SCRIPTURA

Albert Camus · The Plague · 3 of 5

Part III

Translated by Stuart Gilbert

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Thus week by week the prisoners of plague put up what fight they could. Some, like Rambert, even contrived to fancy they were still behaving as free men and had the power of choice. But actually it would have been truer to say that by this time, mid-August, the plague had swallowed up everything and everyone. No longer were there individual destinies; only a collective destiny, made of plague and the emotions shared by all. Strongest of these emotions was the sense of exile and of deprivation, with all the crosscurrents of revolt and fear set up by these. That is why the narrator thinks this moment, registering the climax of the summer heat and the disease, the best for describing, on general lines and by way of illustration, the excesses of the living, burials of the dead, and the plight of parted lovers.

[Retour à la table des matières](#tdm) Ainsi, à longueur de semaine, les prisonniers de la peste se débattirent comme ils le purent. Et quelques-uns d'entre eux, comme Rambert, arrivaient même à imaginer, on le voit, qu'ils agissaient encore en hommes libres, qu'ils pouvaient encore choisir. Mais, en fait on pouvait dire à ce moment, au milieu du mois d'août, que la peste avait tout recouvert. Il n'y avait plus alors de destins individuels, mais une histoire collective qui était la peste et des sentiments partagés par tous. Le plus grand était la séparation et l'exil, avec ce que cela comportait de peur et de révolte. Voilà pourquoi le narrateur croit qu'il convient, à ce sommet de la chaleur et de la maladie, de décrire la façon générale et à titre d'exemple, les violences de nos concitoyens vivants, les enterrements des défunts et la souffrance des amants séparés.

It was at this time that a high wind rose and blew for several days through the plague-stricken city. Wind is particularly dreaded by the inhabitants of Oran, since the plateau on which the town is built presents no natural obstacle, and it can sweep our streets with unimpeded violence. During the months when not a drop of rain had refreshed the town, a gray crust had formed on everything, and this flaked off under the wind, disintegrating into dust-clouds. What with the dust and scraps of paper whirled against peoples' legs, the streets grew emptier. Those few who went out could be seen hurrying along, bent forward, with handkerchiefs or their hands pressed to their mouths. At nightfall, instead of the usual throng of people, each trying to prolong a day that might well be his last, you met only small groups hastening home or to a favorite cafe. With the result that for several days when twilight came, it fell much quicker at this time of the year, the streets were almost empty, and silent but for the long-drawn stridence of the wind. A smell of brine and seaweed came from the unseen, storm-tossed sea. And in the growing darkness the almost empty town, palled in dust, swept by bitter sea-spray, and loud with the shrilling of the wind, seemed a lost island of the damned.

C'est au milieu de cette année-là que le vent se leva et souffla pendant plusieurs jours dans la cité empestée. Le vent est particulièrement redouté des habitants d'Oran parce qu'il ne rencontre aucun obstacle naturel sur le plateau où elle est construite et qu'il s'engouffre ainsi dans les rues avec toute sa violence. Après ces longs mois où pas une goutte d'eau n'avait rafraîchi la ville, elle s'était couverte d'un enduit gris qui s'écailla sous le souffle du vent. Ce dernier soulevait ainsi des vagues de poussière et de papiers qui battaient les jambes des promeneurs devenus plus rares. On les voyait se hâter par les rues, courbés en avant, un mouchoir ou la main sur la bouche. Le soir, au lieu des rassemblements où l'on tentait de prolonger le plus possible ces jours dont chacun pouvait être le dernier, on rencontrait de petits groupes de gens pressés de rentrer chez eux ou dans des cafés, si bien que pendant quelques jours, au crépuscule qui arrivait bien plus vite à cette époque, les rues étaient désertes et le vent seul y poussait des plaintes continues. De la mer soulevée et toujours invisible montait une odeur d'algues et de sel. Cette ville déserte, blanchie de poussière, saturée d'odeurs marines, toute sonore des cris du vent, gémissait alors comme une île malheureuse.

Hitherto the plague had found far more victims in the more thickly populated and less well-appointed outer districts than in the heart of the town. Quite suddenly, however, it launched a new attack and established itself in the business center. Residents accused the wind of carrying infection, "broadcasting germs," as the hotel manager put it. Whatever the reason might be, people living in the central districts realized that their turn had come when each night they heard oftener and oftener the ambulances clanging past, sounding the plague's dismal, passionless tocsin under their windows.

Jusqu'ici la peste avait fait beaucoup plus de victimes dans les quartiers extérieurs, plus peuplés et moins confortables, que dans le centre de la ville. Mais elle sembla tout d'un coup se rapprocher et s'installer aussi dans les quartiers d'affaires. Les habitants accusaient le vent de transporter les germes d'infection. « Il brouille les cartes », disait le directeur de l'hôtel. Mais quoi qu'il en fût, les quartiers du centre savaient que leur tour était venu en entendant vibrer tout près d'eux, dans la nuit, et de plus en plus fréquemment, le timbre des ambulances qui faisait résonner sous leurs fenêtres l'appel morne et sans passion de la peste.

The authorities had the idea of segregating certain particularly affected central areas and permitting only those whose services were indispensable to cross the cordon. Dwellers in these districts could not help regarding these regulations as a sort of taboo specially directed at themselves, and thus they came, by contrast, to envy residents in other areas their freedom. And the latter, to cheer themselves up in despondent moments, fell to picturing the lot of those others less free than themselves. "Anyhow, there are some worse off than I," was a remark that voiced the only solace to be had in those days. About the same time we had a recrudescence of outbreaks of fire, especially in the residential area near the west gate. It was found, after inquiry, that people who had returned from quarantine were responsible for these fires. Thrown off their balance by bereavement and anxiety, they were burning their houses under the odd delusion that they were killing off the plague in the holocaust. Great difficulty was experienced in fighting these fires, whose numbers and frequency exposed whole districts to constant danger, owing to the high wind. When the attempts made by the authorities to convince these well-meaning incendiaries that the official fumigation of their houses effectively removed any risk of infection had proved unavailing, it became necessary to decree very heavy penalties for this type of arson. And most likely it was not the prospect of mere imprisonment that deterred these unhappy people, but the common belief that a sentence of imprisonment was tantamount to a death sentence, owing to the very high mortality prevailing in the town jail. It must be admitted that there was some foundation for this belief. It seemed that, for obvious reasons, the plague launched its most virulent attacks on those who lived, by choice or by necessity, in groups: soldiers, prisoners, monks, and nuns. For though some prisoners are kept solitary, a prison forms a sort of community, as is proved by the fact that in our town jail the guards died of plague in the same proportion as the prisoners. The plague was no respecter of persons and under its despotic rule everyone, from the warden down to the humblest delinquent, was under sentence and, perhaps for the first time, impartial justice reigned in the prison.

À l'intérieur même de la ville, on eut l'idée d'isoler certains quartiers particulièrement éprouvés et de n'autoriser à en sortir que les hommes dont les services étaient indispensables. Ceux qui y vivaient jusque là ne purent s'empêcher de considérer cette mesure comme une brimade spécialement dirigée contre eux, et dans tous les cas, ils pensaient par contraste aux habitants des autres quartiers comme à des hommes libres. Ces derniers, en revanche, dans leurs moments difficiles, trouvaient une consolation à imaginer que d'autres étaient encore moins libres qu'eux. « Il y a toujours plus prisonnier que moi » était la phrase qui résumait alors le seul espoir possible. À peu près à cette époque, il y eut aussi une recrudescence d'incendies, surtout dans les quartiers de plaisance, aux portes ouest de la ville. Renseignements pris, il s'agissait de personnes revenues de quarantaine et qui, affolées par le deuil et le malheur, mettaient le feu à leur maison dans l'illusion qu'elles y faisaient mourir la peste. On eut beaucoup de mal à combattre ces entreprises dont la fréquence soumettait des quartiers entiers à un perpétuel danger en raison du vent violent. Après avoir démontré en vain que la désinfection des maisons opérée par les autorités suffisait à exclure tout risque de contamination, il fallut édicter des peines très sévères contre ces incendiaires innocents. Et sans doute, ce n'était pas l'idée de la prison qui fit alors reculer ces malheureux, mais la certitude commune à tous les habitants qu'une peine de prison équivalait à une peine de mort par suite de l'excessive mortalité qu'on relevait dans la geôle municipale. Bien entendu, cette croyance n'était pas sans fondement. Pour des raisons évidentes, il semblait que la peste s'acharnât particulièrement sur tous ceux qui avaient pris l'habitude de vivre en groupes, soldats, religieux ou prisonniers. Car, malgré l'isolement de certains détenus, une prison est une communauté, et, ce qui le prouve bien, c'est que dans notre prison municipale les gardiens, autant que les prisonniers, payaient leur tribut à la maladie. Du point de vue supérieur de la peste, tout le monde, depuis le directeur jusqu'au dernier détenu, était condamné et, pour la première fois peut-être, il régnait dans la prison une justice absolue.

Attempts made by the authorities to redress this leveling-out by some sort of hierarchy?the idea was to confer a decoration on guards who died in the exercise of their duties, came to nothing. Since martial law had been declared and the guards might, from a certain angle, be regarded as on active service, they were awarded posthumously the military medal. But though the prisoners raised no protest, strong exception was taken in military circles, and it was pointed out, logically enough, that a most regrettable confusion in the public mind would certainly ensue. The civil authority conceded the point and decided that the simplest solution was to bestow on guards who died at their post a "plague medal." Even so, since as regards the first recipients of the military medal the harm had been done and there was no question of withdrawing the decoration from them, the military were still dissatisfied. Moreover, the plague medal had the disadvantage of having far less moral effect than that attaching to a military award, since in time of pestilence a decoration of this sort is too easily acquired. Thus nobody was satisfied.

C'est en vain que les autorités essayèrent d'introduire de la hiérarchie dans ce nivellement, en concevant l'idée de décorer les gardiens de prison morts dans l'exercice de leurs fonctions. Comme l'état de siège était décrété et que, sous un certain angle, on pouvait considérer que les gardiens de prison étaient des mobilisés, on leur donna la médaille militaire à titre posthume. Mais si les détenus ne laissèrent entendre aucune protestation, les milieux militaires ne prirent pas bien la chose et firent remarquer à juste titre qu'une confusion regrettable pouvait s'établir dans l'esprit du public. On fit droit à leur demande et on pensa que le plus simple était d'attribuer aux gardiens qui mourraient la médaille de l'épidémie. Mais pour les premiers, le mal était fait, on ne pouvait songer à leur retirer la décoration, et les milieux militaires continuèrent à maintenir leur point de vue. D'autre part, en ce qui concerne la médaille des épidémies, elle avait l'inconvénient de ne pas produire l'effet moral qu'on avait obtenu par l'attribution d'une décoration militaire, puisqu'en temps d'épidémie il était banal d'obtenir une décoration de ce genre. Tout le monde fut mécontent.

Another difficulty was that the jail administration could not follow the procedure adopted by the religious and, in a less degree, the military authorities. The monks in the two monasteries of the town had been evacuated and lodged for the time being with religious-minded families. In the same way, whenever possible, small bodies of men had been moved out of barracks and billeted in schools or public buildings. Thus the disease, which apparently had forced on us the solidarity of a beleaguered town, disrupted at the same time longestablished communities and sent men out to live, as individuals, in relative isolation. This, too, added to the general feeling of unrest.

De plus, l'administration pénitentiaire ne put opérer comme les autorités religieuses et, dans une moindre mesure, militaire. Les moines des deux seuls couvents de la ville avaient été, en effet, dispersés et logés provisoirement dans des familles pieuses. De même, chaque fois que cela fut possible, des petites compagnies avaient été détachées des casernes et mises en garnison dans des écoles ou des immeubles publics. Ainsi la maladie qui, apparemment, avait forcé les habitants à une solidarité d'assiégés, brisait en même temps les associations traditionnelles et renvoyait les individus à leur solitude. Cela faisait du désarroi.

Indeed, it can easily be imagined that these changes, combined with the high wind, also had an incendiary effect on certain minds. There were frequent attacks on the gates of the town, and the men who made them now were armed. Shots were exchanged, there were casualties, and some few got away. Then the sentry posts were reinforced, and such attempts quickly ceased. None the less, they sufficed to start a wave of revolutionary violence, though only on a small scale. Houses that had been burnt or closed by the sanitary control were looted. However, it seemed unlikely that these excesses were premeditated. Usually it was some chance incentive that led normally well-behaved people to acts which promptly had their imitators. Thus you sometimes saw a man, acting on some crazy impulse, dash into a blazing house under the eyes of its owner, who was standing by, dazed with grief, watching the flames. Seeing his indifference, many of the onlookers would follow the lead given by the first man, and presently the dark street was full of running men, changed to hunched, misshapen gnomes by the flickering glow from the dying flames and the ornaments or furniture they carried on their shoulders. It was incidents of this sort that compelled the authorities to declare martial law and enforce the regulations deriving from it. Two looters were shot, but we may doubt if this made much impression on the others; with so many deaths taking place every day, these two executions went unheeded, a mere drop in the ocean. Actually scenes of this kind continued to take place fairly often, without the authorities' making even a show of intervening. The only regulation that seemed to have some effect on the populace was the establishment of a curfew hour. From eleven onwards, plunged in complete darkness, Oran seemed a huge necropolis.

On peut penser que toutes ces circonstances, ajoutées au vent, portèrent aussi l'incendie dans certains esprits. Les portes de la ville furent attaquées de nouveau pendant la nuit, et à plusieurs reprises, mais cette fois par de petits groupes armés. Il y eut des échanges de coups de feu, des blessés et quelques évasions. Les postes de garde furent renforcés et ces tentatives cessèrent assez rapidement. Elles suffirent, cependant, pour faire lever dans la ville un souffle de révolution qui provoqua quelques scènes de violence. Des maisons, incendiées ou fermées pour des raisons sanitaires, furent pillées. À vrai dire, il est difficile de supposer que ces actes aient été prémédités. La plupart du temps, une occasion subite amenait des gens, jusque-là honorables, à des actions répréhensibles qui furent imitées sur-le-champ. Il se trouva ainsi des forcenés pour se précipiter dans une maison encore en flammes, en présence du propriétaire lui-même, hébété par la douleur. Devant son indifférence, l'exemple des premiers fut suivi par beaucoup de spectateurs et, dans cette rue obscure, à la lueur de l'incendie, on vit s'enfuir de toutes parts des ombres déformées par les flammes mourantes et par les objets ou les meubles qu'elles portaient sur les épaules. Ce furent ces incidents qui forcèrent les autorités à assimiler l'état de peste à l'état de siège et à appliquer les lois qui en découlent. On fusilla deux voleurs, mais il est douteux que cela fît impression sur les autres, car au milieu de tant de morts, ces deux exécutions passèrent inaperçues : c'était une goutte d'eau dans la mer. Et, à la vérité, des scènes semblables se renouvelèrent assez souvent sans que les autorités fissent mine d'intervenir. La seule mesure qui sembla impressionner tous les habitants fut l'institution du couvre-feu. À partir de onze heures, plongée dans la nuit complète, la ville était de pierre.

On moonlight nights the long, straight streets and dirty white walls, nowhere darkened by the shadow of a tree, their peace untroubled by footsteps or a dog's bark, glimmered in pale recession. The silent city was no more than an assemblage of huge, inert cubes, between which only the mute effigies of great men, carapaced in bronze, with their blank stone or metal faces, conjured up a sorry semblance of what the man had been. In lifeless squares and avenues these tawdry idols lorded it under the lowering sky; stolid monsters that might have personified the rule of immobility imposed on us, or, anyhow, its final aspect, that of a defunct city in which plague, stone, and darkness had effectively silenced every voice.

Sous les ciels de lune, elle alignait ses murs blanchâtres et ses rues rectilignes, jamais tachées par la masse noire d'un arbre, jamais troublées par le pas d'un promeneur ni le cri d'un chien. La grande cité silencieuse n'était plus alors qu'un assemblage de cubes massifs et inertes, entre lesquels les effigies taciturnes de bienfaiteurs oubliés ou d'anciens grands hommes étouffés à jamais dans le bronze s'essayaient seules, avec leurs faux visages de pierre ou de fer, à évoquer une image dégradée de ce qui avait été l'homme. Ces idoles médiocres trônaient sous un ciel épais, dans les carrefours sans vie, brutes insensibles qui figuraient assez bien le règne immobile où nous étions entrés ou du moins son ordre ultime, celui d'une nécropole où la peste., la pierre et la nuit auraient fait taire enfin toute voix.

But there was darkness also in men's hearts, and the true facts were as little calculated to reassure our townsfolk as the wild stories going round about the burials. The narrator cannot help talking about these burials, and a word of excuse is here in place. For he is well aware of the reproach that might be made him in this respect; his justification is that funerals were taking place throughout this period and, in a way, he was compelled, as indeed everybody was compelled, to give heed to them. In any case it should not be assumed that he has a morbid taste for such ceremonies; quite the contrary, he much prefers the society of the living and, to give a concrete illustration, sea-bathing. But the bathing-beaches were out of bounds and the company of the living ran a risk, increasing as the days went by, of being perforce converted into the company of the dead. That was, indeed, self-evident. True, one could always refuse to face this disagreeable fact, shut one's eyes to it, or thrust it out of mind, but there is a terrible cogency in the self-evident; ultimately it breaks down all defenses. How, for instance, continue to ignore the funerals on the day when somebody you loved needed one?

Mais la nuit était aussi dans tous les coeurs et les vérités comme les légendes qu'on rapportait au sujet des enterrements n'étaient pas faites pour rassurer nos concitoyens. Car il faut bien parler des enterrements et le narrateur s'en excuse. Il sent bien le reproche qu'on pourrait lui faire à cet égard, mais sa seule justification est qu'il y eut des enterrements pendant toute cette époque et que, d'une certaine manière, on l'a obligé, comme en a obligé tous ses concitoyens, à se préoccuper des enterrements. Ce n'est pas, en tout cas, qu'il ait du goût pour ces sortes de cérémonies, préférant au contraire la société des vivants et, pour donner un exemple, les bains de mer. Mais, en somme, les bains de mer avaient été supprimés et la société des vivants craignait à longueur de journée d'être obligée de céder le pas à la société des morts. C'était là l'évidence. Bien entendu, on pouvait toujours s'efforcer de ne pas la voir, se boucher les yeux et la refuser, mais l'évidence a une force terrible qui finit toujours par tout emporter. Le moyen, par exemple, de refuser les enterrements, le jour où ceux que vous aimez ont besoin des enterrements ?

Actually the most striking feature of our funerals was their speed. Formalities had been whittled down, and, generally speaking, all elaborate ceremonial suppressed. The plague victim died away from his family and the customary vigil beside the dead body was forbidden, with the result that a person dying in the evening spent the night alone, and those who died in the daytime were promptly buried. Needless to say, the family was notified, but in most cases, since the deceased had lived with them, its members were in quarantine and thus immobilized. When, however, the deceased had not lived with his family, they were asked to attend at a fixed time; after, that is to say, the body had been washed and put in the coffin and when the journey to the cemetery was about to begin.

Eh bien, ce qui caractérisait au début nos cérémonies c'était la rapidité ! Toutes les formalités avaient été simplifiées et d'une manière générale la pompe funéraire avait été supprimée. Les malades mouraient loin de leur famille et on avait interdit les veillées rituelles, si bien que celui qui était mort dans la soirée passait sa nuit tout seul et celui qui mourait dans la journée était enterré ans délai. On avisait la famille, bien entendu, mais dans la plupart des cas, celle-ci ne pouvait pas se déplacer, étant en quarantaine si elle avait vécu auprès du malade. Dans le cas où la famille n’habitait pas avec le défunt, elle se présentait à l'heure indiquée qui était celle du départ pour le cimetière, le corps ayant été lavé et mis en bière.

Let us suppose that these formalities were taking place at the auxiliary hospital of which Dr. Rieux was in charge. This converted school had an exit at the back of the main building. A large storeroom giving on the corridor contained the coffins. On arrival, the family found a coffin already nailed up in the corridor. Then came the most important part of the business: the signing of official forms by the head of the family. Next the coffin was loaded on a motor-vehicle, a real hearse or a large converted ambulance. The mourners stepped into one of the few taxis still allowed to ply and the vehicles drove hell-for-leather to the cemetery by a route avoiding the center of the town. There was a halt at the gate, where police officers applied a rubber stamp to the official exit permit, without which it was impossible for our citizens to have what they called a last resting-place. The policeman stood back and the cars drew up near a plot of ground where a number of graves stood open, waiting for inmates. A priest came to meet the mourners, since church services at funerals were now prohibited. To an accompaniment of prayers the coffin was dragged from the hearse, roped up, and carried to the graveside; the ropes were slipped and it came heavily to rest at the bottom of the grave. No sooner had the priest begun to sprinkle holy water than the first sod rebounded from the lid. The ambulance had already left and was being sprayed with disinfectant, and while spadefuls of clay thudded more and more dully on the rising layer of earth, the family were bundling into the taxi. A quarter of an hour later they were back at home.

Supposons que cette formalité ait eu lieu à l'hôpital auxiliaire dont s'occupait le docteur Rieux. L'école avait une sortie placée derrière le bâtiment principal. Un grand débarras donnant sur le couloir contenait des cercueils. Dans le couloir même, la famille trouvait un seul cercueil déjà fermé. Aussitôt, on passait au plus important, c'est-à-dire qu'on faisait signer des papiers au chef de famille. On chargeait ensuite le corps dans une voiture automobile qui était soit un vrai fourgon, soit une grande ambulance transformée. Les parents montaient dans un des taxis encore autorisés et, à toute vitesse, les voitures gagnaient le cimetière par des rues extérieures. À la porte, des gendarmes arrêtaient le convoi, donnaient un coup de tampon sur le laissez-passer officiel, sans lequel il était impossible d'avoir ce que nos concitoyens appellent une dernière demeure, s'effaçaient, et les voitures allaient se placer près d'un carré où de nombreuses fosses attendaient d'être comblées. Un prêtre accueillait le corps, car les services funèbres avaient été supprimés à l'église. On sortait la bière sous les prières, on la cordait, elle était traînée, elle glissait, butait contre le fond, le prêtre agitait son goupillon et déjà la première terre rebondissait sur le couvercle. L'ambulance était partie un peu avant pour se soumettre à un arrosage désinfectant et, pendant que les pelletées de glaise résonnaient de plus en plus sourdement, la famille s'engouffrait dans le taxi. Un quart d'heure après, elle avait retrouvé son domicile.

The whole process was put through with the maximum of speed and the minimum of risk. It cannot be denied that, anyhow in the early days, the natural feelings of the family were somewhat outraged by these lightning funerals. But obviously in time of plague such sentiments can't be taken into account, and all was sacrificed to efficiency. And though, to start with, the morale of the population was shaken by this summary procedure, for the desire to have a "proper funeral" is more widespread than is generally believed, as time went on, fortunately enough, the food problem became more urgent and the thoughts of our townsfolk were diverted to more instant needs. So much energy was expended on filling up forms, hunting round for supplies, and lining up that people had no time to think of the manner in which others were dying around them and they themselves would die one day. Thus the growing complications of our everyday life, which might have been an affliction, proved to be a blessing in disguise. Indeed, had not the epidemic, as already mentioned, spread its ravages, all would have been for the best.

Ainsi, tout se passait vraiment avec le maximum de rapidité et le minimum de risques. Et sans doute, au début du moins, il est évident que le sentiment naturel des familles s'en trouvait froissé. Mais, en temps de peste, ce sont là des considérations dont il n'est pas possible de tenir compte : on avait tout sacrifié à l'efficacité. Du reste, si, au début, le moral de la population avait souffert de ces pratiques, car le désir d'être enterré décemment est plus répandu qu'on ne le croit, un peu plus tard, par bonheur, le problème du ravitaillement devint délicat et l'intérêt des habitants fut dérivé vers des préoccupations plus immédiates. Absorbés par les queues à faire, les démarches à accomplir et les formalités à remplir s'ils voulaient manger, les gens n'eurent pas le temps de songer à la façon dont on mourait autour d'eux et dont ils mourraient un jour. Ainsi, ces difficultés matérielles qui devaient être un mal se révélèrent un bienfait par la suite. Et tout aurait été pour le mieux, si l'épidémie ne s'était pas étendue, comme on l'a déjà vu.

For then coffins became scarcer; also there was a shortage of winding-sheets, and of space in the cemetery. Something had to be done about this, and one obvious step, justified by its practical convenience, was to combine funerals and, when necessary, multiply the trips between the hospital and the burial-place. At one moment the stock of coffins in Rieux's hospital was reduced to five. Once filled, all five were loaded together in the ambulance. At the cemetery they were emptied out and the iron-gray corpses put on stretchers and deposited in a shed reserved for that purpose, to wait their turn. Meanwhile the empty coffins, after being sprayed with antiseptic fluid, were rushed back to the hospital, and the process was repeated as often as necessary. This system worked excellently and won the approval of the Prefect. He even told Rieux that it was really a great improvement on the death-carts driven by Negroes of which one reads in accounts of former visitations of this sort.

Car les cercueils se firent alors plus rares, la toile manqua pour les linceuls et la place au cimetière. Il fallut aviser. Le plus simple, et toujours pour des raisons d'efficacité, parut de grouper les cérémonies et, lorsque la chose était nécessaire, de multiplier les voyages entre l'hôpital et le cimetière. Ainsi, en ce qui concerne le service de Rieux, l'hôpital disposait à ce moment de cinq cercueils. Une fois pleins, l'ambulance les chargeait. Au cimetière, les boîtes étaient vidées, les corps couleur de fer étaient chargés sur les brancards et attendaient dans un hangar, aménagé à cet effet. Les bières étaient arrosées d'une solution antiseptique, ramenées à l'hôpital, et l'opération recommençait autant de fois qu'il était nécessaire. L'organisation était donc très bonne et le préfet s'en montra satisfait. Il dit même à Rieux que cela valait mieux en fin de compte que les charrettes de morts conduites par des nègres, telles qu'on les retrouvait dans les chroniques des anciennes pestes.

"Yes," Rieux said. "And though the burials are much the same, we keep careful records of them. That, you will agree, is progress." Successful, however, as the system proved itself in practice, there was something so distasteful in the last rites as now performed that the Prefect felt constrained to forbid relations of the deceased being present at the actual interment. They were allowed to come only as far as the cemetery gates, and even that was not authorized officially. For things had somewhat changed as regards the last stage of the ceremony. In a patch of open ground dotted with lentiscus trees at the far end of the cemetery, two big pits had been dug. One was reserved for the men, the other for the women. Thus, in this respect, the authorities still gave thought to propriety and it was only later that, by the force of things, this last remnant of decorum went by the board, and men and women were flung into the death-pits indiscriminately. Happily, this ultimate indignity synchronized with the plague's last ravages. In the period we are now concerned with, the separation of the sexes was still in force and the authorities set great store by it. At the bottom of each pit a deep layer of quicklime steamed and seethed. On the lips of the pit a low ridge of quicklime threw up bubbles that burst in the air above it. When the ambulance had finished its trips, the stretchers were carried to the pits in Indian file. The naked, somewhat contorted bodies were slid off into the pit almost side by side, then covered with a layer of quicklime and another of earth, the latter only a few inches deep, so as to leave space for subsequent consignments. On the following day the next of kin were asked to sign the register of burials, which showed the distinction that can be made between men and, for example, dogs; men's deaths are checked and entered up.

- Oui, dit Rieux, c'est le même enterrement, mais nous, nous faisons des fiches. Le progrès est incontestable. Malgré ces succès de l'administration, le caractère désagréable que revêtaient maintenant les formalités obligea la préfecture à écarter les parents de la cérémonie. On tolérait seulement qu'ils vinssent à la porte du cimetière et, encore, cela n'était pas officiel. Car, en ce qui concerne la dernière cérémonie, les choses avaient un peu changé. À l'extrémité du cimetière, dans un espace nu couvert de lentisques, on avait creusé deux immenses fosses. Il y avait la fosse des hommes et celle des femmes. De ce point de vue, l'administration respectait les convenances et ce n'est que bien plus tard que, par la force des choses, cette dernière pudeur disparut et qu'on enterra pêle-mêle, les uns sur les autres, hommes et femmes, sans souci de la décence. Heureusement, cette confusion ultime marqua seulement les derniers moments du fléau. Dans la période qui nous occupe, la séparation des fosses existait et la préfecture y tenait beaucoup. Au fond de chacune d'elles, une grosse épaisseur de chaux vive fumait et bouillonnait. Sur les bords du trou, un monticule de la même chaux laissait ses bulles éclater à l'air libre. Quand les voyages de l'ambulance étaient terminés, on amenait les brancards en cortège, on laissait glisser au fond, à peu près les uns à côté des autres, les corps dénudés et légèrement tordus et, à ce moment, on les recouvrait de chaux vive, puis de terre, mais jusqu'à une certaine hauteur seulement, afin de ménager la place des hôtes à venir. Le lendemain, les parents étaient invités à signer sur un registre, ce qui marquait la différence qu'il peut y avoir entre les hommes et, par exemple, les chiens : le contrôle était toujours possible.

Obviously all these activities called for a considerable staff, and Rieux was often on the brink of a shortage. Many of the gravediggers, stretcher-bearers, and the like, public servants to begin with, and later volunteers, died of plague. However stringent the precautions, sooner or later contagion did its work. Still, when all is said and done, the really amazing thing is that, so long as the epidemic lasted, there was never any lack of men for these duties. The critical moment came just before the outbreak touched high-water mark, and the doctor had good reason for feeling anxious. There was then a real shortage of man-power both for the higher posts and for the rough work, as Rieux called it. But, paradoxically enough, once the whole town was in the grip of the disease, its very prevalence tended to make things easier, since the disorganization of the town's economic life threw a great number of persons out of work. Few of the workers thus made available were qualified for administrative posts, but the recruiting of men for the "rough work" became much easier. From now on, indeed, poverty showed itself a stronger stimulus than fear, especially as, owing to its risks, such work was highly paid. The sanitary authorities always had a waiting-list of applicants for work; whenever there was a vacancy the men at the top of the list were notified, and unless they too had laid off work for good, they never failed to appear when summoned. Thus the Prefect, who had always been reluctant to employ the prisoners in the jail, whether short-term men or lifers, was able to avoid recourse to this distasteful measure. As long, he said, as there were unemployed, we could afford to wait.

Pour toutes ces opérations, il fallait du personnel et l'on était toujours à la veille d'en manquer. Beaucoup de ces infirmiers et de ces fossoyeurs d'abord officiels, puis improvisés, moururent de la peste. Quelque précaution que l'on prît, la contagion se faisait un jour. Mais à y bien réfléchir, le plus étonnant fut qu'on ne manqua jamais d'hommes pour faire ce métier, pendant tout le temps de l'épidémie. La période critique se plaça peu avant que la peste eût atteint son sommet et-les inquiétudes du docteur Rieux étaient alors fondées. Ni pour les cadres, ni pour ce qu'il appelait les gros travaux, la main-d'œuvre n'était suffisante. Mais, à partir du moment où la peste se fut réellement emparée de toute la ville, alors son excès même entraîna des conséquences bien commodes, car elle désorganisa toute la vie économique et suscita ainsi un nombre considérable de chômeurs. Dans la plupart des cas, ils ne fournissaient pas de recrutement pour les cadres, mais quant aux basses œuvres, elles s'en trouvèrent facilitées. À partir de ce moment, en effet, on vit toujours la misère se montrer plus forte que la peur, d'autant que le travail était payé en proportion des risques. Les services sanitaires purent disposer d'une liste de solliciteurs et, dès qu'une vacance venait de se produire, on avisait les premiers de la liste qui, sauf si dans l'intervalle ils étaient entrés eux aussi en vacances, ne manquaient pas de se présenter. C'est ainsi que le préfet qui avait longtemps hésité à utiliser les condamnés, à temps ou à vie, pour ce genre de travail, put éviter d'en arriver à cette extrémité. Aussi longtemps qu'il y aurait des chômeurs, il était d'avis qu'on pouvait attendre.

Thus until the end of August our fellow citizens could be conveyed to their last resting-place, if not under very decorous conditions, at least in a manner orderly enough for the authorities to feel that they were doing their duty by the dead and the bereaved. However, we may here anticipate a little and describe the pass to which we came in the final phase. From August onwards the plague mortality was and continued such as far to exceed the capacity of our small cemetery. Such expedients as knocking down walls and letting the dead encroach on neighboring land proved inadequate; some new method had to be evolved without delay. The first step taken was to bury the dead by night, which obviously permitted a more summary procedure. The bodies were piled into ambulances in larger and larger numbers. And the few belated wayfarers who, in defiance of the regulations, were abroad in the outlying districts after curfew hour, or whose duties took them there, often saw the long white ambulances hurtling past, making the nightbound streets reverberate with the dull clangor of their bells. The corpses were tipped pell-mell into the pits and had hardly settled into place when spadefuls of quicklime began to sear their faces and the earth covered them indisdinctively, in holes dug steadily deeper as time went on.

Tant, bien que mal, et jusqu'à la fin du mois d'août, nos concitoyens purent donc être conduits à leur dernière demeure sinon décemment, du moins dans un ordre suffisant pour que l'administration gardât la conscience qu'elle accomplissait son devoir. Mais il faut anticiper un peu sur la suite des événements pour rapporter les derniers procédés auxquels il fallut recourir. Sur le palier où la peste se maintint en effet à partir du mois d'août, l'accumulation des victimes surpassa de beaucoup les possibilités que pouvait offrir notre petit cimetière. On eut beau abattre des pans de mur, ouvrir aux morts une échappée sur les terrains environnants, il fallut bien vite trouver autre chose. On se décida d'abord à enterrer la nuit, ce qui, du coup, dispensa de prendre certains égards. On put entasser les corps de plus en plus nombreux dans les ambulances. Et les quelques promeneurs attardés qui, contre toute règle, se trouvaient encore dans les quartiers extérieurs après le couvre-feu (ou ceux que leur métier y amenait) rencontraient parfois de longues ambulances blanches qui filaient à toute allure, faisant résonner de leur timbre sans éclat les rues creuses de la nuit. Hâtivement, les corps étaient jetés dans les fosses. Ils n'avaient pas fini de basculer que les pelletées de chaux s'écrasaient sur leurs visages et la terre les recouvrait de façon anonyme, dans des trous que l'on creusait de plus en plus profonds.

Shortly afterwards, however, it became necessary to find new space and to strike out in a new direction. By a special urgency measure the denizens of grants in perpetuity were evicted from their graves and the exhumed remains dispatched to the crematorium. And soon the plague victims likewise had to go to a fiery end. This meant that the old crematorium east of the town, outside the gates, had to be utilized. Accordingly the east-gate sentry post was moved farther out. Then a municipal employee had an idea that greatly helped the harassed authorities; he advised them to employ the streetcar line running along the coastal road, which was now unused. So the interiors of streetcars and trailers were adapted to this new purpose, and a branch line was laid down to the crematorium, which thus became a terminus.

Un peu plus tard cependant, on fut obligé de chercher ailleurs et de prendre encore du large. Un arrêté préfectoral expropria les occupants des concessions à perpétuité et l'on achemina vers le four crématoire tous les restes exhumés. Il fallut bientôt conduire les morts de la peste eux-mêmes à la crémation. Mais on dut utiliser alors l'ancien four d'incinération qui se trouvait à l'est de la ville, à l'extérieur des portes. On reporta plus loin le piquet de garde et un employé de la mairie facilita beaucoup la tâche des autorités en conseillant d'utiliser les tramways qui, autrefois, desservaient la corniche maritime, et qui se trouvaient sans emploi. À cet effet, on aménagea l'intérieur des balladeuses et des motrices en enlevant les sièges, et on détourna la voie à hauteur du four, qui devint ainsi une tête de ligne.

During all the late summer and throughout the autumn there could daily be seen moving along the road skirting the cliffs above the sea a strange procession of passengerless streetcars swaying against the skyline. The residents in this area soon learned what was going on. And though the cliffs were patrolled day and night, little groups of people contrived to thread their way unseen between the rocks and would toss flowers into the open trailers as the cars went by. And in the warm darkness of the summer nights the cars could be heard clanking on their way, laden with flowers and corpses. During the first few days an oily, foul-smelling cloud of smoke hung low upon the eastern districts of the town. These effluvia, all the doctors agreed, though unpleasant, were not in the least harmful. However, the residents of this part of the town threatened to migrate in a body, convinced that germs were raining down on them from the sky, with the result that an elaborate apparatus for diverting the smoke had to be installed to appease them. Thereafter only when a strong wind was blowing did a faint, sickly odor coming from the east remind them that they were living under a new order and that the plague fires were taking their nightly toll. Such were the consequences of the epidemic at its culminating point. Happily it grew no worse, for otherwise, it may well be believed, the resourcefulness of our administration, the competence of our officials, not to mention the burning-capacity of our crematorium, would have proved unequal to their tasks. Rieux knew that desperate solutions had been mooted, such as throwing the corpses into the sea, and a picture had risen before him of hideous jetsam lolling in the shallows under the cliffs. He knew, too, that if there was another rise in the death-rate, no organization, however efficient, could stand up to it; that men would die in heaps, and corpses rot in the street, whatever the authorities might do, and the town would see in public squares the dying embrace the living in the frenzies of an all too comprehensible hatred or some crazy hope.

Et pendant toute la fin de l'été, comme au milieu des pluies de l'automne, on put voir le long de la corniche, au coeur de chaque nuit, passer d'étranges convois de tramways sans voyageurs, brinque-ballant au-dessus de la mer. Les habitants avaient fini par savoir ce qu'il en était. Et malgré les patrouilles qui interdisaient l'accès de la corniche, des groupes parvenaient à se glisser bien souvent dans les rochers qui surplombent les vagues, et à lancer des fleurs dans les balladeuses, au Passage des tramways. On entendait alors les véhicules cahoter encore dans la nuit d'été, avec leur chargement de fleurs et de morts. Vers le matin, en tout cas, les premiers jours, une vapeur épaisse et nauséabonde planait sur les quartiers orientaux de la ville. De l'avis de tous les médecins, ces exhalaisons, quoique désagréables, ne pouvaient nuire à personne. Mais les habitants de ces quartiers menacèrent aussitôt de les déserter, persuadés que la peste s'abattait ainsi sur eux du haut du ciel, si bien qu'on fut obligé de détourner les fumées par un système de canalisations compliquées et les habitants se calmèrent. Les jours de grand vent seulement, une vague odeur venue de l'est leur rappelait qu'ils étaient installés dans un nouvel ordre, et que les flammes de la peste dévoraient leur tribut chaque soir. Ce furent là les conséquences extrêmes de l'épidémie. Mais il est heureux qu'elle ne se soit point accrue par la suite, car on peut penser que l'ingéniosité de nos bureaux, les dispositions de la préfecture et même la capacité d'absorption du four eussent peut-être été dépassées. Pieux savait qu'on avait prévu alors des solutions désespérées, comme le rejet des cadavres à la mer, et il imaginait aisément leur écume monstrueuse sur l'eau bleue. Il savait aussi que si les statistiques continuaient à monter, aucune organisation, si excellente fût-elle, n'y résisterait, que les hommes viendraient mourir dans l'entassement et pourrir dans la rue, malgré la préfecture, et que la ville verrait, sur les places publiques, les mourants s'accrocher aux vivants avec un mélange de haine légitime et de stupide espérance.

Such were the sights and apprehensions that kept alive in our townspeople their feeling of exile and separation. In this connection the narrator is well aware how regrettable is his inability to record at this point something of a really spectacular order, some heroic feat or memorable deed like those that thrill us in the chronicles of the past. The truth is that nothing is less sensational than pestilence, and by reason of their very duration great misfortunes are monotonous. In the memories of those who lived through them, the grim days of plague do not stand out like vivid flames, ravenous and inextinguishable, beaconing a troubled sky, but rather like the slow, deliberate progress of some monstrous thing crushing out all upon its path.

C'était ce genre d'évidence ou d'appréhensions, en tout cas, qui entretenait chez nos concitoyens le sentiment de leur exil et de leur séparation. À cet égard, le narrateur sait parfaitement combien il est regrettable de ne pouvoir rien rapporter ici qui soit vraiment spectaculaire, comme par exemple quelque héros réconfortant ou quelque action éclatante, pareils à ceux qu'on trouve dans les vieux récits. C'est que rien n'est moins spectaculaire qu'un fléau et, par leur durée même, les grands malheurs sont monotones. Dans le souvenir de ceux qui les ont vécues, les journées terribles de la peste n'apparaissent pas comme de grandes flammes somptueuses et cruelles, mais plutôt comme un interminable piétinement qui écrasait tout sur son passage.

No, the real plague had nothing in common with the grandiose imaginings that had haunted Rieux's mind at its outbreak. It was, about all, a shrewd, unflagging adversary; a skilled organizer, doing his work thoroughly and well. That, it may be said in passing, is why, so as not to play false to the facts, and, still more, so as not to play false to himself, the narrator has aimed at objectivity. He has made hardly any changes for the sake of artistic effect, except those elementary adjustments needed to present his narrative in a more or less coherent form. And in deference to this scruple he is constrained to admit that, though the chief source of distress, the deepest as well as the most widespread, was separation, and it is his duty to say more about it as it existed in the later stages of the plague, it cannot be denied that even this distress was coming to lose something of its poignancy.

Non, la peste n'avait rien à voir avec les grandes images exaltantes qui avaient poursuivi le docteur Rieux au début de l'épidémie. Elle était d'abord une administration prudente et impeccable, au bon fonctionnement. C'est ainsi, soit dit entre parenthèses, que pour ne rien trahir et surtout pour ne pas se trahir lui-même, le narrateur a tendu à l'objectivité. Il n'a presque rien voulu modifier par les effets de l'art, sauf en ce qui concerne les besoins élémentaires d'une relation à peu près cohérente. Et c'est l'objectivité elle-même qui lui commande de dire maintenant que si la grande souffrance de cette époque, la plus générale comme la plus profonde, était la séparation, s'il est indispensable en conscience d'en donner une nouvelle description à ce stade de la peste, il n'en est pas moins vrai que cette souffrance elle-même perdait alors de son pathétique.

Was it that our fellow citizens, even those who had felt the parting from their loved ones most keenly, were getting used to doing without them? To assume this would fall somewhat short of the truth. It would be more correct to say that they were wasting away emotionally as well as physically. At the beginning of the plague they had a vivid recollection of the absent ones and bitterly felt their loss. But though they could clearly recall the face, the smile and voice of the beloved, and this or that occasion when (as they now saw in retrospect) they had been supremely happy, they had trouble in picturing what he or she might be doing at the moment when they conjured up these memories, in a setting so hopelessly remote. In short, at these moments memory played its part, but their imagination failed them. During the second phase of the plague their memory failed them, too. Not that they had forgotten the face itself, but, what came to the same thing, it had lost fleshly substance and they no longer saw it in memory's mirror. Thus, while during the first weeks they were apt to complain that only shadows remained to them of what their love had been and meant, they now came to learn that even shadows can waste away, losing the faint hues of life that memory may give. And by the end of their long sundering they had also lost the power of imagining the intimacy that once was theirs or understanding what it can be to live with someone whose life is wrapped up in yours.

Nos concitoyens, ceux du moins qui avaient le plus souffert de cette séparation, s'habituaient-ils à la situation ? Il ne serait pas tout à fait juste de l'affirmer. Il serait plus exact de dire qu'au moral comme au physique, ils souffraient de décharnement. Au début de la peste, ils se souvenaient très bien de l'être qu'ils avaient perdu et ils le regrettaient. Mais s'ils se souvenaient nettement du visage aimé, de son rire, de tel jour dont ils reconnaissaient après coup qu'il avait été heureux, ils imaginaient difficilement ce que l'autre pouvait faire à l'heure même où ils l'évoquaient et dans des lieux désormais si lointains. En somme, à ce moment-là ils avaient de la mémoire, mais une imagination insuffisante. Au deuxième stade de la peste, ils perdirent aussi la mémoire. Non qu'ils eussent oublié ce visage, mais, ce qui revient au même, il avait perdu sa chair, ils ne l'apercevaient plus à l'intérieur d'eux-mêmes. Et alors qu'ils avaient tendance à se plaindre, les premières semaines, de n'avoir plus affaire qu'à des ombres dans les choses de leur amour, ils s'aperçurent par la suite que ces ombres pouvaient encore devenir plus décharnées, en perdant jusqu'aux infimes couleurs que leur gardait le souvenir. Tout au bout de ce long temps de séparation, ils n'imaginaient plus cette intimité qui avait été la leur, ni comment avait pu vivre près d'eux un être sur lequel, à tout moment, ils pouvaient poser la main.

In this respect they had adapted themselves to the very condition of the plague, all the more potent for its mediocrity. None of us was capable any longer of an exalted emotion; all had trite, monotonous feelings. "It's high time it stopped," people would say, because in time of calamity the obvious thing is to desire its end, and in fact they wanted it to end. But when making such remarks, we felt none of the passionate yearning or fierce resentment of the early phase; we merely voiced one of the few clear ideas that lingered in the twilight of our minds. The furious revolt of the first weeks had given place to a vast despondency, not to be taken for resignation, though it was none the less a sort of passive and provisional acquiescence.

De ce point de vue, ils étaient entrés dans l'ordre même de la peste, d'autant plus efficace qu'il était plus médiocre. Personne, chez nous, n'avait plus de grands sentiments. Mais tout le monde éprouvait des sentiments monotones. « Il est temps que cela finisse », disaient nos concitoyens, parce qu'en période de fléau, il est normal de souhaiter la fin des souffrances collectives, et parce qu'en fait, ils souhaitaient que cela finît. Mais tout cela se disait sans la flamme ou l'aigre sentiment du début, et seulement avec les quelques raisons qui nous restaient encore claires, et qui étaient pauvres. Au grand élan farouche des premières semaines avait succédé un abattement qu'on aurait eu tort de prendre pour de la résignation, mais qui n'en était pas moins une sorte de consentement provisoire.

Our fellow citizens had fallen into line, adapted themselves, as people say, to the situation, because there was no way of doing otherwise. Naturally they retained the attitudes of sadness and suffering, but they had ceased to feel their sting. Indeed, to some, Dr. Rieux among them, this precisely was the most disheartening thing: that the habit of despair is worse than despair itself. Hitherto those who were parted had not been utterly unhappy; there was always a gleam of hope in the night of their distress; but that gleam had now died out. You could see them at street corners, in cafes or friends' houses, listless, indifferent, and looking so bored that, because of them, the whole town seemed like a railway waiting-room. Those who had jobs went about them at the exact tempo of the plague, with dreary perseverance. Everyone was modest. For the first time exiles from those they loved had no reluctance to talk freely about them, using the same words as everybody else, and regarding their deprivation from the same angle as that from which they viewed the latest statistics of the epidemic. This change was striking since until now they had jealously withheld their personal grief from the common stock of suffering; now they accepted its inclusion. Without memories, without hope, they lived for the moment only. Indeed, the here and now had come to mean everything to them. For there is no denying that the plague had gradually killed off in all of us the faculty not of love only but even of friendship. Naturally enough, since love asks something of the future, and nothing was left us but a series of present moments. However, this account of our predicament gives only the broad lines. Thus, while it is true that all who were parted came ultimately to this state, we must add that all did not attain it simultaneously; moreover, once this utter apathy had fallen on them, there were still flashes of lucidity, broken lights of memory that rekindled in the exiles a younger, keener sensibility. This happened when, for instance, they fell to making plans implying that the plague had ended. Or when, quite unexpectedly, by some kindly chance, they felt a twinge of jealousy, none the less acute for its objectlessness. Others, again, had sudden accesses of energy and shook off their languor on certain days of the week, for obvious reasons, on Sundays and Saturday afternoons, because these had been devoted to certain ritual pleasures in the days when the loved ones were still accessible. Sometimes the mood of melancholy that descended on them with the nightfall acted as a sort of warning, not always fulfilled, however, that old memories were floating up to the surface. That evening hour which for believers is the time to look into their consciences is hardest of all hours on the prisoner or exile who has nothing to look into but the void. For a moment it held them in suspense; then they sank back into their lethargy, the prison door had closed on them once again.

Nos concitoyens s'étaient mis au pas, ils s'étaient adaptés, comme on dit, parce qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. Ils avaient encore, naturellement, l'attitude du malheur et de la souffrance, mais ils n'en ressentaient plus la pointe. Du reste, le docteur Rieux, par exemple, considérait que, justement, c'était cela le malheur, et que l'habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même. Auparavant, les séparés n'étaient pas réellement malheureux, il y avait dans leur souffrance une illumination qui venait de s'éteindre. À présent, on les voyait au coin des rues, dans les cafés ou chez leurs amis, placides et distraits, et l'œil si ennuyé que, grâce à eux, toute la ville ressemblait à une salle d'attente. Pour ceux qui avaient un métier, ils le faisaient à l'allure même de la peste, méticuleusement et sans éclat. Tout le monde était modeste. Pour la première fois, les séparés n'avaient pas de répugnance à parler de l'absent, à prendre le langage de tous, à examiner leur séparation sous le même angle que les statistiques de l'épidémie. Alors que, jusque-là, ils avaient soustrait farouchement leur souffrance au malheur collectif, ils acceptaient maintenant la confusion. Sans mémoire et sans espoir, ils s'installaient dans le présent. À la vérité, tout leur devenait présent. Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l'amour et même de l'amitié. Car l'amour demande un peu d'avenir, et il n'y avait plus pour nous que des instants. Bien entendu, rien de tout cela n'était absolu. Car s'il est vrai que tous les séparés en vinrent à cet état, il est juste d'ajouter qu'ils n'y arrivèrent pas tous en même temps et qu'aussi bien, une fois installés dans cette nouvelle attitude, des éclairs, des retours, de brusques lucidités ramenaient les patients à une sensibilité plus jeune et plus douloureuse. Il y fallait ces moments de distraction où ils formaient quelque projet qui impliquait que la peste eût cessé. Il fallait qu'ils ressentissent inopinément, et par l'effet de quelque grâce, la morsure d'une jalousie sans objet. D'autres trouvaient aussi des renaissances soudaines, sortaient de leur torpeur certains jours de la semaine, le dimanche naturellement et le samedi après-midi, parce que ces jours-là étaient consacrés à certains rites, du temps de l'absent. Ou bien encore, une certaine mélancolie qui les prenait à la fin des journées leur donnait l'avertissement, pas toujours confirmé d'ailleurs, que la mémoire allait leur revenir. Cette heure du soir, qui pour les croyants est celle de l'examen de conscience, cette heure est dure pour le prisonnier ou l'exilé qui n'ont à examiner que du vide. Elle les tenait suspendus un moment, puis ils retournaient à l'atonie, ils s'enfermaient dans la peste.

Obviously all this meant giving up what was most personal in their lives. Whereas in the early days of the plague they had been struck by the host of small details that, while meaning absolutely nothing to others, meant so much to them personally, and thus had realized, perhaps for the first time, the uniqueness of each man's life; now, on the other hand, they took an interest only in what interested everyone else, they had only general ideas, and even their tenderest affections now seemed abstract, items of the common stock. So completely were they dominated by the plague that sometimes the one thing they aspired to was the long sleep it brought, and they caught themselves thinking: "A good thing if I get plague and have done with it!" But really they were asleep already; this whole period was for them no more than a long night's slumber. The town was peopled with sleepwalkers, whose trance was broken only on the rare occasions when at night their wounds, to all appearance closed, suddenly reopened. Then, waking with a start, they would run their fingers over the wounds with a sort of absentminded curiosity, twisting their lips, and in a flash their grief blazed up again, and abruptly there rose before them the mournful visage of their love. In the morning they harked back to normal conditions, in other words, the plague.

On a déjà compris que cela consistait à renoncer à ce qu'ils avaient de plus personnel. Alors que dans les premiers temps de la peste, ils étaient frappés par la somme de petites choses qui comptaient beaucoup pour eux, sans avoir aucune existence pour les autres, et ils faisaient ainsi l'expérience de la vie personnelle, maintenant, au contraire, ils ne s'intéressaient qu'à ce qui intéressait les autres, ils n'avaient plus que des idées générales et leur amour même avait pris pour eux la figure la plus abstraite. Ils étaient à ce point abandonnés à la peste qu'il leur arrivait parfois de n'espérer plus qu'en son sommeil et de se surprendre à penser : « Les bubons, et qu'on en finisse ! » Mais ils dormaient déjà, en vérité, et tout ce temps ne fut qu'un long sommeil. La ville était peuplée de dormeurs éveillés qui n'échappaient réellement à leur sort que ces rares fois où, dans la nuit, leur blessure apparemment fermée se rouvrait brusquement. Et réveillés en sursaut, ils en tâtaient alors, avec une sorte de distraction, les lèvres irritées, retrouvant en un éclair leur souffrance, soudain rajeunie, et, avec elle, le visage bouleversé de leur amour. Au matin, ils revenaient au fléau, c'est-à-dire à la routine.

What impression, it may be asked, did these exiles of the plague make on the observer? The answer is simple; they made none. Or, to put it differently, they looked like everybody else, nondescript. They shared in the torpor of the town and in its puerile agitations. They lost every trace of a critical spirit, while gaining an air of sang-froid. You could see, for instance, even the most intelligent among them making a show like all the rest of studying the newspapers or listening to the radio, in the hope apparently of finding some reason to believe the plague would shortly end. They seemed to derive fantastic hopes or equally exaggerated fears from reading the linens that some journalist had scribbled at random, yawning with boredom at his desk. Meanwhile they drank their beer, nursed their sick, idled, or doped themselves with work, filed documents in offices, or played the phonograph at home, without betraying any difference from the rest of us. In other words, they had ceased to choose for themselves; plague had leveled out discrimination. This could be seen by the way nobody troubled about the quality of the clothes or food he bought. Everything was taken as it came.

Mais de quoi, dira-t-on, ces séparés avaient-ils l'air ? Eh bien, cela est simple, ils n'avaient l'air de rien. Ou, si on préfère, ils avaient l'air de tout le monde, un air tout à fait général. Ils partageaient la placidité, et les agitations puériles de la cité. Ils perdaient les apparences du sens critique, tout en gagnant les apparences du sang-froid. On pouvait voir, par exemple, les plus intelligents d'entre eux faire mine de chercher comme tout le monde dans les journaux, ou bien dans les émissions radiophoniques, des raisons de croire à une fin rapide de la peste, et concevoir apparemment des espoirs chimériques, ou éprouver des craintes sans fondement, à la lecture de considérations qu'un journaliste avait écrites un peu au hasard, en bâillant d'ennui. Pour le reste, ils buvaient leur bière ou soignaient leurs malades, paressaient ou s'épuisaient, classaient des fiches ou faisaient tourner des disques sans se distinguer autrement les uns des autres. Autrement dit, ils ne choisissaient plus rien. La peste avait supprimé les jugements de valeur. Et cela se voyait à la façon dont personne ne s'occupait plus de la qualité des vêtements ou des aliments qu'on achetait. On acceptait tout en bloc.

And, finally, it is worth noting that those who were parted ceased to enjoy the curious privilege that had been theirs at the outset. They had lost love's egoism and the benefit they derived from it. Now, at least, the position was clear; this calamity was everybody's business. What with the gunshots echoing at the gates, the punctual thuds of rubber stamps marking the rhythm of lives and deaths, the files and fires, the panics and formalities, all alike were pledged to an ugly but recorded death, and, amidst noxious fumes and the muted clang of ambulances, all of us ate the same sour bread of exile, unconsciously waiting for the same reunion, the same miracle of peace regained. No doubt our love persisted, but in practice it served nothing; it was an inert mass within us, sterile as crime or a life sentence. It had declined on a patience that led nowhere, a dogged expectation. Viewed from this angle, the attitude of some of our fellow citizens resembled that of the long queues one saw outside the food-shops. There was the same resignation, the same long-sufferance, inexhaustible and without illusions. The only difference was that the mental state of the food-seekers would need to be raised to a vastly higher power to make it comparable with the gnawing pain of separation, since this latter came from a hunger fierce to the point of insatiability.

On peut dire pour finir que les séparés n'avaient plus ce curieux privilège qui les préservait au début. Ils avaient perdu l'égoïsme de l'amour, et le bénéfice qu'ils en tiraient. Du moins, maintenant, la situation était claire, le fléau concernait tout le monde. Nous tous, au milieu des détonations qui claquaient aux portes de la ville, des coups de tampon qui scandaient notre vie ou nos décès, au milieu des incendies et des fiches, de la terreur et des formalités, promis à une mort ignominieuse, mais enregistrée, parmi les fumées épouvantables et les timbres tranquilles des ambulances, nous nous nourrissions du même pain d'exil, attendant sans le savoir la même réunion et la même paix bouleversantes. Notre amour sans doute était toujours là, mais, simplement, il était inutilisable, lourd à porter, inerte en nous, stérile comme le crime ou la condamnation. Il n'était plus qu'une patience sans avenir et une attente butée. Et de ce point de vue, l'attitude de certains de nos concitoyens faisait penser à ces longues queues aux quatre coins de la ville, devant les boutiques d'alimentation. C'était la même résignation et la même longanimité, à la fois illimitée et sans illusions. Il faudrait seulement élever ce sentiment à une échelle mille fois plus grande en ce qui concerne la séparation, car il s'agissait alors d'une autre faim et qui pouvait tout dévorer.

In any case, if the reader would have a correct idea of the mood of these exiles, we must conjure up once more those dreary evenings sifting down through a haze of dust and golden light upon the treeless streets filled with teeming crowds of men and women. For, characteristically, the sound that rose toward the terraces still bathed in the last glow of daylight, now that the noises of vehicles and motors, the sole voice of cities in ordinary times, had ceased, was but one vast rumor of low voices and incessant footfalls, the drumming of innumerable soles timed to the eerie whistling of the plague in the sultry air above, the sound of a huge concourse of people marking time, a never ending, stifling drone that, gradually swelling, filled the town from end to end, and evening after evening gave its truest, mournfulest expression to the blind endurance that had ousted love from all our hearts.

Dans tous les cas, à supposer qu'on veuille avoir une idée juste de l'état d'esprit où se trouvaient les séparés de notre ville, il faudrait de nouveau évoquer ces éternels soirs dorés et poussiéreux, qui tombaient sur la cité sans arbres, pendant qu'hommes et femmes se déversaient dans toutes les rues. Car, étrangement, ce qui montait alors vers les terrasses encore, ensoleillées, en l'absence des bruits de véhicules et de machines qui font d'ordinaire tout le langage des villes, ce n'était qu'une énorme rumeur de pas et de voix sourdes, le douloureux glissement de milliers de semelles rythmé par le sifflement du fléau dans le ciel alourdi, un piétinement interminable et étouffant, enfin, qui remplissait peu à peu toute la ville et qui, soir après soir, donnait sa voix la plus fidèle et la plus morne à l'obstination aveugle qui, dans nos coeurs, remplaçait alors l'amour. LA PESTE (1947)

PART IV

IV

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