SCRIPTURA

Albert Camus · A Happy Death · 10 of 10

Part II · Chapter V

Translated by Richard Howard

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IN January, the almond trees bloomed. In March, the pears, peaches and apple-trees were covered with blossoms. The next month, the streams gradually swelled, then returned to a nor-mal flow. Early in May, the hay was cut, and the oats and barley at the month’s end. Already the apricots were ripen-ing. In June, the early pears appeared with the major crops. The streams began to dry up, and the heat grew more intense. But the earth’s blood, shrinking here on the coast, made the cotton bloom farther inland and sweetened the first grapes. A great hot wind arose, parching the land and spreading brush fires everywhere. And then, suddenly, the year changed di-rection: hurriedly, the grape-harvests were brought to an end. The downpours of September and October drenched the land. No sooner was the summer’s work done than the first sowing began, while the streams and springs suddenly swelled to tor-rents with the rain. At the year’s end, the wheat was already sprouting in some fields, while in others ploughing had only just been finished. A little later, the almond trees were once again while against the ice blue sky. The new year had begun in the earth, in the sky. Tobacco was planted, vines cultivated and fertilized, trees grafted. In the same month, the medlars ripened. Again, the haymaking, the harvesting, the summer ploughing. Halfway through the year, the ripe fruits, juicy and sticky, were served on every table: between one threshing and the next grape harvest, the sky grew overcast. Out of the north, silent flocks of black starlings and thrushes passed over — for them the olives were already ripe. Soon after they had flown away, the olives were gathered. The wheat sprouted a second time from the viscous soil. Huge clouds, also from the north, passed over the sea, then the land, brushing the water with foam and leaving it smooth and icy under a crystal sky. For several days there were distant, silent flashes in the sky. The first cold spells set in. During this period, Mersault took to his bed for the first time. Bouts of pleurisy confined him to his room for a month. When he got up, the foothills of the Chenoua were covered with flowering trees, all the way to the sea’s edge. Never had spring touched him so deeply. The first night of his conva-lescence, he walked across the fields for a long time as far as the hill where the ruins of Tipasa slept. In a silence vio-lated only by the silky sounds of the sky, the night lay like milk upon the world. Mersault walked along the cliff, sharing the night’s deep concentration. Below him the sea whispered gently. It was covered with velvety moonlight, smooth and un-dulating, like the pelt of some animal. At this hour, Mersault’s life seemed so remote to him, he felt so solitary and indifferent to everything and to himself as well, that it seemed to him he had at last attained what he was seeking, that the peace which filled him now was born of that patient self abandonment he had pursued and achieved with the help of this warm world so willing to deny him without anger. He walked lightly, and the sound of his own footsteps seemed alien to him, familiar too, no doubt, but familiar in the way the rustling of animals in the mastic-bushes was familiar, or the breaking waves, or the rhythm of the night itself in the sky overhead. And he could feel his own body too, but with the same external conscious-ness as the warm breath of this spring night and the smell of salt and decay that rose from the beach. His actions in the world, his thirst for happiness, Zagreus’ terrible wound baring brain and bone, the sweet, uncommitted hours in the House above the World, his wife, his hopes and his gods all this lay before him, but no more than one story chosen among so many others without any valid reason, at once alien and secretly familiar, a favourite book which flatters and justifies the heart at its core, but a book someone else has written. For the first time, Mersault was aware of no other reality in himself than that of a passion for adventure, a desire for power, a warm and intelligent instinct for a relationship with the world with-out anger, without hatred, without regret. Sitting on a rock he let his fingers explore its crannies as he watched the sea swell in silence under the moon. He thought of Lucienne’s face he had caressed, and of the warmth of her lips. The moon poured its long, straying smiles like oil on the water’s smooth surface — the sea would be warm as a mouth, and as soft, ready to yield beneath a man’s weight. Motionless now, Mersault felt how close happiness is to tears, caught up in that silent exalta-tion which weaves together the hopes and despairs of human life. Conscious yet alien, devoured by passion yet disinterested, Mersault realized that his life and his fate were completed here and that henceforth all his efforts would be to submit to this happiness and to confront the terrible truth.

En janvier, les amandiers fleurirent. En mars les poiriers, pêchers et pommiers se couvrirent de fleurs. Le mois d'après les sources se gonflèrent imperceptiblement et puis revinrent à un débit normal. Au début de mai on coupa les foins et, dans les derniers jours, on moissonna les avoines et les orges. Déjà les abricots étaient gonflés d'été. En juin, les poires précoces firent leur apparition avec les grandes moissons. Déjà les sources se tarissaient et la chaleur croissait. Mais le sang de la terre, tari de ce côté, faisait ailleurs fleurir les cotons et sucrait les premiers raisins. Il fit un grand vent brûlant qui dessécha les terres et alluma des incendies un peu partout. Et puis d'un coup, l'année bascula. Hâtivement, les vendanges se terminèrent. La pluie à grandes averses de septembre à novembre balaya la terre. Avec elle, à peine terminés les travaux de l'été commencèrent les emblavures et les premières semailles, pendant que les sources brusquement grossissaient et jaillissaient en torrents. À la fin de l'année le blé germait déjà dans certaines terres, tandis que d'autres finissaient à peine de recevoir les labours. Un peu plus tard, les amandiers à nouveau furent blancs dans le ciel glacé et bleu. La nouvelle année se poursuivit dans la terre et le ciel. Le tabac fut planté, la vigne labourée et soufrée, les arbres greffés. Le même mois, les nèfles mûrirent. À nouveau la fenaison, les moissons et les labours d'été. À la moitié de l'année de gros fruits juteux et collant aux doigts garnissaient les tables : figues, pêches et poires qu'on mangeait goulûment entre deux battages. Aux vendanges suivantes, le ciel se couvrit. Venant du nord, passèrent des bandes noires et silencieuses d'étourneaux et de grives. Pour eux les olives étaient déjà mûres. On les cueillit peu après leur passage. Dans la terre gluante, une seconde fois le blé germa. De gros vols de nuages venant aussi du nord passèrent sur la mer et sur la terre, brossèrent l'eau de son écume et la laissèrent nette et glacée sous un ciel de cristal. Pendant plusieurs jours, il y eut dans le soir des éclairs lointains et silencieux. Les premiers froids commencèrent. Vers cette époque, Mersault s'alita une première fois. Des poussées de pleurésie l'enfermèrent et le tinrent un mois à la chambre. Quand il se leva, les dernières pentes du Chenoua étaient couvertes d'arbres fleuris qui descendaient vers la mer. Jamais printemps ne l'avait trouvé si sensible. Et, la première nuit de sa convalescence, il marcha longuement à travers les terres jusqu'à la colline pleine de ruines où dormait Tipasa. Dans un silence peuplé des bruits soyeux du ciel, la nuit était comme un lait sur le monde. Mersault marchait sur la falaise, pénétré de la grave méditation de cette nuit. La mer un peu plus bas sifflait doucement. On la voyait pleine de lune et de velours, souple et lisse comme une bête. À cette heure, où sa vie lui paraissait si loin, seul, indifférent à tout et à lui-même, il parut à Mersault qu'il avait atteint enfin ce qu'il cherchait et que cette paix qui l'emplissait était née du patient abandon de lui-même qu'il avait poursuivi et atteint avec l'aide de ce monde chaleureux qui le niait sans colère. Il marchait légèrement et le bruit de ses pas lui paraissait étranger, familier sans doute, mais au même titre que les froissements de bêtes dans les buissons de lentisques, les coups de la mer ou les battements de la nuit dans la profondeur du ciel. Et aussi bien il sentait son corps, mais avec la même conscience extérieure que le souffle chaud de cette nuit de printemps et l'odeur de sel et de pourri qui montait de la mer. Ses courses dans le monde, son exigence du bonheur, l'affreuse plaie de Zagreus, pleine de cervelle et d'os, les heures douces et retenues de la Maison devant le Monde, sa femme, ses espoirs et ses dieux, tout cela était devant lui, mais comme une histoire préférée entre toutes, sans raison valable, étrangère à la fois et secrètement familière, livre favori qui flatte et confirme le plus profond du cœur, mais qu'un autre a écrit. Pour la première fois, il ne se sentait pas d'autre réalité que celle d'une passion à l'aventure, d'un désir de sève, d'un instinct intelligent et cordial de la parenté du monde. Sans colère et sans haine, il ne connaissait pas de regret. Et assis sur un rocher dont il sentait le visage grêlé sous ses doigts, il regardait la mer se gonfler silencieusement sous la lumière de la lune. Il pensait à ce visage de Lucienne qu'il avait caressé et à la tiédeur de ses lèvres. Sur la surface unie de l'eau, la lune, comme une huile, mettait de longs sourires errants. L'eau devait être tiède comme une bouche et molle et prête à s'enfoncer sous un homme. Mersault, toujours assis, sentit alors combien le bonheur est près des larmes, tout entier dans cette silencieuse exaltation où se tissent l'espoir et le désespoir mêlés d'une vie d'homme. Conscient et pourtant étranger, dévoré de passion et désintéressé, Mersault comprenait que sa vie même et son destin s'achevaient là et que tout son effort serait désormais de s'arranger de ce bonheur et de faire face à sa terrible vérité.

Now he must sink into the warm sea, lose himself in order to find himself again, swim in that warm moonlight in order to silence what remained of the past, to bring to birth the deep song of his happiness. He undressed, clambered down a few rocks and entered the sea. It was as warm as a body, another ineffable yet omnipresent embrace. Mersault swam steadily now, feeling the muscles of his back shift with each stroke. Whenever he raised an arm, he cast sheaves of silver drops upon the sea, sowing under this mute and vivid sky the splendid harvest of happiness; then his arm thrust back into the water, and like a vigorous ploughshare tilled the waves, dividing them in order to gain a new support, a firmer hope. Behind him, his feet churned the water into seething foam, producing a strangely distinct hissing noise in the night’s silence and solitude. Conscious of this cadence, this vigour, an exaltation seized Mersault, he swam faster and soon realized he was far from land, alone in the heart of the night, of the world. Suddenly he thought of the depths which lay beneath him and stopped moving. Everything that was below attracted him like an unknown world, the extension of this darkness which restored him to himself, the salty centre of a life still unexplored. A temptation flashed through his mind, but he immediately rejected it in the great joy of his body he swam harder, farther. Gloriously tired, he turned back towards the shore. At that moment he suddenly entered an icy current and was forced to stop swimming, his teeth chattered, his movements lost their harmony. This surprise of the sea left him bewildered; the chill penetrated his limbs, blasted his body like the love of some god of impassioned exaltation whose embrace left him powerless. Laboriously he returned to the beach where he dressed facing the sky and the sea, shivering and laughing with happiness. On his way home, he began to feel faint. From the path slop-ing up towards the house he could make out the rocky promon-tory across the bay, the smooth shafts of the columns among the ruins. Then suddenly the landscape tilted and he found himself leaning against a rock, half supported by a mastic bush, the fragrance of its crushed leaves strong in the nostrils. He dragged himself back to the house. His body, which had just now carried him to the limits of joy, plunged him into a suf-fering that gripped his bowels, making him close his eyes. He decided tea would help, but he used a dirty pan to boil the wa-ter in, and the tea was so greasy it made him retch. He drank it, though, before he went to bed. As he was pulling off his shoes he noticed how pink his nails were, long and curving over the fingertips of his bloodless hands. His nails had never been like that, and they gave his hands a twisted, unhealthy look. His chest felt as though it were caught in a vice. He coughed and spat several times only phlegm, though the taste of blood lingered on his tongue. In bed, his body was seized by long spasms of shivering. He could feel the chill rising from the very extremity of his body, meeting in his shoulders like a con-fluence of icy streams, while his teeth chattered and the sheets felt as if they had been soaked. The house seemed enormous, the usual noises swelled to infinity, as if they encountered no wall to put an end to their echoes. He heard the sea, the peb-bles rolling under the receding wave, the night throbbing be-hind his windows, the dogs howling on distant farms. He was hot now, threw back the blankets, then cold again, and drew them up. As he wavered between one suffering and another, between somnolence and anxiety, he suddenly realized he was ill, and anguish overwhelmed him at the thought that he might die in this unconsciousness, without being able to see clearly. The village steeple chimed, but he could not keep count of the strokes. He did not want to die like a sick man. He did not want his illness to be what it is so often, an attenuation, a transition to death. What he really wanted was the encounter between his life — a life filled with blood and health and death. He stood up, dragged a chair over to the window and sat down in it, huddling in his blankets. Through the thin curtains, in the places where the material did not fall in folds, he saw the stars. He breathed heavily for a long time, and gripped the arms of his chair to control his trembling hands. He would reconquer his lucidity if he could. ‘I might die now,’ he was thinking. And he was thinking, too, that the gas was still on in the kitchen. ‘I might die now,’ he thought again. Lucidity, too, was a long pa-tience. Everything could be won, earned, acquired. He struck his fist on the arm of the chair. A man is not born strong, weak, or decisive. He becomes strong, he becomes lucid. Fate is not in man but around him. Then he realized he was crying. A strange weakness, a kind of cowardice born of his illness gave way to tears, to childishness. His hands were cold, his heart filled with an immense disgust. He thought of his nails, and un-der his collarbone he pressed tumours that seemed enormous. Outside, all that beauty was spread upon the face of the world. He did not want to abandon his thirst for life, his jealousy of life. He thought of those evenings above Algiers, when the sound of sirens rises in the green sky and men leave their factories. The fragrance of wormwood, the wild flowers among the ruins, and the solitude of the cypresses in the Sahel gen-erated an image of life where beauty and happiness took on an aspect without the need of hope, a countenance in which Patrice found a kind of fugitive eternity. That was what he did not want to leave — he did not want that image to persist with-out him. Filled with rebellion and pity, he saw Zagreus’ face turned towards the window. Then he coughed for a long time. It was hard to breathe. He was smothering under his blankets. He was cold. He was hot. He was burning with a great confusing rage, his fists clenched, his blood throbbing heavily under his skull; eyes blank, he waited for a new spasm which would plunge him back into the blind fever. The chill came, restoring him to a moist, sealed world in which he silenced the animal rebellion, eyes closed, jealous of his thirst and his hunger. But before losing consciousness, he had time to see the night turn pale behind the curtains and to head, with the dawn of the world’s awakening, a kind of tremendous chord of tenderness and hope which doubtless dissolved his fear of death, though at the same time it assured him he would find a reason for dying in what had been the whole reason for living. When he awakened, the morning had already begun, and all the birds and insects were singing in the warmth of the sun. He remembered Lucienne was coming today. Exhausted, he crawled back to his bed. His mouth tasted of fever, and he could feel the onset of that fragility which makes every effort arduous and other people so irritating in the eyes of the sick. He sent for Bernard, who came at once, quiet and businesslike as always. He listened to Mersault’s chest, then took off his glasses and wiped the lenses. ‘Bad,’ was all he would say. He gave Mersault two injections. During the second, Mersault fainted, though ordinarily he was not squeamish. When he came to, Bernard was holding his wrist in one hand and his watch in the other, watching the jerky advance of the second hand. ‘That lasted fifteen minutes,’ Bernard said. ‘Your heart’s failing. The next time, you might not come out of it.’

Il lui fallait maintenant s'enfoncer dans la mer chaude, se perdre pour se retrouver, nager dans la lune et la tiédeur pour que se taise ce qui en lui restait du passé et que naisse le chant profond de son bonheur. Il se dévêtit, descendit quelques rochers et entra dans la mer. Elle était chaude comme un corps, fuyait le long de son bras, et se collait à ses jambes d'une étreinte insaisissable et toujours présente. Lui, nageait régulièrement et sentait les muscles de son dos rythmer son mouvement. À chaque fois qu'il levait un bras, il lançait sur la mer immense des gouttes d'argent en volées, figurant, devant le ciel muet et vivant, les semailles splendides d'une moisson de bonheur. Puis le bras replongeait et, comme un soc vigoureux, labourait, fendant les eaux en deux pour y prendre un nouvel appui et une espérance plus jeune. Derrière lui, au battement de ses pieds naissait un bouillonnement d'écume, en même temps qu'un bruit d'eau clapotante, étrangement clair dans la solitude et le silence de la nuit. À sentir sa cadence et sa vigueur, une exaltation le prenait, il avançait plus vite et bientôt il se trouva loin des côtes, seul au cœur de la nuit et du monde. Il songea soudain à la profondeur qui s'étendait sous ses pieds et arrêta son mouvement. Tout ce qu'il y avait sous lui l'attirait comme le visage d'un monde inconnu, le prolongement de cette nuit qui le rendait à lui-même, le cœur d'eau et de sel d'une vie encore inexplorée. Une tentation lui vint qu'il repoussa aussitôt dans une grande joie du corps. Il nagea plus fort et plus avant. Merveilleusement las, il retourna vers la rive. À ce moment il entra soudain dans un courant glacé et fut obligé de s'arrêter, claquant des dents et les gestes désaccordés. Cette surprise de la mer le laissait émerveillé; cette glace pénétrait ses membres et le brûlait comme l'amour d'un dieu d'une exaltation lucide et passionnée qui le laissait sans force. Il revint plus péniblement et sur le rivage, face au ciel et à la mer, il s'habilla en claquant des dents et en riant de bonheur. Lorsqu'il rentra, il fut pris d'un malaise. Du sentier qui montait de la mer vers sa villa, il pouvait voir le promontoire rocheux qui lui faisait face, les fûts lisses des colonnes et des ruines. Et soudain le paysage se renversa et il se retrouva appuyé contre un rocher, à moitié renversé sur un buisson de lentisques dont les feuilles écrasées laissaient monter leur odeur. Il regagna péniblement la villa. Son corps qui l'avait porté tout à l'heure aux extrémités de la joie le plongeait maintenant dans une détresse qui le tenait au ventre et lui fermait les yeux. Il se fit du thé. Mais il avait pris une casserole sale pour chauffer l'eau et le thé était gras jusqu'à l'écœurement. Il le but cependant avant d'aller se coucher. En ôtant ses chaussures, sur ses mains dont le sang s'était retiré, il remarqua les ongles très roses, élargis, recourbés jusqu'à recouvrir l'extrémité des doigts. Il n'avait jamais eu ces ongles qui donnaient à sa main quelque chose de tortueux et de malsain. Il sentait sa poitrine prise dans un étau. Il toussa et cracha plusieurs fois normalement, quoique sa bouche gardât un goût de sang. Au lit, de longs frissons le saisirent. Il les sentait monter depuis l'extrémité du corps et se rejoindre dans les épaules comme deux filets d'eau glacée pendant que ses dents claquaient au-dessus des draps qui lui paraissaient mouillés. La maison lui semblait vaste et les bruits familiers qu'il entendait s'élargissaient jusqu'à l'infini comme s'ils ne rencontraient pas de mur qui mît un terme à leur résonance. Il entendait la mer comme un roulement d'eau et de galets, le battement de la nuit derrière ses grandes vitres et le cri des chiens aux fermes éloignées. Il eut chaud, rejeta les couvertures, puis froid, et les ramena. Dans ce balancement entre deux souffrances, cette somnolence et cette inquiétude qui le tirait du sommeil, il prit conscience soudain qu'il était malade. Une angoisse lui vint à la pensée qu'il pouvait peut-être mourir dans cette sorte d'inconscience et sans pouvoir regarder devant lui. Au village, l'horloge de l'église sonna sans qu'il pût reconnaître le nombre de coups. Il ne voulait pas mourir comme un malade. Pour lui du moins il ne voulait pas que la maladie fût ce qu'elle est souvent, une atténuation et comme une transition vers la mort. Ce qu'il voulait encore inconsciemment, c'était la rencontre de sa vie pleine de sang et de santé avec la mort. Et non la mise en présence de la mort et de ce qui était déjà presque la mort. Il se leva, tira péniblement un fauteuil vers la fenêtre et s'assit en se couvrant de couvertures. Derrière les rideaux légers aux endroits où les plis n'épaississaient pas l'étoffe, il voyait des étoiles. Il respira longuement et serra les bras de son fauteuil pour apaiser ses mains qui tremblaient. Il voulait reconquérir sa lucidité. « Ça se pouvait », pensait-il. En même temps, il pensait que le gaz était resté allumé dans la cuisine. « Ça se pouvait », se répétait-il. La lucidité elle aussi était une longue patience. Tout pouvait se gagner et s'acquérir. Il frappait de son poing les bras de son fauteuil. On ne naît pas fort, faible ou volontaire. On devient fort, on devient lucide. Le destin n'est pas dans l'homme mais autour de l'homme. Il s'aperçut alors qu'il pleurait. Une étrange faiblesse, une sorte de lâcheté née de la maladie le rendait à l'enfance et à ses larmes. Il avait froid aux mains et un immense dégoût dans le cœur. Il pensait à ses ongles, sous sa clavicule il fit rouler des ganglions qui lui parurent énormes. Au-dehors toute cette beauté répandue sur le monde. Il ne voulait pas quitter son goût et sa jalousie de vivre. Il pensait à ces soirs sur Alger où monte dans le ciel vert le bruit des hommes sortant des fabriques à l'appel des sirènes. Entre le goût des absinthes, les fleurs sauvages parmi les ruines et la solitude des petites maisons entourées de cyprès dans le Sahel se tissait l'image d'une vie où la beauté et le bonheur prenaient son visage au désespoir et où Patrice trouvait une sorte d'éternité fugitive. Cela il ne voulait pas le quitter et que cette image pût durer sans lui. Rempli de révolte et de pitié, il vit alors le visage de Zagreus tourné vers la fenêtre. Il toussa longuement. Il respirait mal. Il étouffait dans ses vêtements de nuit. Il avait froid. Il avait chaud. Il brûlait d'une immense colère trouble et les poings serrés, tout son sang battant à grands coups sous son crâne; le regard vide, il attendait le nouveau frisson qui le replongerait dans la fièvre aveugle. Le frisson vint, le rendit à un monde humide et clos où ses yeux se fermèrent et firent taire la révolte de l'animal, jaloux de sa soif et de sa faim. Mais avant de s'endormir il eut le temps de voir la nuit blanchir un peu derrière les rideaux et d'entendre, avec l'aube et le réveil du monde, comme un immense appel de tendresse et d'espoir qui fondait sans doute sa terreur de la mort, mais qui dans le même temps l'assurait qu'il trouverait une raison de mourir dans ce qui avait été toute sa raison de vivre. Quand il se réveilla la journée était déjà avancée et tout un peuple d'oiseaux et d'insectes chantait dans la chaleur. Il songea que Lucienne devait arriver le jour même. Il était brisé et regagna péniblement son lit. Il avait le goût de la fièvre dans sa bouche et cette fragilité qui aux yeux des malades rend les choses plus dures et les êtres plus contraignants. Il fit appeler Bernard. Il vint, toujours silencieux et affairé, l'ausculta, ôta ses lunettes pour en essuyer les verres. « Mauvais », dit-il. Il lui fit deux piqûres. Pendant la seconde, Mersault, pourtant peu douillet, s'évanouit. Quand il revint à lui, Bernard lui tenait le poignet d'une main et sa montre dans l'autre, regardait l'avance saccadée d'une aiguille à secondes. « Vous voyez, dit Bernard, une syncope d'un quart d'heure. Votre cœur flanche. Vous pouvez y rester, dans une nouvelle syncope. »

Mersault closed his eyes. He was exhausted, his lips white and dry, his breathing a hoarse whistle. ‘Bernard,’ he said. ‘Yes.’ ‘I don’t want to die in a coma. I want to see what’s happen-ing — do you understand me?’ ‘Yes,’ Bernard said, and gave him several ampoules. ‘If you feel weak, break this open and swallow it. It’s adrenalin.’ As he was leaving, Bernard met Lucienne on her way in. ‘As charming as ever.’ ‘Is Patrice ill?’ ‘Yes.’ ‘Is it serious?’ ‘No, he’s all right,’ Bernard said. And just before he was out the door: ‘One piece of advice, though — try to leave him alone as much as you can.’ ‘Oh,’ Lucienne said, ‘then it can’t be anything.’

Mersault ferma les yeux. Il était harassé, les lèvres blanches et sèches, la respiration sifflante. « Bernard, dit-il. - Oui. - Je ne veux pas finir dans une syncope. J'ai besoin de voir clair, vous comprenez. - Oui », dit Bernard. Il lui donna quelques ampoules. « Si vous vous sentez faible, brisez et avalez. C'est de l'adrénaline. » En sortant, Bernard rencontra Lucienne qui arrivait : « Toujours charmante. - Patrice est malade ? - Oui. - C'est grave ? - Non, il est très bien », dit Bernard. Et, avant de partir : « Au fait, un conseil, laissez-le seul dans la mesure du possible.

All day long, Mersault coughed and choked. Twice he felt the cold, stubborn chill which would draw him into anothercoma, and twice the adrenalin rescued him from that dark immersion. And all day long his dim eyes stared at the magnifi-cent landscape. At about four, a big red rowing boat appeared on the sea, gradually growing larger, glistening with sunlight, brine and fish scales. Perez, standing, rowed on steadily. Mersault closed his eyes and smiled for the first time since the day before, though he did not unclench his teeth. Lucienne, who had been fussing around the room, vaguely uneasy, threw her-self on the bed and kissed him. ‘Sit down,’ Mersault said, ‘you can stay.’ ‘Don’t talk, you’ll tire yourself out.’

- Ah, dit Lucienne, ça n'est donc rien. » Toute la journée, Mersault étouffa. Deux fois il sentit le vide froid et tenace qui l'aspirait dans une nouvelle syncope, deux fois l'adrénaline le tira de cette plongée liquide. Et toute la journée, ses yeux sombres regardèrent la campagne magnifique. Vers quatre heures, un grand canot rouge pointa sur la mer et grossit peu à peu, ruisselant de soleil, d'eau et d'écailles. Pérez, debout et ramant régulièrement. La nuit vint alors rapidement. Mersault ferma les yeux et, pour la première fois depuis la veille, sourit. Il n'avait pas desserré les dents. Lucienne était dans sa chambre depuis un moment, vaguement inquiète, elle se précipita sur lui et l'embrassa. « Assieds-toi, dit Mersault. Tu peux rester. - Ne parle pas, dit Lucienne, ça te fatigue. »

Bernard came, gave injections, left. Huge red clouds moved slowly across the sky. ‘When I was a child,’ Mersault said laboriously, leaning back on the pillow, his eyes fixed on the sky, ‘my mother told me that was the souls of the dead going to paradise. I was amazed they had red souls. Now I know it means a storm is coming. But it’s still amazing.’ Night was beginning to fall. Images came. Huge fantastic animals which nodded over desert landscapes. Mersault gently swept them away, despite his fever. He let only Zagreus’ face appear, a sign of blood brotherhood. He who had inflicted death was going to die. And then, as for Zagreus, the lucid gaze he cast upon his life was a man’s gaze. Until now he had lived. Now he could talk of his life. Of that great ravaging energy which had borne him on, of that fugitive and generating poetry of life, nothing was left now but the transparent truth which is the opposite of poetry. Of all the men he had carried inside himself, as every man does at the beginning of this life, of all those various rootless, mingling beings who had created his life with consciousness, with courage. That was his whole happiness in living and dying. He realized now that to be afraid of this death he was staring at with animal terror meant to be afraid of life. Fear of dying justified a limitless attachment to what is alive in man. And all those who had not made the gestures necessary to live their lives, all those who feared and exalted impotence they were afraid of death because of the sanction it gave to a life in which they had not been involved. They had not lived enough, never having lived at all. And death was a kind of gesture, forever withholding water from the traveller vainly seeking to slake his thirst. But for the others, it was the fatal and tender gesture which erases and denies, smiling at gratitude as at rebellion. He spent a day and a night sitting on his bed, his arms on the bedside table and his head on his arms. He could not breathe lying down. Lucienne sat beside him and watched him without speaking a word. Sometimes Mersault looked at her. He realized that after he was gone, the first man who put his arms around her would make her soften, submit. She would be offered her body, her breasts as she had been offered to him, and the world would continue in the warmth of her parted lips. Sometimes he raised his head and stared out of the window. He had not shaved, his red-rimmed, hollowed eyes had lost their dark lustre, and his pale sunken cheeks under the bluish stubble transformed him completely. His gaze came to rest on the panes. He sighed and turned towards Lucienne. Then he smiled. And in his face that was collapsing, even vanishing, the hard lucid smile wakened a new strength, a cheerful gravity. ‘Better?’ Lucienne asked in a whisper. ‘Yes.’ Then he returned to darkness between his arms. At the limit of his strength and his resistance, he joined Roland Zagreus for the first time, whose smile had so exasperated him in the beginning. His short, gasping breath left a moist cloud on the marble of the night table. And in that sickly warmth rising towards him from the stone, he felt even more distinctly the icy tips of his fingers and toes. Even that revealed life, though, and in this journey from cold to warm, he discovered the exaltation which had seized Zagreus, thanking life ‘for allowing him to go on burning’. He was overcome by a violent and fraternal love for this man from whom he had felt so far, and he realized that by killing him he had consummated a union which bound them together forever. That heavy approach of tears, a mingled taste of life and death, was shared by them both, he realized now. And in Zagreus’ very immobility confronting death, he encountered the secret image of his own life. Fever helped him here, and with it an exultant certainty of sustaining conscious-ness to the end, of dying with his eyes open. Zagreus, too, had had his eyes open that day, and tears had fallen from them. But that was the last weakness of a man who had not had his share of life. Patrice was not afraid of such weakness. In the pounding of his feverish blood, though it failed to reach the limits of his body, he understood that such weakness would not be his. For he had played his part, fashioned his role, perfected man’s one duty, which is only to be happy. Not for long, no doubt. He had destroyed the obstacle, and this inner brother he had engendered in himself what did it matter if he existed for two or for twenty years? Happiness was the fact that he had existed.

Bernard vint, fit des piqûres, partit. De grands nuages rouges passaient lentement dans le ciel. « Quand j'étais enfant, dit Mersault avec effort, enfoncé dans son oreiller et les yeux au ciel, ma mère me disait que c'était les âmes des morts qui montaient au paradis. J'étais émerveillé d'avoir une âme rouge. Maintenant je sais que c'est le plus souvent une promesse de vent. Mais c'est aussi merveilleux. » La nuit commença. Des images venaient. De grands animaux fantastiques qui hochaient la tête au-dessus de paysages désertiques. Mersault les écarta doucement au fond de sa fièvre. Il laissait venir seulement le visage de Zagreus dans sa fraternité sanglante. Celui qui avait donné la mort allait mourir. Et comme alors pour Zagreus, le regard lucide qu'il tenait sur sa vie était celui d'un homme. Jusqu'ici il avait vécu. Maintenant on pourrait parler de sa vie. De ce grand élan ravageur qui l'avait emporté en avant, de la poésie fugitive et créatrice de la vie, rien ne restait plus maintenant que la vérité sans rides qui est le contraire de la poésie. De tous les hommes qu'il avait portés en lui comme chacun au commencement de cette vie, de ces êtres divers qui mêlaient leurs racines sans se confondre, il savait maintenant lequel il avait été : et ce choix que dans l'homme crée le destin il l'avait fait dans la conscience et le courage. Là était tout son bonheur de vivre et de mourir. Cette mort qu'il avait regardée avec l'affolement d'une bête, il comprenait qu'en avoir peur signifiait avoir peur de la vie. La peur de mourir justifiait un attachement sans bornes à ce qui est vivant dans l'homme. Et tous ceux qui n'avaient pas fait les gestes décisifs pour élever leur vie, tous ceux qui craignaient et exaltaient l'impuissance, tous ceux-là avaient peur de la mort, à cause de la sanction qu'elle apportait à une vie où ils n'avaient pas été mêlés. Ils n'avaient pas assez vécu, n'ayant jamais vécu. Et la mort était comme un geste privant à jamais d'eau le voyageur ayant cherché vainement à calmer sa soif. Mais pour les autres, elle était le geste fatal et tendre qui efface et qui nie, souriant à la reconnaissance comme à la révolte. Il passa un jour et une nuit assis sur son lit, les bras sur la table de nuit et la tête dans ses bras. Couché il ne pouvait respirer. À ses côtés, Lucienne était assise et l'observait sans dire un mot. Mersault la regardait parfois. Il songeait qu'après lui, le premier qui prendrait sa taille la ferait mollir. Tout entière dans ses seins elle serait offerte comme elle lui avait été offerte, et le monde continuerait dans la tiédeur de ses lèvres entrouvertes. Quelquefois il levait la tête et regardait par la fenêtre. Il n'était pas rasé, ses yeux rougis tout au bord et profondément creusés avaient perdu leur éclat sombre et les joues creuses et pâles sous le poil bleuâtre, le transformaient complètement. Son regard de chat malade se posait sur les vitres. Il respirait et se tournait vers Lucienne. Alors il souriait. Et dans ce visage qui de toute part fuyait et s'amollissait, ce sourire dur et lucide mettait une nouvelle force, une gravité allègre. « Ça va ? disait Lucienne de sa voix éteinte. - Oui. » Il retournait alors à la nuit de ses bras. À la limite de sa force et de sa résistance, il rejoignait pour la première fois première fois et par l'intérieur, Roland Zagreus dont le sourire l'exaspérait tant au début. Sa respiration courte et précipitée laissait sur le marbre de la table de nuit une buée humide qui lui renvoyait sa chaleur. Et dans cette tiédeur malsaine qui montait vers lui, il éprouvait de façon plus sensible le bout glacé de ses doigts et de ses pieds. Cela même révélait une vie, et dans ce voyage du froid au chaud, il retrouvait l'exaltation qui avait saisi Zagreus, remerciant « la vie pour lui permettre de brûler encore ». Il se prenait d'un amour violent et fraternel pour cet homme dont il s'était senti si loin et il comprenait qu'à le tuer il avait consommé avec lui des noces qui les liaient à tout jamais. Ce lourd cheminement de larmes qui était en lui comme un goût mêlé de la vie et de la mort, il comprenait qu'il leur était commun. Et dans l'immobilité même de Zagreus en face de la mort, il retrouvait l'image secrète et dure de sa propre vie. La fièvre l’y aidait et avec elle cette certitude exaltante qu'il avait de maintenir sa conscience jusqu'au bout et de mourir les yeux ouverts. Zagreus aussi avait les yeux ouverts ce jour-là et des larmes y roulaient. Mais c'était la dernière faiblesse d'un homme qui n'avait pas eu de part à sa vie. Patrice ne craignait pas cette faiblesse. Dans les coups de son sang fiévreux qui s'arrêtait toujours à quelques centimètres des limites de son corps, il comprenait encore que cette faiblesse ne serait pas la sienne. Car lui avait rempli son rôle, avait parfait l'unique devoir de l'homme qui est seulement d'être heureux. Pas longtemps sans doute. Mais le temps ne fait rien à la chose. Il ne peut être qu'un obstacle, ou alors il n'est plus rien. Il avait détruit l'obstacle, et ce frère intérieur qu'il avait engendré en lui, peu importait qu'il fût deux ou vingt, années. Le bonheur était qu'il fût.

The blanket slipped from Mersault’s shoulders, and when Lucienne stood up to cover him, he shuddered at her touch. Since the day he had sneezed in the little square near Zagreus’ villa to this moment, his body had served him faithfully, had opened him to the world. But at the same time, it lived a life of its own, detached from the man it represented. For these few years it had passed through a slow decomposition; now it had completed its trajectory, and was ready to leave.Mersault, to restore him to the world. In that sudden shudder of which Mersault was conscious, his body indicated once more a complicity which had already won so many joys for them both. Solely for this reason, Mersault took pleasure in that shudder. Conscious, he must be conscious with deception, without cowardice alone, face to face at grips with his body eyes open upon death. It was a man’s business. Not love, not land-scape, nothing but an infinite waste of solitude and happiness in which Mersault was playing his last cards. He felt his breath-ing weaken. He gasped for air, and in that movement his ruined lungs wheezed. His wrists were cold now, and there was no feeling in his hands at all. Day was breaking. The new day was cool, filled with the sound of birds. The sun rose quickly, and in a single leap was above the horizon. The earth was covered with gold, with warmth. In the morning, sky and sea were spattered with dancing patches of blue and yellow light. A light breeze had risen, and through the window a breath of salt air cooled Mersault’s arms. At noonthe wind dropped, the day split open like ripe fruit and trick-led down the face of the world, a warm and choking juice in a sudden concert of cicadas. The sea was covered with this golden juice, a sheet of oil upon the water, and gave back to the sun-crushed earth a warm, softening breath which released odours of wormwood, rosemary, and hot stone. From his bed, Mersault received that impact, that offering, and he opened his eyes on the huge, curved, glistening sea irradiated with the smiles of his gods. Suddenly he realized he was sitting on his bed, and that Lucienne’s face was very close to his. Slowly, as though it came from his stomach, there rose inside him a stone which approached his throat. He breathed faster and faster, taking advantage of the respites granted each time it moved. It rose steadily, higher and higher. He looked at Lucienne. He smiled without wincing, and this smile too came from inside himself. He threw himself back on the bed, and felt the slow ascent within him. He looked at Lucienne’s swollen lips and, behind her, the smile of the earth. He looked at them with the same eyes, the same desire.

Lucienne se leva et recouvrit les épaules de Mersault d'où la couverture avait glissé. Il frissonna sous ce geste. Depuis le jour où il avait éternué sur la petite place près de la villa de Zagreus, jusqu'à cette heure, son corps l'avait fidèlement servi et l'avait ouvert au monde. Mais dans le même temps, il continuait une vie propre et détachée de l'homme qu'il figurait. Il avait poursuivi à travers ces quelques années une lente décomposition. Maintenant il avait parfait sa courbe et il se tenait prêt à quitter Mersault et à le rendre au monde. Dans ce frisson subit dont Mersault était conscient, il marquait encore une fois cette complicité qui déjà leur avait conquis tant de joies. À ce titre seul, Mersault prenait ce frisson comme une joie. Conscient, c'était ce qu'il fallait sans duperie, sans lâcheté - seul à seul - en tête à tête avec son corps - les yeux ouverts sur la mort. Il s'agissait d'une affaire entre hommes. Rien, pas un amour ni un décor, mais un désert infini de solitude et de bonheur où Mersault jouait ses dernières cartes. Il sentait son souffle faiblir. Il aspira une gorgée d'air et dans ce mouvement toutes les orgues de sa poitrine ronflèrent. Il sentait ses mollets très froids et ses mains insensibles. Le jour se levait. Le matin qui pointa fut plein d'oiseaux et de fraîcheur. Le soleil se leva rapidement et d'un bond fut au-dessus de l'horizon. La terre se couvrit d'or et de chaleur. Dans le matin le ciel et la mer s'éclaboussaient de lumières bleues et jaunes, par grandes taches bondissantes. Un vent léger s'était levé et par la fenêtre un air à goût de sel venait rafraîchir les mains de Mersault. À midi le vent cessa, la journée éclata comme un fruit mûr et sur toute l'étendue du monde, elle coula en jus tiède et étouffant, dans un concert soudain de cigales. La mer se couvrit de ce jus doré comme d'une huile et renvoya sur la terre écrasée de soleil un souffle chaud qui l'ouvrit et laissa monter des parfums d'absinthe, de romarin et de pierre chaude. De son lit, Mersault perçut ce choc et cette offrande et il ouvrit les yeux sur la mer immense et courbe, rutilante, peuplée des sourires de ses dieux. Il s'aperçut soudain qu'il était assis sur son lit et que le visage de Lucienne était tout près du sien. En lui montait lentement, comme depuis le ventre, un caillou qui cheminait jusqu'à sa gorge. Il respirait de plus en plus vite, profitant des passages. Cela montait toujours. Il regarda Lucienne. Il sourit sans une crispation, et ce sourire aussi venait de l'intérieur. Il se renversa sur son lit et il éprouva la lente montée en lui. Il regarda les lèvres gonflées de Lucienne et, derrière elle, le sourire de la terre. Il les regardait du même regard et avec le même désir.

‘In a minute, in a second,’ he thought. The ascent stopped. And stone among the stones, he returned to the joy of his heart, to the truth of the motionless worlds.

« Dans une minute, une seconde », pensa-t-il. La montée s'arrêta. Et pierre parmi les pierres, il retourna dans la joie de son cœur à la vérité des mondes immobiles.

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