EARLY in the morning, the fog-lamps of Mersault’s car were gleaming along the coast road. Leaving Algiers, he passed milk carts, and the warm smell of the horses made him even more aware of the morning’s freshness. It was still dark. A last star dissolved slowly in the sky, and on the pale road he could hear only the motor’s contented purr and occasionally, in the dis-tance, the sound of hooves, the clatter of milk cans, until out of the dark his lights glittered on the horseshoes. Then everything vanished in the sound of speed. He was driving faster now, and the night swiftly veered to day.
[151] Au
petit matin, la voiture de Mersault roulait sur la route du littoral avec ses
phares en veilleuse. En sortant d'Alger, il avait rattrapé et doublé des
voitures de laitier, et l'odeur des chevaux, faite de sueur chaude et d'écurie,
lui avait rendu plus sensible la fraîcheur du matin. Il faisait encore noir.
Une dernière étoile fondait lentement au ciel, et sur la route luisante dans
l'obscurité, il percevait seulement le bruit de bête heureuse du moteur et
quelquefois un peu plus loin, le trot d'un cheval et le vacarme cahotant d'une
voiture pleine de bidons, jusqu'à ce que lui devienne perceptible, sur le fond
noir de la route, le quadruple éclat des fers luisants aux pieds du cheval. Puis
tout s'évanouissait dans le bruit de la vitesse. Il allait plus vite maintenant
et la nuit virait rapidement au jour.
Out of the darkness still retained between the hills, the car climbed an empty road overlooking the sea, where the morning declared itself. Mersault accelerated. The tiny sucking sound of the wheels grew louder on the dewy tarmac. At each of the many turns, Mersault’s braking made the tyres squeal, and as the road straightened, the sound of the motor gaining speed momentarily drowned out the soft voices of the sea rising from the beaches below. Only an aeroplane permits man a more apparent solitude than the kind he discovers in a car. Utterly confident of his own presence, satisfied with the precision of his gestures, Mersault could at the same time return to himself and to what concerned him. The day lay open, now, at the end of the road. The sun rose over the sea, awakening the fields on either side of the road, still deserted a moment before, filling them with the red fluttering of birds and insects. Sometimes a farmer would cross one of these fields, and Mersault, rushing past, retained no more than the image of a figure with a sack bending over the moist, clinging soil. Again and again the car brought him to the edge of slopes overlooking the sea; they grew steeper and their outline, barely suggested in the light of dawn, grew more distinct now, suddenly revealing prospects of olive trees, pines, and whitewashed cottages. Then another turn hurled the car towards the sea which tipped up towards Mersault like an offering glowing with salt and sleep. Then the car hissed on the tarmac and turned back towards other hillsides and the unchanging sea.
Du fond
de la nuit ramassée entre les collines d'Alger, l'auto sortait sur une route
libre dominant la mer où le matin s'arrondissait. Mersault lança la voiture à
toute vitesse. Les roues multipliaient sur la route humide de rosée leurs
petits bruits de [152] ventouse. À chacun des nombreux tournants, un coup de
frein faisait hurler les pneus sur un mode aigu, et dans la ligne droite le ronflement
grave de la reprise couvrait un moment les petites voix de la mer qui montaient
des plages en contrebas. Seul l'avion permet une solitude plus sensible à
l'homme que celle qu'il découvre dans l'auto. Tout entier présent à lui-même,
consciemment satisfait de la précision de ses gestes, Mersault pouvait en même
temps revenir à lui-même et à ce qui l'occupait. Le jour maintenant était grand
ouvert au bout de la route. Le soleil se levait sur la mer et avec lui les
champs en bordure, encore déserts tout à l'heure, se réveillaient pleins
d'oiseaux et d'insectes au vol rouge. Parfois un paysan traversait l'un d'eux,
et Mersault emporté par la vitesse gardait seulement l'image d'une silhouette
chargée d'un sac, pesant de tout son pas sur la terre grasse et juteuse.
Régulièrement, l'auto le ramenait contre les coteaux qui dominaient la mer. Ils
grossissaient et leur silhouette, un peu plus tôt à peine indiquée en ombre
chinoise contre le jour, se rapprochait rapidement, grossissait dans son détail
et présentait à Mersault, pleins d'oliviers, de pins et maisonnettes crépies,
ses flancs soudain découverts. Puis un autre tournant lançait l'auto vers la
mer qui se gonflait en marée et montait vers Mersault, comme une offrande
pleine de sel, de rougeurs et de sommeil. L'auto alors sifflait sur la route et
repartait vers d'autres coteaux et la mer toujours semblable. [153]
A month before, Mersault had announced his departure to the House above the World. He would travel again, then settle down somewhere near Algiers. Several weeks later he was back, convinced that travel now meant an alien way of life to him: wandering seemed no more than the happiness of an anxious man. And deep inside himself he felt a dim exhaustion. He was eager to carry out his plan of buying a little house some-where in the Chenoua, between the sea and the mountains, a few kilometres from the ruins of Tipasa. When he arrived in Algiers, he had envisioned the setting of his life. He had made a large investment in German pharmaceuticals, paid a broker to manage his holdings for him, and thereby justified his absences from Algiers and the independent life he was leading. The in-vestment, moreover, was more or less profitable, and he made up for his occasional losses, offering without remorse this trib-ute to his profound freedom. The world is always satisfied, it turns out, with a countenance it can understand. Indolence and cowardice do the rest. Independence is earned by a few words of cheap confidence. Mersault then concerned himself with Lucienne’s fate.
Un mois
auparavant, Mersault avait annoncé son départ à la Maison devant le Monde. Il
allait voyager d'abord et se fixer ensuite dans les environs d'Alger. Quelques
semaines après il était de retour, certain que le voyage figurait pour lui une
vie désormais étrangère : le dépaysement lui paraissait seulement un
bonheur d'inquiet. Aussi bien, il sentait en lui une fatigue obscure. Il avait
hâte de réaliser le projet qu'il avait formé d'acheter une petite maison entre
la mer et la montagne, au Chenoua, à quelques kilomètres des ruines de Tipasa.
À son arrivée à Alger, il avait mis en scène le décor extérieur de sa vie. Il
avait acheté un portefeuille important de produits pharmaceutiques allemands,
mis un employé qu'il payait à la tête de l'affaire, et justifié ainsi ses
absences d'Alger et la vie indépendante qu'il menait. L'affaire, pour le reste,
marchait tant bien que mal et il subvenait aux déficits occasionnels, apportant
sans remords ce tribut à sa liberté profonde. Il suffit en effet de présenter
au monde une face qu'il puisse comprendre. La paresse et la lâcheté font le
reste. L'indépendance se gagne avec quelques mots de confidence à bon marché. Mersault
s'occupa ensuite du sort de Lucienne.
She had no family, lived alone, worked as a secretary for a coal company, ate little but fruit and did Swedish exercises. Mersault lent her books which she returned without a word. To his questions, she replied: ‘Yes, I liked it,’ or else: ‘It was a little sad.’ The day he decided to leave Algiers, he suggested that she live with him but continued to keep her apartment in Algiers without working, joining him when he sent for her. He promised this with enough conviction for Lucienne to find nothing humiliating in the offer, and in fact there was nothing humiliating in it. Lucienne often realized through her body what her mind could not understand; she agreed. Mersault added: ‘If you want, I can marry you. But I don’t see the point.’ ‘Whatever you prefer,’ Lucienne said. A week later he married her and made ready to leave the city. Meanwhile Lucienne bought an orange canoe to skin over the blue sea. Mersault twisted the wheel to avoid a venturesome hen. He was thinking of the conversation he had had with Catherine, the day he had left the House above the World he had spent the night alone in a hotel.
Elle
n'avait pas de parents, vivait seule, était secrétaire dans une maison de
charbons, mangeait avec des fruits et faisait de la culture physique. Mersault
lui prêta des livres. Elle les lui rendit sans rien dire. À ses questions, elle
répondit : « Oui, c'est bien », ou encore : « C'est un
peu triste. » Le [154] jour où il décida de quitter Alger, il lui proposa
alors de vivre avec lui mais de résider à Alger sans travailler et de le
rejoindre quand il aurait besoin d'elle. Il le dit avec assez de conviction
pour que Lucienne n'y vit rien d'humiliant et aussi bien il n'y avait rien
d'humiliant. Lucienne percevait souvent par le corps ce que son esprit ne
pouvait comprendre. Elle accepta. Mersault ajouta : « Si
vous y tenez, je puis vous promettre de vous épouser. Mais ça ne me paraît pas
utile. - Ce
sera comme vous voudrez », dit Lucienne. Une
semaine après, il l'épousait et se préparait à partir. Lucienne pendant ce
temps s'acheta un canoë orange pour aller sur la mer bleue. Mersault
évita d'un coup de volant une poule matinale. Il songeait à la conversation
qu'il avait eue avec Catherine. La veille du départ il avait quitté la Maison
devant le Monde pour passer une nuit seul à l'hôtel.
It was early in the afternoon, and because it had rained that morning, the whole bay was like a wet pane of glass, the sky utterly blank above it. The cape at the opposite end of the bay stood out wonderfully clear, and lay, gilded by a sunbeam, like a huge summer snake upon the sea. Patrice had finished packing and now, his arms leaning on the sill, stared greedily at this new birth of the world.
C'était
le début de l'après-midi et, comme il avait plu dans la matinée, la baie tout
entière était comme une vitre lavée et le ciel comme un linge frais. Tout en
face, le cap qui terminait la courbe de la baie se dessinait avec une
merveilleuse pureté et, doré par un rayon de soleil, il s'allongeait dans la
mer comme un grand serpent d'été. Patrice avait fini de boucler ses valises et
maintenant, les bras contre le portant de la fenêtre, il regardait avidement
cette nouvelle naissance du monde.
‘But if you’re happy here, why are you leaving?’ Catherine had asked. ‘There’s a risk of being loved, little Catherine, and that would keep me from being happy.’ Coiled on the couch, her head down, Catherine stared at Patrice. Without turning around he said: ‘A lot of men complicate their lives and invent problems for themselves. In my case, it’s quite simple. Look …’ He spoke facing the world, and Catherine felt forgotten. She looked at Patrice’s long fingers on the sill, studied his way of resting his weight on one hip, and without even seeing his eyes she knew how absorbed his gaze would be.
[155] « Je
ne comprends pas pourquoi tu pars, si tu es heureux ici, lui avait dit
Catherine. - Je
risquerais d'y être aimé, petite Catherine, et ça m'empêcherait d'être
heureux. » Catherine
lovée sur le divan, la tête un peu basse, regardait Patrice avec son beau
regard sans fond. Il dit sans se retourner : « Beaucoup
d'hommes compliquent leur existence et s'inventent des destins. Moi c'est tout
simple. Regarde... » Il
parlait face au monde et Catherine se sentait oubliée. Elle regardait les longs
doigts de Patrice pendant au bout de l'avant-bras replié contre le portant, sa
façon de porter son corps sur une seule hanche et son regard perdu qu'elle
devinait sans l'apercevoir.
‘What I …’ but she broke off, still staring at Patrice. Little sails began riding out to sea, taking advantage of the calm. They approached the channel, filled it with fluttering wings, and suddenly sped outwards, leaving a wake of air and water that widened in long foamy trails. Catherine watched them make their way out to sea from where she sat, rising around Patrice like a flight of white birds. He seemed to feel the weight of her silence and her stare, turned around, took her hands and brought them close to his own body. ‘Never give up, Catherine. You have so much inside you, and the no-blest sense of happiness of all. Don’t just wait for a man to come along. That’s the mistake so many women make. Find your happiness in yourself.’
« Ce
que je voudrais... » dit-elle mais elle se tut et regarda Patrice. De
petites voiles commençaient à gagner la mer en profitant du calme. Elles
abordaient la passe, la remplissaient de battements d'ailes et soudain tiraient
leur course vers le large, avec un sillage d'air et d'eau qui s'épanouissait en
longs frissons écumeux. De sa place et à mesure qu'elles avançaient dans la
mer, Catherine les voyait s'élever autour de Patrice comme un vol d'oiseaux
blancs. Il parut sentir son silence et son regard. Il se retourna, lui prit les
mains et l'amena contre lui. « Ne
renonce jamais, Catherine. Tu as tant de choses en toi et la plus noble de
toutes, le sens [156] du bonheur. N'attends pas seulement la vie d'un homme.
C'est pour cela que tant de femmes se trompent. Mais attends-la de toi-même.
‘I’m not complaining, Mersault,’ Catherine said softly, putting one hand on Patrice’s shoulder. ‘The only thing that matters now is that you take good care of yourself.’ He realized then how easily his certainty could be shaken. His heart was strangely hard.
- Je ne
me plains pas, Mersault, dit Catherine doucement, en prenant l'épaule de
Patrice,. Une seule chose importe pour le moment. Soigne-toi. » Il
sentit alors combien sa certitude tenait à peu de choses. Son cœur était
étrangement sec.
‘You shouldn’t have said that just now.’ He picked up his suit-case and went down the steep stairs, then down the path from the olive-trees to the olive-trees. There was nothing ahead of him now except the Chenoua, a forest of ruins and wormwood, a love without hope or despair, and the memory of a life of vine-gar and flowers. He turned around. Up above, Catherine was watching him leave, motionless.
« Tu
n'aurais pas dû dire cela maintenant. » Il prit
sa valise et descendit d'abord l'escalier raide puis le chemin depuis les
oliviers jusqu'aux oliviers. Rien ne l'attendait plus que le Chenoua, une forêt
de ruines et d'absinthes, un amour sans espoir ni désespoir avec le souvenir
d'une vie de vinaigre et de fleurs. Il se retourna. Là-haut, Catherine le
regardait partir, sans un geste.
In a little less than two hours, Mersault was in sight of the Chenoua. The night’s last violent shadows still lingered on the slopes that plunged into the sea, while the peak glowed in the red and yellow sunlight. There was a kind of vigorous and massive assertion of the earth here, thrusting up from the Sahel and silhouetted on the horizon, ending in this enormous bestial back which plummeted straight down into the sea. The house Mersault had bought stood on the last slopes, a hundred yards from the water already turning golden in the heat. There was only one storey above the ground floor, and only one room in it, but this room was enormous and overlooked the front garden and the sea through a splendid bay window opening on to a terrace as well. Mersault hurried up to it: the sea was already forming scarves of mist, and its blue darkened while the warm red of the terrace tiles glistened in the morning dew. The whitewashed parapet had already been conquered by the first tendrils of a triumphant rambler-rose. The firm white flesh of the open petals, sharp against the sea, was both voluptuous and satiating. Downstairs, one room faced the foothills of the Chenoua, covered with fruit-trees, the other two opened on to the garden and the sea beyond. In the garden, two pines thrust their bare trunks high into the sky, the tips alone covered with a green and yellow pelt. From the house he could see only the space bracketed beneath the trunks. A little steamship was moving out to sea now, and Mersault watched its entire trajectory from one pine to the other. Here was where he would live. Doubtless because the beauty of the place touched his heart — why else had he bought this house? But the release he hoped to find here dismayed him, this solitude he had sought so deliberately seemed even more disturbing, now that he knew its setting. The village was not far away, a few hundred yards. He walked out of the house. A little path sloped down from the road towards the sea. Fol-lowing it, he noticed for the first time that he could glimpse, across the bay, the slender peninsula of Tipasa. At its very end were silhouetted the golden columns of the temple and around them the fallen ruins among the wormwood bushes forming, at this distance, a blue-grey plumage. On June evenings,.Mersault reflected, the wind would bring the fragrance of those sun-gorged shrubs across the water towards the Chenoua.
Après
un peu moins de deux heures Mersault arriva en vue du Chenoua. À ce moment les
dernières lueurs violettes de la nuit traînaient encore sur ses pentes qui
plongeaient dans la mer tandis que le sommet s'éclairait de lueurs rouges et
jaunes. Il y avait là comme un élan vigoureux et massif de la terre parti des
coteaux du Sahel qui se profilaient à l'horizon, pour aboutir dans cet énorme
dos de bête musclée qui plongeait dans la mer de toute sa hauteur. La maison
que Mersault avait achetée s'élevait sur les dernières pentes à une centaine de
mètres de la mer qui se dorait déjà de chaleur. Elle n'avait qu'un étage
au-dessus du rez-de-chaussée et dans cet étage une seule chambre avec ses
dépendances. [157] Mais cette chambre était vaste et s'ouvrait sur le jardin du
devant, puis sur la mer par une magnifique baie prolongée d'une terrasse.
Mersault y monta rapidement. La mer commençait déjà à fumer et du même coup son
bleu se fonçait tandis que le rouge chaud des carreaux de la terrasse y gagnait
son rayonnement et son éclat. La balustrade crépie laissait déjà passer les
premières fleurs d'un magnifique rosier grimpant. Les roses étaient blanches et
pour celles qui étaient ouvertes, détachées sur la mer, il y avait à la fois quelque
chose de saturant et de plantureux dans la fermeté de leur chair. Des pièces du
bas, l'une donnait sur les premières pentes du Chenoua, peuplées d'arbres
fruitiers, les deux autres sur le jardin et sur la mer. Dans le jardin, deux
pins lançaient dans le ciel leurs troncs démesurés couverts à leur extrémité
seulement d'une fourrure jaunie et verte. De la maison, on ne pouvait voir que
l'espace compris entre ces deux arbres et la courbe de la mer entre les troncs.
En ce moment du moins, un petit vapeur passait au large et Mersault le regarda
pendant tout le long voyage qu'il fit d'un pin à l'autre pin. C'était
là qu'il allait vivre. Sans doute la beauté de ces lieux touchait son cœur.
C'était pour eux qu'aussi bien il avait acheté cette maison. Mais le
délassement qu'il avait espéré trouver là l'effrayait maintenant. Et cette
solitude qu'il avait recherchée avec tant de lucidité lui paraissait plus
inquiétante maintenant qu'il en connaissait le décor. Le village [158] n'était
pas loin, à quelques centaines de mètres. Il sortit. Un petit sentier
descendait de la route vers la mer. Au moment de le prendre, il s'aperçut pour
la première fois qu'on apercevait de l'autre côté de la mer la petite pointe de
Tipasa. Sur l'extrémité de cette pointe, se découpaient les colonnes dorées du
temple et tout autour d'elles les ruines usées parmi les absinthes qui
formaient à distance un pelage gris et laineux. Les soirs de juin, pensa
Mersault, le vent devait porter vers le Chenoua à travers la mer le parfum dont
se délivraient les absinthes gorgées de soleil.
He had to set up his house, organize his life. The first days passed quickly. He whitewashed the walls, bought hangings in Algiers, began to install electricity, and as he went about his work, interrupted by the meals he took at the village café and by his dips in the sea, he forgot why he had come here and lost himself in his body’s fatigue, loins aching and legs stiff, fretting over the shortage of paint or the defective installation of a light-switch in the hallway. He slept at the café and gradually became acquainted with the village: the boys who came to play pool and ping-pong on Sunday afternoons (they would use the table all afternoon, on the basis of one drink, to the owner’s great annoyance); the girls who strolled in the evening along the road overlooking the sea (they walked arm in arm, and there was a caressing, sing-song note in their voices); Perez the fisherman who supplied the hotel with fish and had only one arm. Here, too, he met the village doctor, Bernard. But the day the house was entirely ready, Mersault moved all his things into it and gradually recovered himself. It was evening. He was in the big room upstairs, and behind the window two worlds fought for the space between the two pines. In one, al-most transparent, the stars multiplied. In the other, denser and darker, a secret palpitation of the water betrayed the sea.
Il lui
fallait installer sa maison et l'organiser. Les premiers jours passèrent
rapidement. Il peignit les murs à la chaux, acheta des tentures à Alger,
recommença l'installation électrique. Et dans ce labeur coupé dans la journée
par les repas qu'il prenait à l'hôtel du village et par des bains de mer, il
oubliait pourquoi il était venu ici et se dispersait dans la fatigue de son
corps, les reins creusés et les jambes raides, soucieux du manque de peinture
ou de l'installation défectueuse d'un va-et-vient dans le couloir. Il couchait
à l'hôtel et faisait peu à peu connaissance avec le village : les garçons
qui venaient le dimanche après-midi jouer au billard russe et au ping-pong (ils
occupaient les jeux toute l'après-midi et, à la grande fureur du patron, ne
prenaient qu'une consommation); les filles qui se promenaient le soir sur la
route qui dominait la mer (elles se tenaient le bras et leurs voix chantaient [159]
un peu sur les dernières syllabes des mots); Pérez, le pêcheur, qui fournissait
l'hôtel en poissons et n'avait qu'un bras. Ce fut là aussi qu'il rencontra le
docteur du village, Bernard. Mais le jour où dans la maison tout fut installé,
Mersault y transporta ses affaires et revint un peu à lui. C'était le soir. Il
était dans la pièce du premier, et derrière la fenêtre deux mondes se
disputaient l'espace entre les deux pins. Dans l'un, presque transparent, les
étoiles se multipliaient. Dans l'autre, plus dense et plus noir, une secrète
palpitation d'eau annonçait la mer.
So far, he had lived sociably enough, chatting with the work-men who helped him in the house or with the owner of the café. But now he realized that he had no-one to meet tonight, nor tomorrow, nor ever, and that he was facing his longed for solitude at last. From the moment he no longer had to see any-one, the next day seemed terribly imminent. Yet he convinced himself that this was what he had wanted: nothing before him but himself for a long time — until the end. He decided to stay where he was, smoking and thinking late into the night, but by ten he was sleepy and went to bed. The next day he wakened very late, around ten, made his breakfast and ate it before washing or shaving. He felt a little tired. He had not shaved, and his hair was uncombed. But after he had eaten, instead of going into the bathroom he wandered from room to room, leafed through a magazine, and finally, was delighted to find a light switch that had not been attached, and set to work. Someone knocked: the boy from the café bringing his lunch, as he had arranged the day before. He sat down at his table just as he was, ate without appetite before the food had a chance to cool, and began to smoke, lying on the couch in the downstairs room. When he wakened, annoyed at having fallen asleep, it was four o’clock. He bathed then, shaved carefully, dressed and wrote two letters, one to Lucienne, the other to the three girls. It was already very late, and growing dark. Nonetheless he walked to the village to post his letters and returned with-out having met anyone. He went upstairs and out on to the terrace: the sea and the night were conversing on the beach and above the ruins. Mersault reflected. The memory of this wasted day embittered him. Tonight, at least, he would work, do something, read or go out and walk through the night. The garden gate creaked: his dinner was coming. He was hungry, ate happily, then felt unable to leave the house. He decided to read late in bed. But after the first pages his eyes closed, and the next morning he woke up late. The following days, Mersault tried to struggle against this encroachment. As the days passed, filled by the creak of the gate and countless cigarettes, he was disconcerted by the vari-ance between the gesture which had brought him to this life and this life itself. One evening he wrote to Lucienne to come, deciding to break this solitude from which he had expected so much. After the letter was sent, he was filled with a se-cret shame, but once Lucienne arrived the shame dissolved in a kind of mindless eager joy to rediscover a familiar being and the easy life her presence signified. He made a fuss over her, and Lucienne seemed almost surprised by his solicitude, when she could tear herself away from her carefully pressed white linen dress. He took walks now, but with Lucienne. He recovered his complicity with the world, but by resting his hand on Luci-enne’s shoulder. Taking refuge in humanity, he escaped his secret dread. Within two days, however, Lucienne bored him. And this was the moment she chose to ask him to let her live there. They were at dinner, and Mersault had simply refused, not raising his eyes from his plate.
Jusqu'ici
il avait vécu en disponibilité, rencontrant les ouvriers qui l'aidaient ou
bavardant avec le patron du café. Mais ce soir, il prit conscience qu'il
n'avait personne à rencontrer, ni demain ni jamais et qu'il était en face de la
solitude tant souhaitée. Dès l'instant où il ne devait voir personne, le
lendemain lui parut terriblement proche. Il se persuada cependant que c'était
ce qu'il avait voulu : lui devant lui et pendant un long temps, jusqu'à la
consommation. Il résolut de rester à fumer et à réfléchir tard dans la nuit,
mais vers dix heures il eut sommeil et se coucha. Le lendemain il s'éveilla
très tard, vers dix heures, prépara son petit déjeuner et le prit avant de
faire sa toilette. Il se sentait un peu las. Il n'était pas rasé et ses cheveux
étaient emmêlés. Pourtant après avoir mangé, au lieu de gagner la salle de
bains, il erra d'une pièce à l'autre, feuilleta une revue et finalement [160] fut
tout heureux de trouver un commutateur détache du mur et se mit au travail. On
frappa à la porte. C'était le petit garçon de l'hôtel qui lui apportait son
déjeuner comme il en avait convenu la veille. Tel qu'il était et par paresse il
se mit à table, mangea sans appétit avant que les plats se refroidissent et se
mit à fumer, étendu sur le divan de la pièce du bas. Quand il se réveilla,
furieux de s'être endormi, il était quatre heures. Il fit alors sa toilette, se
rasa soigneusement, s'habilla enfin et écrivit deux lettres, l'une pour Lucienne,
l'autre pour les trois étudiantes. Il était déjà très tard et la nuit tombait.
Il alla cependant jusqu'au village pour mettre ses lettres à la poste et revint
sans avoir rencontré personne. Il monta dans sa chambre et sortit sur la terrasse.
La mer et la nuit dialoguaient sur la grève et dans les ruines. Lui
réfléchissait. Le souvenir de cette journée perdue l'empoisonnait. Ce soir du
moins, il voulait travailler, faire quelque chose, lire ou sortir pour marcher
dans la nuit. La grille du jardin grinça. Son repas du soir arrivait. Il avait
faim, mangea avec appétit et se sentit alors incapable de sortir. Il décida de
lire longtemps au lit. Mais sur les premières pages ses yeux se fermèrent et le
lendemain il se réveillait tard. Les
jours suivants, Mersault tenta de réagir contre cet envahissement. À mesure que
les journées passaient, tout entières remplies par le grincement de la grille
et les innombrables cigarettes, une [161] angoisse le prenait à mesurer la
disproportion entre le geste qui l'avait amené à cette vie et cette vie même.
Un soir, il écrivit à Lucienne de venir, rompant ainsi avec cette solitude dont
il attendait tant. Quand la lettre partit, il était dévoré de honte secrète.
Mais quand Lucienne arriva, cette honte fondit dans une sorte de joie sotte et
précipitée qui l'envahit à retrouver un être familier et la vie facile que sa
présence impliquait. Il s'occupait d'elle, s'empressait, et Lucienne le regardait
avec un peu de surprise, mais toujours préoccupée de ses robes de toile blanche
bien repassées. Il
sortit alors dans la campagne, mais avec Lucienne. Il retrouva sa complicité
avec le monde, mais en portant sa main sur l'épaule de Lucienne. Et réfugié
dans l'homme, il échappait ainsi à sa peur secrète. Deux jours après cependant,
Lucienne l'ennuyait. Elle choisit ce moment pour lui demander de vivre auprès
de lui. Ils dînaient alors et Mersault avait nettement refusé sans lever les
yeux de son assiette.
After a pause, Lucienne had added in a neutral tone of voice: ‘You don’t love me.’ Mersault looked up. Her eyes were full of tears. He relented: ‘But I never said I did, my child.’ ‘I know,’ Lucienne said, ‘and that’s why.’
Après
un silence, Lucienne avait ajouté d'une voix neutre : « Tu
ne m'aimes pas. » Mersault
leva la tête. Elle avait les yeux pleins de larmes. Il s'adoucit : « Mais
je ne te l'ai jamais dit, mon petit. - C'est
vrai, dit Lucienne, et c'est pour ça. »
Mersault stood up and walked to the window. Between the pines, the stars throbbed in the night sky. And never had Patrice felt, along with his dread, so much disgust as at this moment for the days they had just passed together. ‘You’re a lovely girl, Lucienne. I can’t see any further than that. It’s all I ask of you. It has to be enough for the two of us.’
Mersault
se leva et marcha vers la fenêtre. Entre les deux pins, les étoiles
foisonnaient dans la nuit. [162] Et jamais peut-être Patrice n'avait eu au cœur
en même temps que son angoisse un tel dégoût des jours qui venaient de passer. « Tu
es belle, Lucienne, dit-il. Je ne vois pas plus loin. Je ne te demande rien de
plus. Cela est suffisant pour nous deux.
‘I know,’ Lucienne said. She was sitting with her back to Patrice, scoring the tablecloth with the tip of her knife. He walked over to her and rested a hand on the nape of her neck. ‘Believe me, there is no such thing as great suffering, great regret, great memory … Everything is forgotten, even a great love. That’s what’s sad about life, and also what’s wonderful about it. There’s only a way of looking at things, a way that comes to you every once in a while.
- Je
sais », dit Lucienne. Elle tournait le dos à Patrice et elle grattait la
nappe avec la pointe de son couteau. Il vint à elle et lui prit la nuque. « Crois-moi,
il n'y a pas de grande douleur, pas de grands repentirs, de grands souvenirs.
Tout s'oublie, même les grandes amours. C'est ce qu'il y a de triste et
d'exaltant à la fois dans la vie. Il y a seulement une certaine façon de voir
les choses et elle surgit de temps en temps. C'est pour ça qu'il est bon quand
même d'avoir eu un grand amour, une passion malheureuse dans sa vie. Ça fait du
moins un alibi pour les désespoirs sans raison dont nous sommes
accables. » Après
un temps, Mersault réfléchit et ajouta :
That’s why it’s good to have had love in your life after all, to have had an unhappy passion — it gives you an alibi for the vague despairs we all suffer from.’ After a pause, he added: ‘I don’t know if you understand what I mean.’ ‘I think I understand.’ She suddenly turned her head towards Mersault. ‘You’re not happy?’ ‘I will be,’ Mersault said violently. ‘I have to be. With this night, this sea, and this flesh under my fingers?’ He had turned back towards the window and was tightening his hand on Lucienne’s neck. She said nothing.
« Je
ne sais pas si tu me comprends. - Je
crois que je comprends », dit Lucienne. Elle retourna brusquement la tête
vers lui : « Tu n'es pas heureux. - Je
vais l'être, dit Mersault violemment. Il faut que je le sois. Avec cette nuit,
cette mer et cette nuque sous mes doigts. » Il
s'était retourné vers la fenêtre et il serra sa main sur le cou de Lucienne.
Elle se taisait.
Then, without looking at him, ‘At least you feel friendly to-wards me, don’t you?’ Patrice knelt beside her and bit her shoulder. ‘Friendly, yes, the way I feel friendly towards the night. You are the pleasure of my eyes, and you don’t know what a place such joy has in my heart.’ She left the next day. And the day after that Mersault was unable to stand himself, and drove to Algiers. He went first to the House above the World. His friends promised to visit him at the end of the month. Then he decided to visit his old neighbourhood. His flat had been rented to a man who ran a café. He inquired after the barrel maker, but no-one knew anything — someone thought he had gone to Paris to look for work. Mersault walked through the streets. At the restaurant, Celeste had aged — but not much; René was still there, with his tuberculosis and his solemn expression. They were all glad to see Patrice again, and he felt moved by this encounter.
[163] « Du
moins, dit-elle sans le regarder, tu as un peu d'amitié pour moi ? » Patrice
s'agenouilla près d'elle en lui mordant l'épaule. « De l'amitié, oui,
comme j'ai de l'amitié pour la nuit. Tu fais la joie de mes yeux et tu ne sais
pas ce que cette joie peut avoir de place dans mon cœur. » Elle
partit le lendemain. Le surlendemain, Mersault, incapable de s'accorder à
lui-même, arrivait à Alger en auto. Il alla d'abord à la Maison devant le
Monde. Ses amies lui promirent d'aller le voir à la fin du même mois. Il voulut
alors retrouver son quartier. Sa
maison était louée à un cafetier. Il s'enquit du tonnelier et personne ne put
le renseigner. On croyait savoir qu'il était parti à Paris pour chercher du
travail. Mersault se promena. Au restaurant, Céleste avait vieilli - peu en
somme. René était toujours là, avec sa tuberculose et son air grave. Tous
furent heureux de revoir Patrice et lui se sentait ému par cette rencontre.
‘Hey, Mersault,’ Celeste told him, ‘you haven’t changed. Still the same!’ ‘Yes,’ Mersault said. He marvelled at the strange blindness by which men, though they are so aware of what changes in themselves, impose on their friends an image chosen for them once and for all. He was being judged by what he had been. Just as dogs don’t change character, men are dogs for each other. And precisely to the degree that Celeste, René and the others had known him, he had become as alien and remote to them as an uninhabited planet. Yet he left them with affectionate farewells. And just outside the restaurant he ran into Marthe. As soon as he saw her he realized that he had almost forgotten her and that at the same time he had wanted to meet her. She still had her painted goddess’ face. He desired her vaguely but without conviction. They walked together.
« Oh !
Mersault, lui dit Céleste, tu n'as pas changé. Toujours le même, oh ! -
Oui », dit Mersault. Il
admirait le curieux aveuglement par quoi les hommes, si renseignés pourtant sur
ce qui change en eux, imposent à leurs amis l'image qu'une fois pour toutes ils
se sont faite d'eux. Pour lui, on le jugeait selon ce qu'il avait été. Comme un
chien ne change pas de caractère, les hommes sont des chiens [164] pour
l'homme. Et dans la mesure même où Céleste, René et les autres l'avaient
beaucoup connu, il leur devenait aussi étranger et aussi fermé qu'une planète
inhabitée. Il les quitta cependant avec amitié. Et en sortant du restaurant, il
rencontra Marthe. En la voyant, il prit conscience qu'il l'avait à peu près
oubliée et qu'en même temps il espérait la rencontrer. Elle avait toujours son
visage de déesse peinte. Il la désira sourdement mais sans conviction. Ils
marchèrent ensemble.
‘Oh, Patrice,’ she said, ‘I’m so glad! What’s become of you?’ ‘Nothing, as you can see. I’m living in the country.’ ‘Wonderful. I’ve always dreamt of living in the country.’ And after a silence: ‘You know, I’m not angry with you or any-thing.’ ‘Yes,’ Mersault said, laughing, ‘you’ve managed to console yourself.’ Then Marthe spoke in a tone of voice he did not recognize. ‘Don’t be nasty, Patrice. I knew it would end like this some day. You were a strange fellow. And I was nothing but a little girl. That’s what you always used to say … Of course when it hap-pened I was furious. But finally I told myself, “He’s unhappy.” And you know, it’s funny. I don’t know how to say it, but that was the first time that what we … that what happened between us made me feel sad and happy at the same time.’
« Oh
Patrice, disait-elle, que je suis contente. Qu'est-ce que tu deviens ? - Rien,
tu vois. J'habite la campagne. - Ça
c'est chic. Moi, j'ai toujours rêvé ça. » Et
après un silence : « Tu
sais, dit-elle, je ne t'en veux pas. - Oui,
dit Mersault en riant, tu t'es consolée. » Alors
Marthe prit un ton qu'il ne lui connaissait guère : « Ne
sois pas méchant, tu veux ? Je savais bien que ça finirait comme ça un
jour. Tu étais un drôle de type. Et moi rien qu'une petite fille comme tu
disais. Alors quand c'est arrivé, bien sûr, j'ai ragé, tu comprends. Mais j'ai
fini par me dire que tu étais malheureux. Et c'est drôle, hein, je ne sais pas
bien dire ça, mais c'est la première fois que ce qu'il y a eu entre nous m'a rendue
triste et heureuse à la fois. »
Surprised, Mersault stared at her. He suddenly realized that Marthe had always been very decent with him. She had ac-cepted him as he was and had spared him a great deal of loneliness. He had been unfair: while his imagination and vanity had given her too much importance, his pride had given her too little. He discovered the cruel paradox by which we always de-ceive ourselves twice about the people we love first to their advantage, then to their disadvantage. Today he understood that Marthe had been genuine with him — that she had been what she was, and that he owed her a good deal. It was beginning to rain — just enough to reflect the lights of the street; through the shining drops he saw Marthe’s suddenly serious face and felt overcome by a burst of gratitude he could not express — in the old days he might have taken it for a kind of love. But he could find only stiff words: ‘You know, Marthe, I’m very fond of you. Even now, if there’s anything I could do …’
Surpris,
Mersault la regarda. Il réfléchissait soudain que Marthe avait toujours été
très bien avec [165] lui. Elle l'avait accepté tel qu'il était et l'avait
enlevé à beaucoup de solitude. Il avait été injuste. Dans le même temps où son
imagination et sa vanité lui avaient accorde trop de prix - son orgueil ne lui
en avait pas donné assez. Il éprouvait par quel paradoxe cruel nous nous
trompons toujours deux fois sur les êtres que nous aimons, à leur bénéfice
d'abord et à leur désavantage ensuite. Il comprenait aujourd'hui que Marthe
avait été naturelle avec lui - qu'elle avait été ce qu'elle était et qu'à ce
titre il lui devait beaucoup. Il pleuvait à peine - juste de quoi multiplier et
disperser les lumières de la rue. À travers les gouttes de lumières et de
pluie, il voyait le visage soudain sérieux de Marthe et il se sentait pris
d'une gratitude volubile qui n'arrivait pas à s'exprimer et qu'en d'autres
temps il aurait pu prendre pour une sorte d'amour. Mais il ne sut trouver que
de pauvres mots : « Tu sais, lui dit-il, je t'aime bien. Et maintenant
encore, si je pouvais quelque chose... »
She smiled: ‘No. I’m young still. And I don’t do without …’ He nodded. What a distance there was between them, and yet what complicity! He left her in front of her own house. She had opened her umbrella, saying ‘I hope we’ll see each other again.’
Elle
lui sourit : « Non,
lui dit-elle. Je suis jeune. Alors, je ne me prive pas, tu penses. » Il
approuva. De lui à elle, quelle distance à la fois et quelle secrète entente.
Il la quitta devant chez elle. Elle avait ouvert son parapluie. Elle dit « J’espère
qu'on se reverra.
‘Yes,’ Mersault said. She gave him a sad little smile. ‘Oh, that’s your little girl’s face.’ She had stepped into the doorway and closed her umbrella. Patrice held out his hand and smiled in his turn. ‘Till next time, image.’ She hugged him quickly, kissed him on both cheeks and ran upstairs. Mersault, standing in the rain, still felt Marthe’s cold nose and warm lips on his cheeks. And that sudden, disinterested kiss had all the purity of the one given him by the freckled little whore in Vienna.
-
Oui », dit Mersault. Elle eut un petit sourire triste. « Oh, dit
Mersault, tu as ton visage de petite fille. » [166] Elle
s'était retirée sous la porte et fermait son parapluie. Patrice lui tendit la
main et sourit à son tour : « Au revoir, apparence. » Elle la
serra rapidement et brusquement l'embrassa sur les deux joues et monta
l'escalier en courant. Mersault, resté sous la pluie, sentait encore sur ses
joues le nez froid et les lèvres chaudes de Marthe. Et ce baiser soudain et
désintéressé avait toute la pureté de celui de la petite prostituée aux taches
de rousseur de Vienne.
Then he went to find Lucienne, slept at her flat, and asked her to walk with him on the boulevards. It was almost noon when they came downstairs. Orange boats were drying in the sun like fruit cut in quarters. The double flock of pigeons and their shadows swooped down to the docks and up again in a long, slow curve. The sun was brilliant and the air grew stifling. Mersault watched the red and black steamer slowly gain the channel, put on speed and gradually veer towards the streak of light glistening where the sky met the sea. For the onlookers, there is a bitter sweetness in every department. ‘They’re lucky,’ Lucienne said. ‘Yes.’ He was thinking ‘No’ — or at least that he didn’t envy them their luck. For him, too, starting over, departures, a new life had a certain lustre, but he knew that only the impotent and the lazy attach happiness to such things. Happiness implied a choice, and within that choice a concerted will, a lucid desire. He could hear Zagreus: ‘Not the will the renounce, but the will to happiness.’ He had his arm around Lucienne, and her warm breast lay within his hand.
Cependant
il alla chercher Lucienne, coucha chez elle, et le lendemain lui demanda de
marcher avec lui sur les boulevards. Il était près de midi quand ils descendirent.
Des coques orange séchaient au soleil comme des fruits coupés en quartiers. Un
vol double de pigeons et d'ombres de pigeons descendit vers les quais pour
remonter aussitôt dans une courbe lente. Le soleil éclatant chauffait
doucement. Mersault regardait le courrier rouge et noir sortir lentement de la
passe, prendre de la vitesse et virer largement vers la barre de lumière qui
écumait à la rencontre du ciel et de la mer. Pour celui qui regarde partir, il
y a dans tout départ une douceur amère. « Ils ont de la chance, dit Lucienne.
- Oui », dit Patrice. Il pensait « non » - ou que du moins il
n'enviait pas cette chance. Pour lui aussi les recommencements, les départs,
les nouvelles vies gardaient leur attrait. Mais il savait que le bonheur ne s'y
attachait que dans l'esprit des paresseux et des impuissants. Le bonheur
impliquait un choix et à [167] l'intérieur de ce choix, une volonté concertée,
et lucide. Il entendait Zagreus : « Non pas avec la volonté du
renoncement, mais avec la volonté du bonheur. » Il avait son bras autour
de Lucienne et dans sa main reposait le sein chaud et souple de la femme.
That same evening, as he drove back to the Chenoua, Mersault felt a huge silence in himself as he faced the swelling waves and the steep hillsides. By making the gesture of a fresh start, by becoming aware of his past, he had defined what he wanted and what he did not want to be. Those wasted days he had been ashamed of seemed dangerous but necessary now. He might have foundered then and missed his one chance, his one justification. But after all, he had to adapt himself to ev-erything.
Le soir
même, dans l'auto qui le ramenait au Chenoua, Mersault, devant les gonflements
de l'eau et les coteaux soudain surgis, sentait un grand silence en lui. À
simuler quelques recommencements, à prendre conscience de sa vie passée, il
avait défini en lui ce qu'il voulait et ce qu'il ne voulait pas être. Ces jours
de dispersion qui lui avaient fait honte, il les jugeait dangereux mais
nécessaires. Il aurait pu y sombrer et manquer ainsi sa seule justification.
Mais aussi bien, il fallait s'adapter à tout.
Rounding one curve after the next, Mersault steeped himself in this humiliating yet priceless truth: the conditions of the singular happiness he sought were getting up early every morning, taking a regular swim — a conscious hygiene. He drove very fast, resolved to take advantage of his discovery in order to establish himself in a routine which would henceforth require no further effort, to harmonize his own breathing with the deepest rhythm of time, of life itself.
Mersault
entre deux coups de frein se pénétrait de cette vérité à la fois humiliante et
inappréciable que le bonheur singulier qu'il recherchait trouvait ses conditions
dans des levers matinaux, des bains réguliers et une hygiène consciente. Il
allait très vite, décidé à profiter de sa lancée pour s'installer dans une vie
qui par la suite ne lui demanderait plus d'efforts, pour accorder sa
respiration au rythme profond du temps et de la vie.
The next morning he got up early and walked down to the sea. The sky was already brilliant, and the morning full of rustling wings and crying birds. But the sun was only touch-ing the horizon’s curve, and when Mersault stepped into the still lustreless water, he seemed to be swimming in an indeter-minate darkness until, as the sun climbed higher, he thrust his arms into streaks of icy red and gold. Then he swam back to land and walked up to his house. His body felt alert and ready for whatever the day might bring. Every morning, now, he came downstairs just before sunrise, and this first action con-trolled the rest of his day. Moreover, these swims exhausted him, but at the same time, because of the fatigue and the en-ergy they afforded, they gave his entire day a flavour of aban-donment and happy lassitude. Yet the hours still seemed long to him — he had not yet detached time from a carcass of habits which were still so many guide-marks to him. He had nothing to do, and his time stretched out, measureless, before him. Each minute recovered its miraculous value, but he did not yet recognize it for what it was. Just as the days of a journey seem interminable whereas in an office the trajectory from Monday to Monday occurs in a flash, so Mersault, stripped of all his props, still tried to locate them in a life which had nothing but itself to consider. Sometimes he picked up his watch and stared as the minute-hand shifted from one number to the next, mar-velling that five minutes should seem so interminable. Doubtless that watch opened the way — a painful and tormenting way — which leads to the supreme art of doing nothing. He learned to walk; sometimes in the afternoon he would walk along the beach as far as the ruins of Tipasa; then he would lie down among the wormwood bushes, and with his hands on the warm stone would open his eyes and his heart to the intolera-ble grandeur of that seething sky. He matched the pounding of his blood with the violent pulsation of the sun at two o’clock, and deep in the fierce fragrance, deafened by the invisible in-sects, he watched the sky turn from white to deep-blue, then pale to green, pouring down its sweetness upon the still-warm ruins. He would walk home early then, to go to bed. In this passage from sun to sun, his days were organized according to a rhythm whose deliberation and strangeness became as necessary to him as that of his office, his restaurant, and his sleep in his mother’s room. In both cases, he was virtually unconscious of it. But now, in his hours of lucidity, he felt that time was his own, that in the brief interval which finds the sea red and leave it green, something eternal was represented for him in each second. Beyond the curve of the days he glimpsed nei-ther superhuman happiness nor eternity — happiness was hu-man, eternity ordinary. What mattered was to humble himself, to organize his heart to match the rhythm of the days instead of submitting their rhythm to the curve of human hopes.
Le
lendemain matin il se leva tôt et descendit vers la mer. Le jour était déjà
dans toute sa clarté et le matin chargé de froissements d'ailes et de
pépiements d'oiseaux. Mais le soleil effleurait seulement la courbe de
l'horizon, et lorsque Mersault [168] entra dans l'eau encore sans éclat, il lui
sembla nager dans une nuit indécise jusqu'à ce que le soleil se levant, il
enfonçât ses bras dans des coulées d'or rouge et glacé. Il revint à ce moment
et rentra chez lui. Il sentit son corps alerte et prêt à tout accueillir. Dans
les matins qui suivirent, il descendit un peu avant le lever du soleil. Et ce
premier geste commandait le reste de sa journée. Ces bains d'ailleurs le fatiguaient.
Mais dans le même temps, par la faiblesse et l'énergie qu'ils lui laissaient à
la fois, ils donnaient à toute sa journée un goût d'abandon et de lassitude
heureuse. Pourtant ses journées lui paraissaient encore longues. Il n'avait pas
encore détaché son temps d'une carcasse d'habitudes qui lui servaient de points
de repère. Il n'avait rien à faire et son temps prenait alors toute son
extension. Chaque minute retrouvait sa valeur de miracle, mais il ne la
reconnaissait pas encore pour telle. De même qu'en voyage, les jours paraissent
interminables et que dans un bureau au contraire le passage du lundi au lundi
se fait dans un éclair, de même, privé de ses appuis, il essayait de les retrouver
encore dans une vie qui pourtant n'en avait que faire. Quelquefois il prenait
une montre et regardait l'aiguille passer d'un chiffre à l'autre et
s'émerveillait de ce que cinq minutes lui parussent alors interminables. Sans
doute cette montre lui ouvrit le chemin pénible et torturant qui mène à l'art suprême
de ne rien faire. Il apprit à se promener. L'après-midi, quelquefois, il
marchait le long de la plage [169] jusqu'aux ruines sur l'autre pointe. Il se
couchait alors dans les absinthes et la main sur la chaleur d'une pierre il
ouvrait ses yeux et son cœur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de
chaleur. Il accordait les battements de son sang à la pulsation violente du soleil
à deux heures et enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d'insectes
somnolents, il regardait le ciel passer du blanc au bleu pur, pour s'aérer
bientôt jusqu'au vert et verser sa douceur et sa tendresse sur les ruines
encore chaudes. Il rentrait tôt alors et se couchait. Dans cette course d'un
soleil à un autre soleil, ses journées s'ordonnaient suivant un rythme dont la
lenteur et l'étrangeté lui devinrent aussi nécessaires qu'autrefois, son
bureau, son restaurant et son sommeil. Dans les deux cas, il en était à peu
près inconscient. Maintenant du moins, à ses heures de lucidité, il sentait que
le temps était à lui et que dans ce court instant qui va de la mer rouge à la
mer verte, quelque chose d'éternel se figurait pour lui en chaque seconde. Pas
plus que le bonheur surhumain, il n'entrevoyait d'éternité hors de la courbe
des journées. Le bonheur était humain et l'éternité quotidienne. Le tout était
de savoir s'humilier, d'ordonner son cœur au rythme des journées au lieu de
plier le leur à la courbe de notre espoir.
Just as there is a moment when the artist must stop, when the sculpture must be left as it is, the painting untouched — just as a determination not to know serves the maker more than all the resources of clairvoyance — so there must be a minimum of ignorance in order to perfect a life of happiness. Those who lack such a thing must set about acquiring it: unintelligence must be earned.
De même
qu'il faut savoir s'arrêter en art, qu'un moment vient toujours où une
sculpture ne doit plus être touchée et qu'à cet égard une volonté
d'inintelligence sert toujours plus un artiste que les [170] ressources les
plus déliées de la clairvoyance, de même il faut un minimum d'inintelligence
pour parfaire une vie dans le bonheur. À ceux qui ne l'ont pas de la gagner.
On Sundays, Mersault played pool with Perez. The old fish-erman, one arm a stump cut off above the elbow, played pool in a peculiar fashion, puffing out his chest and leaning his stump on the cue. When they went out fishing in the morning, Perez rowed with the same skill, and Mersault admired the way he would stand in the boat, pushing one oar with his chest, the other with his good hand. The two men got along well. After the morning’s fishing, Perez cooked cuttlefish in a hot sauce, stewing them in their own ink, and soaking up the black juice left in the pan with pieces of bread. As they sat in the fish-erman’s kitchen over the sooty stove, Perez never spoke, and Mersault was grateful to him for this gift of silence. Sometimes, after his morning swim, he would see the old man putting his boat in the sea, and he would join him. ‘Shall I come with you, Perez?’ ‘Get in.’
Le
dimanche, d'ailleurs, Mersault jouait au billard avec Pérez. Pérez était
manchot. Son bras mutilé était coupé au-dessus du coude. Il jouait alors de
façon bizarre et, le torse bombé, appuyait son moignon sur la queue. Lorsqu'il
allait pêcher le matin, Mersault admirait toujours l'adresse du vieux pêcheur
qui tenait sa rame gauche sous son aisselle et, debout dans la barque, le corps
de travers, poussait l'une des rames avec sa poitrine et l'autre avec sa main.
Tous deux s'entendaient très bien. Pérez faisait des sépias à la sauce piquante.
Il les faisait cuire dans leur jus et Mersault partageait avec lui la sauce noire
et brûlante que tous les deux pompaient avec leur pain sur une poêle couverte
de suie dans la cuisine du pêcheur. Pérez, d'ailleurs, ne parlait jamais.
Mersault lui était reconnaissant de sa capacité de silence. Quelquefois le
matin après son bain, il le voyait mettre sa barque à la mer. Il s'avançait
alors : « Je
vais avec vous, Perez ? -
Embarquez », disait l'autre.
They put the oars in the rowlocks and rowed together, Mersault being careful not to catch his feet in the trawling-hooks. Then they would fish, and Mersault would watch the lines, gleaming to the water’s surface, black and wavering underneath. The sun broke into a thousand fragments on the sea, and Mersault breathed the heavy stifling smell that rose from it like fumes. Sometimes Perez pulled in a little fish he would throw back, saying ‘Go home to your mother.’ At eleven they rowed home and Mersault, his hands glistening with scales and his face swollen with sun, waited in his cool dark house while Perez prepared a pan of fish they would eat together in the evening. Day after day, Mersault let himself sink into his life as if he were sliding into water. And just as the swimmer ad-vances by the complicity of his arms and the water which bears him up, helps him on, it was enough to make a few essential gestures — to rest one hand on a tree trunk, to take a run on the beach — in order to keep himself intact and conscious. Thus he became one with a life in its pure state, he rediscovered a paradise given only to animals of the least or the greatest in-telligence. At the point where the mind denies the mind, he touched his truth and with it his extreme glory, his extreme love.
Ils
mettaient alors les rames à deux taquets différents et ramaient de concert en
prenant garde (Mersault du moins) de ne pas embarrasser ses pieds dans les
hameçons de la palangre. Puis ils pêchaient et Mersault surveillait les lignes,
luisantes jusqu'à la [171] surface de la mer, onduleuses et noires sous l'eau.
Le soleil se brisait sur l'eau en milliers de petits morceaux et Mersault
respirait une odeur lourde et étouffante qui montait de la mer comme une respiration.
Quelquefois Pérez tirait un petit poisson. Il le rejetait alors et
disait : « Va chez ta mère. » À onze heures, ils revenaient et
Mersault, les mains luisantes d'écailles et la figure gonflée de soleil,
rentrait dans sa maison comme dans une cave fraîche, tandis que Pérez allait
préparer un plat de poissons qu'ils mangeaient ensemble le soir. Jour après
jour, Mersault se laissait aller dans sa vie comme il se laissait glisser dans
l'eau. Et comme on avance grâce à la complicité des bras et de l'eau qui porte
et transporte, il lui suffisait de quelques gestes essentiels, une main sur un
tronc d'arbre, une course sur la plage, pour se maintenir intact et conscient.
Il rejoignait ainsi une vie à l'état pur, il retrouvait un paradis qui n'est
donné qu'aux animaux les plus privés ou les plus doués d'intelligence. À ce
point où l'esprit nie l'esprit il touchait sa vérité et avec elle sa gloire et
son amour extrêmes.
Thanks to Bernard, he also mingled with the life of the vil-lage. He had been obliged to send for Bernard to treat some minor indisposition, and since then they had seen each other repeatedly, with pleasure. Bernard was a silent man, but he had a kind of bitter wit that cast a gleam in his horn-rimmed spec-tacles. He had practised medicine for a long time in Indochina, and at forty had retired to this corner of Algeria, where for several years he had led a tranquil life with his wife, an almost mute Indochinese who wore western suits and arranged her hair in a bun. Bernard’s capacity for indulgence enabled him to adapt himself to any milieu. He liked the whole village, and was liked in return. He took Mersault on his rounds. Mersault already knew the owner of the café, a former tenor who would sing behind his bar and between two bleats of Tosca threaten his wife with a beating. Patrice was asked to serve with Bernard on the holiday committee, and on 14th July they walked through the streets in tricolour armbands or argued with the other committee-members sitting around a zinc ta-ble sticky with aperitifs as to whether the bandstand should be decorated with ferns or palms. There was even an attempt to lure him into an electoral contest, but Mersault had had time to know the mayor, who had ‘presided over the destiny of his commune’ (as he said) for the last decade, and this semi-permanent position inclined him to regard himself as Napoleon Bonaparte. A wealthy grape-grower, he had had a Greek-style house built for himself, and proudly showed it to Mersault. It consisted of a ground floor and second floor around a court-yard, but the mayor had spared no expense and installed a lift, which he insisted that Mersault and Bernard ride in. And Bernard commented placidly: ‘Very smooth.’ The visit had in-spired Mersault with a profound admiration for the mayor, and he and Bernard wielded all their influence to keep him in the office he deserved on so many counts.
Grâce à
Bernard il se mêlait aussi à la vie du village. Il avait été obligé de le faire
appeler pour une petite indisposition, et ils s'étaient revus par la suite et
souvent avec plaisir. Bernard était silencieux, mais avec une sorte d'esprit
amer qui mettait des lueurs dans ses lunettes d'écaille. Il avait longtemps
exercé en Indochine et s'était retiré à quarante ans dans ce coin d'Algérie.
Depuis quelques [172] années il y menait une vie paisible avec sa femme, une
Indochinoise presque muette, avec des cheveux en chignon et un tailleur
moderne. Bernard, par sa capacité d'indulgence, s'adaptait à tous les milieux.
Par là il aimait tout le village et en était aimé. Il y entraînait Mersault.
Celui-ci connaissait déjà très bien le patron de l'hôtel, ancien ténor qui
chantait à son comptoir et, entre deux mugissements de La Tosca, promettait une
peignée à sa femme. On demanda à Patrice de faire partie avec Bernard du comité
des fêtes. Et les jours de fête, 14 juillet et autres, ils se promenaient un
brassard tricolore au bras ou discutaient avec les autres commissaires, autour
d'une table de tôle verte poisseuse d'apéritifs sucrés, si l'estrade des
musiciens devait être entourée de fusains ou de palmiers. On voulut même
l'entraîner dans un conflit électoral. Mais Mersault avait eu le temps de
connaître le maire. Il « présidait aux destinées de sa commune »
(comme il disait) depuis dix ans et cette quasi-pérennité l'inclinait à se
croire Napoléon Bonaparte. Vigneron enrichi, il s'était fait construire une maison
dans le style grec. Il l'avait fait visiter à Mersault. Elle se composait d'un
rez-de-chaussée surélevé d'un étage. Mais, ne reculant devant aucun sacrifice,
le maire y avait installé un ascenseur. Il le fit essayer à Mersault et à
Bernard. Et Bernard dit avec placidité : « Il glisse bien. » De
ce jour, Mersault conçut une admiration profonde pour le maire. Bernard et lui
usaient de toute leur influence pour [173] le conserver au poste qu'à tant de
titres il méritait.
In springtime, the little village with its close-set red roofs between the mountains and the sea overflowed with flowers — roses, hyacinths, bougainvilleas — and hummed with insects. In the afternoons, Mersault would walk out on to his terrace and watch the village dozing under the torrent of light. Local history consisted of a contest between Morales and Bingues, two rich Spanish landowners whom a series of speculations had transformed into millionaires, in the grip of a terrible ri-valry. When one bought a car, he chose the most expensive make; but the other, who would buy the same make, would add silver door-handles. Morales was a genius at such tactics. He was known in the village as the King of Spain, for on each occa-sion he triumphed over Bingues, who lacked imagination. During the war, when Bingues subscribed several hundred thou-sand francs for a national bond drive, Morales had declared: ‘I’ll do better than that, I’ll give you my son.’ And he had made his son, who was too young to be mobilized, volunteer. In 1925, Bingues had driven out from Algiers in a magnificent racing Bugatti; two weeks later, Morales had built himself a hangar, and bought a plane. The plane was still sleeping in its hangar, and was shown to visitors on Sundays. Bingues called Morales ‘that barefoot beggar’, and Morales referred to Bingues as ‘that lime-kiln’.
Au
printemps, le petit village aux toits rouges rapprochés, entre la montagne et
la mer, regorgeait de fleurs, roses thé, jacinthes et bougainvillées, et de
bourdonnements d'insectes. À l'heure de la sieste, Mersault passait sur sa
terrasse et regardait le village dormir et fumer sous la lumière débordante. La
grande histoire du village tenait dans la rivalité de Moralès et Binguès, deux
riches colons espagnols qu'une série de spéculations avaient transformés en
millionnaires. Dès cet instant, la fièvre des grandeurs les avait pris. Quand
l'un achetait une auto, il choisissait la plus chère. Mais l'autre qui achetait
la même y faisait mettre des poignées d'argent. Le génie en l'espèce était Moralès.
On l'appelait « le Roi d'Espagne ». Et c'est qu'en toutes choses il
avait battu Binguès qui manquait d'imagination. Le jour où, pendant la guerre,
Binguès souscrivit pour plusieurs centaines de mille francs à l'emprunt
national, Moralès avait déclaré : « Moi je fais mieux, je donne mon
fils. » Et il avait fait engager son fils encore trop jeune pour être
mobilisé. En 1925, Binguès était arrivé d'Alger dans une magnifique Bugatti
course. Quinze jours après Moralès s'était fait construire un hangar et acheté
un avion Caudron. Cet avion dormait encore dans son hangar. Le dimanche
seulement on le montrait aux visiteurs. Lorsque Binguès parlait de Moralès il
disait : « Ce va-nu-pieds », et Moralès de Binguès :
« Ce four à chaux. »
Bernard took Mersault to visit Morales, who welcomed them warmly to his huge farm, humming with wasps and fragrant with grapes. Wearing espadrilles and shirtsleeves because he could not endure a jacket and shoes, Morales showed them the aeroplane, the son’s medal framed in the living-room, and ex-plained the necessity of keeping foreigners out of Algeria (he was naturalized, ‘but that Bingues, for instance …’), then led them to inspect his latest acquisition. They walked through an enormous vineyard in the middle of which was cleared space where a kind of Louis XV salon had been set up, each piece made of the most precious woods and fabrics. Thus Morales could receive visitors to his grounds. When Mersault courte-ously asked what happened when it rained, Morales shifted his cigar and, without even blinking, answered: ‘I replace it.’ On his way home, Mersault spent the time arguing with Bernard over the difference between the nouveau-riche and the poet. Morales, according to Bernard, was a poet. Mersault declared he would have made a splendid Roman emperor during the decline.
[174] Bernard
emmena Mersault chez Moralès. Dans la grande ferme pleine de guêpes et d'odeurs
de raisin, celui-ci les reçut avec toutes les marques du respect, mais en
espadrilles et en bras de chemise parce qu'il ne pouvait pas supporter la veste
et les souliers. On leur fit voir l'avion, les autos, la médaille du fils
encadrée et exposée dans le salon, et Moralès qui expliquait à Mersault la
nécessité d'éloigner les étrangers de l'Algérie française (lui était
naturalisé, « mais, par exemple, ce Binguès ») les emmena vers une
récente trouvaille. Ils s'engagèrent dans un immense champ de vigne au milieu
duquel était ménagé un rond-point. Sur ce rond-point, se trouvait disposé un
salon Louis XV, du bois et de l'étoffe les plus précieux. Moralès pouvait ainsi
recevoir ses visiteurs dans ses terres. À Mersault qui s'informait
courtoisement de ce qui arrivait par temps de pluie, Moralès répondit sans
broncher, par-dessus son cigare : « Je remplace. » Les retours
avec Bernard se passaient alors à distinguer le nouveau riche du poète.
Moralès, suivant Bernard, était poète. Mersault pensait qu'il aurait fait un
admirable empereur romain de la décadence.
Some time later, Lucienne came to the Chenoua for a few days, then left. One Sunday morning, Claire, Rose and Cather-ine paid Mersault a visit, as they had promised. But Patrice was already very far from the state of mind which had driven him to Algiers during the first days of his retreat. He was glad to see them again, even so, and brought Bernard to meet them at the stop where the big yellow bus dropped them off. It was a magnificent day, the village full of the fine red carts of itinerant butchers, flowers everywhere, and the villagers dressed in bright colours. At Catherine’s request they took a table at the café, and the girls marvelled at all this brilliant life, divining the sea’s presence behind the wall they leaned against. As they were leaving, an astonishing burst of music exploded in a nearby street: The Toreador Song from Carmen, but performed with an exuberance which prevented the instru-ments from keeping in tune or time. ‘The gymnastic society,’ Bernard explained. Then some twenty strange musicians ap-peared, each puffing on a different kind of wind instrument. They marched towards the café, and behind them, his hat worn over a handkerchief on the back of his head, cooling himself with a cheap fan, appeared Morales. He had hired these musicians in the city because, as he explained, ‘with this depression, life around here is too sad’. He sat down at a table and grouped the musicians around him. Then Morales stood up and announced with tremendous dignity, making a sweeping movement towards the audience: ‘At my request, the orchestra will play “Toreador’ again.’
À
quelque temps de là, Lucienne vint passer quelques jours au Chenoua et
repartit. Un dimanche matin, Claire, Rose et Catherine vinrent rendre visite à
Mersault comme elles l'avaient promis. Mais Patrice était déjà très loin de
l'état d'esprit qui l'avait poussé à Alger aux premiers jours de sa retraite.
Il fut pourtant heureux de les revoir. Il [175] alla les chercher avec Bernard
à la descente du grand autocar canari qui faisait le service. La journée était
magnifique, le village plein de belles voitures rouges de bouchers ambulants,
les fleurs épaisses et les gens habillés de couleurs claires. Ils
s'installèrent un moment au café sur la demande de Catherine. Elle admirait cet
éclat et cette vie, et derrière le mur où elle s'adossait elle devinait la
présence de la mer. Au moment de partir une étonnante musique éclata dans une
rue toute proche. C'était sans doute la « Marche des Toréadors » de
Carmen, mais avec un éclat et une exubérance qui empêchaient les instruments de
garder leur rang. « C'est la société de gymnastique », dit Bernard.
Pourtant on vit déboucher une vingtaine de musiciens inconnus et soufflant sans
arrêt dans les instruments à vent les plus divers. Ils avançaient vers le café
et derrière eux, le canotier en arrière, posé sur un mouchoir, se
rafraîchissant d'un éventail de réclame, Moralès déboucha. Il avait loué ces
musiciens à la ville parce que, expliqua-t-il plus tard, « avec cette
crise, la vie elle est trop triste ». Il s'installa et fit disposer autour
de lui les musiciens qui achevèrent leur marche. Le café regorgeait de public.
Alors, Moralès se leva et dans un mouvement circulaire dit avec dignité :
« À ma demande, l'orchestre va rejouer Toréador. »
As they left, the girls were choking with laughter, but once they reached Mersault’s house and the cool shade of the rooms which emphasized the dazzling whiteness of the sun-drenched garden walls, they discovered a silent harmony which Cather-ine expressed by the desire to take a sunbath on the terrace. Mersault walked Bernard home. This was the second time the doctor had glimpsed something of Patrice’s life; they had never confided in each other, Mersault conscious that Bernard was not a happy man, and Bernard rather baffled by Mersault’s way of life. They parted without a word. Mersault and the girls de-cided to make an excursion the following day, starting very early. The Chenoua was high and difficult to climb — ahead of them lay a splendid day of sunlight and fatigue. At dawn they climbed the first steep slope. Rose and Claire walked ahead, Patrice and Catherine following. No one spoke. Gradually they rose above the sea, still pale in the morning mist. Patrice felt he belonged to the mountain, its short turf powdered with saffron blossoms, his eager but weakening body a part of the icy springs, the shadows and the sunlight. They entered into the concentrated effort of climbing, the morning air sharp in their lungs, determined to conquer the slope. Rose and Claire, exhausted, began to slow down. Catherine and Patrice walked on, and soon lost sight of the other two.
En
partant, les petites bourriques étouffaient sous les rires. Mais arrivées à la
maison, dans l'ombre et la fraîcheur des pièces qui rendaient plus sensible
l'éclatante blancheur des murs pleins de soleil [176] du jardin, elles
retrouvèrent un silence et un accord profond qui, chez Catherine, se traduisit
par le désir de prendre un bain de soleil sur la terrasse. Mersault reconduisit
alors Bernard. C'était la seconde fois que Bernard voyait quelque chose de la
vie de Mersault. Ils ne s'étaient jamais rien confié, Mersault conscient que
Bernard n'était pas heureux, et Bernard un peu dérouté devant la vie de
Mersault. Ils se quittèrent sans dire un mot. Mersault convint avec ses amies
qu'ils partiraient tous les quatre en excursion le lendemain de très bonne
heure. Le Chenoua était très haut et difficile à escalader. Il y avait là en
perspective une belle journée de fatigue et de soleil. Au petit
matin, ils gravirent les premières pentes raides. Rose et Claire marchaient
devant, Patrice fermait la marche avec Catherine. Ils étaient silencieux. Ils
s'élevaient peu à peu au-dessus de la mer encore toute blanche dans les brumes
du matin. Patrice se taisait aussi, tout entier intégré à la montagne avec sa
chevelure rase ébouriffée de colchiques, aux sources glacées, à l'ombre et au
soleil, à son corps qui consentait puis refusait. Ils entraient dans l'effort
concentré de la marche, l'air du matin dans leurs poumons comme un fer rouge ou
un rasoir effilé, totalement livrés à cette application, à ce surpassement qui
s'efforçaient de triompher de la pente. Rose et Claire, fatiguées, ralentirent
leur marche. Catherine et Patrice prirent les devants et les eurent bientôt
perdues de vue.
‘Are you all right?’ Patrice asked. ‘Yes, it’s beautiful.’ The sun rose in the sky, and with it a hum of insects swelled in the growing warmth. Soon Patrice took off his shirt and walked on bare-chested. Sweat ran down his shoulders where the skin had peeled with sunburn. They took a little path that seemed to follow the mountainside. The grass was wetter here; soon a sound of springs greeted them, and in a hollow they almost stumbled over the sudden gush of coolness and shade. They sprinkled each other, drank a little, and Catherine stretched out on the grass while Patrice, his hair black with water and curling over his forehead, stared blinking over the landscape that was covered with ruins, gleaming roads, and splinters of sunlight. Then he sat down beside Catherine. ‘While you’re alone, Mersault, tell me — are you happy now?’ ‘Look,’ Mersault said. The road trembled in the sun, and the air was filled with a thousand coloured specks. He smiled and rubbed his arms. ‘Yes, but … Well, I wanted to ask you — of course you don’t have to answer if you don’t want to — ‘ She hesitated: ‘Do you love your wife?’
[177] « Ça
va ? disait Patrice. - Oui,
c'est très beau. » Dans le
ciel le soleil montait et, avec lui, un grésillement d'insectes qui se gonflait
avec la chaleur. Bientôt Patrice enleva sa chemise et, torse nu, continua la
route. La sueur coulait sur ses épaules où le soleil avait soulevé des
épluchures de peau. Ils prirent un petit chemin qui semblait longer le flanc de
la montagne. Les herbes qu'ils écrasaient étaient plus humides. Bientôt un
bruit de sources les accueillit et dans un renfoncement un jaillissement de
fraîcheur et d'ombre. Ils s'aspergèrent mutuellement, burent un peu, et
Catherine se coucha sur l'herbe, pendant que Patrice, les cheveux noirs d'eau
et bouclés sur le front, clignait des yeux devant le paysage couvert de ruines,
de routes luisantes et d'éclats de soleil. Puis il s'assit près de Catherine. « Pendant
que nous sommes seuls, Mersault, dis-moi si tu es heureux ? Regarde »,
dit Mersault. La route tremblait au soleil et tout un peuple de vibrions
multicolores montait vers eux. Patrice souriait et se caressait les bras. « Oui,
mais, je voulais te dire. Bien sur tu ne me répondras pas si ça
t'ennuie. » Elle hésita : « Est-ce que tu aimes ta
femme ? »
Mersault smiled: ‘That’s not essential.’ He gripped Cather-ine’s shoulder and shook his head, sprinkling water into her face. ‘You make the mistake of thinking you have to choose, that you have to do what you want, that there are conditions for happiness. What matters — all that matters, really — is the will to happiness, a kind of enormous, ever-present conscious-ness. The rest — women, art, success — is nothing but excuses. A canvas waiting for our embroideries.’
Mersault
sourit : « Ça
n'est pas indispensable. » Il prit l'épaule de Catherine et, secouant la
tête, lui aspergea d'eau [178] le visage : « L'erreur, petite
Catherine, c'est de croire qu'il faut choisir, qu'il faut faire ce qu'on veut,
qu'il y a des conditions du bonheur. Ce qui compte seulement, tu vois, c'est la
volonté du bonheur, une sorte d'énorme conscience toujours présente. Le reste,
femmes, œuvres d'art ou succès mondains, ne sont que prétextes. Un canevas qui
attend nos broderies.
‘Yes,’ Catherine said, her eyes filled with sunlight. ‘What matters to me is a certain quality of happiness. I can only find it in a certain struggle with its opposite — a stubborn and violent struggle. Am I happy? Catherine! You know the famous formula — “if I had my life to live over again” — well, I would live it over again just the way it has been. Of course you can’t know what that means.’ ‘No.’ ‘And I don’t know how to tell you. If I’m happy, it’s because of my bad conscience. I had to get away and reach this solitude where I could face — in myself, I mean — what had to be faced, what was sun and what was tears … Yes, I’m happy, in human terms.’
- Oui,
dit Catherine, les yeux pleins de soleil. - Ce
qui m'importe c'est une certaine qualité de bonheur. Je ne puis goûter le
bonheur que dans la confrontation tenace et violente qu'il soutient avec son
contraire. Si je suis heureux ? Catherine ! Tu sais la fameuse
formule : " Si j'avais à recommencer ma vie ", eh bien, je la
recommencerais telle quelle. Naturellement, tu ne peux pas savoir ce que ça
veut dire. - Non,
dit Catherine. -
Comment te dire, petit. Si je suis heureux c'est grâce à ma mauvaise
conscience. J'avais besoin de partir et de gagner cette solitude où j'ai pu
confronter en moi ce qui était à confronter, ce qui était soleil et ce qui
était larmes... Oui, je suis humainement heureux. »
Rose and Claire arrived. They shouldered their knapsacks. The path still followed the mountainside, keeping them in a zone of dense vegetation, prickly pears, olive-trees and jujubes. They passed Arabs on donkeys. Then they climbed again. The sun poured now on each stone in the path. At noon, crushed by the heat, drunk on fragrance and fatigue, they flung down their knapsacks and gave up reaching the top. The slopes were sheer and full of sharp flints. A wizened oak sheltered them in its circle of shade. They took food out of the knapsacks and ate. The whole mountain quivered under the light. The cicadas were deafening as the heat assailed them under their oak. Patrice threw himself on the ground and pressed his chest against the stones, inhaling the scorched aroma. Under his belly he could feel the faint throbs of the mountain that seemed to be in labour. This regular pulse and the unremitting song of the insects between the hot stones finally put him to sleep. When he awoke he was covered with sweat, and every muscle ached. It must have been three in the afternoon. The girls had vanished, but soon he heard their laughter and shouts. It was cooler now, time to go back down. At this moment, as they were about to start, Mersault fainted for the first time. When he came to, he saw the cobalt sea between three anxious faces. They walked on more slowly. On the last slopes,.Mersault asked for a rest. The sea was turning green along with the sky, and the horizon began to blur. On the foothills that stretched from the Chenoua around the little bay, the cypresses blackened slowly. No-one spoke, until Claire said: ‘You look tired.’
Rose et
Claire arrivaient. Ils reprirent leur sac. Le chemin longeait toujours la
montagne et les maintenait dans une zone de végétation abondante. Les chemins
étaient encore bordés de figuiers de Barbarie, d'oliviers et de jujubiers. On y
croisait des Arabes montés sur des ânes. Puis ils montèrent. [179] Le soleil
frappait maintenant à coups redoublés sur chaque pierre du chemin. À midi,
écrasés de chaleur, saouls de parfums et de fatigue, ils jetèrent leurs sacs et
renoncèrent à atteindre le sommet. Les pentes étaient rocheuses et pleines de silex.
Un petit chêne rabougri les abrita dans son ombre ronde. Ils tirèrent les
provisions des sacs et mangèrent. La montagne tout entière vibrait sous la
lumière et les cigales. La chaleur montait et les assiégeait sous leur chêne.
Patrice se renversa sur la terre et la poitrine contre les pierres respira un
arôme brûlant. Il recevait dans son ventre les coups sourds de la montagne qui
semblait en travail. Leur monotonie, le chant assourdissant des insectes entre
les pierres chaudes et les parfums sauvages finirent par l'endormir. Quand
il se réveilla il était couvert de sueur et courbaturé. Il devait être trois
heures. Les enfants avaient disparu. Bientôt des rires et des cris les
annoncèrent. La chaleur avait diminué. Il fallait redescendre. C'est à ce
moment-là que pour la première fois et au milieu de la descente, Mersault eut
une syncope. Quand il se releva il aperçut la mer très bleue entre trois
visages inquiets. Ils redescendirent plus lentement. Aux dernières pentes,
Mersault demanda une pause. La mer verdissait avec le ciel et toute une douceur
montait de l'horizon. Sur les collines qui prolongeaient le Chenoua autour de
la petite baie, les cyprès noircissaient lentement. Tous se taisaient. Claire
dit pourtant : [180] « Vous
avez l'air fatigué.
‘I’m not surprised. Are you?’ ‘It’s none of my business, but I don’t think this place is good for you. It’s too near the sea — too damp. Why don’t you go and live in France — in the mountains?’ ‘This place isn’t good for me, Claire, but I’m happy here. I feel in harmony with it.’ ‘Well, then you could be in harmony — longer.’
- Sans
doute, petite fille. - Vous
savez, ça ne me regarde pas. Mais cette région ne vous vaut rien. Elle est trop
près de la mer, trop humide. Pourquoi n'allez-vous pas vivre en France, en
montagne ? - Cette
région ne me vaut rien, Claire, mais j'y suis heureux. Je me sens en accord. - C'est
pour pouvoir l'être complètement et plus longtemps.
‘No-one is happy relatively — for a longer or shorter time. You’re happy or you’re not. That’s all. And death has nothing to do with it — death is an accident of happiness, in that case.’ No-one spoke.
- On ne
vit pas plus ou moins longtemps heureux. On l'est. Un point, c'est tout. Et la
mort n'empêche rien - c'est un accident du bonheur en ce cas. » Tous se
turent.
After a long pause, Rose said: ‘I’m not convinced.’ They re-turned slowly, as night was falling. Catherine decided to send for Bernard. Mersault was in his room; beyond the shifting shadow of the windowpanes he could see the white patch of the parapet, the sea like a strip of dark linen undulating in the transparent air, and beyond it the night sky, paler but starless. He felt weak, and his weakness made him mysteriously lighter, gayer, and his mind grew more lucid. When Bernard knocked, Mersault sensed he would tell him everything. Not that his secret was a burden; it was not that kind of secret. If he had kept it till now, it was because in certain circles a man keeps his thoughts to himself, knowing they will offend the prejudices and stupidity of others. But today, after his exhaustion, there was a sudden longing in his body to confide. It was the way an artist, after carefully moulding and caressing his work, at last feels the need to show it, to communicate with men — Mersault had the feeling he was going to speak now. And without being certain he would do so, he waited impatiently for Bernard. From downstairs, two bursts of laughter made him smile. And at that moment Bernard came into the room. ‘Well?’ ‘Well, here I am,’ Mersault said. Bernard listened to his chest, but he could tell nothing — he wanted to have an X-ray taken, if Mersault could manage to get to Algiers. ‘Later,’ Mersault replied.
« Je
ne suis pas convaincue », dit cependant Rose après un temps. Ils
rentrèrent lentement dans le soir descendant. Catherine
prit sur elle de faire appeler Bernard. Mersault était dans sa chambre et,
par-dessus l'ombre luisante des carreaux de la maison, il voyait la tache
blanche de la balustrade, la mer comme une bande de toile sombre ondulante et
au-dessus la nuit plus claire mais sans étoiles. Il se sentait faible et, par
un mystère bienfaisant, sa faiblesse l'allégeait et le rendait lucide. Lorsque
Bernard frappa, Mersault sentit qu'il allait tout lui dire. Non que son secret
lui pesât. Il n'y avait pas de secret à cela. S'il l'avait tu jusqu'ici c'était
dans la mesure où dans certains milieux on garde ses pensées parce qu'on sait
qu'elles heurteraient les préjugés et la [181] bêtise. Mais aujourd'hui, avec
toute la fatigue de son corps et sa sincérité profonde, comme l'artiste, après
avoir longtemps caressé et édifié son œuvre, éprouve un jour la nécessité de la
mettre au jour et de communiquer enfin avec les hommes, Mersault avait le
sentiment qu'il devait parler. Et sans être sûr qu'il le ferait, il attendait
Bernard avec impatience. Des
pièces du bas montèrent deux rires frais qui le firent sourire. à ce moment,
Bernard entra. « Alors ?
dit-il. -
Alors, voilà », dit Mersault. Il
l'ausculta. Il ne pouvait rien dire. Mais il eût aimé avoir une radiographie,
si Mersault pouvait. « Plus
tard », répondit celui-ci.
Bernard said nothing and sat down on the window sill. ‘I don’t like being ill myself,’ he said. ‘I know what it is. Nothing is uglier or more degrading than illness.’
Bernard
se tut et s'assit sur le rebord de la baie « Je
n'aime pas être malade, moi, dit-il. Je sais ce que c'est. Rien n'est plus laid
ni plus dégradant que la maladie. »
Mersault was unconcerned. He got up from his chair, offered Bernard a cigarette, lit his own, and said with a laugh: ‘Can I ask you a question, Bernard?’ ‘Of course.’ ‘You never swim, you’re never on the beach — why did you pick this place to live in?’ ‘Oh, I don’t know exactly. It was a long time ago.’
Mersault
était indifférent. Il se leva de son fauteuil, offrit des cigarettes à Bernard,
en alluma une et dit en riant : « Puis-je
vous poser une question, Bernard ? - Oui. - Vous
ne prenez jamais de bains, pourquoi donc avez-vous choisi cet endroit pour vous
retirer ? - Ah,
je ne sais pas trop. Il y a longtemps. »
After a pause he added: ‘Besides, I’ve always acted on the rebound. It’s better now. Before, I wanted to be happy, to do what had to be done, to settle down somewhere I really wanted to be, for instance. But sentimental anticipation is always wrong. We have to live the way it’s easiest for us to live — not forcing ourselves. I suppose it sounds a little cynical, but it’s also the point of view you have to take to survive. In Indochina I ran all over the place. Here — here I just ruminate.
Après
un temps il ajouta : « Et
puis j'ai toujours agi par dépit. Maintenant ça va mieux. Avant, je voulais
être heureux, [182] faire ce qu'il fallait, m'installer, par exemple, dans un
pays qui m'aurait plu. Mais l'anticipation sentimentale est toujours fausse.
Alors il faut vivre comme il nous est le plus facile de vivre - ne pas se
forcer. C'est un peu cynique. Mais c'est aussi le point de vue de la plus belle
fille du monde. En Indochine, je suis allé à tous les bouts. Ici, je rumine.
Simplement.
That’s all.’ ‘Yes,’ Mersault said, still smoking, deep in his armchair and staring at the ceiling. ‘But I’m not sure that all sentimental anticipation, as you call it, is wrong. Only unreasonable some-times. In any case, the only experiences that interest me are precisely the ones where everything turns out to be the way you hoped it would.’ Bernard smiled. ‘Yes, a ready-made destiny.’
- Oui,
dit Mersault sans cesser de fumer, enfoncé dans son fauteuil et regardant au
plafond. Mais je ne suis pas sûr que toute anticipation sentimentale soit
fausse. Elles sont seulement déraisonnables. En tout cas, les seules
expériences qui m'intéressent sont celles où justement tout se trouverait être
comme on l'espérait. Bernard
sourit : « Oui, un destin sur mesure.
‘A man’s destiny,’ Mersault said without moving, ‘is always passionately interesting, if he achieves it passionately. And for some men, a passionate destiny is always a readymade destiny.’
- Le
destin d'un homme, dit Mersault sans bouger, est toujours passionnant s'il
l'épouse avec passion. Et pour certains, un destin passionnant, c'est toujours
un destin sur mesure.
‘Yes,’ Bernard said. And he stood up deliberately and stared out at the night for a moment, his back to Mersault. He went on without looking at him: ‘You’re the only man besides my-self around here who lives alone. I don’t mean your wife and your friends downstairs. I know those are episodes. Still, even so, you seem to love life more than I do.’ He turned around. ‘Because for me, loving life is not going for a swim. It’s living in intoxication, intensity. Women, adventures, other countries… It’s action, making something happen. A burning, marvellous life. What I mean is — I want you to understand me —‘ He seemed ashamed of his excitement, ‘I love life too much to be satisfied with nature.’ Bernard put away his stethoscope and closed his bag. Mersault said: ‘Actually, you’re an idealist.’ And he had the sense that everything was enclosed in that moment which shifts from birth to death, that everything was judged and con-secrated then.
-
Oui », dit Bernard. Et il se leva avec effort et regarda un moment la
nuit, le dos un peu tourné vers Mersault. Sans le
regarder, il reprit : « Vous
êtes avec moi le seul homme dans ce pays qui vive sans compagnie. Je ne parle
pas de votre femme et de vos amis. Je sais bien que ce sont des épisodes. Et
pourtant, vous semblez mieux aimer la vie que moi. » Il se retourna :
« Parce que pour moi, aimer la vie ce n'est pas prendre des bains. C'est [183]
vivre de façon étourdissante, effrénée. Des femmes, des aventures, des pays.
C'est agir, c'est forcer quelque chose. Une vie brûlante et merveilleuse. Enfin
je veux dire... comprenez-moi » (il semblait comme honteux de s'être
animé), « j'aime trop la vie pour me satisfaire de la nature. » Bernard
ramassait son stéthoscope et refermait sa trousse. Mersault lui dit : « Au
fond, vous êtes un idéaliste. » Lui
avait le sentiment que tout était renfermé dans cet instant qui va de la
naissance à la mort et que tout se jugeait et se consacrait là.
‘That’s because, you see,’ Bernard said with a kind of sadness, ‘the opposite of an idealist is too often a man without love.’ ‘Don’t believe it,’ Mersault said, holding out his hand. Bernard held his hand a long time. ‘To think the way you do,’ he said, smiling, ‘you have to be either a man who lives on tremendous despair, or on a tremendous hope.’ ‘On both, perhaps.’ ‘Oh, I wasn’t asking!’
« C'est
que, voyez-vous, dit Bernard avec une sorte de tristesse, le contraire d'un
idéaliste c'est trop souvent un homme sans amour. - Ne le
croyez pas », dit Mersault en lui tendant la main. Bernard
la lui serra longuement. « Pour
penser comme vous, dit-il en souriant, il n'y a que des hommes qui vivent sur
un grand désespoir ou un grand espoir. - Sur
les deux, peut-être. - Oh,
je n'interroge pas !
‘I know,’ Mersault said seriously. But when Bernard was at the door, Mersault, impelled by a sudden need, called him back. ‘Yes?’ the doctor said, turning around. ‘Are you capable of feeling contempt for a man?’ ‘I think so.’ ‘On what conditions?’ The doctor reflected. ‘It’s quite simple, I think. In cases when he was motivated by expedience or a desire for money.’ ‘That is simple,’ Mersault said. ‘Good night, Bernard.’ ‘Good night.’
- Je
sais », dit Mersault sérieusement. Mais
quand Bernard fut sur la porte, poussé par un élan irréfléchi, Mersault
l'appela. « Oui,
dit le docteur en se retournant. -
Êtes-vous capable d'avoir du mépris pour un homme ? - Je
crois. [184] - À
quelles conditions ? » L'autre
réfléchit. « C'est
assez simple, il me semble. Dans tous les cas où il serait poussé par l'intérêt
ou le goût de l'argent.
Alone, Mersault reflected. At the point he had now reached, another man’s contempt left him indifferent. But he recog-nized in Bernard profound resonances which brought the two of them together. It seemed intolerable that a part of himself should condemn the rest. Had he acted out of expediency? He had become aware of the essential and immoral truth that money is one of the surest and swiftest means of acquiring one’s dignity. He had managed to dispel the bitterness which besets any decent soul aware of the vile iniquities of the birth and growth of a splendid fate. This sordid and revolting curse, whereby the poor end in poverty the life they have begun in poverty, he had rejected by using money as a weapon, opposing hatred with hatred. And out of this beast-to-beast combat, the angel sometimes emerged, intact, wings and halo and all, in the warm breath of the sea. It would be as it had been: he had said nothing to Bernard, and his creation would henceforth remain secret.
- C'est
simple, en effet, dit Mersault. Bonsoir Bernard. -
Bonsoir. » Resté
seul, Mersault réfléchit. Au point où il était parvenu le mépris d'un homme le
laissait indifférent. Mais il reconnaissait en Bernard des résonances profondes
qui le rapprochaient de lui. Il lui semblait insupportable qu'une partie de lui
jugeât l'autre. Avait-il agi par intérêt ? Il avait pris conscience de cette
vérité essentielle et immorale que l'argent est un des moyens les plus sûrs et
les plus rapides pour conquérir sa dignité. Il était arrivé à chasser
l'amertume qui prend toute âme bien née à considérer ce qu'ont d'inique et de
vil la naissance et les conditions de croissance d'un beau destin. Cette malédiction
sordide et révoltante selon laquelle les pauvres finissent dans la misère la
vie qu'ils ont commencée dans la misère, il l'avait rejetée en combattant
l'argent par l'argent, avec la haine la haine. Et de ce combat de bête à bête,
il arrivait parfois que l'ange sortit, tout entier dans le bonheur de ses ailes
et de sa gloire, sous le souffle tiède de la mer. Il restait seulement qu'il
n'avait rien dit à Bernard et que son œuvre désormais resterait secrète.
The girls left around five o’clock in the afternoon of the next day. As they got into the bus, Catherine turned back: ‘Goodbye, sea,’ she said.
Dans
l'après-midi du lendemain, vers cinq heures, [185] les enfants partirent. Au
moment de monter dans l'autobus, Catherine se retourna vers la mer « Au
revoir, plage », dit-elle.
A moment later, three laughing faces were staring at Mersault out of the rear window, and the yellow bus vanished like a huge golden insect into the sun. Though clear, the sky was a little heavy. Mersault, standing alone in the road, felt a deep sense of deliverance tinged with melancholy. Only today did his solitude become real, for only today did he feel bound to it. And to have accepted that solitude, to know that henceforth he was the master of all his days to come, filled him with the melancholy that is attached to all greatness. Instead of taking the road, he returned through the carob-trees and the olives, following a little path which wound around the foothills and came out behind his house. He squashed several olives, and noticed that the path was speck-led with these black ovals. At the summer’s end, the carobs drench all Algeria with the smell of love, and in the evening or after the rain, it is as if the entire earth were resting, after giving itself to the sun, its womb drenched with a sperm smelling of bitter almonds. All day, their odour had poured down from the huge trees, heavy and oppressive. On this little path at twilight, scarcely apparent to Patrice’s nostrils — like a mistress you walk with in the street after a long stifling afternoon, and who looks at you, shoulder to shoulder, among the lights and the crowd.
Un
moment après, trois visages rieurs regardaient Mersault par les vitres du fond
et, comme un gros insecte doré, l'autobus jaune disparaissait dans la lumière.
Le ciel quoique pur était un peu oppressant. Mersault seul sur la route se
sentait au fond du cœur un sentiment mêlé de délivrance et de tristesse.
Aujourd'hui seulement sa solitude devenait réelle parce qu'aujourd'hui
seulement il se sentait lié à elle. Et de l'avoir acceptée, de se savoir
désormais maître de ses jours à venir, l'emplissait de la mélancolie qui
s'attache à toute grandeur. Au lieu
de prendre la grande route, il revint parmi les caroubiers et les oliviers par
un petit chemin détourné qui passait au pied de la montagne et débouchait
derrière sa maison. Il écrasa du pied quelques olives et s'aperçut que le
chemin était entièrement tigré de taches noires. À la fin de l'été, les
caroubiers mettent une odeur d'amour sur toute l'Algérie, et le soir ou après
la pluie c'est comme si la terre tout entière reposait, après s'être donnée au
soleil, son ventre tout mouillé d'une semence au parfum d'amande amère. Pendant
toute la journée leur odeur était descendue des grands arbres, lourde et
oppressante. Dans ce petit chemin, avec le soir et le soupir détendu de la
terre, elle devenait légère, à peine sensible aux narines de Patrice - comme
une maîtresse avec qui l'on sort dans la rue après [186] tout un après-midi
étouffant, et qui vous regarde, épaule contre épaule, parmi les lumières et la
foule.
Amid that smell of love and squashed, fragrant fruit,.Mersault realized then that the season was ending. A long winter would begin. But he was ready for it, he would wait. From this path he could not see the sea, but he could glimpse on the mountain-top certain reddish mists which heralded the dark. On the ground, patches of sunshine paled among the shadows of the foliage. Mersault sniffed the bitter fragrance which con-secrated his wedding to the earth this afternoon. The evening falling on the world, on the path between the olives and the gumtrees, on the vines and the red soil, near the sea which whispered softly, this evening flowed into him like a tide. So many evenings had promised him happiness that to experience this one as happiness itself made him realize how far he had come, from hope to conquest. In the innocence of his heart Mersault accepted this green sky and this love-soaked earth with the same thrill of passion and desire as when he had killed Zagreus in the innocence of his heart.
Devant
cette odeur d'amour et ses fruits écrasés et odorants, Mersault comprit alors
que la saison déclinait. Un grand hiver allait se lever. Mais il était mûr pour
l'attendre. De ce chemin on ne voyait pas la mer, mais on pouvait apercevoir au
sommet de la montagne des brumes légères et rougeâtres qui annonçaient le soir.
Sur le sol, des taches de lumière pâlissaient entre les ombres des feuillages.
Mersault aspira violemment l'odeur amère et parfumée qui consacrait ce soir ses
noces avec la terre. Ce soir qui tombait sur le monde, dans le chemin entre les
oliviers et les lentisques, sur les vignes et la terre rouge, près de la mer
qui sifflait doucement, ce soir entrait en lui comme une marée. Tant de soirs
semblables avaient été en lui comme une promesse de bonheur que d'éprouver
celui-ci comme un bonheur lui fit mesurer le chemin qu'il avait parcouru de
l'espoir à la conquête. Dans l'innocence de son cœur, il acceptait ce ciel vert
et cette terre mouillée d'amour avec le même tremblement de passion et de désir
que lorsqu'il avait tué Zagreus dans l'innocence de son cœur. [187] **Cahiers Albert Camus. I.
Chapter Five
La mort heureuse.** Deuxième partie : LA MORT
CONSCIENTE CHAPITRE V [Retour à la table
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