SCRIPTURA

Leo Tolstoy · Ma confession · 5 of 18

Chapitre III · 2 of 2

Translated by Zoria

La même chose m'arriva.

Je compris que ce n'était pas un malaise accidentel, mais quelque chose de très grave et que, si les mêmes questions se répétaient toujours, c'était qu'il fallait y répondre.

Et j'essayais de le faire.

Les questions paraissaient d'abord si absurdes, si simples, si enfantines. Mais du moment que j'y touchai et que j'essayai de les résoudre, je fus instantanément convaincu que, premièrement ce n'étaient pas des questions enfantines ou imbéciles, mais que c'étaient les questions les plus graves et les plus profondes de la vie; et, secondement, que je ne pouvais, que j'aurais beau y penser, qu'il me serait impossible de les résoudre.

Avant de m'occuper de ma terre de Samara, de l'instruction de mon fils, de la rédaction d'un livre, il fallait que je susse pourquoi je le ferais.

Tant que je ne saurais pas pourquoi, je ne pouvais rien faire, je ne pouvais pas vivre.

Au milieu de mes pensées domestiques qui m'intéressaient beaucoup alors, tout à coup il me venait dans la tête la question:

--C'est bien, tu auras six mille deciatines dans le gouvernement de Samara,--trois cents têtes de chevaux.... Et après?

Et j'étais complètement déconcerté et ne savais plus que penser.

Ou bien, réfléchissant à la manière dont j'élèverais mes enfants, je me disais:

--Pourquoi?

Ou bien, supputant les moyens par lesquels le peuple pouvait arriver au bien-être, je me disais brusquement:

--Et qu'est-ce que cela me fait?

Ou bien, pensant à la gloire que mes ouvrages me procureront, je me disais:

--C'est bien: tu seras plus célèbre que Gogol, Pouchkine, Shakespeare, Molière et que tous les auteurs du monde.... Et après?...

Et je ne pouvais rien et rien répondre.

Ces questions n'attendent pas: il faut y répondre tout de suite; si on ne répond pas, on ne peut pas vivre.

Et il n'y a pas de réponse.

Je sentis que ce quelque chose sur quoi la vie repose se brisait, qu'il n'y avait plus rien où je pusse me retenir; que ce dont je vivais n'était déjà plus; que moralement je ne pouvais plus vivre.