusqu'à en faire, lui aussi, un vrai cri,
pendant que les autres gémissaient de plus en plus fort. Une marée de sanglots
déferla dans la salle, couvrant la prière de Paneloux, et Rieux, accroché à sa
barre de lit, ferma les yeux, ivre de fatigue et de dégoût.

[¶55] When he opened them again, Tarrou was at his side. "I must go," Rieux said. "I can't bear to hear them any longer."

> French: Quand
il les rouvrit, il trouva Tarrou près de lui. - Il
faut que je m'en aille, dit Rieux. je ne peux plus les supporter.

[¶56] But then, suddenly, the other sufferers fell silent. And now the doctor grew aware that the child's wail, after weakening more and more, had fluttered out into silence. Around him the groans began again, but more faintly, like a far echo of the fight that now was over. For it was over. Castel had moved round to the other side of the bed and said the end had come. His mouth still gaping, but silent now, the child was lying among the tumbled blankets, a small, shrunken form, with the tears still wet on his cheeks. Paneloux went up to the bed and made the sign of benediction. Then gathering up his cassock, he walked out by the passage between the beds. "Will you have to start it all over again?" Tarrou asked Castel. The old doctor nodded slowly, with a twisted smile.

> French: Mais
brusquement, les autres malades se turent. Le docteur reconnut alors que le cri
de l'enfant avait faibli, qu'il faiblissait encore et qu'il venait de
s'arrêter. Autour de lui, les plaintes reprenaient, mais sourdement, et comme
un écho lointain de cette lutte qui venait de s'achever. Car elle s'était
achevée. Castel était passé de l'autre côté du lit et dit que c'était fini. La
bouche ouverte, mais muette, l'enfant reposait au creux des couvertures en
désordre, rapetissé tout d'un coup, avec des restes de larmes sur son visage. [237] Paneloux
s'approcha du lit et fit les gestes de la bénédiction. Puis il ramassa ses
robes et sortit par l'allée centrale. -
Faudra-t-il tout recommencer ? demanda Tarrou à Castel. Le
vieux docteur secouait la tête.

[¶57] "Perhaps. After all, he put up a surprisingly long resistance." Rieux was already on his way out, walking so quickly and with such a strange look on his face that Paneloux put out an arm to check him when he was about to pass him in the doorway. "Come, doctor," he began. Rieux swung round on him fiercely.

> French: -
Peut-être, dit-il avec un sourire crispé. Après tout, il a longtemps résisté. Mais
Rieux quittait déjà la salle, d'un pas si précipité, et avec un tel air, que
lorsqu'il dépassa Paneloux, celui-ci tendit le bras pour le retenir. -
Allons, docteur, lui dit-il. Dans le
même mouvement emporté, Rieux se retourna et lui jeta avec violence :

[¶58] "Ah! That child, anyhow, was innocent, and you know it as well as I do!" He strode on, brushing past Paneloux, and walked across the school playground. Sitting on a wooden bench under the dingy, stunted trees, he wiped off the sweat that was beginning to run into his eyes. He felt like shouting imprecations, anything to loosen the stranglehold lashing his heart with steel. Heat was flooding down between the branches of the fig trees. A white haze, spreading rapidly over the blue of the morning sky, made the air yet more stifling. Rieux lay back wearily on the bench. Gazing up at the ragged branches, the shimmering sky, he slowly got back his breath and fought down his fatigue.

> French: -
Ah ! celui-là, au moins, était innocent, vous le savez bien ! Puis il
se détourna et, franchissant les portes de la salle avant Paneloux, il gagna le
fond de la cour d'école. Il s'assit sur un banc, entre les petits arbres
poudreux, et essuya la sueur qui lui coulait déjà dans les yeux. Il avait envie
de crier encore pour dénouer enfin le nœud violent qui lui broyait le cœur. La
chaleur tombait lentement entre les branches des ficus. Le ciel bleu du matin
se couvrait rapidement d'une taie blanchâtre qui rendait l'air plus étouffant.
Rieux se laissa aller sur son banc. Il regardait les branches, le ciel,
retrouvant lentement sa respiration, ravalant peu à peu sa fatigue.

[¶59] He heard a voice behind him. "Why was there that anger in your voice just now? What we'd been seeing was as unbearable to me as it was to you." Rieux turned toward Paneloux.

> French: -
Pourquoi m'avoir parlé avec cette colère ? dit une voix derrière lui. Pour
moi aussi, ce spectacle était insupportable. Rieux
se retourna vers Paneloux :

[¶60] "I know. I'm sorry. But weariness is a kind of madness. And there are times when the only feeling I have is one of mad revolt." "I understand," Paneloux said in a low voice. "That sort of thing is revolting because it passes our human understanding. But perhaps we should love what we cannot understand." Rieux straightened up slowly. He gazed at Paneloux, summoning to his gaze all the strength and fervor he could muster against his weariness. Then he shook his head.

> French: - C'est
vrai, dit-il. Pardonnez-moi. Mais la fatigue est une folie. Et il y a des
heures dans cette ville où je ne sens plus que ma révolte. [238] -
Je comprends, murmura Paneloux. Cela est révoltant parce que cela passe notre
mesure. Mais peut-être devons-nous aimer ce que nous ne pouvons pas comprendre. Rieux
se redressa d'un seul coup. Il regardait Paneloux, avec toute la force et la
passion dont il était capable, et secouait la tête.

[¶61] "No, Father. I've a very different idea of love. And until my dying day I shall refuse to love a scheme of things in which children are put to torture." A shade of disquietude crossed the priest's face. "Ah, doctor," he said sadly, "I've just realized what is meant by 'grace.'" Rieux had sunk back again on the bench. His lassitude had returned and from its depths he spoke, more gently: "It's something I haven't got; that I know. But I'd rather not discuss that with you. We're working side by side for something that unites us, beyond blasphemy and prayers. And it's the only thing that matters."

> French: - Non,
mon père, dit-il. Je me fais une autre idée de J'amour. Et je refuserai jusqu'à
la mort d'aimer cette création où des enfants sont torturés. Sur le
visage de Paneloux, une ombre bouleversée passa. -
Ah ! docteur, fit-il avec tristesse, je viens de comprendre ce qu'on
appelle la grâce. Mais
Rieux s'était laissé aller de nouveau sur son banc. Du fond de sa fatigue
revenue, il répondit avec plus de douceur : - C'est
ce que je n'ai pas, je le sais. Mais je ne veux pas discuter cela avec vous.
Nous travaillons ensemble pour quelque chose qui nous réunit au delà des
blasphèmes et des prières. Cela seul est important.

[¶62] Paneloux sat down beside Rieux. It was obvious that he was deeply moved. "Yes, yes," he said, "you, too, are working for man's salvation." Rieux tried to smile.

> French: Paneloux
s'assit près de Rieux. Il avait l'air ému. - Oui,
dit-il, oui, vous aussi vous travaillez pour le salut de l'homme. Rieux
essayait de sourire.

[¶63] "Salvation's much too big a word for me. I don't aim so high. I'm concerned with man's health; and for me his health comes first." Paneloux seemed to hesitate. "Doctor?" he began, then fell silent. Down his face, too, sweat was trickling. Murmuring: "Good-by for the present," he rose. His eyes were moist. When he turned to go, Rieux, who had seemed lost in thought, suddenly rose and took a step toward him. "Again, please forgive me. I can promise there won't be another outburst of that kind."

> French: - Le
salut de l'homme est un trop grand mot pour moi. je ne vais pas si loin. C'est
sa santé qui m'intéresse, sa santé d'abord. Paneloux
hésita. -
Docteur, dit-il. Mais il
s'arrêta. Sur son front aussi la sueur commençait à ruisseler. Il
murmura : « Au revoir » et ses yeux brillaient quand il se leva.
Il allait partir quand Rieux, qui réfléchissait, se leva aussi et fit un pas
vers lui. [239] -
Pardonnez-moi encore, dit-il. Cet éclat ne se renouvellera plus.

[¶64] Paneloux held out his hand, saying regretfully: "And yet, I haven't convinced you!" "What does it matter? What I hate is death and disease, as you well know. And whether you wish it or not, we're allies, facing them and fighting them together." Rieux was still holding Paneloux's hand. "So you see", but he refrained from meeting the priest's eyes, "God Himself can't part us now."

> French: Paneloux
tendit sa main et dit avec tristesse : - Et
pourtant je ne vous ai pas convaincu ! -
Qu'est-ce que cela fait ? dit Rieux. Ce que je hais, c'est la mort et le
mal, vous le savez bien. Et que vous le vouliez ou non, nous sommes ensemble
pour les souffrir et les combattre. Rieux
retenait la main de Paneloux. - Vous
voyez, dit-il en évitant de le regarder, Dieu lui-même ne peut maintenant nous
séparer.

[¶65] Since joining Rieux's band of workers Paneloux had spent his entire time in hospitals and places where he came in contact with plague. He had elected for the place among his fellow workers that he judged incumbent on him, in the forefront of the fight. And constantly since then he had rubbed shoulders with death. Though theoretically immunized by periodical inoculations, he was well aware that at any moment death might claim him too, and he had given thought to this. Outwardly he had lost nothing of his serenity. But from the day on which he saw a child die, something seemed to change in him. And his face bore traces of the rising tension of his thoughts. When one day he told Rieux with a smile that he was working on a short essay entitled "Is a Priest Justified in Consulting a Doctor?" Rieux had gathered that something graver lay behind the question than the priest's tone seemed to imply. On the doctor's saying he would greatly like to have a look at the essay, Paneloux informed him that he would shortly be preaching at a Mass for men, and his sermon would convey some at least of his considered opinions on the question.

> French: [240] Depuis
qu'il était entré dans les formations sanitaires, Paneloux n'avait pas quitté
les hôpitaux et les lieux où se rencontrait la peste. Il s'était placé, parmi
les sauveteurs, au rang qui lui paraissait devoir être le sien, c'est-à-dire le
premier. Les spectacles de la mort ne lui avaient pas manqué. Et bien qu'en
principe, il fût protégé par le sérum, le souci de sa propre mort non plus ne
lui était pas resté étranger. Apparemment, il avait toujours gardé son calme.
Mais à partir de ce jour où il avait longtemps regardé un enfant mourir, il
parut changé. Une tension croissante se Usait sur son visage. Et le jour où il
dit à Rieux, en souriant, qu'il préparait en ce moment un court traité sur le
sujet : « Un prêtre peut-il consulter un médecin ? », le
docteur eut l'impression qu'il s'agissait de quelque chose de plus sérieux que
ne semblait le dire Paneloux. Comme le docteur exprimait le désir de prendre
connaissance de ce travail, Paneloux lui annonça qu'il devait faire un prêche à
la messe des hommes, et qu'à cette occasion, il exposerait quelques-uns, au
moins, de ses points de vues :

[¶66] "I hope you'll come, doctor. The subject will interest you.". A high wind was blowing on the day Father Paneloux preached his second sermon. The congregation, it must be admitted, was sparser than on the first occasion, partly because this kind of performance had lost its novelty for our townsfolk. Indeed, considering the abnormal conditions they were up against, the very word "novelty" had lost all meaning. Moreover, most people, assuming they had not altogether abandoned religious observances, or did not combine them naively with a thoroughly immoral way of living, had replaced normal religious practice by more or less extravagant superstitions. Thus they were readier to wear prophylactic medals of St. Roch than to go to Mass.

> French: - Je
voudrais que vous veniez, docteur, le sujet vous intéressera. Le Père
prononça son second prêche par un jour de [241] grand vent. À vrai dire, les
rangs de l'assistance étaient plus clairsemés que lors du premier prêche. C'est
que ce genre de spectacle n'avait plus l'attrait de la nouveauté pour nos
concitoyens. Dans les circonstances difficiles que la ville traversait, le mot
même de « nouveauté » avait perdu son sens. D'ailleurs, la plupart
des gens, quand ils n'avaient pas entièrement déserté leurs devoirs religieux, ou
quand ils ne les faisaient pas coïncider avec une vie personnelle profondément
immorale, avaient remplacé les pratiques ordinaires par des superstitions peu
raisonnables. Ils portaient plus volontiers des médailles protectrices ou des
amulettes de saint Roch qu'ils n'allaient à la messe.

[¶67] An illustration may be found in the remarkable interest shown in prophecies of all descriptions. True, in the spring, when the epidemic was expected to end abruptly at any moment, no one troubled to take another's opinion as to its probable duration, since everyone had persuaded himself that it would have none. But as the days went by, a fear grew up that the calamity might last indefinitely, and then the ending of the plague became the target of all hopes. As a result copies of predictions attributed to soothsayers or saints of the Catholic Church circulated freely from hand to hand. The local printing firms were quick to realize the profit to be made by pandering to this new craze and printed large numbers of the prophecies that had been going round in manuscript. Finding that the public appetite for this type of literature was still unsated, they had researches made in the municipal libraries for all the mental pabulum of the kind available in old chronicles, memoirs, and the like. And when this source ran dry, they commissioned journalists to write up forecasts, and, in this respect at least, the journalists proved themselves equal to their prototypes of earlier ages.

> French: On peut
en donner comme exemple l'usage immodéré que nos concitoyens faisaient des
prophéties. Au printemps, en effet, on avait attendu, d'un moment à l'autre, la
fin de la maladie, et personne ne s'avisait de demander à autrui des précisions
sur la durée de l'épidémie, puisque tout le monde se persuadait qu'elle n'en
aurait pas. Mais à mesure que les jours passaient, on se mit à craindre que ce
malheur n'eût véritablement pas de fin et, du même coup, la cessation de l'épidémie
devint l'objet de toutes les espérances. On se passait ainsi, de la main à la
main, diverses prophéties dues à des mages ou à des saints de l'Église
catholique. Des imprimeurs de la ville virent très vite le parti qu'ils
pouvaient tirer de cet engouement et diffusèrent à de nombreux exemplaires les
textes qui circulaient. S'apercevant que la curiosité du public était
insatiable, ils firent entreprendre des recherches, dans les bibliothèques
municipales, sur tous les témoignages de ce genre que la petite histoire
pouvait fournir et ils les répandirent dans la ville. Lorsque l'histoire
elle-même fut à court de prophéties, on en commanda à des journalistes qui, sur
ce point [242] au moins, se montrèrent aussi compétents que leurs modèles des
siècles passés.

[¶68] Some of these prophetic writings were actually serialized in our newspapers and read with as much avidity as the love-stories that had occupied these columns in the piping times of health. Some predictions were based on far-fetched arithmetical calculations, involving the figures of the year, the total of deaths, and the number of months the plague had so far lasted. Others made comparisons with the great pestilences of former times, drew parallels (which the forecasters called "constants"), and claimed to deduce conclusions bearing on the present calamity. But our most popular prophets were undoubtedly those who in an apocalyptic jargon had announced sequences of events, any one of which might be construed as applicable to the present state of affairs and was abstruse enough to admit of almost any interpretation. Thus Nostradamus and St. Odilia were consulted daily, and always with happy results. Indeed, the one thing these prophecies had in common was that, ultimately, all were reassuring. Unfortunately, though, the plague was not. Thus superstition had usurped the place of religion in the life of our town, and that is why the church in which Paneloux preached his sermon was only three-quarters full. That evening, when Rieux arrived, the wind was pouring in great gusts through the swing-doors and filling the aisles with sudden drafts. And it was in a cold, silent church, surrounded by a congregation of men exclusively, that Rieux watched the Father climb into the pulpit. He spoke in a gender, more thoughtful tone than on the previous occasion, and several times was noticed to be stumbling over his words. A yet more noteworthy change was that instead of saying "you" he now said "we."

> French: Certaines
de ces prophéties paraissaient même en feuilleton dans les journaux et
n'étaient pas lues avec moins d'avidité que les histoires sentimentales qu'on
pouvait y trouver, au temps de la santé. Quelques-unes de ces prévisions
s'appuyaient sur des calculs bizarres où intervenaient le millésime de l'année,
le nombre des morts et le compte des mois déjà passés sous le régime de la
peste. D'autres établissaient des comparaisons avec les grandes pestes de
l'histoire, en dégageaient les similitudes (que les prophéties appelaient
constantes) et, au moyen de calculs non moins bizarres, prétendaient en tirer
des enseignements relatifs à l'épreuve présente. Mais les plus appréciées du
public étaient sans conteste celles qui, dans un langage apocalyptique,
annonçaient des séries d'événements dont chacun pouvait être celui qui
éprouvait la ville et dont la complexité permettait toutes les interprétations.
Nostradamus et sainte Odile furent ainsi consultés quotidiennement, et toujours
avec fruit. Ce qui d'ailleurs restait commun à toutes les prophéties est
qu'elles étaient finalement rassurantes. Seule, la peste ne l'était pas. Ces
superstitions tenaient donc lieu de religion à nos concitoyens et c'est
pourquoi le prêche de Paneloux eut lieu dans une église qui n'était pleine
qu'aux trois quarts. Le soir du prêche, lorsque Rieux arriva, le vent, qui
s'infiltrait en filets d'air par les portes battantes de l'entrée, circulait
librement parmi les auditeurs. Et c'est dans une église froide et silencieuse,
au milieu d'une assistance exclusivement composée d'hommes, qu'il prit place et
qu'il vit le Père monter en chaire. Ce dernier parla d'un ton plus doux et plus
réfléchi que la première fois et, à plusieurs reprises, les assistants [243] remarquèrent
une certaine hésitation dans son débit. Chose curieuse encore, il ne disait
plus « vous », mais « nous ».

[¶69] However, his voice grew gradually firmer as he proceeded. He started by recalling that for many a long month plague had been in our midst, and we now knew it better, after having seen it often seated at our tables or at the bedsides of those we loved. We had seen it walking at our side, or waiting for our coming at the places where we worked. Thus we were now, perhaps, better able to comprehend what it was telling us unceasingly; a message to which, in the first shock of the visitation, we might not have listened with due heed. What he, Father Paneloux, had said in his first sermon still held good, such, anyhow, was his belief. And yet, perhaps, as may befall any one of us (here he struck his breast), his words and thoughts had lacked in charity. However this might be, one thing was not to be gainsaid; a fact that always, under all circumstances, we should bear in mind. Appearances notwithstanding, all trials, however cruel, worked together for good to the Christian. And, indeed, what a Christian should always seek in his hour of trial was to discern that good, in what it consisted and how best he could turn it to account.

> French: Cependant,
sa voix s'affermit peu à peu. Il commença par rappeler que, depuis de longs
mois, la peste était parmi nous et que maintenant que nous la connaissions
mieux pour l'avoir vue tant de fois s'asseoir à notre table ou au chevet de
ceux que nous aimions, marcher près de nous et attendre notre venue aux lieux
de travail, maintenant donc, nous pourrions peut-être mieux recevoir ce qu'elle
nous disait sans relâche et que, dans la première surprise, il était possible
que nous n'eussions pas bien écouté. Ce que le Père Paneloux avait déjà prêché
au même endroit restait vrai - ou du moins c'était sa conviction. Mais,
peut-être encore, comme il nous arrivait à tous, et il s'en frappait la
poitrine, l'avait-il pensé et dit sans charité. Ce qui restait vrai, cependant,
était qu'en toute chose, toujours, il y avait à retenir. L'épreuve la plus
cruelle était encore bénéfice pour le chrétien. Et, justement, ce que le
chrétien, en l'espèce, devait chercher, c'était son bénéfice, et de quoi le
bénéfice était fait, et comment on pouvait le trouver.

[¶70] At this stage the people near Rieux seemed to settle in against the arm-rests of their pews and make themselves as comfortable as they could. One of the big padded entrance doors was softly thudding in the wind, and someone got up to secure it. As a result, Rieux's attention wandered and he did not follow well what Paneloux now went on to say. Apparently it came to this: we might try to explain the phenomenon of the plague, but, above all, should learn what it had to teach us. Rieux gathered that, to the Father's thinking, there was really nothing to explain. His interest quickened when, in a more emphatic tone, the preacher said that there were some things we could grasp as touching God, and others we could not. There was no doubt as to the existence of good and evil and, as a rule, it was easy to see the difference between them. The difficulty began when we looked into the nature of evil, and among things evil he included human suffering. Thus we had apparently needful pain, and apparently needless pain; we had Don Juan cast into hell, and a child's death. For while it is right that a libertine should be struck down, we see no reason for a child's suffering. And, truth to tell, nothing was more important on earth than a child's suffering, the horror it inspires in us, and the reasons we must find to account for it. In other manifestations of life God made things easy for us and, thus far, our religion had no merit. But in this respect He put us, so to speak, with our backs to the wall. Indeed, we all were up against the wall that plague had built around us, and in its lethal shadow we must work out our salvation. He, Father Paneloux, refused to have recourse to simple devices enabling him to scale that wall. Thus he might easily have assured them that the child's sufferings would be compensated for by an eternity of bliss awaiting him. But how could he give that assurance when, to tell the truth, he knew nothing about it? For who would dare to assert that eternal happiness can compensate for a single moment's human suffering? He who asserted that would not be a true Christian, a follower of the Master who knew all the pangs of suffering in his body and his soul. No, he, Father Paneloux, would keep faith with that great symbol of all suffering, the tortured body on the Cross; he would stand fast, his back to the wall, and face honestly the terrible problem of a child's agony. And he would boldly say to those who listened to his words today: "My brothers, a time of testing has come for us all. We must believe everything or deny everything. And who among you, I ask, would dare to deny everything?"

> French: À ce
moment, autour de Rieux, les gens parurent se carrer entre les accoudoirs de
leur banc et s'installer aussi confortablement qu'ils le pouvaient. Une des
portes capitonnées de l'entrée battit doucement. Quelqu'un se dérangea pour la
maintenir. Et Rieux, distrait par cette agitation, entendit à peine Paneloux
qui reprenait son prêche. Il disait à peu près qu'il ne fallait pas essayer de
s'expliquer le spectacle de la peste, mais tenter d'apprendre ce qu'on pouvait
en apprendre Rieux comprit confusément que, selon le Père, il n'y avait rien à
expliquer. Son intérêt se fixa quand Paneloux dit fortement qu'il y avait des
choses qu'on pouvait [244] expliquer au regard de Dieu et d'autres qu'on ne
pouvait pas. Il y avait certes le bien et le mal, et, généralement, on
s'expliquait aisément ce qui les séparait. Mais à l'intérieur du mal, la difficulté
commençait. Il y avait par exemple le mal apparemment nécessaire et le mal
apparemment inutile. Il y avait Don Juan plongé aux Enfers et la mort d'un
enfant. Car s'il est juste que le libertin soit foudroyé, on ne comprend pas la
souffrance de l'enfant. Et, en vérité, il n'y avait rien sur la terre de plus
important que la souffrance d'un enfant et l'horreur que cette souffrance
traîne avec elle et les raisons qu'il faut lui trouver. Dans le reste de la
vie, Dieu nous facilitait tout et, jusque-là, la religion était sans mérites.
Ici, au contraire, il nous mettait au pied du mur. Nous étions ainsi sous les
murailles de la peste et c'est à leur ombre mortelle qu'il nous fallait trouver
notre bénéfice. Le Père Paneloux refusait même de se donner des avantages
faciles qui lui permissent d'escalader le mur. Il lui aurait été aisé de dire
que l'éternité des délices qui attendaient l'enfant pouvait compenser sa
souffrance, mais, en vérité, il n'en savait rien. Qui pouvait affirmer en effet
que l'éternité d'une joie pouvait compenser un instant de la douleur humaine ?
Ce ne serait pas un chrétien, assurément, dont le Maître a connu la douleur
dans ses membres et dans son âme. Non, le Père resterait au pied du mur, fidèle
à cet écartèlement dont la croix est le symbole, face à face avec la souffrance
d'un enfant. Et il dirait sans crainte à ceux qui l'écoutaient ce
jour-là : « Mes frères, l'instant est venu. Il faut tout croire ou
tout nier. Et qui donc, parmi vous, oserait tout nier ? »

[¶71] It crossed Rieux's mind that Father Paneloux was dallying with heresy in speaking thus, but he had no time to follow up the thought. The preacher was declaring vehemently that this uncompromising duty laid on the Christian was at once his ruling virtue and his privilege. He was well aware that certain minds, schooled to a more indulgent and conventional morality, might well be dismayed, not to say outraged, by the seemingly excessive standard of Christian virtue about which he was going to speak. But religion in a time of plague could not be the religion of every day. While God might accept and even desire that the soul should take its ease and rejoice in happier times, in periods of extreme calamity He laid extreme demands on it. Thus today God had vouchsafed to His creatures an ordeal such that they must acquire and practice the greatest of all virtues: that of the All or Nothing.

> French: Rieux
eut à peine le temps de penser que le Père côtoyait l'hérésie que l'autre
reprenait déjà, avec force, pour affirmer que cette injonction, cette pure
exigence, [245] était le bénéfice du chrétien. C'était aussi sa vertu. Le père
savait que ce qu'il y avait d'excessif dans la vertu dont il allait parier choquerait
beaucoup d'esprits, habitués à une morale plus indulgente et plus classique.
Mais la religion du temps de peste ne pouvait être la religion de tous les
jours et si Dieu pouvait admettre, et même désirer, que l'âme se repose et se
réjouisse dans les temps de bonheur, il la voulait excessive dans les excès du
malheur. Dieu faisait aujourd'hui à ses créatures la faveur de les mettre dans
un malheur tel qu'il leur fallait retrouver et assumer la plus grande vertu qui
est celle du Tout ou Rien.

[¶72] Many centuries previously a profane writer had claimed to reveal a secret of the Church by declaring that purgatory did not exist. He wished to convey that there could be no half measures, there was only the alternative between heaven and hell; you were either saved or damned. That, according to Paneloux, was a heresy that could spring only from a blind, disordered soul. Nevertheless, there may well have been periods of history when purgatory could not be hoped for; periods when it was impossible to speak of venial sin. Every sin was deadly, and any indifference criminal. It was all or it was nothing.

> French: Un
auteur profane, il y avait des siècles de cela, avait prétendu révéler le
secret de l'Église en affirmant qu'il n'y avait pas de Purgatoire. Il
sous-entendait par là qu'il n'y avait pas de demi-mesures, qu'il n'y avait que
le Paradis et l'Enfer et qu'on ne pouvait être que sauvé ou damné, selon ce
qu'on avait choisi. C'était, à en croire Paneloux, une hérésie comme il n'en
pouvait naître qu'au sein d'une âme libertine. Car il y avait un Purgatoire.
Mais il était sans doute des époques où ce Purgatoire ne devait pas être trop
espéré, il était des époques où l'on ne pouvait parler de péché véniel. Tout
péché était mortel et toute indifférence criminelle. C'était tout ou ce n'était
rien.

[¶73] The preacher paused, and Rieux heard more clearly the whistling of the wind outside; judging by the sounds that came in below the closed doors, it had risen to storm pitch. Then he heard Father Paneloux's voice again. He was saying that the total acceptance of which he had been speaking was not to be taken in the limited sense usually given to the words; he was not thinking of mere resignation or even of that harder virtue, humility. It involved humiliation, but a humiliation to which the person humiliated gave full assent. True, the agony of a child was humiliating to the heart and to the mind. But that was why we had to come to terms with it. And that, too, was why, and here Paneloux assured those present that it was not easy to say what he was about to say, since it was God's will, we, too, should will it. Thus and thus only the Christian could face the problem squarely and, scorning subterfuge, pierce to the heart of the supreme issue, the essential choice. And his choice would be to believe everything, so as not to be forced into denying everything. Like those worthy women who, after learning that buboes were the natural issues through which the body cast out infection, went to their church and prayed: "Please, God, give him buboes," thus the Christian should yield himself wholly to the divine will, even though it passed his understanding. It was wrong to say: "This I understand, but that I cannot accept"; we must go straight to the heart of that which is unacceptable, precisely because it is thus that we are constrained to make our choice. The sufferings of children were our bread of affliction, but without this bread our souls would die of spiritual hunger.

> French: Paneloux
s'arrêta, et Rieux entendit mieux à ce moment, sous les portes, les plaintes du
vent qui semblait redoubler au dehors. Le Père disait au même instant que la
vertu d'acceptation totale dont il parlait ne pouvait être comprise au sens
restreint qu'on lui donnait d'ordinaire, qu'il ne s'agissait pas de la banale
résignation, ni même de la difficile humilité. Il s'agissait d'humiliation,
mais d'une humiliation où l'humilié était consentant. Certes, la souffrance
d'un enfant était humiliant [246] pour l'esprit et le cœur. Mais c'est pourquoi
il fallait y entrer. Mais c'est pourquoi, et Paneloux assura son auditoire que
ce qu'il allait dire n'était pas facile à dire, il fallait la vouloir parce que
Dieu la voulait. Ainsi seulement le chrétien n'épargnerait rien et, toutes
issues fermées, irait au fond du choix essentiel. Il choisirait de tout croire
pour ne pas être réduit à tout nier. Et comme les braves femmes qui, dans les
églises en ce moment, ayant appris que les bubons qui se formaient étaient la
voie naturelle par où le corps rejetait son infection, disaient :
« Mon Dieu, donnez-lui des bubons », le chrétien saurait s'abandonner
à la volonté divine, même incompréhensible. On ne pouvait dire :
« Cela je le comprends ; mais ceci est inacceptable », il
fallait sauter au cœur de cet inacceptable qui nous était offert, justement
pour que nous fissions notre choix. La souffrance des enfants était notre pain
amer, mais sans ce pain, notre âme périrait de sa faim spirituelle.

[¶74] The shuffling sounds which usually followed the moment when the preacher paused were beginning to make themselves heard when, unexpectedly, he raised his voice, making as if to put himself in his hearers' place and ask what then was the proper course to follow. He made no doubt that the ugly word "fatalism" would be applied to what he said. Well, he would not boggle at the word, provided he were allowed to qualify it with the adjective "active." Needless to say, there was no question of imitating the Abyssinian Christians of whom he had spoken previously. Nor should one even think of acting like those Persians who in time of plague threw their infected garments on the Christian sanitary workers and loudly called on Heaven to give the plague to these infidels who were trying to avert a pestilence sent by God. But, on the other hand, it would be no less wrong to imitate the monks at Cairo who, when plague was raging in the town, distributed the Host with pincers at the Mass, so as to avoid contact with wet, warm mouths in which infection might be latent. The plague-stricken Persians and the monks were equally at fault. For the former a child's agony did not count; with the latter, on the contrary, the natural dread of suffering ranked highest in their conduct. In both cases the real problem had been shirked; they had closed their ears to God's voice. But, Paneloux continued, there were other precedents of which he would now remind them. If the chronicles of the Black Death at Marseille were to be trusted, only four of the eighty-one monks in the Mercy Monastery survived the epidemic. And of these four three took to flight. Thus far the chronicler, and it was not his task to tell us more than the bare facts. But when he read that chronicle, Father Paneloux had found his thoughts fixed on that monk who stayed on by himself, despite the death of his seventy-seven companions, and, above all, despite the example of his three brothers who had fled. And, bringing down his fist on the edge of the pulpit, Father Paneloux cried in a ringing voice: "My brothers, each one of us must be the one who stays!" There was no question of not taking precautions or failing to comply with the orders wisely promulgated for the public weal in the disorders of a pestilence. Nor should we listen to certain moralists who told us to sink on our knees and give up the struggle. No, we should go forward, groping our way through the darkness, stumbling perhaps at times, and try to do what good lay in our power. As for the rest, we must hold fast, trusting in the divine goodness, even as to the deaths of little children, and not seeking personal respite.

> French: Ici le
remue-ménage assourdi qui accompagnait généralement les pauses du Père Paneloux
commençait à se faire entendre quand, inopinément, le prédicateur reprit avec
force en faisant mine de demander à la place de ses auditeurs quelle était, en
somme, la conduite à tenir. Il s'en doutait bien, on allait prononcer le mot
effrayant de fatalisme. Eh bien, il ne reculerait pas devant le terme si on lui
permettait seulement d'y joindre l'adjectif « actif ». Certes, et
encore une fois, il ne fallait pas imiter les chrétiens d'Abyssinie dont il
avait parlé. Il ne fallait même pas penser à rejoindre ces pestiférés perses
qui lançaient leurs hardes sur les piquets sanitaires chrétiens en invoquant le
ciel à haute voix pour le prier de donner la peste à ces infidèles qui
voulaient combattre le mal envoyé par Dieu. Mais à l'inverse, il ne fallait pas
imiter non plus les moines [247] du Caire qui, dans les épidémies du siècle
passé, donnaient la communion en prenant l'hostie avec des pincettes pour
éviter le contact de ces bouches humides et chaudes où l'infection pouvait
dormir. Les pestiférés perses et les moines péchaient également, Car, pour les
premiers, la souffrance d'un enfant ne comptait pas et, pour les seconds, au
contraire, la crainte bien humaine de la douleur avait tout envahi. Dans les
deux ras, le problème était escamoté. Tous restaient sourds à la voix de Dieu.
Mais il était d'autres exemples que Paneloux voulait rappeler. Si on en croyait
le chroniqueur de la grande peste de Marseille, sur les quatre-vingt-un
religieux du couvent de la Mercy, quatre seulement survécurent à la fièvre. Et
sur ces quatre, trois s'enfuirent. Ainsi parlaient les chroniqueurs, et ce
n'était pas leur métier d'en dire plus. Mais en lisant ceci, toute la pensée du
Père Paneloux allait à celui qui était resté seul, malgré soixante-dix-sept cadavres,
et malgré surtout l'exemple de ses trois frères. Et le, Père, frappant du poing
sur le rebord de la chaire, s'écria : « Mes frères, il faut être
celui qui reste ! » Il ne
s'agissait pas de refuser les précautions, l'ordre intelligent qu'une société
introduisait dans le désordre d'un fléau. Il ne fallait pas écouter ces
moralistes qui disaient qu'il fallait se mettre à genoux et tout abandonner. Il
fallait seulement commencer de marcher en avant, dans la ténèbre, un peu à
l'aveuglette, et essayer de faire du bien. Mais pour le reste, il fallait
demeurer, et accepter de s'en remettre à Dieu, même pour la mort des enfants,
et sans chercher de recours personnel.

[¶75] At this point Father Paneloux evoked the august figure of Bishop Belzunce during the Marseille plague. He reminded his hearers how, toward the close of the epidemic, the Bishop, having done all that it behooved him, shut himself up in his palace, behind high walls, after laying in a stock of food and drink. With a sudden revulsion of feeling, such as often comes in times of extreme tribulation, the inhabitants of Marseille, who had idolized him hitherto, now turned against him, piled up corpses round his house in order to infect it, and even flung bodies over the walls to make sure of his death. Thus in a moment of weakness the Bishop had proposed to isolate himself from the outside world, and, lo and behold, corpses rained down on his head! This had a lesson for us all; we must convince ourselves that there is no island of escape in time of plague. No, there was no middle course. We must accept the dilemma and choose either to hate God or to love God. And who would dare to choose to hate Him?

> French: Ici, le
Père Paneloux évoqua la haute figure de l'évêque Belzunce pendant la peste de
Marseille. Il rappela que, vers la fin de l'épidémie, l'évêque ayant fait tout
ce qu'il devait faire, croyant qu'il n'était plus de remède, s'en [248] ferma
avec des vivres dans sa maison qu'il fit murer ; que les habitants dont il
était l'idole, par un retour de sentiment tel qu'on en trouve dans l'excès des
douleurs, se fâchèrent contre lui, entourèrent sa maison de cadavres pour
l'infecter et jetèrent même des corps par-dessus les murs, pour le faire périr
plus sûrement. Ainsi l'évêque, dans une dernière faiblesse, avait cru s'isoler
dans le monde de la mort et les morts lui tombaient du ciel sur la tête. Ainsi
encore de nous, qui devions nous persuader qu'il n'est pas d'île dans la peste.
Non, il n'y avait pas de milieu. Il fallait admettre le scandale parce qu'il
nous fallait choisir de haïr Dieu ou de l'aimer. Et qui oserait choisir la
haine de Dieu ?

[¶76] "My brothers", the preacher's tone showed he was nearing the conclusion of his sermon, "the love of God is a hard love. It demands total self-surrender, disdain of our human personality. And yet it alone can reconcile us to suffering and the deaths of children, it alone can justify them, since we cannot understand them, and we can only make God's will ours. That is the hard lesson I would share with you today. That is the faith, cruel in men's eyes, and crucial in God's, which we must ever strive to compass. We must aspire beyond ourselves toward that high and fearful vision. And on that lofty plane all will fall into place, all discords be resolved, and truth flash forth from the dark cloud of seeming injustice. Thus in some churches of the south of France plague victims have lain sleeping many a century under the flagstones of the chancel, and priests now speak above their tombs, and the divine message they bring to men rises from that charnel, to which, nevertheless, children have contributed their share."

> French: « Mes
frères, dit enfin Paneloux en annonçant qu'il concluait, l'amour de Dieu est un
amour difficile. Il suppose l'abandon total de soi-même et le dédain de sa
personne. Mais lui seul peut effacer la souffrance et la mort des enfants, lui
seul en tout cas la rendre nécessaire, parce qu'il est impossible de la
comprendre et qu'on ne peut que la vouloir. Voilà la difficile leçon que je
voulais partager avec vous. Voilà la foi, cruelle aux yeux des hommes, décisive
aux yeux de Dieu, dont il faut se rapprocher. À cette image terrible, il faut
que nous nous égalions. Sur ce sommet, tout se confondra et s'égalisera, la vérité
jaillira de l'apparente injustice. C'est ainsi que, dans beaucoup d'églises du
Midi de la France, des pestiférés dorment depuis des siècles sous les dalles du
chœur, et des prêtres parlent au-dessus de leurs tombeaux, et l'esprit qu'ils
propagent jaillit de cette cendre où des enfants ont pourtant mis leur
part. »

[¶77] When Rieux was preparing to leave the church a violent gust swept up the nave through the half-open doors and buffeted the faces of the departing congregation. It brought with it a smell of rain, a tang of drenched sidewalks, warning them of the weather they would encounter outside. An old priest and a young deacon who were walking immediately in front of Rieux had much difficulty in keeping their headdress from blowing away. But this did not prevent the elder of the two from discussing the sermon they had heard. He paid tribute to the preacher's eloquence, but the boldness of thought Paneloux had shown gave him pause. In his opinion the sermon had displayed more uneasiness than real power, and at Paneloux's age a priest had no business to feel uneasy. The young deacon, his head bowed to protect his face from the wind, replied that he saw much of the Father, had followed the evolution of his views, and believed his forthcoming pamphlet would be bolder still; indeed it might well be refused the imprimatur. "You don't mean to say so! What's the main idea?" asked the old priest. They were now in the Cathedral square and for some moments the roar of the wind made it impossible for the younger man to speak. When there was a slight lull, he said briefly to his companion:

> French: Quand
Rieux sortit, un vent violent s'engouffra par la porte entr'ouverte et
assaillit en pleine face les fidèles. Il apportait dans l'église une odeur de
pluie, un parfum de trottoir mouillé qui leur laissait deviner l'aspect de
[249] la ville avant qu'ils fussent sortis, Devant le docteur Rieux, un vieux
prêtre et un jeune diacre qui sortaient à ce moment eurent du mal à retenir
leurs coiffures. Le plus âgé ne cessa pas pour autant de commenter le prêche.
Il rendait hommage à l'éloquence de Paneloux, mais il s'inquiétait des
hardiesses de pensée que le Père avait montrées. Il estimait que ce prêche
montrait plus d'inquiétude que de force, et, à l'âge de Paneloux, un prêtre
n'avait pas le droit d'être inquiet. Le jeune diacre, la tête baissée pour se
protéger du vent, assura qu'il fréquentait beaucoup le Père, qu'il était au
courant de son évolution et que son traité serait beaucoup plus hardi encore et
n'aurait sans doute pas l'imprimatur. -
Quelle est donc son idée ? dit le vieux prêtre. Ils
étaient arrivés sur le parvis et le vent les entourait en hurlant, coupant la
parole au plus jeune. Quand il put parler, il dit seulement :

[¶78] "That it's illogical for a priest to call in a doctor." Tarrou, when told by Rieux what Paneloux had said, remarked that he'd known a priest who had lost his faith during the war, as the result of seeing a young man's face with both eyes destroyed.

> French: - Si un
prêtre consulte un médecin, il y a contradiction. À Rieux
qui lui rapportait les paroles de Paneloux, Tarrou dit qu'il connaissait un
prêtre qui avait perdu la foi pendant la guerre en découvrant un visage de
jeune homme aux yeux crevés.

[¶79] "Paneloux is right," Tarrou continued. "When an innocent youth can have his eyes destroyed, a Christian should either lose his faith or consent to having his eyes destroyed. Paneloux declines to lose his faith, and he will go through with it to the end. That's what he meant to say." It may be that this remark of Tarrou's throws some light on the regrettable events which followed, in the course of which the priest's conduct seemed inexplicable to his friends. The reader will judge for himself.

> French: -
Paneloux a raison, dit Tarrou. Quand l'innocence a les yeux crevés, un chrétien
doit perdre la foi ou accepter d'avoir les yeux crevés. Paneloux ne veut pas
perdre la foi, il ira jusqu'au bout. C'est ce qu'il a voulu dire. Cette
observation de Tarrou permet-elle d'éclairer un peu les événements malheureux
qui suivirent et où la conduite de Paneloux parut incompréhensible à ceux qui
l'entourèrent ? On en jugera.

[¶80] A few days after the sermon Paneloux had to move out of his rooms. It was a time when many people were obliged to change their residence owing to the new conditions created by the plague. Thus Tarrou, when his hotel was requisitioned, had gone to live with Rieux, and now the Father had to vacate the lodgings provided for him by his Order and stay in the house of a pious old lady who had so far escaped the epidemic. During the process of moving, Paneloux had been feeling more run down than ever, mentally as well as physically. And it was this that put him in the bad books of his hostess. One evening when she was enthusiastically vaunting the merits of St. Odilia's prophecies, the priest betrayed a slight impatience, due probably to fatigue. All his subsequent efforts to bring the good lady round to, anyhow, a state of benevolent neutrality came to nothing. He had made a bad impression and it went on rankling. So each night on his way to his bedroom, where almost all the furniture was dotted with crochet covers, he had to contemplate the back of his hostess seated in her drawing-room and carry away with him a memory of the sour "Good night, Father," she flung at him over her shoulder. It was on one such evening that he felt, like a flood bursting the dikes, the turbulent onrush in his wrists and temples of the fever latent in his blood for several days past.

> French: Quelques
jours après le prêche, Paneloux, en effet, [250] s'occupa de déménager. C'était
le moment où l'évolution de la maladie provoquait des déménagements constants
dans la ville. Et, de même que Tarrou avait dû quitter son hôtel pour loger
chez Rieux, de même le Père dut laisser l'appartement où son ordre l'avait
placé, pour venir loger chez une vieille personne, habituée des églises et
encore indemne de la peste. Pendant le déménagement, le Père avait senti
croître sa fatigue et son angoisse. Et c'est ainsi qu'il perdit l'estime de sa
logeuse. Car celle-ci lui ayant chaleureusement vanté les mérites de la prophétie
de sainte Odile, le prêtre lui avait marqué une très légère impatience, due
sans doute à sa lassitude. Quelque effort qu'il fît ensuite pour obtenir de la
vieille dame au moins une bienveillante neutralité, il n'y parvint pas. Il
avait fait mauvaise impression. Et, tous les soirs avant de regagner sa chambre
remplie par des flots de dentelles au crochet, il devait contempler le dos de
son hôtesse, assise dans son salon, en même temps qu'il emportait le souvenir
du « Bonsoir, mon Père » qu'elle lui adressait sèchement et sans se
retourner. C'est par un soir pareil qu'au moment de se coucher, la tête battante,
il sentit se libérer à ses poignets et à ses tempes les flots déchaînés d'une
fièvre qu'il couvait depuis plusieurs jours.

[¶81] The only available account of what followed comes from the lips of the old lady. Next morning she rose early, as was her wont. After an hour or so, puzzled at not seeing the Father leave his room, she brought herself, not without some hesitation, to knock at his door. She found him still in bed after a sleepless night. He had difficulty in breathing and looked more flushed than usual. She had suggested most politely (as she put it) that a doctor should be called in, but her suggestion had been brushed aside with a curtness that she described as "quite unmannerly." So she had no alternative but to. leave the room. Later in the morning the Father rang and asked if he could see her. He apologized for his lack of courtesy and assured her that what he was suffering from could not be plague, as he had none of the symptoms; it was no more than a passing indisposition. The lady replied with dignity that her suggestion had not been prompted by any apprehension of that sort, she took no thought for her personal security, which was in God's hands, but that she felt a certain measure of responsibility for the Father's welfare while he was under her roof. When he said nothing, his hostess, wishing (according to her account) to do her duty by him, offered to send for her doctor. Father Paneloux told her not to trouble, adding some explanations that seemed to the old lady incoherent, not to say nonsensical. The only thing she gathered, and it was precisely this that appeared to her so incomprehensible, was that the Father refused to hear of a doctor's visit because it was against his principles. Her impression was that her guest's mind had been unhinged by fever, and she confined herself to bringing him a cup of tea.

> French: Ce qui
suivit ne fut ensuite connu que par les récits de son hôtesse. Le matin, elle
s'était levée tôt, suivant son habitude. Au bout d'un certain temps, étonnée de
ne pas voir le Père sortir de sa chambre, elle s'était décidée, avec beaucoup
d'hésitations, à frapper à sa porte. Elle l'avait trouvé encore couché, après
une nuit d'insomnie. Il souffrait d'oppression et paraissait plus congestionné
que d'habitude. Selon ses propres termes, elle lui avait proposé avec
courtoisie 'de faire appeler un médecin, mais sa proposition avait été rejetée
avec une violence [251] qu'elle considérait comme regrettable. Elle n'avait pu
que se retirer. Un peu plus tard, le Père avait sonné et l'avait fait demander.
Il s'était excusé de son mouvement d'humeur et lui avait déclaré qu'il ne
pouvait être question de peste, qu'il n'en présentait aucun des symptômes et
qu'il s'agissait d'une fatigue passagère. La vieille dame lui avait répondu
avec dignité que sa proposition n'était pas née d'une inquiétude de cet ordre,
qu'elle n'avait pas en vue sa propre sécurité qui était aux mains de Dieu, mais
qu'elle avait seulement pensé à la santé du Père dont elle s'estimait en partie
responsable. Mais comme il n'ajoutait rien, son hôtesse, désireuse, à l'en
croire, de faire tout son devoir, lui avait encore proposé de faire appeler son
médecin. Le Père, de nouveau, avait refusé, mais en ajoutant des explications
que la vieille dame avait jugées très confuses. Elle croyait seulement avoir compris,
et cela justement lui paraissait incompréhensible, que le Père refusait cette
consultation parce qu'elle n'était pas en accord avec ses principes. Elle en
avait conclu que la fièvre troublait les idées de son locataire, et elle
s'était bornée à lui apporter de la tisane.

[¶82] Resolutely mindful of the obligations imposed on her by the situation, she visited the invalid regularly every two hours. What struck her most about him was his restlessness, which continued throughout the day. He would throw off the blankets, then pull them back, and he kept running his hand over his forehead, which was glistening with sweat. Every now and then he sat up in bed and tried to clear his throat with a thick, grating cough, which sounded almost like retching. At these moments he seemed to be vainly struggling to force up from his lungs a clot of some semi-solid substance that was choking him. After each unavailing effort, he sank back, utterly exhausted, on the pillow. Then he would raise himself again a little and stare straight in front of him with a fixity even more dismaying than the paroxysms which had preceded it. Even now the old lady was reluctant to annoy her guest by calling in the doctor. After all, it might be no more than an attack of fever, spectacular as were its manifestations.

> French: Toujours
décidée à remplir très exactement les obligations que la situation lui créait,
elle avait régulièrement visité le malade toutes les deux heures. Ce qui
l'avait frappée le plus était l'agitation incessante dans laquelle le Père
avait passé la journée. Il rejetait ses draps et les ramenait vers lui, passant
sans cesse ses mains sur son front moite, et se redressant souvent pour essayer
de tousser d'une toux étranglée, rauque et humide, semblable à un arrachement.
Il semblait alors dans l'impossibilité d'extirper du fond de sa gorge des
tampons d'ouate qui l'eussent étouffé. Au bout de ces crises, il se laissait
tomber en arrière, avec tous les signes de l'épuisement. Pour finir, il se
redressait encore à demi et, pendant un [252] court moment, regardait devant
lui, avec une fixité plus véhémente que toute l'agitation précédente. Mais la
vieille darne hésitait encore à appeler un médecin et à contrarier son malade.
Ce pouvait être un simple accès de fièvre, si spectaculaire qu'il parût.

[¶83] However, in the afternoon she made another attempt to talk to the priest, but she could get out of him no more than a few rambling phrases. She renewed her proposal to call in the doctor. Whereat Paneloux sat up and in a stifled voice emphatically declined to see a doctor. Under these circumstances it seemed best to the old lady to wait till the following morning; if the Father's condition showed no more improvement she would ring up the number announced ten times daily on the radio by the Ransdoc Information Bureau. Still conscious of her obligations, she resolved to visit the invalid from time to time in the course of the night and give him any attention he might need. But after bringing him a decoction of herbal tea she decided to lie down for a while. Only at daybreak did she wake up, and then she hurried to the priest's room.

> French: Dans
l'après-midi, cependant, elle essaya de parler au prêtre et ne reçut en réponse
que quelques paroles confuses. Elle renouvela sa proposition. Mais, alors, le
Père se releva et, étouffant à demi, il lui répondit distinctement qu'il ne
voulait pas de médecin. À ce moment, l'hôtesse décida qu'elle attendrait
jusqu'au lendemain matin et que, si l'état du Père n'était pas amélioré, elle
téléphonerait au numéro que l'agence Ransdoc répétait une dizaine de fois tous
les jours à la radio. Toujours attentive à ses devoirs, elle pensait visiter
son locataire pendant la nuit et veiller sur lui. Mais le soir, après lui avoir
donné de la tisane fraîche, elle voulut s'étendre un peu et ne se réveilla que
le lendemain, au petit jour. Elle courut à la chambre.

[¶84] Father Paneloux was lying quite still; his face had lost its deep flush of the previous day and had now a deathly pallor, all the more impressive because the cheeks had kept their fullness. He was gazing up at the bead fringe of a lamp hanging above the bed. When the old lady came in he turned his head to her. As she quaintly put it, he looked as if he'd been severely thrashed all the night long, and more dead than alive. She was greatly struck by the apathy of his voice when, on her asking how he was feeling, he replied that he was in a bad way, he did not need a doctor, and all he wished was to be taken to the hospital, so as to comply with the regulations. Panic-stricken, she hurried to the telephone.

> French: Le Père
était étendu, sans un mouvement. À l'extrême congestion de la veille avait
succédé une sorte de lividité d'autant plus sensible que les formes du visage
étaient encore pleines. Le Père fixait le petit lustre de perles multicolores
qui pendait au-dessus du lit. À l'entrée de la vieille dame, il tourna la tête
vers elle. Selon les dires de son hôtesse, il semblait à ce moment avoir été
battu pendant toute la nuit et avoir perdu toute force pour réagir. Elle lui
demanda comment il allait. Et d'une voix dont elle nota le son étrangement
indifférent, il dit qu'il allait mal, qu'il n'avait pas besoin de médecin et
qu'il suffirait qu'on le transportât à l'hôpital pour que tout fût dans les
règles. Épouvantée, la vieille dame courut au téléphone.

[¶85] Rieux came at noon. After hearing what the old lady had to say he replied briefly that Paneloux was right, but it was probably too late. The Father welcomed him with the same air of complete indifference. Rieux examined him and was surprised to find none of the characteristic symptoms of bubonic or pneumonic plague, except congestion and obstruction of the lungs. But his pulse was so weak and his general state so alarming that there was little hope of saving him.

> French: Rieux
arriva à midi. Au récit de l'hôtesse, il répondit [253] seulement que Paneloux
avait raison et que ce devait être trop tard. Le Père l'accueillit avec le même
air indifférent. Rieux l'examina et fut surpris de ne découvrir aucun des
symptômes principaux de la peste bubonique ou pulmonaire, sinon l'engorgement
et l'oppression. des poumons. De toute façon, le pouls était si bas et l'état
général si alarmant qu'il y avait peu d'espoir :

[¶86] "You have none of the specific symptoms of the disease," Rieux told him. "But I admit one can't be sure, and I must isolate you." The Father smiled queerly, as if for politeness' sake, but said nothing. Rieux left the room to telephone, then came back and looked at the priest. "I'll stay with you," he said gently.

> French: - Vous
n'avez aucun des symptômes principaux de la maladie, dit-il à Paneloux. Mais,
en réalité, il y a doute, et je dois vous isoler. Le Père
sourit bizarrement, comme avec politesse, mais se tut. Rieux sortit pour
téléphoner et revint. Il regardait le Père. - Je
resterai près de vous, lui dit-il doucement.

[¶87] Paneloux showed a little more animation and a sort of warmth came back to his eyes when he looked up at the doctor. Then, speaking with such difficulty that it was impossible to tell if there was sadness in his voice, he said:

> French: L'autre
parut se ranimer et tourna vers le docteur des yeux où une sorte de chaleur
semblait revenir. Puis il articula difficilement, de manière qu'il était
impossible de savoir s'il le disait avec tristesse ou non :

[¶88] "Thanks. But priests can have no friends. They have given their all to God." He asked for the crucifix that hung above the head of the bed; when given it, he turned away to gaze at it.

> French: -
Merci, dit-il. Mais les religieux n'ont pas d'amis. Ils ont tout placé en Dieu. Il
demanda le crucifix qui était placé à la tête du lit et, quand il l'eut, se
détourna pour le regarder.

[¶89] At the hospital Paneloux did not utter a word. He submitted passively to the treatment given him, but never let go of the crucifix. However, his case continued doubtful, and Rieux could not feel sure how to diagnose it. For several weeks, indeed, the disease had seemed to make a point of confounding diagnoses. In the case of Paneloux, what followed was to show that this uncertainty had no consequence.

> French: À
l'hôpital, Paneloux ne desserra pas les dents. Il s'abandonna comme une chose à
tous les traitements qu'on lui imposa, mais il ne lâcha plus le crucifix.
Cependant, le cas du prêtre continuait d'être ambigu. Le doute persistait dans
l'esprit de Rieux. C'était la peste et ce n'était pas elle. Depuis quelque
temps d'ailleurs, elle semblait prendre plaisir à dérouter les diagnostics.
Mais dans le cas de Paneloux, la suite devait montrer que cette incertitude
était sans importance.

[¶90] His temperature rose. Throughout the day the cough grew louder, racking the enfeebled body. At last, at nightfall, Father Paneloux brought up the clot of matter that was choking him; it was red. Even at the height of his fever Paneloux's eyes kept their blank serenity, and when, next morning, he was found dead, his body drooping over the bedside, they betrayed nothing. Against his name the index card recorded: "Doubtful case."

> French: La
fièvre monta. La toux se fit de plus en plus rauque et tortura le malade toute
la journée. Le soir enfin, le Père expectora cette ouate qui l'étouffait. Elle
[254] était rouge. Au milieu du tumulte de la fièvre, Paneloux gardait son
regard indifférent et quand, le lendemain matin, on le trouva mort, à demi
versé hors du lit, son regard n'exprimait rien. On inscrivit sur sa
fiche : « Cas douteux. »

[¶91] All Souls' Day that year was very different from what it had been in former years. True, the weather was seasonable; there had been sudden change, and the great heat had given place to mild autumnal air. As in other years a cool wind blew all day, and big clouds raced from one horizon to the other, trailing shadows over the houses upon which fell again, when they had passed, the pale gold light of a November sky. The first waterproofs made their appearance. Indeed, one was struck by the number of glossy, rubberized garments to be seen. The reason was that our newspapers had informed us that two hundred years previously, during the great pestilences of southern Europe, the doctors wore oiled clothing as a safeguard against infection. The shops had seized this opportunity of unloading their stock of out-of-fashion waterproofs, which their purchasers fondly hoped would guarantee immunity from germs.

> French: [255] La
Toussaint de cette année-là ne fut pas ce qu'elle était d'ordinaire. Certes, le
temps était de circonstance. Il avait brusquement changé et les chaleurs
tardives avaient tout d'un coup fait place aux fraîcheurs. Comme les autres
années, un vent froid soufflait maintenant de façon continue. De gros nuages
couraient d'un horizon à l'autre, couvraient d'ombre les maisons sur lesquelles
retombait, après leur passage, la lumière froide et dorée du ciel de novembre.
Les premiers imperméables avaient fait leur apparition. Mais on remarquait un
nombre surprenant d'étoffes caoutchoutées et brillantes. Les journaux en effet
avait rapporté que deux cents ans auparavant, pendant les grandes pestes du
Midi, les médecins revêtaient des étoffes huilées pour leur propre
préservation. Les magasins en avaient profité pour écouler un stock de
vêtements démodés grâce auxquels chacun espérait une immunité.

[¶92] But these familiar aspects of All Souls' Day could not make us forget that the cemeteries were left unvisited. In previous years the rather sickly smell of chrysanthemums had filled the streetcars, while long lines of women could be seen making pilgrimage to the places where members of the family were buried, to lay flowers on the graves. This was the day when they made amends for the oblivion and dereliction in which their dead had slept for many a long month. But in the plague year people no longer wished to be reminded of their dead. Because, indeed, they were thinking all too much about them as it was. There was no more question of revisiting them with a shade of regret and much melancholy. They were no longer the forsaken to whom, one day in the year, you came to justify yourself. They were intruders whom you would rather forget. This is why the Day of the Dead this year was tacitly but willfully ignored. As Cottard dryly remarked, Tarrou noted that the habit of irony was growing on him more and more, each day was for us a Day of the Dead.

> French: Mais
tous ces signes de saisons ne pouvaient faire oublier que les cimetières
étaient désertés. Les autres années, les tramways étaient pleins de l'odeur
fade des chrysanthèmes et des théories de femmes se rendaient aux lieux où
leurs proches se trouvaient enterrés, afin de fleurir leurs tombes. C'était le
jour où l'on essayait de compenser auprès du défunt l'isolement et l'oubli
[256] où il avait été tenu pendant de longs mois. Mais cette année-là, personne
ne voulait plus penser aux morts. On y pensait déjà trop, précisément. Et il ne
s'agissait plus de revenir à eux avec un peu de regret et beaucoup de
mélancolie. Ils n'étaient plus les délaissés auprès desquels on vient se
justifier un jour par an. Ils étaient les intrus qu'on veut oublier. Voilà
pourquoi la Fête des Morts, cette année-là, fut en quelque sorte escamotée.
Selon Cottard, à qui Tarrou reconnaissait un langage de plus en plus ironique,
c'était tous les jours la Fête des Morts.

[¶93] And, in fact, the balefires of the pestilence were blazing ever more merrily in the crematorium. It is true that the actual number of deaths showed no increase. But it seemed that plague had settled in for good at its most virulent, and it took its daily toll of deaths with the punctual zeal of a good civil servant. Theoretically, and in the view of the authorities, this was a hopeful sign. The fact that the graph after its long rising curve had flattened out seemed to many, Dr. Richard for example, reassuring. "The graph's good today," he would remark, rubbing his hands. To his mind the disease had reached what he called high-water mark. Thereafter it could but ebb. He gave the credit of this to Dr. Castel's new serum, which, indeed, had brought off some quite unlooked-for recoveries. While not dissenting, the old doctor reminded him that the future remained uncertain; history proved that epidemics have a way of recrudescing when least expected. The authorities, who had long been desirous of giving a fillip to the morale of the populace, but had so far been prevented by the plague from doing so, now proposed to convene a meeting of the medical corps and ask for an announcement on the subject. Unfortunately, just before the meeting was due to take place, Dr. Richard, too, was carried off by the plague, then precisely at "high-water mark."

> French: Et
réellement, les feux de joie de la peste brûlaient avec une allégresse toujours
plus grande dans le four crématoire. D'un jour à l'autre, le nombre de morts,
il est vrai, n'augmentait pas. Mais il semblait que la peste se fût
confortablement installée dans son paroxysme et qu'elle apportât à ses meurtres
quotidiens la précision et la régularité d'un bon fonctionnaire. En principe,
et de l'avis des personnalités compétentes, c'était un bon signe. Le graphique
des progrès de la peste, avec sa montée incessante, puis le long plateau qui
lui succédait, paraissait tout à fait réconfortant au docteur Richard, par
exemple. « C'est un bon, c'est un excellent graphique », disait-il.
Il estimait que la maladie avait atteint ce qu'il appelait un palier.
Désormais, elle ne pourrait que décroître. Il en attribuait le mérite au
nouveau sérum de Castel qui venait de connaître, en effet, quelques succès
inattendus. Le vieux Castel n'y contredisait pas, mais estimait qu'en fait, on
ne pouvait rien prévoir, l'histoire des épidémies comportant des rebondissements
imprévus. La préfecture qui, depuis longtemps, désirait apporter un apaisement
à l'esprit public, et à qui la peste n'en donnait pas les moyens, se proposait
de réunir les médecins pour [257] leur demander un rapport à ce sujet, lorsque
le docteur Richard fut enlevé par la peste, lui aussi, et précisément sur le
palier de la maladie.

[¶94] The effect of this regrettable event, which, sensational as it was, actually proved nothing, was to make our authorities swing back to pessimism as inconsequently as they had previously indulged in optimism. As for Castel, he confined himself to preparing his serums with the maximum of care. By this time no public place or building had escaped conversion into a hospital or quarantine camp with the exception of the Prefect's offices, which were needed for administrative purposes and committee meetings. In a general way, however, owing to the relative stability of the epidemic at this time, Rieux's organizations were still able to cope with the situation. Though working constantly at high pressure, the doctors and their helpers were not forced to contemplate still greater efforts. All they had to do was to carry on automatically, so to speak, their all but superhuman task. The pneumonic type of infection, cases of which had already been detected, was now spreading all over the town; one could almost believe that the high winds were kindling and fanning its flames in people's chests. The victims of pneumonic plague succumbed much more quickly, after coughing up blood-stained sputum. This new form of the epidemic looked like being more contagious as well as even more fatal. However, the opinions of experts had always been divided on this matter. For greater safety all sanitary workers wore masks of sterilized muslin. On the face of it, the disease should have extended its ravages. But, the cases of bubonic plague showing a decrease, the death-rate remained constant.

> French: L'administration,
devant cet exemple, impressionnant sans doute, mais qui, après tout, ne
prouvait rien, retourna au pessimisme avec autant d'inconséquence qu'elle avait
d'abord accueilli l'optimisme. Castel, lui, se bornait à préparer son sérum
aussi soigneusement qu'il le pouvait. Il n'y avait plus, en tout cas, un seul
lieu public qui ne fût transformé en hôpital ou en lazaret, et si l'on
respectait encore la préfecture, c'est qu'il fallait bien garder un endroit où
se réunir. Mais, en général, et du fait de la stabilité relative de la peste à
cette époque, l'organisation prévue par Rieux ne fut nullement dépassée. Les
médecins et les aides, qui fournissaient un effort épuisant, n'étaient pas
obligés d'imaginer des efforts plus grands encore. Ils devaient seulement
continuer avec régularité, si l'on peut dire, ce travail surhumain. Les formes
pulmonaires de l'infection qui s'étaient déjà manifestées se multipliaient
maintenant aux quatre coins de la ville, comme si le vent allumait et activait
des incendies dans les poitrines. Au milieu de vomissements de sang, les malades
étaient enlevés beaucoup plus rapidement. La contagiosité risquait maintenant
d'être plus grande, avec cette nouvelle forme de l'épidémie. Au vrai, les avis
des spécialistes avaient toujours été contradictoires sur ce point. Pour plus
de sûreté cependant, le personnel sanitaire continuait de respirer sous des
masques de gaze désinfectée. À première vue, en tout cas, la maladie aurait dû
s'étendre. Mais, comme les cas de peste bubonique diminuaient, la balance était
en équilibre.

[¶95] Meanwhile the authorities had another cause for anxiety in the difficulty of maintaining the food-supply. Profiteers were taking a hand and purveying at enormous prices essential foodstuffs not available in the shops. The result was that poor families were in great straits, while the rich went short of practically nothing. Thus, whereas plague by its impartial ministrations should have promoted equality among our townsfolk, it now had the opposite effect and, thanks to the habitual conflict of cupidities, exacerbated the sense of injustice rankling in men's hearts. They were assured, of course, of the inerrable equality of death, but nobody wanted that kind of equality. Poor people who were feeling the pinch thought still more nostalgically of towns and villages in the near-by countryside, where bread was cheap and life without restrictions. Indeed, they had a natural if illogical feeling that they should have been permitted to move out to these happier places. The feeling was embodied in a slogan shouted in the streets and chalked up on walls: "Bread or fresh air!" This half-ironical battle-cry was the signal for some demonstrations that, though easily repressed, made everyone aware that an ugly mood was developing among us.

> French: On
pouvait cependant avoir d'autres sujets d'inquiétude par suite des difficultés
du ravitaillement qui croissaient [258] avec le temps. La spéculation s'en
était mêlée et on offrait à des prix fabuleux des denrées de première nécessité
qui manquaient sur le marché ordinaire. Les familles pauvres se trouvaient
ainsi dans une situation très pénible, tandis que les familles riches ne
manquaient à peu près de rien. Alors que la peste, par l'impartialité efficace
qu'elle apportait dans son ministère, aurait dû renforcer l'égalité chez nos
concitoyens, par le jeu normal des égoïsmes, au contraire, elle rendait plus
aigu dans le cœur des hommes le sentiment de l'injustice. Il restait, bien
entendu, l'égalité irréprochable de la mort, mais de celle-là, personne ne voulait.
Les pauvres qui souffraient ainsi de la faim pensaient, avec plus de nostalgie
encore, aux villes et aux campagnes voisines, où la vie était libre et où le
pain n'était pas cher. Puisqu'on ne pouvait les nourrir suffisamment, ils
avaient le sentiment, d'ailleurs peu raisonnable, qu'on aurait dû leur
permettre de partir. Si bien qu'un mot d'ordre avait fini par courir qu'on
lisait, parfois, sur les murs ou qui était crié, d'autres fois, sur le passage
du préfet : « Du pain ou de l'air ». Cette formule ironique
donnait le signal de certaines manifestations vite réprimées, mais dont le
caractère de gravité n'échappait à personne.

[¶96] The newspapers, needless to say, complied with the instructions given them: optimism at all costs. If one was to believe what one read in them, our populace was giving "a fine example of courage and composure." But in a town thrown back upon itself, in which nothing could be kept secret, no one had illusions about the "example" given by the public. To form a correct idea about the courage and composure talked about by our journalists you had only to visit one of the quarantine depots or isolation camps established by our authorities. As it so happens, the narrator, being fully occupied elsewhere, had no occasion to visit any of them, and must fall back on Tarrou's diary for a description of the conditions in these places. Tarrou gives an account of a visit he made, accompanied by Rambert, to the camp located in the municipal stadium. The stadium lies on the outskirts of the town, between a street along which runs a car line and a stretch of waste land extending to the extreme edge of the plateau on which Oran is built. It was already surrounded by high concrete walls and all that was needed to make escape practically impossible was to post sentries at the four entrance gates. The walls served another purpose: they screened the unfortunates in quarantine from the view of people on the road. Against this advantage may be set the fact that the inmates could hear all day, though they could not see them, the passing streetcars, and recognize by the increased volume of sound coming from the road the hours when people had knocked off work or were going to it. And this brought home to them that the life from which they were debarred was going on as before, within a few yards of them, and that those high walls parted two worlds as alien to each other as two different planets.

> French: Les
journaux, naturellement, obéissaient à la consigne d'optimisme à tout prix
qu'ils avaient reçues. À les lire, ce qui caractérisait la situation, c'était
« l'exemple émouvant de calme et de sang-froid » que donnait la
population. Mais dans une ville refermée sur elle-même, où rien ne pouvait
demeurer secret, personne ne se trompait sur « l'exemple » donné par
la communauté. Et pour avoir une juste idée du calme et du sang-froid dont il
était question, il suffisait d'entrer dans un lieu de quarantaine ou dans un
des camps d'isolement qui avaient été organisés par l'administration. Il se
trouve que le narrateur, [259] appelé ailleurs, ne les a pas connus. Et c'est
pourquoi il ne peut citer ici que le témoignage de Tarrou. Tarrou
rapporte, en effet, dans ses carnets, le récit d'une visite qu'il fit avec
Rambert au camp installé sur le stade municipal. Le stade est situé presque aux
portes de la ville, et donne d'un côté sur la rue où passent les tramways, de
l'autre sur des terrains vagues qui s'étendent jusqu'au bord du plateau où la
ville est construite. Il est entouré ordinairement de hauts murs de ciment et
il avait suffi de placer des sentinelles aux quatre portes d'entrée pour rendre
l'évasion difficile. De même, les murs empêchaient les gens de l'extérieur
d'importuner de leur curiosité les malheureux qui étaient placés en
quarantaine. En revanche, ceux-ci, à longueur de journée, entendaient, sans les
voir, les tramways qui passaient, et devinaient, à la rumeur plus grande que
ces derniers traînaient avec eux, les heures de rentrée et de sortie des
bureaux. Ils savaient ainsi que la vie dont ils étaient exclus continuait à
quelques mètres d'eux, et que les murs de ciment séparaient deux univers plus
étrangers l'un à l'autre que s'ils avaient été dans des planètes différentes.

[¶97] Tarrou and Rambert chose a Sunday afternoon for their visit to the stadium. They were accompanied by Gonzales, the football-player, with whom Rambert had kept in contact and who had let himself be persuaded into undertaking, in rotation with others, the surveillance of the camp. This visit was to enable Rambert to introduce Gonzales to the camp commandant. When they met that afternoon, Gonzales's first remark was that this was exactly the time when, before the plague, he used to start getting into his football togs. Now that the sports fields had been requisitioned, all that was of the past, and Gonzales was feeling, and showed it, at a loose end. This was one of the reasons why he had accepted the post proposed by Rambert, but he made it a condition that he was to be on duty during week-ends only. The sky was overcast and, glancing up at it, Gonzales observed regretfully that a day like this, neither too hot nor rainy, would have been perfect for a game. And then he fell to conjuring up, as best he could, the once familiar smell of embrocation in the dressing-rooms, the stands crowded with people, the colored shirts of the players, showing up brightly against the tawny soil, the lemons at intermission or bottled lemonade that titillated parched throats with a thousand refreshing pin-pricks. Tarrou also records how on the way, as they walked the shabby outer streets, the footballer gave kicks to all the small loose stones. His object was to shoot them into the sewer-holes of the gutters, and whenever he did this, he would shout: "Goal!" When he had finished his cigarette he spat the stub in front of him and tried to catch it on his toe before it touched the ground. Some children were playing near the stadium, and when one of them sent a ball toward the three men, Gonzales went out of his way to return it neatly.

> French: C'est
un dimanche après-midi que Tarrou et Rambert choisirent pour se diriger vers le
stade. Ils étaient accompagnés de Gonzalès, le joueur de football, que Rambert
avait retrouvé et qui avait fini par accepter de diriger par roulement la
surveillance du stade. Rambert devait le présenter à l'administrateur du camp.
Gonzalès avait dit aux deux hommes, au moment où ils s'étaient retrouvés, que
c'était l'heure où, avant la peste, il se mettait en tenue pour commencer son
match. Maintenant que les stades étaient réquisitionnés, ce n'était plus
possible et Gonzalès se sentait, et avait l'air, tout àfait désœuvré. C'était
une des raisons pour lesquelles il avait [260] accepté cette surveillance, à
condition qu'il n'eût à l'exercer que pendant les fins de semaine. Le ciel
était à moitié couvert et Gonzalès, le nez levé, remarqua avec regret que ce
temps, ni pluvieux, ni chaud, était le plus favorable à une bonne partie. Il
évoquait comme il pouvait l'odeur d'embrocation dans les vestiaires, les
tribunes croulantes, les maillots de couleur vive sur le terrain fauve, les
citrons de la mi-temps ou la limonade qui pique les gorges desséchées de mille
aiguilles rafraîchissantes. Tarrou note d'ailleurs que, pendant tout le trajet,
à travers les rues défoncées du faubourg, le joueur ne cessait de donner des
coups de pied dans les cailloux qu'il rencontrait. Il essayait de les envoyer
droit dans les bouches d'égout, et quand il réussissait, « un à
zéro », disait-il. Quand il avait fini sa cigarette, il crachait son mégot
devant lui et tentait, à la volée, de le rattraper du pied. Près du stade, des
enfants qui jouaient envoyèrent une balle vers le groupe qui passait et
Gonzalès se dérangea pour la leur retourner avec précision.

[¶98] On entering the stadium they found the stands full of people. The field was dotted with several hundred red tents, inside which one had glimpses of bedding and bundles of clothes or rugs. The stands had been kept open for the use of the internees in hot or rainy weather. But it was a rule of the camp that everyone must be in his tent at sunset. Shower-baths had been installed under the stands, and what used to be the players' dressing-rooms converted into offices and infirmaries. The majority of the inmates of the camp were sitting about on the stands. Some, however, were strolling on the touchlines, and a few, squatting at the entrances of their tents, were listlessly contemplating the scene around them. In the stands many of those slumped on the wooden tiers had a look of vague expectancy. "What do they do with themselves all day?" Tarrou asked Rambert. "Nothing."

> French: Ils
entrèrent enfin dans le stade. Les tribunes étaient pleines de monde. Mais le
terrain était couvert par plusieurs centaines de tentes rouges, à l'intérieur
desquelles on apercevait, de loin, des literies et des ballots. On avait gardé
les tribunes pour que les internés pussent s'abriter par les temps de chaleur
ou de pluie. Simplement, ils devaient réintégrer les tentes au coucher du
soleil. Sous les tribunes, se trouvaient les douches qu'on avait aménagées et
les anciens vestiaires de joueurs qu'on avait transformés en bureaux et en
infirmeries. La plupart des internés garnissaient les tribunes. D'autres
erraient sur les touches. Quelques-uns étaient accroupis à l'entrée de leur
tente et promenaient sur toutes choses un regard vague. Dans les tribunes,
beaucoup étaient affalés et semblaient attendre. [261] -
Que font-ils dans la journée ? demanda Tarrou à Rambert. - Rien.

[¶99] Almost all, indeed, had empty hands and idly dangling arms. Another curious thing about this multitude of derelicts was its silence. "When they first came there was such a din you couldn't hear yourself speak," Rambert said. "But as the days went by they grew quieter and quieter."

> French: Presque
tous, en effet, avaient les bras ballants et les mains vides. Cette immense
assemblée d'hommes était curieusement silencieuse. - Les
premiers jours, on ne s'entendait pas, ici, dit Rambert. Mais à mesure que les
jours passaient, ils ont parlé de moins en moins.

[¶100] In his notes Tarrou gives what to his mind would explain this change. He pictures them in the early days bundled together in the tents, listening to the buzz of flies, scratching themselves, and, whenever they found an obliging listener, shrilly voicing their fear or indignation. But when the camp grew overcrowded, fewer and fewer people were inclined to play the part of sympathetic listener. So they had no choice but to hold their peace and nurse their mistrust of everything and everyone. One had, indeed, a feeling that suspicion was falling, dewlike, from the grayly shining sky over the brick-red camp.

> French: Si l'on
en croit ses notes, Tarrou les comprenait, et il les voyait au début, entassés
dans leurs tentes, occupés à écouter les mouches ou à se gratter, hurlant leur
colère ou leur peur quand ils trouvaient une oreille complaisante. Mais à
partir du moment où le camp avait été surpeuplé, il y avait eu de moins en
moins d'oreilles complaisantes. Il ne restait donc plus qu'à se taire et à se
méfier. Il y avait en effet une sorte de méfiance qui tombait du ciel gris, et
pourtant lumineux, sur le camp rouge.

[¶101] Yes, there was suspicion in the eyes of all. Obviously, they were thinking, there must be some good reason for the isolation inflicted on them, and they had the air of people who are puzzling over their problem and are afraid. Everyone Tarrou set eyes on had that vacant gaze and was visibly suffering from the complete break with all that life had meant to him. And since they could not be thinking of their death all the time, they thought of nothing. They were on vacation. "But worst of all," Tarrou writes, "is that they're forgotten, and they know it. Their friends have forgotten them because they have other things to think about, naturally enough. And those they love have forgotten them because all their energies are devoted to making schemes and taking steps to get them out of the camp. And by dint of always thinking about these schemes and steps they have ceased thinking about those whose release they're trying to secure. And that, too, is natural enough. In fact, it comes to this: nobody is capable of really thinking about anyone, even in the worst calamity. For really to think about someone means thinking about that person every minute of the day, without letting one's thoughts be diverted by anything, by meals, by a fly that settles on one's cheek, by household duties, or by a sudden itch somewhere. But there are always flies and itches. That's why life is difficult to live. And these people know it only too well."

> French: Oui,
ils avaient tous l'air de la méfiance. Puisqu'on les avait séparés des autres,
ce n'était pas sans raison, et ils montraient le visage de ceux qui cherchent
leurs raisons, et qui craignent. Chacun de ceux que Tarrou regardait avait
l'œil inoccupé, tous avaient l'air de souffrir d'une séparation très générale
d'avec ce qui faisait leur vie. Et comme ils ne pouvaient pas toujours penser à
la mort, ils ne pensaient à rien. Ils étaient en vacances. « Mais le pire,
écrivait Tarrou, est qu'ils soient des oubliés et qu'ils le sachent. Ceux qui les
connaissaient les ont oubliés parce qu'ils pensent à autre chose et c'est bien
compréhensible. Quant à ceux qui les aiment, ils les ont oubliés aussi parce
qu'ils doivent s'épuiser en démarches et en projets pour les faire sortir. À
force de penser à cette sortie, ils ne pensent [262] plus à ceux qu'il s'agit
de faire sortir. Cela aussi est normal. Et à la fin de tout, on s'aperçoit que
personne n'est capable réellement de penser à personne, fût-ce dans le pire des
malheurs. Car penser réellement à quelqu'un, c'est y penser minute après
minute, sans être distrait par rien, ni les soins du ménage, ni la mouche qui
vole, ni les repas, ni une démangeaison. Mais il y a toujours des mouches et
des démangeaisons. C'est pourquoi la vie est difficile à vivre. Et ceux-ci le
savent bien. »

[¶102] The camp manager came up; a gentleman named Othon, he said, would like to see them. Leaving Gonzales in the office, he led the others to a corner of the grandstand, where they saw M. Othon sitting by himself. He rose as they approached. The magistrate was dressed exactly as in the past and still wore a stiff collar. The only changes Tarrou noted were that the tufts of hair over his temples were not brushed back and that one of his shoelaces was undone. M. Othon appeared very tired and not once did he look his visitors in the face. He said he was glad to see them and requested them to thank Dr. Rieux for all he had done.

> French: L'administrateur,
qui revenait vers eux, leur dit qu'un M. Othon demandait à les voir. Il
conduisit Gonzalès dans son bureau, puis les mena vers un coin des tribunes
d'où M. Othon, qui s'était assis à l'écart, se leva pour les recevoir. Il était
toujours habillé de la même façon et portait le même col dur. Tarrou remarqua
seulement que ses touffes, sur les tempes, étaient beaucoup plus hérissées et
qu'un de ses lacets était dénoué. Le juge avait l'air fatigué, et, pas une
seule fois, il ne regarda ses interlocuteurs en face. Il dit qu'il était heureux
de les voir et qu'il les chargeait de remercier le docteur Rieux pour ce qu'il
avait fait. Les
autres se turent.

[¶103] Some moments of silence ensued, then with an effort the magistrate spoke again: "I hope Jacques did not suffer too much." This was the first time Tarrou heard him utter his son's name, and he realized that something had changed. The sun was setting and, flooding through a rift in the clouds, the level rays raked the stands, tingeing their faces with a yellow glow. "No," Tarrou said. "No, I couldn't really say he suffered." When they took their leave, the magistrate was still gazing toward the light.

> French: -
J'espère, dit le juge après un certain temps, que Philippe n'aura pas trop
souffert. C'était
la première fois que Tarrou lui entendait prononcer le nom de son fils et il
comprit que quelque chose était changé. Le soleil baissait à l'horizon et,
entre deux nuages, ses rayons entraient latéralement dans les tribunes, dorant
leurs trois visages. - Non,
dit Tarrou, non, il n'a vraiment pas souffert. Quand
ils se retirèrent, le juge continuait de regarder du côté d'où venait le
soleil.

[¶104] They called in at the office to say good-by to Gonzales, whom they found studying the duty roster. The footballer was laughing when he shook hands with them. "Anyhow, I'm back in the good old dressing-room," he chuckled. "That's something to go on with."

> French: Ils
allèrent dire au revoir à Gonzalès, qui étudiait [263] un tableau de
surveillance par roulement. Le joueur rit en leur serrant les mains. - J'ai
retrouvé au moins les vestiaires, disait-il, c'est toujours ça.

[¶105] Soon after, when the camp manager was seeing Tarrou and Rambert out, they heard a crackling noise coming from the stands. A moment later the loud-speakers, which in happier times served to announce the results of games or to introduce the teams, informed the inmates of the camp that they were to go back to their tents for the evening meal. Slowly everyone filed off the stands and shuffled toward the tents. After all were under canvas two small electric trucks, of the kind used for transporting baggage on railroad platforms, began to wend their way between the tents. While the occupants held forth their arms, two ladles plunged into the two big caldrons on each truck and neatly tipped their contents into the waiting mess-kits. Then the truck moved on to the next tent.

> French: Peu
après, l'administrateur reconduisait Tarrou et Rambert, quand un énorme
grésillement se fit entendre dans les tribunes. Puis les haut-parleurs qui,
dans des temps meilleurs, servaient à annoncer le résultat des matches ou à
présenter les équipes, déclarèrent en nasillant que les internés devaient
regagner leurs tentes pour que le repas du soir pût être distribué. Lentement,
les hommes quittèrent les tribunes et se rendirent dans les tentes en traînant
le pas. Quand ils furent tous installés, deux petites voitures électriques,
comme on en voit dans les gares, passèrent entre les tentes, transportant de
grosses marmites. Les hommes tendaient leurs bras, deux louches plongeaient
dans deux marmites et en sortaient pour atterrir dans deux gamelles. La voiture
se remettait en marche. On recommençait à la tente suivante.

[¶106] "Very efficient," Tarrou remarked. The camp manager beamed as he shook hands. "Yes, isn't it? We're great believers in efficiency in this camp."

> French: - C'est
scientifique, dit Tarrou à l'administrateur. - Oui,
dit celui-ci avec satisfaction, en leur serrant la main, c'est scientifique.

[¶107] Dusk was falling. The sky had cleared and the camp was bathed in cool, soft light. Through the hush of evening came a faint tinkle of spoons and plates. Above the tents bats were circling, vanishing abruptly into the darkness. A streetcar squealed on a switch outside the walls. "Poor Monsieur Othon!" Tarrou murmured as the gate closed behind them. "One would like to do something to help him. But how can you help a judge?"

> French: Le
crépuscule était là, et le ciel s'était découvert. Une lumière douce et fraîche
baignait le camp. Dans la paix du soir, des bruits de cuillers et d'assiettes
montèrent de toutes parts. De chauves-souris voletèrent au-dessus des tentes et
disparurent subitement. Un tramway criait sur un aiguillage, de l'autre côté
des murs. -
Pauvre juge, murmura Tarrou en franchissant les portes. Il faudrait faire
quelque chose pour lui. Mais comment aider un juge ?

[¶108] There were other camps of much the same kind in the town, but the narrator, for lack of firsthand information and in deference to veracity, has nothing to add about them. This much, however, he can say; the mere existence of these camps, the smell of crowded humanity coming from them, the baying of their loud-speakers in the dusk, the air of mystery that clung about them, and the dread these forbidden places inspired told seriously on our fellow citizens' morale and added to the general nervousness and apprehension. Breaches of the peace and minor riots became more frequent.

> French: [264] Il
y avait ainsi, dans la ville, plusieurs autres camps dont le narrateur, par
scrupule et par manque d'information directe, ne peut dire plus. Mais ce qu'il
peut dire, c'est que l'existence de ces camps, l'odeur d'hommes qui en venait,
les énormes voix des haut-parleurs dans le crépuscule, le mystère des murs et
la crainte de ces lieux réprouvés, pesaient lourdement sur le moral de nos
concitoyens et ajoutaient encore au désarroi et au malaise de tous. Les
incidents et les conflits avec l'administration se multiplièrent.

[¶109] As November drew to a close, the mornings turned much colder. Heavy downpours had scoured the streets and washed the sky clean of clouds. In the mornings a weak sunlight bathed the town in a cold, sparkling sheen. The air warmed up, however, as night approached. It was such a night that Tarrou chose for telling something of himself to Dr. Rieux. After a particularly tiring day, about ten o'clock Tarrou proposed to the doctor that they should go together for the evening visit to Rieux's old asthma patient. There was a soft glow above the housetops in the Old Town and a light breeze fanned their faces at the street crossings. Coming from the silent streets, they found the old man's loquacity rather irksome at first. He launched into a long harangue to the effect that some folks were getting fed up, that it was always the same people had all the jam, and things couldn't go on like that indefinitely, one day there'd be, he rubbed his hands, "a fine old row." He continued expatiating on this theme all the time the doctor was attending to him.

> French: À la
fin de novembre, cependant, les matins devinrent très froids. Des pluies de
déluge lavèrent le pavé à grande eau, nettoyèrent le ciel et le laissèrent pur
de nuages au-dessus des rues luisantes. Un soleil sans force répandit tous les
matins, sur la ville, une lumière étincelante et glacée. Vers le soir, au
contraire, l'air devenait tiède à nouveau. Ce fut le moment que choisit Tarrou
pour se découvrir un peu auprès du docteur Rieux. Un
jour, vers dix heures, après une longue et épuisante journée, Tarrou accompagna
Rieux, qui allait faire au vieil asthmatique sa visite du soir. Le ciel luisait
doucement au-dessus des maisons du vieux quartier. Un léger vent soufflait sans
bruit à travers les carrefours [265] obscurs. Venus des rues calmes, les deux
hommes tombèrent sur le bavardage du vieux. Celui-ci leur apprit qu'il y en
avait qui n'étaient pas d'accord, que l'assiette au beurre était toujours pour
les mêmes, que tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse et que,
probablement, et là il se frotta les mains, il y aurait du grabuge. Le docteur
le soigna sans qu'il cessât de commenter les événements.

[¶110] They heard footsteps overhead. Noticing Tarrou's upward glance, the old woman explained that it was the girls from next door walking on the terrace. She added that one had a lovely view up there, and that as the terraces in this part of the town often joined up with the next one on one side, the women could visit their neighbors without having to go into the street. "Why not go up and have a look?" the old man suggested. "You'll get a breath of nice fresh air."

> French: Ils
entendaient marcher au-dessus d'eux. La vieille femme, remarquant l'air
intéressé de Tarrou, leur expliqua que des voisines se tenaient sur la
terrasse. Ils apprirent en même temps qu'on avait une belle vue, de là-haut, et
que les terrasses des maisons se rejoignant souvent par un côté, il était
possible aux femmes du quartier de se rendre visite sans sortir de chez elles. - Oui,
dit le vieux, montez donc. Là-haut, c'est le bon air.

[¶111] They found nobody on the terrace, only three empty chairs. On one side, as far as eye could reach, was a row of terraces, the most remote of which abutted on a dark, rugged mass that they recognized as the hill nearest the town. On the other side, spanning some streets and the unseen harbor, their gaze came to rest on the horizon, where sea and sky merged in a dim, vibrant grayness. Beyond a black patch that they knew to be the cliffs a sudden glow, whose source they could not see, sprang up at regular intervals; the lighthouse at the entrance of the fairway was still functioning for the benefit of ships that, passing Oran's unused harbor, went on to other ports along the coast. In a sky swept crystal-clear by the night wind, the stars showed like silver flakes, tarnished now and then by the yellow gleam of the revolving light. Perfumes of spice and warm stone were wafted on the breeze. Everything was very still.

> French: Ils
trouvèrent la terrasse vide, et garnie de trois chaises. D'un côté, aussi loin
que la vue pouvait s'étendre, on n'apercevait que des terrasses qui finissaient
par s'adosser à une masse obscure et pierreuse où ils reconnurent la première
colline. De l'autre côté, par-dessus quelques rues et le port invisible, le
regard plongeait sur un horizon où le ciel et la mer se mêlaient dans une palpitation
indistincte. Au-delà de ce qu'ils savaient être les falaises, une lueur dont
ils n'apercevaient pas la source reparaissait régulièrement : le phare de
la passe, depuis le printemps, continuait à tourner pour des navires qui se
détournaient vers d'autres ports. Dans le ciel balayé et lustré par le vent,
des étoiles pures brillaient et la lueur lointaine du phare y mêlait, de moment
en moment, une cendre passagère. La brise apportait des odeurs d'épices et de
pierre. Le silence était absolu.

[¶112] "A pleasant spot," said Rieux as he lowered himself into a chair. "You'd think that plague had never found its way up here." Tarrou was gazing seawards, his back to the doctor. "Yes," he replied after a moment's silence, "it's good to be here."

> French: [266] -
Il fait bon, dit Rieux, en s'asseyant. C'est comme si la peste n'était jamais
montée là. Tarrou
lui tournait le dos et regardait la mer. - Oui,
dit-il après un moment, il fait bon.

[¶113] Then, settling into the chair beside Rieux, he fixed his eyes on his face. Three times the glow spread up the sky and died away. A faint clatter of crockery rose from a room opening on the street below. A door banged somewhere in the house.

> French: Il vint
s'asseoir auprès du docteur et le regarda attentivement. Trois fois, la lueur
reparut dans le ciel. Un bruit de vaisselle choquée monta jusqu'à eux des
profondeurs de la rue. Une porte claqua dans la maison.

[¶114] "Rieux," Tarrou said in a quite ordinary tone, "do you realize that you've never tried to find out anything about me, the man I am? Can I regard you as a friend?" "Yes, of course, we're friends; only so far we haven't had much time to show it." "Good. That gives me confidence. Suppose we now take an hour off, for friendship?"

> French: -
Rieux, dit Tarrou sur un ton très naturel, vous n'avez jamais cherché à savoir
qui j'étais ? Avez-vous de l'amitié pour moi ? - Oui,
répondit le docteur, j'ai de l'amitié pour vous. Mais jusqu'ici le temps nous a
manqué. - Bon,
cela me rassure. Voulez-vous que cette heure soit celle de l'amitié ?

[¶115] Rieux smiled by way of answer. "Well, here goes!" There was a long faint hiss some streets off, the sound of a car speeding on the wet pavement. It died away; then some vague shouts a long way off broke the stillness again. Then, like a dense veil slowly falling from the starry sky on the two men, silence returned. Tarrou had moved and now was sitting on the parapet, facing Rieux, who was slumped back in his chair. All that could be seen of him was a dark, bulky form outlined against the glimmering sky. He had much to tell; what follows gives it more or less in his own words.

> French: Pour
toute réponse, Rieux lui sourit. - Eh
bien, voilà... Quelques
rues plus loin, une auto sembla glisser longuement sur le pavé mouillé. Elle
s'éloigna et, après elle, des exclamations confuses, venues de loin, rompirent
encore le silence. Puis il retomba sur les deux hommes avec tout son poids de
ciel et d'étoiles. Tarrou s'était levé pour se percher sur le parapet de la
terrasse, face à Rieux, toujours tassé au creux de sa chaise. On ne voyait de
lui qu'une forme massive, découpée dans le ciel. Il parla longtemps et voici à
peu près son discours reconstitué :

[¶116] "To make things simpler, Rieux, let me begin by saying I had plague already, long before I came to this town and encountered it here. Which is tantamount to saying I'm like everybody else. Only there are some people who don't know it, or feel at ease in that condition; others know and want to get out of it. Personally, I've always wanted to get out of it. "When I was young I lived with the idea of my innocence; that is to say, with no idea at all. I'm not the self-tormenting kind of person, and I made a suitable start in life. I brought off everything I set my hand to, I moved at ease in the field of the intellect, I got on excellently with women, and if I had occasional qualms, they passed as lightly as they came. Then one day I started thinking. And now?

> French: « Disons
pour simplifier, Rieux, que je souffrais déjà de la peste bien avant de
connaître cette ville et cette épidémie. C'est assez dire que je suis comme
tout le monde. Mais il y a des gens qui ne le savent pas, ou qui se trouvent
bien dans cet état, et des gens qui le savent et qui voudraient en sortir. Moi,
j'ai toujours voulu en sortir. [267] « Quand
j'étais jeune, je vivais avec l'idée de mon innocence, c'est-à-dire avec pas
d'idée du tout. je n'ai pas le genre tourmenté, j'ai débuté comme il convenait.
Tout me réussissait, j'étais à l'aise dans l'intelligence, au mieux avec les
femmes, et si j'avais quelques inquiétudes, elles passaient comme elles étaient
venues. Un jour, j'ai commencé à réfléchir. Maintenant...

[¶117] "I should tell you I wasn't poor in my young days, as you were. My father had an important post, he was prosecuting attorney; but to look at him, you'd never have guessed it; he appeared, and was, a kindly, good-natured man. My mother was a simple, rather shy woman, and I've always loved her greatly; but I'd rather not talk about her. My father was always very kind to me, and I even think he tried to understand me. He wasn't a model husband. I know that now, but I can't say it shocks me particularly. Even in his infidelities he behaved as one could count on his behaving and never gave rise to scandal. In short, he wasn't at all original and, now he's dead, I realize that, while no plaster saint, he was a very decent man as men go. He kept the middle way, that's all; he was the type of man for whom one has an affection of the mild but steady order, which is the kind that wears best.

> French: « Il
faut vous dire que je n'étais pas pauvre comme vous. Mon père était avocat
général, ce qui est une situation. Pourtant, il n'en portait pas l'air, étant
de naturel bonhomme. Ma mère était simple et effacée, je n'ai jamais cessé de
l'aimer, mais je préfère ne pas en parler. Lui s'occupait de moi avec affection
et je crois même qu'il essayait de me comprendre. Il avait des aventures au
dehors, j'en suis sûr maintenant, et, aussi bien, je suis loin de m'en indigner.
Il se conduisait en tout cela comme il fallait attendre qu'il se conduisît,
sans choquer personne. Pour parler bref, il n'était pas très original et,
aujourd'hui qu'il est mort, je me rends compte que s'il n'a pas vécu comme un
saint, il n'a pas été non plus un mauvais homme. Il tenait le milieu, voilà
tout, et c'est le type d'homme pour lequel on se sent une affection
raisonnable, celle qui fait qu'on continue.

[¶118] "My father had one peculiarity; the big railway directory was his bedside book. Not that he often took a train; almost his only journeys were to Brittany, where he had a small country house to which we went every summer. But he was a walking timetable; he could tell you the exact times of departure and arrival of the Paris-Berlin expresses; how to get from Lyon to Warsaw, which trains to take and at what hours; the precise distance between any two capital cities you might mention. Could you tell me offhand how to get from Briancon to Chamonix? Even a station-master would scratch his head, I should say. Well, my father had the answer pat. Almost every evening he enlarged his knowledge of the subject, and he prided himself on it. This hobby of his much amused me; I would put complicated travel problems to him and check his answers afterwards by the railway directory. They were invariably correct. My father and I got on together excellently, thanks largely to these railway games we played in the evenings; I was exactly the audience he needed, attentive and appreciative. Personally I regarded this accomplishment of his as quite as admirable in its ways as most accomplishments.

> French: « Il
avait cependant une particularité : le grand indicateur Chaix était son
livre de chevet. Ce n'était pas qu'il voyageât, sauf aux vacances, pour aller
en Bretagne où il avait une petite propriété. Mais il était à même de vous dire
exactement les heures de départ et d'arrivée du Paris-Berlin, les combinaisons
d'horaires qu'il fallait faire pour aller de Lyon à Varsovie, le kilométrage
exact entre les capitales de votre choix. Êtes-vous capable de dire comment on
va de Briançon à Chamonix ? Même un chef de gare s'y perdrait. Mon père ne
s'y perdait pas. [268] Il s'exerçait à peu près tous les soirs à enrichir ses
connaissances sur ce point, et il en était plutôt fier. Cela m'amusait
beaucoup, et je le questionnais souvent, ravi de vérifier ses réponses dans le
Chaix et de reconnaître qu'il ne s'était pas trompé. Ces petits exercices nous
ont beaucoup liés l'un à l'autre, car je lui fournissais un auditoire dont il
appréciait la bonne volonté. Quant à moi, je trouvais que cette supériorité qui
avait trait aux chemins de fer en valait bien une autre.

[¶119] "But I'm letting my tongue run away with me and attributing too much importance to that worthy man. Actually he played only an indirect role in the great change of heart about which I want to tell you. The most he did to me was to touch off a train of thoughts. When I was seventeen my father asked me to come to hear him speak in court. There was a big case on at the assizes, and probably he thought I'd see him to his best advantage. Also I suspect he hoped I'd be duly impressed by the pomp and ceremony of the law and encouraged to take up his profession. I could tell he was keen on my going, and the prospect of seeing a side of my father's character so different from that we saw at home appealed to me. Those were absolutely the only reasons I had for going to the trial. What happened in a court had always seemed to me as natural, as much in the order of things, as a military parade on the Fourteenth of July or a school speech day. My notions on the subject were purely abstract, and I'd never given it serious thought.

> French: « Mais
je me laisse aller et je risque de donner trop d'importance à cet honnête
homme. Car, pour finir, il n'a eu qu'une influence indirecte sur ma
détermination. Tout au plus m'a-t-il fourni une occasion. Quand j'ai eu
dix-sept ans, en effet, mon père m'a invité à aller l'écouter. Il s'agissait
d'une affaire importante, en Cour d'assises, et, certainement, il avait pensé
qu'il apparaîtrait sous son meilleur jour. je crois aussi qu'il comptait sur
cette cérémonie, propre à frapper les jeunes imaginations, pour me pousser à
entrer dans la carrière que lui-même avait choisie. J'avais accepté, parce que
cela faisait plaisir à mon père et parce que, aussi bien, j'étais curieux de le
voir et de l'entendre dans un autre rôle que celui qu'il jouait parmi nous. je
ne pensais à rien de plus. Ce qui se passait dans un tribunal m'avait toujours
paru aussi naturel et inévitable qu'une revue de 14 juillet ou une distribution
de prix. J'en avais une idée fort abstraite et qui ne me gênait pas.

[¶120] "The only picture I carried away with me of that day's proceedings was a picture of the criminal. I have little doubt he was guilty, of what crime is no great matter. That little man of about thirty, with sparse, sandy hair, seemed so eager to confess everything, so genuinely horrified at what he'd done and what was going to be done with him, that after a few minutes I had eyes for nothing and nobody else. He looked like a yellow owl scared blind by too much light. His tie was slightly awry, he kept biting his nails, those of one hand only, his right.... I needn't go on, need I? You've understood, he was a living human being.

> French: « Je
n'ai pourtant gardé de cette journée qu'une seule image, celle du coupable. Je
crois qu'il était coupable en effet, il importe peu de quoi. Mais ce petit
homme au poil roux et pauvre, d'une trentaine d'années, paraissait si décidé à
tout reconnaître, si sincèrement effrayé par ce qu'il avait fait et ce qu'on
allait lui faire, qu'au bout de quelques minutes, je n'eus plus d'yeux que pour
[269] lui. Il avait l'air d'un hibou effarouché par une lumière trop vive. Le
nœud de sa cravate ne s'ajustait pas exactement à l'angle du col. Il se
rongeait les ongles d'une seule main, la droite... Bref, je n'insiste pas, vous
avez compris qu'il était vivant.

[¶121] "As for me, it came on me suddenly, in a flash of understanding; until then I'd thought of him only under his commonplace official designation, as 'the defendant.' And though I can't say I quite forgot my father, something seemed to grip my vitals at that moment and riveted all my attention on the little man in the dock. I hardly heard what was being said; I only knew that they were set on killing that living man, and an uprush of some elemental instinct, like a wave, had swept me to his side. And I did not really wake up until my father rose to address the court.

> French: « Mais
moi, je m'en apercevais brusquement, alors que, jusqu'ici, je n'avais pensé à
lui qu'à travers la catégorie commode d'« inculpé ». Je ne puis dire
que j'oubliais alors mon père, mais quelque chose me serrait le ventre qui
m'enlevait toute autre attention que celle que je portais au prévenu. Je
n'écoutais presque rien, je sentais qu'on voulait tuer cet homme vivant et un
instinct formidable comme une vague me portait àses côtés avec une sorte
d'aveuglement entêté. je ne me réveillais vraiment qu'avec le réquisitoire de
mon père.

[¶122] "In his red gown he was another man, no longer genial or good-natured; his mouth spewed out long, turgid phrases like an endless stream of snakes. I realized he was clamoring for the prisoner's death, telling the jury that they owed it to society to find him guilty; he went so far as to demand that the man should have his head cut off. Not exactly in those words, I admit. 'He must pay the supreme penalty,' was the formula. But the difference, really, was slight, and the result the same. He had the head he asked for. Only of course it wasn't he who did the actual job. I, who saw the whole business through to its conclusion, felt a far closer, far more terrifying intimacy with that wretched man than my father can ever have felt. Nevertheless, it fell to him, in the course of his duties, to be present at what's politely termed the prisoner's last moments, but what would be better called murder in its most despicable form.

> French: « Transformé
par sa robe rouge, ni bonhomme ni affectueux, sa bouche grouillait de phrases
immenses, qui, sans arrêt, en sortaient comme des serpents. Et je compris qu'il
demandait la mort de cet homme au nom de la société et qu'il demandait même
qu'on lui coupât le cou. Il disait seulement, il est vrai : « Cette
tête doit tomber. » Mais, à la fin, la différence n'était pas grande. Et
cela revint au même, en effet, puisqu'il obtint cette tête. Simplement, ce
n'est pas lui qui fit alors le travail. Et moi qui suivis l'affaire ensuite
jusqu'à sa conclusion, exclusivement, j'eus avec ce malheureux une intimité
bien plus vertigineuse que ne l'eut jamais mon père. Celui-ci devait pourtant,
selon la coutume, assister à ce qu'on appelait poliment les derniers moments et
qu'il faut bien nommer le plus abject des assassinats.

[¶123] "From that day on I couldn't even see the railway directory without a shudder of disgust. I took a horrified interest in legal proceedings, death sentences, executions, and I realized with dismay that my father must have often witnessed those brutal murders, on the days when, as I'd noticed without guessing what it meant, he rose very early in the morning. I remembered he used to wind his alarm-clock on those occasions, to make sure. I didn't dare to broach the subject with my mother, but I watched her now more closely and saw that their life in common had ceased to mean anything, she had abandoned hope. That helped me to 'forgive her,' as I put it to myself at the time. Later on, I learned that there'd been nothing to forgive; she'd been quite poor until her marriage, and poverty had taught her resignation.

> French: « À
partir de ce moment, je ne pus regarder l'indicateur Chaix qu'avec un dégoût
abominable. À partir de ce moment, je m'intéressai avec horreur à la justice,
aux condamnations à mort, aux exécutions et je constatai [270] avec un vertige
que mon père avait dû assister plusieurs fois à l'assassinat et que c'était les
jours où, justement, il se levait très tôt. Oui, il remontait son réveil dans
ces cas-là. je n'osai pas en parler à ma mère, mais je l'observai mieux alors
et je compris qu'il n'y avait plus rien entre eux et qu'elle menait une vie de
renoncement. Cela m'aida à lui pardonner, comme je disais alors. Plus tard, je
sus qu'il n'y avait rien à lui pardonner, parce qu'elle avait été pauvre toute
sa vie jusqu'à son mariage et que la pauvreté lui avait appris la résignation.

[¶124] "Probably you're expecting me to tell you that I left home at once. No, I stayed on many months, nearly a year, in fact. Then one evening my father asked for the alarm-clock as he had to get up early. I couldn't sleep that night. Next day, when he came home, I'd gone. "To cut a long story short, I had a letter from my father, who had set inquiries on foot to find me, I went to see him, and, without explaining my reasons, told him quite calmly that I'd kill myself if he forced me to return. He wound up by letting me have my way, he was, as I've said, a kindly man at bottom, gave me a lecture on the silliness of wanting to 'live my life' (that was how he accounted for my conduct and I didn't undeceive him), and plenty of good advice. I could see he really felt it deeply and it was an effort for him to keep back his tears. Subsequently, but quite a long time after that, I formed a habit of visiting my mother periodically, and I always saw him on these occasions. 1 imagine these infrequent meetings satisfied my father. Personally, I hadn't the least antipathy to him, only a little sadness of heart. When he died I had my mother come to live with me, and she'd still be with me if she were alive.

> French: « Vous
attendez sans doute que je vous dise que je suis parti aussitôt. Non, je suis
resté plusieurs mois, presque une année. Mais j'avais le cœur malade. Un soir,
mon père demanda son réveil parce qu'il devait se lever tôt. je ne dormis pas
de la nuit. Le lendemain, quand il revint, j'étais parti. Disons tout de suite
que mon père me fit rechercher, que j'allai le voir, que sans rien expliquer,
je lui dis calmement que je me tuerais s'il me forçait à revenir. Il finit par
accepter, car il était de naturel plutôt doux, me fit un discours sur la
stupidité qu'il y avait à vouloir vivre sa vie (c'est ainsi qu'il s'expliquait
mon geste et je ne le dissuadai point), mille recommandations, et réprima les
larmes sincères qui lui venaient. Par la suite, assez longtemps après cependant,
je revins régulièrement voir ma mère et je le rencontrai alors. Ces rapports
lui suffirent, je crois. Pour moi, je n'avais pas d'animosité contre lui, seulement
un peu de tristesse au cœur. Quand il mourut, je pris ma mère avec moi et elle
y serait encore si elle n'était pas morte à son tour.

[¶125] "I've had to dwell on my start in life, since for me it really was the start of everything. I'll get on more quickly now. I came to grips with poverty when I was eighteen, after an easy life till then. I tried all sorts of jobs, and I didn't do too badly. But my real interest in life was the death penalty; I wanted to square accounts with that poor blind owl in the dock. So I became an agitator, as they say. I didn't want to be pestiferous, that's all. To my mind the social order around me was based on the death sentence, and by righting the established order I'd be fighting against murder. That was my view, others had told me so, and I still think that this belief of mine was substantially true. I joined forces with a group of people I then liked, and indeed have never ceased to like. I spent many years in close co-operation with them, and there's not a country in Europe in whose struggles I haven't played a part. But that's another story.

> French: « J'ai
longuement insisté sur ce début parce qu'il fut en effet au début de tout.
J'irai plus vite maintenant. J'ai connu la pauvreté à dix-huit ans, au sortir
de l'aisance. J'ai fait mille métiers pour gagner ma vie. Ça ne m'a pas trop
mal réussi. Mais ce qui m'intéressait, [271] c'était la condamnation à mort. Je
voulais régler un compte avec le hibou roux. En conséquence, j'ai fait de la
politique comme on dit. Je ne voulais pas être un pestiféré, voilà tout. J'ai
cru que la société où je vivais était celle qui reposait sur la condamnation à
mort et qu'en la combattant, je combattrais l'assassinat. je l'ai cru, d'autres
nie l'ont dit et, pour finir, c'était vrai en grande partie. Je me suis donc
mis avec les autres que j'aimais et que je n'ai pas cessé d'aimer. J'y suis
resté longtemps et il n'est pas de pays en Europe dont je n'aie partagé les
luttes. Passons.

[¶126] "Needless to say, I knew that we, too, on occasion, passed sentences of death. But I was told that these few deaths were inevitable for the building up of a new world in which murder would cease to be. That also was true up to a point, and maybe I'm not capable of standing fast where that order of truths is concerned. Whatever the explanation, I hesitated. But then I remembered that miserable owl in the dock and it enabled me to keep on. Until the day when I was present at an execution, it was in Hungary, and exactly the same dazed horror that I'd experienced as a youngster made everything reel before my eyes.

> French: « Bien
entendu, je savais que, nous aussi, nous prononcions, à l'occasion, des
condamnations. Mais on me disait que ces quelques morts étaient nécessaires
pour amener un monde où l'on ne tuerait plus personne. C'était vrai d'une
certaine manière et, après tout, peut-être ne suis-je pas capable de me
maintenir dans ce genre de vérités. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'hésitais.
Mais je pensais au hibou et cela pouvait continuer. jusqu'au jour où j'ai vu
une exécution (c'était en Hongrie) et le même vertige qui avait saisi l'enfant
que j'étais a obscurci mes yeux d'homme.

[¶127] "Have you ever seen a man shot by a firing-squad? No, of course not; the spectators are hand-picked and it's like a private party, you need an invitation. The result is that you've gleaned your ideas about it from books and pictures. A post, a blindfolded man, some soldiers in the offing. But the real thing isn't a bit like that. Do you know that the firing-squad stands only a yard and a half from the condemned man? Do you know that if the victim took two steps forward his chest would touch the rifles? Do you know that, at this short range, the soldiers concentrate their fire on the region of the heart and their big bullets make a hole into which you could thrust your fist? No, you didn't know all that; those are things that are never spoken of. For the plague-stricken their peace of mind is more important than a human life. Decent folks must be allowed to sleep easy o' nights, mustn't they? Really it would be shockingly bad taste to linger on such details, that's common knowledge. But personally I've never been able to sleep well since then. The bad taste remained in my mouth and I've kept lingering on the details, brooding over them.

> French: « Vous
n'avez jamais vu fusiller un homme ? Non, bien sûr, cela se fait
généralement sur invitation et le public est choisi d'avance. Le résultat est
que vous en êtes resté aux estampes et aux livres. Un bandeau, un poteau, et au
loin quelques soldats. Eh bien, non ! Savez-vous que le peloton des
fusilleurs se place au contraire à un mètre cinquante du condamné ?
Savez-vous que si le condamné faisait deux pas en avant, il heurterait les
fusils avec sa poitrine ? Savez-vous qu'à cette courte distance, les
fusilleurs concentrent leur tir sur la région du cœur et qu'à eux tous, avec
leurs grosses balles, ils y font un trou où l'on pourrait mettre le
poing ? Non, [272] vous ne le savez pas parce que ce sont là des détails
dont on ne parle pas. Le sommeil des hommes est plus sacré que la vie pour les
pestiférés. On ne doit pas empêcher les braves gens de dormir. Il y faudrait du
mauvais goût, et le goût consiste à ne pas insister, tout le monde sait ça.
Mais moi, je n'ai pas bien dormi depuis ce temps-là. Le mauvais goût m'est
resté dans la bouche et je n'ai pas cessé d'insister, c'est-à-dire d'y penser.

[¶128] "And thus I came to understand that I, anyhow, had had plague through all those long years in which, paradoxically enough, I'd believed with all my soul that I was fighting it. I learned that I had had an indirect hand in the deaths of thousands of people; that I'd even brought about their deaths by approving of acts and principles which could only end that way. Others did not seem embarrassed by such thoughts, or anyhow never voiced them of their own accord. But I was different; what I'd come to know stuck in my gorge. I was with them and yet I was alone. When I spoke of these matters they told me not to be so squeamish; I should remember what great issues were at stake. And they advanced arguments, often quite impressive ones, to make me swallow what none the less I couldn't bring myself to stomach. I replied that the most eminent of the plague-stricken, the men who wear red robes, also have excellent arguments to justify what they do, and once I admitted the arguments of necessity and force majeure put forward by the less eminent, I couldn't reject those of the eminent. To which they retorted that the surest way of playing the game of the red robes was to leave to them the monopoly of the death penalty. My reply to this was that if you gave in once, there was no reason for not continuing to give in. It seems to me that history has borne me out; today there's a sort of competition who will kill the most. They're all mad over murder and they couldn't stop killing men even if they wanted to. "In any case, my concern was not with arguments. It was with the poor owl; with that foul procedure whereby dirty mouths stinking of plague told a fettered man that he was going to die, and scientifically arranged things so that he should die, after nights and nights of mental torture while he waited to be murdered in cold blood. My concern was with that hole in a man's chest. And I told myself that meanwhile, so far anyhow as I was concerned, nothing in the world would induce me to accept any argument that justified such butcheries. Yes, I chose to be blindly obstinate, pending the day when I could see my way more clearly.

> French: « J'ai
compris alors que moi, du moins, je n'avais pas cessé d'être un pestiféré
pendant toutes ces longues années où pourtant, de toute mon âme, je croyais
lutter justement contre la peste. J'ai appris que j'avais indirectement
souscrit à la mort de milliers d'hommes, que j'avais même provoqué cette mort
en trouvant bons les actions et les principes qui l'avaient fatalement
entraînée. Les autres ne semblaient pas gênés par cela ou du moins ils n'en
parlaient jamais spontanément. Moi, j'avais la gorge nouée. J'étais avec eux et
j'étais pourtant seul. Quand il m'arrivait d'exprimer mes scrupules, ils me
disaient qu'il fallait réfléchir à ce qui était en jeu et ils me donnaient des
raisons souvent impressionnantes, pour me faire avaler ce que je n'arrivais pas
à déglutir. Mais je répondais que les grands pestiférés, ceux qui mettent des
robes rouges, ont aussi d'excellentes raisons dans ces cas-là, et que si
j'admettais les raison-, de force majeure et les nécessités invoquées par les
petits pestiférés, je ne pourrais pas rejeter celles des grands. Ils me
faisaient remarquer que la bonne manière de donner raison aux robes rouges
était de leur laisser l'exclusivité de la condamnation. Mais je me disais alors
que, si l'on cédait une fois, il n'y avait pas de raison de s'arrêter. Il me
semble que l'histoire m'a donne raison, aujourd'hui c'est à qui tuera le plus.
Ils sont tous dans la fureur [273] du meurtre, et ils ne peuvent pas faire autrement.
« Mon affaire à moi, en tout cas, ce n'était pas le raisonnement. C'était
le hibou roux, cette sale aventure où de sales bouches empestées annonçaient à
un homme dans les chaînes qu'il allait mourir et réglaient toutes choses pour
qu'il meure, en effet, après des nuits et des nuits d'agonie pendant lesquelles
il attendait d'être assassiné les yeux ouverts. Mon affaire, c'était le trou
dans la poitrine. Et je me disais qu'en attendant, et pour ma part au moins, je
refuserais de jamais donner une seule raison, une seule, vous entendez, à cette
dégoûtante boucherie. Oui, j'ai choisi cet aveuglement obstiné en attendant d'y
voir plus clair.

[¶129] "I'm still of the same mind. For many years I've been ashamed, mortally ashamed, of having been, even with the best intentions, even at many removes, a murderer in my turn. As time went on I merely learned that even those who were better than the rest could not keep themselves nowadays from killing or letting others kill, because such is the logic by which they live; and that we can't stir a finger in this world without the risk of bringing death to somebody. Yes, I've been ashamed ever since; I have realized that we all have plague, and I have lost my peace. And today I am still trying to find it; still trying to understand all those others and not to be the mortal enemy of anyone. I only know that one must do what one can to cease being plague-stricken, and that's the only way in which we can hope for some peace or, failing that, a decent death. This, and only this, can bring relief to men and, if not save them, at least do them the least harm possible and even, sometimes, a little good. So that is why I resolved to have no truck with anything which, directly or indirectly, for good reasons or for bad, brings death to anyone or justifies others' putting him to death.

> French: « Depuis,
je n'ai pas changé. Cela fait longtemps que j'ai honte, honte à mourir d'avoir
été, fût-ce de loin, fût-ce dans la bonne volonté, un meurtrier à mon tour.
Avec le temps, j'ai simplement aperçu que même ceux qui étaient meilleurs que
d'autres ne pouvaient s'empêcher aujourd'hui de tuer ou de laisser tuer parce
que c'était dans la logique où ils vivaient, et que nous ne pouvions pas faire
un geste en ce monde sans risquer de faire mourir. Oui, j'ai continué d'avoir
honte, j'ai appris cela, que nous étions tous dans la peste, et j'ai perdu la
paix. Je la cherche encore aujourd'hui, essayant de les comprendre tous et de
n'être l'ennemi mortel de personne. Je sais seulement qu'il faut faire ce qu'il
faut pour ne plus être un pestiféré et que c'est là ce qui peut, seul, nous
faire espérer la paix, ou une bonne mort à son défaut. C'est cela qui peut
soulager les hommes et, sinon les sauver, du moins leur faire le moins de mal
possible et même parfois un peu de bien. Et c'est pourquoi j'ai décidé de
refuser tout ce qui, de près ou de loin, pour de bonnes ou de mauvaises
raisons, fait mourir ou justifie qu'on fasse mourir.

[¶130] "That, too, is why this epidemic has taught me nothing new, except that I must fight it at your side. I know positively, yes, Rieux, I can say I know the world inside out, as you may see, that each of us has the plague within him; no one, no one on earth is free from it. And I know, too, that we must keep endless watch on ourselves lest in a careless moment we breathe in somebody's face and fasten the infection on him. What's natural is the microbe. All the rest, health, integrity, purity (if you like), is a product of the human will, of a vigilance that must never falter. The good man, the man who infects hardly anyone, is the man who has the fewest lapses of attention. And it needs tremendous will-power, a never ending tension of the mind, to avoid such lapses. Yes, Rieux, it's a wearying business, being plague-stricken. But it's still more wearying to refuse to be it. That's why everybody in the world today looks so tired; everyone is more or less sick of plague. But that is also why some of us, those who want to get the plague out of their systems, feel such desperate weariness, a weariness from which nothing remains to set us free except death.

> French: [274] « C'est
pourquoi encore cette épidémie ne m'apprend rien, sinon qu'il faut la combattre
à vos côtés. Je sais de science certaine (oui, Rieux, je sais tout de la vie,
vous le voyez bien) que chacun la porte en soi, la peste, parce que personne,
non, personne au monde n'en est indemne. Et qu'il faut se surveiller sans arrêt
pour ne pas être amené, dans une minute de distraction, à respirer dans la
figure d'un autre et à lui coller l'infection. Ce qui est naturel, c'est le
microbe. Le reste, la santé, l'intégrité, la pureté, si vous voulez, c'est un
effet de la volonté et d'une volonté qui ne doit jamais s'arrêter. L'honnête
homme, celui qui n'infecte presque personne, c'est celui qui a le moins de
distractions possible. Et il en faut de la volonté et de la tension pour ne jamais
être distrait ! Oui, Rieux, c'est bien fatigant d'être un pestiféré. Mais
c'est encore plus fatigant de ne pas vouloir l'être. C’est pour cela que tout
le monde se montre fatigué, puisque tout le monde, aujourd'hui, se trouve un
peu pestiféré. Mais c'est pour cela que quelques-uns, qui veulent cesser de
l'être, connaissent une extrémité de fatigue dont rien ne les délivrera plus
que la mort.

[¶131] "Pending that release, I know I have no place in the world of today; once I'd definitely refused to kill, I doomed myself to an exile that can never end. I leave it to others to make history. I know, too, that I'm not qualified to pass judgment on those others. There's something lacking in my mental make-up, and its lack prevents me from being a rational murderer. So it's a deficiency, not a superiority. But as things are, I'm willing to be as I am; I've learned modesty. All I maintain is that on this earth there are pestilences and there are victims, and it's up to us, so far as possible, not to join forces with the pestilences. That may sound simple to the point of childishness; I can't judge if it's simple, but I know it's true. You see, I'd heard such quantities of arguments, which very nearly turned my head, and turned other people's heads enough to make them approve of murder; and I'd come to realize that all our troubles spring from our failure to use plain, clean-cut language. So I resolved always to speak, and to act, quite clearly, as this was the only way of setting myself on the right track. That's why I say there are pestilences and there are victims; no more than that. If, by making that statement, I, too, become a carrier of "the plague-germ, at least I don't do it willfully. I try, in short, to be an innocent murderer. You see, I've no great ambitions. "I grant we should add a third category: that of the true healers. But it's a fact one doesn't come across many of them, and anyhow it must be a hard vocation. That's why I decided to take, in every predicament, the victims' side, so as to reduce the damage done. Among them I can at least try to discover how one attains to the third category; in other words, to peace."

> French: « D'ici
là, je sais que je ne vaux plus rien pour ce monde lui-même et qu'à partir du
moment où j'ai renoncé à tuer, je me suis condamné à un exil définitif. Ce sont
les autres qui feront l'histoire. je sais aussi que je ne puis apparemment
juger ces autres. Il y a une qualité qui me manque pour faire un meurtrier
raisonnable. Ce n'est donc pas une supériorité. Mais maintenant, je consens à
être ce que je suis, j'ai appris la modestie. Je dis seulement qu'il y a sur
cette terre des fléaux et des victimes et qu'il faut, autant qu'il est
possible, refuser d'être avec le fléau. Cela vous paraîtra peut-être un peu
simple, et je ne sais si cela est simple, mais je sais que cela est vrai. J'ai
entendu tant de raisonnements [275] qui ont failli me tourner la tête, et qui
ont tourné suffisamment d'autres têtes pour les faire consentir à l'assassinat,
que j'ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu'ils ne tenaient
pas un langage clair. J'ai pris le parti alors de parler et d'agir clairement,
pour me mettre sur le bon chemin. Par conséquent, je dis qu'il y a les fléaux
et les victimes, et rien de plus. Si, disant cela, je deviens fléau moi-même,
du moins, je n'y suis pas consentant. J'essaie d'être un meurtrier innocent.
Vous voyez que ce n'est pas une grande ambition. « Il
faudrait, bien sûr, qu'il y eût une troisième catégorie, celle des vrais
médecins, niais c'est un fait qu'on n'en rencontre pas beaucoup et que ce doit
être difficile. C'est pourquoi j'ai décidé de me mettre du côté des victimes,
en toute occasion, pour limiter les dégâts. Au milieu d'elles, je peux du moins
chercher comment on arrive à la troisième catégorie, c’est-à-dire à la
paix. »

[¶132] Tarrou was swinging his leg, tapping the terrace lightly with his heel, as he concluded. After a short silence the doctor raised himself a little in his chair and asked if Tarrou had an idea of the path to follow for attaining peace.

> French: En
terminant, Tarrou balançait sa jambe et frappait doucement du pied contre la
terrasse. Après un silence, le docteur se souleva un peu et demanda si Tarrou
avait une idée du chemin qu'il fallait prendre pour arriver à la paix.

[¶133] "Yes," he replied. "The path of sympathy." Two ambulances were clanging in the distance. The dispersed shouts they had been hearing off and on drew together on the outskirts of the town, near the stony hill, and presently there was a sound like a gunshot. Then silence fell again. Rieux counted two flashes of the revolving light. The breeze freshened and a gust coming from the sea filled the air for a moment with the smell of brine. And at the same time they clearly heard the low sound of waves lapping the foot of the cliffs. "It comes to this," Tarrou said almost casually; "what interests me is learning how to become a saint." "But you don't believe in God."

> French: - Oui,
la sympathie. Deux
timbres d'ambulance résonnèrent dans le lointain. Les exclamations, tout à
l'heure confuses, se rassemblèrent aux confins de la ville, près de la colline
pierreuse. On entendit en même temps quelque chose qui ressemblait à une
détonation. Puis le silence revint. Rieux compta deux clignements de phare. La
brise sembla prendre plus de force, et du même coup, un souffle venu de la mer
apporta une odeur de sel. On entendait [276] maintenant de façon distincte la
sourde respiration des vagues contre la falaise. - En
somme, dit Tarrou avec simplicité, ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment
on devient un saint. - Mais
vous ne croyez pas en Dieu.

[¶134] "Exactly! Can one be a saint without God?, that's the problem, in fact the only problem, I'm up against today." A sudden blaze sprang up above the place the shouts had come from and, stemming the wind-stream, a rumor of many voices came to their ears. The blaze died down almost at once, leaving behind it only a dull red glow. Then in a break of the wind they distinctly heard some strident yells and the discharge of a gun, followed by the roar of an angry crowd. Tarrou stood up and listened, but nothing more could be heard.

> French: -
Justement. Peut-on être un saint sans Dieu., c'est le seul problème concret que
je connaisse aujourd'hui. Brusquement,
une grande lueur jaillit du côté d'où étaient venus les cris et, remontant le
fleuve du vent, une clameur obscure parvint jusqu'aux deux hommes. La lueur
s'assombrit aussitôt et loin, au bord des terrasses, il ne resta qu'un
rougeoiement. Dans une panne de vent, on entendit distinctement des cris
d'hommes, puis le bruit d'une décharge et la clameur d'une foule. Tarrou
s'était levé et écoutait. On n'entendait plus rien.

[¶135] "Another skirmish at the gates, I suppose." "Well, it's over now," Rieux said. Tarrou said in a low voice that it was never over, and there would be more victims, because that was in the order of things. "Perhaps," the doctor answered. "But, you know, I feel more fellowship with the defeated than with saints. Heroism and sanctity don't really appeal to me, I imagine. What interests me is being a man." "Yes, we're both after the same thing, but I'm less ambitious."

> French: - On
s'est encore battu aux portes. - C'est
fini maintenant, dit Rieux. Tarrou
murmura que ce n'était jamais fini et qu'il y aurait encore des victimes, parce
que c'était dans l'ordre. -
Peut-être, répondit le docteur, mais vous savez, je me sens plus de solidarité
avec les vaincus qu'avec les saints. je n'ai pas de goût, je crois, pour
l'héroïsme et la sainteté. Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme. - Oui,
nous cherchons la même chose, mais je suis moins ambitieux.

[¶136] Rieux supposed Tarrou was jesting and turned to him with a smile. But, faintly lit by the dim radiance falling from the sky, the face he saw was sad and earnest. There was another gust of wind and Rieux felt it warm on his skin. Tarrou gave himself a little shake. "Do you know," he said, "what we now should do for friendship's sake?" "Anything you like, Tarrou."

> French: Rieux
pensa que Tarrou plaisantait et il le regarda. Mais dans la vague lueur qui
venait du ciel, il vit un visage triste et sérieux. Le vent se levait à nouveau
et Rieux sentit qu'il était tiède sur sa peau. Tarrou se secoua : -
Savez-vous, dit-il, ce que nous devrions faire pour l'amitié ? - Ce
que vous voulez, dit Rieux.

[¶137] "Go for a swim. It's one of these harmless pleasures that even a saint-to-be can indulge in, don't you agree?" Rieux smiled again, and Tarrou continued: "With our passes, we can get out on the pier. Really, it's too damn silly living only in and for the plague. Of course, a man should fight for the victims, but if he ceases caring for anything outside that, what's the use of his fighting?" "Right," Rieux said. "Let's go."

> French: -
Prendre un bain de mer. Même pour un futur saint, c'est un plaisir digne. [277] Rieux
souriait. - Avec
nos laissez-passer, nous pouvons aller sur la jetée. À la fin, c'est trop bête
de ne vivre que dans la peste. Bien entendu, un homme doit se battre pour les
victimes. Mais s'il cesse de rien aimer par ailleurs, à quoi sert qu'il se
batte ? - Oui,
dit Rieux, allons-y.

[¶138] Some minutes later the car drew up at the harbor gates. The moon had risen and a milk-white radiance, dappled with shadows, lay around them. Behind them rose the town, tier on tier, and from it came warm, fetid breaths of air that urged them toward the sea. After showing their passes to a guard, who inspected them minutely, they crossed some open ground littered with casks, and headed toward the pier. The air here reeked of stale wine and fish. Just before they reached the pier a smell of iodine and seaweed announced the nearness of the sea and they clearly heard the sound of waves breaking gently on the big stone blocks.

> French: Un
moment après, l'auto s'arrêtait près des grilles du port. La lune s'était
levée. Un ciel laiteux projetait partout des ombres pâles. Derrière eux
s'étageait la ville et il en venait un souffle chaud et malade qui les poussait
vers la mer. Ils montrèrent leurs papiers à un garde qui les examina assez
longuement. Ils passèrent et à travers les terre-pleins couverts de tonneaux,
parmi les senteurs de vin et de poisson, ils prirent la direction de la jetée.
Peu avant d'y arriver, l'odeur de l'iode et des algues leur annonça la mer.
Puis, ils l'entendirent.

[¶139] Once they were on the pier they saw the sea spread out before them, a gently heaving expanse of deep-piled velvet, supple and sleek as a creature of the wild. They sat down on a boulder facing the open. Slowly the waters rose and sank, and with their tranquil breathing sudden oily glints formed and flickered over the surface in a haze of broken lights. Before them the darkness stretched out into infinity. Rieux could feel under his hand the gnarled, weather-worn visage of the rocks, and a strange happiness possessed him. Turning to Tarrou, he caught a glimpse on his friend's face of the same happiness, a happiness that forgot nothing, not even murder.

> French: Elle
sifflait doucement aux pieds des grands blocs de la jetée et, comme ils les
gravissaient, elle leur apparut, épaisse comme du velours, souple et lisse
comme une bête. Ils s'installèrent sur les rochers tournés vers le large. Les
eaux se gonflaient et redescendaient lentement. Cette respiration calme de la
mer faisait naître et disparaître des reflets huileux à la surface des eaux.
Devant eux, la nuit était sans limites. Rieux, qui sentait sous ses doigts le
visage grêlé des rochers, était plein d'un étrange bonheur. Tourné vers Tarrou,
il devina, sur le visage calme et grave de son ami, ce même bonheur qui
n'oubliait rien, pas même l'assassinat.

[¶140] They undressed, and Rieux dived in first. After the first shock of cold had passed and he came back to the surface the water seemed tepid. When he had taken a few strokes he found that the sea was warm that night with the warmth of autumn seas that borrow from the shore the accumulated heat of the long days of summer. The movement of his feet left a foaming wake as he swam steadily ahead, and the water slipped along his arms to close in tightly on his legs. A loud splash told him that Tarrou had dived. Rieux lay on his back and stayed motionless, gazing up at the dome of sky lit by the stars and moon. He drew a deep breath. Then he heard a sound of beaten water, louder and louder, amazingly clear in the hollow silence of the night. Tarrou was coming up with him, he now could hear his breathing. Rieux turned and swam level with his friend, timing his stroke to Tarrou's. But Tarrou was the stronger swimmer and Rieux had to put on speed to keep up with him. For some minutes they swam side by side, with the same zest, in the same rhythm, isolated from the world, at last free of the town and of the plague. Rieux was the first to stop and they swam back slowly, except at one point, where unexpectedly they found themselves caught in an ice-cold current. Their energy whipped up by this trap the sea had sprung on them, both struck out more vigorously.

> French: Ils se
déshabillèrent. Rieux plongea le premier. Froides d'abord, les eaux lui
parurent tièdes quand il remonta. Au bout de quelques brasses, il savait que la
mer, ce soir-là, était tiède, de la tiédeur des mers d'automne [278] qui
reprennent à la terre la chaleur emmagasinée pendant de longs mois. Il nageait
régulièrement. Le battement de ses pieds laissait derrière lui un
bouillonnement d'écume, l'eau fuyait le long de ses bras pour se coller à ses
jambes. Un lourd clapotement lui apprit que Tarrou avait plongé. Rieux se mit
sur le dos et se tint immobile, face au ciel renversé, plein de lune et
d'étoiles. Il respira longuement. Puis il perçut de plus en plus distinctement
un bruit d'eau battue, étrangement clair dans le silence et la solitude de la
nuit. Tarrou se rapprochait, on entendit bientôt sa respiration. Rieux se retourna,
se mit au niveau de son ami, et nagea dans le même rythme. Tarrou avançait avec
plus de puissance que lui et il dut précipiter son allure. Pendant quelques minutes,
ils avancèrent avec la même cadence et la même vigueur solitaires, loin du
monde, libérés enfin de la ville et de la peste. Rieux s'arrêta le premier et
ils revinrent lentement, sauf à un moment où ils entrèrent dans un courant
glacé. Sans rien dire, ils précipitèrent tous deux leur mouvement, fouettés par
cette surprise de la mer.

[¶141] They dressed and started back. Neither had said a word, but they were conscious of being perfectly at one, and the memory of this night would be cherished by them both. When they caught sight of the plague watchman, Rieux guessed that Tarrou, like himself, was thinking that the disease had given them a respite, and this was good, but now they must set their shoulders to the wheel again.

> French: Habillés
de nouveau, ils repartirent sans avoir prononcé un mot. Mais ils avaient le
même cœur et le souvenir de cette nuit leur était doux. Quand ils aperçurent de
loin la sentinelle de la peste, Rieux savait que Tarrou se disait, comme lui,
que la maladie venait de les oublier, que cela était bien, et qu'il fallait
maintenant recommencer.

[¶142] Yes, the plague gave short shrift indeed, and they must set their shoulders to the wheel again. Throughout December it smoldered in the chests of our townsfolk, fed the fires in the crematorium, and peopled the camps with human jetsam. In short, it never ceased progressing with its characteristically jerky but unfaltering stride. The authorities had optimistically reckoned on the coming of winter to halt its progress, but it lasted through the first cold spells without the least remission. So the only thing for us to do was to go on waiting, and since after a too long waiting one gives up waiting, the whole town lived as if it had no future.

> French: [279] Oui,
il fallait recommencer et la peste n'oubliait personne trop longtemps. Pendant
le mois de décembre, elle flamba dans les poitrines de nos concitoyens, elle
illumina le four, elle peupla les camps d'ombres aux mains vides, elle ne cessa
enfin d'avancer de son allure patiente et saccadée. Les autorités avaient
compté sur les jours froids pour stopper cette avance, et pourtant elle passait
à travers les premières rigueurs de la saison sans désemparer. Il fallait
encore attendre. Mais on n'attend plus à force d'attendre, et notre ville entière
vivait sans avenir.

[¶143] As for Dr. Rieux, that brief hour of peace and friendship which had been granted him was not, and could not be, repeated. Yet another hospital had been opened, and his only converse was with his patients. However, he noticed a change at this stage of the epidemic, now that the plague was assuming more and more the pneumonic form; the patients seemed, after their fashion, to be seconding the doctor. Instead of giving way to the prostration or the frenzies of the early period, they appeared to have a clearer idea of where their interests lay and on their own initiative asked for what might be most beneficial. Thus they were always clamoring for something to drink and insisted on being kept as warm as possible. And though the demands on him were as exhausting as before, Rieux no longer had the impression of putting up a solitary fight; the patients were co-operating. Toward the end of December he received a letter from M. Othon, who was still in quarantine. The magistrate stated that his quarantine period was over; unfortunately the date of his admission to camp seemed to have been mislaid by the secretariat, and if he was still detained it was certainly due to a mistake. His wife, recently released from quarantine, had gone to the Prefect's office to protest and had been rudely treated; they had told her that the office never made mistakes. Rieux asked Rambert to look into the matter, and a few days later M. Othon called on him. There had, in fact, been a mistake, and Rieux showed some indignation. But M. Othon, who had grown thinner, raised a limp, deprecating hand; weighing his words, he said that everyone could make mistakes. And the doctor thought to himself that decidedly something had changed.

> French: Quant
au docteur, le fugitif instant de paix et d'amitié qui lui avait été donné
n'eut pas de lendemain. On avait ouvert encore un hôpital et Rieux n'avait plus
de tête-à-tête qu'avec les malades. Il remarqua cependant qu'à ce stade de
l'épidémie, alors que la peste prenait, de plus en plus, la forme pulmonaire,
les malades semblaient en quelque sorte aider le médecin. Au lieu de
s'abandonner à la prostration ou aux folies du début, ils paraissaient se faire
une idée plus juste de leurs intérêts et ils réclamaient d'eux-mêmes ce qui
pouvait leur être le plus favorable. Ils demandaient sans cesse à boire, et
tous voulaient de la chaleur. Quoique la fatigue [280] fût la même pour le
docteur, il se sentait cependant moins seul, dans ces occasions. Vers la
fin de décembre, Rieux reçut de M. Othon, le juge d'instruction, qui se
trouvait encore dans son camp, une lettre disant que son temps de quarantaine
était passé, que l'administration ne retrouvait pas la date de son entrée et
qu'assurément, on le maintenait encore au camp d'internement par erreur. Sa
femme, sortie depuis quelque temps, avait protesté à la préfecture, où elle
avait été mal reçue, et où on lui avait dit qu'il n'y avait jamais d'erreur.
Rieux fit intervenir Rambert et, quelques jours après, vit arriver M. Othon. Il
y avait eu en effet une erreur et Rieux s'en indigna un peu. Mais M. Othon, qui
avait maigri, leva une main molle et dit, pesant ses mots, que tout le monde pouvait
se tromper. Le docteur pensa seulement qu'il y avait quelque chose de changé.

[¶144] "What will you do now, Monsieur Othon?" Rieux asked. "I suppose you have a pile of work awaiting you." "Well, as a matter of fact, I'm putting in for some leave." "I quite understand. You need a rest." "It's not that. I want to go back to the camp." Rieux couldn't believe his ears. "But you've only just come out of it!"

> French: -
Qu'allez-vous faire, monsieur le juge ? Vos dossiers vous attendent, dit
Rieux. - Eh
bien, non, dit le juge. je voudrais prendre un congé. En
effet, il faut vous reposer. - Ce
n'est pas cela, je voudrais retourner au camp. Rieux
s'étonna : - Mais
vous en sortez !

[¶145] "I'm afraid I did not make myself clear. I'm told there are some voluntary workers from government offices in that camp." The magistrate rolled his round eyes a little and tried to smooth down a tuft of hair. "It would keep me busy, you see. And also, I know it may sound absurd, but I'd feel less separated from my little boy." Rieux stared at him. Could it be that a sudden gentleness showed in those hard, inexpressive eyes? Yes, they had grown misted, lost their steely glitter.

> French: - Je me
suis mal fait comprendre. On m'a dit qu'il y avait des volontaires de
l'administration, dans ce camp. Le juge
roulait un peu ses yeux ronds et essayait d'aplatir une de ses touffes... - Vous
comprenez, j'aurais une occupation. Et puis, c'est stupide à dire, je me
sentirais moins séparé de mon petit garçon. Rieux
le regardait. Il n'était pas possible que dans ces yeux durs et plats une
douceur s'installât soudain. Mais [281] ils étaient devenus plus brumeux, ils
avaient perdu leur pureté de métal.

[¶146] "Certainly," Rieux said. "Since that's your wish, I'll fix it up for you." The doctor kept his word; and the life of the plague-ridden town resumed its course until Christmas. Tarrou continued to bring his quiet efficiency to bear on every problem. Rambert confided in the doctor that, with the connivance of the two young guards, he was sending letters to his wife and now and then receiving an answer. He suggested to Rieux that he should avail himself of this clandestine channel, and Rieux agreed to do so. For the first time for many months he sat down to write a letter. He found it a laborious business, as if he were manipulating a language that he had forgotten. The letter was dispatched. The reply was slow in coming. As for Cottard, he was prospering, making money hand over fist in small, somewhat shady transactions. With Grand, however, it was otherwise; the Christmas season did not seem to agree with him.

> French: - Bien
sûr, dit Rieux je vais m'en occuper, puisque vous le désirez. Le
docteur s'en occupa, en effet, et la vie de la cité empestée reprit son train,
jusqu'à la Noël. Tarrou continuait de promener partout sa tranquillité
efficace. Rambert confiait au docteur qu'il avait établi, grâce aux deux petits
gardes, un système de correspondance clandestine avec sa femme. Il recevait une
lettre de loin en loin. Il offrit à Rieux de le faire profiter de son système
et celui-ci accepta. Il écrivit, pour la première fois depuis de longs mois,
mais avec les plus grandes difficultés. Il y avait un langage qu'il avait
perdu. La lettre partit. La réponse tardait à venir. De son côté, Cottard
prospérait et ses petites spéculations l'enrichissaient. Quant à Grand, la
période des fêtes ne devait pas lui réussir.

[¶147] Indeed, Christmas that year had none of its old-time associations; it smacked of hell rather than of heaven. Empty, unlighted shops, dummy chocolates or empty boxes in the confectioners' windows, streetcars laden with listless, dispirited passengers, all was as unlike previous Christmastides as it well could be. In the past all the townspeople, rich and poor alike, indulged in seasonable festivity; now only a privileged few, those with money to burn, could do so, and they caroused in shamefast solitude in a dingy back shop or a private room. In the churches there were more supplications than carols. You saw a few children, too young to realize what threatened them, playing in the frosty, cheerless streets. But no one dared to bid them welcome-in the God of former days, bringer of gifts, and old as human sorrow, yet new as the hopes of youth. There was no room in any heart but for a very old, gray hope, that hope which keeps men from letting themselves drift into death and is nothing but a dogged will to live.

> French: Le Noël
de cette année-là fut plutôt la fête de l'Enfer que celle de l'Évangile. Les
boutiques vides et privées de lumière, les chocolats factices ou les boîtes
vides dans les vitrines, les tramways chargés de figures sombres, rien ne
rappelait les Noëls passés. Dans cette fête où tout le monde, riche ou pauvre,
se rejoignait jadis, il n'y avait plus de place que pour les quelques
réjouissances solitaires et honteuses que des privilégiés se procuraient à prix
d'or, au fond dune arrière-boutique crasseuse. Les églises étaient emplies de
plaintes plutôt que d'actions de grâces. Dans la ville morne et gelée, quelques
enfants couraient, encore ignorants de ce qui les menaçait. Mais personne
n'osait leur annoncer le dieu d'autrefois, chargé d'offrandes, vieux comme la
peine humaine, mais nouveau comme le jeune espoir. Il n'y avait plus de place
dans le coeur de tous que pour [282] un très vieil et très morne espoir,
celui-là même qui empêche les hommes de se laisser aller à la mort et qui n'est
qu'une simple obstination à vivre.

[¶148] Grand had failed to show up as usual on the previous evening. Feeling somewhat anxious, Rieux called at his place early in the morning, but he wasn't at home. His friends were asked to keep a lookout for him. At about eleven Rambert came to the hospital with the news that he'd had a distant glimpse of Grand, who seemed to be wandering aimlessly, "looking very queer." Unfortunately he had lost sight of him almost at once. Tarrou and the doctor set out in the car to hunt for Grand.

> French: La
veille, Grand avait manqué son rendez-vous. Rieux, inquiet, était passé chez
lui de grand matin sans le trouver. Tout le monde avait été alerté. Vers onze
heures, Rambert vint à l'hôpital avertir le docteur qu'il avait aperçu Grand de
loin, errant dans les rues, la figure décomposée. Puis il l'avait perdu de vue.
Le docteur et Tarrou partirent en voiture à sa recherche.

[¶149] At noon Rieux stepped out of his car into the frozen air; he had just caught sight of Grand some distance away, his face glued to a shop-window full of crudely carved wooden toys. Tears were steadily flowing down the old fellow's cheeks, and they wrung the doctor's heart, for he could understand them, and he felt his own tears welling up in sympathy. A picture rose before him of that scene of long ago, the youngster standing in front of another shop-window, like this one dressed for Christmas, and Jeanne turning toward him in a sudden access of emotion and saying how happy she was. He could guess that through the mists of the past years, from the depth of his fond despair, Jeanne's young voice was rising, echoing in Grand's ears. And he knew, also, what the old man was thinking as his tears flowed, and he, Rieux, thought it too: that a loveless world is a dead world, and always there comes an hour when one is weary of prisons, of one's work, and of devotion to duty, and all one craves for is a loved face, the warmth and wonder of a loving heart.

> French: À midi,
heure glacée, Rieux, sorti de la voiture, regardait de loin Grand, presque
collé contre une vitrine, pleine de jouets grossièrement sculptés dans le bois.
Sur le visage du vieux fonctionnaire, des larmes coulaient sans interruption.
Et ces larmes bouleversèrent Rieux parce qu'il les comprenait et qu'il les
sentait aussi au creux de sa gorge. Il se souvenait lui aussi des fiançailles
du malheureux, devant une boutique de Noël, et, de Jeanne renversée vers lui
pour dire qu'elle était contente. Du fond d'années lointaines, au coeur même de
cette folie, la voix fraîche de Jeanne revenait vers Grand, cela était sûr.
Rieux savait ce que pensait à cette minute le vieil homme qui pleurait, et il
le pensait comme lui, que ce monde sans amour était comme un monde mort et
qu'il vient toujours une heure où on se lasse des prisons, du travail et du
courage pour réclamer le visage d'un être et le cœur émerveillé de la
tendresse.

[¶150] Grand saw the doctor's reflection in the window. Still weeping, he turned and, leaning against the shop-front, watched Rieux approach. "Oh, doctor, doctor!" He could say no more. Rieux, too, couldn't speak; he made a vague, understanding gesture. At this moment he suffered with Grand's sorrow, and what filled his breast was the passionate indignation we feel when confronted by the anguish all men share. "Yes, Grand," he murmured.

> French: Mais
l'autre l'aperçut dans la glace. Sans cesser de pleurer, il se retourna et
s'adossa à la vitrine pour le regarder venir. -
Ah ! docteur, ah ! docteur, faisait-il. Rieux
hochait la tête pour l'approuver, incapable de parler. Cette détresse était la
sienne et ce qui lui tordait le cœur à ce moment était l'immense colère qui
vient à [283] l'homme devant la douleur que tous les hommes partagent. - Oui,
Grand, dit-il.

[¶151] "Oh, if only I could have time to write to her! To let her know... and to let her be happy without remorse!" Almost roughly Rieux took Grand's arm and drew him forward. Grand did not resist and went on muttering broken phrases. "Too long! It's lasted too long. All the time one's wanting to let oneself go, and then one day one has to. Oh, doctor, I know I look a quiet sort, just like anybody else. But it's always been a terrible effort only to be, just normal. And now, well, even that's too much for me." He stopped dead. He was trembling violently, his eyes were fever-bright. Rieux took his hand; it was burning hot. "You must go home."

> French: - Je
voudrais avoir le temps de lui écrire une lettre. Pour qu'elle sache... et pour
qu'elle puisse être heureuse sans remords... Avec
une sorte de violence, Rieux fit avancer Grand. L'autre continuait, se laissant
presque traîner, balbutiant des bouts de phrase. - Il y
a trop longtemps que ça dure. On a envie de se laisser aller, c'est forcé.
Ah ! docteur ! j'ai l'air tranquille comme ça. Mais il m'a toujours
fallu un énorme effort pour être seulement normal. Alors maintenant, c'est
encore trop. Il
s'arrêta, tremblant de tous ses membres et les yeux fous. Rieux lui prit la
main. Elle brûlait. - Il
faut rentrer.

[¶152] But Grand wrenched himself free and started running. After a few steps he halted and stretched out his arms, swaying to and fro. Then he spun round on himself and fell flat on the pavement, his face stained with the tears that went on flowing. Some people who were approaching stopped abruptly and watched the scene from a little way off, not daring to come nearer. Rieux had to carry the old man to the car.

> French: Mais
Grand lui échappa et courut quelques pas, puis il s'arrêta, écarta les bras et
se mit à osciller d'avant en arrière. Il tourna sur lui-même et tomba sur le
trottoir glacé, le visage sali par des larmes qui continuaient de couler. Les
passants regardaient de loin, arrêtés brusquement, n'osant plus avancer. Il
fallut que Rieux prit le vieil homme dans ses bras.

[¶153] Grand lay in bed, gasping for breath; his lungs were congested. Rieux pondered. The old fellow hadn't any family. What would be the point of having him evacuated? He and Tarrou could look after him.

> French: Dans
son lit maintenant, Grand étouffait : les poumons étaient pris. Rieux
réfléchissait. L'employé n'avait pas de famille. À quoi bon le
transporter ? Il serait seul, avec Tarrou, à le soigner...

[¶154] Grand's head was buried in the pillow, his cheeks were a greenish gray, his eyes had gone dull, opaque. He seemed to be gazing fixedly at the scanty fire Tarrou was kindling with the remains of an old packing-case. "I'm in a bad way," he muttered. A queer crackling sound came from his flame-seared lungs whenever he tried to speak. Rieux told him not to talk and promised to come back. The sick man's lips parted in a curious smile, and a look of humorous complicity flickered across the haggard face. "If I pull through, doctor, hats off!" A moment later he sank into extreme prostration.

> French: Grand était
enfoncé au creux de son oreiller, la peau verdie et l'œil éteint. Il regardait
fixement un maigre feu que Tarrou allumait dans la cheminée avec les débris
d'une caisse. « Ça va mal », disait-il. Et du fond de ses poumons en
flammes sortait un bizarre crépitement qui accompagnait tout ce qu'il disait.
Rieux lui recommanda [284] de se taire et dit qu'il allait revenir. Un bizarre
sourire vint au malade et, avec lui, une sorte de tendresse lui monta au
visage. Il cligna de l'œil avec effort. « Si j'en sors, chapeau bas,
docteur ! » Mais tout de suite après, il tomba dans la prostration.

[¶155] Visiting him again some hours later, they found him half sitting up in bed, and Rieux was horrified by the rapid change that had come over his face, ravaged by the fires of the disease consuming him. However, he seemed more lucid and almost immediately asked them to get his manuscript from the drawer where he always kept it. When Tarrou handed him the sheets, he pressed them to his chest without looking at them, then held them out to the doctor, indicating by a gesture that he was to read them. There were some fifty pages of manuscript. Glancing through them, Rieux saw that the bulk of the writing consisted of the same sentence written again and again with small variants, simplifications or elaborations. Persistently the month of May, the lady on horseback, the avenues of the Bois recurred, regrouped in different patterns. There were, besides, explanatory notes, some exceedingly long, and lists of alternatives. But at the foot of the last page was written in a studiously clear hand: "My dearest Jeanne, Today is Christmas Day and..." Eight words only. Above it, in copperplate script, was the latest version of the famous phrase. "Read it," Grand whispered. And Rieux read:

> French: Quelques
heures après, Rieux et Tarrou retrouvèrent le malade, à demi dressé dans son
lit, et Rieux fut effrayé de lire sur son visage les progrès du mal qui le
brûlait. Mais il semblait plus lucide et, tout de suite, d'une voix étrangement
creuse, il les pria de lui apporter le manuscrit qu'il avait mis dans un
tiroir. Tarrou lui donna les feuilles qu'il serra contre lui, sans les
regarder, pour les tendre ensuite au docteur, l'invitant du geste à les lire.
C'était un court manuscrit d'une cinquantaine de pages. Le docteur le feuilleta
et comprit que toutes ces feuilles ne portaient que la même phrase indéfiniment
recopiée, remaniée, enrichie ou appauvrie. Sans arrêt, le mois de mai,
l'amazone et les allées du Bois, se confrontaient et se disposaient de façons
diverses. L'ouvrage comportait aussi des explications, parfois démesurément
longues, et des variantes. Mais à la fin de la dernière page, une main
appliquée avait seulement écrit, d'une encre encore fraîche : « Ma
bien chère Jeanne, c'est aujourd'hui Noël... » Au-dessus, soigneusement
calligraphiée, figurait la dernière version de la phrase. « Lisez »,
disait Grand. Et Rieux lut.

[¶156] "One fine morning in May, a slim young horsewoman might have been seen riding a glossy sorrel mare along the avenues of the Bois, among the flowers...." "Is that it?" There was a feverish quaver in the old voice. Rieux refrained from looking at him, and he began to toss about in the bed. "Yes, I know. I know what you're thinking. 'Fine' isn't the word. It's?" Rieux clasped his hand under the coverlet.

> French: « Par
une belle matinée de mai, une svelte amazone, montée sur une somptueuse jument
alezane, parcourait, au milieu des fleurs, les allées du Bois... » -
Est-ce cela ? dit le vieux d'une voix de fièvre. Rieux
ne leva pas les yeux sur lui. -
Ah ! dit l'autre en s'agitant, je sais bien. Belle, belle, ce n'est pas le
mot juste. Rieux
lui prit la main sur la couverture.

[¶157] "No, doctor. It's too late, no time..." His breast heaved painfully, then suddenly he said in a loud, shrill voice: "Burn it!" The doctor hesitated, but Grand repeated his injunction in so violent a tone and with such agony in his voice that Rieux walked across to the fireplace and dropped the sheets on the dying fire. It blazed up, and there was a sudden flood of light, a fleeting warmth, in the room. When the doctor came back to the bed, Grand had his back turned, his face almost touching the wall. After injecting the serum Rieux whispered to his friend that Grand wouldn't last the night, and Tarrou volunteered to stay with him. The doctor approved.

> French: [285] -
Laissez, docteur. Je n'aurai pas le temps... Sa
poitrine se soulevait avec peine et il cria tout d'un coup : -
Brûlez-le ! Le
docteur hésita, niais Grand répéta son ordre avec un accent si terrible et une
telle souffrance dans la voix, que Rieux jeta les feuilles dans le feu presque
éteint. La pièce s'illumina rapidement et une chaleur brève la réchauffa. Quand
le docteur revint vers le malade, celui-ci avait le dos tourné et sa face
touchait presque au mur. Tarrou regardait par la fenêtre, comme étranger à la
scène. Après avoir injecté le sérum, Rieux dit à son ami que Grand ne passerait
pas la nuit, et Tarrou se proposa pour rester. Le docteur accepta.

[¶158] All night Rieux was haunted by the idea of Grand's death. But next morning he found his patient sitting up in bed, talking to Tarrou. His temperature was down to normal and there were no symptoms other than a generalized prostration.

> French: Toute
la nuit, l'idée que Grand allait mourir le poursuivit. Mais le lendemain matin,
Rieux trouva Grand assis sur son lit, parlant avec Tarrou. La fièvre avait
disparu. Il ne restait que les signes d'un épuisement général.

[¶159] "Yes, doctor," Grand said. "I was overhasty. But I'll make another start. You'll see, I can remember every word." Rieux looked at Tarrou dubiously. "We must wait," he said. But at noon there was no change. By nightfall Grand could be considered out of danger. Rieux was completely baffled by this "resurrection."

> French: -
Ah ! docteur, disait l'employé, j'ai eu tort. Mais je recommencerai. je me
souviens de tout., vous verrez. -
Attendons, dit Rieux à Tarrou. Mais à
midi, rien n'était changé. Le soir, Grand pouvait être considéré comme sauvé.
Rieux ne comprenait rien à cette résurrection.

[¶160] Other surprises were in store for him. About the same time there was brought to the hospital a girl whose case Rieux diagnosed as hopeless, and he had her sent immediately to the isolation ward. She was delirious' and had all the symptoms of pneumonic plague. Next morning, however, the temperature had fallen. As in Grand's case the doctor assumed this was the ordinary morning fall that his experience had taught him to regard as a bad sign. But at noon her temperature still showed no rise and at night it went up only a few degrees. Next morning it was down to normal. Though very exhausted, the girl was breathing freely. Rieux remarked to Tarrou that her recovery was "against all the rules!" But in the course of the next week four similar cases came to his notice.

> French: À peu
près à la même époque pourtant, on amena à Rieux une malade dont il jugea
l'état désespéré et qu'il fit isoler dès son arrivée à l'hôpital. La jeune
fille était en plein délire et présentait tous les symptômes de la peste
pulmonaire. Mais, le lendemain matin, la fièvre avait baissé. Le docteur crut
reconnaître encore, comme dans le cas de Grand, la rémission matinale que
l'expérience l'habituait à considérer comme un mauvais signe. À midi,
cependant, la fièvre n'était pas remontée. Le soir, [286] elle augmenta de
quelques dixièmes seulement et, le lendemain matin, elle avait disparu. La
jeune fille, quoique faible, respirait librement dans son lit. Rieux dit à
Tarrou qu'elle était sauvée contre toutes les règles. Mais dans la semaine,
quatre cas semblables se présentèrent dans le service du docteur.

[¶161] The old asthma patient was bubbling over with excitement when Rieux and Tarrou visited him at the end of the week. "Would you ever have believed it! They're coming out again," he said. "Who?" "Why, the rats!"

> French: À la
fin de la même semaine, le vieil asthmatique accueillit le docteur et Tarrou
avec tous les signes d'une grande agitation. - Ça y
est, disait-il, ils sortent encore. -
Qui ? - Eh
bien ! les rats !

[¶162] Not one dead or living rat had been seen in the town since April. "Does that mean it's starting all over again?" Tarrou asked Rieux. The old man was rubbing his hands. "You should see 'em running, doctor! It's a treat, it is!"

> French: Depuis
le mois &avril, aucun rat mort n'avait été découvert. -
Est-ce que ça va recommencer ? dit Tarrou à Rieux. Le
vieux se frottait les mains. - Il
faut les voir courir ! C'est un plaisir.

[¶163] He himself had seen two rats slipping into the house by the street door, and some neighbors, too, had told him they'd seen rats in their basements. In some houses people had heard those, once familiar scratchings and rustlings behind the woodwork. Rieux awaited with much interest the mortality figures that were announced every Monday. They showed a decrease.

> French: Il
avait vu deux rats vivants rentrer chez lui, par la porte de la rue. Des
voisins lui avaient rapporté que, chez eux aussi, les bêtes avaient fait leur
réapparition. Dans certaines charpentes, en entendait de nouveau le
remue-ménage oublié depuis des mois. Rieux attendit la publication des
statistiques générales qui avaient lieu au début de chaque semaine. Elles révélaient
un recul de la maladie.

[¶164] ## PART V

> French: [287] LA
PESTE (1947) V
