SCRIPTURA

Gustave Le Bon · The Crowd · 15 of 16

Book III · Chapter IV · Electoral Crowds

Translated by Anonymous (1896)

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General characteristics of electoral crowds--The manner of persuading them--The qualities that should be possessed by a candidate--Necessity of prestige--Why working men and peasants so rarely choose candidates from their own class--The influence of words and formulas on the elector--The general aspect of election oratory--How the opinions of the elector are formed--The power of political committees--They represent the most redoubtable form of tyranny--The committees of the Revolution-- Universal suffrage cannot be replaced in spite of its slight psychological value--Why it is that the votes recorded would remain the same even if the right of voting were restricted to a limited class of citizens--What universal suffrage expresses in all countries.

Caractères généraux des foules électorales.--Comment on les persuade.--Qualités que doit posséder le candidat.--Nécessité du prestige.--Pourquoi ouvriers et paysans choisissent si rarement les candidats dans leur sein.--Puissance des mots et des formules sur l'électeur.--Aspect général des discussions électorales.--Comment se forment les opinions de l'électeur.--Puissance des comités.--Ils représentent la forme la plus redoutable de la tyrannie.--Les comités de la Révolution.--Malgré sa faible valeur psychologique, le suffrage universel ne peut être remplacé.--Pourquoi les votes seraient identiques, alors même qu'on restreindrait le droit de suffrage à une classe limitée de citoyens.--Ce que traduit le suffrage universel dans tous les pays.

ELECTORAL crowds--that is to say, collectivities invested with the power of electing the holders of certain functions--constitute heterogeneous crowds, but as their action is confined to a single clearly determined matter, namely, to choosing between different candidates, they present only a few of the characteristics previously described. Of the characteristics peculiar to crowds, they display in particular but slight aptitude for reasoning, the absence of the critical spirit, irritability, credulity, and simplicity. In their decision, moreover, is to be traced the influence of the leaders of crowds and the part played by the factors we have enumerated: affirmation, repetition, prestige, and contagion.

Les foules électorales, c'est-à-dire les collectivités appelées à élire les titulaires de certaines fonctions, constituent des foules hétérogènes; mais, comme elles n'agissent que sur un point bien déterminé: choisir entre divers candidats, on ne peut observer chez elles que quelques-uns des caractères précédemment décrits. Les caractères des foules qu'elles manifestent surtout, sont la faible aptitude au raisonnement, l'absence d'esprit critique, l'irritabilité, la crédulité et le simplisme. On découvre aussi dans leurs décisions l'influence des meneurs et le rôle des facteurs que nous avons énumérés: l'affirmation, la répétition, le prestige et la contagion.

Let us examine by what methods electoral crowds are to be persuaded. It will be easy to deduce their psychology from the methods that are most successful.

Recherchons comment on les séduit. Des procédés qui réussissent le mieux, leur psychologie se déduira clairement.

It is of primary importance that the candidate should possess prestige. Personal prestige can only be replaced by that resulting from wealth. Talent and even genius are not elements of success of serious importance.

La première des conditions à posséder pour le candidat est le prestige. Le prestige personnel ne peut être remplacé que par celui de la fortune. Le talent, le génie même ne sont pas des éléments bien sérieux de succès.

Of capital importance, on the other hand, is the necessity for the candidate of possessing prestige, of being able, that is, to force himself upon the electorate without discussion. The reason why the electors, of whom a majority are working men or peasants, so rarely choose a man from their own ranks to represent them is that such a person enjoys no prestige among them. When, by chance, they do elect a man who is their equal, it is as a rule for subsidiary reasons--for instance, to spite an eminent man, or an influential employer of labour on whom the elector is in daily dependence, and whose master he has the illusion he becomes in this way for a moment.

Cette nécessité pour le candidat de posséder du prestige, c'est-à-dire de pouvoir s'imposer sans discussion, est capitale. Si les électeurs, dont la majorité est composée d'ouvriers et de paysans, choisissent si rarement un des leurs pour les représenter, c'est que les personnalités sorties de leurs rangs n'ont pour eux aucun prestige. Quand, par hasard, ils nomment un de leurs égaux, c'est le plus souvent pour des raisons accessoires, par exemple pour contrecarrer un homme éminent, un patron puissant dans la dépendance duquel se trouve chaque jour l'électeur, et dont il a ainsi l'illusion de devenir pour un instant le maître.

The possession of prestige does not suffice, however, to assure the success of a candidate. The elector stickles in particular for the flattery of his greed and vanity. He must be overwhelmed with the most extravagant blandishments, and there must be no hesitation in making him the most fantastic promises. If he is a working man it is impossible to go too far in insulting and stigmatising employers of labour. As for the rival candidate, an effort must be made to destroy his chance by establishing by dint of affirmation, repetition, and contagion that he is an arrant scoundrel, and that it is a matter of common knowledge that he has been guilty of several crimes. It is, of course, useless to trouble about any semblance of proof. Should the adversary be ill-acquainted with the psychology of crowds he will try to justify himself by arguments instead of confining himself to replying to one set of affirmations by another; and he will have no chance whatever of being successful.

Mais la possession du prestige ne suffit pas pour assurer au candidat le succès. L'électeur tient à ce qu'on flatte ses convoitises et ses vanités; il faut l'accabler des plus extravagantes flagorneries, ne pas hésiter à lui faire les plus fantastiques promesses. S'il est ouvrier, on ne saurait trop injurier et flétrir ses patrons. Quant au candidat adverse, il faut tâcher de l'écraser en établissant par affirmation, répétition et contagion qu'il est le dernier des gredins, et que personne n'ignore qu'il a commis plusieurs crimes. Inutile, bien entendu, de chercher aucun semblant de preuve. Si l'adversaire connaît mal la psychologie des foules, il essaiera de se justifier par des arguments, au lieu de se borner à répondre aux affirmations par d'autres affirmations; et il n'aura dès lors aucune chance de triompher.

The candidate's written programme should not be too categorical, since later on his adversaries might bring it up against him; in his verbal programme, however, there cannot be too much exaggeration. The most important reforms may be fearlessly promised. At the moment they are made these exaggerations produce a great effect, and they are not binding for the future, it being a matter of constant observation that the elector never troubles himself to know how far the candidate he has returned has followed out the electoral programme he applauded, and in virtue of which the election was supposed to have been secured.

Le programme écrit du candidat ne doit pas être trop catégorique, parce que ses adversaires pourraient le lui opposer plus tard, mais son programme verbal ne saurait être trop excessif. Les réformes les plus considérables peuvent être promises sans crainte. Sur le moment, ces exagérations produisent beaucoup d'effet, et pour l'avenir elles n'engagent en rien. Il est d'observation constante, en effet, que l'électeur ne s'est jamais préoccupé de savoir jusqu'à quel point l'élu a suivi la profession de foi acclamée, et sur laquelle l'élection est supposée avoir eu lieu.

In what precedes, all the factors of persuasion which we have described are to be recognised. We shall come across them again in the action exerted by words and formulas, whose magical sway we have already insisted upon. An orator who knows how to make use of these means of persuasion can do what he will with a crowd. Expressions such as infamous capital, vile exploiters, the admirable working man, the socialisation of wealth, &c., always produce the same effect, although already somewhat worn by use. But the candidate who hits on a new formula as devoid as possible of precise meaning, and apt in consequence to flatter the most varied aspirations, infallibly obtains a success. The sanguinary Spanish revolution of 1873 was brought about by one of these magical phrases of complex meaning on which everybody can put his own interpretation. A contemporary writer has described the launching of this phrase in terms that deserve to be quoted:--

Nous reconnaissons ici tous les facteurs de persuasion que nous avons décrits. Nous allons les retrouver encore dans l'action des mots et des formules dont nous avons déjà montré le magique empire. L'orateur qui sait les manier conduit à volonté les foules où il veut. Des expressions telles que l'infâme capital, les vils exploiteurs, l'admirable ouvrier, la socialisation des richesses, etc., produisent toujours le même effet, bien qu'un peu usés déjà. Mais le candidat qui trouve une formule neuve, bien dépourvue de sens précis, et par conséquent pouvant répondre aux aspirations les plus diverses, obtient un succès infaillible. La sanglante révolution espagnole de 1873 a été faite avec un de ces mots magiques, au sens complexe, que chacun peut interpréter à sa façon. Un écrivain contemporain en a raconté la genèse en termes qui méritent d'être rapportés.

"The radicals have made the discovery that a centralised republic is a monarchy in disguise, and to humour them the Cortes had unanimously proclaimed a FEDERAL REPUBLIC, though none of the voters could have explained what it was he had just voted for. This formula, however, delighted everybody; the joy was intoxicating, delirious. The reign of virtue and happiness had just been inaugurated on earth. A republican whose opponent refused him the title of federalist considered himself to be mortally insulted. People addressed each other in the streets with the words: `Long live the federal republic!' After which the praises were sung of the mystic virtue of the absence of discipline in the army, and of the autonomy of the soldiers. What was understood by the `federal republic?' There were those who took it to mean the emancipation of the provinces, institutions akin to those of the United States and administrative decentralisation; others had in view the abolition of all authority and the speedy commencement of the great social liquidation. The socialists of Barcelona and Andalusia stood out for the absolute sovereignty of the communes; they proposed to endow Spain with ten thousand independent municipalities, to legislate on their own account, and their creation to be accompanied by the suppression of the police and the army. In the southern provinces the insurrection was soon seen to spread from town to town and village to village. Directly a village had made its pronunciamento its first care was to destroy the telegraph wires and the railway lines so as to cut off all communication with its neighbours and Madrid. The sorriest hamlet was determined to stand on its own bottom. Federation had given place to cantonalism, marked by massacres, incendiarism, and every description of brutality, and bloody saturnalia were celebrated throughout the length and breadth of the land."

«Les radicaux avaient découvert qu'une république unitaire est une monarchie déguisée, et, pour leur faire plaisir, les Cortès avaient proclamé d'une seule voix la république fédérale sans qu'aucun des votants eût pu dire ce qui venait d'être voté. Mais cette formule enchantait tout le monde, c'était une ivresse, un délire. On venait d'inaugurer sur la terre le règne de la vertu et du bonheur. Un républicain, à qui son ennemi refusait le titre de fédéral, s'en offensait comme d'une mortelle injure. On s'abordait dans les rues en se disant: Salud y republica federal! Après quoi on entonnait des hymnes à la sainte indiscipline et à l'autonomie du soldat. Qu'était-ce que la «république fédérale?» Les uns entendaient par là l'émancipation des provinces, des institutions pareilles à celles des États-Unis ou la décentralisation administrative; d'autres visaient à l'anéantissement de toute autorité, à l'ouverture prochaine de la grande liquidation sociale. Les socialistes de Barcelone et de l'Andalousie prêchaient la souveraineté absolue des communes, ils entendaient donner à l'Espagne dix mille municipes indépendants, ne recevant de lois que d'eux-mêmes, en supprimant du même coup et l'armée et la gendarmerie. On vit bientôt dans les provinces du Midi l'insurrection se propager de ville en ville, de village en village. Dès qu'une commune avait fait son pronunciamiento, son premier soin était de détruire le télégraphe et les chemins de fer pour couper toutes ses communications avec ses voisins et avec Madrid. Il n'était pas de méchant bourg qui n'entendît faire sa cuisine à part. Le fédéralisme avait fait place à un cantonalisme brutal, incendiaire et massacreur, et partout se célébraient de sanglantes saturnales.»

With respect to the influence that may be exerted by reasoning on the minds of electors, to harbour the least doubt on this subject can only be the result of never having read the reports of an electioneering meeting. In such a gathering affirmations, invectives, and sometimes blows are exchanged, but never arguments. Should silence be established for a moment it is because some one present, having the reputation of a "tough customer," has announced that he is about to heckle the candidate by putting him one of those embarrassing questions which are always the joy of the audience. The satisfaction, however, of the opposition party is shortlived, for the voice of the questioner is soon drowned in the uproar made by his adversaries. The following reports of public meetings, chosen from hundreds of similar examples, and taken from the daily papers, may be considered as typical:--

Quant à l'influence que pourraient avoir des raisonnements sur l'esprit des électeurs, il faudrait n'avoir jamais lu le compte rendu d'une réunion électorale pour n'être pas fixé à ce sujet. On y échange des affirmations, des invectives, parfois des horions, jamais des raisons. Si le silence s'établit pour un instant, c'est qu'un assistant au caractère difficile annonce qu'il va poser au candidat une de ces questions embarrassantes qui réjouissent toujours l'auditoire. Mais la satisfaction des opposants ne dure pas bien longtemps, car la voix du préopinant est bientôt couverte par les hurlements des adversaires. On peut considérer comme type des réunions publiques les comptes rendus suivants, pris entre des centaines d'autres semblables, et que j'emprunte aux journaux quotidiens:

"One of the organisers of the meeting having asked the assembly to elect a president, the storm bursts. The anarchists leap on to the platform to take the committee table by storm. The socialists make an energetic defence; blows are exchanged, and each party accuses the other of being spies in the pay of the Government, &c....

«Un organisateur ayant prié les assistants de nommer un président, l'orage se déchaîne. Les anarchistes bondissent sur la scène pour enlever le bureau d'assaut. Les socialistes le défendent avec énergie; on se cogne, on se traite mutuellement de mouchards, vendus, etc... un citoyen se retire avec un oeil poché.

A citizen leaves the hall with a black eye. "The committee is at length installed as best it may be in the midst of the tumult, and the right to speak devolves upon `Comrade' X.

«Enfin, le bureau est installé tant bien que mal au milieu du tumulte, et la tribune reste au compagnon X.

"The orator starts a vigorous attack on the socialists, who interrupt him with shouts of `Idiot, scoundrel, blackguard!' &c., epithets to which Comrade X. replies by setting forth a theory according to which the socialists are `idiots' or `jokers.'"

«L'orateur exécute une charge à fond de train contre les socialistes, qui l'interrompent en criant: «Crétin! bandit! canaille!» etc., épithètes auxquelles le compagnon X... répond par l'exposé d'une théorie selon laquelle les socialistes sont des «idiots» ou des «farceurs».

"The Allemanist party had organised yesterday evening, in the Hall of Commerce, in the Rue du Faubourg-du-Temple, a great meeting, preliminary to the workers' fete of the 1st of May. The watchword of the meeting was `Calm and Tranquillity!'

«... Le parti allemaniste avait organisé, hier soir, à la salle du Commerce, rue du Faubourg-du-Temple, une grande réunion préparatoire à la fête des Travailleurs du premier mai. Le mot d'ordre était: «Calme et tranquillité.»

"Comrade G---- alludes to the socialists as `idiots' and `humbugs.'

«Le compagnon G... traite les socialistes de «crétins» et de «fumistes».

"At these words there is an exchange of invectives and orators and audience come to blows. Chairs, tables, and benches are converted into weapons," &c., &c.

«Sur ces mots, orateurs et auditeurs s'invectivent et en viennent aux mains; les chaises, les bancs, les tables entrent en scène, etc., etc.»

It is not to be imagined for a moment that this description of discussion is peculiar to a determined class of electors and dependent on their social position. In every anonymous assembly whatever, though it be composed exclusively of highly educated persons, discussion always assumes the same shape. I have shown that when men are collected in a crowd there is a tendency towards their mental levelling at work, and proof of this is to be found at every turn. Take, for example, the following extract from a report of a meeting composed exclusively of students, which I borrow from the Temps of 13th of February, 1895:--

N'imaginons pas un instant que ce genre de discussion soit spécial à une classe déterminée d'électeurs, et dépende de leur situation sociale. Dans toute assemblée anonyme, quelle qu'elle soit, fût-elle exclusivement composée de lettrés, la discussion revêt toujours les mêmes formes. J'ai montré que les hommes en foule tendent vers l'égalisation mentale, et à chaque instant nous en retrouvons la preuve. Voici, comme exemple, un extrait du compte rendu d'une réunion exclusivement composée d'étudiants, que j'emprunte au journal le Temps du 13 février 1895:

"The tumult only increased as the evening went on; I do not believe that a single orator succeeded in uttering two sentences without being interrupted. At every instant there came shouts from this or that direction or from every direction at once. Applause was intermingled with hissing, violent discussions were in progress between individual members of the audience, sticks were brandished threateningly, others beat a tattoo on the floor, and the interrupters were greeted with yells of `Put him out!' or `Let him speak!'

«Le tumulte n'a fait que croître à mesure que la soirée s'avançait; je ne crois pas qu'un seul orateur ait pu dire deux phrases sans être interrompu. À chaque instant les cris partaient d'un point ou de l'autre, ou de tous les points à la fois; on applaudissait, on sifflait; des discussions violentes s'engageaient entre divers auditeurs; les cannes étaient brandies, menaçantes; on frappait le plancher en cadence; des clameurs poursuivaient les interrupteurs: «À la porte! À la tribune!»

"M. C---- lavished such epithets as odious and cowardly, monstrous, vile, venal and vindictive, on the Association, which he declared he wanted to destroy," &c., &c.

«M. C... prodigue à l'association les épithètes d'odieuse et lâche, monstrueuse, vile, vénale et vindicative, et déclare qu'il veut la détruire, etc., etc...».

How, it may be asked, can an elector form an opinion under such conditions? To put such a question is to harbour a strange delusion as to the measure of liberty that may be enjoyed by a collectivity. Crowds have opinions that have been imposed upon them, but they never boast reasoned opinions. In the case under consideration the opinions and votes of the electors are in the hands of the election committees, whose leading spirits are, as a rule, publicans, their influence over the working men, to whom they allow credit, being great. "Do you know what an election committee is?" writes M. Scherer, one of the most valiant champions of present-day democracy. "It is neither more nor less than the corner-stone of our institutions, the masterpiece of the political machine. France is governed to-day by the election committees."

On pourrait se demander comment, dans des conditions pareilles, peut se former l'opinion d'un électeur? Mais poser une pareille question serait se faire une étrange illusion sur le degré de liberté dont peut jouir une collectivité. Les foules ont des opinions imposées, jamais des opinions raisonnées. Dans le cas qui nous occupe, les opinions et les votes des électeurs sont entre les mains de comités électoraux, dont les meneurs sont le plus souvent quelques marchands de vins, fort influents sur les ouvriers, auxquels ils font crédit. «Savez-vous ce qu'est un comité électoral, écrit un des plus vaillants défenseurs de la démocratie actuelle, M. Schérer? Tout simplement la clef de nos institutions, la maîtresse pièce de la machine politique. La France est aujourd'hui gouvernée par les comités.»

To exert an influence over them is not difficult, provided the candidate be in himself acceptable and possess adequate financial resources. According to the admissions of the donors, three millions of francs sufficed to secure the repeated elections of General Boulanger.

Aussi n'est-il pas trop difficile d'agir sur eux, pour peu que le candidat soit acceptable et possède des ressources suffisantes. D'après les aveux des donateurs, 3 millions suffirent pour obtenir les élections multiples du général Boulanger.

Such is the psychology of electoral crowds. It is identical with that of other crowds: neither better nor worse.

Telle est la psychologie des foules électorales. Elle est identique à celle des autres foules. Ni meilleure ni pire.

In consequence I draw no conclusion against universal suffrage from what precedes. Had I to settle its fate, I should preserve it as it is for practical reasons, which are to be deduced in point of fact from our investigation of the psychology of crowds. On this account I shall proceed to set them forth.

Aussi ne tirerai-je de ce qui précède aucune conclusion contre le suffrage universel. Si j'avais à décider de son sort, je le conserverais tel qu'il est, pour des motifs pratiques qui découlent précisément de notre étude de la psychologie des foules, et que pour cette raison je vais exposer.

No doubt the weak side of universal suffrage is too obvious to be overlooked. It cannot be gainsaid that civilisation has been the work of a small minority of superior intelligences constituting the culminating point of a pyramid, whose stages, widening in proportion to the decrease of mental power, represent the masses of a nation. The greatness of a civilisation cannot assuredly depend upon the votes given by inferior elements boasting solely numerical strength. Doubtless, too, the votes recorded by crowds are often very dangerous. They have already cost us several invasions, and in view of the triumph of socialism, for which they are preparing the way, it is probable that the vagaries of popular sovereignty will cost us still more dearly.

Sans doute, les inconvénients du suffrage universel sont trop visibles pour être méconnus. On ne saurait contester que les civilisations ont été l'oeuvre d'une petite minorité d'esprits supérieurs constituant la pointe d'une pyramide, dont les étages, s'élargissant à mesure que décroît la valeur mentale, représentent les couches profondes d'une nation. Ce n'est pas assurément du suffrage d'éléments inférieurs, n'ayant pour eux que le nombre, que la grandeur d'une civilisation peut dépendre. Sans doute encore les suffrages des foules sont souvent bien dangereux. Ils nous ont déjà coûté plusieurs invasions; et, avec le triomphe du socialisme, qu'ils préparent, il est probable que les fantaisies de la souveraineté populaire nous coûteront beaucoup plus cher encore.

Excellent, however, as these objections are in theory, in practice they lose all force, as will be admitted if the invincible strength be remembered of ideas transformed into dogmas. The dogma of the sovereignty of crowds is as little defensible, from the philosophical point of view, as the religious dogmas of the Middle Ages, but it enjoys at present the same absolute power they formerly enjoyed. It is as unattackable in consequence as in the past were our religious ideas. Imagine a modern freethinker miraculously transported into the midst of the Middle Ages. Do you suppose that, after having ascertained the sovereign power of the religious ideas that were then in force, he would have been tempted to attack them? Having fallen into the hands of a judge disposed to send him to the stake, under the imputation of having concluded a pact with the devil, or of having been present at the witches sabbath, would it have occurred to him to call in question the existence of the devil or of the sabbath? It were as wise to oppose cyclones with discussion as the beliefs of crowds. The dogma of universal suffrage possesses to-day the power the Christian dogmas formerly possessed. Orators and writers allude to it with a respect and adulation that never fell to the share of Louis XIV. In consequence the same position must be taken up with regard to it as with regard to all religious dogmas. Time alone can act upon them.

Mais ces objections théoriquement excellentes perdent pratiquement toute force, si l'on veut se souvenir de la puissance invincible des idées transformées en dogmes. Le dogme de la souveraineté des foules est, au point de vue philosophique, aussi peu défendable que les dogmes religieux du moyen âge, mais il en a aujourd'hui l'absolue puissance. Il est donc aussi inattaquable que le furent jadis nos idées religieuses. Supposez un libre-penseur moderne, transporté par un pouvoir magique en plein moyen âge. Croyez-vous qu'après avoir constaté la puissance souveraine des idées religieuses qui régnaient alors il eût tenté de les combattre? Tombé dans les mains d'un juge voulant le faire brûler sous l'imputation d'avoir conclu un pacte avec le diable, ou d'avoir été au sabbat, eût-il songé à contester l'existence du diable et du sabbat? On ne discute pas plus avec les croyances des foules qu'avec les cyclones. Le dogme du suffrage universel possède aujourd'hui le pouvoir qu'eurent jadis les dogmes chrétiens. Orateurs et écrivains en parlent avec un respect et des adulations que n'a pas connus Louis XIV. Il faut donc se conduire à son égard comme à l'égard de tous les dogmes religieux. Le temps seul agit sur eux.

Besides, it would be the more useless to attempt to undermine this dogma, inasmuch as it has an appearance of reasonableness in its favour. "In an era of equality," Tocqueville justly remarks, "men have no faith in each other on account of their being all alike; yet this same similitude gives them an almost limitless confidence in the judgment of the public, the reason being that it does not appear probable that, all men being equally enlightened, truth and numerical superiority should not go hand in hand."

Il serait d'ailleurs d'autant plus inutile d'essayer d'ébranler ce dogme qu'il a des raisons apparentes pour lui: «Dans les temps d'égalité, dit justement Tocqueville, les hommes n'ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public; car il ne leur paraît pas vraisemblable, qu'ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre.»

Must it be believed that with a restricted suffrage--a suffrage restricted to those intellectually capable if it be desired--an improvement would be effected in the votes of crowds? I cannot admit for a moment that this would be the case, and that for the reasons I have already given touching the mental inferiority of all collectivities, whatever their composition. In a crowd men always tend to the same level, and, on general questions, a vote, recorded by forty academicians is no better than that of forty water-carriers. I do not in the least believe that any of the votes for which universal suffrage is blamed--the re-establishment of the Empire, for instance-- would have fallen out differently had the voters been exclusively recruited among learned and liberally educated men. It does not follow because an individual knows Greek or mathematics, is an architect, a veterinary surgeon, a doctor, or a barrister, that he is endowed with a special intelligence of social questions. All our political economists are highly educated, being for the most part professors or academicians, yet is there a single general question--protection, bimetallism, &c.--on which they have succeeded in agreeing? The explanation is that their science is only a very attenuated form of our universal ignorance. With regard to social problems, owing to the number of unknown quantities they offer, men are substantially, equally ignorant.

Faut-il supposer maintenant qu'avec un suffrage restreint--restreint aux capacités, si l'on veut--on améliorerait les votes des foules? Je ne puis l'admettre un seul instant, et cela pour les raisons que j'ai déjà dites de l'infériorité mentale de toutes les collectivités, quelle que puisse être leur composition. En foule les hommes s'égalisent toujours, et, sur des questions générales, le suffrage de quarante académiciens n'est pas meilleur que celui de quarante porteurs d'eau. Je ne crois pas du tout qu'aucun des votes tant reprochés au suffrage universel, tel que le rétablissement de l'Empire, par exemple, eût été différent si les votants avaient été recrutés exclusivement parmi des savants et des lettrés. Ce n'est pas parce qu'un individu sait le grec ou les mathématiques, est architecte, vétérinaire, médecin ou avocat, qu'il acquiert sur les questions sociales des clartés particulières. Tous nos économistes sont des gens instruits, professeurs et académiciens pour la plupart. Est-il une seule question générale: protectionnisme, bimétallisme, etc., sur laquelle ils aient réussi à se mettre d'accord? C'est que leur science n'est qu'une forme très atténuée de l'universelle ignorance. Devant des problèmes sociaux, où entrent de si multiples inconnues, toutes les ignorances s'égalisent.

In consequence, were the electorate solely composed of persons stuffed with sciences their votes would be no better than those emitted at present. They would be guided in the main by their sentiments and by party spirit. We should be spared none of the difficulties we now have to contend with, and we should certainly be subjected to the oppressive tyranny of castes.

Si donc des gens bourrés de science formaient à eux seuls le corps électoral, leurs votes ne seraient pas meilleurs que ceux d'aujourd'hui. Ils se guideraient surtout d'après leurs sentiments et l'esprit de leur parti. Nous n'aurions aucune des difficultés actuelles en moins, et en plus nous aurions sûrement la lourde tyrannie des castes.

Whether the suffrage of crowds be restricted or general, whether it be exercised under a republic or a monarchy, in France, in Belgium, in Greece, in Portugal, or in Spain, it is everywhere identical; and, when all is said and done, it is the expression of the unconscious aspirations and needs of the race. In each country the average opinions of those elected represent the genius of the race, and they will be found not to alter sensibly from one generation to another.

Restreint ou général, sévissant dans un pays républicain ou dans un pays monarchique, pratiqué en France, en Belgique, en Grèce, en Portugal ou en Espagne, le suffrage des foules est partout identique, et ce qu'il traduit en définitive, ce sont les aspirations et les besoins inconscients de la race. La moyenne des élus représente pour chaque pays l'âme de la race. D'une génération à l'autre on la retrouve à peu près identique.

It is seen, then, that we are confronted once more by the fundamental notion of race, which we have come across so often, and on this other notion, which is the outcome of the first, that institutions and governments play but a small part in the life of a people. Peoples are guided in the main by the genius of their race, that is, by that inherited residue of qualities of which the genius is the sum total. Race and the slavery of our daily necessities are the mysterious master-causes that rule our destiny.

Et c'est ainsi qu'une fois encore nous retombons sur cette notion fondamentale de race, déjà rencontrée si souvent, et sur cette autre notion, qui découle de la première que les institutions et les gouvernements ne jouent qu'un rôle insignifiant dans la vie des peuples. Ces derniers sont surtout conduits par l'âme de leur race, c'est-à-dire par les résidus ancestraux dont cette âme est la somme. La race et l'engrenage des nécessités de chaque jour, tels sont les maîtres mystérieux qui régissent nos destinées.