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title: "The Plague · La Peste"
author: "Albert Camus"
translator: "Stuart Gilbert"
languages: [fr, en]
shelf: "Literature"
section: 5 of 5
url: https://scriptura.si/works/camus-plague/5/
cite: "Albert Camus, tr. Stuart Gilbert, The Plague · La Peste, section 5. Scriptura (scriptura.si), https://scriptura.si/works/camus-plague/5/"
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# The Plague · La Peste

*Albert Camus, tr. Stuart Gilbert*

Rats die in the streets of Oran, the gates close, and a doctor keeps working: Camus’s novel of a city under siege, in French and English.

> # LA PESTE 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain
 français [1913-1960] 

> (1947) 

> ## LA PESTE 

> Récit 

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> OEUVRES D'ALBERT CAMUS 

> ***Récits*** 

> L'ÉTRANGER. 

> LA PESTE. 

> ***Théâtre*** 

> CALIGULA 

> LE MALENTENDU 

> L'ÉTAT DE SIÈGE. 

> LES JUSTES 

> ***Essais*** 

> NOCES. 

> LE MYTHE DE SISYPHE. 

> LETTRES À UN AMI ALLEMAND. 

> ACTUELLES, CHRONIQUES 1944-1948. 

> ACTUELLES, CHRONIQUES 1948-1953 

> L'HOMME RÉVOLTÉ. Essai. 

> L'ÉTÉ. Essai. 

> ***Aux Éditions Charlot*** 

> L'ENVERS ET L'ENDROIT, *essai (épuisé)* 

> Cette édition électronique a été réalisée
par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de
Chicoutimi et fondateur des Classiques des sciences sociales, à partir de : 

> Albert CAMUS [1913-1960] 

> **LA PESTE. **Récit. 

> Paris : Les Éditions Gallimard, 347<sup>e</sup>
édition, 1947, 332 pp. Impression : 1955. Collection NRF. 

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textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. 

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> Édition numérique réalisée le 30 mars 2010 à Chicoutimi,
Ville de Saguenay, province de Québec, Canada. 

> Albert CAMUS 

> philosophe et écrivain français [1913-1960] 

> La peste 

> Paris : Les
Éditions Gallimard, 347<sup>e</sup> édition, 1947, 332 pp. Impression :
1955. Collection NRF. 

> Table des matières 

> [I](#la_peste_I) 

> [II](#la_peste_II) 

> [III](#la_peste_III) 

> [IV](#la_peste_IV) 

> [V](#la_peste_V) 

> [9] 

> Il est aussi
raisonnable de représenter une espèce d'emprisonnement par une autre que de
représenter n'importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui
n'existe pas. 

> Daniel de Foe. 

> [11] 

> LA
PESTE (1947) 

> I 

> [Retour à la table
des matières](#tdm) 

>  # The Plague

>  The Plague, Albert Camus

>  First published in 1948

>  The Plague

>  Contents  
Part I  
Part II  
Part III  
Part IV  
Part V

>  It is as reasonable to represent one kind of imprisonment by another, as it is to represent anything that really exists by that which exists not.

>  Daniel Defoe

>  ## PART I

> Achevé d’imprimé
le 22 août 1955.

> Fin du texte

> The End

## 5. Part V

Source: https://scriptura.si/works/camus-plague/5/ · cite a paragraph as https://scriptura.si/works/camus-plague/5/#p-N

[¶0] Though this sudden setback of the plague was as welcome as it was unlooked-for, our townsfolk were in no hurry to jubilate. While intensifying their desire to be set free, the terrible months they had lived through had taught them prudence, and they had come to count less and less on a speedy end of the epidemic. All the same, this new development was the talk of the town, and people began to nurse hopes none the less heartfelt for being unavowed. All else took a back place; that daily there were new victims counted for little beside that staggering fact: the weekly total showed a decrease. One of the signs that a return to the golden age of health was secretly awaited was that our fellow citizens, careful though they were not to voice their hope, now began to talk, in, it is true, a carefully detached tone, of the new order of life that would set in after the plague.

> French: [Retour à la table
des matières](#tdm) [289] Quoique
cette brusque retraite de la maladie fût inespérée, nos concitoyens ne se bâtèrent
pas de se réjouir. Les mois qui venaient de passer, tout en augmentant leur
désir de libération, leur avaient appris la prudence et les avaient habitués à
compter de moins en moins sur une fin prochaine de l'épidémie. Cependant, ce
fait nouveau était sur toutes les bouches, et, au fond des cœurs, s'agitait un
grand espoir inavoué. Tout le reste passait au second plan. Les nouvelles victimes
de la peste pesaient bien peu auprès de ce fait exorbitant : les statistiques
avaient baissé. Un des signes que l'ère de la santé, sans être ouvertement
espérée, était cependant attendue en secret, c'est que nos concitoyens
parlèrent volontiers dès ce moment, quoique avec les airs de l'indifférence, de
la façon dont la vie se réorganiserait après la peste.

[¶1] All agreed that the amenities of the past couldn't be restored at once; destruction is an easier, speedier process than reconstruction. However, it was thought that a slight improvement in the food-supply could safely be counted on, and this would relieve what was just now the acutest worry of every household. But in reality behind these mild aspirations lurked wild, extravagant hopes, and often one of us, becoming aware of this, would hastily add that, even on the rosiest view, you couldn't expect the plague to stop from one day to another.

> French: Tout le
monde était d'accord pour penser que les commodités de la vie passée ne se
retrouveraient pas d'un coup et qu'il était plus facile de détruire que de
reconstruire. On estimait simplement que le ravitaillement lui-même pourrait
être un peu amélioré, et que, de cette façon, on serait débarrassé du souci le
plus pressant. Mais, en fait, sous ces remarques anodines, un [290] espoir
insensé se débridait du même coup et à tel point que nos concitoyens en
prenaient parfois conscience et affirmaient alors, avec précipitation, qu'en
tout état de cause, la délivrance n'était pas pour le lendemain.

[¶2] Actually, while the epidemic did not stop "from one day to another," it declined more rapidly than we could reasonably have expected. With the first week of January an unusually persistent spell of very cold weather settled in and seemed to crystallize above the town. Yet never before had the sky been so blue; day after day its icy radiance flooded the town with brilliant light, and in the frost-cleansed air the epidemic seemed to lose its virulence, and in each of three consecutive weeks a big drop in the death-roll was announced. Thus over a relatively brief period the disease lost practically all the gains piled up over many months. Its setbacks with seemingly predestined victims, like Grand and Rieux's girl patient, its bursts of activity for two or three days in some districts synchronizing with its total disappearance from others, its new practice of multiplying its victims on, say, a Monday, and on Wednesday letting almost all escape, in short, its accesses of violence followed by spells of complete inactivity, all these gave an impression that its energy was flagging, out of exhaustion and exasperation, and it was losing, with its self-command, the ruthless, almost mathematical efficiency that had been its trump card hitherto. Of a sudden Castel's anti-plague injections scored frequent successes, denied it until now. Indeed, all the treatments the doctors had tentatively employed, without definite results, now seemed almost uniformly efficacious. It was as if the plague had been hounded down and cornered, and its sudden weakness lent new strength to the blunted weapons so far used against it. Only at rare moments did the disease brace itself and make as it were a blind and fatal leap at three or four patients whose recovery had been expected, a truly ill-starred few, killed off when hope ran highest. Such was the case of M. Othon, the magistrate, evacuated from the quarantine camp; Tarrou said of him that "he'd had no luck," but one couldn't tell if he had in mind the life or the death of M. Othon. But, generally speaking, the epidemic was in retreat all along the line; the official communiques, which had at first encouraged no more than shadowy, half-hearted hopes, now confirmed the popular belief that the victory was won and the enemy abandoning his positions. Really, however, it is doubtful if this could be called a victory. All that could be said was that the disease seemed to be leaving as unaccountably as it had come. Our strategy had not changed, but whereas yesterday it had obviously failed, today it seemed triumphant. Indeed, one's chief impression was that the epidemic had called a retreat after reaching all its objectives; it had, so to speak, achieved its purpose.

> French: Et, en
effet, la peste ne s'arrêta pas le lendemain, mais, en apparence, elle
s'affaiblissait plus vite qu'on n'eût pu raisonnablement l'espérer. Pendant les
premiers jours de janvier, le froid s'installa avec une persistance inusitée et
sembla cristalliser au-dessus de la ville. Et pourtant, jamais le ciel n'avait
été si bleu. Pendant des jours entiers, sa splendeur immuable et glacée inonda
notre ville d'une lumière ininterrompue. Dans cet air purifié, la peste, en
trois semaines et par des chutes successives, parut s'épuiser dans les cadavres
de moins en moins nombreux qu'elle alignait. Elle perdit, en un court espace de
temps, la presque totalité des forces qu'elle avait mis des mois à accumuler. À
la voir manquer des proies toutes désignées, comme Grand ou la jeune fille de
Rieux, s'exacerber dans certains quartiers durant deux ou trois jours alors
qu'elle disparaissait totalement de certains autres, multiplier les victimes le
lundi et, le mercredi, les laisser échapper presque toutes, à la voir ainsi
s'essouffler ou se précipiter, on eût dit qu'elle se désorganisait par énervement
et lassitude, qu'elle perdait, en même temps que son empire sur elle-même,
l'efficacité mathématique et souveraine qui avait été sa force. Le sérum de
Castel connaissait, tout d'un coup, des séries de réussites qui lui avaient été
refusées jusque là. Chacune des mesures prises par les médecins et qui, auparavant,
ne donnaient aucun résultat, paraissait soudain porter à coup sûr. Il semblait
que la peste à son tour fût traquée et que sa faiblesse soudaine fît la force
des armes émoussées qu'on lui avait, jusqu'alors, opposées. De temps en temps
seulement, [291] la maladie se raidissait et, dans une sorte d'aveugle sursaut,
emportait trois ou quatre malades dont on espérait la guérison. Ils étaient les
malchanceux de la peste, ceux qu'elle tuait en plein espoir. Ce fut le cas du
juge Othon qu'on dut évacuer du camp de quarantaine, et Tarrou dit de lui en
effet qu'il n'avait pas eu de chance, sans qu'on pût savoir cependant s'il
pensait à la mort ou à la vie du juge. Mais
dans l'ensemble, l'infection reculait sur toute la ligne et les communiqués de
la préfecture, qui avaient d'abord fait naître une timide et secrète espérance,
finirent par confirmer, dans l'esprit du public, la conviction que la victoire
était acquise et que la maladie abandonnait ses positions. À la vérité, il
était difficile de décider qu'il s'agissait d'une victoire. On était obligé
seulement de constater que la maladie semblait partir comme elle était venue.
La stratégie qu'on lui opposait n'avait pas changé, inefficace hier et,
aujourd'hui, apparemment heureuse. On avait seulement l'impression que la
maladie s'était épuisée elle-même ou peut-être qu'elle se retirait après avoir
atteint tous ses objectifs. En quelque sorte, son rôle était fini.

[¶3] Nevertheless, it seemed as if nothing had changed in the town. Silent as ever by day, the streets filled up at nightfall with the usual crowds of people, now wearing overcoats and scarves. Cafes and picture-houses did as much business as before. But on a closer view you might notice that people looked less strained, and they occasionally smiled. And this brought home the fact that since the outbreak of plague no one had hitherto been seen to smile in public. The truth was that for many months the town had been stifling under an airless shroud, in which a rent had now been made, and every Monday when he turned on the radio, each of us learned that the rift was widening; soon he would be able to breathe freely. It was at best a negative solace, with no immediate impact on men's lives. Still, had anyone been told a month earlier that a train had just left or a boat put in, or that cars were to be allowed on the streets again, the news would have been received with looks of incredulity; whereas in mid-January an announcement of this kind would have caused no surprise. The change, no doubt, was slight. Yet, however slight, it proved what a vast forward stride our townsfolk had made in the way of hope. And indeed it could be said that once the faintest stirring of hope became possible, the dominion of the plague was ended.

> French: On eût
dit néanmoins que rien n'était changé en ville. Toujours silencieuses dans la
journée, les rues étaient envahies, le soir, par la même foule où dominaient
seulement les pardessus et les écharpes. Les cinémas et les cafés faisaient les
mêmes affaires. Mais, à regarder de plus près, on pouvait remarquer que les
visages étaient plus détendus et qu'ils souriaient parfois. Et c'était alors
l'occasion de constater que, jusqu'ici, personne ne souriait dans les rues. En
réalité, dans le voile opaque qui, depuis des mois, entourait la ville, une
déchirure venait de se faire et, tous les lundis, chacun pouvait constater, par
les nouvelles de la radio, [292] que la déchirure s'agrandissait et qu'enfin il
allait être permis de respirer. C'était encore un soulagement tout négatif et
qui ne prenait pas d'expression franche. Mais alors qu'auparavant on n'eût pas
appris sans quelque incrédulité qu'un train était parti ou un bateau arrivé, ou
encore que les autos allaient de nouveau être autorisées à circuler, l'annonce
de ces événements à la mi-janvier n'eût provoqué au contraire aucune surprise.
C'était peu sans doute. Mais cette nuance légère traduisait, en fait, les
énormes progrès accomplis par nos concitoyens dans la voie de l'espérance. On
peut dire d'ailleurs qu'à partir du moment où le plus infime espoir devint possible
pour la population, le règne effectif de la peste fut terminé.

[¶4] It must, however, be admitted that our fellow citizens' reactions during that month were diverse to the point of incoherence. More precisely, they fluctuated between high optimism and extreme depression. Hence the odd circumstance that several more attempts to escape took place at the very moment when the statistics were most encouraging. This took the authorities by surprise, and, apparently, the sentries too, since most of the "escapists" brought it off. But, looking into it, one saw that people who tried to escape at this time were prompted by quite understandable motives. Some of them plague had imbued with a scepticism so thorough that it was now a second nature; they had become allergic to hope in any form. Thus even when the plague had run its course, they went on living by its standards. They were, in short, behind the times. In the case of others, chiefly those who had been living until now in forced separation from those they loved, the rising wind of hope, after all these months of durance and depression, had fanned impatience to a blaze and swept away their self-control. They were seized with a sort of panic at the thought that they might die so near the goal and never see again the ones they loved, and their long privation have no recompense. Thus, though for weary months and months they had endured their long ordeal with dogged perseverance, the first thrill of hope had been enough to shatter what fear and hopelessness had failed to impair. And in the frenzy of their haste they tried to outstrip the plague, incapable of keeping pace with it up to the end.

> French: Il n'en
reste pas moins que, pendant tout le mois de janvier, nos concitoyens réagirent
de façon contradictoire. Exactement, ils passèrent par des alternances
d'excitation et de dépression. C'est ainsi qu'on eut à enregistrer de nouvelles
tentatives d'évasion, au moment même où les statistiques étaient les plus favorables.
Cela surprit beaucoup les autorités, et les postes de garde eux-mêmes, puisque
la plupart des évasions réussirent. Mais, en réalité, les gens qui s'évadaient
à ces moments-là obéissaient à des sentiments naturels. Chez les uns, la peste
avait enraciné un scepticisme profond dont ils ne pouvaient pas se débarrasser.
L'espoir n'avait plus de prise sur eux. Alors même que le temps de la peste
était révolu, ils continuaient à vivre selon ses normes. Ils étaient en retard
sur les événements. Chez les autres, au contraire, et ils se recrutaient
spécialement chez ceux qui avaient vécu jusque là séparés des êtres qu'ils
aimaient, après ce long temps de claustration et d'abattement, le vent d'espoir
qui se levait avait allumé une fièvre et une impatience qui leur enlevaient
toute maîtrise [293] d'eux-mêmes. Une sorte de panique les prenait à la pensée
qu'ils pouvaient, si près du but, mourir peut-être, qu'ils ne reverraient pas
l'être qu'ils chérissaient et que ces longues souffrances ne leur seraient pas
payées. Alors que pendant des mois, avec une obscure ténacité, malgré la prison
et l'exil, ils avaient persévéré dans l'attente, la première espérance suffit à
détruire ce que la peur et le désespoir n'avaient pu entamer. Ils se
précipitèrent comme des fous pour devancer la peste, incapables de suivre son
allure jusqu'au dernier moment.

[¶5] Meanwhile, there were various symptoms of the growing optimism. Prices, for instance, fell sharply. This fall was unaccountable from the purely economic viewpoint. Our difficulties were as great as ever, the gates were kept rigorously closed, and the food situation was far from showing any improvement. Thus it was a purely psychological reaction, as if the dwindling of the plague must have repercussions in all fields. Others to profit by the spread of optimism were those who used to live in groups and had been forced to live apart. The two convents reopened and their communal life was resumed. The troops, too, were regrouped in such barracks as had not been requisitioned, and settled down to the garrison life of the past. Minor details, but significant. This state of subdued yet active ferment prevailed until January 25, when the weekly total showed so striking a decline that, after consulting the medical board, the authorities announced that the epidemic could be regarded as definitely stemmed. True, the communique went on to say that, acting with a prudence of which the population would certainly approve, the Prefect had decided that the gates of the town were to remain closed for two weeks more, and the prophylactic measures to remain in force for another month. During this period, at the least sign of danger the standing orders would be strictly enforced and, if necessary, prolonged thereafter for such a period as might be deemed desirable." All, however, concurred in regarding these phrases as mere official verbiage, and the night of January 25 was the occasion of much festivity. To associate himself with the popular rejoicings, the Prefect gave orders for the street lighting to be resumed as in the past. And the townspeople paraded the brilliantly lighted streets in boisterous groups, laughing and singing.

> French: Dans le
même temps, d'ailleurs, des signes spontanés d'optimisme se manifestèrent.
C'est ainsi qu'on enregistra une baisse sensible des prix. Du point de vue de
l'économie pure, ce mouvement ne s'expliquait pas. Les difficultés restaient
les mêmes, les formalités de quarantaine avaient été maintenues aux portes, et
le ravitaillement était loin d'être amélioré. On assistait donc à un phénomène
purement moral, comme si le recul de la peste se répercutait partout. En même
temps, l'optimisme gagnait ceux qui vivaient auparavant en groupes et que la
maladie avait obligés à la séparation. Les deux couvents de la ville
commencèrent à se reconstituer et la vie commune put reprendre. Il en fut de
même pour les militaires, qu'on rassembla de nouveau dans les casernes restées
libres : ils reprirent une vie normale de garnison. Ces petits faits
étaient de grands signes. La
population vécut dans cette agitation secrète jusqu'au 25 janvier. Cette
semaine-là, les statistiques tombèrent si bas qu'après consultation de la
commission médicale, la préfecture annonça que l'épidémie pouvait être
considérée comme enrayée. Le communiqué ajoutait, il est vrai, que, dans un
esprit de prudence qui ne pouvait manquer d'être approuvé par la population,
les portes de la ville resteraient fermées pendant deux [294] semaines encore
et les mesures prophylactiques maintenues pendant un mois. Durant cette
période, au moindre signe que le péril pouvait reprendre, « le statu quo
devait être maintenu et les mesures reconduites au-delà ». Tout le monde,
cependant, fut d'accord pour considérer ces additions comme des clauses de
style et, le soir du 25 janvier, une joyeuse agitation emplit la ville. Pour
s'associer à l'allégresse générale, le préfet donna l'ordre de restituer
l'éclairage du temps de la santé. Dans les rues illuminées, sous un ciel froid
et pur, nos concitoyens se déversèrent alors en groupes bruyants et rieurs.

[¶6] True, in some houses the shutters remained closed, and those within listened in silence to the joyful shouts outside. Yet even in these houses of mourning a feeling of deep relief prevailed; whether because at last the fear of seeing other members of the household taken from them was calmed or because the shadow of personal anxiety was lifted from their hearts. The families that perforce withdrew themselves the most from the general jubilation were those who at this hour had one of their members down with plague in hospital and, whether in a quarantine camp or at home, waited in enforced seclusion for the epidemic to have done with them as it had done with the others. No doubt these families had hopes, but they hoarded them and forbade themselves to draw on them before feeling quite sure they were justified. And this time of waiting in silence and exile, in a limbo between joy and grief, seemed still crueler for the gladness all around them.

> French: Certes,
dans beaucoup de maisons, les volets restèrent clos et des familles passèrent
en silence cette veillée que d'autres remplissaient de cris. Cependant, pour
beaucoup de ces êtres endeuillés, le soulagement aussi était profond, soit que
la peur de voir d'autres parents emportés fût enfin calmée, soit que le
sentiment de leur conservation personnelle ne fût plus en alerte. Mais les
familles qui devaient rester le plus étrangères à la joie générale furent, sans
contredit, celles qui, à ce moment même, avaient un malade aux prises avec la
-peste dans un hôpital et qui, dans les maisons de quarantaine ou chez elles,
attendaient que le fléau en eût vraiment fini avec elles, comme il en avait
fini avec les autres. Celles-là concevaient certes de l'espoir, mais elles en
faisaient une provision qu'elles tenaient en réserve, et dans laquelle elles se
défendaient de puiser avant d'en avoir vraiment le droit. Et cette attente,
cette veillée silencieuse, à mi-distance de l'agonie et de la joie, leur
paraissait plus cruelle encore, au milieu de la jubilation générale.

[¶7] But these exceptions did not diminish the satisfaction of the great majority. No doubt the plague was not yet ended, a fact of which they were to be reminded; still, in imagination they could already hear, weeks in advance, trains whistling on their way to an outside world that had no limit, and steamers hooting as they put out from the harbor across shining seas. Next day these fancies would have passed and qualms of doubt returned. But for the moment the whole town was on the move, quitting the dark, lugubrious confines where it had struck its roots of stone, and setting forth at last, like a shipload of survivors, toward a land of promise. That night Tarrou, Rieux, Rambert, and their colleagues joined for a while the marching crowds and they, too, felt as if they trod on air. Long after they had turned off the main streets, even when in empty byways they walked past shuttered houses, the joyful clamor followed them up, and because of their fatigue somehow they could not disassociate the sorrow behind those closed shutters from the joy filling the central streets. Thus the coming liberation had a twofold aspect, of happiness and tears.

> French: Mais
ces exceptions n'enlevaient rien à la satisfaction des autres. Sans doute, la
peste n'était pas encore finie et elle devait le prouver. Pourtant, dans tous
les esprits déjà, avec des semaines d'avance, les trams [295] partaient en
sifflant sur des voies sans fin et les navires sillonnaient des mers
lumineuses. Le lendemain, les esprits seraient plus calmes et les doutes
renaîtraient. Mais pour le moment, la ville entière s'ébranlait, quittait ces
lieux clos, sombres et immobiles, où elle avait jeté ses racines de pierre, et
se mettait enfin en marche avec son chargement de survivants. Ce soir-là,
Tarrou et Rieux, Rambert et les autres marchaient au milieu de la foule et sentaient
eux aussi le sol manquer sous leurs pas. Longtemps après avoir quitté les
boulevards, Tarrou et Rieux entendaient encore cette joie les poursuivre, à
l'heure même où, dans des ruelles désertes, ils longeaient des fenêtres aux
volets clos. Et à cause même de leur fatigue, ils ne pouvaient séparer cette
souffrance, qui se prolongeait derrière les volets, de la joie qui emplissait
les rues un peu plus loin. La délivrance qui approchait avait un visage mêlé de
rires et de larmes.

[¶8] At one moment, when the cries of exultation in the distance were swelling to a roar, Tarrou stopped abruptly. A small, sleek form was scampering along the roadway: a cat, the first cat any of them had seen since the spring. It stopped in the middle of the road, hesitated, licked a paw and quickly passed it behind its right ear; then it started forward again and vanished into the darkness. Tarrou smiled to himself; the little old man on the balcony, too, would be pleased.

> French: À un
moment où la rumeur se fit plus forte et plus joyeuse, Tarrou s'arrêta. Sur le
pavé sombre, une forme courait légèrement. C'était un chat, le premier qu'on
eût revu depuis le printemps. Il s'immobilisa un moment au milieu de la
chaussée, hésita, lécha sa patte, la passa rapidement sur son oreille droite,
reprit sa course silencieuse et disparut dans la nuit. Tarrou sourit. Le petit
vieux aussi serait content.

[¶9] BUT in those days when the plague seemed to be retreating, slinking back to the obscure lair from which it had stealthily emerged, at least one person in the town viewed this retreat with consternation, if Tarrou's notes are to be trusted; and that man was Cottard.

> French: [296] Mais
au moment où la peste semblait s'éloigner pour regagner la tanière inconnue
d'où elle était sortie en silence, il y avait au moins quelqu'un dans la ville
que ce départ jetait dans la consternation, et c'était Cottard, si l'on en
croit les carnets de Tarrou.

[¶10] To tell the truth, these diary notes take a rather curious turn from the date on which the death returns began to drop. The handwriting becomes much harder to read, this may have been due to fatigue, and the diarist jumps from one topic to another without transition. What is more, these later notes lack the objectivity of the earlier ones; personal considerations creep in. Thus, sandwiched between long passages dealing with the case of Cottard, we find a brief account of the old man and the cats. Tarrou conveys to us that the plague had in no wise lessened his appreciation of the old fellow, who continued equally to interest him after the epidemic had run its course; unfortunately, he could not go on interesting him, and this through no lack of good intentions on Tarrou's part. He had done his best to see him again. Some days after that memorable 25th of January he stationed himself at the corner of the little street. The cats were back at their usual places, basking in the patches of sunlight. But at the ritual hour the shutters stayed closed. And never once did Tarrou see them open on the following days. He drew the rather odd conclusion that the old fellow was either dead or vexed, if vexed, the reason being that he had thought that he was right and the plague had put him in the wrong; if dead, the question was (as in the case of the old asthmatic) had he been a saint? Tarrou hardly thought so, but he found in the old man's case "a pointer." "Perhaps," he wrote, "we can only reach approximations of sainthood. In which case we must make shift with a mild, benevolent diabolism."

> French: À vrai
dire, ces carnets deviennent assez bizarres à partir du moment où les
statistiques commencent à baisser. Est-ce la fatigue, mais l'écriture en devient
difficilement lisible et l'on passe trop souvent d'un sujet à l'autre. De plus,
et pour la première fois, ces carnets manquent à l'objectivité et font place à
des considérations personnelles. On trouve ainsi, au milieu d'assez longs
passages concernant le cas de Cottard, un petit rapport sur le vieux aux chats.
À en croire Tarrou, la peste n'avait jamais rien enlevé à sa considération pour
ce personnage qui l'intéressait après l'épidémie, comme il l'avait intéressé
avant et comme, malheureusement, il ne pourrait plus l'intéresser, quoique sa
propre bienveillance, à lui, Tarrou, ne fût pas en cause. Car il avait cherché
à le revoir. Quelques jours après cette soirée du 25 janvier, il s'était posté
au coin de la petite rue. Les chats étaient là, se réchauffant dans des flaques
de soleil, fidèles au rendez-vous. Mais à l'heure habituelle, les volets
restèrent obstinément fermés. Au [297] cours des jours suivants, Tarrou ne les
vit plus jamais ouverts. Il en avait conclu curieusement que le petit vieux
était vexé ou mort, que s'il était vexé, c'est qu'il pensait avoir raison et
que la peste lui avait fait tort, mais que s'il était mort, il fallait se
demander à son propos, comme pour le vieil asthmatique, s'il avait été un
saint. Tarrou ne le pensait pas, mais estimait qu'il y avait dans le cas du
vieillard une « indication ». « Peut-être, observaient les
carnets, ne peut-on aboutir qu'à des approximations de sainteté. Dans ce cas,
il faudrait se contenter d'un satanisme modeste et charitable. »

[¶11] Interspersed with observations relating to Cottard are remarks, scattered here and there, about Grand, he was now convalescent and had gone back to work as if nothing had happened, and about Rieux's mother. The occasional conversations he had with her, when living under the same roof, the old lady's attitudes, her opinions on the plague, are all recorded in detail in the diary. Tarrou lays stress above all on Mme Rieux's self-effacement, her way of explaining things in the simplest possible words, her predilection for a special window at which she always sat in the early evening, holding herself rather straight, her hands at rest, her eyes fixed on the quiet street below, until twilight filled the room and she showed among the gathering shadows as a motionless black form which gradually merged into the invading darkness. He remarks on the "lightness" with which she moved from one room to the other; on her kindness, though no precise instances had come to his notice he discerned its gentle glow in all she said and did; on the gift she had of knowing everything without (apparently) taking thought; and lastly that, dim and silent though she was, she quailed before no light, even the garish light of the plague. At this point Tarrou's handwriting began to fall off oddly; indeed, the following lines were almost illegible. And, as if in confirmation of this loss of grip upon himself, the last lines of the entry deal, for the first time in the diary, with his personal life. "She reminds me of my mother; what I loved most in Mother was her self-effacement, her 'dimness,' as they say, and it's she I've always wanted to get back to. It happened eight years ago; but I can't say she died. She only effaced herself a trifle more than usual, and when I looked round she was no longer there."

> French: Toujours
entremêlées avec les observations concernant Cottard, on trouve aussi dans les
carnets de nombreuses remarques, souvent dispersées, dont les unes concernent
Grand, maintenant convalescent et qui s'était remis au travail comme si rien
n'était arrivé, et dont les autres évoquent la mère du docteur Rieux. Les
quelques conversations que la cohabitation autorisait entre celle-ci et Tarrou,
des attitudes de la vieille femme, son sourire, ses observations sur la peste,
sont notées scrupuleusement. Tarrou insistait surtout sur l'effacement de Mme
Rieux ; sur la façon qu'elle avait de tout exprimer en phrases
simples ; sur le goût particulier qu'elle montrait pour une certaine fenêtre,
donnant sur la rue calme, et derrière laquelle elle s'asseyait le soir, un peu
droite, les mains tranquilles et le regard attentif jusqu'à ce que le
crépuscule eût envahi la pièce, faisant d'elle une ombre noire dans la lumière
grise qui fonçait peu à peu et dissolvait alors la silhouette immobile ;
sur la légèreté avec laquelle elle se déplaçait d'une pièce à l'autre ;
sur la bonté dont elle n'avait jamais donné de preuves précises devant Tarrou,
mais dont il reconnaissait la lueur don tout ce qu'elle faisait ou
disait ; sur le [298] fait enfin que, selon lui, elle connaissait tout
sans jamais réfléchir, et qu'avec tant de silence et d'ombre, elle pouvait
rester à la hauteur de n'importe quelle lumière, fût-ce celle de la peste. Ici
du reste, l'écriture de Tarrou donnait des signes bizarres de fléchissement.
Les lignes qui suivaient étaient difficilement lisibles et, comme pour donner
une nouvelle preuve de ce fléchissement, les derniers mots étaient les premiers
qui fussent personnels : « Ma mère était ainsi, j'aimais en elle le
même effacement et c'est elle que j'ai toujours voulu rejoindre. Il y a huit
ans, je ne peux pas dire qu'elle soit morte. Me s'est seulement effacée un peu
plus que d'habitude et, quand je me suis retourné, elle n'était plus là. »

[¶12] But to return to Cottard. When the weekly totals began to show a decline, he visited Rieux several times on various pretexts. But obviously what he really wanted was to get from Rieux his opinion on the probable course of the epidemic. "Do you really think it can stop like that, all of a sudden?" He was skeptical about this, or anyhow professed to be. But the fact that he kept on asking the question seemed to imply he was less sure than he professed to be. From the middle of January Rieux gave him fairly optimistic answers. But these were not to Cottard's liking, and his reactions varied on each occasion, from mere petulance to great despondency. One day the doctor was moved to tell him that, though the statistics were highly promising, it was too soon to say definitely that we were out of the wood.

> French: Mais il
faut en venir à Cottard. Depuis que les statistiques étaient en baisse,
celui-ci avait fait plusieurs visites à Rieux, en invoquant divers prétextes.
Mais en réalité, chaque fois, il demandait à Rieux des pronostics sur la marche
de l'épidémie. « Croyez-vous qu'elle puisse cesser comme ça, d'un coup,
sans prévenir ? » Il était sceptique sur ce point ou, du moins, il le
déclarait. Mais les questions renouvelées qu'il posait semblaient indiquer une
conviction moins ferme. À la mi-janvier, Rieux avait répondu de façon assez
optimiste. Et chaque fois, ces réponses, au lieu de réjouir Cottard, en avaient
tiré des réactions, variables selon les jours, mais qui allaient de la mauvaise
humeur à l'abattement. Par la suite, le docteur avait été amené à lui dire que,
malgré les indications favorables données par les statistiques, il valait mieux
ne pas encore crier victoire.

[¶13] "In other words," Cottard said promptly, "there's no knowing. It may start again at any moment." "Quite so. Just as it's equally possible the improvement may speed up." Distressing to everyone else, this state of uncertainty seemed to agree with Cottard. Tarrou observed that he would enter into conversations with shopkeepers in his part of the town, with the obvious desire of propagating the opinion expressed by Rieux. Indeed, he had no trouble in doing this. After the first exhilaration following the announcement of the plague's decline had worn off, doubts had returned to many minds. And the sight of their anxiety reassured Cottard. Just as at other times he yielded to discouragement. "Yes," he said gloomily to Tarrou, "one of these days the gates will be opened. And then, you'll see, they'll drop me like a live coal!"

> French: -
Autrement dit, avait observé Cottard, on ne sait rien, ça peut reprendre d'un
jour à l'autre ? - Oui,
comme il est possible aussi que le mouvement de guérison s'accélère. [299] Cette
incertitude, inquiétante pour tout le monde, avait visiblement soulagé Cottard,
et devant Tarrou, il avait engagé avec les commerçants de son quartier des
conversations où il essayait de propager l'opinion de Rieux. Il n'avait pas de
peine à le faire, il est vrai. Car après la fièvre des premières victoires,
dans beaucoup d'esprits un doute était revenu qui devait survivre à
l'excitation causée par la déclaration préfectorale. Cottard se rassurait au
spectacle de cette inquiétude. Comme d'autres fois aussi, il se décourageait.
« Oui, disait-il à Tarrou, on finira par ouvrir les portes. Et vous
verrez, ils me laisseront tous tomber ! »

[¶14] Everyone was struck by his abrupt changes of mood during the first three weeks of January. Though normally he spared no pains to make himself liked by neighbors and acquaintances, now, for whole days, he deliberately cold-shouldered them. On these occasions, so Tarrou gathered, he abruptly cut off outside contacts and retired morosely into his shell. He was no more to be seen in restaurants or at the theater or in his favorite cafes. However, he seemed unable to resume the obscure, humdrum life he had led before the epidemic. He stayed in his room and had his meals sent up from a near-by restaurant. Only at nightfall did he venture forth to make some small purchases, and on leaving the shop he would furtively roam the darker, less-frequented streets. Once or twice Tarrou ran into him on these occasions, but failed to elicit more than a few gruff monosyllables. Then, from one day to another, he became sociable again, talked volubly about the plague, asking everyone for his views on it, and mingled in the crowd with evident pleasure.

> French: Jusqu'au
25 janvier, tout le monde remarqua l'instabilité de son caractère. Pendant des
jours entiers, après avoir si longtemps cherché à se concilier son quartier et
ses relations, il rompait en visière avec eux. En apparence, au moins, il se
retirait alors du monde et, du jour au lendemain, se mettait à vivre dans la
sauvagerie. On ne le voyait plus au restaurant, ni au théâtre, ni dans les
cafés qu'il aimait. Et cependant, il ne semblait pas retrouver la vie mesurée
et obscure qu'il menait avant l'épidémie. Il vivait complètement retiré dans
son appartement et faisait monter ses repas d'un restaurant voisin. Le soir
seulement, il faisait des sorties furtives, achetant ce dont il avait besoin,
sortant des magasins pour se jeter dans des rues solitaires. Si Tarrou le rencontrait
alors, il ne pouvait tirer de lui que des monosyllabes. Puis, sans transition,
on le retrouvait sociable, parlant de la peste avec abondance, sollicitant
l'opinion de chacun et replongeant chaque soir avec complaisance dans le flot
de la foule.

[¶15] On January 25, the day of the official announcement, Cottard went to cover again. Two days later Tarrou came across him loitering in a side-street. When Cottard suggested he should accompany him home, Tarrou demurred; he'd had a particularly tiring day. But Cottard wouldn't hear of a refusal. He seemed much agitated, gesticulated freely, spoke very rapidly and in a very loud tone. He began by asking Tarrou if he really thought the official communique meant an end of the plague. Tarrou replied that obviously a mere official announcement couldn't stop an epidemic, but it certainly looked as if, barring accidents, it would shortly cease.

> French: Le jour
de la déclaration préfectorale, Cottard disparut complètement de la
circulation. Deux jours après, Tarrou le rencontra, errant dans les rues.
Cottard lui [300] demanda de le raccompagner jusqu'au faubourg Tarrou, qui se
sentait particulièrement fatigué de sa journée, hésita. Mais l'autre Insista.
Il paraissait très agité, gesticulant de façon désordonnée, parlant vite et
haut. Il demanda à son compagnon s'il pensait que, réellement, la déclaration
préfectorale mettait un terme à la peste. Bien entendu, Tarrou estimait qu'une
déclaration administrative ne suffisait pas en elle-même à arrêter un fléau,
mais on pouvait raisonnablement penser que l'épidémie, sauf imprévu, allait
cesser.

[¶16] "Yes," Cottard said. "Barring accidents. And accidents will happen, won't they?" Tarrou pointed out that the authorities had allowed for that possibility by refusing to open the gates for another fortnight.

> French: - Oui,
dit Cottard, sauf imprévu. Et il y a toujours l'imprévu. Tarrou
lui fit remarquer que, d'ailleurs, la préfecture avait prévu en quelque sorte
l'imprévu, par l'institution d'un délai de deux semaines avant l'ouverture des
portes.

[¶17] "And very wise they were!" Cottard exclaimed in the same excited tone. "By the way things are going, I should say they'll have to eat their words." Tarrou agreed this might be so; still, he thought it wiser to count on the opening of the gates and a return to normal life in the near future. "Granted!" Cottard rejoined. "But what do you mean by 'a return to normal life'?" Tarrou smiled. "New films at the picture-houses."

> French: - Et
elle a bien fait, dit Cottard, toujours sombre et agité, parce que de la façon
dont vont les choses, elle pourrait bien avoir parlé pour rien. Tarrou
estimait la chose possible, mais il pensait qu'il valait mieux cependant
envisager la prochaine ouverture des portes et le retour à une vie normale. -
Admettons, lui dit Cottard, admettons, mais qu'appelez-vous le retour à une vie
normale ? - De
nouveaux films au cinéma, dit Tarrou en souriant.

[¶18] But Cottard didn't smile. Was it supposed, he asked, that the plague wouldn't have changed anything and the life of the town would go on as before, exactly as if nothing had happened? Tarrou thought that the plague would have changed things and not changed them; naturally our fellow citizens' strongest desire was, and would be, to behave as if nothing had changed and for that reason nothing would be changed, in a sense. But, to look at it from another angle, one can't forget everything, however great one's wish to do so; the plague was bound to leave traces, anyhow, in people's hearts. To this Cottard rejoined curtly that he wasn't interested in hearts; indeed, they were the last thing he bothered about. What interested him was knowing whether the whole administration wouldn't be changed, lock, stock, and barrel; whether, for instance, the public services would function as before. Tarrou had to admit he had no inside knowledge on the matter; his personal theory was that after the upheaval caused by the epidemic, there would be some delay in getting these services under way again. Also, it seemed likely that all sorts of new problems would arise and necessitate at least some reorganization of the administrative system.

> French: Mais
Cottard ne souriait pas. Il voulait savoir si l'on pouvait penser que la peste
ne changerait rien dans la ville et que tout recommencerait comme auparavant,
c'est-à-dire comme si rien ne s'était passé. Tarrou pensait que la peste
changerait et ne changerait pas la ville, que, bien entendu, le plus fort désir
de nos concitoyens était et serait de faire comme si rien n'était changé et que,
partant, rien dans un sens ne serait changé, mais que, dans un autre sens, on
ne peut pas tout [301] oublier, même avec la volonté nécessaire, et la peste
laisserait des traces, au moins dans les cœurs. Le petit rentier déclara tout
net qu'il ne s'intéressait pas au cœur et que même le cœur était le dernier de
ses soucis. Ce qui l'intéressait, c'était de savoir si l'organisation elle-même
ne serait pas transformée, si, par exemple, tous les services fonctionneraient
comme par le passé. Et Tarrou dut admettre qu'il n'en savait rien. Selon lui,
il fallait supposer que tous ces services, perturbés pendant l'épidémie,
auraient un peu de mal à démarrer de nouveau. On pourrait croire aussi que des
quantités de nouveaux problèmes se poseraient qui rendraient nécessaire, au
moins, une réorganisation des anciens services.

[¶19] Cottard nodded. "Yes, that's quite on the cards; in fact everyone will have to make a fresh start." They were nearing Cottard's house. He now seemed more cheerful, determined to take a rosier view of the future. Obviously he was picturing the town entering on a new lease of life, blotting out its past and starting again with a clean sheet.

> French: -
Ah ! dit Cottard, c'est possible, en effet, tout le monde devra tout
recommencer. Les
deux promeneurs étaient arrivés près de la maison de Cottard. Celui-ci s'était
animé, s'efforçait à l'optimisme. Il imaginait la ville se reprenant à vivre de
nouveau, effaçant son passé pour repartir à zéro.

[¶20] "So that's that," Tarrou smiled. "Quite likely things will pan out all right for you, too, who can say? It'll be a new life for all of us, in a manner of speaking." They were shaking hands at the door of the apartment house where Cottard lived. "Quite right!" Cottard was growing more and more excited. "That would be a great idea, starting again with a clean sheet."

> French: - Bon,
dit Tarrou. Après tout, les choses s'arrangeront peut-être pour vous aussi.
D'une certaine manière, c'est une vie nouvelle qui va commencer. Ils
étaient devant la porte et se serraient la main. - Vous
avez raison, disait Cottard, de plus en plus agité, repartir à zéro, ce serait
une bonne chose.

[¶21] Suddenly from the lightless hall two men emerged. Tarrou had hardly time to hear his companion mutter: "Now, what do those birds want?" when the men in question, who looked like subordinate government employees in their best clothes, cut in with an inquiry if his name was Cottard. With a stifled exclamation Cottard swung round and dashed off into the darkness. Taken by surprise, Tarrou and the two men gazed blankly at each other for some moments. Then Tarrou asked them what they wanted. In noncommittal tones they informed him that they wanted "some information," and walked away, unhurrying, in the direction Cottard had taken. On his return home Tarrou wrote out an account of this peculiar incident, following it up with a "Feeling very tired tonight", which is confirmed by his handwriting in this entry. He added that he had still much to do, but that was no reason for not "holding himself in readiness," and he questioned if he were ready. As a sort of postscript, and, in fact, it is here that Tarrou's diary ends, he noted that there is always a certain hour of the day and of the night when a man's courage is at its lowest ebb, and it was that hour only that he feared.

> French: Mais,
de l'ombre du couloir, deux hommes avaient surgi. Tarrou eut à peine le temps
d'entendre son compagnon demander ce que pouvaient bien vouloir ces oiseaux-là.
Les oiseaux, qui avaient un air de fonctionnaires endimanchés, demandaient en
effet à Cottard s'il s'appelait bien Cottard et celui-ci, poussant une sorte
d'exclamation sourde, tournait sur lui-même et fonçait déjà dans la nuit sans
que les autres, ni Tarrou, eussent [302] le temps d'esquisser un geste. La
surprise passée, Tarrou demanda aux deux hommes ce qu'ils voulaient. Ils prirent
un air réservé et poli pour dire qu'il s'agissait de renseignements et
partirent, posément, dans la direction qu'avait prise Cottard. Rentré
chez lui, Tarrou rapportait cette scène et aussitôt (l'écriture le prouvait
assez) notait sa fatigue. Il ajoutait qu'il avait encore beaucoup à faire, mais
que ce n'était pas une raison pour ne pas se tenir prêt, et se demandait si,
justement, il était prêt. Il répondait pour finir, et c'est ici que les carnets
de Tarrou se terminent, qu'il y avait toujours une heure de la journée et de la
nuit où un homme était lâche et qu'il n'avait peur que de cette heure-là.

[¶22] When next day, a few days before the date fixed for the opening of the gates, Dr. Rieux came home at noon, he was wondering if the telegram he was expecting had arrived. Though his days were no less strenuous than at the height of the epidemic, the prospect of imminent release had obliterated his fatigue. Hope had returned and with it a new zest for life. No man can live on the stretch all the time, with his energy and willpower strained to the breaking-point, and it is a joy to be able to relax at last and loosen nerves and muscles that were braced for the struggle. If the telegram, too, that he awaited brought good news, Rieux would be able to make a fresh start. Indeed, he had a feeling that everyone in those days was making a fresh start.

> French: [303] Le
surlendemain, quelques jours avant l'ouverture des portes, le docteur Rieux
rentrait chez lui à midi, se demandant s'il allait trouver le télégramme qu'il
attendait. Quoique ses journées fussent alors aussi épuisantes qu'au plus fort
de la peste, l'attente de la libération définitive avait dissipé toute fatigue
chez lui. Il espérait maintenant, et il s'en réjouissait. On ne peut pas
toujours tendre sa volonté et toujours se raidir, et c'est un bonheur que de
délier enfin, dans l'effusion, cette gerbe de forces tressées pour la lutte. Si
le télégramme attendu était, lui aussi, favorable, Rieux pourrait recommencer.
Et il était d'avis que tout le monde recommençât.

[¶23] He walked past the concierge's room in the hall. The new man, old Michel's successor, his face pressed to the window looking on the hall, gave him a smile. As he went up the stairs, the man's face, pale with exhaustion and privation, but smiling, hovered before his eyes.

> French: Il
passait devant la loge. Le nouveau concierge, collé contre le carreau, lui
souriait. Remontant les escaliers, Rieux revoyait son visage, blêmi par les
fatigues et les privations.

[¶24] Yes, he'd make a fresh start, once the period of "abstractions" was over, and with any luck? He was opening the door with these thoughts in his mind when he saw his mother coming down the hall to meet him. M. Tarrou, she told him, wasn't well. He had risen at the usual time, but did not feel up to going out and had returned to bed. Mme Rieux felt worried about him. "Quite likely it's nothing serious," her son said.

> French: Oui, il
recommencerait quand l'abstraction serait finie, et avec un peu de chance...
Mais il ouvrait sa porte au même moment et sa mère vint à sa rencontre lui
annoncer que M. Tarrou n'allait pas bien. Il s'était levé le matin, mais
n'avait pu sortir et venait de se recoucher. Mme Rieux était inquiète. - Ce
n'est peut-être rien de grave, dit son fils.

[¶25] Tarrou was lying on his back, his heavy head deeply indenting the pillow, the coverlet bulging above his massive chest. His head was aching and his temperature up. The symptoms weren't very definite, he told Rieux, but they might well be those of plague. After examining him Rieux said: "No, there's nothing definite as yet."

> French: [304] Tarrou
était étendu de tout son long, sa lourde tête creusait le traversin, la
poitrine forte se dessinait sous l'épaisseur des couvertures. Il avait de la
fièvre, sa tête le faisait souffrir. Il dit à Rieux qu'il s'agissait de
symptômes vagues qui pouvaient être aussi bien ceux de la peste. - Non,
rien de précis encore, dit Rieux après l'avoir examiné.

[¶26] But Tarrou also suffered from a raging thirst, and in the hallway the doctor told his mother that it might be plague. "Oh!" she exclaimed. "Surely that's not possible, not now!" And after a moment added: "Let's keep him here, Bernard." Rieux pondered. "Strictly speaking, I've no right to do that," he said doubtfully. "Still, the gates will be opened quite soon. If you weren't here, I think I'd take it on myself." "Bernard, let him stay, and let me stay too. You know, I've just had another inoculation."

> French: Mais
Tarrou était dévoré par la soif. Dans le couloir, le docteur dit à sa mère que
ce pouvait être le commencement de la peste. -
Oh ! dit-elle, ce n'est pas possible, pas maintenant ! Et tout
de suite après : -
Gardons-le, Bernard. Rieux
réfléchissait : - Je
n'en ai pas le droit, dit-il. Mais les portes vont s'ouvrir. je crois bien que
c'est le premier droit que je prendrais pour moi, si tu n'étais pas là. -
Bernard, dit-elle, garde-nous tous les deux. Tu sais bien que je viens d'être
de nouveau vaccinée.

[¶27] The doctor pointed out that Tarrou, too, had had inoculations, though it was possible, tired as he was, he'd overlooked the last one or omitted to take the necessary precautions.

> French: Le
docteur dit que Tarrou aussi l'était mais que, peut-être, par fatigue, il avait
dû laisser passer la dernière injection de sérum et oublier quelques
précautions.

[¶28] Rieux was going to the surgery as he spoke, and when he returned to the bedroom Tarrou noticed that he had a box of the big ampoules containing the serum. "Ah, so it is that," he said. "Not necessarily; but we mustn't run any risks."

> French: Rieux
allait déjà dans son cabinet. Quand il revint dans la chambre, Tarrou vit qu'il
tenait les énormes ampoules de sérum. - Ah,
c'est cela, dit-il. - Non,
mais c'est une précaution.

[¶29] Without replying Tarrou extended his arm and submitted to the prolonged injections he himself had so often administered to others. "We'll judge better this evening." Rieux looked Tarrou in the eyes. "But what about isolating me, Rieux?" "It's by no means certain that you have plague." Tarrou smiled with an effort.

> French: Tarrou
tendit son bras pour toute réponse et il subit l'interminable injection qu'il
avait lui-même pratiquée sur d'autres malades. - Nous
verrons ce soir, dit Rieux, et il regarda Tarrou en face. [305] -
Et l'isolement, Rieux ? - Il
n'est pas du tout sûr que vous ayez la peste. Tarrou
sourit avec effort.

[¶30] "Well, it's the first time I've known you do the injection without ordering the patient off to the isolation ward." Rieux looked away.

> French: - C'est
la première fois que je vois injecter un sérum sans ordonner en même temps
l'isolement. Rieux
se détourna.

[¶31] "You'll be better here. My mother and I will look after you." Tarrou said nothing and the doctor, who was putting away the ampoules in the box, waited for him to speak before looking round. But still Tarrou said nothing, and finally Rieux went up to the bed. The sick man was gazing at him steadily, and though his face was drawn, the gray eyes were calm. Rieux smiled down on him. "Now try to sleep. I'll be back soon."

> French: - Ma
mère et moi, nous vous soignerons. Vous serez mieux ici. Tarrou
se tut et le docteur, qui rangeait les ampoules, attendit qu'il parlât pour se
retourner. A la fin, il se dirigea vers le lit. Le malade le regardait. Son
visage était fatigué, mais ses yeux gris étaient calmes. Rieux lui sourit. -
Dormez si vous le pouvez. Je reviendrai tout à l'heure.

[¶32] As he was going out he heard Tarrou calling, and turned back. Tarrou's manner had an odd effect, as though he were at once trying to keep back what he had to say and forcing himself to say it.

> French: Arrivé
à la porte, il entendit la voix de Tarrou qui l'appelait. Il retourna vers lui. Mais
Tarrou semblait se débattre contre l'expression même de ce qu'il avait à
dire :

[¶33] "Rieux," he said at last, "you must tell me the whole truth. I count on that." "I promise it." Tarrou's heavy face relaxed in a brief smile. "Thanks. I don't want to die, and I shall put up a fight. But if I lose the match, I want to make a good end of it." Bending forward, Rieux pressed his shoulder.

> French: -
Rieux, articula-t-il enfin, il faudra tout me dire, j'en ai besoin. - Je
vous le promets. L'autre
tordit un peu son visage massif dans un sourire. -
Merci. Je n'ai pas envie de mourir et je lutterai. Mais si la partie est
perdue, je veux faire une bonne fin. Rieux
se baissa et lui serra l'épaule.

[¶34] "No. To become a saint, you need to live. So fight away!" In the course of that day the weather, which after being very cold had grown slightly milder, broke in a series of violent hailstorms followed by rain. At sunset the sky cleared a little, and it was bitterly cold again. Rieux came home in the evening. His overcoat still on, he entered his friend's bedroom. Tarrou did not seem to have moved, but his set lips, drained white by fever, told of the effort he he was keeping up. "Well?" Rieux asked.

> French: - Non,
dit-il. Pour devenir un saint, il faut vivre. Luttez. Dans la
journée, le froid qui avait été vif diminua un peu, mais pour faire place,
l'après-midi, à de violentes averses de pluie et de grêle. Au crépuscule, le
ciel se découvrit un peu et le froid se fit plus pénétrant. Rieux revint chez
lui dans la soirée. Sans quitter son pardessus, il entra dans la chambre de son
ami. Sa mère [306] tricotait. Tarrou semblait n'avoir pas bougé de place, mais
ses lèvres, blanchies par la fièvre, disaient la lutte qu'il était en train de
soutenir. -
Alors ? dit le docteur.

[¶35] Tarrou raised his broad shoulders a little out of the bedclothes. "Well," he said, "I'm losing the match." The doctor bent over him. Ganglia had formed under the burning skin and there was a rumbling in his chest, like the sound of a hidden forge. The strange thing was that Tarrou showed symptoms of both varieties of plague at once. Rieux straightened up and said the serum hadn't yet had time to take effect. An uprush of fever in his throat drowned the few words that Tarrou tried to utter. After dinner Rieux and his mother took up their posts at the sick man's bedside. The night began with a struggle, and Rieux knew that this grim wrestling with the angel of plague was to last until dawn. In this struggle Tarrou's robust shoulders and chest were not his greatest assets; rather, the blood that had spurted under Rieux's needle and, in this blood, that something more vital than the soul, which no human skill can bring to light. The doctor's task could be only to watch his friend's struggle. As to what he was about to do, the stimulants to inject, the abscesses to stimulate? many months' repeated failures had taught him to appreciate such expedients at their true value. Indeed, the only way in which he might help was to provide opportunities for the beneficence of chance, which too often stays dormant unless roused to action. Luck was an ally he could not dispense with. For Rieux was confronted by an aspect of the plague that baffled him. Yet again it was doing all it could to confound the tactics used against it; it launched attacks in unexpected places and retreated from those where it seemed definitely lodged. Once more it was out to darken counsel. Tarrou struggled without moving. Not once in the course of the night did he counter the enemy's attacks by restless agitation; only with all his stolid bulk, with silence, did he carry on the fight. Nor did he even try to speak, thus intimating, after his fashion, that he could no longer let his attention stray. Rieux could follow the vicissitudes of the struggle only in his friend's eyes, now open and now shut; in the eyelids, now more closely welded to the eyeball, now distended; and in his gaze fixed on some object in the room or brought back to the doctor and his mother. And each time it met the doctor's gaze, with a great effort Tarrou smiled.

> French: Tarrou
haussa un peu, hors du lit, ses épaules épaisses. -
Alors, dit-il, je perds la partie. Le
docteur se pencha sur lui. Des ganglions s'étaient noués sous la peau brûlante,
sa poitrine semblait retentir de tous les bruits d'une forge souterraine.
Tarrou présentait curieusement les deux séries de symptômes. Rieux dit en se
relevant que le sérum n'avait pas encore eu le temps de donner tout son effet.
Mais un flot de fièvre qui vint rouler dans sa gorge noya les quelques mots que
Tarrou essaya de prononcer. Après
dîner, Rieux et sa mère vinrent s'installer près du malade. La nuit commençait
pour lui dans la lutte et Rieux savait que ce dur combat avec l'ange de la
peste devait durer jusqu'à l'aube. Les épaules solides et la large poitrine de
Tarrou n'étaient pas ses meilleures armes, mais plutôt ce sang que Rieux avait
fait jaillir tout à l'heure sous son aiguille, et, dans ce sang, ce qui était
plus intérieur que l'âme et qu'aucune science ne pouvait mettre à jour. Et lui
devait seulement regarder lutter son ami. Ce qu'il allait faire, les abcès
qu'il devait favoriser, les toniques qu'il fallait inoculer, plusieurs mois
d'échecs répétés lui avaient appris à en apprécier l'efficacité. Sa seule
tâche, en vérité, était de donner des occasions à ce hasard qui trop souvent ne
se dérange que provoqué. Et il fallait que le hasard se dérangeât. Car Rieux se
trouvait devant un visage de la peste qui le déconcertait. Une fois de plus,
elle s'appliquait à dérouter les stratégies dressées contre elle, elle
apparaissait aux lieux où on ne l'attendait pas pour disparaître de ceux où
elle semblait [307] déjà installée. Une fois de plus, elle s'appliquait à
étonner. Tarrou luttait, immobile. Pas une seule fois, au cours de la nuit, il
n'opposa l'agitation aux assauts du mal, combattant seulement de toute son
épaisseur et de tout son silence. Mais pas une seule fois, non plus, il ne
parla, avouant ainsi, à sa manière, que la distraction ne lui était plus
possible. Rieux suivait seulement les phases du combat aux yeux de son ami,
tour à tour ouverts ou fermés, les paupières plus serrées contre le globe de
l'œil ou, au contraire, distendues, le regard fixé sur un objet ou ramené sur
le docteur et sa mère. Chaque fois que le docteur rencontrait ce regard, Tarrou
souriait, dans un grand effort.

[¶36] At one moment there came a sound of hurrying footsteps in the street. They were in flight before a distant throbbing which gradually approached until the street was loud with the clamor of the downpour; another rain-squall was sweeping the town, mingled presently with hailstones that clattered on the sidewalk. Window awnings were flapping wildly. Rieux, whose attention had been diverted momentarily by the noises of the squall, looked again across the shadows at Tarrou's face, on which fell the light of a small bedside lamp. His mother was knitting, raising her eyes now and then from her work to gaze at the sick man. The doctor had done everything that could be done. When the squall had passed, the silence in the room grew denser, filled only by the silent turmoil of the unseen battle. His nerves overwrought by sleeplessness, the doctor fancied he could hear, on the edge of the silence, that faint eerie sibilance which had haunted his ears ever since the beginning of the epidemic. He made a sign to his mother, indicating she should go to bed. She shook her head, and her eyes grew brighter; then she examined carefully, at her needle-tips, a stitch of which she was unsure. Rieux got up, gave the sick man a drink, and sat down again.

> French: À un
moment, on entendit des pas précipités dans la rue. Ils semblaient s'enfuir
devant un grondement lointain qui se rapprocha peu à peu et finit par remplir
la rue de son ruissellement : la pluie reprenait, bientôt mêlée d'une
grêle qui claquait sur les trottoirs. Les grandes tentures ondulèrent devant
les fenêtres. Dans l'ombre de la pièce, Rieux, un instant distrait par la
pluie, contemplait à nouveau Tarrou, éclairé par une lampe de chevet. Sa mère
tricotait, levant de temps en temps la tête pour regarder attentivement le
malade. Le docteur avait fait maintenant tout ce qu'il y avait à faire. Après
la pluie, le silence s'épaissit dans la chambre, pleine seulement du tumulte
muet d'une guerre invisible. Crispé par l'insomnie, le docteur imaginait
entendre, aux limites du silence, le sifflement doux et régulier qui l'avait
accompagné pendant toute l'épidémie. Il fit un signe à sa mère pour l'engager à
se coucher. Elle refusa de la tête, et ses yeux s'éclairèrent, puis elle
examina soigneusement, au bout de ses aiguilles, une maille dont elle n'était
pas sûre. Rieux se leva pour faire boire le malade, et revint s'asseoir.

[¶37] Footsteps rang on the pavement, nearing, then receding; people were taking advantage of the lull to hurry home. For the first time the doctor realized that this night, without the clang of ambulances and full of belated wayfarers, was just like a night of the past, a plague-free night. It was as if the pestilence, hounded away by cold, the street-lamps, and the crowd, had fled from the depths of the town and taken shelter in this warm room and was launching its last offensive at Tarrou's inert body. No longer did it thresh the air above the houses with its flail. But it was whistling softly in the stagnant air of the sickroom, and this it was that Rieux had been hearing since the long vigil began. And now it was for him to wait and watch until that strange sound ceased here too, and here as well the plague confessed defeat. A little before dawn Rieux leaned toward his mother and whispered:

> French: [308] Des
passants, profitant de l'accalmie, marchaient rapidement sur le trottoir. Leurs
pas décroissaient et s'éloignaient. Le docteur, pour la première fois, reconnut
que cette nuit, pleine de promeneurs tardifs et privée des timbres
d'ambulances, était semblable à celles d'autrefois. C'était une nuit délivrée
de la peste. Et il semblait que la maladie chassée par le froid, les lumières
et la foule, se fût échappée des profondeurs obscures de la ville et réfugiée
dans cette chambre chaude pour donner son ultime assaut au corps inerte de
Tarrou. Le fléau ne brassait plus le ciel de la ville. Mais il sifflait
doucement dans l'air lourd de la chambre. C'était lui que Rieux entendait
depuis des heures. Il fallait attendre que là aussi il s'arrêtât, que là aussi
la peste se déclarât vaincue. Peu
avant l'aube, Rieux se pencha vers sa mère

[¶38] "You'd better have some rest now, as you'll have to relieve rne at eight. Mind you take your drops before going to bed." Mme Rieux rose, folded her knitting, and went to the bedside. Tarrou had had his eyes shut for some time. Sweat had plastered his hair on his stubborn forehead. Mme Rieux sighed, and he opened his eyes. He saw the gentle face bent over him and, athwart the surge of fever, that steadfast smile took form again. But at once the eyes closed. Left to himself, Rieux moved into the chair his mother had just left. The street was silent and no sound came from the sleeping town. The chill of daybreak was beginning to make itself felt. The doctor dozed off, but very soon an early cart rattling down the street awaked him. Shivering a little, he looked at Tarrou and saw that a lull had come; he, too, was sleeping. The iron-shod wheels rumbled away into the distance. Darkness still was pressing on the windowpanes. When the doctor came beside the bed, Tarrou gazed at him with expressionless eyes, like a man still on the frontier of sleep.

> French: - Tu
devrais te coucher pour pouvoir me relayer à huit heures. Fais des
instillations avant de te coucher. Mme
Rieux se leva, rangea son tricot et s'avança vers le lit. Tarrou, depuis
quelque temps déjà, tenait ses yeux fermés. La sueur bouclait ses cheveux sur
le front dur. Mme Rieux soupira et le malade ouvrit les yeux. Il vit le visage
doux penché vers lui et, sous les ondes mobiles de la fièvre, le sourire tenace
reparut encore. Mais les yeux se fermèrent aussitôt. Resté seul, Rieux
s'installa dans le fauteuil que venait de quitter sa mère. La rue était muette
et le silence maintenant complet. Le froid du matin commençait à se faire
sentir dans la pièce. Le
docteur s'assoupit, mais la première voiture de l'aube le tira de sa
somnolence. Il frissonna et, regardant Tarrou, il comprit qu'une pause avait eu
lieu et que le malade dormait aussi. Les roues de bois et de fer de la voiture
à cheval roulaient encore dans l'éloignement. À [309] la fenêtre, le jour était
encore noir. Quand le docteur avança vers le lit, Tarrou le regardait de ses
yeux sans expression, comme s'il se trouvait encore du côté du sommeil.

[¶39] "You slept, didn't you?" Rieux asked. "Yes." "Breathing better?" "A bit. Does that mean anything?" Rieux kept silent for some moments; then he said: "No, Tarrou, it doesn't mean anything. You know as well as I that there's often a remission in the morning." "Thanks." Tarrou nodded his approval. "Always tell me the exact truth."

> French: - Vous
avez dormi, n'est-ce pas ? demanda Rieux. oui. - Respirez-vous
mieux ? - Un
peu. Cela veut-il dire quelque chose ? Rieux
se tut et, au bout d'un moment : - Non,
Tarrou, cela ne veut rien dire. Vous connaissez comme moi la rémission
matinale. Tarrou
approuva. -
Merci, dit-il. Répondez-moi toujours exactement.

[¶40] Rieux was sitting on the side of the bed. Beside him he could feel the sick man's legs, stiff and hard as the limbs of an effigy on a tomb. Tarrou was breathing with more difficulty. "The fever'll come back, won't it, Rieux?" he gasped. "Yes. But at noon we shall know where we stand."

> French: Rieux
s'était assis au pied du lit. Il sentait près de lui les jambes du malade,
longues et dures comme des membres de gisant. Tarrou respirait plus fortement. - La
fièvre va reprendre, n'est-ce pas, Rieux ? dit-il d'une voix essoufflée. - Oui,
mais à midi, nous serons fixés.

[¶41] Tarrou shut his eyes; he seemed to be mustering up his strength. There was a look of utter weariness on his face. He was waiting for the fever to rise and already it was stirring somewhat in the depths of his being. When he opened his eyes, his gaze was misted. It brightened only when he saw Rieux bending over him, a tumbler in his hand. 'Drink ' Tarrou drank, then slowly lowered his head on to the pillow. "It's a long business," he murmured. Rieux clasped his arm, but Tarrou, whose head was averted, showed no reaction. Then suddenly, as if some inner dike had given way without warning, the fever surged back, dyeing his cheeks and forehead. Tarrou's eyes came back to the doctor, who, bending again, gave him a look of affectionate encouragement. Tarrou tried to shape a smile, but it could not force its way through the set jaws and lips welded by dry saliva. In the rigid face only the eyes lived still, glowing with courage. At seven Mme Rieux returned to the bedroom. The doctor went to the surgery to ring up the hospital and arrange for a substitute. He also decided to postpone his consultations; then lay down for some moments on the surgery couch. Five minutes later he went back to the bedroom. Tarrou's face was turned toward Mme Rieux, who was sitting close beside the bed, her hands folded on her lap; in the dim light of the room she seemed no more than a darker patch of shadow. Tarrou was gazing at her so intently that, putting a finger to her lips, Mme Rieux rose and switched off the bedside lamp. Behind the curtains the light was growing, and presently, when the sick man's face grew visible, Mme Rieux could see his eyes still intent on her. Bending above the bed, she smoothed out the bolster and, as she straightened up, laid her hand for a moment on his moist, tangled hair. Then she heard a muffled voice, which seemed to come from very far away, murmur: "Thank you," and that all was well now. By the time she was back in her chair Tarrou had shut his eyes, and, despite the sealed mouth, a faint smile seemed to hover on the wasted face.

> French: Tarrou
ferma les yeux, semblant recueillir ses forces. Une expression, de lassitude se
lisait sur ses traits. Il attendait la montée de la fièvre qui remuait déjà,
quelque part, au fond de lui. Quand il ouvrit les yeux, son regard était terni.
Il ne s'éclaircit qu'en apercevant Rieux penché près de lui. -
Buvez, disait celui-ci. L'autre
but et laissa retomber sa tête. - C'est
long, dit-il. Rieux
lui prit le bras, mais Tarrou, le regard détourné, ne réagissait plus. Et
soudain, la fièvre reflua visiblement jusqu'à son front comme si elle avait
crevé quelque digue intérieure. Quand le regard de Tarrou revint vers le
docteur, celui-ci l'encourageait de son visage tendu. Le sourire que Tarrou
essaya encore de former [310] ne put passer au delà des maxillaires serrés et
des lèvres Cimentées par une écume blanchâtre. Mais, dans la face durcie, les
yeux brillèrent encore de tout l'éclat du courage. À sept
heures, Mme Rieux entra dans la pièce. Le docteur regagna son bureau pour
téléphoner à l'hôpital et pourvoir à son remplacement. Il décida aussi de
remettre ses consultations, s'étendit un moment sur le divan de son cabinet,
mais se leva presque aussitôt et revint dans la chambre. Tarrou avait la tête
tournée vers Mme Rieux. Il regardait la petite ombre tassée près de lui, sur
une chaise, les mains jointes sur les cuisses. Et il la contemplait avec tant
d'intensité que Mme Rieux mit un doigt sur ses lèvres et se leva pour éteindre
la lampe de chevet. Mais derrière les rideaux, le jour filtrait rapidement et,
peu après, quand les traits du malade émergèrent de l'obscurité, Mme Rieux put
voir qu'il la regardait toujours. Elle se pencha vers lui, redressa son
traversin et, en se relevant, posa un instant sa main sur les cheveux mouillés
et tordus. Elle entendit alors une voix assourdie, venue de loin, lui dire
merci et que maintenant tout était bien. Quand elle fut assise à nouveau,
Tarrou avait fermé les yeux et son visage épuisé, malgré la bouche scellée,
Semblait sourire à nouveau.

[¶42] At noon the fever reached its climax. A visceral cough racked the sick man's body and he now was spitting blood. The ganglia had ceased swelling, but they were still there, like lumps of iron embedded in the joints. Rieux decided that lancing them was impracticable. Now and then, in the intervals between bouts of fever and coughing fits, Tarrou still gazed at his friends. But soon his eyes opened less and less often and the glow that shone out from the ravaged face in the brief moments of recognition grew steadily fainter. The storm, lashing his body into convulsive movement, lit it up with ever rarer flashes, and in the heart of the tempest he was slowly drifting, derelict. And now Rieux had before him only a masklike face, inert, from which the smile had gone forever. This human form, his friend's, lacerated by the spear-thrusts of the plague, consumed by searing, superhuman fires, buffeted by all the raging winds of heaven, was foundering under his eyes in the dark flood of the pestilence, and he could do nothing to avert the wreck. He could only stand, unavailing, on the shore, empty-handed and sick at heart, unarmed and helpless yet again under the onset of calamity. And thus, when the end came, the tears that blinded Rieux's eyes were tears of impotence; and he did not see Tarrou roll over, face to the wall, and die with a short, hollow groan as if somewhere within him an essential chord had snapped.

> French: À midi,
la fièvre était à son sommet. Une sorte de toux viscérale secouait le corps du
malade qui commença seulement à cracher du sang. Les ganglions avaient cessé
d'enfler. Ils étaient toujours là, durs comme des écrous, vissés dans le creux
des articulations, et Rieux jugea impossible de les ouvrir. Dans les
intervalles de la fièvre et de la toux, Tarrou de loin en loin regardait encore
ses amis. Mais, bientôt, ses yeux s'ouvrirent de moins en moins souvent, et la
lumière qui venait alors [311] éclairer sa face dévastée se fit plus pâle à
chaque fois. L'orage qui secouait ce corps de soubresauts convulsifs l'illuminait
d'éclairs de plus en plus rares et Tarrou dérivait lentement au fond de cette
tempête. Rieux n'avait plus devant lui qu'un masque désormais inerte où le
sourire avait disparu. Cette forme humaine qui lui avait été si proche, percée
maintenant de coups d'épieu, brûlée par un mal surhumain, tordue par tous les
vents haineux du ciel, s'immergeait à ses yeux dans les eaux de la peste et il
ne pouvait rien contre ce naufrage. Il devait rester sur le rivage, les mains
vides et le cœur tordu, sans armes et sans recours, une fois de plus, contre ce
désastre. Et à la fin, ce furent bien les larmes de l'impuissance qui
empêchèrent Rieux de voir Tarrou se tourner brusquement contre le mur, et
expirer dans une plainte creuse, comme si, quelque part en lui, une corde
essentielle s'était rompue.

[¶43] The next night was not one of struggle but of silence. In the tranquil death-chamber, beside the dead body now in everyday clothing, here, too, Rieux felt it brooding, that elemental peace which, when he was sitting many nights before on the terrace high above the plague, had followed the brief foray at the gates. Then, already, it had brought to his mind the silence brooding over the beds in which he had let men die. There as here it was the same solemn pause, the lull that follows battle; it was the silence of defeat. But the silence now enveloping his dead friend, so dense, so much akin to the nocturnal silence of the streets and of the town set free at last, made Rieux cruelly aware that this defeat was final, the last disastrous battle that ends a war and makes peace itself an ill beyond all remedy. The doctor could not tell if Tarrou had found peace, now that all was over, but for himself he had a feeling that no peace was possible to him henceforth, any more than there can be an armistice for a mother bereaved of her son or for a man who buries his friend.

> French: La nuit
qui suivit ne fut pas celle de la lutte, mais celle du silence. Dans cette
chambre retranchée du monde, au-dessus de ce corps mort maintenant habillé,
Rieux sentit planer le calme surprenant qui, bien des nuits auparavant, sur les
terrasses au-dessus de la peste, avait suivi l'attaque des portes. Déjà, à
cette époque, il avait pensé à ce silence qui s'élevait des lits où il avait
laissé mourir des hommes. C'était partout la même pause, le même intervalle
solennel, toujours le même apaisement qui suivait les combats, c'était le
silence de la défaite. Mais pour celui qui enveloppait maintenant son ami, il
était si compact, il s'accordait si étroitement au silence des rues et de la
ville libérée de la peste, que Rieux sentait bien qu'il s'agissait cette fois
de la défaite définitive, celle qui termine les guerres et fait de la paix
elle-même une souffrance [312] sans guérison. Le docteur ne savait pas si, pour
finir, Tarrou avait retrouvé la paix, mais dans ce moment tout au moins, il
croyait savoir qu'il n'y aurait jamais plus de paix possible pour lui-même, pas
plus qu'il n'y a d'armistice pour la mère amputée de son fils ou pour l'homme
qui ensevelit son ami.

[¶44] The night was cold again, with frosty stars sparkling in a clear, wintry sky. And in the dimly lit room they felt the cold pressing itself to the windowpanes and heard the long, silvery suspiration of a polar night. Mme Rieux sat near the bed in her usual attitude, her right side lit up by the bedside lamp. In the center of the room, outside the little zone of light, Rieux sat, waiting. Now and then thoughts of his wife waylaid him, but he brushed them aside each time. When the night began, the heels of passers-by had rung briskly in the frozen air.

> French: Au
dehors, c'était la même nuit froide, des étoiles gelées dans un ciel clair et
glacé. Dans la chambre à demi obscure, on sentait le froid qui pesait aux
vitres, la grande respiration blême d'une nuit polaire. Près du lit, Mme Rieux
se tenait assise, dans son attitude familière, le côté droit éclairé par la
lampe de chevet. Au centre de la pièce, loin de la lumière, Rieux attendait
dans son fauteuil. La pensée de sa femme lui venait, mais il la rejetait chaque
fois. Au
début de la nuit, les talons des passants avaient sonné clair dans la nuit
froide.

[¶45] "Have you attended to everything?" Mme Rieux had asked. "Yes, I've telephoned." Then they had resumed their silent vigil. From time to time Mme Rieux stole a glance at her son, and whenever he caught her doing this, he smiled. Out in the street the usual night-time sounds bridged the long silences. A good many cars were on the road again, though officially this was not yet permitted; they sped past with a long hiss of tires on the pavement, receded, and returned. Voices, distant calls silence again, a clatter of horse hoofs, the squeal of streetcars rounding a curve, vague murmurs, then once more the quiet breathing of the night. "Bernard?" "Yes?" "Not too tired?" "No."

> French: - Tu
t'es occupé de tout ? avait dit Mme Rieux. - Oui,
j'ai téléphoné. Ils
avaient alors repris leur veillée silencieuse. Mme Rieux regardait de temps en
temps son fils. Quand il surprenait un de ces regards, il lui souriait. Les
bruits familiers de la nuit s'étaient succédé dans la rue. Quoique
l'autorisation ne fût pas encore accordée, bien des voitures circulaient à
nouveau. Elles suçaient rapidement le pavé, disparaissaient et reparaissaient
ensuite. Des voix, des appels, le silence revenu, le pas d'un cheval, deux
tramways grinçants dans une courbe, des rumeurs imprécises, et à nouveau la
respiration de la nuit. -
Bernard ? - Oui. - Tu
n'es pas fatigué ? - Non.

[¶46] At that moment he knew what his mother was thinking, and that she loved him. But he knew, too, that to love someone means relatively little; or, rather, that love is never strong enough to find the words befitting it. Thus he and his mother would always love each other silently. And one day she, or he, would die, without ever, all their lives long, having gone farther than this by way of making their affection known. Thus, too, he had lived at Tarrou's side, and Tarrou had died this evening without their friendship's having had time to enter fully into the life of either. Tarrou had "lost the match," as he put it. But what had he, Rieux, won? No more than the experience of having known plague and remembering it, of having known friendship and remembering it, of knowing affection and being destined one day to remember it. So all a man could win in the conflict between plague and life was knowledge and memories. But Tarrou, perhaps, would have called that winning the match.

> French: Il
savait ce que sa mère pensait et qu'elle l'aimait [313] en ce moment. Mais il
savait aussi que ce n'est pas grand' chose que d'aimer un être ou du moins
qu'un amour n'est jamais assez fort pour trouver sa propre expression. Ainsi,
sa mère et lui s'aimeraient toujours dans le silence. Et elle mourrait à son
tour - ou lui - sans que, pendant toute leur vie, ils pussent aller plus loin
dans l'aveu de leur tendresse. De la même façon, il avait vécu à côté de Tarrou
et celui-ci était mort, ce soir, sans que leur amitié ait eu le temps d'être
vraiment vécue. Tarrou avait perdu la partie, comme il disait. Mais lui, Rieux,
qu'avait-il gagné ? Il avait seulement gagné d'avoir connu la peste et de
s'en souvenir, d'avoir connu l'amitié et de s'en souvenir, de connaître la tendresse
et de devoir un jour s'en souvenir. Tout ce que l'homme pouvait gagner au jeu
de la peste et de la vie, c'était la connaissance et la mémoire. Peut-être
était-ce cela que Tarrou appelait gagner la partie !

[¶47] Another car passed, and Mme Rieux stirred slightly. Rieux smiled toward her. She assured him she wasn't tired and immediately added:

> French: De
nouveau, une auto passa et Mme Rieux remua un peu sur sa chaise. Rieux lui
sourit. Elle lui dit qu'elle n'était pas fatiguée et tout de suite après :

[¶48] "You must go and have a good long rest in the mountains, over there." "Yes, Mother." Certainly he'd take a rest "over there." It, too, would be a pretext for memory. But if that was what it meant, winning the match, how hard it must be to live only with what one knows and what one remembers, cut off from what one hopes for! It was thus, most probably, that Tarrou had lived, and he realized the bleak sterility of a life without illusions. There can be no peace without hope, and Tarrou, denying as he did the right to condemn anyone whomsoever, though he knew well that no one can help condemning and it befalls even the victim sometimes to turn executioner, Tarrou had lived a life riddled with contradictions and had never known hope's solace. Did that explain his aspiration toward saintliness, his quest of peace by service in the cause of others? Actually Rieux had no idea of the answer to that question, and it mattered little. The only picture of Tarrou he would always have would be the picture of a man who firmly gripped the steering-wheel of his car when driving, or else the picture of that stalwart body, now lying motionless. Knowing meant that: a living warmth, and a picture of death.

> French: - Il
faudra que tu ailles te reposer en montagne, là-bas. - Bien
sûr, maman. Oui, il
se reposerait là-bas. Pourquoi pas ? Ce serait aussi un prétexte à
mémoire. Mais si c'était cela, gagner la partie, qu'il devait être dur de vivre
seulement avec ce qu'on sait et ce dont on se souvient, et privé de ce qu'on
espère. C'était ainsi sans doute qu'avait vécu Tarrou et il était conscient de
ce qu'il y a de stérile dans une vie sans illusions. Il n'y a pas de paix sans
espérance, et Tarrou qui refusait aux hommes le droit de condamner quiconque,
qui savait pourtant que personne ne peut s'empêcher de condamner et que même
les victimes se trouvaient être parfois des bourreaux, Tarrou [314] avait vécu
dans le déchirement et la contradiction, il n'avait jamais connu l'espérance.
Était-ce pour cela qu'il avait voulu la sainteté et cherché la paix dans le
service des hommes ? À la vérité, Rieux n'en savait rien et cela importait
peu. Les seules images de Tarrou qu'il garderait seraient celles d'un homme qui
prenait le volant de son auto à pleines mains pour le conduire ou celles de ce
corps épais, étendu maintenant sans mouvement. Une chaleur de vie et une image
de mort, c'était cela la connaissance.

[¶49] That, no doubt, explains Dr. Rieux's composure on receiving next morning the news of his wife's death. He was in the surgery. His mother came in, almost running, and handed him a telegram; then went back to the hall to give the telegraph-boy a tip. When she returned, her son was holding the telegram open in his hand. She looked at him, but his eyes were resolutely fixed on the window; it was flooded with the effulgence of the morning sun rising above the harbor. "Bernard," she said gently. The doctor turned and looked at her almost as if she were a stranger. "The telegram?" "Yes," he said, "that's it. A week ago." Mme Rieux turned her face toward the window. Rieux kept silent for a while. Then he told his mother not to cry, he'd been expecting it, but it was hard all the same. And he knew, in saying this, that this suffering was nothing new. For many months, and for the last two days, it was the selfsame suffering going on and on.

> French: Voilà
pourquoi, sans doute, le docteur Rieux, au matin, reçut avec calme la nouvelle
de la mort de sa femme. Il était dans son bureau. Sa mère était venue presque
en courant lui apporter un télégramme, puis elle était sortie pour donner un
pourboire au porteur. Quand elle revint, son fils tenait à la main le
télégramme ouvert. Elle le regarda, mais il contemplait obstinément, par la
fenêtre, un matin magnifique qui se levait sur le port. -
Bernard, dit Mme Rieux. Le
docteur l'examina d'un air distrait. - Le
télégramme ? demanda-t-elle. - C'est
cela, reconnut le docteur. Il y a huit jours. Mme
Rieux détourna la tête vers la fenêtre. Le docteur se taisait. Puis il dit à sa
mère de ne pas pleurer, qu'il s'y attendait, mais que c'était quand même
difficile. Simplement, il savait, disant cela, que sa souffrance était sans
surprise. Depuis des mois et depuis deux jours, c'était la même douleur qui
continuait.

[¶50] AT last, at daybreak on a fine February morning, the ceremonial opening of the gates took place, acclaimed by the populace, the newspapers, the radio, and official communiques. It only remains for the narrator to give what account he can of the rejoicings that followed, though he himself was one of those debarred from sharing in them wholeheartedly.

> French: [315] Les
portes de la ville s'ouvrirent enfin, à l'aube d'une belle matinée de février,
saluées par le peuple, les journaux, la radio et les communiqués de la préfecture.
Il reste donc au narrateur à se faire le chroniqueur des heures de joie qui
suivirent cette ouverture des portes, bien que lui-même fût de ceux qui
n'avaient pas la liberté de s'y mêler tout entiers.

[¶51] Elaborate day and night fetes were organized, and at the same time smoke began to rise from locomotives in the station, and ships were already heading for our harbour, reminders in their divers ways that this was the long-awaited day of reuniting, and the end of tears for all who had been parted.

> French: De
grandes réjouissances étaient organisées pour la Journée et pour la nuit. En
même temps, les trains commencèrent à fumer en gare pendant que, venus de mers
lointaines, des navires mettaient déjà le cap sur notre port, marquant à leur
manière que ce jour était, pour tous ceux qui gémissaient d'être séparés, celui
de la grande réunion.

[¶52] We can easily picture, at this stage, the consequences of that feeling of separation which had so long rankled in the hearts of so many of our townsfolk. Trains coming in were as crowded as those that left the town in the course of the day. Every passenger had reserved his seat long in advance and had been on tenterhooks during the past fortnight lest at the last moment the authorities should go back on their decision. Some of these incoming travelers were still somewhat nervous; though as a rule they knew the lot of those nearest and dearest to them, they were still in the dark about others and the town itself, of which their imagination painted a grim and terrifying picture. But this applies only to people who had not been eating their hearts out during the long months of exile, and not to parted lovers.

> French: On
imaginera facilement ici ce que put devenir le sentiment de la séparation qui
avait habité tant de nos concitoyens. Les trains qui, pendant la journée,
entrèrent dans notre ville n'étaient pas moins chargés que ceux qui en
sortirent. Chacun avait retenu sa place pour ce jour-là, au cours des deux
semaines de sursis, tremblant qu'au dernier moment la décision préfectorale fût
annulée. Certains des voyageurs qui approchaient de la ville n'étaient
d'ailleurs pas tout à fait débarrassés de [316] leur appréhension, car s'ils
connaissaient en général le sort de ceux qui les touchaient de près, ils
ignoraient tout des autres et de la ville elle-même, à laquelle ils prêtaient
un visage redoutable. Mais ceci n'était vrai que pour ceux que la passion
n'avait pas brûlés pendant tout cet espace de temps.

[¶53] The lovers, indeed, were wholly wrapped up in their fixed idea, and for them one thing only had changed. Whereas during those months of separation time had never gone quickly enough for their liking and they were always wanting to speed its flight, now that they were in sight of the town they would have liked to slow it down and hold each moment in suspense, once the brakes went on and the train was entering the station. For the sensation, confused perhaps, but none the less poignant for that, of all those days and weeks and months of life lost to their love made them vaguely feel they were entitled to some compensation; this present hour of joy should run at half the speed of those long hours of waiting. And the people who awaited them at home or on the platform, among the latter Rambert, whose wife, warned in good time, had got busy at once and was coming by the first train, were likewise fretting with impatience and quivering with anxiety. For even Rambert felt a nervous tremor at the thought that soon he would have to confront a love and a devotion that the plague months had slowly refined to a pale abstraction, with the flesh-and-blood woman who had given rise to them.

> French: Les
passionnés, en effet, étaient livrés à leur idée fixe. Une seule chose avait
changé pour eux : ce temps que, pendant les mois de leur exil, ils
auraient voulu pousser pour qu'il se pressât, qu'ils s'acharnaient à précipiter
encore, alors qu'ils se trouvaient déjà en vue de notre ville, ils souhaitèrent
le ralentir au contraire et le tenir suspendu, dès que le train commença de
freiner avant l'arrêt. Le sentiment, à la fois vague et aigu en eux, de tous
ces mois de vie perdus pour leur amour, leur faisait confusément exiger une
sorte de compensation par laquelle le temps de la joie aurait coulé deux fois
moins vite que celui de l'attente. Et ceux qui les attendaient dans une chambre
ou sur le quai, comme Rambert, dont la femme, prévenue depuis des semaines,
avait fait ce qu'il fallait pour arriver, étaient dans la même impatience et le
même désarroi. Car cet amour ou cette tendresse que les mois de peste avaient
réduits à l'abstraction, Rambert attendait, dans un tremblement, de les
confronter avec l'être de chair qui en avait été le support.

[¶54] If only he could put the clock back and be once more the man who, at the outbreak of the epidemic, had had only one thought and one desire: to escape and return to the woman he loved! But that, he knew, was out of the question now; he had changed too greatly. The plague had forced on him a detachment which, try as he might, he couldn't think away, and which like a formless fear haunted his mind. Almost he thought the plague had ended too abruptly, he hadn't had time to pull himself together. Happiness was bearing down on him full speed, the event outrunning expectation. Rambert understood that all would be restored to him in a flash, and joy break on him like a flame with which there is no dallying.

> French: Il
aurait souhaité redevenir celui qui, au début de l'épidémie, voulait courir
d'un seul élan hors de la ville et s'élancer à la rencontre de celle qu'il
aimait. Mais il savait que cela n'était plus possible. Il avait changé, la
peste avait mis en lui une distraction que, de toutes ses forces, il essayait
de nier, et qui, cependant, continuait en lui comme une sourde angoisse. Dans
un sens, il avait le sentiment que la peste avait foi trop [317] brutalement,
il n'avait pas sa présence d'esprit. Le bonheur arrivait à toute allure,
l'événement allait plus vite que l'attente. Rambert comprenait que tout lui
serait rendu d'un coup et que la joie est une brûlure qui ne se savoure pas.

[¶55] Everyone indeed, more or less consciously, felt as he did, and it is of all those people on the platform that we wish to speak. Each was returning to his personal life, yet the sense of comradeship persisted and they were exchanging smiles and cheerful glances among themselves. But the moment they saw the smoke of the approaching engine, the feeling of exile vanished before an uprush of overpowering, bewildering joy. And when the train stopped, all those interminable-seeming separations which often had begun on this same platform came to an end in one ecstatic moment, when arms closed with hungry possessiveness on bodies whose living shape they had forgotten. As for Rambert, he hadn't time to see that form running toward him; already she had flung herself upon his breast. And with his arms locked around her, pressing to his shoulder the head of which he saw only the familiar hair, he let his tears flow freely, unknowing if they rose from present joy or from sorrow too long repressed; aware only that they would prevent his making sure if the face buried in the hollow of his shoulder were the face of which he had dreamed so often or, instead, a stranger's face. For the moment he wished to behave like all those others around him who believed, or made believe, that plague can come and go without changing anything in men's hearts.

> French: Tous,
du reste, plus ou moins consciemment, étaient comme lui et c'est de tous qu'il
faut parler. Sur ce quai de gare où ils recommençaient leur vie personnelle,
ils sentaient encore leur communauté en échangeant entre eux des coups d'œil et
des sourires. Mais leur sentiment d'exil, dès qu'ils virent la fumée du train,
s'éteignit brusquement sous l'averse d'une joie confuse et étourdissante. Quand
le train s'arrêta, des séparations interminables qui avaient souvent commencé
sur ce même quai de gare, y prirent fin, en une seconde, au moment où des bras
se refermèrent avec une avarice exultante sur des corps dont ils avaient oublié
la forme vivante. Rambert, lui, n'eut pas le temps de regarder cette forme
courant vers lui, que déjà, elle s'abattait contre sa poitrine. Et la tenant à
pleins bras, serrant contre lui une tête dont il ne voyait que les cheveux
familiers, il laissa couler ses larmes sans savoir si elles venaient de son
bonheur présent ou d'une douleur trop longtemps réprimée, assuré du moins
qu'elles l'empêcheraient de vérifier si ce visage enfoui au creux de son épaule
était celui dont il avait tant rêvé ou au contraire celui d'une étrangère. Il
saurait plus tard si son soupçon était vrai. Pour le moment, il voulait faire
comme tous ceux qui avaient l'air de croire, autour de lui, que la peste peut
venir et repartir sans que le cœur des hommes en soit changé.

[¶56] Nestling to one another, they went to their homes, blind to the outside world and seemingly triumphant over the plague, forgetting every sadness and the plight of those who had come by the same train and found no one awaiting them, and were bracing themselves to hear in their homes a confirmation of the fear that the long silence had already implanted in their hearts. For these last, who had now for company only their new-born grief, for those who at this moment were dedicating themselves to a lifelong memory of bereavement, for these unhappy people matters were very different, the pangs of separation had touched their climax. For the mothers, husbands, wives, and lovers who had lost all joy, now that the loved one lay under a layer of quicklime in a death-pit or was a mere handful of indistinctive ashes in a gray mound, the plague had not yet ended.

> French: Serrés
les uns contre les autres, tous rentrèrent alors chez eux, aveugles au reste du
monde, triomphant en apparence de la peste, oublieux de toute misère et de
[318] ceux qui, venus aussi par le même train, n'avaient trouvé personne et se
disposaient à recevoir chez eux la confirmation des craintes qu'un long silence
avait déjà fait naître dans leur cœur. Pour ces derniers, qui n'avaient
maintenant pour compagnie que leur douleur toute fraîche, pour d'autres qui se
vouaient, à ce moment, au souvenir d'un être disparu, il en allait tout
autrement et le sentiment de la séparation avait atteint son sommet. Pour ceux-là,
mères, époux, amants qui avaient perdu toute joie avec l'être maintenant égaré
dans une fosse anonyme ou fondu dans un tas de cendre, c'était toujours la
peste.

[¶57] But who gave a thought to these lonely mourners? Routing the cold flaws that had been threshing the air since early-morning, the sun was pouring on the town a steady flood of tranquil light. In the forts on the hills, under the sky of pure, unwavering blue, guns were thundering without a break. And everyone was out and about to celebrate those crowded moments when the time of ordeal ended and the time of forgetting had not yet begun.

> French: Mais
qui pensait à ces solitudes ? A midi, le soleil, triomphant des souffles
froids qui luttaient dans l'air depuis le matin, déversait sur la ville les
flots ininterrompus d'une lumière immobile. Le jour était en arrêt. Les canons
des forts, au sommet des collines, tonnèrent sans interruption dans le ciel
fixe. Toute la ville se jeta dehors pour fêter cette minute oppressée où le
temps des souffrances prenait fin et où le temps de l'oubli n'avait pas encore
commencé.

[¶58] In streets and squares people were dancing. Within twenty-four hours the motor traffic had doubled and the ever more numerous cars were held up at every turn by merry-making crowds. Every church bell was in full peal throughout the afternoon, and the bells filled the blue and gold sky with their reverberations. Indeed, in all the churches thanksgiving services were being held. But at the same time the places of entertainment were packed, and the cafes, caring nothing for the morrow, were producing their last bottles of liquor. A noisy concourse surged round every bar, including loving couples who fondled each other without a thought for appearances. All were laughing or shouting. The reserves of emotion pent up during those many months when for everybody the flame of life burned low were being recklessly squandered to celebrate this, the red-letter day of their survival. Tomorrow real life would begin again, with its restrictions. But for the moment people in very different walks of life were rubbing shoulders, fraternizing. The leveling-out that death's imminence had failed in practice to accomplish was realized at last, for a few gay hours, in the rapture of escape.

> French: On
dansait sur toutes les places. Du jour au lendemain, la circulation avait
considérablement augmenté et les automobiles, devenues plus nombreuses,
circulaient difficilement dans les rues envahies. Les cloches de la ville
sonnèrent, à la volée, pendant tout l'après-midi. Elles remplissaient de leurs
vibrations un ciel bleu et doré. Dans les églises, en effet, des actions de
grâces étaient récitées. Mais, en même temps, les lieux de réjouissance étaient
pleins à craquer et les cafés, sans se soucier de l'avenir, distribuaient leurs
derniers alcools. Devant leurs comptoirs, se pressait une foule de gens
pareillement excités et, parmi eux, de nombreux couples enlacés qui ne
craignaient pas de se donner en [319] spectacle. Tous criaient ou riaient. La
provision de vie qu'ils avaient faite pendant ces mois où chacun avait mis son
âme en veilleuse, ils la dépensaient ce jour-là qui était comme le jour de leur
survie. Le lendemain, commencerait la vie elle-même, avec ses précautions. Pour
le moment, des gens d'origines très différentes se coudoyaient et fraternisaient.
L'égalité que la présence de la mort n'avait pas réalisée en fait, la joie de
la délivrance l'établissait, au moins pour quelques heures.

[¶59] But this rather tawdry exuberance was only one aspect of the town that day; not a few of those filling the streets at sundown, among them Rambert and his wife, hid under an air of calm satisfaction subtler forms of happiness. Many couples, indeed, and many families, looked like people out for a casual stroll, no more than that; in reality most of them were making sentimental pilgrimages to places where they had gone to school with suffering. The newcomers were being shown the striking or obscurer tokens of the plague, relics of its passage. In some cases the survivor merely played the part of guide, the eyewitness who has "been through it," and talked freely of the danger without mentioning his fear. These were the milder forms of pleasure, little more than recreation. In other cases, however, there was more emotion to these walks about the town, as when a man, pointing to some place charged for him with sad yet tender associations, would say to the girl or woman beside him: "This is where, one evening just like this, I longed for you so desperately, and you weren't there!" These passionate pilgrims could readily be distinguished; they formed oases of whispers, aloof, self-centered, in the turbulence of the crowd. Far more effectively than the bands playing in the squares they vouched for the vast joy of liberation. These ecstatic couples, locked together, hardly speaking, proclaimed in the midst of the tumult of rejoicing, with the proud egoism and injustice of happy people, that the plague was over, the reign of terror ended. Calmly they denied, in the teeth of the evidence, that we had ever known a crazy world in which men were killed off like flies, or that precise savagery, that calculated frenzy of the plague, which instilled an odious freedom as to all that was not the here and now; or those charnel-house stenches which stupefied whom they did not kill. In short, they denied that we had ever been that hag-ridden populace a part of which was daily fed into a furnace and went up in oily fumes, while the rest, in shackled impotence, waited their turn.

> French: Mais
cette banale exubérance ne disait pas tout et ceux qui remplissaient les rues à
la fin de l'après-midi, aux côtés de Rambert, déguisaient souvent, sous une
attitude placide, des bonheurs plus délicats. Bien des couples et bien des
familles, en effet, n'avaient pas d'autre apparence que celle de promeneurs
pacifiques. En réalité, la plupart effectuaient des pèlerinages délicats aux
lieux où ils avaient souffert. Il s'agissait de montrer aux nouveaux venus les
signes éclatants ou cachés de la peste, les vestiges de son histoire. Dans
quelques cas, on se contentait de jouer au guide, à celui qui a vu beaucoup de
choses, au contemporain de la peste, et on parlait du danger sans évoquer la peur.
Ces plaisirs étaient inoffensifs. Mais dans d'autres cas, il s'agissait
d'itinéraires plus frémissants où un amant, abandonné à la douce angoisse du
souvenir, pouvait dire à sa compagne : « En ce lieu, à cette époque,
je t'ai désirée et tu n'étais pas là. » Ces touristes de la passion
pouvaient alors se reconnaître : ils formaient des îlots de chuchotements
et de confidences au milieu du tumulte où ils cheminaient. Mieux que les
orchestres aux carrefours, c'étaient eux qui annonçaient la vraie délivrance.
Car ces couples ravis, étroitement ajustés et avares de paroles, affirmaient au
milieu du tumulte, avec tout le triomphe et l'injustice du bonheur, que la
peste était [320] finie et que la terreur avait fait son temps. Ils niaient
tranquillement, contre toute évidence, que nous ayons jamais connu ce monde
insensé où le meurtre d'un homme était aussi quotidien que celui des mouches,
cette sauvagerie bien définie, ce délire calculé, cet emprisonnement qui apportait
avec lui une affreuse liberté à l'égard de tout ce qui n'était pas le présent,
cette odeur de mort qui stupéfiait tous ceux qu'elle ne tuait pas, ils niaient
enfin que nous ayons été ce peuple abasourdi dont tous les jours une partie,
entassée dans la gueule d'un four s'évaporait en fumées grasses, pendant que
l'autre, chargée des chaînes de l'impuissance et de la peur, attendait son
tour.

[¶60] That, anyhow, was what seemed evident to Rieux when towards the close of the afternoon, on his way to the outskirts of the town, he walked alone in an uproar of bells, guns, bands, and deafening shouts. There was no question of his taking a day off; sick men have no holidays. Through the cool, clear light bathing the town rose the familiar smells of roasting meat and anise-flavored liquor. All around him happy faces were turned toward the shining sky, men and women with flushed cheeks embraced one another with low, tense cries of desire. Yes, the plague had ended with the terror, and those passionately straining arms told what it had meant: exile and deprivation in the profoundest meaning of the words.

> French: C'était
là, en tout cas, ce qui éclatait aux yeux du docteur Rieux qui, cherchant à
gagner les faubourgs, cheminait seul, à la fin de l'après-midi, au milieu des
cloches, du canon, des musiques et des cris assourdissants. Son métier
continuait, il n'y a pas de congé pour les malades. Dans la belle lumière fine
qui descendait sur la ville, s'élevaient les anciennes odeurs de viande grillée
et d'alcool anisé. Autour de lui des faces hilares se renversaient contre le
ciel. Des hommes et des femmes s'agrippaient les uns aux autres, le visage
enflammé, avec tout l'énervement et le cri du désir. Oui, la peste était finie
avec la terreur, et ces bras qui se nouaient disaient en effet qu'elle avait
été exil et séparation, au sens profond du terme.

[¶61] For the first time Rieux found that he could give a name to the family likeness that for several months he had detected in the faces in the streets. He had only to look around him now. At the end of the plague, with its misery and privations, these men and women had come to wear the aspect of the part they had been playing for so long, the part of emigrants whose faces first, and now their clothes, told of long banishment from a distant homeland. Once plague had shut the gates of the town, they had settled down to a life of separation, debarred from the living warmth that gives forgetfulness of all. In different degrees, in every part of the town, men and women had been yearning for a reunion, not of the same kind for all, but for all alike ruled out. Most of them had longed intensely for an absent one, for the warmth of a body, for love, or merely for a life that habit had endeared. Some, often without knowing it, suffered from being deprived of the company of friends and from their inability to get in touch with them through the usual channels of friendship, letters, trains, and boats. Others, fewer these, Tarrou may have been one of them, had desired reunion with something they couldn't have defined, but which seemed to them the only desirable thing on earth. For want of a better name, they sometimes called it peace.

> French: Pour la
première fois, Rieux pouvait donner un nom à cet air de famille qu'il avait lu,
pendant des mois, sur tous les visages des passants. Il lui suffisait
maintenant de regarder autour de lui. Arrivés à la fin de la peste, avec la
misère et les privations, tous ces hommes avaient fini par prendre le costume
du rôle qu'ils jouaient déjà depuis longtemps, celui d'émigrants dont le visage
[321] d'abord, les habits maintenant, disaient l'absence et la patrie lointaine.
À partir du moment où la peste avait fermé les portes de la ville, ils
n'avaient plus vécu que dans la séparation, ils avaient été retranchés de cette
chaleur humaine qui fait tout oublier. À des degrés divers, dans tous les coins
de la ville, ces hommes et ces femmes avaient aspiré à une réunion qui n'était
pas, pour tous, de la même nature, mais qui, pour tous, était également
impossible. La plupart avaient crié de toutes leurs forces vers un absent, la
chaleur d'un corps, la tendresse ou l'habitude. Quelques-uns, souvent sans le
savoir, souffraient d'être placés hors de l'amitié des hommes, de n'être plus à
même de les rejoindre par les moyens ordinaires de l'amitié qui sont les
lettres, les trains et les bateaux. D'autres, plus rares, comme Tarrou
peut-être, avaient désiré la réunion avec quelque chose qu'ils ne pouvaient pas
définir, mais qui leur paraissait le seul bien désirable. Et faute d'un autre
nom, ils l'appelaient quelquefois la paix.

[¶62] Rieux walked on. As he progressed, the crowds grew thicker, the din multiplied, and he had a feeling that his destination was receding as he advanced. Gradually he found himself drawn into the seething, clamorous mass and understanding more and more the cry that went up from it, a cry that, for some part at least, was his. Yes, they had suffered together, in body no less than in soul, from a cruel leisure, exile without redress, thirst that was never slaked. Among the heaps of corpses, the clanging bells of ambulances, the warnings of what goes by the name of fate, among unremitting waves of fear and agonized revolt, the horror that such things could be, always a great voice had been ringing in the ears of these forlorn, panicked people, a voice calling them back to the land of their desire, a homeland. It lay outside the walls of the stifled, strangled town, in the fragrant brushwood of the hills, in the waves of the sea, under free skies, and in the custody of love. And it was to this, their lost home, toward happiness, they longed to return, turning their backs disgustedly on all else.

> French: Rieux
marchait toujours. À mesure qu'il avançait, la foule grossissait autour de lui,
le vacarme s'enflait et il lui semblait que les faubourgs, qu'il voulait
atteindre, reculaient d'autant. Peu à peu, il se fondait dans ce grand corps
hurlant dont il comprenait de mieux en mieux le cri qui, pour une part au
moins, était son cri. Oui, tous avaient souffert ensemble, autant dans leur
chair que dans leur âme, d'une vacance difficile, d'un exil sans remède et
d'une soif jamais contentée. Parmi ces, amoncellements de morts, les timbres
des ambulances, les avertissements de ce qu'il est convenu d'appeler le destin,
le piétinement obstiné de la peur et la terrible révolte de leur cœur, une
grande rumeur n'avait cessé de courir et d'alerter ces êtres épouvantés, leur
disant qu'il fallait retrouver leur vraie patrie. [322] Pour eux tous, la vraie
patrie se trouvait au delà des murs de cette ville étouffée. Elle était dans
ces broussailles odorantes sur les collines, dans la mer, les pays libres et le
poids de l'amour. Et c'était vers elle, c'était vers le bonheur, qu'ils.
voulaient revenir, se détournant du reste avec dégoût.

[¶63] As to what that exile and that longing for reunion meant, Rieux had no idea. But as he walked ahead, jostled on all sides, accosted now and then, and gradually made his way into less crowded streets, he was thinking it has no importance whether such things have or have not a meaning; all we need consider is the answer given to men's hope.

> French: Quant
au sens que pouvaient avoir cet exil et ce désir de réunion, Rieux n'en savait
rien. Marchant toujours, pressé de toutes parts, interpellé, il arrivait peu à
peu dans des rues moins encombrées et pensait qu'il n'est pas important que ces
choses aient un sens ou non, mais qu'il faut voir seulement ce qui est répondu
à l'espoir des hommes.

[¶64] Henceforth he knew the answer, and he perceived it better now he was in the outskirts of the town, in almost empty streets. Those who, clinging to their little own, had set their hearts solely on returning to the home of their love had sometimes their reward, though some of them were still walking the streets alone, without the one they had awaited. Then, again, those were happy who had not suffered a twofold separation, like some of us who, in the days before the epidemic, had failed to build their love on a solid basis at the outset, and had spent years blindly groping for the pact, so slow and hard to come by, that in the long run binds together ill-assorted lovers. Such people had had, like Rieux himself, the rashness of counting overmuch on time; and now they were parted forever. But others, like Rambert, to whom the doctor had said early that morning: "Courage! It's up to you now to prove you're right", had, without faltering, welcomed back the loved one who they thought was lost to them. And for some time, anyhow, they would be happy. They knew now that if there is one thing one can always yearn for and sometimes attain, it is human love. But for those others who aspired beyond and above the human individual toward something they could not even imagine, there had been no answer. Tarrou might seem to have won through to that hardly-come-by peace of which he used to speak; but he had found it only in death, too late to turn it to account. If others, however, Rieux could see them in the doorways of houses, passionately embracing and gazing hungrily at one another in the failing sunset glow, had got what they wanted, this was because they had asked for the one thing that depended on them solely. And as he turned the corner of the street where Grand and Cottard lived, Rieux was thinking it was only right that those whose desires are limited to man and his humble yet formidable love should enter, if only now and then, into their reward.

> French: Lui
savait désormais ce qui était répondu et il l'apercevait mieux dans les premières
rues des faubourgs, presque désertes. Ceux qui, s'en tenant au peu qu'ils
étaient, avaient désiré seulement retourner dans la maison de leur amour,
étaient quelquefois récompensés. Certes, quelques-uns d'entre eux continuaient
de marcher dans la ville, solitaires, privés de l'être qu'ils attendaient.
Heureux encore ceux qui n'avaient pas été deux fois séparés comme certains qui,
avant l'épidémie, n'avaient pu construire, du premier coup, leur amour, et qui
avaient aveuglément poursuivi, pendant des années, le difficile accord qui
finit par sceller l'un à l'autre des amants ennemis. Ceux-là avaient eu, comme
Rieux lui-même, la légèreté de compter sur le temps : ils étaient séparés
pour jamais. Mais d'autres, comme Rambert, que le docteur avait quitté le matin
même en lui disant : « Courage, c'est maintenant qu'il faut avoir
raison », avaient retrouvé sans hésiter l'absent qu'ils avaient cru perdu.
Pour quelque temps au moins, ils seraient heureux. Ils savaient maintenant que
s'il est une chose qu'on puisse désirer toujours et obtenir quelquefois, c'est
la tendresse humaine. [323] Pour
tous ceux, au contraire, qui S'étaient adressés par-dessus l'homme à quelque
chose qu'ils n'imaginaient même pas, il n'y avait pas eu de réponse. Tarrou
avait semblé rejoindre cette paix difficile dont il avait parlé, mais il ne
l'avait trouvée que dans la mort, à l'heure où elle ne pouvait lui servir de
rien. Si d'autres, au contraire, que Rieux apercevait sur les seuils des
maisons, dans la lumière déclinante, enlacée de toutes leurs forces et se
regardant avec emportement, avaient obtenu ce qu'ils voulaient, c'est qu'ils
avaient demandé la seule chose qui dépendît d'eux. Et Rieux, au moment de
tourner dans la rue de Grand et de Cottard, pensait qu'il était juste que, de
temps en temps au moins, la joie vînt récompenser ceux qui se suffisent de
l'homme et de son pauvre et terrible amour.

[¶65] THIS chronicle is drawing to an end, and this seems to be the moment for Dr. Bernard Rieux to confess that he is the narrator. But before describing the closing scenes, he would wish anyhow to justify his undertaking and to set it down that he expressly made a point of adopting the tone of an impartial observer. His profession put him in touch with a great many of our townspeople while plague was raging, and he had opportunities of hearing their various opinions. Thus he was well placed for giving a true account of all he saw and heard. But in so doing he has tried to keep within the limits that seemed desirable. For instance, in a general way he has confined himself to describing only such things as he was enabled to see for himself, and has refrained from attributing to his fellow sufferers thoughts that, when all is said and done, they were not bound to have. And as for documents, he has used only such as chance, or mischance, put in his way. Summoned to give evidence regarding what was a sort of crime, he has exercised the restraint that behooves a conscientious witness. All the same, following the dictates of his heart, he has deliberately taken the victims' side and tried to share with his fellow citizens the only certitudes they had in common, love, exile, and suffering. Thus he can truly say there was not one of their anxieties in which he did not share, no predicament of theirs that was not his.

> French: [324] Cette
chronique touche à sa fin. Il est temps que le docteur Bernard Rieux avoue
qu'il en est l'auteur. Mais avant d'en retracer les derniers événements, il
voudrait au moins justifier son intervention et faire comprendre qu'il ait tenu
à prendre le ton du témoin objectif Pendant toute la durée de la peste, son
métier l'a mis à même de voir la plupart de ses concitoyens, et de recueillir
leur sentiment. Il était donc bien placé pour rapporter ce qu'il avait vu et
entendu. Mais il a voulu le faire avec la retenue désirable. D'une façon
générale, il s'est appliqué à ne pas rapporter plus de choses qu'il n'en a pu
voir, à ne pas prêter à ses compagnons de peste des pensées qu'en somme ils
n'étaient pas forcés de former, et à utiliser seulement les textes que le
hasard ou le malheur lui avaient mis entre les mains. Étant
appelé à témoigner, à l'occasion d'une sorte de crime, il a gardé une certaine
réserve, comme il convient à un témoin de bonne volonté. Mais en même temps,
selon la loi d'un coeur honnête, il a pris délibérément le parti de la victime
et a voulu rejoindre les hommes, ses concitoyens, dans les seules certitudes
qu'ils aient en commun, et qui sont l'amour, la souffrance [325] et l'exil.
C'est ainsi qu'il n'est pas une des angoisses de ses concitoyens qu'il n'ait
partagée, aucune situation qui n'ait été aussi la sienne.

[¶66] To be an honest witness, it was for him to confine himself mainly to what people did or said and what could be gleaned from documents. Regarding his personal troubles and his long suspense, his duty was to hold his peace. When now and then he refers to such matters, it is only for the light they may throw on his fellow citizens and in order to give a picture, as well defined as possible, of what most of the time they felt confusedly. Actually, this self-imposed reticence cost him little effort. Whenever tempted to add his personal note to the myriad voices of the plague-stricken, he was deterred by the thought that not one of his sufferings but was common to all the others and that in a world where sorrow is so often lonely, this was an advantage. Thus, decidedly, it was up to him to speak for all.

> French: Pour
être un témoin fidèle, il devait rapporter surtout les actes, les documents et
les rumeurs. Mais ce que, personnellement, il avait à dire, son attente, ses
épreuves, il devait les taire. S'il s'en est servi, c'est seulement pour
comprendre ou faire comprendre ses concitoyens et pour donner une forme, aussi
précise que possible, à ce que, la plupart du temps, ils ressentaient
confusément. A vrai dire, cet effort de raison ne lui a guère coûté. Quand il
se trouvait tenté de mêler directement sa confidence aux mille voix des
pestiférés, il était arrêté par la pensée qu'il n'y avait pas une de ses
souffrances qui ne fût en même temps celle des autres et que dans un monde où
la douleur est si souvent solitaire, cela était un avantage. Décidément, il
devait parler pour tous.

[¶67] But there was at least one of our townsfolk for whom Dr. Rieux could not speak, the man of whom Tarrou said one day to Rieux: "His only real crime is that of having in his heart approved of something that killed off men, women, and children. I can understand the rest, but for that I am obliged to pardon him." It is fitting that this chronicle should end with some reference to that man, who had an ignorant, that is to say lonely, heart. On turning out of the main thoroughfares where the rejoicings were in full swing, and entering the street where Grand and Cottard lived, Dr. Rieux was held up by a police cordon. Nothing could have surprised him more. This quiet part of the town seemed all the quieter for the sounds of festivity in the distance, and the doctor pictured it as deserted as it was tranquil. "Sorry, doctor," a policeman said, "but I can't let you through. There's a crazy fellow with a gun, shooting at everybody. But you'd better stay; we may need you."

> French: Mais il
est un de nos concitoyens au moins pour lequel le docteur Rieux ne pouvait
parler. Il s'agit, en effet, de celui dont Tarrou avait dit un jour à
Rieux : « Son seul vrai crime, c'est d'avoir approuvé dans son cœur
ce qui faisait mourir des enfants et des hommes. Le reste, je le comprends,
mais ceci, je suis obligé de le lui pardonner. » Il est juste que cette
chronique se termine sur lui qui avait un cœur ignorant, c'est-à-dire
solitaire. Quand
il fut sorti des grandes rues bruyantes de la fête et au moment de tourner dans
la rue de Grand et de Cottard, le docteur Rieux, en effet, fut arrêté par un
barrage d'agents. Il ne s'y attendait pas. Les rumeurs lointaines de la fête
faisaient paraître le quartier silencieux et il l'imaginait aussi désert que
muet. Il sortit sa carte. [326] -
Impossible, docteur, dit l'agent. Il y a un flou qui tire sur la foule. Mais
restez là, vous pourrez être utile.

[¶68] Just then Rieux saw Grand coming toward him. Grand, too, had no idea what was happening and the police had stopped him, too. He had been told that the shots came from the house where he lived. They could see, some way down the street, the front of the house, bathed in cool evening light. Farther down the street was another line of policemen like the one that had prevented Rieux and Grand from advancing, and behind the line some of the local residents could be seen crossing and recrossing the street hastily. The street immediately in front of the house was quite empty and in the middle of the hollow square lay a hat and a piece of dirty cloth. Looking more carefully, they saw more policemen, revolver in hand, sheltering in doorways facing the house. All the shutters in Grand's house were closed, except one on the third floor that seemed to be hanging loose on one hinge only. Not a sound could be heard in the street but for occasional snatches of music coming from the center of the town.

> French: À ce
moment, Rieux vit Grand qui venait vers lui. Grand ne savait rien non plus. On
l'empêchait de passer et il avait appris que des coups de feu partaient de sa
maison. De loin, on voyait en effet la façade, dorée par la dernière lumière
d'un soleil sans chaleur. Autour d'elle, se découpait un grand espace vide qui
allait jusqu'au trottoir d'en face. Au milieu de la chaussée, on apercevait distinctement
un drapeau et un bout d'étoffe sale. Rieux et Grand pouvaient voir très loin,
de l'autre côté de la rue, un cordon d'agents, parallèle à celui qui les
empêchait d'avancer, et derrière lequel quelques habitants du quartier
passaient et repassaient rapidement. En regardant bien, ils aperçurent aussi
des agents, le revolver au poing, tapis dans les portes des immeubles qui
faisaient face à la maison. Tous les volets de celle-ci étaient fermés. Au
second cependant, un des volets semblait à demi décroché. Le silence était
complet dans la rue. On entendait seulement des bribes de musique qui
arrivaient du centre de la ville.

[¶69] Suddenly two revolver-shots rang out; they came from one of the buildings opposite and some splinters flew off the dismantled shutter. Then silence came again. Seen from a distance, after the tumult of the day, the whole business seemed to Rieux fantastically unreal, like something in a dream. "That's Cottard's window," Grand suddenly exclaimed. "I can't make it out. I thought he'd disappeared." "Why are they shooting?" Rieux asked the policeman. "Oh, just to keep him busy. We're waiting for a car to come with the stuff that's needed. He fires at anyone who tries to get in by the front door. He got one of our men just now." "But why did he fire?"

> French: À un
moment, d'un des immeubles en face de la maison, deux coups de revolver
claquèrent et des éclats sautèrent du volet démantibulé. Puis, ce fut de
nouveau le silence. De loin, et après le tumulte de la journée, cela paraissait
un peu irréel à Rieux. - C'est
la fenêtre de Cottard, dit tout d'un coup Grand très agité. Mais Cottard a
pourtant disparu. Pourquoi
tire-t-on ? demanda Rieux à l'agent. On est
en train de l'amuser. On attend un car avec le matériel nécessaire, parce qu'il
tire sur ceux qui essaient &entrer par la porte de l'immeuble. Il y a eu un
agent d'atteint. [327] -
Pourquoi a-t-il tiré ?

[¶70] "Ask me another! Some folks were having fun in the street, and he let off at them. They couldn't make it out at first. When he fired again, they started yelling, one man was wounded, and the rest took to their heels. Some fellow out of his head, I should say."

> French: - On ne
sait pas. Les gens s'amusaient dans la me. Au premier coup de revolver, ils
n'ont pas compris. Au deuxième, il y a eu des cris, un blessé, et tout le monde
s'est enfui. Un fou, quoi !

[¶71] The minutes seemed interminable in the silence that had returned. Then they noticed a dog, the first dog Rieux had seen for many months, emerging on the other side of the street, a draggled-looking spaniel that its owners had, presumably, kept in hiding. It ambled along the wall, stopped in the doorway, sat down, and began to dig at its fleas. Some of the policemen whistled for it to come away. It raised its head, then walked out into the road and was sniffing at the hat when a revolver barked from the third-floor window. The dog did a somersault like a tossed pancake, lashed the air with its legs, and floundered on to its side, its body writhing in long convulsions. As if by way of reprisal five or six shots from the opposite house knocked more splinters off the shutter. Then silence fell again. The sun had moved a little and the shadow-line was nearing Cottard's window. There was a low squeal of brakes in the street, behind the doctor.

> French: Dans le
silence revenu, les minutes paraissaient se traîner. Soudain, de l'autre côté
de la rue, ils virent déboucher un chien, le premier que Rieux voyait depuis
longtemps, un épagneul sale que ses maîtres avaient dû cacher jusque-là, et qui
trottait le long des murs. Arrivé près de la porte, il hésita, s'assit sur son
arrière-train et se renversa pour dévorer ses puces. Plusieurs coups de sifflet
venus des agents l'appelèrent. Il dressa la tête, puis se décida à traverser
lentement la chaussée pour aller flairer le chapeau. Au même moment, un coup de
revolver partit du second et le chien se retourna comme une crêpe, agitant
violemment ses pattes pour se renverser enfin sur le flanc, secoué par de longs
soubresauts. En réponse, cinq ou six détonations, venues des portes en face,
émiettèrent encore le volet. Le silence retomba. Le soleil avait tourné un peu
et l'ombre commençait à approcher de la fenêtre de Cottard. Des freins gémirent
doucement dans la rue derrière le docteur.

[¶72] "Here they are," the policeman said. A number of police officers jumped out of the car and unloaded coils of rope, a ladder, and two big oblong packages wrapped in oilcloth. Then they turned into a street behind the row of houses facing Grand's. A minute or so later there were signs of movement, though little could be seen, in the doorways of the houses. Then came a short spell of waiting. The dog had ceased moving; it now was lying in a small, dark, glistening pool.

> French: - Les
voilà, dit l'agent. Des
policiers débouchèrent dans leur dos, portant des cordes, une échelle et deux
paquets oblongs enveloppés de toile huilée. Ils s'engagèrent dans une rue qui
contournait le pâté de maisons, à l'opposé de l'immeuble de Grand. Un moment
après, on devina plutôt qu'on ne vit une certaine agitation dans les portes de
ces maisons. Puis on attendit. Le chien ne bougeait plus, ais il baignait à
présent dans une flaque sombre.

[¶73] Suddenly from the window of one of the houses that the police officers had entered from behind there came a burst of machine-gun fire. They were still aiming at the shutter, which literally shredded itself away, disclosing a dark gap into which neither Grand nor Rieux could see from where they stood. When the first machine-gun stopped firing, another opened up from a different angle, in a house a little farther up the street. The shots were evidently directed into the window space, and a fragment of the brickwork clattered down upon the pavement. At the same moment three police officers charged across the road and disappeared into the doorway. The machine-gun ceased fire. Then came another wait. Two muffled detonations sounded inside the house, followed by a confused hubbub growing steadily louder until they saw a small man in his shirt-sleeves, screaming at the top of his voice, being carried more than dragged out by the doorway. As if at an expected signal all the shutters in the street flew open and excited faces lined the windows, while people streamed out of the houses and jostled the lines of police. Rieux had a brief glimpse of the small man, on his feet now, in the middle of the road, his arms pinioned behind him by two police officers. He was still screaming. A policeman went up and dealt him two hard blows with his fists, quite calmly, with a sort of conscientious thoroughness.

> French: Tout
d'un coup, parti des fenêtres des maisons occupées par les agents, un tir de
mitraillette se déclencha. [328] Tout au long du tir, le volet qu'on visait
encore s'effeuilla littéralement et laissa découverte une surface noire où
Rieux et Grand, de leur place, ne pouvaient rien distinguer. Quand le tir
s'arrêta, une deuxième mitraillette crépita d'un autre angle, une maison plus
loin. Les balles entraient sans doute dans le carré de la fenêtre, puisque
l'une d'elles fit sauter un éclat de brique. A la même seconde, trois agents
traversèrent en courant la chaussée et s'engouffrèrent dans la porte d'entrée.
Presque aussitôt, trois autres s'y précipitèrent et le tir de la mitraillette
cessa. On attendit encore. Deux détonations lointaines retentirent dans l'immeuble.
Puis une rumeur s'enfla et en vit sortir de la maison, porté plutôt que traîné,
un petit homme en bras de chemise qui criait sans discontinuer. Comme par
miracle, tous les volets clos de la rue s'ouvrirent et les fenêtres se
garnirent de curieux, tandis qu'une foule de gens sortait des maisons et se
pressait derrière les barrages. Un moment, on vit le petit homme au milieu de
la chaussée, les pieds enfin au sol, les bras tenus en arrière par les agents.
Il criait. Un agent s'approcha de lui et le frappa deux fois, de toute la force
de ses poings, posément, avec une sorte d'application..

[¶74] "It's Cottard!" Grand's voice was shrill with excitement. "He's gone mad!" Cottard had fallen backwards, and the policeman launched a vigorous kick into the crumpled mass sprawling on the ground. Then a small, surging group began to move toward the doctor and his old friend. "Stand clear!" the policeman bawled. Rieux looked away when the group, Cottard and his captors, passed him.

> French: - C'est
Cottard, balbutiait Grand. Il est devenu fou. Cottard
était tombé. On vit encore l'agent lancer son pied à toute volée dans le tas
qui gisait à terre. Puis un groupe confus s'agita et se dirigea vers le docteur
et son vieil ami. -
Circulez ! dit l'agent. Rieux
détourna les yeux quand le groupe passa devant lui.

[¶75] The dusk was thickening into night when Grand and the doctor made a move at last. The Cottard incident seemed to have shaken the neighborhood out of its normal lethargy and even these remote streets were becoming crowded with noisy merry-makers. On his doorstep Grand bade the doctor good night; he was going to put in an evening's work, he said. Just as he was starting up the stairs he added that he'd written to Jeanne and was feeling much happier. Also he'd made a fresh start with his phrase. "I've cut out all the adjectives."

> French: Grand
et le docteur partirent dans le crépuscule finissant. Comme si l'événement
avait secoué la torpeur où s'endormait le quartier, ces rues écartées
s'emplissaient [329] à nouveau du bourdonnement d'une foule en liesse. Au pied
de la maison, Grand dit au revoir au docteur. Il allait travailler. Mais au
moment de monter, il lui dit qu'il avait écrit à Jeanne et que, maintenant, il
était content. Et puis, il avait recommencé sa phrase « J'ai
supprimé, dit-il, tous les adjectifs. »

[¶76] And, with a twinkle in his eye, he took his hat off, bringing it low in a courtly sweep. But Rieux was thinking of Cottard, and the dull thud of fists belaboring the wretched man's face haunted him as he went to visit his old asthma patient. Perhaps it was more painful to think of a guilty man than of a dead man.

> French: Et avec
un sourire malin, il enleva son chapeau dans un salut cérémonieux. Mais Rieux
pensait à Cottard et le bruit sourd des poings qui écrasaient le visage de ce
dernier le poursuivait pendant qu'il se dirigeait vers la maison du vieil
asthmatique. Peut-être était-il plus dur de penser à un homme coupable qu'à un
homme mort.

[¶77] It was quite dark by the time he reached his patient's house. In the bedroom the distant clamor of a populace rejoicing in its new-won freedom could be faintly heard, and the old fellow was as usual transposing peas from one pan to another.

> French: Quand
Rieux arriva chez son vieux malade, la nuit avait déjà dévoré tout le ciel. De
la chambre, on pouvait entendre la rumeur lointaine de la liberté, et le vieux
continuait, d'une humeur égale, à transvaser ses pois.

[¶78] "They're quite right to amuse themselves," he said. "It takes all sorts to make a world, as they say. And your colleague, doctor, how's he getting on?" "He's dead." Rieux was listening to his patient's rumbling chest. "Ah, really?" The old fellow sounded embarrassed. "Of plague," Rieux added.

> French: - Ils
ont raison de s'amuser, disait-il, il faut de tout pour faire un monde. Et
votre collègue, docteur, qu'est-ce qu'il devient ? Des
détonations arrivaient jusqu'à eux, mais elles étaient pacifiques : des
enfants faisaient partir leurs pétards. - Il
est mort, dit le docteur, en auscultant la poitrine ronflante. -
Ah ! fit le vieux, un peu interdit. - De la
peste, ajouta Rieux.

[¶79] "Yes," the old man said after a moment's silence, "it's always the best who go. That's how life is. But he was a man who knew what he wanted." "Why do you say that?" The doctor was putting back his stethoscope.

> French: - Oui,
reconnut le vieux après un moment, les meilleurs s'en vont. C'est la vie. Mais
c'était un homme qui savait ce qu'il voulait. -
Pourquoi dites-vous cela ? dit le docteur qui rangeait son stéthoscope.

[¶80] "Oh, for no particular reason. Only, well, he never talked just for talking's sake. I'd rather cottoned to him. But there you are! All those folks are saying: 'It was plague. We've had the plague here.' You'd almost think they expected to be given medals for it. But what does that mean, 'plague'? Just life, no more than that." "Do your inhalations regularly."

> French: - Pour
rien. Il ne parlait pas pour ne rien dire. Enfin, [330] moi, il me plaisait.
Mais c'est comme ça. Les autres disent : « C'est la peste, on a eu la
peste. » Pour un peu, ils demanderaient à être décorés. Mais qu'est-ce que
ça veut dire, la peste ? C'est la vie, et voilà tout. -
Faites vos fumigations régulièrement.

[¶81] "Don't worry about me, doctor! There's lots of life in me yet, and I'll see 'em all into their graves. I know how to live." A burst of joyful shouts in the distance seemed an echo of his boast. Halfway across the room the doctor halted. "Would you mind if I go up on the terrace?"

> French: -
Oh ! ne craignez rien. J'en ai encore pour longtemps et je les verrai tous
mourir. je sais vivre, moi. Des
hurlements de joie lui répondirent au loin. Le docteur s'arrêta au milieu de la
chambre. - Cela
vous ennuierait-il que j'aille sur la terrasse ?

[¶82] "Of course not. You'd like to have a look at 'em, that it? But they're just the same as ever, really." When Rieux was leaving the room, a new thought crossed his mind. "I say, doctor. Is it a fact they're going to put up a memorial to the people who died of plague?" "So the papers say. A monument, or just a tablet."

> French: - Mais
non. Vous voulez les voir de là-haut, hein ? À votre aise. Mais ils sont
bien toujours les mêmes. Rieux
se dirigea vers l'escalier. -
Dites, docteur, c'est vrai qu'ils vont construire un monument aux morts de la
peste ? - Le
journal le dit. Une stèle ou une plaque.

[¶83] "I could have sworn it! And there'll be speeches." He chuckled throatily. "I can almost hear them saying: 'Our dear departed...' And then they'll go off and have a good snack." Rieux was already halfway up the stairs. Cold, fathomless depths of sky glimmered overhead, and near the hilltops stars shone hard as flint. It was much like the night when he and Tarrou had come to the terrace to forget the plague. Only, tonight the sea was breaking on the cliffs more loudly and the air was calm and limpid, free of the tang of brine the autumn wind had brought. The noises of the town were still beating like waves at the foot of the long line of terraces, but tonight they told not of revolt, but of deliverance. In the distance a reddish glow hung above the big central streets and squares. In this night of new-born freedom desires knew no limits, and it was their clamor that reached Rieux's ears.

> French: - J'en
étais sûr. Et il y aura des discours. Le
vieux riait d'un rire étranglé. - Je
les entends d'ici : « Nos morts... », et ils iront casser la croûte. Rieux
montait déjà l'escalier. Le grand ciel froid scintillait au-dessus des maisons
et, près des collines, les étoiles durcissaient comme des silex. Cette nuit
n'était pas si différente de celle où Tarrou et lui étaient venus sur cette
terrasse pour oublier la peste. Mais, aujourd'hui, la mer était plus bruyante
qu'alors, au pied des falaises. L'air était immobile et léger, délesté des
souffles salés qu'apportait le vent tiède de l'automne. La rumeur de la ville,
cependant, battait toujours le pied des terrasses avec un bruit de vagues. Mais
cette nuit était celle de la délivrance, et non de la révolte. Au loin, un noir
rougeoiement indiquait l'emplacement des boulevards et des places illuminées.
Dans la nuit maintenant [331] libérée, le désir devenait sans entraves et
c’était son grondement qui parvenait jusqu'à Rieux.

[¶84] From the dark harbor soared the first rocket of the firework display organized by the municipality, and the town acclaimed it with a long-drawn sigh of delight. Cottard. Tarrou, the men and the woman Rieux had loved and lost, all alike, dead or guilty, were forgotten. Yes, the old fellow had been right; these people were "just the same as ever." But this was at once their strength and their innocence, and it was on this level, beyond all grief, that Rieux could feel himself at one with them. And it was in the midst of shouts rolling against the terrace wall in massive waves that waxed in volume and duration, while cataracts of colored fire fell thicker through the darkness, that Dr. Rieux resolved to compile this chronicle, so that he should not be one of those who hold their peace but should bear witness in favor of those plague-stricken people; so that some memorial of the injustice and outrage done them might endure; and to state quite simply what we learn in a time of pestilence: that there are more things to admire in men than to despise.

> French: Du port
obscur montèrent les premières fusées des réjouissances officielles. La ville
les salua par une longue et sourde exclamation. Cottard, Tarrou, ceux et celle
que Rieux avait aimés et perdus, tous, morts ou coupables, étaient oubliés. Le
vieux avait raison, les hommes étaient toujours les mêmes. liais c'était leur
force et leur innocence et c'est ici que, par-dessus toute douleur, Rieux
sentait qu'il les rejoignait. Au milieu des cris qui redoublaient de force et
de durée, qui se répercutaient longuement jusqu'au pied de la terrasse, à
mesure que les gerbes multicolores s'élevaient plus nombreuses dans le ciel, le
docteur Rieux décida alors de rédiger le récit qui s'achève ici, pour ne pas
être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour
laisser du moins un souvenir de l'injustice et de la violence qui leur avaient
été faites, et pour dire simplement ce qu'on apprend au milieu des fléaux,
qu'il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

[¶85] None the less, he knew that the tale he had to tell could not be one of a final victory. It could be only the record of what had had to be done, and what assuredly would have to be done again in the never ending fight against terror and its relentless onslaughts, despite their personal afflictions, by all who, while unable to be saints but refusing to bow down to pestilences, strive their utmost to be healers.

> French: Mais il
savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire
définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu'il avait fallu
accomplir et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et
son arme inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui,
ne pouvant être des saints et refusant d'admettre les fléaux, s'efforcent
cependant d’être des médecins.

[¶86] And, indeed, as he listened to the cries of joy rising from the town, Rieux remembered that such joy is always imperiled. He knew what those jubilant crowds did not know but could have learned from books: that the plague bacillus never dies or disappears for good; that it can lie dormant for years and years in furniture and linen-chests; that it bides its time in bedrooms, cellars, trunks, and bookshelves; and that perhaps the day would come when, for the bane and the enlightening of men, it would rouse up its rats again and send them forth to die in a happy city.

> French: Écoutant,
en effet, les cris d'allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait
que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule
en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la
peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut [332] rester pendant des
dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment
dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et
que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des
hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.
